The New Era
Chapitre 62 : Les Fissures du Bonheur
12802 mots, Catégorie: T
Dernière mise à jour 03/02/2026 14:23
Le quatrième jour à San Faldo se leva avec la même lumière dorée et la même promesse de joie que les trois précédents, peignant le ciel de teintes roses et orangées qui se reflétaient dans l'eau calme du port où le Moby Dick était ancré comme un géant paisible au milieu de l'agitation perpétuelle de l'île en fête. Mais quelque chose avait subtilement changé dans l'air — une conscience qui s'infiltrait lentement, insidieusement, que même les plus beaux rêves devaient finir, que même les moments les plus parfaits étaient par nature éphémères et destinés à se terminer trop tôt.
Sohalia se réveilla dans les bras de Marco comme chaque matin depuis leur arrivée sur cette île, enveloppée dans la chaleur familière et réconfortante du phénix qui dormait encore profondément à ses côtés, son bras passé autour de sa taille dans ce geste possessif et tendre à la fois qu'il faisait même dans son sommeil, comme s'il craignait qu'elle ne disparaisse s'il relâchait son étreinte ne serait-ce qu'une seconde. Elle sourit doucement contre son torse, savourant ce moment de paix parfaite et suspendue hors du temps, écoutant le rythme régulier de son cœur qui battait contre sa joue comme une berceuse apaisante.
Encore trois jours, pensa-t-elle avec une pointe de mélancolie qu'elle essaya immédiatement de repousser.
Non. Pas maintenant. Pas encore. Elle refusait de gâcher ces derniers jours précieux avec des pensées sombres et des angoisses sur l'avenir inévitable.
« Réveillée, yoi ? » murmura Marco d'une voix encore rauque de sommeil, ses doigts traçant distraitement des cercles apaisants dans son dos sans même ouvrir les yeux, comme s'il sentait instinctivement le trouble de ses pensées et essayait de la réconforter sans mots.
« Mmh, » répondit-elle simplement en se blottissant plus étroitement contre lui, refusant de bouger de cette position confortable et parfaite.
« On a une longue journée devant nous, yoi. San Faldo nous attend. »
« Alors profitons-en au maximum. »
Ils se levèrent finalement, lentement et sans se presser, s'habillant avec des gestes paresseux et complices, échangeant des sourires et des baisers volés comme s'ils avaient tout le temps du monde alors qu'ils savaient tous les deux que ce n'était pas vrai, que le temps filait inexorablement entre leurs doigts comme du sable trop fin pour être retenu. Quand ils sortirent enfin sur le pont du navire, le soleil brillait déjà haut dans le ciel d'un bleu éclatant, et San Faldo s'étendait devant eux dans toute sa splendeur colorée et bruyante, vibrante d'une énergie qui ne semblait jamais faiblir même après quatre jours de célébrations ininterrompues.
Main dans la main, ils descendirent la passerelle et se perdirent dans les rues animées de la ville en fête, se laissant porter par la foule joyeuse et l'atmosphère de carnaval permanent qui régnait sur l'île.
Le brouhaha des rues animées les enveloppa immédiatement dès qu'ils mirent pied sur les pavés encore chauds du soleil matinal. Marco entraîna Sohalia vers les stands de nourriture qui bordaient la promenade principale, ignorant ses protestations pour la forme sur le fait qu'ils venaient à peine de déjeuner, mais son sourire la trahissait et révélait qu'elle n'était pas vraiment opposée à l'idée de goûter encore quelques spécialités locales.
Ils n'eurent pas à marcher longtemps dans les rues bondées avant d'entendre des bruits étranges qui provenaient d'une ruelle latérale, des sons qui ne présageaient absolument rien de bon et qui contrastaient violemment avec l'atmosphère joyeuse de la rue principale — des gémissements étouffés et des bruits organiques peu ragoûtants qui donnèrent immédiatement à Sohalia une assez bonne idée de ce qui se passait là-bas.
« C'est... quelqu'un qui vomit ? » demanda-t-elle en fronçant le nez avec une grimace éloquente.
Marco soupira profondément, reconnaissant lui aussi ces sons distinctifs.
« On ferait mieux d'aller voir qui c'est, yoi. Un de nos frères a peut-être besoin d'aide. »
Ils tournèrent dans la ruelle étroite et sombre qui contrastait fortement avec l'éclat ensoleillé de la rue principale, et découvrirent effectivement Blenheim appuyé lourdement contre un mur de pierre grise, le teint d'un vert maladif particulièrement inquiétant, en train de vomir tripes et boyaux avec une violence qui suggérait que son estomac essayait activement de se retourner complètement à l'envers et de sortir de son corps par tous les moyens possibles — une image peu glorieuse et franchement pathétique du puissant commandant qui était habituellement l'incarnation même de la force et de la dignité.
« Blenheim ! » s'exclama Sohalia avec un mélange d'inquiétude et d'horreur face au spectacle peu ragoûtant qui s'offrait à elle.
Elle se précipita vers lui sans hésiter malgré le dégoût évident que la situation inspirait, Marco sur ses talons avec cette expression professionnelle et détachée. Le commandant leva faiblement une main dans un geste qui était censé être rassurant mais qui ressemblait plus à un appel à l'aide désespéré, sa respiration saccadée et son visage couvert de sueur témoignant de l'intensité de son malaise.
« Ne... me regardez pas... comme ça... » gémit-il pitoyablement entre deux haut-le-cœur violents qui secouaient tout son corps massif comme s'il était une poupée de chiffon, toute sa fierté habituelle complètement évaporée face à la réalité brutale de son estomac en révolte.
« Qu'est-ce qui s'est passé exactement ? » demanda Marco d'une voix calme et professionnelle tout en examinant déjà son frère avec un œil médical expert, cherchant instinctivement des signes de maladie grave ou d'empoisonnement sérieux qui nécessiteraient des soins immédiats plus poussés qu'un simple mal d'estomac.
« Les crevettes... » réussit à articuler Blenheim entre deux spasmes douloureux qui lui arrachaient des grimaces de souffrance. « Hier soir... stand près du port... j'aurais dû me méfier... »
Il se pencha à nouveau violemment vers l'avant, son estomac se révoltant avec une force renouvelée qui suggérait qu'il n'avait pas encore fini d'expulser le contenu suspect de son dernier repas.
« Elles n'étaient pas... fraîches... » parvint-il à ajouter faiblement une fois que la vague de nausée fut passée, sa voix tremblante et pathétique.
Sohalia réprima difficilement un sourire qui menaçait de s'élargir malgré tous ses efforts pour rester sérieuse et compatissante face à la détresse évidente de Blenheim. Ce n'était vraiment pas drôle, elle le savait parfaitement, ce n'était pas du tout le moment de rire de la situation, mais il y avait quelque chose d'absurdement comique à voir le puissant et imposant Blenheim réduit à cet état lamentable par de simples crevettes avariées, lui qui avait survécu à d'innombrables batailles dangereuses et à des blessures qui auraient tué n'importe qui d'autre.
Marco lui lança un regard d'avertissement sévère qui disait clairement qu'elle ferait mieux de garder ses commentaires sarcastiques pour elle si elle tenait à sa survie, et elle se reprit immédiatement en prenant une expression plus appropriée de sympathie inquiète.
« Je vais chercher le médecin de ta division, yoi, » décida Marco d'un ton qui n'admettait aucune discussion possible. « Il aura ce qu'il faut pour te soulager. Sohalia, reste avec lui et assure-toi qu'il ne s'étouffe pas ou ne se déshydrate pas trop. »
Il partit au pas de course vers le port où le navire était ancré, ses jambes longues et musclées dévorant rapidement la distance, la laissant seule avec Blenheim qui gémissait pitoyablement comme un enfant malade, toute sa fierté de commandant complètement oubliée dans sa misère présente. Elle s'agenouilla à côté de lui malgré le fait que la ruelle n'était pas particulièrement propre et que le sol était couvert de choses qu'elle préférait ne pas identifier, et lui frotta doucement le dos en cercles apaisants comme elle avait vu les infirmières faire quand quelqu'un était malade.
« Ça va aller, » dit-elle avec toute la conviction qu'elle pouvait rassembler malgré l'apparence franchement catastrophique de son frère. « Respire profondément. Essaie de te calmer. Ton estomac va se calmer aussi. »
« J'ai l'impression... de mourir... » gémit Blenheim dramatiquement, sa voix tremblante et pitoyable. « C'est sérieux... je pense que ces crevettes étaient empoisonnées... je vais vraiment mourir ici... dans cette ruelle... »
« Tu ne vas pas mourir, » le rassura-t-elle en réprimant un nouveau sourire devant son côté dramatique qui contrastait tellement avec sa personnalité habituellement stoïque. « Tu vas juste avoir une très, très mauvaise journée. Mais tu survivras. Tu es un fils de Barbe Blanche après tout. »
Blenheim la regarda avec des yeux larmoyants et injectés de sang qui le faisaient ressembler à un chiot abandonné particulièrement pathétique plutôt qu'à un pirate redoutable craint dans tous les océans.
