The New Era
Cette nuit-là, Sohalia dormit mal pour la première fois depuis leur arrivée sur San Faldo. Des rêves confus et troublants la visitèrent à répétition, fragmentés et incohérents mais néanmoins chargés d'une anxiété sourde qui ne la quittait jamais complètement même dans son sommeil agité. Elle se réveillait toutes les heures ou toutes les deux heures, le cœur battant trop vite, la gorge serrée, cherchant instinctivement la présence rassurante de Marco à côté d'elle pour se rappeler où elle était et que tout allait bien pour l'instant.
Vers quatre heures du matin, incapable de trouver à nouveau le sommeil malgré son épuisement évident, elle se leva silencieusement en prenant soin de ne pas réveiller Marco qui dormait profondément à ses côtés, enfila rapidement quelque chose de chaud contre la fraîcheur de l'air nocturne, et sortit sur le pont du navire pour respirer l'air marin et essayer de calmer les pensées qui tournaient en boucle dans sa tête sans lui laisser aucun répit.
Le pont était désert à cette heure, éclairé seulement par la lune qui brillait haut dans le ciel étoilé et par quelques lanternes qui se balançaient doucement au gré du mouvement imperceptible du navire ancré. Elle s'assit contre le bastingage, enroulant ses bras autour de ses genoux repliés, et resta là à regarder l'île endormie devant elle sans vraiment la voir, perdue dans ses propres réflexions circulaires sur tout ce qui l'attendait — le retour au Royaume, les responsabilités qui l'écraseraient dès son arrivée, la séparation avec Marco et le reste de sa famille pirate, l'incertitude sur quand ou même si elle pourrait les revoir un jour.
L'épuisement finit par avoir raison de son agitation mentale, et elle s'endormit là sans même s'en rendre compte, recroquevillée contre le bastingage dans une position qui serait horriblement inconfortable quand elle se réveillerait mais qui dans l'instant présent lui semblait parfaitement acceptable.
L'aube se levait lentement, peignant progressivement le ciel de teintes roses et dorées qui annonçaient une nouvelle journée magnifique, quand Barbe Blanche émergea de ses quartiers pour sa ronde matinale habituelle du navire. Il aimait ces moments tranquilles avant que l'équipage ne se réveille et ne transforme le Moby Dick en chaos organisé, ces instants de paix où il pouvait simplement marcher sur son navire bien-aimé et réfléchir à tout et à rien en même temps.
Il repéra immédiatement la silhouette endormie recroquevillée contre le bastingage, et son cœur se serra douloureusement dans sa poitrine massive quand il reconnut Sohalia. Il s'approcha silencieusement malgré sa taille imposante, ses pas lourds mais étonnamment feutrés sur le bois du pont, et observa pendant un moment le visage de sa fille adoptive qui même dans le sommeil restait agité et tendu d'une manière qui trahissait clairement que ses rêves n'étaient pas paisibles.
De petits sons de détresse s'échappaient occasionnellement de ses lèvres, des mots inintelligibles murmuré dans un sommeil troublé, et son visage se contractait régulièrement en grimaces de douleur ou d'angoisse qui lui donnaient l'air beaucoup plus jeune et vulnérable qu'elle ne l'était réellement.
Barbe Blanche s'agenouilla lourdement à côté d'elle avec un grognement qui trahissait l'âge et les blessures accumulées au fil de décennies de combats, et posa sa main massive mais étonnamment douce sur son épaule, la secouant gentiment pour la tirer de ces cauchemars qui la tourmentaient visiblement.
« Ma fille, » dit-il d'une voix basse et douce qui contrastait étrangement avec sa stature imposante et son apparence terrifiante pour ceux qui ne le connaissaient pas vraiment. « Réveille-toi. Tu es en sécurité. »
Sohalia se réveilla en sursaut, ses yeux s'ouvrant brusquement avec une expression de panique momentanée avant qu'elle ne réalise où elle était et avec qui elle était, prenant plusieurs secondes pour s'orienter et comprendre comment elle s'était retrouvée endormie sur le pont plutôt que dans son lit confortable à côté de Marco. Son corps était raide et douloureux de sa position inconfortable maintenue pendant plusieurs heures, et elle grimaça en essayant de bouger ses membres engourdis.
« Père, » murmura-t-elle d'une voix encore rauque de sommeil, clignant plusieurs fois des yeux pour chasser les dernières traces de ses rêves troublants.
« As-tu fait un cauchemar ? » demanda-t-il doucement en s'installant aussi confortablement que possible à côté d'elle, ignorant complètement la protestation de ses genoux qui n'appréciaient pas particulièrement cette position assise sur le dur plancher de bois.
« J'étais... je ne sais même plus de quoi je rêvais exactement. Juste que ce n'était pas agréable. Merci de m'avoir réveillée », répondit-elle avec une gratitude sincère visible dans ses yeux verts encore embués de sommeil.
Barbe Blanche hocha lentement la tête, comprenant parfaitement même ce qui n'était pas dit à voix haute. Il resta silencieux pendant un moment, se contentant d'être présent à ses côtés tandis que le soleil continuait de se lever progressivement et que la lumière dorée du matin commençait à chasser l'obscurité de la nuit, puis il demanda doucement :
« Qu'est-ce qui trouble ton sommeil de cette manière, ma fille ? Ton visage était agité même en dormant. Tu semblais souffrir. »
Sohalia hésita longuement avant de répondre, cherchant les mots justes pour exprimer ce sentiment diffus d'anxiété qui l'habitait depuis la conversation avec Ritsu la veille.
« Tout et rien à la fois, » finit-elle par murmurer. « Je ne sais même pas vraiment. Juste... tout se bouscule dans ma tête. Les pensées tournent en rond sans s'arrêter. »
Barbe Blanche comprenait sans avoir besoin d'explications supplémentaires, voyant clairement ce qui pesait sur le cœur de sa fille même si elle essayait de minimiser ou de cacher son anxiété.
« La séparation approche, » dit-il simplement, énonçant la vérité qu'ils évitaient tous soigneusement de mentionner trop explicitement. « Et tu commences à vraiment réaliser ce que cela signifie. »
Sohalia hocha silencieusement la tête, incapable de faire confiance à sa voix pour ne pas se briser si elle essayait de parler. Des larmes montaient dangereusement mais elle les retenait farouchement, refusant de pleurer maintenant alors que le soleil se levait sur une nouvelle journée qu'elle devrait passer à faire semblant que tout allait bien.
Barbe Blanche posa sa main énorme sur son épaule, et le poids familier et réconfortant de ce geste simple lui procura plus de réconfort qu'aucune parole n'aurait pu le faire.
« Tu seras toujours ma fille, » dit-il avec une conviction absolue qui ne laissait aucune place au doute. « Peu importe où tu es dans ce monde. Peu importe combien d'océans nous séparent. La distance ne change absolument rien aux liens qui nous unissent. Tu le sais, n'est-ce pas ? »
« Je le sais, » murmura-t-elle, mais sa voix manquait de conviction et trahissait ses doutes sous-jacents.
« Tu es forgée dans le fer de cette famille. Trempée dans nos valeurs et nos liens. Formée par toutes ces années passées sur ce navire avec tes frères. Rien de tout cela ne peut disparaître simplement parce que tu portes une couronne et que tu gouvernes un royaume. L'essence de qui tu es reste inchangée peu importe les circonstances extérieures. »
Ils restèrent assis ensemble dans un silence confortable qui n'avait pas besoin d'être rempli de paroles inutiles, regardant le soleil se lever complètement au-dessus de l'horizon et transformer l'océan en un tapis scintillant d'or et d'argent qui s'étendait à perte de vue. Le ciel prenait des teintes de rose tendre et d'orange vif qui se fondaient harmonieusement, créant un spectacle naturel d'une beauté époustouflante qui leur rappelait à tous les deux pourquoi ils aimaient tant la vie en mer malgré tous ses dangers et ses difficultés.
« Merci, Père, » dit finalement Sohalia d'une voix plus assurée maintenant, la présence stable et rassurante de Barbe Blanche ayant réussi à calmer au moins partiellement les tempêtes qui faisaient rage dans son esprit depuis la veille.
« Toujours, ma fille, » répondit-il en se relevant lourdement avec l'aide du bastingage, ses genoux protestant bruyamment contre le mouvement. « Toujours. »
Sohalia resta sur le pont encore une vingtaine de minutes après que Barbe Blanche fut retourné vaquer à ses occupations matinales, regardant San Faldo se réveiller progressivement tandis que les premières lueurs du jour chassaient les ombres de la nuit et que les premiers signes d'activité commençaient à apparaître sur l'île — lumières qui s'allumaient dans les maisons, fumée qui s'élevait des cheminées où les gens préparaient leur petit déjeuner, bateaux de pêche qui quittaient le port pour leur sortie matinale habituelle.
Perdue dans ses pensées qui dérivaient paresseusement sans direction particulière, elle n'entendit pas Atmos monter sur le pont et s'approcher d'elle jusqu'à ce qu'il soit presque à ses côtés, son ombre tombant sur elle et la tirant de sa rêverie contemplative.
« Tu vas bien ? » demanda-t-il avec cette sollicitude tranquille qui le caractérisait, s'appuyant contre le bastingage à côté d'elle dans une posture décontractée qui suggérait qu'il avait tout son temps et qu'il n'était pas pressé d'aller ailleurs.
« Hmm ? » Sohalia sortit de ses pensées et se tourna vers lui avec une expression légèrement confuse, ne comprenant pas immédiatement la question. « Oui, oui, je vais bien. Juste un peu fatiguée. J'ai mal dormi cette nuit. »
Réponse automatique et polie qui ne révélait rien de substantiel, le genre de réponse qu'on donnait quand on voulait éviter une vraie conversation sur ses problèmes personnels.
Atmos fronça légèrement les sourcils, reconnaissant facilement cette défense verbale pour ce qu'elle était — une tentative de détourner une conversation qu'elle ne voulait pas avoir.
« Je voulais dire, » précisa-t-il doucement mais fermement, « à propos de Jef. Ça doit être difficile pour toi aussi. Tout le monde parle de comment Marco gère la situation, mais personne ne semble se demander comment toi tu vis avec ça. »
Sohalia se figea complètement, son corps se tendant visiblement à la simple mention de ce nom qu'elle essayait désespérément de ne pas penser depuis des jours, de ce sujet qu'elle repoussait constamment dans les recoins les plus sombres de son esprit en espérant stupidement qu'il finirait par disparaître si elle l'ignorait suffisamment longtemps.
