The New Era : Échos du Passé

Chapitre 1 : HS-1 : Premiers Jours sur le Moby Dick

4808 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 27/12/2025 22:40

Moby Dick. Année 1505. Infirmerie.


Le martèlement de bottes sur le plancher arracha Sohalia à l'hébétude qui l'enveloppait depuis son réveil. Des voix graves résonnèrent dans le couloir, se rapprochant inexorablement.

La terreur la saisit.

Elle ne se souvenait pas comment elle était arrivée dans cette pièce étrange aux murs blancs. Un instant, elle gisait sous des décombres fumants. L'instant suivant, elle ouvrait les yeux dans ce lit aux barreaux de fer.

Où était-elle ?

Qui étaient ces personnes qui approchaient ?

Un frisson violent la parcourut. Sans réfléchir, son petit corps se glissa sous le lit, se recroquevillant dans l'ombre protectrice. À cinq ans, elle était assez menue pour disparaître complètement dans cet espace confiné.

L'odeur la frappa aussitôt. Âcre, piquante, brûlante. Des relents d'alcool médical mêlés à quelque chose de métallique qu'elle ne parvenait à identifier. Son nez la démangeait furieusement, menaçant de la trahir par un éternuement intempestif.

Elle plaqua une main sur sa bouche, retenant son souffle.

Les pas se rapprochèrent. Plus forts. Plus menaçants.

Clic.

Un léger tintement métallique brisa le silence. Sohalia sursauta violemment, son crâne heurtant une latte du sommier. Elle se figea, pétrifiée.

Le son provenait d'elle.

Son regard glissa vers son poignet droit. Un bracelet argenté y brillait faiblement dans la pénombre, six breloques se balançant doucement au bout de leur chaînette. Elle ne se souvenait pas de l'avoir mis. Ne se souvenait pas de l'avoir reçu.

En fait, elle ne se souvenait de rien.

Ses doigts se refermèrent instinctivement sur l'une des breloques – une petite étoile à cinq branches. Le métal était tiède contre sa paume, étrangement réconfortant.

La porte s'ouvrit à la volée, claquant contre le mur avec un fracas qui la fit sursauter une nouvelle fois. Des bottes entrèrent dans son champ de vision. Puis d'autres. Combien étaient-ils ?

« Elle est peut-être retournée en ville ? » suggéra une voix d'homme.

« Impossible. Personne n'est sorti du navire. » Une autre voix, plus grave. « Elle doit être quelque part à bord. »

Les bottes se mirent à arpenter la pièce. Sohalia retint sa respiration, son cœur battant si fort qu'elle était certaine qu'ils l'entendraient.

Les pas s'arrêtèrent.

Puis repartirent.

La porte se referma.

Le soulagement qui déferla sur elle fut si intense qu'elle faillit sangloter. Mais le picotement dans son nez devint insoutenable. Elle tenta de l'ignorer, de se concentrer sur autre chose, mais c'était peine perdue.

L'éternuement explosa, discret mais audible dans le silence de l'infirmerie.

Sohalia se figea, tous ses muscles tendus, attendant l'inévitable.

Rien.

Les secondes s'égrenèrent. Puis les minutes.

Personne ne revenait.

Elle commençait tout juste à respirer normalement lorsque la porte se rouvrit dans un fracas assourdissant.

Cette fois, l'homme ne se contenta pas de regarder autour de lui. Il se mit à genoux et scruta méthodiquement sous chaque lit.

Sohalia le vit approcher, lit après lit, jusqu'à ce qu'enfin son visage apparût dans son champ de vision.

Un large sourire illumina ses traits.

« Eh bien ! Tu étais drôlement bien cachée ! J'ai mis du temps à te trouver. »

Il glissa une main sous le lit, paume ouverte – invitation silencieuse.

Sohalia se recroquevilla davantage contre le mur.

