The New Era : Échos du Passé

Chapitre 2 : HS-2 : Souvenirs d'enfance

11234 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 29/12/2025 19:47

Note de l'auteur :

Je vous invite à lire "The New Era" jusqu'au chapitre 08, avant de lire ce hors-série.


Moby Dick. Infirmerie. Port de Las Camp. Présent.

Dans l'obscurité de l'infirmerie, Sohalia ne trouvait pas le sommeil.

Ce n'était pas à cause de ses côtes fêlées, bien que chaque respiration lui rappelait douloureusement les événements du temple. Ce n'était pas non plus à cause du bandage serré autour de sa tête, ni même de l'inquiétude sourde qui pulsait dans sa poitrine concernant la Sphère Éternelle et la course qui les attendait.

Non.

C'était à cause des souvenirs.

Ils remontaient à la surface aux moments les plus inattendus, comme des bulles d'air échappées des profondeurs d'un océan oublié. Des fragments de son enfance sur le Moby Dick, avant l'exil, avant l'île, avant que tout ne devienne si compliqué.

Des moments où la vie était simple. Où le plus grand de ses problèmes était de cacher une souris à Thatch. Où se faire punir par Marco était le pire qui pouvait lui arriver.

Sohalia ferma les yeux, laissant ces souvenirs l'envelopper comme une couverture chaude.

Il y en avait trois qui revenaient particulièrement souvent. Trois moments qui, malgré les années, restaient gravés dans sa mémoire avec une clarté troublante.

Elle avait six ans lors du premier.

Sept lors du deuxième.

Huit lors du dernier.

Des moments stupides, merveilleux, parfaitement insignifiants.

Des moments où Thatch était encore vivant.

Et ce soir, alors que le sommeil la fuyait et que demain l'attendait avec son cortège d'incertitudes, elle se permit de se souvenir.


Moby Dick. Quelque part en Grand Line. Il y a quinze ans.

Rēta avait disparu.

Sohalia se figea au milieu de sa cabine sens dessus dessous, le cœur battant la chamade. Des vêtements jonchaient le sol comme après une bataille textile. Les tiroirs de sa commode béaient, vides de tout contenu. Même le matelas avait été soulevé et reposait de travers sur le cadre du lit, révélant les lattes de bois en dessous.

Aucune trace de la petite souris beige.

À six ans, Sohalia commençait déjà à comprendre une vérité fondamentale de la vie en mer : quand les choses disparaissaient sur un navire pirate, c'était rarement bon signe.

Elle s'agenouilla prestement et colla sa joue contre le plancher froid, scrutant l'obscurité sous son lit avec l'intensité d'un détective. La poussière chatouilla son nez, mais elle l'ignora, trop concentrée sur sa mission.

« Rēta ? » appela-t-elle doucement, espérant. « Rēta, s'il te plaît, sors de là... »

Silence.

Seul le craquement familier du navire lui répondit, ce gémissement constant du bois qui travaillait sous l'effet des vagues.

La panique montait dans sa gorge comme une marée inexorable. Si les pirates trouvaient la souris avant elle... Elle frissonna, pas de froid mais de cette terreur sourde qui prenait les enfants quand ils réalisaient l'ampleur de leur bêtise.

Marco lui avait dit – non, ordonné – de ne pas ramener d'animaux à bord.

Thatch avait été très clair : pas de souris sur le Moby Dick.

Vista avait hoché la tête gravement, expliquant que les souris mangeaient les provisions et causaient toutes sortes de problèmes.

Et Barbe Blanche lui-même – Père, comme elle l'appelait avec adoration – avait posé une main énorme sur sa tête blonde et dit de sa voix de tonnerre : « Pas de souris, petite. C'est la règle. »

Et qu'avait-elle fait ?

Elle avait ramené Rēta à bord.

Parce que la petite souris était tellement mignonne. Parce qu'elle avait ces petits yeux noirs brillants et ces moustaches qui frémissaient. Parce qu'elle tenait dans la paume de sa main et couinait si gentiment.

Comment aurait-elle pu résister ?