Atmos continua malgré — ou peut-être à cause de — sa réaction évidente, décidant apparemment qu'il était temps d'avoir cette conversation difficile qu'elle évitait soigneusement depuis trop longtemps.
« Ça ne doit pas être facile d'en parler avec Marco non plus, » ajouta-t-il avec compréhension. « Vu le lien particulier qui t'unissait à Jef. Vu tout ce que vous avez partagé pendant des années. Tu dois porter ce poids toute seule sans pouvoir vraiment en discuter avec la personne la plus proche de toi. »
Sohalia resta silencieuse pendant un très long moment, son regard fixé obstinément sur l'horizon lointain comme si elle pouvait y trouver les réponses aux questions qu'elle ne voulait pas affronter, ses mains serrant le bastingage avec assez de force pour que ses jointures deviennent blanches et que le bois craque légèrement sous la pression.
Puis finalement, dans un murmure si bas qu'Atmos dut se pencher pour l'entendre correctement : « C'est... compliqué. Tellement compliqué que je ne sais même pas par où commencer pour démêler tous les fils emmêlés de ce que je ressens. »
Atmos s'installa plus confortablement contre le bastingage, adoptant une posture patiente qui communiquait clairement qu'il était prêt à attendre aussi longtemps que nécessaire pour qu'elle trouve les mots, qu'il ne la presserait pas et qu'il l'écouterait sans jugement quoi qu'elle dise.
« Une partie de moi, » continua Sohalia d'une voix basse et tremblante chargée d'émotions contradictoires qu'elle avait refoulées pendant trop longtemps, « ne peut pas s'empêcher de penser au garçon qu'il a été autrefois. Au Jef d'avant toute cette folie et cette noirceur. Celui qui riait facilement et qui était curieux d'apprendre. Celui que j'aimais sincèrement comme on aime son premier amour. »
Elle fit une pause, luttant visiblement pour contrôler sa voix qui menaçait de se briser sous le poids des émotions.
« Mais l'autre partie, » sa voix se durcit notablement, « l'autre partie ne peut absolument pas oublier le mal qu'il a fait. Les morts qu'il a causées. Les trahisons qu'il a commises. La douleur qu'il a infligée à tant de gens innocents. Toutes ces choses horribles qu'il a faites et qui ne peuvent pas être effacées ou pardonnées simplement parce qu'il était mon pilier autrefois. »
Des larmes commençaient à brûler derrière ses paupières mais elle refusait obstinément de les laisser couler, clignant rapidement des yeux pour les chasser.
« Au moins il est en paix maintenant, » murmura-t-elle finalement, essayant désespérément de se convaincre elle-même que cette pensée offrait un quelconque réconfort même si elle savait que ce n'était pas vraiment le cas. « Au moins il ne souffre plus. Au moins il ne peut plus faire de mal à personne. C'est... c'est mieux ainsi, non ? »
Atmos resta silencieux pendant un long moment après qu'elle eut fini de parler, digérant lentement ce qu'elle venait de révéler, puis il dit doucement mais avec une perspicacité qui la frappa comme un coup physique :
« Mais toi tu n'es pas en paix. Tu portes ce poids énorme de sentiments contradictoires. Cette douleur de perdre l'homme qu'il était tout en étant soulagée que le monstre qu'il est devenu ne puisse plus faire de mal. Cette culpabilité de ressentir les deux choses en même temps. Ce n'est pas quelque chose qu'on peut simplement mettre de côté et oublier. »
Sohalia le regarda enfin, surprise par sa compréhension aiguë de ce qu'elle ressentait mais qu'elle n'avait jamais su comment exprimer correctement, ses yeux s'élargissant légèrement tandis qu'elle réalisait qu'il avait mis le doigt exactement sur ce qui la torturait depuis que Jef était mort.
Elle portait effectivement ce poids insupportable — cette dualité déchirante entre le deuil et le soulagement, entre l'amour et la haine, entre vouloir se souvenir et vouloir oublier. Et elle l'avait porté toute seule en silence parce qu'elle ne savait pas comment en parler avec Marco sans le blesser, comment expliquer ces sentiments contradictoires sans avoir l'air d'être cruelle ou insensible face aux sentiments du phénix.
Les larmes qu'elle retenait si farouchement depuis le début de cette conversation commencèrent finalement à couler malgré tous ses efforts pour les contenir, roulant silencieusement sur ses joues tandis qu'elle les essuyait rapidement avec le dos de sa main dans un geste presque rageur, frustrée par sa propre faiblesse émotionnelle et son incapacité à garder le contrôle.
« Je ne sais pas comment me libérer de ça, » admit-elle d'une voix brisée et tremblante. « Comment arrêter de porter ce poids qui m'écrase un peu plus chaque jour. Comment faire la paix avec des sentiments qui se contredisent mutuellement et qui me déchirent de l'intérieur. »
« Peut-être que tu n'as pas besoin de te libérer complètement, » suggéra Atmos avec une sagesse tranquille. « Peut-être qu'accepter simplement que tu as le droit de ressentir les deux choses en même temps est suffisant pour commencer. Pleurer l'homme que tu as perdu il y a longtemps. Accepter ce qu'il est devenu par la suite. Reconnaître que ces deux vérités peuvent coexister sans que l'une annule l'autre. »
Sohalia absorba lentement ses paroles, les retournant dans son esprit comme des pierres précieuses qu'on examine sous tous les angles pour en apprécier toutes les facettes, réalisant progressivement qu'il avait raison — elle n'avait pas besoin de choisir entre le deuil et le soulagement, entre se souvenir du bon et reconnaître le mal, elle pouvait simplement accepter de ressentir tout cela en même temps sans se juger pour cette complexité émotionnelle qui était parfaitement humaine et compréhensible.
« Merci, » murmura-t-elle sincèrement en essuyant une dernière fois ses joues humides. « Merci de... de comprendre. »
Atmos hocha simplement la tête, posa brièvement sa main sur son épaule dans un geste de solidarité et de soutien silencieux, puis se redressa et s'éloigna tranquillement pour la laisser seule avec ses pensées qui étaient maintenant légèrement moins chaotiques qu'avant, légèrement plus organisées et compréhensibles maintenant qu'elle avait pu les exprimer à voix haute et recevoir cette validation externe qu'elle ne savait même pas avoir besoin.
Elle resta là encore un moment, respirant profondément l'air marin salé qui emplissait ses poumons et lui donnait l'impression de pouvoir enfin respirer correctement pour la première fois depuis des jours, sentant quelque chose se desserrer légèrement dans sa poitrine — pas une résolution complète ou une guérison miraculeuse, mais au moins le début d'un processus de paix avec elle-même et avec ces sentiments contradictoires qu'elle avait tant lutté pour comprendre et accepter.
L'après-midi apporta un besoin urgent de légèreté après toutes les conversations émotionnellement lourdes du matin qui avaient laissé Sohalia épuisée mentalement et cherchant désespérément une distraction qui lui permettrait de ne plus penser pendant quelques heures. Marco comprit immédiatement ce dont elle avait besoin sans qu'elle ait à le dire explicitement, et il l'entraîna gentiment mais fermement hors du navire et vers San Faldo qui les attendait avec ses distractions infinies et ses promesses de moments plus légers.
Ils n'eurent pas à marcher longtemps dans les rues animées avant d'entendre une commotion familière qui provenait d'une ruelle latérale — sons d'une altercation qui montait progressivement en intensité, voix masculines qui s'élevaient dans ce qui semblait être une dispute assez sérieuse, le genre de situation qui exigeait généralement l'intervention de quelqu'un avant que les choses ne dégénèrent complètement.
« Encore ? » soupira Sohalia avec un mélange d'exaspération et d'amusement résigné. « Sérieusement, notre équipage ne peut pas passer une seule journée sans créer des incidents diplomatiques ? »
« Apparemment non, yoi, » confirma Marco en secouant la tête avec ce sourire en coin qui suggérait qu'il trouvait la situation plus amusante qu'ennuyeuse. « Allons voir qui a besoin d'être sauvé de ses propres mauvaises décisions cette fois. »
Ils tournèrent dans la ruelle et découvrirent une scène qui aurait été hilarante si elle n'avait pas été potentiellement dangereuse — Fossa acculé littéralement contre un mur de briques par un homme massif et visiblement furieux qui le dominait d'au moins une tête et qui brandissait un rouleau à pâtisserie comme une arme mortelle, rouge de colère et hurlant des accusations que Sohalia et Marco ne comprenaient qu'à moitié tellement il parlait vite et fort.
« TU AS SÉDUIT MA FEMME ! » vociférait l'homme en agitant dangereusement son rouleau à pâtisserie improvise dans un mouvement qui suggérait qu'il était parfaitement prêt à s'en servir pour fracasser le crâne de Fossa. « JE VAIS TE TUER POUR ÇA ! PERSONNE NE TOUCHE À MA FEMME ET S'EN TIRE SANS CONSÉQUENCES ! »
Fossa était manifestement en mode panique totale, ses mains levées devant lui dans un geste de défense et de supplication simultanées, essayant désespérément d'expliquer quelque chose mais étant constamment interrompu par les cris du mari jaloux qui ne semblait absolument pas intéressé par quoi que ce soit ressemblant à une explication rationnelle ou à une discussion civilisée.
Marco intervint immédiatement avec cette autorité naturelle qu'il portait toujours même dans les situations les plus absurdes, s'interposant physiquement entre Fossa et le mari furieux.
« Calmez-vous, » dit-il fermement mais sans agressivité, ses mains levées dans un geste apaisant universel. « Personne ne va tuer personne aujourd'hui. Prenez une grande respiration et expliquons calmement ce qui s'est passé exactement. »
Pendant ce temps, Sohalia avait repéré la femme en question qui se tenait légèrement à l'écart de la scène avec une expression de culpabilité mêlée d'embarras qui suggérait fortement qu'il y avait plus dans cette histoire que ce que le mari furieux racontait. Elle s'approcha d'elle avec un sourire rassurant et non menaçant, et commença doucement à lui poser des questions sur ce qui s'était vraiment passé.