« Tu ne veux pas sortir de là pour qu'on puisse faire connaissance ? » Sa voix était douce, patiente. « Tu ne veux pas venir voir l'océan ? Ou manger quelque chose ? Je suis sûr que tu as faim. »

Elle l'observa longuement, jaugeant chaque détail de son visage. Des cheveux bruns coiffés en une étrange banane. Une barbiche noire. Un foulard jaune vif autour du cou. Et une cicatrice – longue, profonde – près de son œil gauche.

La cicatrice la fit reculer instinctivement.

« Hé, » dit-il doucement, remarquant sa réaction. « Personne ne te fera de mal ici. Promis. »

Sohalia hésita. Quelque chose dans ses yeux noirs – une gentillesse, peut-être, ou simplement de la patience – la poussa à esquisser un pas vers lui.

Puis elle se figea à nouveau.

L'homme sourit davantage et tendit le bras vers un meuble à côté de lui. Lorsqu'il se retourna, il tenait un bol dans les mains.

L'odeur l'atteignit immédiatement.

Chocolat.

Ses yeux s'écarquillèrent malgré elle, pétillant d'envie. L'homme rit doucement.

« Je t'en ai gardé un peu. Le cuisinier a fait cette mousse tout à l'heure en pensant que tu apprécierais. » Il brandissait une cuillère. « Mais si tu continues à hésiter, tu vas laisser passer ta chance d'y goûter. Parce que moi, elle me tente bien, cette mousse au chocolat... »

Il planta ostensiblement la cuillère dans la mousse onctueuse.

Ce fut le déclic.

Sohalia rampa hors de sa cachette – non pas du côté où se tenait l'homme, mais de l'autre côté du lit, gardant prudemment ses distances. Un bon mètre les séparait lorsqu'elle se redressa enfin.

Elle tendit ses petites mains vers le bol.

Il le lui donna sans hésiter, son sourire s'élargissant.

Sohalia se réfugia aussitôt dans un coin de la pièce, serrant le bol contre sa poitrine comme un trésor précieux. Sous le regard bienveillant de l'homme, elle saisit maladroitement la cuillère et la porta à sa bouche.

Le chocolat explosa sur ses papilles.

C'était... divin.

Elle enfourna une autre bouchée, puis une autre, se barbouillant généreusement le visage.

L'homme ne put retenir un éclat de rire. Il se leva, attrapa une boîte de mouchoirs, et s'approcha doucement pour nettoyer son visage.

À peine avait-il fini qu'elle engloutissait une nouvelle cuillerée, se remettant du chocolat partout.

Lorsque le bol fut vide, il essuya à nouveau son visage avec une patience infinie.

« Alors ? » demanda-t-il en jetant les mouchoirs usagés dans une poubelle proche. « Elle était bonne, la mousse ? Notre cuisinier aime bien avoir des avis sur son travail. »

Sohalia le dévisagea un long moment sans répondre.

Puis, finalement, elle hocha vigoureusement la tête.

Il sourit.

« Encore, » lâcha-t-elle soudain, tendant le bol vide.

L'hilarité le secoua.


Quelques jours s'écoulèrent dans une sorte de brouillard.

Sohalia demeurait dans l'infirmerie, ne sortant que rarement. L'homme au foulard jaune – Thatch, avait-elle fini par apprendre – venait la voir plusieurs fois par jour. Il lui apportait de la nourriture, lui racontait des histoires qu'elle ne comprenait qu'à moitié, lui parlait d'un équipage de pirates et d'un océan sans limites.

Pirates.

Le mot aurait dû l'effrayer. Mais étrangement, il ne le faisait pas.

Thatch était gentil. Patient. Il ne la forçait jamais à parler, acceptant ses silences avec une sérénité désarmante.

Mais la nuit...

La nuit, c'était différent.

Les flammes.

Toujours les flammes.

Elles léchaient les murs de bois, dévoraient tout sur leur passage. Des cris résonnaient – terrifiés, agonisants. Une main qui tenait la sienne. Une main chaude, rassurante.

Puis elle lâchait prise.

« Maman ? »

Mais maman ne répondait pas. Maman ne répondrait plus jamais.

Le rouge. Partout le rouge. Par terre, sur les murs, sur ses petites mains.

Ce n'était pas de la peinture.