Sohalia s'effondra sur son lit défait, attrapant son oreiller pour le presser contre son visage et étouffer un gémissement de frustration. Trois jours. Elle avait réussi à garder Rēta cachée pendant trois jours entiers. C'était un record, non ? Sûrement que c'était un record.

Et maintenant...

Maintenant la souris courait quelque part sur le navire, probablement en direction de la cuisine où elle allait se faire repérer en deux secondes, et Sohalia allait se faire punir d'une manière terrible et créative comme seuls les pirates savaient le faire.

Elle rejeta l'oreiller et bondit sur ses pieds, la décision prise. Il fallait retrouver Rēta. Immédiatement. Avant que quelqu'un ne la découvre.

Ses petites jambes la portèrent vers la porte de sa cabine, qu'elle ouvrit avec précaution. Le couloir était désert – la plupart des pirates étaient sur le pont, profitant du beau temps. Parfait.

Elle se glissa dehors, pieds nus pour ne faire aucun bruit, et commença sa traque.

Si j'étais une petite souris, pensa-t-elle intensément, où est-ce que j'irais ?

La réponse lui vint instantanément, si évidente qu'elle faillit se frapper le front.

La cuisine. Bien sûr. Les souris allaient toujours vers la nourriture.

Elle fit demi-tour et fila en direction des cales, là où se trouvaient les réserves de nourriture et, avec un peu de chance, Rēta.

Ses pieds nus claquaient légèrement sur le bois du pont tandis qu'elle courait, son cœur battant d'espoir et d'appréhension mêlés.

Tiens bon, Rēta. J'arrive.


La cuisine du Moby Dick était le royaume incontesté de son chef cuisinier – un homme massif au caractère aussi explosif que ses plats étaient délicieux. Mais en ce moment, à cette heure de l'après-midi, la cuisine était vide.

Du moins, c'est ce que pensait Thatch en y pénétrant, un sourire tranquille aux lèvres.

C'était une journée sublime. Le genre de journée qui donnait envie de siffloter en préparant un sandwich monumental. Le soleil brillait d'un éclat doré, réchauffant le pont sans être étouffant. Un petit vent frais venait adoucir la chaleur, faisant claquer les voiles avec satisfaction. Et le meilleur dans tout ça – le meilleur – c'était qu'il n'y avait pas de bateau ennemi en vue.

Rien.

Juste une journée tranquille où les pirates de Barbe Blanche pouvaient se reposer, boire, rire, et profiter de la vie sans se soucier de combats ou de stratégies.

Cela faisait longtemps qu'ils n'avaient pas pu savourer une journée si paisible.

Thatch sifflota gaiement en sortant les divers ingrédients nécessaires à son chef-d'œuvre culinaire du jour. Pain frais – parfait. Jambon – excellent. Fromage – magnifique. Il accumula les victuailles sur le plan de travail avec l'enthousiasme d'un artiste devant sa toile vierge.

Devait-il également préparer un goûter pour la petite pirate ?

Il s'arrêta, réfléchissant. Cela faisait un moment qu'il n'avait pas vu Sohalia. Dormait-elle ? Par une journée si magnifique, ce serait vraiment du gâchis. La gamine devrait être dehors, courant sur le pont, embêtant les autres commandants, posant mille questions comme elle adorait le faire.

Souriant à cette pensée, Thatch ouvrit le réfrigérateur et se pencha pour chercher quelques victuailles supplémentaires. Peut-être du lait. Et ces petits gâteaux que le chef avait préparés hier. Sohalia les adorait.

Les bras chargés, il se retourna vers le plan de travail.

Et se figea.

Ses yeux s'écarquillèrent lentement, progressivement, comme si son cerveau refusait de traiter l'information que lui envoyaient ses pupilles.

Là.

Sur son plan de travail immaculé.

À côté de son pain soigneusement tranché.

Une souris.

Une putain de souris.

Le choc fut tel que ses doigts s'ouvrirent d'eux-mêmes, libérant leur prise sans que son cerveau n'ait donné l'ordre.