La vérité émergea progressivement à travers la conversation qui s'ensuivit — la femme avait effectivement menti à son mari sur une infidélité qu'elle prétendait avoir eu avec quelqu'un, mais ce quelqu'un n'était absolument pas Fossa qui se trouvait simplement au mauvais endroit au mauvais moment, victime d'un cas d'identité erronée particulièrement malchanceux combiné avec une réputation de séducteur qui le précédait partout et qui rendait ce genre d'accusations plus crédibles qu'elles ne devraient l'être.
Fossa était, pour une fois dans sa vie chaotique et remplie d'incidents similaires, complètement innocent de toutes les accusations portées contre lui.
« Votre mari s'est trompé de personne, » expliqua patiemment Sohalia une fois qu'elle eut extrait toute l'histoire de la femme visiblement honteuse. « Fossa n'a absolument rien à voir avec tout ça. Vous devriez peut-être avoir une conversation honnête avec votre mari sur ce qui s'est vraiment passé au lieu de laisser un innocent se faire tuer pour quelque chose qu'il n'a pas fait. »
La situation fut finalement résolue après beaucoup de discussions supplémentaires et quelques moments tendus où il semblait que le mari n'était toujours pas convaincu et qu'il allait quand même utiliser son rouleau à pâtisserie sur quelqu'un juste pour le principe, mais finalement la vérité triompha et Fossa fut libéré avec des excuses marmonnées du mari embarrassé qui réalisait maintenant qu'il avait presque commis un meurtre sur la base d'informations incorrectes.
Fossa s'éloigna rapidement de la scène du crime potentiel dès qu'il fut certain qu'il ne risquait plus d'être frappé, rejoignant Sohalia et Marco avec un soulagement évident peint sur son visage encore légèrement pâle de la peur qu'il avait ressentie pendant ces quelques minutes où sa mort semblait imminente et inévitable.
« Merci, » dit-il sincèrement en passant une main tremblante dans ses cheveux. « Je vous dois vraiment une fière chandelle. J'ai vraiment cru que j'allais mourir assassiné par un rouleau à pâtisserie. Quelle mort ridicule ça aurait été. »
« Arrête de séduire les femmes mariées, » dit Sohalia d'un ton mi-sérieux mi-amusé, levant un sourcil réprobateur même si elle souriait légèrement. « Ou du moins vérifie qu'elles sont mariées avant de les approcher. Ça t'éviterait ces genres de situations embarrassantes et potentiellement mortelles. »
« Mais c'était pas moi cette fois ! » protesta Fossa avec véhémence. « Pour une fois, j'étais complètement innocent ! C'est tellement injuste ! »
« Cette fois, yoi, » souligna Marco avec un sarcasme sec. « Cette fois spécifiquement tu étais innocent. Mais combien d'autres fois as-tu effectivement mérité de te faire poursuivre par des maris jaloux ? »
Fossa grimaça, incapable de nier honnêtement cette accusation malheureusement très précise.
« D'accord, oui, peut-être que j'ai une certaine... réputation qui n'aide pas ma cause dans ces situations. Mais je jure que cette fois c'était vraiment un cas d'erreur d'identité pure ! »
Ils repartirent tous les trois en riant, l'incident déjà transformé en anecdote amusante qui serait racontée et embellie pendant des années à venir lors des soirées sur le Moby Dick, et cette légèreté était exactement ce dont Sohalia avait besoin après la lourdeur émotionnelle de la matinée.
En continuant leur promenade à travers les rues maintenant baignées dans la lumière dorée de l'après-midi qui approchait doucement de sa fin, ils entendirent des éclats de rire et des cris joyeux qui provenaient d'une petite plage proche où l'eau claire et turquoise léchait doucement le sable blanc. Curieux de découvrir la source de tant d'hilarité évidente, ils s'approchèrent et découvrirent Curiel au milieu d'une bataille d'eau absolument chaotique avec un groupe de jeunes femmes qui semblaient déterminées à le tremper complètement de la tête aux pieds.
L'eau volait dans toutes les directions dans des gerbes spectaculaires qui scintillaient magnifiquement sous le soleil, créant des arcs-en-ciel éphémères et magnifiques. Rires et cris résonnaient joyeusement. Curiel lui-même riait comme un enfant, complètement trempé mais visiblement ravi de participer à cette activité ridicule mais amusante, éclaboussant en retour avec une énergie qui suggérait qu'il pourrait continuer pendant des heures sans se fatiguer.
Sohalia et Marco s'arrêtèrent à distance de la zone de combat aquatique, observant le spectacle avec des sourires amusés, et Sohalia sentit soudainement un sourire nostalgique toucher ses lèvres tandis qu'un souvenir particulier refaisait surface dans sa mémoire.
« Tu penses qu'elles vont finir dans l'océan ? » demanda-t-elle à Marco avec ce ton particulier qui suggérait qu'elle faisait référence à quelque chose de spécifique qu'ils avaient partagé dans le passé.
Marco lui lança un regard interrogateur, ne comprenant pas immédiatement la référence même s'il sentait qu'il y en avait une.
« Pourquoi tu demandes ça spécifiquement, yoi ? »
« Tu ne te souviens pas ? » Sohalia rit doucement, surprise qu'il ait oublié cet incident mémorable. « Curiel avait organisé une bataille d'eau sur le pont du Moby Dick pendant une journée particulièrement chaude où tout le monde cherchait désespérément un moyen de se rafraîchir. »
La mémoire commença à revenir progressivement à Marco tandis qu'elle continuait à raconter l'histoire.
« Ça avait commencé innocemment — juste quelques seaux d'eau lancés ici et là, des rires, rien de vraiment sérieux. Mais tu connais Curiel, » continua-t-elle avec affection. « Il ne fait jamais rien à moitié. Il s'était complètement emporté, de plus en plus compétitif, déterminé à gagner cette bataille d'eau improvisée contre tous les autres participants qui s'étaient joints. »
Marco commençait maintenant à se souvenir de cet incident avec une clarté croissante, un sourire se formant sur ses lèvres tandis que les détails lui revenaient.
« Et puis quelqu'un lui avait lancé un défi stupide, et il avait littéralement sorti un bazooka rempli d'eau qu'il avait construit spécifiquement pour l'occasion — » Sohalia riait maintenant franchement en se souvenant de l'absurdité complète de la situation. « Un BAZOOKA à eau ! Qui fait ça ?! »
« Curiel fait ça, yoi, » répondit Marco en riant aussi maintenant que tous les souvenirs de cet incident ridicule revenaient en force.
« Et dans sa frénésie compétitive, il avait tiré ce bazooka géant sans vraiment viser correctement, » poursuivit Sohalia. « Le jet d'eau m'avait frappée de plein fouet alors que j'essayais justement d'esquiver. La force m'avait soulevée et projetée par-dessus le bastingage. J'étais passée par-dessus bord en hurlant. »
« Et on avait dû plonger immédiatement pour te récupérer, yoi, » termina Marco en secouant la tête face à ce souvenir absurde. « J'avais complètement oublié cet incident jusqu'à maintenant. »
« Moi non, » dit Sohalia avec un faux air dramatique. « J'ai bu la tasse pendant au moins dix minutes. J'avais encore le goût de l'eau salée dans la bouche des heures après. C'était horrible. Curiel s'était excusé pendant des jours, complètement mortifié. »
Ils regardèrent Curiel continuer sa bataille d'eau actuelle avec les jeunes femmes, et Marco observa attentivement pendant quelques minutes avant de déclarer :
« Il a l'air de mieux contrôler ses impulsions maintenant, yoi. Je dirais qu'il y a peu de chances qu'elles finissent toutes à l'eau involontairement. »
« Tu veux parier là-dessus ? » demanda Sohalia avec un sourire espiègle.
« Tu essaies de m'arnaquer, yoi. Tu paries toujours sur des choses que tu sais déjà vont arriver. »
« C'est juste de la stratégie intelligente et de l'observation attentive, » répondit-elle innocemment.
Ils restèrent là à observer encore cinq minutes, et juste au moment où Marco commençait à penser qu'il aurait effectivement gagné ce pari hypothétique, Curiel dans un mouvement particulièrement enthousiaste créa une vague massive qui déséquilibra complètement une des jeunes femmes qui tomba en arrière dans l'eau peu profonde avec un cri de surprise suivi immédiatement de rires.
Sohalia se tourna vers Marco avec un sourire triomphant.
« Tu me dois un dîner. Un bon dîner. Dans un restaurant chic. Avec dessert. »
« Tu as totalement triché en pariant sur Curiel, yoi. Tu savais exactement ce qui allait se passer. »
« Encore une fois, observation et stratégie. Pas ma faute si tu ne connais pas aussi bien nos frères que moi. »
Ils repartirent en riant, bras dessus bras dessous, l'incident servant de parfaite distraction légère qui chassait temporairement les pensées plus sombres qui avaient occupé leur esprit plus tôt dans la journée.
Un peu plus loin sur la promenade côtière, l'odeur absolument délicieuse et alléchante de poisson frit flottait dans l'air chaud, attirant irrésistiblement tous ceux qui passaient à proximité vers le stand qui en était la source. Sohalia et Marco suivirent leurs nez jusqu'à un petit stand de nourriture de rue où un vendeur enthousiaste faisait frire du poisson fraîchement pêché dans une huile qui crépitait joyeusement, créant des morceaux dorés et croustillants qui avaient l'air absolument divins.
Namur se tenait devant ce stand, complètement immobile comme une statue, fixant le poisson frit avec une expression de désir intense mêlée à quelque chose qui ressemblait étrangement à de la culpabilité profonde et torturée. Son visage affichait un conflit intérieur évident — une partie de lui voulait clairement acheter et dévorer ce poisson qui sentait si bon, mais une autre partie semblait l'en empêcher pour des raisons qui n'étaient pas immédiatement évidentes pour un observateur extérieur.
Il resta là pendant plusieurs minutes à regarder d'autres clients acheter et savourer leur poisson avec un plaisir évident, son expression devenant de plus en plus tourmentée à chaque seconde qui passait, puis finalement avec un soupir profond et résigné qui semblait venir du plus profond de son âme, il se détourna du stand sans rien acheter et commença à s'éloigner avec des pas lourds qui trahissaient sa déception et son conflit intérieur non résolu.
Sohalia, qui avait observé toute cette scène avec une confusion croissante, comprit soudainement avec une clarté horrifiée exactement ce qui se passait et pourquoi Namur ne pouvait pas se résoudre à acheter ce poisson qu'il désirait manifestement.