« NON ! »

Sohalia se réveilla en hurlant, le corps secoué de sanglots violents.

La porte de l'infirmerie s'ouvrit presque immédiatement. Thatch apparut, les cheveux en bataille, visiblement tiré du sommeil.

« Hé, hé, c'est bon, » murmura-t-il en s'agenouillant près d'elle. « Ce n'était qu'un cauchemar. Tu es en sécurité maintenant. »

Elle se jeta contre lui, s'accrochant à son foulard jaune comme à une bouée de sauvetage.

Il la serra doucement, la berçant en silence jusqu'à ce que ses sanglots se transforment en hoquets, puis en silence.

« Les flammes, » murmura-t-elle contre son épaule. « Il y avait des flammes partout. »

« Je sais. » Sa voix était infiniment douce. « Mais elles sont parties maintenant. Et elles ne reviendront pas. »

Comment pouvait-il en être si sûr ?

Mais Sohalia ne posa pas la question. Elle se contenta de s'accrocher à lui, respirant l'odeur rassurante de son foulard – un mélange de sel marin et de quelque chose qu'elle ne parvenait à identifier.

Cette nuit-là, Thatch resta.

Et pour la première fois depuis son premier réveil, Sohalia dormit sans cauchemars.


Au matin du cinquième jour, Sohalia se réveilla avant que quiconque ne vînt la chercher.

C'était la première fois.

Elle se glissa hors du lit, attrapa ses vêtements pliés sur une chaise, et s'habilla tant bien que mal. Les boutons lui donnèrent du fil à retordre, mais elle persévéra avec une détermination farouche.

Elle voulait faire comme les grands.

Traînant une chaise jusqu'à l'évier, elle grimpa dessus avec difficulté et ouvrit le robinet. L'eau froide la fit frissonner, mais elle se lava consciencieusement le visage.

Puis elle attrapa la brosse à cheveux posée sur l'étagère et tenta de démêler ses boucles blondes emmêlées.

Le résultat était... discutable. Mais c'était mieux que rien.

Fière d'elle, elle sortit de l'infirmerie.

Le couloir était désert. Ses pieds nus ne faisaient aucun bruit sur le plancher de bois. Elle avança lentement, découvrant le navire pour la première fois.

Les murs étaient faits de planches épaisses, soigneusement assemblées. Des lanternes pendaient à intervalles réguliers, projetant une lumière dorée. L'air sentait le bois, le sel, et quelque chose d'indéfinissable – peut-être l'aventure elle-même.

Elle croisa plusieurs hommes de l'équipage. Tous la saluèrent avec des sourires éclatants, certains en lui ébouriffant affectueusement les cheveux.

Elle leur répondit par de timides gestes de la main, trop intimidée pour parler.

Thatch. Il fallait qu'elle trouve Thatch.

« THATCH ! » cria-t-elle soudain, sa petite voix résonnant dans le couloir.

Des rires s'élevèrent autour d'elle, mais ils n'étaient pas moqueurs. Plutôt... attendris.

« MARCO ! »

Elle continua ainsi, appelant les deux noms qu'elle connaissait, jusqu'à ce qu'enfin, elle les aperçût.

Ils se tenaient à l'arrière du navire, appuyés contre le bastingage, plongés dans une conversation apparemment sérieuse.

Sohalia fonça vers eux aussi vite que ses petites jambes le lui permettaient et s'accrocha au pantalon de Thatch, tirant dessus pour attirer son attention.

Il baissa les yeux et son visage s'illumina.

« Sohalia ! Tu es déjà réveillée ? »

Il la souleva dans ses bras sans attendre de réponse, échangeant un regard avec Marco qu'elle ne comprit pas.

« Viens, » dit-il. « Allons manger. »

Il l'emmena dans la cuisine – une salle immense remplie d'odeurs alléchantes. Des tables longues s'alignaient, déjà occupées par des dizaines de pirates qui engloutissaient leur petit-déjeuner.

Thatch l'installa sur un banc et s'assit à côté d'elle.

Puis... silence.