Le jambon toucha le sol en premier avec un bruit mou. Puis le fromage, qui rebondit une fois. Les tomates roulèrent dans des directions différentes. Le pot de moutarde – son précieux pot de moutarde importée – explosa contre les dalles avec un bruit cristallin, éclaboussant ses chaussures blanches de traînées jaunes.

Thatch ne remarqua rien de tout cela.

Il fixait la souris.

La souris le fixait en retour.

Elle mâchait tranquillement son pain, celui qu'il avait tranché avec soin, sa longue queue rose battant l'air avec une satisfaction presque insultante.

« ...Non, » murmura Thatch, sa voix à peine audible.

La souris inclina légèrement la tête, comme pour dire Oh que si.

Puis elle continua de grignoter, ses petites dents produisant un bruit de crissement qui résonna dans le silence stupéfait de la cuisine.

Lentement – très lentement – la réalité de la situation s'imposa à l'esprit de Thatch.

Ce n'était pas une hallucination due à une insolation.

Ce n'était pas un mirage causé par trop de soleil.

C'était une vraie souris. Vivante. Bien réelle. Sur son plan de travail. Mangeant son pain.

Sur le Moby Dick.

« Comment... » commença-t-il, la voix étranglée.

La souris couina doucement, comme en réponse.

Thatch sentit quelque chose se briser dans son cerveau – probablement sa patience légendaire.

Ses yeux se plissèrent dangereusement. Sa main se tendit vers le côté, cherchant à tâtons, et ses doigts se refermèrent sur le manche d'une cuillère en bois qui traînait près de l'évier.

Une arme parfaite.

« Toi, » dit-il d'une voix basse et menaçante, brandissant la cuillère comme une épée, « tu es un animal mort. »

La souris pencha la tête de l'autre côté, l'air de trouver la situation amusante.

Thatch avança. Un pas. Puis un autre. Lent. Mesuré. Calculé.

La souris continua de grignoter, apparemment inconsciente du danger qui s'approchait.

Comment diable cette saleté a-t-elle réussi à monter à bord ?!

Mais la réponse lui vint presque immédiatement, accompagnée d'un soupir las. Il se passa une main sur le visage, soudain très fatigué.

Sohalia.

Bien sûr que c'était Sohalia.

Ils lui avaient pourtant interdit de ramener l'une de ces souris sur le Moby Dick. Marco avait été très clair. Vista avait expliqué les raisons. Et lui-même avait pris le temps de lui expliquer pourquoi c'était important.

Mais cette petite fille têtue n'en avait fait qu'à sa tête.

Comme toujours.

Thatch sentit une veine pulser sur sa tempe. La gamine allait l'entendre. Oh oui. Elle allait l'entendre d'une manière qu'elle n'oublierait pas de sitôt.

Mais d'abord...

D'abord, il fallait éliminer la menace.

Ces animaux étaient aussi dangereux que des Marines pour un navire. Dévorant le stock de nourriture, se reproduisant à une vitesse alarmante, ces vermines finiraient par affamer les pirates. Et des pirates affamés étaient des pirates morts.

Il en allait de leur survie.

Thatch se remit en position de combat, la cuillère brandie comme une arme mortelle. La souris – Sohalia l'avait probablement baptisée d'un nom stupide et mignon – le regardait avec ses petits yeux noirs brillants.

Un pas. Puis un autre. Encore un.

Il calculait chaque mouvement pour ne pas effrayer l'animal. Pas encore. Pas avant d'être assez proche pour porter le coup fatal.

La souris remua ses moustaches, renifla dans sa direction, puis retourna à son festin de pain.

Encore un peu, pensa Thatch avec une concentration intense. Encore un petit pas de rien du tout et ce sera terminé.

Il leva la cuillère au-dessus de sa tête, retenant son souffle. Ses muscles se tendirent, prêts à frapper.

Trois.

Deux.

Un—

La porte de la cuisine s'ouvrit si violemment qu'elle alla cogner le mur adjacent avec un bruit de tonnerre.