Un souvenir la frappa — elle devait avoir onze ans tout au plus. Namur, avec une patience remarquable compte tenu de sa nature généralement peu bavarde, lui apprenait à pêcher depuis le pont du navire, lui montrant comment tenir correctement la canne, comment lancer la ligne, comment sentir quand un poisson mordait.
Tout allait bien jusqu'à ce qu'elle, avec cette curiosité sans filtre qui caractérisait son jeune âge, pose une question parfaitement innocente dans son esprit mais absolument dévastatrice dans ses conséquences :
« Mais Namur, ce n'est pas du cannibalisme si tu manges du poisson ? »
Namur s'était figé complètement, la canne à pêche tombant presque de ses mains tandis qu'il la regardait avec une expression d'horreur absolue qui suggérait qu'elle venait de dire quelque chose de fondamentalement perturbant qui changerait sa vision du monde pour toujours.
Depuis ce jour-là, d'après ce que Sohalia avait entendu dire par d'autres membres de l'équipage au fil des années, Namur n'avait plus jamais mangé de poisson de la même manière, toujours légèrement mal à l'aise chaque fois qu'il en consommait, cette question innocente d'une enfant de onze ans ayant effectivement créé un traumatisme psychologique permanent concernant ses habitudes alimentaires.
Namur qui s'éloignait du stand de poisson frit avec ce même air tourmenté et conflictuel.
Marco, qui avait observé toute l'interaction depuis le début et qui connaissait parfaitement cette histoire parce que tout le monde sur le navire la connaissait à ce stade, se tourna vers Sohalia avec une expression mi-amusée mi-réprobatrice.
« C'est vraiment cruel ce que tu lui as fait, yoi, » dit-il en essayant de garder son sérieux mais échouant manifestement. « Le pauvre homme ne peut même plus profiter d'un simple poisson frit sans être assailli par des questions existentielles sur le cannibalisme. Tu as ruiné le poisson pour lui. Pour toujours. »
Sohalia avait la décence de paraître au moins légèrement coupable même si elle luttait visiblement pour ne pas rire face à l'absurdité complète de la situation.
« J'étais une enfant horrible qui posait trop de questions dérangeantes, » admit-elle.
« Tu étais une enfant curieuse avec zéro filtre, yoi, » corrigea Marco. « Ce qui est légèrement différent mais tout aussi dommageable dans ses conséquences. Nuance importante. »
« Je devrais peut-être m'excuser ? Lui dire que je ne pensais pas vraiment ce que je disais ? Que ce n'est pas réellement du cannibalisme parce que... » Elle s'arrêta, réalisant qu'il n'y avait en fait aucune bonne explication qui effacerait des années de traumatisme psychologique concernant la consommation de poisson.
« Trop tard maintenant, yoi, » dit Marco en secouant la tête avec amusement. « Le mal est fait depuis longtemps. Namur vivra avec ce traumatisme pour le reste de ses jours, se demandant éternellement si chaque bouchée de poisson constitue techniquement une forme de cannibalisme. C'est ton héritage sur le Moby Dick — avoir traumatisé un homme-poisson concernant le poisson. Félicitations. »
Ils s'éloignèrent en riant doucement, ajoutant cet incident à la liste croissante de moments amusants de cette journée.
L'après-midi avançait doucement vers le soir, la lumière commençant à prendre ces teintes dorées et chaudes qui précédaient toujours le crépuscule, quand Sohalia et Marco se retrouvèrent à déambuler dans les rues plus calmes de San Faldo, loin du tumulte et de l'agitation permanente du centre-ville où les festivités battaient leur plein sans interruption. Ils marchaient sans but précis, simplement heureux d'être ensemble dans cette tranquillité relative, main dans la main, profitant de ces moments qui devenaient de plus en plus précieux à mesure que l'échéance de leur séparation approchait inexorablement.
C'est dans une de ces ruelles plus paisibles qu'ils tombèrent sur un petit musée discret qu'ils avaient manqué lors de leurs explorations précédentes de l'île, un bâtiment modeste qui ne payait pas de mine de l'extérieur mais qui promettait néanmoins quelque chose d'intéressant si on se donnait la peine d'y entrer et d'y jeter un coup d'œil. Une pancarte accrochée à côté de la porte indiquait qu'il s'agissait d'une exposition temporaire sur l'histoire maritime de San Faldo et des îles environnantes, avec une collection de cartes anciennes, d'instruments de navigation d'époque, et de récits de voyages qui dataient de plusieurs siècles.
« On entre ? » proposa Sohalia avec curiosité, toujours attirée par tout ce qui touchait à l'histoire et aux récits du passé.
Marco hocha la tête avec un sourire indulgent.
« Pourquoi pas, yoi. Ça nous fera une pause dans toute cette agitation. »
Ils poussèrent la lourde porte de bois qui s'ouvrit avec un grincement caractéristique qui trahissait son âge avancé, et pénétrèrent dans une atmosphère fraîche et silencieuse qui contrastait fortement avec la chaleur étouffante de l'extérieur et le bruit constant qui régnait partout ailleurs sur l'île en perpétuelle célébration. L'intérieur du musée était sombre et frais, éclairé seulement par quelques lampes stratégiquement placées qui projetaient des ombres dansantes sur les murs couverts d'objets anciens et de documents jaunis par le temps.
Et là, debout devant une vitrine contenant une collection impressionnante d'épées anciennes soigneusement disposées et étiquetées avec des cartels explicatifs détaillés, se tenait Vista, complètement immobile et concentré, ses yeux fixés sur les armes avec une intensité qui suggérait qu'il était totalement absorbé dans sa contemplation au point d'en oublier le monde extérieur.
Il ne remarqua même pas leur entrée, trop occupé à étudier chaque détail des épées exposées devant lui — la courbure des lames, la qualité apparente du métal même à travers le verre protecteur, les gravures délicates sur les gardes et les pommeaux, l'équilibre qui devait être parfait même après tant d'années d'existence.
Sohalia et Marco échangèrent un regard amusé mais compréhensif, connaissant parfaitement la passion obsessionnelle de Vista pour tout ce qui touchait aux épées et à l'art du combat à la lame. Pour lui, ces armes n'étaient pas de simples objets exposés dans un musée poussiéreux — c'étaient des œuvres d'art vivantes, des témoignages de l'habileté de maîtres forgerons depuis longtemps disparus, des morceaux d'histoire qui méritaient respect et admiration profonde.
Ils s'approchèrent silencieusement sans faire de bruit pour ne pas briser sa concentration intense, et vinrent se placer de chaque côté de lui pour observer également les épées qui captivaient tant son attention. Après plusieurs minutes de silence contemplatif partagé, Vista sembla finalement réaliser leur présence et se tourna vers eux avec une expression légèrement surprise mais pas déplaisante.
« Sohalia. Marco, » dit-il simplement en guise de salutation, son chapeau à larges bords projetant une ombre sur son visage qui rendait difficile de lire son expression. « Je ne vous avais pas entendus entrer. »
« Tu étais trop absorbé par tes lames anciennes, yoi, » taquina gentiment Marco. « On aurait pu être une armée entière que tu ne l'aurais probablement pas remarqué. »
Vista eut un petit sourire en coin qui suggérait qu'il ne pouvait pas vraiment contredire cette affirmation.
« Ces épées sont exceptionnelles, » expliqua-t-il en se tournant à nouveau vers la vitrine avec révérence. « Regardez celle-ci — » il pointa une épée longue et élégante avec une lame légèrement courbée qui brillait faiblement dans la lumière tamisée du musée. « La courbure est absolument parfaite. L'équilibre doit être impeccable. Et ces gravures sur la garde... c'est du travail de maître. Un artisan qui connaissait son métier mieux que quiconque. »
Sohalia observa l'épée en question avec un intérêt poli mais sans vraiment comprendre toutes les subtilités techniques que Vista voyait si clairement. Pour elle, c'était une belle épée ancienne, certes, mais elle n'avait pas l'œil expert nécessaire pour en apprécier pleinement tous les détails qui rendaient Vista si enthousiaste.
« Tu passes tout ton après-midi ici ? » demanda-t-elle avec curiosité mêlée d'amusement affectueux.
« Depuis environ deux heures, » admit Vista sans aucune honte apparente. « J'ai vu ce musée hier en passant mais je n'avais pas eu le temps d'entrer. Aujourd'hui j'ai décidé de venir voir leur collection. Et je n'ai pas été déçu. C'est une véritable mine de trésors pour quelqu'un qui apprécie l'artisanat des lames anciennes. »
Marco secoua la tête avec un sourire amusé.
« Seulement toi, Vista, yoi, pour passer tes vacances dans un musée à regarder des épées que tu ne peux même pas toucher ou utiliser. »
« L'appréciation ne nécessite pas toujours l'usage pratique, » répondit Vista avec philosophie. « Parfois, simplement observer et comprendre le travail d'un maître suffit. C'est comme regarder une peinture dans une galerie — on n'a pas besoin de pouvoir la peindre soi-même pour en apprécier la beauté et la technique. »
Ils restèrent tous les trois devant la vitrine pendant encore quelques minutes, Vista reprenant son analyse détaillée et passionnée des différentes épées exposées, leur expliquant avec enthousiasme les particularités de chacune, les périodes historiques différentes qu'elles représentaient, les styles de combat associés à leurs formes spécifiques. Sohalia et Marco l'écoutaient avec attention même s'ils ne comprenaient pas tout, simplement heureux de partager ce moment avec leur frère et de le voir si animé et passionné par quelque chose qui le touchait profondément.
Finalement, Vista se tourna vers Sohalia avec une expression plus sérieuse qui contrastait avec son enthousiasme précédent concernant les épées.
« Tu pars bientôt, » dit-il simplement, énonçant le fait qu'ils évitaient tous soigneusement de mentionner trop directement.
« Dans deux jours, » confirma Sohalia avec une voix qui se voulait détachée mais qui trahissait néanmoins une certaine tristesse sous-jacente.
Vista hocha lentement la tête, son visage prenant cette expression contemplative qu'il adoptait quand il réfléchissait profondément à quelque chose d'important.
« Ces épées, » dit-il en faisant un geste vers la vitrine devant eux, « ont été forgées il y a des siècles par des maîtres qui sont morts depuis longtemps. Leurs noms sont oubliés. Leur visage ne reste dans aucune mémoire. Mais leur travail perdure. Leur art continue d'exister et d'être admiré même après tant de temps. »
Il marqua une pause, cherchant ses mots avec soin.