« On ne parle pas de ça à Père, » murmura-t-il avec une urgence désespérée dans la voix. « D'accord ? Promets-moi. Il ne doit jamais savoir que j'ai été mis K.O. par des crevettes. »
Sohalia rit doucement malgré elle devant cette préoccupation ridicule face à sa fierté même alors qu'il était clairement en train de souffrir le martyre. « Promis. Ton secret est en sécurité avec moi. Personne ne saura jamais que le grand Blenheim a été vaincu par des fruits de mer avariés. »
Elle resta avec lui pendant ce qui sembla être une éternité mais qui ne fut probablement que quinze ou vingt minutes, lui donnant de l'eau fraîche qu'elle était allée chercher à un stand proche quand Marco revint enfin avec le médecin de la division de Blenheim, un homme d'âge moyen avec des cheveux gris et une expression perpétuellement inquiète qui s'accentua considérablement quand il vit l'état de son commandant. Blenheim répétait obstinément qu'il allait bien, que ce n'était rien du tout, qu'il serait sur pied dans quelques minutes, tout en continuant à avoir l'air au bord de l'agonie la plus complète, son visage d'une couleur qui oscillait entre le vert et le gris d'une manière franchement préoccupante.
Finalement, après un examen rapide mais efficace, le médecin lui donna quelque chose pour calmer son estomac révolté et des instructions strictes de se reposer pendant au moins quelques heures et de ne rien manger de solide avant que son système digestif ne se soit complètement remis de ce traumatisme culinaire. Ils le laissèrent assis contre le mur avec plusieurs membres de sa division qui étaient venus s'assurer que leur commandant n'était pas en train de mourir, promettant de revenir vérifier son état plus tard dans la journée.
« Pauvre Blenheim, » dit Sohalia avec une compassion sincère teintée d'amusement alors qu'ils s'éloignaient de la ruelle et retournaient dans les rues animées et ensoleillées où l'atmosphère joyeuse contrastait violemment avec la scène pathétique qu'ils venaient de quitter. « Les crevettes l'ont vraiment mis complètement K.O. C'est presque impressionnant dans son genre. »
« Il survivra, yoi, » répondit Marco avec cette assurance tranquille. « Ce n'est pas la première fois qu'il mange quelque chose de mauvais, et ce ne sera certainement pas la dernière. Son estomac est apparemment incapable d'apprendre de ses erreurs passées. »
« Sa fierté par contre... je pense qu'elle va mettre plus de temps à se remettre que son estomac. »
Marco sourit, un de ces rares sourires spontanés qui illuminaient son visage habituellement sérieux.
« Ça, c'est une autre histoire, yoi. Sa fierté pourrait ne jamais vraiment s'en remettre complètement. »
Ils continuèrent leur promenade à travers les rues bondées et colorées, l'incident avec Blenheim déjà presque oublié face aux innombrables distractions que San Faldo offrait à chaque coin de rue. Ils se laissèrent porter par la foule joyeuse et l'énergie contagieuse, goûtant des spécialités locales à différents stands, observant les gens qui passaient, profitant simplement d'être ensemble sans responsabilités ni devoirs qui pesaient sur leurs épaules comme ils le feraient bientôt.
Deux heures plus tard, en passant par la place principale où une scène temporaire avait été montée pour divers spectacles et performances, ils s'arrêtèrent tous les deux net et échangèrent un regard parfaitement incrédule et synchronisé qui disait clairement qu'ils voyaient la même chose impossible devant eux.
Blenheim. Parfaitement remis. Au milieu d'un concours de nourriture organisé avec plusieurs autres participants qui semblaient tous déterminés à prouver leur supériorité gastronomique. Engloutissant des quantités absolument massives de viande grillée, de riz parfumé, de légumes sautés, de tout ce qui lui passait sous la main avec un enthousiasme et une énergie qui suggéraient qu'il n'avait absolument pas été en train de vomir ses tripes dans une ruelle sordide il y avait à peine quelques heures. Sa division l'encourageait bruyamment depuis les gradins improvisés, hurlant son nom et tapant des pieds en rythme comme s'il était en train d'accomplir un exploit héroïque digne des légendes plutôt que simplement de manger comme un gouffre sans fond.
Il souriait largement, riait entre deux bouchées, plaisantait avec les autres participants, montrait absolument aucun signe de malaise ou de faiblesse, comme si la scène pathétique de ce matin n'avait jamais existé, comme si elle avait été une hallucination collective ou un mauvais rêve rapidement oublié.
« Il était littéralement mourant il y a deux heures, » dit lentement Sohalia d'une voix plate qui trahissait son choc total face à cette récupération miraculeuse et franchement inexplicable. « Je l'ai vu. Tu l'as vu. Il était vert. Il vomissait ses organes internes. »
« Apparemment il va beaucoup mieux maintenant, yoi, » répondit Marco avec un sarcasme sec qui masquait à peine sa propre surprise face à la résilience absurde de leur frère.
« BEAUCOUP mieux, » répéta Sohalia en secouant la tête avec incrédulité. « C'est complètement surréaliste. Comment c'est même possible ? »
Blenheim les aperçut dans la foule qui observait le concours, et leur fit un grand signe joyeux de la main qui tenait un énorme morceau de viande à moitié dévoré, sa bouche pleine à craquer mais son sourire visible malgré tout, sans la moindre trace de gêne ou de honte face au fait qu'ils l'avaient vu dans un état absolument lamentable quelques heures plus tôt.
« IL EST INCREVABLE ! » hurla quelqu'un de sa division avec une fierté évidente et bruyante. « NOTRE COMMANDANT EST IMMORTEL ! MÊME LES CREVETTES EMPOISONNÉES NE PEUVENT PAS LE TUER ! »
Des acclamations enthousiastes suivirent cette déclaration, et Blenheim leva son morceau de viande en l'air comme un trophée victorieux, provoquant de nouveaux cris de joie de ses hommes qui semblaient considérer cette récupération rapide comme la preuve définitive de sa supériorité sur tous les simples mortels.
Marco secoua la tête avec un mélange d'exaspération affectueuse et d'admiration réticente.
« Les Barbe Blanche, yoi. Impossible à tuer. Même par des fruits de mer avariés qui mettraient n'importe qui d'autre à l'hôpital pendant des jours. »
Sohalia éclata de rire, un rire franc et libérateur qui partait du ventre et résonnait dans l'air chaud de l'après-midi, toute la tension et l'inquiétude de ce matin s'évaporant face à l'absurdité complète de la situation. Marco l'attira contre lui dans un geste spontané et tendre, heureux de l'entendre rire ainsi sans retenue, sans la mélancolie sous-jacente qui teintait trop souvent ses moments de joie ces derniers jours, sans penser à la séparation qui approchait inexorablement.
Pour l'instant, en ce moment précis, tout allait bien. Ils étaient ensemble. Le soleil brillait. San Faldo célébrait la vie avec une intensité contagieuse. Et même Blenheim, contre toute logique médicale, avait survécu aux crevettes tueuses.
C'était suffisant.
En continuant leur promenade à travers les rues sinueuses qui serpentaient à travers l'île comme des rivières de pierre, les sons joyeux d'une fête foraine attirèrent leur attention — musique entraînante jouée par un orgue de Barbarie qui grinçait légèrement, cris d'excitation d'enfants qui gagnaient des prix, appels des forains qui vantaient leurs attractions avec un enthousiasme professionnel rodé par des années de pratique. Marco entraîna Sohalia vers la source du bruit, et ils se retrouvèrent bientôt au milieu d'un rassemblement de stands de jeux variés — stands de tir avec des cibles alignées et des armes à air comprimé, stands de lancer d'anneaux avec des bouteilles disposées en pyramides instables, stands de force où des hommes musclés essayaient de prouver leur virilité en frappant un dispositif avec un marteau géant pour faire sonner une cloche au sommet.
Un stand de tir en particulier attira leur attention, décoré de lanternes colorées et de prix accrochés au mur derrière le comptoir — peluches géantes, babioles en plastique bon marché, et au centre, bien en évidence, un énorme paquet de bonbons assortis qui semblait être le gros lot convoité, brillant sous les lumières comme un trésor précieux attendant son vainqueur.
Blamenco était là, debout devant le comptoir avec une expression de concentration intense gravée sur son visage habituellement jovial, sa langue légèrement sortie comme celle d'un enfant qui essaie très fort d'accomplir une tâche difficile. Il prit le fusil à air comprimé que lui tendait le forain avec des mains étonnamment peu assurées pour quelqu'un qui maniait habituellement des armes avec une compétence redoutable, visa soigneusement pendant ce qui sembla être une éternité, retint son souffle de manière exagérée et presque comique, puis tira.
Rata complètement. La balle passa à plusieurs centimètres à gauche de la cible la plus proche, touchant le mur de bois derrière avec un son sec et définitif.
Il grimaça, paya pour un nouveau tour avec une détermination têtue, recommença le processus entier avec encore plus de concentration. Rata encore. Cette fois à droite.
La frustration devenait visible sur son visage qui prenait une teinte légèrement rouge, et il paya obstinément pour un troisième essai, refusant d'abandonner malgré l'évidence croissante qu'il n'avait absolument aucun talent naturel pour ce jeu particulier.
« Il n'a vraiment aucune aptitude pour ça, » murmura Sohalia à Marco en observant leur frère lutter contre les lois de la physique et perdre lamentablement. « C'est presque impressionnant à quel point il rate systématiquement. »
« Visiblement non, yoi, » confirma Marco avec un amusement à peine dissimulé dans sa voix habituellement neutre. « Mais on doit lui donner du crédit pour sa persévérance même face à l'échec répété et humiliant. »
Sohalia observa Blamenco un moment de plus tandis qu'il ratait encore une fois sa cible avec une précision inverse remarquable, puis une idée lui vint soudainement, un éclair de malice qui illumina ses yeux verts d'une lueur particulière que Marco connaissait trop bien et qui le rendait toujours légèrement nerveux parce qu'elle présageait généralement des problèmes. Elle regarda Marco avec un sourire complice et espiègle qui ne laissait aucun doute sur ses intentions, et il comprit immédiatement ce qu'elle projetait de faire sans qu'elle ait besoin de prononcer un seul mot.