La souris bondit instantanément, tous ses instincts de survie déclenchés d'un coup. Elle fila comme une flèche beige, zigzaguant entre les ustensiles, et disparut derrière une rangée de bouteilles d'huile.

Et Thatch, qui s'était élancé au même instant, se retrouva bloqué dans sa course par un projectile blond qui s'accrocha à son bras avec la force du désespoir.

« Thatch ! Non ! » hurla Sohalia, ses petites mains agrippant son bras pour tenter de lui arracher la cuillère. « Ne fais pas ça ! Je t'en supplie ! »

Elle pendait littéralement à son bras comme un petit singe déterminé, ses pieds ne touchant même plus le sol.

Thatch baissa les yeux vers elle, ses sourcils froncés dans une expression qui aurait terrifié n'importe quel pirate endurci.

« Ah, te voilà toi, » dit-il d'une voix dangereusement calme, la soulevant d'une main pour la déposer sur le côté. « Tu peux m'expliquer, s'il te plaît, ce que fait cette vermine sur mon navire ? »

Il la toisa, brandissant toujours la cuillère d'un air menaçant.

Sohalia tortilla ses doigts dans tous les sens, son regard fuyant celui du commandant de la quatrième division.

« Eh bien, » commença-t-elle d'une toute petite voix, « elle était trop mignonne, tu vois... »

Ses yeux se posèrent sur ses pieds nus.

« Et puis je l'aimais bien. Alors... »

Elle laissa la phrase en suspens, comme si cela expliquait tout.

Thatch passa une main sur sa nuque, soudain très, très fatigué. Comment une enfant de six ans pouvait-elle être si épuisante ?

« Alors tu as violé notre interdiction, » termina-t-il à sa place, sa voix résignée. « N'est-ce pas ? »

Sohalia releva brusquement la tête, ses yeux bleus brillants de larmes retenues.

« Je suis désolée ! » s'empressa-t-elle de s'excuser, les mots se bousculant. « Promis, je ne le ferai plus jamais ! Je te le jure sur... sur tout ce que tu veux ! »

Thatch la regarda un long moment. Son expression dure et froide se fissura légèrement, un sourire menaçant d'apparaître malgré lui.

« Y a intérêt, jeune fille, » répliqua-t-il en pointant la cuillère vers elle. « Maintenant aide-moi à attraper cette saleté avant qu'elle ne dévaste toute la cuisine. »

Il se tourna, scrutant la pièce à la recherche de la souris.

« Ce n'est pas une saleté ! » protesta immédiatement Sohalia, croisant ses petits bras sur son torse dans un geste de défi. « Elle s'appelle Rēta. Et elle est très gentille. J'ai même réussi à lui apprendre quelques tours ! »

Thatch s'arrêta et se tourna lentement vers elle, un sourcil levé.

« Des tours. »

« Oui ! »

« Cette souris. Sait faire. Des tours. »

« Oui ! »

Thatch hocha lentement la tête, comme s'il trouvait cela parfaitement raisonnable.

« Je serais ravi de voir ça, » dit-il avec un sourire qui n'était pas vraiment un sourire, « juste avant qu'on ne la fasse cuire. »

Il se remit à chercher, se baissant pour regarder sous la table.

Sohalia le fixa, bouche ouverte, choquée.

« Tu... tu ne ferais pas ça ! »

« Oh que si. »

« Mais... mais... »

Les mots lui manquèrent. L'horreur pure se peignit sur son petit visage.

Thatch se releva, prêt à continuer ses recherches, et s'arrêta net.

Elle était là.

Juste devant lui.

La souris – Rēta, apparemment – se tenait au milieu du plan de travail, le narguant ouvertement. Elle avait récupéré un morceau de pain et le grignotait avec une satisfaction presque insultante, sa queue battant l'air comme un métronome.

Leurs regards se croisèrent.

La souris couina.

Ce fut comme un signal de départ.

« Rēta ! » cria Sohalia en s'élançant.

La souris bondit et fila.

Thatch rugit et se jeta à sa poursuite.

Le chaos s'installa dans la cuisine.