« Ce que je veux dire, c'est que... les liens que nous forgeons entre nous sont comme ces lames. Ils durent bien au-delà de notre présence physique. La distance ne peut pas les briser. Le temps ne peut pas les effacer. Tu seras toujours notre sœur, Sohalia. Peu importe où tu es. Peu importe combien de temps passe entre nos rencontres. Cette vérité reste inchangée. »
Sohalia sentit sa gorge se serrer face à ces paroles inattendues venant de Vista qui parlait rarement de ses émotions de manière aussi directe et explicite.
« Merci, Vista, » dit-elle avec sincérité, sa voix légèrement tremblante malgré ses efforts pour la garder stable.
Vista inclina légèrement son chapeau dans un geste qui était presque courtois, puis retourna à sa contemplation des épées comme si cette conversation émotionnelle n'avait pas eu lieu, mais Sohalia savait que ces mots avaient été soigneusement choisis et sincèrement prononcés, et qu'ils resteraient avec elle longtemps après avoir quitté ce musée silencieux.
Marco passa son bras autour de ses épaules et la serra doucement contre lui, offrant un réconfort silencieux tandis qu'ils restaient là encore quelques minutes avec Vista avant de finalement prendre congé et de sortir à nouveau dans les rues de San Faldo où le soleil continuait sa descente vers l'horizon.
Le soir tombait lentement sur San Faldo, peignant le ciel de nuances de violet et d'indigo profonds parsemés d'étoiles qui commençaient à apparaître une par une dans le firmament qui s'assombrissait progressivement. Les festivités continuaient bien sûr, mais l'atmosphère changeait subtilement avec la nuit, devenant légèrement plus calme, plus intime, comme si l'obscurité invitait à des échanges plus personnels et plus profonds que l'agitation joyeuse du jour.
Sohalia et Marco marchaient lentement le long du port où les bateaux se balançaient doucement au gré des vagues qui clapotaient contre les quais, bercés par le mouvement hypnotique de l'eau qui reflétait les lumières de la ville comme des étoiles liquides. Ils étaient silencieux tous les deux, perdus dans leurs propres pensées qui tournaient inévitablement autour de la séparation qui approchait à grands pas et qu'ils ne pouvaient plus ignorer même s'ils essayaient de profiter de chaque moment présent.
C'est ainsi qu'ils tombèrent sur Izo, assis seul sur un banc face à l'océan qui s'étendait infiniment devant lui dans l'obscurité grandissante, une cigarette allumée entre ses doigts élégants dont la fumée s'élevait paresseusement dans l'air nocturne qui commençait à se rafraîchir. Il ne portait pas son maquillage habituel pour une fois, son visage nu révélant des traits plus durs et plus marqués que ce que les poudres et les fards dissimulaient habituellement, et ses cheveux étaient détachés et tombaient librement sur ses épaules dans un style moins apprêté que d'habitude.
Il leva les yeux quand il entendit leurs pas approcher sur les planches du quai qui craquaient sous leur poids, et leur fit un signe de tête silencieux qui était une invitation implicite à le rejoindre s'ils le souhaitaient. Marco et Sohalia échangèrent un regard bref, puis vinrent s'asseoir de chaque côté de lui sur le banc qui offrait une vue imprenable sur l'océan et le ciel étoilé qui se fondaient dans l'obscurité.
Pendant plusieurs minutes, personne ne parla. Ils restèrent simplement assis ensemble dans un silence confortable qui n'avait pas besoin d'être rempli de paroles inutiles, écoutant le bruit apaisant des vagues qui se brisaient doucement contre la jetée et le murmure lointain de la ville en fête qui continuait ses célébrations inlassables quelques rues plus loin.
Finalement, Izo brisa le silence de sa voix basse et légèrement rauque, prenant une longue bouffée de sa cigarette avant de parler.
« Dans deux jours, tu pars, » dit-il en regardant toujours l'horizon sombre devant lui plutôt que de se tourner vers Sohalia.
Ce n'était pas une question mais une affirmation simple de la réalité qu'ils connaissaient tous.
« Oui, » confirma Sohalia simplement, sa voix portant une résignation fatiguée.
Izo hocha lentement la tête, prenant une autre bouffée profonde de sa cigarette qui illumina brièvement son visage dans l'obscurité grandissante.
Marco sentit immédiatement où cette conversation allait et se tendit imperceptiblement, connaissant parfaitement son frère et devinant facilement ce qui le préoccupait même quand il ne le disait pas explicitement. « Izo... » commença-t-il avec un ton d'avertissement léger.
Mais Izo l'interrompit d'un geste de sa main libre, continuant sans se laisser démonter. « Tu vas rester combien de temps là-bas ? » demanda-t-il à Sohalia avec une intensité qui trahissait son inquiétude sous-jacente même s'il essayait de la cacher derrière une façade de simple curiosité détachée.
La Shizen hésita avant de répondre, sachant que peu importe ce qu'elle dirait, cela ne satisferait probablement pas son frère aîné qui s'inquiétait pour elle depuis toujours avec une sollicitude parfois étouffante mais toujours sincère.
« Je ne sais pas exactement,» admit-elle finalement avec honnêteté. « Le temps qu'il faudra... »
Elle s'arrêta, ne sachant pas comment finir cette phrase sans révéler trop de ses propres angoisses.
« Le temps qu'il faudra, » répéta Izo avec une nuance de sarcasme amer dans sa voix. « C'est vague comme réponse. Des jours ? Des semaines ? Des mois ? » Il tourna enfin son regard vers la jeune femme, et son expression était sévère même dans l'obscurité. « Ou peut-être que tu n'as pas l'intention de revenir du tout ? Peut-être que tu vas décider de rester là-bas indéfiniment ? »
« Izo, » intervint Marco doucement, sentant la tension monter dangereusement entre eux. « Ce n'est pas juste... »
« Non, » coupa Izo brusquement, mais son ton n'était pas vraiment en colère — plutôt inquiet, presque vulnérable d'une manière qu'il montrait rarement. « Ce que je sais, c'est que mon frère idiot est amoureux. Et que l'amour rend les gens stupides et imprévisibles. Capables de prendre des décisions irrationnelles qui vont complètement à l'encontre de leur propre bien-être et de leurs responsabilités. »
Marco soupira profondément, comprenant maintenant complètement ce qui rongeait Izo depuis probablement plusieurs jours déjà mais qu'il n'avait pas exprimé jusqu'à maintenant.
« Elle va revenir, yoi, » dit-il fermement avec conviction.
« Promets-le, » exigea Izo avec une intensité brûlante dans ses yeux sombres qui brillaient dans la faible lumière des lampadaires du port. « Promets-moi que tu vas revenir. Que tu ne vas pas te perdre là-bas. Que tu ne vas pas oublier qui tu es et où est ta vraie place. »
« Je le promets, » répondit Sohallia sans hésitation, tenant le regard de son frère avec une détermination égale.
Izo la regarda pendant un long moment qui sembla s'étirer à l'infini, cherchant visiblement dans son expression la moindre trace de doute ou d'hésitation, puis finalement il hocha lentement la tête et détourna à nouveau son regard vers l'océan, semblant accepter cette promesse même si une partie de lui restait clairement inquiète.
« Bien, » dit-il simplement, prenant une dernière bouffée de sa cigarette avant de l'écraser sous son pied. « Parce que si tu ne reviens pas, je viendrai personnellement te chercher et te ramener de force, même si je dois traverser tout Grand Line pour le faire. »
Marco sourit légèrement à cette menace qui était en fait une déclaration d'affection déguisée sous des paroles brusques et un ton sévère.
« On n'en doute pas une seconde, yoi. »
Izo se tourna alors vers Sohalia avec une expression qui s'adoucit considérablement, son inquiétude pour sa sœur se transformant en quelque chose de plus doux et plus paternel.
« Prends soin de toi là-bas, » dit-il d'une voix plus douce maintenant. « Et si jamais les choses deviennent trop difficiles... si tu as besoin de quoi que ce soit... tu sais que tu peux compter sur nous. Sur ta famille. Toujours. »
Sohalia sentit ses yeux se remplir de larmes qu'elle refoula avec détermination, refusant de pleurer maintenant même si les émotions menaçaient de la submerger complètement.
« Je sais, » murmura-t-elle avec gratitude. « Merci, Izo. Pour tout. »
Il hocha simplement la tête, puis se leva du banc avec un mouvement fluide et gracieux malgré sa stature imposante.
« Il se fait tard, » dit-il d'un ton qui signalait clairement que la conversation était terminée pour ce soir. « Je retourne au navire. Vous devriez faire pareil bientôt. Profitez de ces derniers jours. »
Il s'éloigna dans l'obscurité sans se retourner, sa silhouette élégante disparaissant progressivement dans les ombres du port, les laissant seuls sur ce banc face à l'océan qui continuait son mouvement éternel et imperturbable.
Marco attira Sohalia contre lui, et elle se blottit immédiatement dans ses bras, cherchant le réconfort de sa chaleur et de sa présence solide qui la rassurait toujours peu importe les circonstances. Ils restèrent ainsi pendant longtemps, enlacés dans l'obscurité, écoutant les vagues et regardant les étoiles qui brillaient au-dessus d'eux comme des témoins silencieux de leurs émotions tumultueuses.
« Il s'inquiète pour toi, » murmura finalement Sohalia contre son torse.
« Je sais, yoi, » répondit Marco en resserrant son étreinte autour d'elle. « C'est sa nature. Il a toujours été comme ça. Protecteur à l'excès. Inquiet pour tout le monde mais surtout pour ceux qu'il considère comme ses proches. »
Sohalia ferma les yeux et hocha la tête contre lui, acceptant cette vérité difficile mais nécessaire. Ils ne pouvaient pas être ensemble de manière permanente. Pas maintenant. Peut-être pas pour longtemps. Leurs responsabilités respectives les tiraient dans des directions différentes. Mais au moins ils avaient encore deux jours. Quarante-huit heures précieuses avant que tout ne change irrémédiablement.
Elle allait s'accrocher à chaque seconde de ce temps qui restait.