« Tu vas tricher, yoi, » dit-il d'un ton désapprobateur mais pas vraiment sérieux, sachant pertinemment qu'il ne ferait rien pour l'arrêter parce qu'au fond, l'idée l'amusait aussi et qu'il aimait cette facette espiègle et généreuse de sa personnalité qui la poussait à aider les autres de manière créative et peu orthodoxe.
« Je ne triche pas, » protesta-t-elle avec une fausse indignation qui ne trompait personne. « Je crée simplement des opportunités pour que Blamenco puisse enfin remporter ce qu'il mérite après tous ces efforts. C'est complètement différent. »
« C'est exactement la même chose et tu le sais parfaitement, yoi. »
« Les détails techniques n'ont aucune importance face à l'intention bienveillante qui motive mes actions. » Elle lui fit un clin d'œil. « Maintenant chut et regarde. C'est de l'art. »
Discrètement, en cachant ses mains derrière son dos pour que personne d'autre ne puisse voir ce qu'elle faisait, Sohalia fit apparaître de minuscules graines dans sa paume ouverte — à peine visibles, pas plus grandes que des têtes d'épingle, mais parfaitement contrôlables. Elle attendit patiemment que Blamenco prenne position pour son énième essai, observant ses mouvements avec attention pour calculer le timing parfait, le voyant viser longuement avec cette concentration exagérée qui suggérait qu'il mettait vraiment tout son cœur et toute son âme dans cet effort malgré les échecs répétés qui auraient découragé n'importe qui d'autre.
Au moment exact où il appuyait sur la gâchette, elle envoya les graines avec une précision chirurgicale.
Droit au centre des cibles qui s'alignaient devant lui comme des soldats obéissants.
Trois coups parfaitement exécutés. Trois cibles qui tombèrent l'une après l'autre avec une synchronisation presque musicale.
Blamenco resta complètement figé pendant plusieurs secondes, la bouche grande ouverte dans une expression de choc total et d'incrédulité absolue, comme s'il ne pouvait pas comprendre ce qui venait de se passer, comme si les lois fondamentales de l'univers venaient d'être réécrites devant ses yeux ébahis. Puis, lentement, la réalisation se fraya un chemin à travers sa stupeur initiale, et un sourire immense et radieux illumina son visage rond comme un soleil levant, transformant complètement son expression de frustration en joie pure et enfantine.
« J'AI RÉUSSI ! » hurla-t-il avec un enthousiasme débordant qui attira l'attention de tous les passants dans un rayon de plusieurs mètres. « J'AI ENFIN RÉUSSI ! J'AI TROUVÉ MA TECHNIQUE ! C'ÉTAIT JUSTE UNE QUESTION DE CONCENTRATION ET DE DÉTERMINATION ! »
Le forain, légèrement surpris mais impassible face à cette victoire soudaine après tant d'échecs, applaudit poliment avec un sourire commercial bien rodé, décrocha l'énorme paquet de bonbons du mur où il trônait depuis probablement des jours sans personne pour le réclamer, et le tendit à Blamenco qui le prit avec une révérence presque religieuse, comme s'il venait de recevoir un trésor inestimable plutôt qu'un simple sac de sucreries bon marché.
Il se retourna triomphalement, prêt à partager sa victoire avec quiconque voudrait bien l'écouter, et vit immédiatement Sohalia et Marco qui l'observaient depuis leur position légèrement en retrait, essayant tous les deux de garder des expressions innocentes et neutres qui ne trahissaient absolument rien de ce qui venait de se passer.
Leurs regards se croisèrent pendant un long moment chargé de signification, et Sohalia vit la compréhension traverser progressivement les yeux de Blamenco tandis qu'il reconstituait mentalement ce qui s'était vraiment passé, connectant les points entre sa présence opportune et sa victoire soudaine et inexplicable après une série d'échecs constants.
Mais au lieu de sembler offensé ou contrarié par cette intervention extérieure dans ce qui était censé être une compétition honnête, son sourire s'élargit encore plus, devenant chaleureux et complice, et il décida visiblement de jouer le jeu et de maintenir l'illusion de sa victoire légitime pour préserver sa dignité fraîchement retrouvée.
« Vous avez vu ça ?! » dit-il avec un enthousiasme performatif qui aurait été parfaitement convaincant si Sohalia et Marco ne savaient pas exactement ce qui s'était vraiment passé. « J'ai enfin trouvé ma technique secrète ! C'était juste une question de trouver le bon angle et la bonne concentration mentale ! Toutes ces années d'entraînement ont finalement porté leurs fruits ! »
« Très impressionnant en effet, » dit Sohalia en gardant miraculeusement son sérieux malgré l'absurdité complète de cette conversation et la difficulté croissante de ne pas éclater de rire face à la performance théâtrale de Blamenco.
« Vraiment très impressionnant, yoi, » ajouta Marco avec un sarcasme à peine voilé qui passa complètement au-dessus de la tête de Blamenco ou qu'il choisit délibérément d'ignorer pour préserver l'illusion de sa victoire glorieuse.
Blamenco s'approcha d'eux avec son paquet de bonbons serré précieusement contre sa poitrine comme un trésor qu'il craignait de perdre, l'ouvrit et leur tendit généreusement plusieurs poignées de sucreries colorées avec un sourire qui contenait à la fois de la gratitude sincère et de l'amusement complice.
« Pour avoir assisté à ma victoire historique et mémorable, » dit-il avec un clin d'œil subtil qui confirmait qu'il savait parfaitement ce qui s'était vraiment passé mais qu'il choisissait consciemment de maintenir la fiction pour tout le monde. « Et pour... d'autres raisons que nous n'avons pas besoin de spécifier à voix haute. »
Dans son regard, une reconnaissance silencieuse et profonde passait, un merci qu'il ne dirait jamais explicitement à voix haute mais qui était néanmoins parfaitement clair pour quiconque le connaissait assez bien pour lire entre les lignes. Sohalia lui sourit chaleureusement en retour, acceptant les bonbons et Blamenco repartit vers ses hommes qui l'attendaient non loin de là pour célébrer sa victoire improbable, brandissant son paquet de bonbons comme un général victorieux brandissant son drapeau de conquête.
Ils continuèrent à déambuler sans but précis à travers les rues labyrinthiques de San Faldo qui semblaient se reconfigurer constamment dans de nouvelles combinaisons fascinantes, dégustant paresseusement les bonbons généreusement offerts par Blamenco qui explosaient en saveurs sucrées et artificielles sur leurs langues, observant les gens qui passaient dans un flux constant et hypnotique, profitant simplement d'être ensemble sans obligation ni contrainte qui pesait sur leurs épaules comme cela serait bientôt le cas trop vite à leur goût.
Le soleil montait progressivement plus haut dans le ciel d'un bleu éclatant et sans nuages, transformant l'air en quelque chose de presque tangible tant la chaleur devenait étouffante et oppressante, mais l'énergie perpétuelle de San Faldo ne semblait jamais faiblir même sous cette fournaise qui aurait dû ralentir n'importe quelle autre ville moins déterminée à célébrer la vie avec une intensité frôlant la folie collective organisée.
Une silhouette familière émergea soudainement d'un salon de coiffure aux couleurs criardes qui avait installé un panneau publicitaire promettant « les meilleures coupes de cheveux de tout San Faldo » avec une confiance qui s'avérerait rapidement être tragiquement infondée.
Kingdew. Marchant d'un pas rapide qui suggérait qu'il essayait de s'éloigner le plus rapidement possible du lieu de son traumatisme capillaire récent. Avec la coupe de cheveux la plus absolument horrible et catastrophique que Sohalia ait jamais eu le malheur de poser les yeux sur de toute son existence.
Asymétrique d'une manière qui défie toute logique esthétique ou géométrique. Beaucoup trop courte d'un côté et bizarrement trop longue de l'autre comme si le coiffeur avait travaillé en état d'ébriété avancée ou peut-être les yeux fermés pour relever un défi stupide. Avec des sections qui semblaient avoir été teintes dans une couleur cuivrée étrange qui ne se mariait absolument pas avec le reste de ses cheveux naturellement bruns. Un massacre capillaire absolu qui aurait été considéré comme un crime contre l'humanité dans n'importe quelle juridiction civilisée.
Kingdew les vit de loin et tenta immédiatement d'accélérer le pas pour passer rapidement devant eux et éviter toute confrontation humiliante, mais il était déjà trop tard pour échapper à son destin inévitable — Sohalia l'avait vu, et une fois qu'elle avait vu quelque chose d'aussi hilarant et catastrophique, il n'y avait absolument aucun moyen d'arrêter la réaction qui allait inévitablement suivre.
Elle s'arrêta net au milieu de la rue bondée, forçant les gens derrière elle à la contourner avec des grognements agacés. Sa bouche s'ouvrit lentement dans une expression de choc horrifié absolu. Puis se referma. Puis se rouvrit à nouveau. Un son étranglé et inarticulé sortit de sa gorge tandis qu'elle essayait désespérément de retenir le rire qui menaçait d'exploser comme un volcan trop longtemps contenu.
Puis elle explosa littéralement de rire.