Sohalia passa devant Thatch en trombe, ses petits pieds claquant sur le carrelage. Elle appela Rēta d'une voix désespérée, mais la souris, prise de panique, fila dans la direction opposée.

Directement vers le garde-manger.

« Non, non, non ! » gémit Thatch en changeant de trajectoire.

Il bondit par-dessus une chaise renversée, manqua de glisser sur la moutarde qui maculait encore le sol, se rattrapa de justesse au bord de la table.

La souris disparut sous une étagère basse.

Thatch se jeta à plat ventre, tendant le bras pour tenter de l'attraper. Ses doigts effleurèrent la queue rose de l'animal.

Raté.

Rēta fila de l'autre côté, remontant le long du mur avec une agilité frustrante.

Thatch se releva d'un bond, cherchant frénétiquement des yeux une nouvelle arme. La cuillère en bois ne suffirait pas. Il lui fallait quelque chose de plus... définitif.

Son regard tomba sur le couteau de boucher, suspendu à son crochet près de la planche à découper.

Parfait.

Il s'en empara d'un geste vif, le soupesant dans sa main. L'équilibre était parfait. La lame, aiguisée de frais ce matin même, brillait d'un éclat argenté prometteur.

« Thatch ! » hurla Sohalia, horrifiée. « Pas le couteau ! »

« Si, le couteau, » répliqua-t-il d'une voix déterminée.

Rēta apparut soudain sur le plan de travail, courant le long du bord comme une acrobate sur un fil.

Thatch rugit – un cri de guerre digne d'un pirate affrontant un Roi des Mers – et abattit le couteau de toutes ses forces.

La lame s'enfonça profondément dans le bois du plan de travail.

La souris avait bondi une fraction de seconde avant l'impact, atterrissant sur un sac de farine posé à proximité.

Thatch arracha le couteau du bois avec un grognement rageur. Son regard tomba sur le sac de farine. Un sourire mauvais étira ses lèvres.

« Tu crois pouvoir m'échapper ? » murmura-t-il.

Il leva la cuillère en bois qu'il tenait toujours dans son autre main.

Et frappa le sac de farine de toutes ses forces.

Le tissu se déchira dans un bruit sec.

Une explosion de poudre blanche emplit instantanément la cuisine, créant un nuage dense qui brouilla la vision de tout le monde.

Thatch toussa, agita frénétiquement les bras pour chasser la farine, cligna des yeux pour évacuer la poudre qui s'y était logée.

Quand le nuage se dissipa légèrement, il découvrit avec horreur que Rēta avait disparu.

À nouveau.

« Où... » Il toussa encore. « Où est-elle passée ?! »

Un couinement lui répondit – provenant de sous l'étagère principale, celle qui supportait toutes les casseroles et les poêles.

Thatch la repéra immédiatement. La petite forme beige se détachait dans l'ombre, ses yeux noirs brillant comme deux perles.

« Je te tiens, » gronda-t-il.

Il se jeta en avant, couteau et cuillère brandis comme les armes d'un guerrier désespéré.

Rēta bondit.

Thatch glissa.

Son pied dérapa sur quelque chose – probablement de l'huile d'olive renversée lors de sa première charge – et il perdit l'équilibre.

Ses bras battirent l'air dans une tentative vaine de se rattraper.

Il s'étala de tout son long sur le carrelage avec un bruit sourd qui résonna dans toute la pièce.

« Aïe... » gémit-il, le souffle coupé.

Rēta s'arrêta à quelques centimètres de son visage. La souris le regarda, remua sa queue, et laissa échapper un petit couinement qui ressemblait étrangement à un rire.

Quelque chose se brisa dans l'esprit de Thatch.

Plus de stratégie. Plus de subtilité. Plus de patience.

Juste la rage pure d'un commandant humilié par un rongeur de cinquante grammes.

Il se releva d'un bond, attrapa le couteau de boucher, et se rua à nouveau sur la souris en poussant un cri rageur qui aurait fait fuir un équipage entier de Marines.

Rēta fila comme une flèche.

Thatch la poursuivit à travers toute la cuisine dans une course-poursuite chaotique.

