The New Era : Échos du Passé
Chapitre 1 : HS-1 : Premiers Jours sur le Moby Dick
2672 mots, Catégorie: T
Dernière mise à jour 27/12/2025 22:40
Moby Dick — Année 1505 — Infirmerie
Le martèlement de bottes sur le plancher arracha Sohalia à l'hébétude qui l'enveloppait depuis son réveil. Des voix graves résonnaient dans le couloir, se rapprochant inexorablement.
La terreur la saisit.
Elle ne se souvenait pas comment elle était arrivée dans cette pièce aux murs blancs. Un instant plus tôt, elle gisait sous des décombres fumants. L'instant d'après, elle ouvrait les yeux dans ce lit aux barreaux de fer.
Où était-elle ? Qui étaient ces gens qui approchaient ?
Un frisson violent la parcourut. Sans réfléchir, son petit corps se glissa sous le lit et se recroquevilla dans l'ombre protectrice. À cinq ans, elle était assez menue pour disparaître complètement dans cet espace confiné.
L'odeur la frappa aussitôt. Âcre. Piquante. Des relents d'alcool médical mêlés à quelque chose de métallique qu'elle ne parvenait pas à identifier. Son nez la démangeait furieusement, menaçant de la trahir par un éternuement.
Elle plaqua une main sur sa bouche et retint son souffle.
Les pas se rapprochèrent. Plus forts. Plus menaçants.
Clic.
Un léger tintement métallique brisa le silence. Sohalia sursauta, son crâne heurtant une latte du sommier. Elle se figea, pétrifiée.
Le son venait d'elle.
Son regard glissa vers son poignet droit. Un bracelet argenté y brillait faiblement dans la pénombre, six breloques se balançant doucement au bout de leur chaînette. Elle ne se souvenait pas de l'avoir mis. Ni de l'avoir reçu.
En fait, elle ne se souvenait de rien.
Ses doigts se refermèrent instinctivement sur l'une des breloques — une petite étoile à cinq branches. Le métal était tiède contre sa paume, étrangement réconfortant.
La porte s'ouvrit à la volée, claquant contre le mur avec fracas. Des bottes entrèrent dans son champ de vision. Puis d'autres. Combien étaient-ils ?
— Elle est peut-être retournée en ville ? suggéra une voix d'homme.
— Impossible. Personne n'est sorti du navire. Elle doit être quelque part à bord.
Les bottes se mirent à arpenter la pièce. Sohalia retint sa respiration, le cœur battant si fort qu'elle était certaine qu'ils l'entendraient.
Les pas s'arrêtèrent. Puis repartirent. La porte se referma.
Le soulagement fut si intense qu'elle faillit sangloter. Mais le picotement dans son nez devint insoutenable. Elle tenta de l'ignorer. En vain.
L'éternuement explosa, discret mais audible dans le silence de l'infirmerie.
Elle se figea, tous ses muscles tendus.
Rien.
Les secondes s'égrenèrent. Puis les minutes.
Personne ne revenait.
Elle commençait à respirer normalement quand la porte s'ouvrit de nouveau dans un fracas assourdissant.
Cette fois, l'homme ne se contenta pas de regarder autour de lui. Il se mit à genoux et inspecta méthodiquement sous chaque lit.
Sohalia le vit approcher, lit après lit, jusqu'à ce que son visage apparaisse enfin dans son champ de vision.
Un large sourire illumina ses traits.
— Eh bien ! Tu étais drôlement bien cachée ! J'ai mis du temps à te trouver.
Il glissa une main sous le lit, paume ouverte.
Sohalia se recroquevilla davantage contre le mur.
— Tu ne veux pas sortir pour qu'on fasse connaissance ? sa voix était douce, patiente. Tu ne veux pas venir voir l'océan ? Ou manger quelque chose ? Je suis sûr que tu as faim.
Elle l'observa longuement. Des cheveux bruns coiffés en une étrange banane. Une barbiche noire. Un foulard jaune vif autour du cou. Et une cicatrice — longue, profonde — près de son œil gauche.
La cicatrice la fit reculer instinctivement.
— Hé… murmura-t-il en remarquant sa réaction. Personne ne te fera de mal ici. Promis.
Sohalia hésita. Quelque chose dans ses yeux noirs — une gentillesse, peut-être — la poussa à esquisser un pas.
Puis elle se figea de nouveau.
L'homme sourit davantage et attrapa un meuble à côté de lui. Lorsqu'il se retourna, il tenait un bol.