Pas un petit rire poli et discret qu'on pourrait facilement ignorer ou faire semblant de ne pas avoir entendu. Non. Un rire franc, débridé, absolument incontrôlable qui venait du plus profond de son ventre et qui résonnait dans toute la rue comme une cloche joyeuse annonçant quelque chose d'hilarant à tous ceux qui avaient des oreilles pour entendre. Elle se plia littéralement en deux sous la force de son hilarité, les mains pressées contre son estomac qui commençait à lui faire mal tant elle riait, les larmes montant rapidement aux yeux et brouillant sa vision, complètement incapable de reprendre son souffle ou de se calmer même légèrement face au spectacle absolument catastrophique qui s'offrait à elle.
Marco essayait vaillamment de garder son sérieux et de maintenir une expression neutre qui ne trahissait rien de son amusement intérieur, mais il échouait lamentablement dans cette entreprise impossible tandis qu'un sourire de plus en plus large s'élargissait progressivement sur son visage habituellement stoïque malgré tous ses efforts héroïques pour le contenir, trahissant clairement qu'il trouvait la situation tout aussi hilarante que Sohalia même s'il avait assez de contrôle sur lui-même pour ne pas exploser de rire de manière aussi bruyante et incontrôlable.
Kingdew grognait avec un mélange de honte profonde, d'embarras aigu et de frustration évidente, son visage prenant une teinte rouge qui s'harmonisait malheureusement assez bien avec la couleur cuivrée bizarre de certaines sections de ses cheveux massacrés.
« Ce n'est ABSOLUMENT PAS drôle ! » protesta-t-il d'une voix qui montait dans les aigus sous l'effet du stress et de l'humiliation publique qu'il subissait sous les regards curieux et amusés des passants qui commençaient à ralentir pour voir ce qui provoquait un tel éclat de rire chez la jeune femme.
« Si... si c'est drôle... » réussit à articuler Sohalia entre deux accès de fou rire qui menaçaient de la faire littéralement tomber par terre tant elle avait du mal à rester debout. « L'histoire... l'histoire se répète... c'est du karma cosmique... »
Un flashback soudain et vivide la frappa avec la force d'un train lancé à pleine vitesse, ramenant à la surface des souvenirs qu'elle avait presque oubliés mais qui restaient gravés quelque part dans les recoins de sa mémoire. Elle avait treize ans, déjà parfaitement intégrée dans la dynamique chaotique de l'équipage, particulièrement dans les guerres de blagues constantes qui semblaient être un sport national parmi les commandants et leurs divisions. Une guerre d'escalade continue avec Kingdew qui avait commencé innocemment mais qui avait rapidement dégénéré en quelque chose de beaucoup plus sérieux et vengeur.
Il l'avait taquiné une fois de trop. Elle avait riposté en mettant de la farine dans ses chaussures, le couvrant d'un nuage blanc quand il les avait enfilées. Il avait caché tous ses livres préférés. Elle avait remplacé son shampooing par de la teinture temporaire rose. Escalade constante qui ne semblait avoir aucune fin prévisible.
Puis une nuit, armée de ciseaux empruntés à Vista et d'une détermination vengeresse alimentée par trop de sucreries et trop peu de sommeil, elle s'était faufilée silencieusement dans sa cabine pendant qu'il dormait profondément et sans méfiance. Pendant de longues minutes interminables où son cœur battait si fort qu'elle était certaine qu'il allait se réveiller et la surprendre en flagrant délit, elle lui avait soigneusement coupé les cheveux dans l'obscurité quasi-totale de sa cabine, essayant de créer un style qui serait à la fois horrible et irrécupérable.
Le résultat le lendemain matin avait dépassé ses espérances les plus folles et malveillantes : un carré absolument horrible, complètement asymétrique, qui le faisait ressembler à quelqu'un qui avait mis sa tête dans un mixeur en marche. Kingdew avait été obligé de rester comme ça pendant des semaines entières, complètement incapable de réparer le massacre capillaire ou même de l'améliorer significativement sans tout raser, devenant l'objet de moqueries constantes et de commentaires sarcastiques de tous les membres de l'équipage qui trouvaient la situation absolument hilarante et qui ne se privaient pas de le lui rappeler à chaque occasion possible.
Retour brutal au présent.
Sohalia riait encore plus fort si c'était même humainement possible, les souvenirs rendant la situation actuelle encore plus hilarante et chargée d'ironie cosmique parfaite.
« Tu te... tu te souviens... de mes treize ans ?! » réussit-elle à articuler entre deux hoquets de rire qui la secouaient de la tête aux pieds. « Quand je t'ai... coupé les cheveux... dans ton sommeil ?! C'est... c'est exactement pareil ! Le karma... le karma cosmique... est réel ! »
Kingdew grogna encore plus fort, se souvenant parfaitement de cet incident traumatisant qui l'avait marqué à vie et qui revenait maintenant le hanter comme un fantôme vengeur.
« Ne me rappelle pas cet incident horrible. J'essaie de l'oublier depuis des années. »
Marco décida finalement d'intervenir dans cette conversation qui menaçait de dégénérer complètement, ajoutant son propre commentaire qui ne fit qu'empirer la situation pour le pauvre Kingdew qui subissait déjà assez d'humiliation publique pour une journée.
« Au moins cette fois, ce n'est pas directement de sa faute, yoi, » dit-il avec un ton faussement compatissant qui ne trompait absolument personne sur son véritable amusement face à la situation catastrophique. Il fit une pause théâtrale parfaitement calculée.
Sohalia hoqueta de rire une nouvelle fois, se tenant l'estomac qui lui faisait vraiment mal maintenant.
« Le karma ! C'est définitivement le karma cosmique qui se venge ! L'univers a une mémoire ! »
Kingdew marmonna quelque chose d'inintelligible mais probablement très peu flatteur sur la vengeance cosmique, sur les petites sœurs insupportables et traumatisantes qui devraient être bannies sur une île déserte loin de toute civilisation, sur les coiffeurs incompétents qui devaient probablement être ivres ou aveugles ou les deux, puis il s'enfuit aussi dignement que possible compte tenu des circonstances humiliantes, essayant de garder la tête haute malgré sa coupe catastrophique qui attirait les regards et les sourires moqueurs de tous ceux qui le croisaient dans sa fuite précipitée.
Sohalia et Marco restèrent là pendant plusieurs minutes supplémentaires, elle riant encore par intermittence tandis que de nouvelles vagues d'hilarité la frappaient chaque fois qu'elle repensait à l'expression horrifiée sur le visage de Kingdew ou à la symétrie parfaite et ironique de la situation, lui souriant largement et secouant la tête avec une affection amusée face à sa réaction excessive mais compréhensible.
Le souvenir de cette guerre de blagues d'il y a si longtemps. De ces années insouciantes sur le Moby Dick où les plus grandes préoccupations étaient de trouver la prochaine blague parfaite. De cette famille bruyante, chaotique, aimante qui l'avait élevée et formée. Tous ces moments précieux qui constituaient le tissu même de qui elle était devenue.
« Tu penses vraiment qu'il va se venger éventuellement ? » demanda finalement Marco une fois que Sohalia eut réussi à se calmer suffisamment pour reprendre une respiration relativement normale.
Sohalia reprit progressivement son sérieux, ou du moins essaya d'avoir l'air sérieuse même si des sourires résiduels continuaient à menacer de briser son expression composée.
« J'ai passé dix longues années sur ce bateau entourée de pirates vengeurs, » dit-elle avec une sagesse. « J'ai définitivement appris à dormir avec un œil ouvert en permanence et à toujours vérifier mes chaussures avant de les enfiler. C'est une question de survie basique. »
« Sage décision, yoi, » confirma Marco en riant doucement. « Très sage décision en effet. »
L'après-midi apporta une chaleur plus douce et moins oppressante tandis que le soleil commençait sa descente progressive vers l'horizon occidental, créant des ombres longues et apaisantes qui offraient un répit bienvenu après la fournaise du midi. Le rythme de leurs pas ralentit naturellement, répondant instinctivement à ce changement subtil d'atmosphère et d'énergie. Après toute l'agitation chaotique et bruyante du matin passé dans les rues bondées et les fêtes de rue, ils ressentaient tous les deux le besoin de chercher un endroit plus tranquille et paisible, un lieu où ils pourraient respirer profondément et ralentir le rythme effréné de cette journée déjà bien remplie.
Leurs pas les menèrent presque par hasard vers un petit jardin zen caché derrière un temple local traditionnel, un havre de paix et de sérénité qui contrastait violemment avec le chaos joyeux qui régnait partout ailleurs sur l'île en fête perpétuelle. Paisible et silencieux comme une bulle isolée du reste du monde. Loin du tumulte incessant du carnaval qui semblait ne jamais s'arrêter.
Jozu était déjà là, installé au centre du jardin soigneusement entretenu.
Assis en position de méditation parfaite, son corps massif et musclé parfaitement immobile comme une statue de pierre taillée par un sculpteur talentueux, sa respiration si lente et régulière qu'elle était à peine perceptible même pour quelqu'un qui l'observait attentivement. Ses yeux fermés avec une concentration absolue qui suggérait qu'il était plongé profondément dans un état méditatif qui le coupait complètement du monde extérieur et de toutes ses distractions superflues.
Sohalia s'arrêta immédiatement à l'entrée du jardin, reconnaissant instantanément ce que Jozu était en train de faire et sachant par expérience qu'il ne fallait surtout pas le déranger pendant sa méditation si elle tenait à éviter de provoquer sa colère. Elle fit un geste silencieux mais expressif à Marco pour qu'il reste absolument silencieux lui aussi, puis s'approcha sans faire le moindre bruit, ses pieds légers ne produisant qu'un chuchotement à peine audible sur le gravier soigneusement ratissé qui dessinait des motifs apaisants autour des rochers disposés avec un soin méticuleux selon les principes esthétiques zen.