Sohalia fronça les sourcils. D'habitude, Thatch parlait. Tout le temps. Il lui racontait des histoires, lui posait des questions, riait pour un rien.

Mais ce matin, il demeurait silencieux, perdu dans ses pensées, picorant distraitement son assiette.

Quelque chose n'allait pas.

Elle le dévisagea longuement entre deux bouchées, mais il ne sembla rien remarquer.

Son estomac se noua.

Allait-il la renvoyer ?

La journée s'écoula lentement, ponctuée d'une inquiétude grandissante.

Thatch l'emmena dans la bibliothèque – une pièce merveilleuse emplie de livres du sol au plafond. Sohalia en avait le souffle coupé.

Elle se mit aussitôt à explorer, tirant livre après livre des étagères, les ouvrant, les refermant, en commençant un autre avant même d'avoir fini le précédent.

Un homme qu'elle ne connaissait pas entra – grande moustache noire, chapeau haut-de-forme immaculé. Il échangea quelques mots à voix basse avec Thatch, puis repartit.

Thatch soupira.

Sohalia leva les yeux de son livre, alarmée par ce son.

Mais il lui sourit – un sourire qui n'atteignait pas tout à fait ses yeux – et se mit à ranger les livres qu'elle avait éparpillés partout. Elle l'observa un moment, puis l'imita maladroitement, empilant les ouvrages dans ses petits bras.

Une fois la bibliothèque remise en ordre, ils sortirent.

Et Sohalia s'immobilisa net.

Le navire était à quai.

Une île s'étendait devant eux – verdoyante, mystérieuse, magnifique.

Ses yeux s'écarquillèrent.

Marco apparut à ses côtés et glissa un petit sac sur ses frêles épaules. Elle l'interrogea du regard, mais il se contenta de sourire avant de s'éloigner.

Thatch la souleva dans ses bras et descendit la passerelle.

Sohalia se tortilla dans tous les sens, essayant de tout voir à la fois. Les couleurs, les odeurs, les sons – tout était nouveau, fascinant, terrifiant.

C'est alors qu'elle le vit.

Un homme.

Non.

Un géant.

Il devait faire au moins six mètres de haut, peut-être plus. Ses épaules étaient larges comme une maison. Dans l'une de ses mains massives, il tenait une épée plus grande que Sohalia elle-même.

Sa bouche s'ouvrit sous le choc.

Elle tourna la tête vers Thatch, les yeux ronds comme des soucoupes.

Est-ce que... est-ce que c'était lui ?

Thatch hocha la tête, confirmant sa question silencieuse.

Le capitaine. Barbe Blanche.

« Voilà donc la fameuse fillette, » déclara le géant, sa voix résonnant comme le tonnerre.

Sohalia se recroquevilla instinctivement contre l'épaule de Thatch.

« Sohalia, » continua Barbe Blanche en lui adressant un sourire. « Est-ce que tout est prêt ? » demanda-t-il à Marco qui se tenait près de lui.

« Oui, tout est prêt. »

Prêt pour quoi ?

Sohalia assista à la scène sans comprendre. Plusieurs groupes d'hommes se mirent en marche, s'enfonçant dans l'île. Thatch les suivit en silence.

Elle continua de s'agiter, ne voulant rien rater du paysage extraordinaire qui se déployait autour d'elle. Des arbres immenses aux feuilles d'un vert éclatant. Des fleurs aux couleurs qu'elle n'avait jamais vues. Et surtout – surtout – les habitants.

Ils portaient tous des plumes dans les cheveux.

« Joli, » murmura-t-elle en pointant du doigt une plume particulièrement éclatante – rouge et dorée.

Les hommes autour d'elle sourirent.

Ils arrivèrent dans un petit village niché au cœur de la forêt. Un homme âgé les attendait à l'entrée – cheveux blancs, dos légèrement voûté, mais regard perçant.

Thatch la posa au sol et prit sa main pour l'entraîner vers Barbe Blanche, Marco et le vieil homme.

Ce dernier la détailla avec une attention presque dérangeante.