L'odeur l'atteignit aussitôt.
Chocolat.
Ses yeux s'écarquillèrent malgré elle. L'homme rit doucement.
— Je t'en ai gardé un peu. Le cuisinier a fait cette mousse tout à l'heure en pensant que tu aimerais.
Il brandit une cuillère.
— Mais si tu continues à hésiter, tu vas rater ta chance. Parce que moi… elle me tente bien, cette mousse au chocolat.
Il planta ostensiblement la cuillère dans la mousse.
Ce fut le déclic.
Sohalia rampa hors de sa cachette — de l'autre côté du lit — gardant prudemment ses distances. Un bon mètre les séparait quand elle se redressa enfin.
Elle tendit ses petites mains.
Il lui donna le bol sans hésiter.
Elle se réfugia aussitôt dans un coin de la pièce, serrant le bol contre sa poitrine comme un trésor. Sous son regard bienveillant, elle porta maladroitement la cuillère à sa bouche.
Le chocolat explosa sur ses papilles.
C'était… divin.
Elle enfourna une bouchée. Puis une autre. Se barbouillant généreusement le visage.
L'homme éclata de rire. Il attrapa une boîte de mouchoirs et s'approcha doucement pour lui nettoyer les joues.
À peine avait-il fini qu'elle recommençait déjà.
Quand le bol fut vide, il essuya à nouveau son visage.
— Alors ? Elle était bonne, la mousse ?
Sohalia le fixa longuement. Puis hocha vigoureusement la tête.
Il sourit.
— Encore, lâcha-t-elle soudain en tendant le bol vide.
Son hilarité le secoua.
Les jours suivants s'écoulèrent dans un brouillard étrange.
Sohalia demeurait dans l'infirmerie, ne sortant que rarement. L'homme au foulard jaune — Thatch, avait-elle fini par apprendre — venait la voir plusieurs fois par jour. Il lui apportait de la nourriture, lui racontait des histoires qu'elle ne comprenait qu'à moitié, lui parlait d'un équipage de pirates et d'un océan sans limites.
Pirates.
Le mot aurait dû l'effrayer. Mais étrangement, il ne le faisait pas.
Thatch était gentil. Patient. Il ne la forçait jamais à parler, acceptant ses silences avec une sérénité désarmante.
Mais la nuit…
La nuit, c'était différent.
Les flammes.
Toujours les flammes.
Elles léchaient les murs de bois, dévoraient tout sur leur passage. Des cris résonnaient — terrifiés, agonisants. Une main tenait la sienne. Chaude. Rassurante.
Puis elle lâchait prise.
— Maman ?
Mais maman ne répondait pas. Maman ne répondrait plus jamais.
Le rouge. Partout le rouge. Par terre. Sur les murs. Sur ses petites mains.
Ce n'était pas de la peinture.
— NON !
Sohalia se réveilla en hurlant, le corps secoué de sanglots.
La porte de l'infirmerie s'ouvrit presque aussitôt. Thatch apparut, les cheveux en bataille.
— Hé, hé… c'est bon, murmura-t-il en s'agenouillant près d'elle. Ce n'était qu'un cauchemar. Tu es en sécurité maintenant.
Elle se jeta contre lui, s'agrippant à son foulard jaune comme à une bouée.
Il la berça doucement jusqu'à ce que ses sanglots se calment.
— Les flammes… murmura-t-elle. Il y avait des flammes partout.
— Je sais, répondit-il d'une voix infiniment douce. Mais elles sont parties maintenant. Et elles ne reviendront pas.
Cette nuit-là, Thatch resta.
Et pour la première fois depuis son réveil, Sohalia dormit sans cauchemars.
Au matin du cinquième jour, Sohalia se réveilla avant que quiconque ne vienne la chercher.
Elle s'habilla tant bien que mal, luttant avec les boutons récalcitrants de sa chemise, se lava le visage à l'eau froide qui la fit frissonner, et tenta de démêler ses boucles blondes avec ses doigts. Le résultat n'était pas parfait, mais elle était fière d'y être arrivée toute seule.
Puis elle sortit de l'infirmerie pour la première fois de son plein gré.
Le navire était immense. Bien plus grand qu'elle ne l'avait imaginé. Des lanternes dorées balançaient doucement au gré du tangage, projetant des ombres dansantes sur le bois patiné. Le pont grouillait de vie — des hommes s'affairaient aux cordages, d'autres riaient autour de tonneaux, certains réparaient des voiles.