Elle s'assit à quelques mètres respectueux de Jozu, assez proche pour partager l'espace paisible qu'il avait créé autour de lui mais assez loin pour ne pas perturber sa concentration profonde, sortit un journal qu'elle avait eu le matin-même, et commença à lire silencieusement les nouvelles du monde qui lui semblaient soudainement très lointaines et peu importantes dans ce havre de paix temporaire.
Marco s'installa en retrait stratégique, adossé contre le tronc d'un arbre ancien qui offrait une ombre bienvenue, se contentant d'observer sans intervenir, patient comme il savait l'être quand la situation l'exigeait, un petit sourire jouant sur ses lèvres tandis qu'il regardait Sohalia profiter de ce moment de calme rare et précieux.
Un long silence partagé s'installa sur le jardin comme une couverture douce et apaisante. Seulement le bruit léger du vent qui agitait doucement les feuilles dans les branches au-dessus d'eux créant une mélodie naturelle et hypnotique. Des oiseaux qui chantaient au loin dans des tonalités harmonieuses. Le bruissement occasionnel du papier quand Sohalia tournait une page de son journal. Une paix absolue et complète qui semblait exister dans une dimension différente de l'agitation frénétique qui régnait partout ailleurs sur San Faldo.
Sohalia souriait doucement en lisant, perdue dans ses propres pensées qui dérivaient paresseusement sans direction particulière, profitant simplement de ce calme rare et bienvenu. C'était si rare ces moments de silence sur le Moby Dick où tout était toujours constamment bruyant, vivant, chaotique dans cette façon particulière qu'ont les grands équipages pirates de remplir chaque espace disponible avec du bruit et de l'énergie débordante.
Ici, dans ce jardin zen temporairement isolé du reste du monde, le temps lui-même semblait suspendu et immobile, comme si les secondes avaient décidé de ralentir leur course effrénée juste pour leur offrir ce moment de répit bienvenu.
« Tu as bien changé depuis toutes ces années. »
La voix de Jozu résonna soudainement dans le silence, douce et calme malgré sa profondeur naturelle, sans qu'il ouvre les yeux ou modifie sa position, comme s'il parlait depuis un lieu très lointain et paisible au fond de lui-même.
Sohalia releva brusquement la tête de son journal, surprise qu'il ait rompu le silence qu'il maintenait habituellement pendant des heures entières quand il méditait, surprise aussi qu'il ait initié une conversation alors qu'elle s'attendait à ce qu'ils restent tous simplement assis en silence partagé jusqu'à ce qu'il ait terminé sa méditation.
« Comment tu sais que je suis là ? » demanda-t-elle avec curiosité. « Tu n'as pas ouvert les yeux une seule fois depuis qu'on est arrivés. »
« Je le sens, » répondit Jozu simplement, comme si c'était l'évidence même. « Ton énergie vitale. Ton aura particulière. » Une pause contemplative. « Et tu fais toujours ce petit bruit caractéristique avec ton journal quand tu tournes les pages. Un froissement spécifique que je reconnaîtrais entre mille. »
Sohalia rit doucement, un son léger qui ne perturbait pas vraiment la paix du jardin mais l'enrichissait plutôt d'une note chaleureuse et humaine.
« Désolée de perturber ta méditation avec mes bruits de lecture. Je vais essayer d'être plus silencieuse. »
Jozu ouvrit enfin ses yeux, lentement et paisiblement, et la regarda avec cette expression indéchiffrable qui lui était si caractéristique, son visage massif ne trahissant presque rien de ses pensées intérieures comme toujours.
« Petite Sohalia. Impossible à faire taire quand je méditais. » Un sourire minuscule, à peine perceptible, toucha brièvement les coins de sa bouche. « Tu as parcouru un long chemin depuis ces jours-là. »
Un autre flashback frappa Sohalia, moins violent que celui de tout à l'heure avec Kingdew mais tout aussi vivide et chargé de détails sensoriels. Elle devait avoir six ou peut-être sept ans à peine, encore une petite chose avec des jambes trop courtes et une énergie apparemment inépuisable qui ne semblait jamais se tarir peu importe combien elle courait et jouait toute la journée. Jozu essayait patiemment de méditer sur le pont du Moby Dick, cherchant quelques moments de paix intérieure au milieu du chaos constant qui régnait sur le navire, et elle le bombardait littéralement de questions incessantes qui jaillissaient de sa bouche comme un torrent impossible à arrêter.
« Jozu, pourquoi tu restes complètement immobile comme ça pendant des heures ? »
Silence méditatif.
« Est-ce que c'est ennuyant de ne rien faire ? Comment tu peux rester assis si longtemps sans bouger ? »
Silence obstiné.
« Tu dors les yeux ouverts ? C'est un super pouvoir ? Je peux apprendre à le faire aussi ? »
Plus de silence, mais la tension dans ses épaules trahissait une patience qui s'amenuisait dangereusement.
« JOZU ! Tu m'écoutes au moins ?! Pourquoi tu ne réponds jamais à mes questions importantes ?! »
Jozu avait finalement craqué sous la pression du bombardement verbal constant et avait fini par mettre une couette épaisse directement sur sa tête pour bloquer physiquement le son de sa voix qui perçait même sa concentration médicale légendaire, seul moyen désespéré qu'il avait trouvé d'avoir ne serait-ce que quelques minutes de paix mentale face à l'ouragan énergétique qu'était la petite Sohalia à cet âge.
Retour au présent. Sohalia riait franchement maintenant, le souvenir rendant ce moment encore plus doux et chargé de signification nostalgique.
« Tu te souviens vraiment de la couette ? Je pensais que tu aurais essayé d'effacer ce traumatisme de ta mémoire. »
« Comment pourrais-je oublier, » répondit Jozu avec un humour sec qui était rare chez lui mais toujours apprécié quand il daignait le montrer. « C'était probablement une des périodes les plus éprouvantes de toute mon existence. Tu étais absolument inlassable et impossible à décourager. » Un autre de ces sourires minuscules. « Ravi de constater que je n'ai plus besoin de recourir à des mesures aussi drastiques maintenant. »
« J'ai finalement appris l'art précieux du silence, » dit Sohalia avec une fausse solennité. « Enfin... » Elle fit une pause. « Parfois. Dans certaines circonstances spécifiques et limitées. »
« Parfois, » répéta Jozu avec un amusement évident dans sa voix profonde. « C'est déjà un progrès monumental comparé à avant. Je prends ce que je peux obtenir. »
Un moment de complicité silencieuse s'installa entre eux, chargé de toutes ces années partagées et de cette compréhension mutuelle qui n'avait pas besoin de mots pour s'exprimer pleinement. Sohalia avait effectivement grandi et mûri considérablement depuis ces jours lointains où elle était une petite peste énergétique qui rendait tout le monde fou, mais elle restait fondamentalement elle-même dans tous les aspects qui comptaient vraiment, gardant cette étincelle de vie et d'énergie qui la rendait unique et précieuse aux yeux de tous ceux qui l'aimaient.
Marco les observait depuis sa position en retrait, souriant doucement face à cet échange entre deux personnes qu'il aimait profondément, admirant ces liens précieux entre Sohalia et les commandants qui s'étaient forgés au fil des années à travers des milliers de petits moments comme celui-ci. Cette famille choisie et construite dans le temps plutôt que dans le sang. Dans les épreuves partagées plutôt que dans la génétique. Dans l'amour quotidien plutôt que dans l'obligation.
Précieux. Irremplaçables. Éternels malgré les séparations qui viendraient inévitablement.
Les sons envoûtants de musique attirèrent progressivement Sohalia hors du jardin zen une vingtaine de minutes plus tard, après qu'ils eurent tous médité ensemble dans un silence confortable et apaisant. Une mélodie mélancolique mais magnifique flottait dans l'air chaud de l'après-midi, portée par la brise marine. Belle et touchante d'une manière qui parlait directement au cœur. Envoûtante dans sa simplicité émotionnelle. Elle suivit instinctivement le son comme attirée par un aimant invisible, ne pouvant résister à l'appel de cette musique qui résonnait quelque part en elle. Marco la suivit silencieusement, curieux lui aussi de découvrir la source de cette mélodie qui avait capturé si complètement l'attention de Sohalia.
Ils arrivèrent sur une petite place pavée où une foule compacte s'était rassemblée en demi-cercle respectueux, tous les visages tournés vers le centre avec une attention captivée qui suggérait que quelque chose de spécial était en train de se passer. Au centre du demi-cercle, sur une scène temporaire et rudimentaire construite avec quelques planches et des caisses, se tenait Rakuyou.
Sa vieille guitare sèche reposait confortablement entre ses mains expertes, l'instrument manifestement âgé et bien usé, patiné par d'innombrables années de jeu constant et d'utilisation intensive, le bois usé et décoloré par endroits témoignant de toutes les chansons qu'il avait jouées au fil du temps. Mais entre les mains habiles de Rakuyou, ce vieil instrument fatigué chantait avec une voix claire et pure qui transcendait son apparence modeste et usée.