« Bonjour, jeune fille. Je suis le maire du village, Monsieur Tig. »

Il tendit la main vers elle.

Sohalia se cacha immédiatement derrière Thatch.

« Elle ne se souvient de rien, » expliqua rapidement Barbe Blanche en jetant un regard à Sohalia. « Et elle est un peu sauvage. Mais elle est calme. »

« Je vois ça, » répondit le maire avec un sourire compréhensif.

Puis Barbe Blanche prononça les mots qui firent s'effondrer le monde de Sohalia :

« Pour une enfant, vivre sur un navire de pirates, ce n'est pas conseillé. »

Non.

Non, non, non.

Elle ne comprenait pas tout ce que disait le géant au vieil homme, mais elle comprenait assez.

Ils allaient la laisser ici.

Elle fronça les sourcils et leva les yeux vers Thatch, cherchant une explication, une réassurance, n'importe quoi.

Il soupira et s'agenouilla devant elle, plongeant ses yeux noirs dans les siens.

« Tu vas vivre ici, » dit-il doucement. « Avec les gens qui portent de jolies plumes dans les cheveux. Ils sont très gentils. Ils s'occuperont bien de toi. »

« Pourquoi ? »

« Pourquoi quoi ? »

« Pourquoi je ne peux pas vivre avec toi ? »

« Parce que c'est dangereux. »

« Pas vrai ! » s'écria-t-elle en secouant vigoureusement la tête, rejetant sans hésitation l'argument qu'il lui fournissait.

« Sohalia, » intervint Marco d'une voix calme. « Tu ne peux pas vivre avec nous parce que nous ne sommes pas des gentils. Nous sommes des pirates. Si tu restes avec nous, tu seras aussi une pirate. »

« Mais vous êtes de gentils pirates ! » protesta-t-elle avec véhémence. « Et moi aussi, je veux être une pirate ! »

Thatch gémit et s'assit carrément sur le sol.

« Je t'avais dit que ça serait compliqué de lui faire comprendre. Elle est têtue. Et encore, le mot est faible. »

Sohalia observa son visage déconfit et se sentit soudain coupable. Elle s'approcha de lui et tapota maladroitement son bras, tentant de le réconforter.

Marco sourit, visiblement amusé par la scène.

Il se retourna vers Barbe Blanche et ils échangèrent un long regard silencieux.

Le capitaine contempla la fillette qui s'efforçait de consoler Thatch avec toute la maladresse de ses cinq ans.

Puis il appela Marco et ils s'éloignèrent pour discuter.

Lorsque le commandant de la première division revint, il prit Sohalia dans ses bras – la première fois qu'il le faisait – et aida Thatch à se relever.

« Père va discuter avec le maire, » annonça-t-il à l'assemblée. Les murmures s'élevèrent immédiatement, les hommes se répartissant diverses tâches. « Il nous a chargé de faire les provisions. Et pendant ce temps, on va faire visiter le village à Sohalia pendant qu'il cherche une solution. »

« UNE SOLUTION ! » hurla joyeusement Sohalia, faisant sursauter la moitié de l'équipage.

« Elle n'a pas l'air d'aimer le maire, » constata Thatch.

« J'ai remarqué. Père aussi. » Marco la regarda tendre les bras vers le brun. « Elle semble t'apprécier. »

« Je t'avais dit qu'elle était tombée sous mon charme, » rit Thatch en la récupérant. « Mais elle t'adore aussi, parce que tu lui lis des tas de livres. »

Marco ne répondit rien, mais un sourire flotta sur ses lèvres.

Ils commencèrent à déambuler dans les rues du village. Sohalia pointait du doigt absolument tout ce qui attirait son attention – ce qui arrivait très, très souvent.

Une plume rouge et blanche particulièrement magnifique capta son regard.

« Joli ! » s'exclama-t-elle.

Marco la prit et la glissa délicatement dans ses cheveux blonds.

Elle lui offrit un sourire éclatant qui illumina son petit visage.

Ils continuèrent leur exploration, s'arrêtant à chaque fois que quelque chose fascinait Sohalia. Des étoffes colorées. Des fruits aux formes étranges. Un chat tigré qui ronronnait au soleil.