Tous la saluèrent avec de larges sourires quand elle passa.
— Bien dormi, petite ? lança l'un d'eux.
— Thatch est à l'arrière ! cria un autre en pointant du doigt.
Sohalia courut dans la direction indiquée, son cœur battant d'excitation. Elle contourna le grand mât, faillit trébucher sur une corde, puis aperçut enfin les deux silhouettes familières.
— THATCH ! cria-t-elle de toute la force de ses poumons. MARCO !
Thatch se retourna aussitôt, son visage s'illuminant. Il la souleva dans ses bras comme si elle ne pesait rien, la faisant virevolter jusqu'à ce qu'elle éclate de rire.
— Regarde-toi ! Tu t'es habillée toute seule !
— Et elle a même tenté de se coiffer, ajouta Marco avec un sourire en coin.
Thatch la reposa doucement sur le sol.
— Viens. Allons manger, tu dois avoir faim.
Mais ce matin-là, il parlait peu. Ses phrases étaient courtes, ses sourires moins spontanés. Marco aussi semblait préoccupé, échangeant des regards graves avec Thatch par-dessus la tête de Sohalia.
Quelque chose n'allait pas.
Elle le sentait dans l'air, comme une tension invisible qui enveloppait le navire entier.
Quelques heures plus tard, le Moby Dick jeta l'ancre près d'une île verdoyante. Des palmiers bordaient une plage de sable blanc, et au loin, on apercevait les toits d'un village.
Un géant attendait sur le pont principal.
Barbe Blanche.
Le capitaine.
Sohalia l'avait aperçu de loin durant ces derniers jours, mais ne l'avait jamais approché. Il était immense, imposant, avec une barbe blanche qui lui donnait son nom et un regard perçant qui semblait voir au fond des âmes.
Thatch la tenait par la main quand ils débarquèrent. Ils marchèrent en silence à travers le village, suivis par Marco et plusieurs autres membres de l'équipage. Les villageois les saluaient respectueusement, s'écartant sur leur passage.
Ils arrivèrent devant une maison plus grande que les autres. Le maire les attendait — un homme âgé aux cheveux gris, au visage buriné par le soleil et les années.
Les adultes parlèrent longuement. Sohalia ne comprenait pas tout, mais elle saisissait l'essentiel. Des mots comme "sécurité", "éducation", "avenir" revenaient sans cesse.
Puis le maire prononça les mots terribles, ceux qui firent basculer son monde :
— Pour une enfant, vivre sur un navire de pirates, ce n'est pas conseillé. Même avec des pirates aussi honorables que vous. Elle mérite une vie stable, une éducation, un foyer.
Non.
Non, non, non.
Ils allaient la laisser ici.
L'abandonner.
Comme tout le monde l'abandonnait.
— NON ! hurla Sohalia en reculant brusquement.
Les larmes jaillirent, brûlantes, incontrôlables. Elle tira sur la main de Thatch, mais il ne bougea pas.
— Sohalia, écoute… commença-t-il d'une voix douce.
Mais elle ne voulait pas écouter. Elle ne voulait rien entendre.
Elle arracha sa main de la sienne et courut.
Elle courut sans regarder derrière elle, ses petites jambes la portant aussi vite qu'elles le pouvaient. Elle entendit Thatch crier son nom, mais elle ne s'arrêta pas.
Le village défilait dans un brouillard de larmes. Elle trébucha sur une racine, se releva, continua à courir. Ses poumons brûlaient, son cœur battait si fort qu'il menaçait d'exploser.
Elle ne vit pas le rebord.
Un instant, le sol était là. L'instant d'après, il n'y était plus.
Elle bascula dans le vide.
La chute sembla durer une éternité. Le vent sifflait à ses oreilles. Puis vint l'impact — brutal, violent. La douleur explosa dans tout son corps quand elle percuta le sol en contrebas.
Elle voulut crier, mais aucun son ne sortit.
Tout était sombre. Froid.
La forêt l'enveloppait, dense et menaçante. Des arbres immenses se dressaient au-dessus d'elle, leurs branches formant un plafond végétal qui bloquait la lumière du soleil.
Sohalia tenta de se relever, mais une douleur lancinante lui traversa la jambe. Elle retomba avec un gémissement étouffé.
— THATCH ! cria-t-elle d'une voix tremblante. MARCO !
Seul le silence lui répondit.
Puis elle l'entendit.
Un grondement sourd. Menaçant.
Elle tourna lentement la tête.