La mélodie qu'il jouait était douce et mélancolique, teintée d'une tristesse nostalgique mais néanmoins magnifique dans son expression émotionnelle pure. Ses doigts dansaient sur les cordes avec une grâce fluide née de décennies de pratique acharnée, créant des harmonies complexes qui semblaient impossibles à produire avec seulement six cordes et dix doigts. Ses yeux étaient fermés, son visage détendu et paisible, complètement perdu dans sa musique comme s'il existait dans un monde différent accessible seulement à travers les notes qu'il créait.
Sohalia s'arrêta immédiatement, figée sur place par la beauté de ce qu'elle entendait. Captivée complètement et totalement. Elle se fraya doucement un chemin à travers la foule compacte jusqu'au premier rang, s'excusant poliment auprès des personnes qu'elle devait contourner, ne voulant rien manquer de cette performance qui touchait quelque chose de profond en elle.
Marco resta volontairement légèrement en retrait, adossé contre un mur de pierre chaude du soleil, se contentant d'observer Sohalia observer Rakuyou avec cette attention intense qui transformait complètement son visage, la rendant encore plus belle à ses yeux déjà complètement subjugués.
Les yeux de Sohalia brillaient d'une lumière particulière tandis qu'elle regardait son frère jouer, un sourire fier et admiratif illuminant son visage de l'intérieur. Comme si elle découvrait Rakuyou sous un nouveau jour même si elle connaissait son talent musical exceptionnel depuis toujours et qu'elle l'avait entendu jouer des centaines de fois sur le Moby Dick.
Mais il y avait quelque chose de différent dans le fait de le voir performer ainsi devant une foule de parfaits inconnus qui appréciaient sa musique sans connaître son nom ou son histoire, quelque chose de particulièrement touchant dans cette reconnaissance pure de son art qui n'était pas teintée par les relations familiales ou les obligations de l'équipage.
La musique s'intensifia progressivement, construisant vers un crescendo émotionnel puissant qui fit frissonner plusieurs personnes dans la foule attentive. Les notes montaient et descendaient en vagues complexes, racontant une histoire sans mots mais néanmoins parfaitement compréhensible à un niveau émotionnel profond. Puis la mélodie redescendit lentement et doucement vers quelque chose de plus calme et paisible, les notes finales résonnant longuement dans le silence attentif et respectueux de la foule avant de s'éteindre progressivement comme des étoiles disparaissant à l'aube.
Un moment de silence absolu suivit la fin de la chanson, personne n'osant être le premier à briser la magie créée par cette performance magnifique, puis des applaudissements enthousiastes éclatèrent simultanément de dizaines de mains, résonnant dans l'air chaud de l'après-midi comme un tonnerre approbateur.
Rakuyou ouvrit lentement les yeux comme s'il émergeait d'un rêve profond, regardant la foule avec un sourire modeste et légèrement surpris comme s'il avait oublié qu'il jouait devant un public et non pas juste pour lui-même. Il salua avec une grâce simple et sans prétention, acceptant les applaudissements avec une humilité authentique qui le rendait encore plus attachant.
Sohalia applaudit avec plus d'enthousiasme que n'importe qui d'autre dans la foule, ses mains frappant l'une contre l'autre avec une force qui devait commencer à lui faire mal mais qu'elle ignorait complètement tant elle était déterminée à montrer son soutien et sa fierté. La plus bruyante de tous. La plus fière de toute évidence.
Leurs regards se croisèrent à travers l'espace qui les séparait, et Rakuyou sourit encore plus largement quand il reconnut sa petite sœur dans la foule qui l'applaudissait si énergiquement. Il lui fit un clin d'œil discret mais significatif, une reconnaissance silencieuse de sa présence et de son soutien qui valait plus pour lui que tous les applaudissements du monde. Puis il recommença à jouer, une nouvelle chanson cette fois, plus joyeuse et entraînante, ses doigts retrouvant immédiatement leur danse sur les cordes usées.
Sohalia resta là pendant encore plusieurs chansons, profondément absorbée par la musique qui semblait parler directement à son âme d'une manière que les mots ne pourraient jamais égaler. Marco finit par s'approcher discrètement, passant un bras protecteur et possessif autour de sa taille dans un geste naturel et familier, l'attirant doucement contre lui tandis qu'ils écoutaient ensemble la performance qui continuait à captiver la foule grandissante.
« Il est brillant, » murmura-t-elle tout bas pour ne pas déranger les autres auditeurs mais assez fort pour que Marco l'entende clairement. « Vraiment, vraiment brillant. Je ne me lasse jamais de l'entendre jouer. »
« Il a toujours eu ce talent naturel, yoi, » répondit Marco tout aussi doucement. « Hérité de famille apparemment. Son père était musicien aussi si je me souviens bien des histoires qu'il racontait. »
« J'aimerais tellement savoir jouer d'un instrument comme lui. Créer de la beauté avec juste mes mains et des cordes. »
« Tu as d'autres talents tout aussi précieux et impressionnants. »
Sohalia se blottit plus étroitement contre lui, continuant d'écouter la musique de Rakuyou qui les enveloppait comme une couverture douce et réconfortante. Moment de beauté simple et pure. De fierté fraternelle profonde. De joie partagée qui ne nécessitait aucun mot pour être pleinement ressentie et appréciée.
La musique de Rakuyou continuait de flotter dans l'air chaud, douce et mélancolique, réconfortante et touchante, créant une bulle temporaire de paix et de beauté au milieu du chaos joyeux de San Faldo.
La bonne humeur paisible créée par la performance musicale magnifique fut brutalement interrompue quelques minutes plus tard par des sons très différents et beaucoup moins harmonieux d'une altercation qui montait en intensité — voix qui s'élevaient dans ce qui était clairement une dispute houleuse, menaces à peine voilées, le genre de commotion qui promettait des ennuis imminents si personne n'intervenait rapidement. Les sons provenaient d'un bar proche dont les portes battantes s'ouvraient sur une terrasse bondée.
Sohalia et Marco échangèrent un regard qui communiquait instantanément leur pensée commune.
« On va voir ? » suggéra Sohalia avec résignation.
« On ferait définitivement mieux, yoi, » confirma Marco en soupirant. « Ça sent les ennuis typiques de notre équipage à des kilomètres. »
Ils s'approchèrent rapidement du bar en question, se frayant un chemin à travers les curieux qui commençaient déjà à se rassembler pour observer le spectacle prometteur, et découvrirent effectivement Haruta debout devant le long comptoir en bois sombre du bar, son visage d'un rouge écarlate impressionnant qui suggérait que sa tension artérielle avait atteint des niveaux potentiellement dangereux, face à un barman qui semblait à la fois confus par la situation et légèrement amusé malgré les menaces qui étaient proférées dans sa direction.
« JE SUIS MAJEUR ! » hurlait Haruta avec une véhémence qui faisait trembler sa voix dans les aigus, ses poings serrés posés sur le comptoir dans un geste qui se voulait menaçant mais qui ressemblait plus à celui d'un enfant en colère. « J'AI VINGT-TROIS ANS RÉVOLUS ! VINGT-TROIS ! C'EST LARGEMENT AU-DESSUS DE L'ÂGE LÉGAL POUR BOIRE ! »
« Désolé vraiment petit, » répondit le barman avec une patience professionnelle bien rodée mais visiblement usée, examinant Haruta de la tête aux pieds avec un scepticisme évident qui s'affichait clairement sur son visage. « Mais tu as vraiment l'air d'avoir environ douze ans maximum. Je ne peux pas te servir d'alcool sans risquer de perdre ma licence. Les lois sont strictes sur l'île concernant l'alcool et les mineurs. »
« JE NE SUIS PAS PETIT ! » Le volume de Haruta montait encore d'un cran, attirant maintenant l'attention de tous les clients présents dans le bar et sur la terrasse qui commençaient à s'arrêter de boire pour observer cette scène divertissante. « ET JE NE SUIS DÉFINITIVEMENT PAS UN MINEUR ! C'EST JUSTE MA TAILLE ! JE SUIS UN ADULTE COMPLÈTEMENT DÉVELOPPÉ ! »
Le barman resta obstinément sceptique malgré les protestations véhémentes, regardant Haruta avec cette expression qu'ont tous les adultes quand ils sont certains qu'un enfant essaie de les tromper pour obtenir quelque chose qu'il ne devrait pas avoir. La petite taille de Haruta était effectivement trompeuse au point d'être presque comique, et combinée avec son visage qui gardait une certaine innocence juvénile malgré ses vingt-trois années, il était franchement compréhensible que les gens doutent régulièrement de son âge réel même quand il disait la vérité pure et simple.
Haruta gesticula de manière encore plus frénétique, s'énervant visiblement de plus en plus face à ce qu'il considérait clairement comme une injustice cosmique majeure, fouillant frénétiquement dans ses poches pour en sortir triomphalement une pièce d'identité officielle qu'il brandit sous le nez du barman comme une preuve irréfutable de ses dires. Le barman l'examina longuement et minutieusement sous tous les angles, la retournant plusieurs fois, la tenant à la lumière pour vérifier les marques de sécurité, manifestement toujours pas convaincu que ce document n'était pas un faux particulièrement bien fait.
Sohalia et Marco arrivèrent à ce moment précis, s'arrêtant à quelques mètres pour observer toute cette scène qui se déroulait devant eux avec un mélange de sympathie pour Haruta et d'amusement inévitable face à l'absurdité complète de la situation. Sohalia mordit fortement sa lèvre inférieure dans une tentative désespérée de ne pas rire à voix haute, essayant de garder une expression neutre et compatissante qui ne trahissait rien de son hilarité intérieure grandissante. Elle échoua lamentablement dans cette entreprise impossible. Des petits gloussements commencèrent à s'échapper malgré tous ses efforts héroïques pour les contenir, trahissant clairement son amusement face au désarroi évident de leur frère.