Le temps passa sans qu'ils s'en rendent compte.

Lorsqu'ils rejoignirent enfin les autres membres de l'équipage, toutes les provisions avaient été achetées et chargées.

Barbe Blanche était assis avec le maire, tous deux buvant du saké et discutant avec animation.

Le capitaine leur fit signe d'approcher.

Thatch posa Sohalia au sol et la poussa gentiment vers les deux hommes.

Elle hésita, puis avança à pas lents, gardant prudemment ses distances avec le maire.

Barbe Blanche tendit sa main massive vers elle – invitation silencieuse à se rapprocher.

Elle obéit, fascinée malgré elle par cet homme immense.

« Sohalia, » commença-t-il de sa voix de tonnerre. « Il faut que tu comprennes que la place d'une enfant, ce n'est pas sur un navire pirate. Être sur un bateau pirate, ce n'est pas comme être en croisière. Il faut travailler dur et se battre pour survivre. Ta place n'est pas là-bas. Elle est ici. Tu seras en sécurité dans ce village. »

« Pas vrai ! » protesta-t-elle immédiatement, secouant vigoureusement la tête.

Elle reprit avant que Barbe Blanche n'eût le temps de l'interrompre :

« Je devrais être avec papa et maman ! Mais je me souviens plus où ils sont ! »

« Sohalia... » commença Marco.

« Je veux être avec Thatch ! » cria-t-elle, les larmes commençant à couler. « Je veux rester sur le grand et beau bateau et manger des mousses au chocolat ! Pas avec le vieux monsieur ! »

« Sohalia, » tenta Thatch.

« NON ! Je ne veux pas être seule ici ! »

Les sanglots la secouèrent tout entière.

Terrifiée à l'idée qu'ils la forcent à rester, elle s'enfuit en courant, se précipitant dans la forêt sans regarder où elle allait.

Derrière elle, elle entendit vaguement des voix l'appeler.

Mais elle ne s'arrêta pas.

Elle ne voulait pas rester ici. Elle ne voulait pas être seule. Elle voulait Thatch et Marco et le grand bateau qui ressemblait à une baleine.

Et si elle ne pouvait pas les avoir...

Alors elle voulait ses parents.

Mais comment pouvait-elle les retrouver alors qu'elle ne se souvenait plus de leurs visages ? De leurs voix ? De leurs noms ? Pourquoi avait-elle tout oublié ? Pourquoi, lorsqu'elle avait ouvert les yeux, elle s'était retrouvée sous des planches de bois ? Pourquoi tout ce dont elle se souvenait, c'était des flammes léchant et détruisant des maisons, et des flaques de sang sur le sol ? Pourquoi ses parents n'étaient-ils pas à côté d'elle à son réveil ?

Aveuglée par les larmes et la peine, elle ne fit pas attention où elle courait. Ses pieds se prirent dans les racines d'un arbre. Elle bascula en avant avec un cri, roulant, roulant, tentant désespérément d'attraper quelque chose – des branches, des racines, des cailloux – mais rien n'arrêtait sa chute. La peau de ses mains se déchira. Sa robe se lacéra. Sa dégringolade s'arrêta finalement au fond d'un fossé rempli de feuilles mortes.

Étourdie, elle mit plusieurs secondes à reprendre ses esprits. Puis elle tenta de se relever. Une douleur fulgurante explosa dans sa cheville gauche. Elle s'effondra à nouveau avec un cri.

Non. Non, non, non.

Elle essaya encore. Et encore. Mais chaque tentative se soldait par le même résultat – une douleur insoutenable et une chute.

Les larmes redoublèrent. Elle était perdue. Blessée. Seule. Le paysage autour d'elle ne ressemblait à rien de ce qu'elle avait vu durant la promenade. Même si elle trouvait un moyen de marcher, elle ne saurait pas où aller.

Paniquée, elle se mit à hurler :

« THATCH ! MARCO ! »

Sa voix se brisa sur leurs noms.