Le sixième jour se leva avec une clarté presque cruelle, le ciel d'un bleu parfait sans le moindre nuage pour tempérer l'éclat aveuglant du soleil qui brillait avec une intensité qui semblait moquer leur mélancolie grandissante. C'était leur dernier jour complet ensemble avant le départ prévu pour le lendemain matin — une réalité qui pesait lourdement sur eux comme une pierre attachée à leur cœur même s'ils essayaient de ne pas y penser constamment et de simplement profiter de ces dernières heures précieuses.
Sohalia se réveilla tôt, bien avant Marco, incapable de dormir plus longtemps malgré son épuisement émotionnel et physique accumulé au fil des jours. Elle resta allongée contre lui pendant un moment, écoutant le rythme régulier et apaisant de sa respiration qui indiquait qu'il dormait encore profondément, profitant de ces instants de paix suspendue où elle pouvait simplement l'observer sans qu'il le sache, gravant chaque détail dans sa mémoire avec une intensité presque désespérée — la manière dont ses cheveux blonds retombaient sur son front, les légères rides de concentration qui marquaient son visage même dans le sommeil, la courbe de sa mâchoire, la chaleur qui émanait de lui comme une promesse constante de sécurité et de réconfort.
Demain, tout ça lui manquerait terriblement.
Elle se leva finalement avec précaution pour ne pas le réveiller, s'habilla silencieusement, et sortit sur le pont du navire où l'aube peignait le ciel de teintes roses et dorées qui auraient dû être magnifiques mais qui lui semblaient seulement marquer le début du compte à rebours final.
Un jour. Vingt-quatre heures. Puis elle partirait.
Elle secoua la tête pour chasser ces pensées sombres qui ne menaient nulle part de productif, et décida d'aller en ville pour marcher un peu et essayer de calmer son esprit agité qui refusait de lui laisser aucun répit.
Les rues de San Faldo étaient encore relativement calmes à cette heure matinale, la plupart des fêtards de la nuit précédente étant encore profondément endormis dans leurs lits ou sur les bancs publics où l'alcool les avait finalement terrassés. Sohalia appréciait ce calme inhabituel après des jours de bruit constant et d'agitation perpétuelle, marchant lentement sans but précis, simplement laissant ses pieds la guider là où ils voulaient aller.
C'est ainsi qu'elle finit par se retrouver devant une petite taverne tranquille qui ouvrait justement ses portes pour le service du matin, une enseigne peinte à la main indiquant qu'ils servaient le petit-déjeuner. Son estomac grogna pour lui rappeler qu'elle n'avait rien mangé, et elle décida d'entrer pour commander quelque chose de simple et de chaud.
L'intérieur était agréablement frais et sombre après la luminosité éblouissante de l'extérieur, décoré de manière simple mais chaleureuse avec des tables en bois usé par le temps et des chaises dépareillées qui donnaient l'impression d'être dans la cuisine d'une grand-mère bienveillante. Quelques clients matinaux étaient déjà installés, silencieux et concentrés sur leurs cafés fumants et leurs assiettes de nourriture réconfortante.
Et là, assis seul à une table dans le coin le plus reculé de la taverne, se trouvait Ace, le visage sombre et l'air particulièrement renfermé. Il fixait sa tasse de café sans vraiment la voir, perdu dans des pensées qui semblaient tout sauf joyeuses à en juger par son expression fermée et presque hostile.
Sohalia hésita un instant, se demandant si elle devait le laisser tranquille ou aller lui tenir compagnie, puis décida que l'isolement n'était probablement pas ce dont il avait besoin en ce moment, peu importe ce qu'il pensait lui-même sur le sujet. Elle commanda rapidement un petit-déjeuner simple au comptoir, puis se dirigea vers sa table avec détermination.
« Cette place est prise ? » demanda-t-elle même si la réponse était évidente, une approche classique pour engager la conversation sans paraître trop intrusive.
Ace leva les yeux vers elle avec une expression qui oscillait entre l'agacement et la résignation, comme s'il savait qu'essayer de la décourager serait inutile et qu'il pourrait aussi bien accepter la compagnie maintenant plutôt que de perdre de l'énergie à argumenter. Il fit un geste vague de sa main qui pouvait être interprété comme une invitation à s'asseoir.
Sohalia prit place en face de lui et attendit que son petit-déjeuner arrive avant de tenter d'engager vraiment la conversation, respectant son silence évident même si elle sentait qu'il y avait quelque chose qui le rongeait profondément et qu'il aurait peut-être besoin d'en parler même s'il ne le savait pas encore lui-même.
« Tu es matinal aujourd'hui, » finit-elle par dire d'un ton léger une fois qu'elle eut reçu son assiette fumante. « Ou tu n'as juste pas dormi de la nuit ? »
Ace grogna quelque chose d'inintelligible qui pouvait être interprété dans un sens ou dans l'autre, continuant de fixer sa tasse de café avec une intensité qui suggérait qu'il essayait de percer ses secrets les plus profonds par la seule force de son regard concentré.
Sohalia mangea quelques bouchées en silence, donnant à Ace l'espace et le temps dont il avait besoin pour décider s'il voulait parler ou rester dans son mutisme obstiné. Elle connaissait son frère depuis assez longtemps pour savoir qu'il ne servait à rien de le brusquer ou de le forcer à s'ouvrir — cela ne faisait que le braquer davantage et le pousser encore plus dans sa coquille protectrice.
« Thatch me manque, » dit finalement Ace d'une voix basse et rauque qui trahissait une émotion brute qu'il essayait normalement de dissimule.
Sohalia arrêta de manger et le regarda avec toute l'attention et la compassion dont elle était capable, consciente que cette admission était énorme pour quelqu'un comme Ace qui parlait rarement de ses émotions de manière aussi directe et vulnérable.
« À moi aussi, » répondit-elle simplement avec sincérité.
« Chaque putain de jour, » continua Ace comme si maintenant qu'il avait commencé à parler, il ne pouvait plus s'arrêter et les mots sortaient dans un flot qu'il ne contrôlait plus vraiment. « Je me réveille et pendant une seconde, j'oublie qu'il est mort. Je pense que je vais le voir au petit-déjeuner. Qu'il va faire une de ses blagues stupides. Qu'il va essayer de me faire sourire avec ses conneries habituelles. Et puis je me souviens. Et c'est comme si on me poignardait à nouveau. À chaque fois. »
Sa voix se brisa légèrement sur les derniers mots, et il serra sa tasse si fort que Sohalia craignit un instant qu'elle ne se brise sous la pression de ses doigts tremblants.
« Et le pire, » murmura-t-il avec une amertume qui donnait l'impression qu'il crachait du poison, « c'est que j'étais là. J'étais là quand Teach a tué Thatch. J'aurais pu faire quelque chose. J'aurais dû faire quelque chose. Mais je n'ai rien fait. Je suis resté planté là comme un idiot inutile pendant que notre frère se faisait assassiner. »
« Ace... » commença Sohalia doucement, mais il continua comme s'il ne l'avait pas entendue.
« Tout le monde dit que ce n'est pas ma faute. Que personne n'aurait pu prédire ce qui allait se passer. Que Teach nous a tous trompés et que je n'aurais rien pu faire pour l'arrêter. Mais c'est des conneries. » Il cracha le mot avec dégoût. « J'aurais dû voir. J'aurais dû sentir que quelque chose n'allait pas. J'aurais dû protéger Thatch. C'était mon putain de job de protéger mes frères. »
Sohalia laissa le silence s'installer pendant un moment après cette tirade émotionnelle, donnant à Ace le temps de reprendre son souffle et de se calmer légèrement même si la tension dans ses épaules suggérait qu'il était loin d'être apaisé.
« Ce n'était pas ton job, » dit-elle finalement avec fermeté. « C'était un meurtre prémédité commis par quelqu'un en qui nous avions tous confiance. Quelqu'un qui a attendu le moment parfait. Qui a planifié chaque détail. Tu n'aurais rien pu faire même si tu avais été juste à côté de Thatch au moment où ça s'est passé. Teach a été rapide. Impitoyable. Il savait exactement comment frapper pour que ce soit fatal. »
« Je m'en fous, » grogna Ace avec entêtement.
« Tu étais en état de choc, » insista Sohalia. « Comme nous tous. Personne ne s'attendait à ce que quelqu'un attaque un de nos frères. Surtout pas Teach qui faisait partie de la famille depuis des années. Ce qui s'est passé n'est la faute de personne sauf de Teach lui-même. »
Ace secoua violemment la tête, refusant clairement d'accepter cette logique même s'il savait rationnellement qu'elle avait probablement raison.
« Ça ne change rien au fait que Thatch est mort et que je n'ai rien fait pour l'empêcher. »
Sohalia tendit sa main à travers la table et posa doucement sur celle d'Ace qui tremblait légèrement malgré tous ses efforts pour paraître fort et imperturbable.
« Thatch ne te blâme pas, » dit-elle avec conviction. « S'il était là maintenant, tu sais ce qu'il te dirait ? Il te dirait d'arrêter de te punir pour quelque chose que tu ne pouvais pas contrôler. Il te dirait de vivre pleinement. D'honorer sa mémoire en étant le meilleur commandant possible. En protégeant le reste de ta famille. Pas en te noyant dans la culpabilité et le remords qui ne servent à rien. »
Ace la regarda pendant un long moment, ses yeux rougis trahissant des larmes qu'il refusait obstinément de laisser couler, puis finalement il hocha faiblement la tête même si elle voyait bien qu'il n'était pas complètement convaincu.
« J'essaie, » murmura-t-il d'une voix brisée. « J'essaie vraiment. Mais c'est difficile. Chaque jour. De continuer comme si de rien n'était alors qu'il manque un morceau de notre famille. »
« Je sais, » répondit Sohalia avec compassion. « Et personne ne te demande de faire semblant que tout va bien. Le deuil prend du temps. Beaucoup de temps. Et chacun le vit à sa manière. Il n'y a pas de bonne ou de mauvaise façon de gérer la perte de quelqu'un qu'on aimait. »
Ils restèrent assis ensemble pendant encore un moment, Ace sirotant finalement son café qui avait dû devenir tiède depuis le temps qu'il restait là à le fixer sans le boire, Sohalia finissant son petit-déjeuner tout en maintenant une présence silencieuse et réconfortante à côté de son frère qui en avait clairement besoin même s'il ne l'admettrait jamais à voix haute.