Haruta se retourna brusquement vers eux comme s'il avait senti leur présence par un sixième sens développé spécifiquement pour détecter les moqueries potentielles, et son expression horrifiée quand il vit Sohalia en train d'essayer de retenir son rire était absolument impayable et ne fit qu'empirer la situation pour lui.
« TU ME TRAHIS ?! » s'exclama-t-il d'une voix qui montait encore plus dans les aigus sous l'effet du choc et de l'indignation. « TOI, MA PROPRE SŒUR, TU OSES RIRE DE MA SOUFFRANCE ET DE MON HUMILIATION PUBLIQUE ?! »
Sohalia essaya vaillamment de reprendre son sérieux, forçant son visage à adopter une expression plus appropriée de sympathie et de soutien fraternel, mais les rires continuaient à menacer de briser sa façade à tout moment. « Désolée... » réussit-elle à articuler entre deux tentatives de contrôler sa respiration. « C'est juste... la situation est... »
Marco décida apparemment que c'était le moment parfait pour ajouter son propre commentaire sarcastique qui ne ferait qu'empirer considérablement les choses pour le pauvre Haruta qui souffrait déjà suffisamment d'humiliation publique pour une journée.
« C'est vrai Haruta, » dit-il avec un ton faussement compatissant qui ne trompait absolument personne sur son véritable amusement sous-jacent. « Elle a grandi elle, au moins. C'est une différence notable et significative entre vous deux. »
Sohalia reprit le fil, incapable de résister à l'opportunité trop belle qui lui était offerte.
« Moi, j'ai grandi. » Elle ponctua cette déclaration avec un sourire innocent qui était tout sauf innocent. « C'est juste un fait objectif et indéniable. »
Haruta gronda profondément, un son qui venait du fond de sa gorge et qui exprimait parfaitement toute sa frustration accumulée face à cette injustice génétique dont il souffrait depuis toujours. Il marmonna quelque chose d'inintelligible mais probablement très peu flatteur sur la trahison, sur les faux amis qui vous poignardaient dans le dos au moment où vous aviez le plus besoin de soutien, sur la génétique injuste qui distribuait la taille de manière totalement aléatoire et cruelle sans aucun égard pour les conséquences psychologiques.
Finalement, après ce qui sembla être des négociations interminables et beaucoup de discussions de plus en plus houleuses, le barman céda avec réticence face à la pièce d'identité qui semblait finalement légitime malgré son scepticisme initial profond. Il servit à Haruta sa boisson tant désirée avec une lenteur exagérée qui suggérait qu'il regrettait déjà sa décision et qu'il se préparait mentalement aux problèmes potentiels si les autorités découvraient qu'il avait servi quelqu'un qui avait l'air d'avoir douze ans.
Haruta accepta son verre comme si c'était le Saint Graal enfin découvert après des années de quête épique, le tenant précieusement entre ses mains comme un trophée durement gagné. Il bouda ostensiblement pendant quelques minutes, refusant de regarder Sohalia et Marco qui l'observaient toujours avec des sourires à peine contenus, puis finit par rire malgré lui parce qu'au fond, il était complètement incapable de rester vraiment fâché très longtemps contre les gens qu'il aimait même quand ils se moquaient ouvertement de ses malheurs.
« Je vous déteste tous les deux de tout mon cœur, » déclara-t-il avec une fausse solennité dramatique. « Vous êtes les pires membres de famille qu'on puisse imaginer. Je mérite tellement mieux que ça. »
Mais son ton était affectueux malgré les mots durs, taquin plutôt que vraiment blessé, et tout le monde savait qu'il ne pensait pas un seul mot de ce qu'il disait. C'était juste leur dynamique familiale habituelle — se moquer les uns des autres avec amour, se taquiner constamment mais toujours être là quand ça comptait vraiment.
Le soleil commençait finalement sa descente progressive vers l'horizon occidental, peignant progressivement le ciel de teintes orangées et roses qui se reflétaient magnifiquement dans l'eau calme du port, créant un spectacle visuel époustouflant qui attirait régulièrement des foules de spectateurs admiratifs chaque soir. L'atmosphère de San Faldo changeait subtilement avec cette transition du jour vers le soir, devenant plus intime et douce, moins frénétique et bruyante, plus propice aux moments calmes et aux conversations sérieuses qu'aux célébrations exubérantes de la journée.
Marco et Sohalia se retrouvèrent assis sur un banc en bois légèrement usé près de l'eau, profitant de la fraîcheur relative que la brise marine apportait après la chaleur oppressante de l'après-midi, observant paresseusement les bateaux qui entraient et sortaient du port avec leurs voiles colorées qui claquaient doucement dans le vent. Le moment était léger et insouciant, rempli de ces petites taquineries affectueuses qui constituaient la base de leur relation depuis toujours.
Marco racontait une anecdote particulièrement embarrassante concernant Ace et une serveuse qui l'avait pris pour quelqu'un d'autre, entraînant une confusion hilarante qui s'était terminée avec Ace courant dans les rues poursuivi par un mari jaloux qui brandissait une poêle à frire comme une arme mortelle. Sohalia riait franchement, la tête renversée en arrière, profitant simplement de ce moment de légèreté partagée sans penser à rien d'autre qu'au présent immédiat.
L'ambiance était insouciante et joyeuse, exactement comme elle l'avait été toute la journée. Comme si rien ne pouvait perturber cette bulle parfaite de bonheur qu'ils avaient construite autour d'eux depuis leur arrivée sur cette île merveilleuse.
Puis une voix douce mais grave les interrompit sans avertissement, brisant délicatement mais fermement cette bulle protectrice.
« Désolée de déranger... »
Ritsu se tenait là devant eux, ses mains nerveusement entrelacées devant elle, son expression grave et chargée d'une émotion difficilement identifiable mais clairement lourde de signification. Hésitante. Mal à l'aise. Mais également déterminée d'une manière qui suggérait qu'elle avait pris une décision importante et qu'elle était venue l'annoncer malgré sa réticence évidente à perturber leur moment tranquille.
Sohalia et Marco se redressèrent immédiatement, toute trace de légèreté disparaissant instantanément de leurs visages tandis qu'ils reconnaissaient instinctivement que quelque chose de sérieux était sur le point de se passer.
« Sohalia, je peux te parler ? » La voix de Ritsu était basse mais ferme. « Seule, si possible ? »
Marco comprit immédiatement sans avoir besoin d'explications supplémentaires, lisant facilement dans l'expression de Ritsu que cette conversation devait se dérouler en privé. Il se leva souplement, se pencha pour embrasser tendrement le front de Sohalia dans un geste rassurant et affectueux qui promettait silencieusement qu'il serait tout proche si elle avait besoin de lui.
« Je t'attends là-bas, yoi, » murmura-t-il doucement en pointant vers un autre banc situé suffisamment loin pour leur donner de l'intimité. « Prends ton temps. »
Il partit d'un pas mesuré, les laissant seules face à face, et alla s'installer sur le banc désigné où il sortit un livre de sa poche intérieure.
Ritsu s'assit lentement à l'endroit que Marco venait de libérer, son corps tendu et raide trahissant sa nervosité évidente face à ce qu'elle s'apprêtait à dire. Un silence initial lourd et chargé s'installa entre elles, s'étirant inconfortablement tandis que Ritsu semblait chercher les bons mots pour commencer cette conversation difficile qu'elle avait manifestement répétée plusieurs fois dans sa tête mais qui restait néanmoins terriblement difficile à prononcer à voix haute.
Sohalia attendit patiemment sans la presser ni l'interrompre, reconnaissant dans l'attitude de Ritsu quelqu'un qui luttait pour trouver le courage de dire quelque chose d'important et de douloureux, donnant silencieusement à son amie tout le temps dont elle avait besoin pour rassembler ses pensées et formuler ce qui pesait si lourdement sur son cœur.
« J'ai pris une décision importante, » commença finalement Ritsu d'une voix qui tremblait légèrement malgré ses efforts évidents pour rester calme et composée.
Sohalia se tendit imperceptiblement, un pressentiment désagréable s'installant soudainement dans son estomac comme une pierre froide, sentant instinctivement que ce qu'elle allait entendre changerait quelque chose de fondamental.
Ritsu continua, sa voix devenant plus basse et chargée d'une émotion brute qui perçait à travers son contrôle habituel.
« Je retourne sur Nanmin no Shima. De manière permanente. Ou du moins pour une durée indéterminée. »
Les mots tombèrent entre elles comme des pierres jetées dans un étang calme, créant des ondulations qui perturbaient la surface lisse. Sohalia resta parfaitement silencieuse, son visage ne trahissant rien de ses pensées intérieures tandis qu'elle absorbait cette annonce inattendue mais pas totalement surprenante quand elle y réfléchissait vraiment, laissant simplement Ritsu continuer son explication sans l'interrompre.
« Je... je ne peux pas rester sur le navire, » poursuivit Ritsu, sa voix se brisant légèrement sur certains mots qui portaient trop de poids émotionnel. « Les souvenirs de Thatch sont absolument partout là-bas. Dans chaque couloir. Dans chaque pièce. Dans chaque coin du navire. » Des larmes commencèrent à briller dangereusement dans ses yeux mais elle les retint farouchement. « J'ai constamment l'impression qu'il va surgir d'un recoin à tout moment. Que je vais l'entendre rire de cette manière particulière qu'il avait. Que je vais le voir sourire avec cet air idiot qui me faisait toujours fondre. Mais il ne le fait jamais. Parce qu'il est mort et qu'il ne reviendra jamais. »
Sa voix se brisa complètement sur les derniers mots et elle dut s'arrêter pendant quelques secondes pour reprendre le contrôle de ses émotions qui menaçaient de la submerger complètement. Elle essuya rapidement les larmes qui avaient réussi à s'échapper malgré ses efforts, prenant une grande inspiration tremblante avant de continuer.