« S'IL VOUS PLAÎT ! JE SUIS LÀ ! »

Soudain, une ombre bondit devant elle.

Sohalia poussa un nouveau cri – de terreur, cette fois.

Un jaguar.

Noir comme la nuit, à l'exception de taches légèrement plus claires sur son pelage lustré. Ses yeux jaunes la fixaient avec une intensité prédatrice.

Elle ne bougea pas. Ne respirait même plus. Fascinée. Terrifiée.

Le jaguar ronronna – un son grave, vibrant, menaçant.

Puis ses muscles se tendirent.

Il allait bondir.

Sohalia ferma les yeux en hurlant.

Mais la mort ne vint pas.

À la place, une explosion de lumière bleue illumina la forêt. Des flammes – mais pas comme celles de ses cauchemars. Celles-ci étaient froides, apaisantes, magnifiques.

Sohalia rouvrit prudemment les yeux.

Marco se tenait devant elle, ses bras transformés en ailes de feu bleu. Le jaguar gisait à quelques mètres, assommé mais vivant, sa poitrine se soulevant régulièrement.

« Sohalia ! »

Thatch apparut, dévalant la pente avec une agilité surprenante pour sa taille. Il la rejoignit en quelques secondes et la souleva délicatement dans ses bras, examinant ses blessures avec inquiétude.

« Tu es blessée. »

« Ma... ma cheville, » murmura-t-elle entre deux sanglots.

« Je sais. On va s'occuper de ça. »

Marco s'approcha, ses flammes disparaissant progressivement pour révéler ses bras normaux.

« Le jaguar ? » demanda Sohalia d'une petite voix.

« Juste assommé. » Marco sourit. « C'était une mère. Ses petits ne devaient pas être loin. C'est pour ça qu'elle t'a attaquée. »

« Elle est... elle est morte ? »

« Non. Elle aura juste un bon mal de crâne à son réveil. »

Sohalia poussa un soupir de soulagement. Elle n'aurait pas supporté que le jaguar meure à cause d'elle. Et les bébés jaguars auraient été seuls.

Thatch se mit en marche, la berçant doucement contre lui.

Le rythme de ses pas, combiné à l'épuisement émotionnel et physique, commença à l'endormir malgré elle.

Ses paupières se firent lourdes.

Mais une peur soudaine la fit se redresser vivement.

« On va où ? »

Thatch échangea un regard avec Marco.

« On rentre. »

« Où ça ? » insista-t-elle, refusant de se laisser bercer par des réponses vagues.

« Sur le bateau, » répondit Marco avec un sourire rassurant.

Le soulagement qui déferla sur Sohalia fut si intense qu'elle faillit pleurer à nouveau.

Le bateau. Ils rentraient sur le bateau. Elle ne resterait pas au village. Elle pourrait à nouveau manger des mousses au chocolat. Écouter Thatch lui raconter des histoires. Lire des livres avec Marco.

Elle nicha sa tête dans le creux de l'épaule de Thatch, respirant l'odeur familière de son foulard jaune.

Ici, elle était en sécurité.

Ici, elle était chez elle.

Ses paupières se fermèrent.

Et cette fois, elle se laissa glisser dans le sommeil.


Lorsque Sohalia rouvrit les yeux, elle était de retour dans l'infirmerie.

Sa cheville était bandée. Ses mains également. Quelqu'un avait nettoyé et soigné toutes ses égratignures.

Elle tenta de s'asseoir, mais une vague de vertige la força à se rallonger.

La porte s'ouvrit.

Barbe Blanche entra – ou plutôt, essaya d'entrer. Il dut se baisser considérablement pour passer le chambranle.

Sohalia se recroquevilla instinctivement dans son lit.

Le géant s'agenouilla près d'elle. Même ainsi, il la dépassait largement. Mais quelque chose dans ses yeux – une douceur inattendue – l'empêcha de se cacher sous les couvertures.

« Ma fille, » dit-il de sa voix de tonnerre qui semblait faire trembler les murs.

Elle ne répondit pas, se contentant de le dévisager avec de grands yeux.