Finalement, Ace se leva lourdement, jetant quelques pièces sur la table pour payer son café. « Merci, » dit-il maladroitement, les mots sortant avec difficulté comme s'il n'avait pas l'habitude d'exprimer sa gratitude. « Pour... pour avoir écouté. »
« Toujours, » répondit Sohalia avec un sourire doux. « Si jamais tu as besoin de parler à nouveau... tu sais où me trouver. Enfin... pour encore un jour du moins. »
L'ombre qui passa sur le visage d'Ace à ce rappel de son départ imminent fut brève mais visible, et il hocha simplement la tête avant de sortir de la taverne d'un pas lourd qui trahissait le poids émotionnel qu'il portait encore sur ses épaules massives.
Sohalia resta assise là encore quelques minutes, terminant tranquillement son propre café maintenant froid, réfléchissant à la conversation qui venait d'avoir lieu et à tous les traumatismes non résolus qui continuaient de hanter tant de membres de leur famille après la mort tragique de Thatch. Ils avaient tous besoin de temps pour guérir. Certains plus que d'autres. Mais au moins ils étaient ensemble dans cette épreuve. Au moins ils pouvaient se soutenir mutuellement même quand les mots manquaient et que la douleur semblait insurmontable.
L'après-midi avançait lentement vers le soir quand Sohalia, ayant finalement retrouvé Marco qui l'avait cherchée partout après s'être réveillé et l'avoir trouvée absente, décida de faire un dernier tour complet de San Faldo pour graver dans sa mémoire tous les détails de cette île qui avait été le théâtre de leur dernière semaine ensemble avant la séparation inévitable.
Ils marchaient main dans la main, sans destination précise, se laissant simplement porter par leurs pas et par l'envie de profiter de ces dernières heures dans cette atmosphère de fête perpétuelle qui les avait enveloppés pendant six jours entiers.
C'est en passant devant une ruelle latérale qu'ils entendirent des bruits caractéristiques de combat — pas violent ou dangereux, mais plutôt des sons d'entraînement ou de démonstration qui suggéraient quelqu'un en train de pratiquer des techniques plutôt que de se battre pour de vrai.
Par curiosité, ils s'approchèrent et découvrirent Speed Jil dans ce qui semblait être une mini-arène improvisée où plusieurs habitants de San Faldo s'étaient rassemblés pour le regarder faire une démonstration impressionnante de ses capacités de combat à une vitesse proprement hallucinante.
Speed Jil, fidèle à son surnom et à sa réputation bien méritée, se déplaçait si rapidement qu'il était presque impossible de suivre ses mouvements à l'œil nu — un instant il était à un bout de l'arène, le suivant il était de l'autre côté, enchaînant coups de poing et coups de pied avec une fluidité et une précision qui témoignaient d'années d'entraînement acharné et de maîtrise parfaite de son propre corps. La foule rassemblée applaudissait et encourageait bruyamment à chaque nouvelle prouesse, visiblement impressionnée par le spectacle qui se déroulait sous leurs yeux.
Sohalia et Marco s'arrêtèrent pour observer également, fascinés comme toujours par la capacité de Speed Jil à se déplacer à des vitesses qui défient toute logique physique normale. C'était hypnotique à regarder — presque comme une danse plutôt qu'un combat, chaque mouvement coulant naturellement dans le suivant dans une chorégraphie parfaitement maîtrisée qui ne laissait aucune place à l'erreur ou à l'hésitation.
Quand Speed Jil termina finalement sa démonstration avec un dernier mouvement particulièrement spectaculaire qui le fit tournoyer dans les airs avant de retomber avec une grâce féline, la foule explosa en applaudissements enthousiastes et en acclamations qui devaient s'entendre dans toute la rue. Il s'inclina avec un sourire satisfait, clairement content de l'effet produit, puis repéra Sohalia et Marco dans la foule et leur fit un signe de tête amical qui les invitait à le rejoindre.
Ils se frayèrent un chemin à travers les spectateurs qui commençaient à se disperser maintenant que le spectacle était terminé, et vinrent se placer à côté de Speed Jil qui s'épongeait le front avec un morceau de tissu, légèrement essoufflé mais visiblement heureux de son petit moment de gloire improvisé.
« Belle démonstration, » complimenta Marco avec sincérité. « Tu ne perds pas la main même en vacances, yoi. »
« L'entraînement ne s'arrête jamais, » répondit Speed Jil avec philosophie. « Et puis les gens adorent ça. Ça leur donne quelque chose à regarder et à parler. Je me suis dit autant leur offrir un bon spectacle. »
Sohalia sourit, appréciant cette facette plus légère de Speed Jil qu'elle ne voyait pas souvent sur le navire où il était généralement plus concentré sur son travail et ses responsabilités de commandant.
« Tu pars demain, » dit soudainement Speed Jil en se tournant vers elle, son expression devenant plus sérieuse maintenant que l'excitation de la démonstration s'estompait.
« Oui, » confirma-t-elle simplement, la bonne humeur du moment s'évaporant légèrement face à ce rappel constant de la réalité qui approchait inexorablement.
Speed Jil hocha pensivement la tête, puis un sourire étrange passa sur son visage — un mélange de mélancolie et d'affection qui était inhabituellement vulnérable venant de lui.
« Tu vas me manquer, gamine, » dit-il avec une franchise désarmante. « Tes blagues pourries. Ta façon de te moquer de nous tous. Même tes questions embarrassantes qui mettent tout le monde mal à l'aise. »
Sohalia sentit sa gorge se serrer face à cette admission sincère.
« Toi aussi tu vas me manquer, » répondit-elle d'une voix légèrement tremblante. « Tes démonstrations de vitesse pour épater la galerie. Ta façon de toujours vouloir être le plus rapide dans tout. Même ta compétition stupide avec les autres pour savoir qui peut courir le plus vite. »
Ils échangèrent un sourire complice, puis Speed Jil la surprit en la tirant dans une étreinte rapide mais sincère qui la souleva presque du sol malgré sa propre stature relativement petite comparée à la plupart des commandants.
« Sois prudente là-bas, » murmura-t-il contre son oreille. « Et n'oublie pas que tu as toujours une famille qui t'attend ici. Quoi qu'il arrive. »
« Je n'oublierai jamais, » promit-elle avec ferveur.
Quand il la relâcha finalement, ses yeux brillaient d'une émotion qu'il essayait de cacher derrière un sourire forcé, puis il fit un salut désinvolte à Marco et s'éloigna rapidement — probablement trop rapidement grâce à ses capacités — pour qu'ils ne voient pas à quel point il était affecté par cette conversation d'adieu déguisée.
Marco passa son bras autour des épaules de Sohalia et la serra contre lui tandis qu'ils regardaient Speed Jil disparaître dans la foule qui se reformait déjà pour le reste des festivités de San Faldo.
« Ils vont tous me manquer terriblement, » murmura Sohalia avec une tristesse qu'elle ne cherchait plus à cacher. « Chacun d'entre eux. Pour des raisons différentes. Mais tous autant. »
« Et tu vas leur manquer aussi, yoi, » répondit Marco doucement. « Probablement même plus qu'ils ne l'admettront jamais ouvertement. Mais tu le sais déjà. »
Oui. Elle le savait. Et d'une certaine manière, ça rendait tout encore plus difficile.
Le soir tombait lentement sur San Faldo pour la sixième et dernière fois de leur séjour, et Sohalia sentait le poids de cette réalité peser de plus en plus lourdement sur ses épaules à chaque minute qui passait inexorablement.
Demain matin...
La pensée était presque insupportable.
Marco semblait sentir son humeur sombre même sans qu'elle dise quoi que ce soit, et il serra sa main dans la sienne avec plus de force, offrant un réconfort silencieux tandis qu'ils marchaient sans but précis dans les rues qui commençaient à se remplir à nouveau pour les festivités nocturnes.
« Tu veux rentrer au navire ? » proposa-t-il doucement. « Ou tu préfères rester encore un peu en ville ? »
Sohalia ouvrit la bouche pour répondre, mais avant qu'elle puisse dire quoi que ce soit, une voix familière l'interrompit, provenant d'une petite taverne discrète qu'ils étaient en train de passer.
« Sohalia. »
Elle se retourna brusquement, son cœur se serrant douloureusement dans sa poitrine quand elle reconnut immédiatement la voix et vit Ace sortir de la taverne avec une expression sur son visage qui était à la fois déterminée et mélancolique d'une manière qui lui donna immédiatement un mauvais pressentiment dans le creux de son ventre.
« Ace, » répondit-elle avec un mélange de surprise et d'appréhension qui devait être visible sur son visage.
Ace jeta un coup d'œil rapide à Marco qui avait immédiatement adopté une expression neutre et professionnelle qui cachait mal son inquiétude sous-jacente, puis reporta son attention sur Sohalia.
« Je peux te parler ? » demanda-t-il d'un ton qui n'admettait pas vraiment de refus même s'il le formulait comme une question polie. « Seule ? »
Le mauvais pressentiment dans l'estomac de Sohalia s'intensifia considérablement, mais elle hocha néanmoins la tête, sentant instinctivement que cette conversation était importante et probablement inévitable peu importe combien elle aurait préféré l'éviter. Elle se tourna vers Marco qui la regardait avec une inquiétude évidente dans ses yeux bleus normalement si calmes et détachés.
« Ça va aller, » lui assura-t-elle même si elle n'était pas du tout sûre que c'était vrai. « Attends-moi ici. Je reviens bientôt. »
Marco hésita visiblement, pas vraiment convaincu, mais finalement il hocha la tête et lâcha sa main avec réticence.
« Je ne vais nulle part, yoi, » promit-il. « Prends ton temps. »
Sohalia suivit Ace à l'intérieur de la taverne qui était étonnamment calme et presque déserte à cette heure, juste quelques habitués installés au comptoir qui parlaient à voix basse en sirotant leurs boissons sans prêter attention aux nouveaux arrivants. Ace se dirigea vers une table isolée dans le coin le plus reculé de l'établissement, s'assit lourdement sur une chaise qui protesta sous son poids, et fit signe à Sohalia de prendre place en face de lui.
Elle s'assit avec appréhension, attendant qu'il parle en premier et lui explique pourquoi il avait besoin de lui parler seul à seule avec une telle urgence apparente. Ace resta silencieux pendant un long moment qui s'étira inconfortablement, fixant ses mains posées à plat sur la table devant lui comme s'il cherchait les mots justes pour exprimer ce qu'il avait à dire.