« Le navire me rappelle constamment ce que j'ai perdu de manière si brutale et injuste. Chaque jour. Chaque heure. Chaque minute. Je ne peux pas guérir correctement ici où tout me ramène à lui sans répit. J'ai besoin de distance. J'ai besoin d'espace pour respirer et commencer à faire mon deuil sans être constamment confrontée aux fantômes de ce que nous avions ensemble. »
Elle marqua une pause, rassemblant visiblement son courage pour la partie suivante de son explication.
« Itsuki a pris soin de moi après... après la mort de Thatch, » continua-t-elle plus doucement. « Quand je ne pouvais même pas sortir de mon lit. Quand je ne mangeais plus. Quand je pleurais pendant des heures sans pouvoir m'arrêter. Il était là. Patient. Compréhensif. Il ne me jugeait pas. Il m'a aidée à survivre ces premiers jours horribles où je voulais juste disparaître moi aussi. »
Un sourire triste et fragile toucha brièvement ses lèvres.
« Maintenant c'est mon tour de prendre soin de lui. Il est seul sur cette île. Il a besoin de compagnie. De famille. Et j'ai besoin d'un endroit où Thatch n'est pas partout autour de moi. Où je peux commencer à reconstruire quelque chose de nouveau sans être constamment hantée par ce que j'ai perdu. »
Sohalia resta silencieuse pendant un long moment après que Ritsu eut fini de parler, absorbant lentement toutes les implications de ce qu'elle venait d'entendre, comprenant parfaitement la douleur qui motivait cette décision difficile mais nécessaire. Elle comprenait intimement ce que c'était que de perdre quelqu'un qu'on aimait profondément. Cette douleur qui ne semblait jamais vraiment disparaître complètement. Cette absence qui pesait constamment sur le cœur comme un poids impossible à soulever.
« Tu reviendras un jour ? » demanda-t-elle finalement d'une voix douce chargée d'espoir mêlé de tristesse.
« Un jour, » répondit Ritsu avec une certitude qui sonnait sincère malgré l'incertitude évidente concernant quand exactement ce jour viendrait. « Quand je serai suffisamment guérie. Quand les souvenirs ne feront plus aussi mal à chaque fois qu'ils me frappent sans prévenir. Quand je pourrai penser à Thatch avec plus de douceur que de douleur. Mais je ne sais pas combien de temps ça prendra. Des mois. Des années peut-être. Le deuil n'a pas de calendrier fixe ou de délai raisonnable. »
Sohalia tendit sa main et prit celle de Ritsu dans un geste de réconfort et de solidarité, serrant doucement ses doigts froids qui tremblaient légèrement.
« C'est courageux, » dit-elle sincèrement. « De reconnaître ce dont tu as vraiment besoin pour guérir. De prendre cette décision difficile même si elle signifie quitter la famille que tu connais depuis si longtemps. Beaucoup de gens ne sont pas capables de le faire. Ils restent dans des situations qui les blessent par peur du changement ou par sens du devoir mal placé. »
« Toi aussi tu pars bientôt, » observa Ritsu avec un sourire compréhensif teinté de mélancolie. « Vers ton royaume. Vers tes propres responsabilités qui t'attendent. Nous sommes toutes les deux dans une période de transition difficile. »
Un moment de compréhension mutuelle profonde passa entre elles, deux femmes confrontées à des séparations douloureuses mais nécessaires, deux personnes qui devaient quitter ce qu'elles connaissaient et aimaient pour grandir et guérir de manières différentes mais tout aussi importantes.
« On se reverra, » dit Ritsu avec une conviction ferme. « Je le sais dans mon cœur. Ce n'est pas un adieu permanent. C'est juste... un au revoir temporaire. Nos chemins se recroiseront un jour. La vie a une façon de ramener les gens ensemble quand le moment est juste. »
« C'est une promesse ? » demanda Sohalia avec un sourire tremblant.
« C'est une promesse solennelle, » confirma Ritsu en serrant plus fort sa main.
Elles restèrent assises ensemble encore quelques minutes dans un silence confortable qui n'avait pas besoin d'être rempli de mots, puis Ritsu se leva lentement, libérant doucement la main de Sohalia avec une dernière pression affectueuse. Elles échangèrent une étreinte émotionnelle mais pas dramatique, se tenant fermement l'une l'autre pendant un long moment qui communiquait tout ce que les mots ne pouvaient pas exprimer — affection, compréhension, soutien, promesse de se retrouver un jour.
Puis Ritsu s'éloigna d'un pas mesuré, disparaissant progressivement dans la foule qui commençait à se rassembler pour les festivités du soir, laissant Sohalia seule sur ce banc face à l'océan qui s'étendait infiniment devant elle comme un rappel visuel que le monde était vaste et que les séparations faisaient simplement partie de la vie.
Sohalia resta assise là pendant plusieurs minutes supplémentaires, complètement immobile et pensive, le regard perdu vers l'horizon lointain où le soleil continuait sa descente inexorable. Une réalisation froide et dure s'infiltrait lentement dans son esprit comme de l'eau glacée coulant le long de sa colonne vertébrale.
Les séparations approchaient rapidement. Inévitablement.
Pas juste la sienne, mais celle de tout le monde.
Ritsu partait vers Nanmin no Shima pour guérir de la perte de Thatch.
Elle-même partirait bientôt vers le Royaume pour reprendre ses responsabilités royales.
Chacun devait suivre son propre chemin, aussi douloureux que ce soit de quitter ceux qu'on aimait.
La bulle parfaite de bonheur insouciant qui les avait entourés depuis leur arrivée sur San Faldo venait de recevoir sa première fissure significative. Pas encore brisée complètement. Mais fissurée suffisamment pour laisser entrer la réalité froide du monde extérieur qui les attendait patiemment.
Marco revint silencieusement quelques minutes plus tard, ayant observé de loin le départ de Ritsu et reconnaissant dans la posture de Sohalia qu'elle avait besoin de quelques moments seule pour traiter ce qui venait de se passer. Il s'assit sans dire un mot, passant simplement son bras autour de ses épaules dans un geste protecteur et réconfortant qui ne demandait aucune explication.
Elle se blottit immédiatement contre lui, cherchant instinctivement le réconfort de sa présence solide et rassurante.
« Ritsu retourne sur Nanmin no Shima, » dit-elle finalement d'une voix basse et légèrement rauque. « De manière permanente. Ou du moins pour très longtemps. Elle a besoin de guérir loin des souvenirs de Thatch qui sont partout sur le navire. »
« Je sais, yoi, » répondit Marco doucement. « Elle m'en a parlé hier soir. M'a demandé mon avis sur sa décision. Je lui ai dit que c'était courageux et probablement nécessaire pour sa santé mentale. »
« Tout le monde part dans des directions différentes, » murmura Sohalia avec une tristesse qu'elle ne cherchait plus vraiment à cacher. « Ritsu vers son île. Moi vers mon royaume. Nos chemins divergent. »
« C'est la vie de pirate, yoi, » dit Marco en la serrant plus fort contre lui. « La liberté signifie aussi que chacun doit parfois suivre son propre chemin même quand ça nous éloigne de ceux qu'on aime. Mais on finit toujours par se retrouver d'une manière ou d'une autre. Les liens familiaux ne disparaissent pas avec la distance. »
Sohalia n'était pas totalement convaincue par ces paroles rassurantes mais elle ne dit rien, se contentant de hocher faiblement la tête contre son torse. Elle voulait croire que c'était vrai. Que les séparations n'étaient que temporaires. Que les chemins finiraient par se recroiser un jour. Mais une partie d'elle doutait. Se demandait si certaines séparations n'étaient pas en réalité permanentes malgré toutes les promesses et les bonnes intentions.
Ils restèrent ainsi tandis que le soleil continuait de descendre lentement vers l'horizon, peignant le ciel de couleurs de plus en plus intenses et magnifiques qui contrastaient violemment avec la mélancolie qui s'était installée sur eux comme un voile invisible. Puis ils se levèrent finalement et retournèrent en silence vers le Moby Dick ancré paisiblement dans le port, main dans la main, chacun perdu dans ses propres pensées sur les séparations à venir et sur comment ils allaient survivre à tout ça.
La journée qui avait commencé avec tant de légèreté et d'insouciance se terminait sur une note beaucoup plus sombre et mélancolique.
La première vraie fissure dans leur bulle protectrice. Le premier rappel concret que même les moments les plus parfaits devaient finir. Que le temps continuait d'avancer inexorablement vers une échéance qu'ils ne pouvaient plus ignorer ou repousser indéfiniment.
Encore trois jours. Puis tout changerait. Pour toujours.
Publié : 03/02/2026
Note de l'auteur :
Bonjour, bonsoir,
Bon, comme vous devez vous en douter, on se rapproche de la fin de The New Era et du début du tome II.
Les chapitres sont longs ces derniers temps, c'est pourquoi celui-ci a été coupé en deux... Oui, il était censé faire le double de ça.
Vous aurez la suite demain, comme prévu.
A demain !