Un jaguar se tenait à quelques mètres, ses yeux dorés fixés sur elle. Ses muscles roulaient sous sa fourrure tachetée tandis qu'il s'approchait lentement, méthodiquement.
Sohalia voulut reculer, mais son corps refusait de bouger. La terreur la paralysait complètement.
Le jaguar se ramassa sur lui-même, prêt à bondir.
Puis le monde s'embrasa.
Des flammes bleues — magnifiques, irréelles — s'abattirent entre elle et le prédateur. Le jaguar recula avec un cri de surprise, puis s'enfuit dans les profondeurs de la forêt.
Une silhouette atterrit devant elle dans un bruissement d'ailes.
Marco.
— Ça va aller, dit-il simplement en se penchant vers elle.
Mais avant qu'il ne puisse la toucher, une autre voix résonna :
— Sohalia !
Thatch jaillit d'entre les arbres, le visage décomposé par l'inquiétude. Il se laissa tomber à genoux près d'elle, ses mains tremblantes inspectant rapidement ses blessures.
— Par tous les diables, tu nous as fait une de ces peurs ! Tu es blessée ? Où as-tu mal ?
Les larmes revinrent, plus fortes que jamais.
— Ne… ne me laissez pas… sanglota-t-elle. S'il vous plaît… ne me laissez pas ici…
Thatch la souleva délicatement dans ses bras, faisant attention à sa jambe meurtrie.
— On rentre, dit-il d'une voix ferme en croisant le regard de Marco. On rentre sur le bateau.
De retour à l'infirmerie, Sohalia resta silencieuse pendant que Marco soignait ses blessures. Elle avait une cheville foulée, quelques égratignures, et un bleu impressionnant sur le bras, mais rien de grave.
Thatch ne la quitta pas un instant.
Puis la porte s'ouvrit.
Barbe Blanche entra, sa présence imposante remplissant la pièce entière. Sohalia se recroquevilla instinctivement contre Thatch.
Le géant s'approcha lentement, puis s'accroupit — autant qu'un homme de sa taille le pouvait — pour être à sa hauteur.
Son regard était doux. Compréhensif.
— Tu as eu très peur, n'est-ce pas ? dit-il d'une voix grave mais étonnamment douce.
Sohalia hocha la tête, incapable de parler.
— J'ai eu tort, continua-t-il. J'ai pensé que tu serais plus heureuse dans un village, avec d'autres enfants, dans une maison. Mais je comprends maintenant. Ce n'est pas un village que tu cherches.
Il tendit une main immense — une main qui aurait pu la broyer sans effort, mais qui se posa avec une infinie délicatesse sur sa tête.
— C'est une famille.
Les larmes recommencèrent à couler, mais cette fois, c'était différent. Ce n'était plus de la terreur. C'était du soulagement.
— Tu vas rester avec nous, déclara Barbe Blanche avec un sourire bienveillant. Si c'est ce que tu veux vraiment.
— Oui, murmura-t-elle. Oui, s'il vous plaît.
— Alors c'est décidé. Le sourire du capitaine s'élargit. Bienvenue dans notre famille, Sohalia.
Les jours qui suivirent furent différents.
Sohalia ne restait plus cloîtrée dans l'infirmerie. Elle explorait le navire, découvrait ses recoins secrets, apprenait les noms de tous les membres de l'équipage. Thatch lui apprenait à nouer des nœuds marins. Marco lui montrait comment identifier les étoiles.
Elle riait. Elle jouait.
Elle vivait.
Un soir, alors qu'elle était assise avec Thatch sur le pont, dégustant une nouvelle mousse au chocolat que le cuisinier avait préparée spécialement pour elle, elle remarqua que son bracelet brillait doucement à son poignet.
Les six breloques tintèrent doucement dans la brise marine.
Elle ne savait toujours pas d'où venait ce bracelet. Mais maintenant, cela n'avait plus d'importance.
Cette nuit-là, alors qu'elle s'endormait dans son nouveau hamac, entourée par les ronflements rassurants de l'équipage et le bercement régulier des vagues, elle entendit une voix.
Une voix douce, familière, qui semblait venir de très loin.
« Nous sommes fiers de toi, mon cœur. »
Maman.
Sohalia sourit dans son sommeil, serrant le bracelet contre son cœur.
Et pour la première fois depuis aussi longtemps qu'elle pouvait se souvenir, elle se sentit complète.
Elle était à sa place.
Elle était chez elle.
RÉÉCRIT : 27/12/2025