Le couteau s'abattit sur le plan de travail – manquant la souris d'un cheveu.

La cuillère siffla dans l'air – frappant une pile d'assiettes qui s'effondra avec fracas.

Rēta bondit sur le réfrigérateur. Thatch grimpa sur une chaise pour l'atteindre. La souris sauta sur l'étagère à épices. Thatch s'élança – trop fort – et la chaise bascula.

Il se rattrapa au bord de l'étagère.

L'étagère grinça dangereusement.

« Oh non, » murmura Thatch, réalisant soudain son erreur.

Les objets disposés sur l'étagère commencèrent à tanguer. Les bocaux. Les pots. Les ustensiles. Tout oscillait dans un équilibre précaire.

Sohalia, qui avait observé toute la scène depuis le seuil de la cuisine, les mains plaquées sur sa bouche, vit au ralenti ce qui allait se passer.

« Thatch ! » cria-t-elle.

Trop tard.

L'étagère céda avec un grincement métallique.

Dans un vacarme assourdissant – bois qui craque, métal qui s'entrechoque, verre qui explose – l'étagère entière s'écroula sur le pauvre commandant de la quatrième division.

Thatch disparut sous une avalanche d'objets divers.

Casseroles. Poêles. Bocaux de conserve. Bouteilles d'huile. Pots d'épices. Plats de service. Tout s'abattit sur lui dans un chaos indescriptible.

Un silence assourdissant s'installa dans la cuisine.

La poussière de farine retomba lentement, créant une fine couche blanche sur toutes les surfaces.

Sohalia attendit, retenant son souffle.

Un grognement s'éleva du tas de débris.

Puis une main émergea.

Suivie d'une autre.

Thatch dégagea l'étagère qui pesait sur lui avec une force née de la frustration pure. Il se releva difficilement, titubant légèrement, couvert de la tête aux pieds d'un mélange improbable de substances.

Sohalia le détailla, les yeux écarquillés.

Ses vêtements – habituellement d'un blanc impeccable – étaient maintenant couverts de taches multicolores. De la sauce tomate sur la manche droite. De la moutarde sur le torse. De l'huile d'olive sur le pantalon. De la farine... partout.

Ses cheveux, toujours si soigneusement coiffés en une pompadour parfaite, étaient maintenant complètement aplatis par l'huile d'olive qui avait coulé d'une bouteille brisée. Ils pendaient lamentablement sur son front, collés en une masse uniforme et brillante.

Son visage était maculé de farine blanche, donnant l'impression qu'il portait un masque fantomatique. Quelques égratignures striaient ses joues – probablement causées par les ustensiles qui lui étaient tombés dessus.

Un pot de confiture s'était brisé sur son épaule, créant une traînée rouge poisseuse qui dégoulinait le long de son bras.

Il ressemblait à un tableau abstrait dont le thème aurait été "Désastre Culinaire".

Sohalia sentit quelque chose monter dans sa gorge.

Un gloussement.

Puis un autre.

Elle tenta de le retenir, plaquant ses mains sur sa bouche.

Mais c'était inutile.

L'hilarité explosa hors d'elle dans un rire incontrôlable. Elle se plia en deux, les larmes aux yeux, son rire cristallin remplissant la cuisine dévastée.

Thatch la fixa, immobile.

Là, au milieu du chaos, Rēta était réapparue. La souris sortit de la poche du short de Sohalia – où la fillette l'avait discrètement cachée pendant que Thatch était enterré sous les débris – et s'agita comme pour célébrer sa victoire.

Le commandant de la quatrième division et la souris se regardèrent.

Rēta couina.

Un couinement qui disait clairement : J'ai gagné.

Le regard de Thatch se fit dangereusement intense.

Sohalia, remarquant soudain l'attention qu'il leur portait, cessa immédiatement de rire.

Elle déglutit bruyamment.

« Thatch... » commença-t-elle d'une petite voix. « Je peux expliquer... »

Il fit un pas vers elle.

« Thatch, attends... »

Un autre pas.

Ses yeux brillaient d'une lueur qui ne présageait rien de bon.