Finalement, il leva les yeux vers elle, et son expression était si sérieuse, si grave, si chargée d'une détermination sombre que Sohalia sentit son sang se glacer dans ses veines avant même qu'il n'ouvre la bouche.
« Je pars, » dit-il simplement, ses mots tombant dans le silence comme des pierres jetées dans un lac tranquille.
Sohalia fronça légèrement les sourcils, confuse.
« Je sais, » répondit-elle lentement. « Vous partez tous demain matin. Le Moby Dick lève l'ancre pour... »
« Non, » coupa Ace en secouant la tête. « Je veux dire que je pars. Seul. Je ne retourne pas sur le Moby Dick avec vous tous. »
Le monde sembla s'arrêter de tourner pendant une seconde interminable tandis que Sohalia traitait ces mots qui ne voulaient pas vraiment s'assembler en quelque chose de cohérent dans son esprit abasourdi.
« Quoi ? » parvint-elle finalement à articuler d'une voix étranglée. « Qu'est-ce que tu racontes ? Tu ne peux pas juste... »
« Je pars à la poursuite de Teach, » dit Ace avec une détermination de fer qui résonnait dans chaque syllabe prononcée. « Il a tué Thatch. Notre frère. Il doit payer pour ce qu'il a fait. Et je suis le seul qui puisse le retrouver et lui faire face. »
« Non, » répondit immédiatement Sohalia avec véhémence, la panique montant rapidement dans sa poitrine et menaçant de la submerger complètement. « Non, Ace. Tu ne peux pas. C'est de la folie pure. Teach est dangereux. Plus dangereux que tu ne le penses. Il a trahi Barbe Blanche. Il a tué Thatch. Il n'a aucune morale, aucune limite. Si tu vas après lui... »
« Je suis plus fort que lui, » interrompit Ace avec confiance. « Je peux le battre. Je vais le battre. Et je vais le ramener ici pour qu'il réponde de ses crimes devant Père et le reste de la famille. Mort ou vif, peu importe. Mais il va payer. »
Sohalia secoua violemment la tête, refusant d'accepter cette logique suicidaire.
« Ce n'est pas une question de force brute, » insista-t-elle avec désespoir. « Teach est rusé. Manipulateur. Il planifie chaque mouvement. Il ne se battra pas de manière honorable. Il fera tout ce qu'il faut pour gagner même si ça signifie jouer sale et utiliser tous les avantages possibles. Tu ne peux pas juste foncer tête baissée dans ce piège potentiel ! »
« Je ne fonce pas tête baissée, » répliqua Ace fermement. « Je sais exactement ce que je fais. J'ai réfléchi à ça pendant des semaines maintenant. Depuis la mort de Thatch. C'est ma responsabilité. Teach était sous mon commandement dans la deuxième division. La mort de Thatch est sur moi. Je dois être celui qui venge sa mémoire et qui ramène son meurtrier pour qu'il soit jugé. »
« Barbe Blanche a dit de laisser Teach tranquille ! » s'exclama Sohalia avec frustration croissante face à l'entêtement absolu d'Ace. « Il a donné l'ordre de ne pas poursuivre Teach. De le laisser partir. Et tu vas directement contre sa volonté explicite ! »
« Père ne comprend pas, » dit Ace avec une pointe de tristesse dans sa voix mais sans aucun signe qu'il allait changer d'avis. « Il veut nous protéger. Il veut éviter plus de pertes. Mais il ne réalise pas que laisser Teach s'échapper sans conséquences envoie le mauvais message. Que ça montre qu'on peut trahir la famille et s'en sortir impunément. Je ne peux pas accepter ça. Je ne vais pas accepter ça. »
Sohalia sentait les larmes monter dangereusement dans ses yeux, la frustration et la peur se mélangeant en une émotion presque écrasante qu'elle avait du mal à contenir. Elle essaya une autre approche, sachant qu'elle devait réussir à le convaincre coûte que coûte même si jusqu'à maintenant rien de ce qu'elle disait ne semblait avoir le moindre impact sur sa détermination inébranlable.
« Thatch ne voudrait pas que tu risques ta vie pour le venger, » dit-elle d'une voix tremblante chargée d'émotion. « Tu le sais aussi bien que moi. Il te dirait de rester en sécurité avec ta famille. De vivre pleinement plutôt que de te jeter dans une mission de vengeance qui pourrait te tuer. »
Le visage d'Ace se durcit considérablement à ces mots, et quand il répondit sa voix était froide d'une manière qui fit mal à Sohalia.
« Thatch n'est plus là pour avoir une opinion sur quoi que ce soit, » dit-il brutalement. « Il est mort. Assassiné. Et c'est ma faute de ne pas avoir vu venir la trahison de Teach. Ma faute de ne pas avoir protégé mon frère comme j'aurais dû le faire. Donc maintenant c'est mon devoir de rectifier cette erreur de la seule manière possible. »
« Ce n'était pas ta faute ! » insista Sohalia avec désespoir. « Personne n'aurait pu prédire ce que Teach allait faire. Il nous a tous trompés. Tout le monde. Pas juste toi. Tu ne peux pas t'infliger cette culpabilité et te lancer dans une mission suicide juste pour essayer d'effacer quelque chose qui n'était même pas de ta responsabilité à la base ! »
Mais elle voyait dans ses yeux sombres qui brillaient d'une détermination presque fanatique que ses mots ne l'atteignaient pas vraiment, glissant sur la carapace de certitude absolue qu'il avait construite autour de lui pour se protéger du doute et de la raison. Il avait pris sa décision probablement depuis longtemps déjà, et rien de ce qu'elle pourrait dire maintenant ne la changerait.
La réalisation la frappa comme un coup de poing dans le ventre, lui coupant presque le souffle.
Elle ne pouvait pas le convaincre. Elle ne pouvait pas l'arrêter. Il allait partir après Teach peu importe ce qu'elle disait ou faisait.
Et il y avait une possibilité très réelle qu'il ne revienne jamais.
Cette pensée était absolument insupportable.
« Et si tu ne reviens pas ? » demanda-t-elle d'une voix brisée qui trahissait toute la peur et l'angoisse qu'elle ressentait. « Et si Teach te tue ? Et si tu ne reviens jamais et qu'on ne sait même pas ce qui t'est arrivé ? Comment je suis censée vivre avec ça ? Comment Marco est censé vivre avec ça ? Comment toute la famille est censée vivre avec ça ? »
Le visage d'Ace s'adoucit légèrement face à sa détresse évidente, et il tendit sa main à travers la table pour prendre la sienne dans un geste réconfortant qui contrastait violemment avec la dureté de sa détermination concernant Teach.
« Je vais revenir, » dit-il avec une conviction absolue. « Je te le promets. Je vais retrouver Teach, je vais le battre, et je vais le ramener pour qu'il réponde de ses crimes. Puis je reviendrai et tout redeviendra normal. Ou aussi normal que possible après tout ce qui s'est passé. »
« Tu ne peux pas promettre ça, » murmura Sohalia avec désolation. « Tu ne sais pas ce qui va se passer. Tu ne peux pas garantir que tu vas survivre à cette confrontation. »
« Peut-être pas, » admit Ace avec honnêteté brutale. « Mais je dois essayer quand même. Je ne peux pas vivre avec cette culpabilité et ce sentiment d'échec si je ne fais rien pour réparer ce qui s'est passé. Tu comprends ça, non ? »
Oui. Malheureusement, elle comprenait. Elle ne l'approuvait absolument pas. Elle pensait que c'était stupide et dangereux et complètement inutile. Mais elle comprenait cette nécessité émotionnelle de faire quelque chose — n'importe quoi — pour essayer de donner un sens à une tragédie insensée et pour essayer de regagner un sentiment de contrôle dans un monde qui semblait avoir perdu toute logique et toute justice.
Les larmes qu'elle avait retenues avec tant d'effort commencèrent finalement à couler silencieusement le long de ses joues, traçant des lignes humides et chaudes sur sa peau.
« Je ne veux pas te dire au revoir, » chuchota-t-elle d'une voix brisée. « Pas comme ça. Pas en sachant que tu vas te mettre en danger pour quelque chose qui pourrait te coûter la vie. »
Ace se leva lentement et contourna la table pour venir s'accroupir à côté d'elle, prenant son visage entre ses mains calleuses et chaudes pour essuyer doucement ses larmes avec ses pouces dans un geste d'une tendresse infinie qui contrastait tellement avec sa nature habituellement brute et directe.
« Écoute-moi bien, frangine, » dit-il avec sérieux en la regardant droit dans les yeux. « Je vais faire tout ce qui est en mon pouvoir pour revenir sain et sauf. Pour te revoir. Pour revoir Marco et le reste de la famille. Ce n'est pas un adieu permanent. C'est juste... un au revoir temporaire jusqu'à ce que j'aie accompli ce que je dois accomplir. D'accord ? »
Sohalia hocha faiblement la tête même si elle n'était absolument pas d'accord et qu'une partie d'elle hurlait que c'était exactement un adieu permanent même s'il ne voulait pas l'admettre.
« Prends soin de Marco pour moi, » continua Ace avec gravité. « Il va avoir besoin de toi plus que jamais dans les temps à venir. Surtout quand tu seras partie sur ton île et qu'il devra gérer ça tout en gérant mes propres absences. Assure-toi qu'il sait que tu vas bien. Que tu es en sécurité. Ça l'aidera à tenir le coup. »
« Je vais essayer, » promit Sohalia d'une voix étranglée.
Ace la tira doucement dans une étreinte serrée et prolongée qui communiquait tout ce que les mots ne pouvaient pas exprimer — affection fraternelle profonde, regrets pour la tristesse qu'il causait, détermination inébranlable malgré tout, promesse tacite de faire de son mieux pour survivre et revenir même si les chances semblaient minces.
Puis il la relâcha, se leva rapidement avant qu'elle puisse répondre ou essayer de le retenir plus longtemps, et sortit de la taverne d'un pas déterminé sans se retourner une seule fois, disparaissant dans la nuit de San Faldo et peut-être pour toujours hors de leur vie si les choses tournaient aussi mal qu'elle le craignait.
Sohalia resta assise là pendant un temps indéterminé, paralysée par le choc et la tristesse écrasante qui menaçait de la submerger complètement, incapable de bouger ou même de penser, fixant simplement l'endroit où Ace avait disparu comme si elle pouvait le faire revenir par la seule force de son regard désespéré.
Publié : 04/02/2026