« J'ai beaucoup réfléchi, » continua-t-il. « Thatch et Marco m'ont fait comprendre que tu ne voulais pas rester au village. »

Elle hocha vigoureusement la tête.

« Et ils m'ont également fait comprendre que tu les aimais beaucoup. »

Nouveau hochement de tête.

« Alors voilà ce que j'ai décidé. » Il marqua une pause. « Tu vas rester avec nous. Sur le Moby Dick. Mais tu devras suivre les règles. Obéir aux commandants. Et quand tu seras plus grande, travailler dur. »

Les yeux de Sohalia s'écarquillèrent.

« Vraiment ? »

« Vraiment. » Un sourire – petit mais sincère – apparut sur son visage balafré. « Bienvenue dans notre famille, Sohalia. »

Elle n'eut même pas le temps de répondre.

La porte s'ouvrit à nouveau et Thatch entra en trombe, suivi de Marco.

« Pops ! Tu lui as dit ? » s'exclama le brun.

« Je viens de le faire. »

Thatch se précipita vers le lit et souleva Sohalia dans ses bras – doucement, pour ne pas blesser sa cheville.

« Tu as entendu ? Tu restes avec nous ! »

« Oui ! » Elle riait et pleurait en même temps.

Marco s'approcha et posa une main sur sa tête.

« Bienvenue à bord, petite Lia. »

Petite Lia.

C'était la première fois qu'il l'appelait ainsi.

Elle sourit à travers ses larmes.

Barbe Blanche se leva – sa tête touchant presque le plafond – et se dirigea vers la porte.

Avant de sortir, il se retourna une dernière fois.

« Thatch. Marco. Prenez soin d'elle. »

« Toujours, Père. »

Lorsque le capitaine fut parti, Thatch s'assit sur le lit, gardant Sohalia sur ses genoux. Marco s'installa à côté d'eux.

« Ça veut dire que je suis vraiment une pirate maintenant ? » demanda-t-elle avec excitation.

« Pas encore, » rit Thatch. « Il faut que tu grandisses d'abord. Mais un jour, oui. Tu seras une vraie pirate. »

« Et je pourrai me battre ? »

« Si tu t'entraînes dur. »

« Et avoir une épée ? »

« Peut-être, » intervint Marco. « Mais d'abord, il faut que cette cheville guérisse. »

Sohalia baissa les yeux vers son pied bandé et grimaça.

« Ça fait mal. »

« Je sais. » Thatch resserra son étreinte. « Mais tu sais quoi ? Les pirates ne pleurent pas pour un petit bobo. »

« Même pas un tout petit peu ? »

« Bon, d'accord. Un tout petit peu. Mais après, on est courageux. »

Elle réfléchit un instant.

« D'accord. Je serai courageuse. »

« C'est ma fille, » sourit Thatch.

Marco se leva.

« Je vais chercher de la mousse au chocolat. Je crois que quelqu'un la mérite. »

« MOI ! » hurla joyeusement Sohalia, faisant rire les deux commandants.

Lorsque Marco revint avec un énorme bol de mousse, Sohalia l'engloutit avec un enthousiasme qui fit exploser de rire Thatch.

Elle se barbouilla à nouveau le visage de chocolat.

Et cette fois, elle s'en fichait complètement.

Elle était chez elle.

Avec sa nouvelle famille.

Pas de cauchemars. Pas de cris. Pas de flammes dévorant tout sur leur passage.

Juste le doux balancement du navire sur les vagues.

Juste la certitude d'être en sécurité.

Thatch s'était endormi sur une chaise près de son lit, ronflant doucement. Marco avait laissé un livre ouvert sur la table de chevet – une histoire de pirates et de trésors.

Sohalia ferma les yeux, une main serrant son bracelet argenté.

Les six breloques tintèrent faiblement.

Quelque part dans ses rêves, elle entendit une voix – douce, familière, aimante.

« Nous sommes fiers de toi, mon cœur. »

Elle sourit dans son sommeil.

Et pour la première fois, Sohalia se sentit complète.


RÉÉCRIT : 27/12/2025

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