Sohalia prit la seule décision sensée qui s'offrait à elle.

Elle s'enfuit.

Elle fila entre les jambes du chef cuisinier qui venait justement d'arriver, attiré par le vacarme monumental qui avait résonné à travers tout le navire.

L'homme – un colosse barbu au caractère explosif – s'arrêta sur le seuil de sa précieuse cuisine.

Il regarda autour de lui.

Les murs éclaboussés de diverses substances.

Le sol jonché de débris.

L'étagère effondrée.

Les bocaux brisés.

La farine qui recouvrait absolument tout d'une fine pellicule blanche.

Et au centre de ce chaos, Thatch. Dégoulinant. Couvert de taches. Les cheveux plaqués par l'huile.

Le chef cuisinier ouvrit la bouche.

Et hurla.

Le cri résonna à travers tout le Moby Dick, faisant sursauter les pirates sur le pont, réveillant ceux qui faisaient la sieste, et provoquant même un léger changement de cap du navire tant le timonier avait été surpris.

« THATCH ! »

La voix du chef était chargée d'une fureur apocalyptique.

Thatch tenta un sourire innocent. Il ressemblait à un fantôme couvert de confiture.

« Je peux expliquer... »

« EXPLIQUE RIEN DU TOUT ! » rugit le chef en pointant un doigt accusateur. « Tu vas me ranger toute cette cuisine ! IMMÉDIATEMENT ! »

Il claqua la porte avec une telle force que plusieurs ustensiles tombèrent du mur.

« Et tu utiliseras ton propre argent, » continua-t-il depuis le couloir, sa voix portant malgré la porte fermée, « pour restaurer TOUT ce qui a été détruit ! »

Ses pas s'éloignèrent, accompagnés d'un marmonnement rageur sur les commandants qui se comportaient comme des enfants.

Thatch resta immobile un long moment, contemplant le désastre autour de lui.

Puis il soupira.

Un long, long soupir de résignation pure.

Pendant ce temps, Sohalia courait à travers les couloirs du navire, Rēta bien en sécurité dans sa poche. Elle filait vers la cabine de Namur, l'homme-poisson de la huitième division.

Elle était sûre qu'il l'aiderait à cacher Rēta jusqu'à la prochaine île.

Namur aimait bien les animaux.

Et il était beaucoup trop gentil pour la dénoncer.


À la fin de la journée, alors que le soleil se couchait dans un embrasement orange et rouge, Thatch était toujours dans la cuisine.

Il nettoyait. Frottait. Rangeait. Réparait.

Ses mains étaient couvertes de coupures – certaines des bocaux brisés avaient laissé des éclats de verre particulièrement vicieux. Ses genoux lui faisaient mal à force d'être agenouillé sur le carrelage dur. Son dos protestait chaque fois qu'il se penchait.

Et pour couronner le tout, il essayait vainement de recoller la théière préférée du chef – une pièce ancienne qui valait probablement plus que son salaire mensuel – avec de la colle qu'il avait trouvée dans un placard.

Ça ne marchait pas.

Les morceaux refusaient de tenir ensemble, glissant les uns des autres comme s'ils le narguaient.

« Merde, » marmonna-t-il en tentant pour la dixième fois de maintenir deux fragments ensemble.

Un couinement lui répondit.

Thatch leva lentement les yeux.

Rēta était assise sur le rebord de la fenêtre, silhouettée par la lumière mourante du soleil. Elle le regardait avec ses petits yeux noirs brillants.

Ils se fixèrent un long moment.

« Tu sais, » dit Thatch à la souris, « tout ça c'est de ta faute. »

Rēta remua ses moustaches.

« Sérieusement. Si tu n'étais pas montée à bord... »

Il s'arrêta, contemplant les morceaux de théière dans ses mains.

« Qui essaie-je de convaincre ? » soupira-t-il. « C'est entièrement de ma faute. »

La souris couina, comme en accord.

Thatch rit – un rire fatigué mais sincère.

« À la prochaine île, » dit-il en pointant un doigt vers Rēta, « toi et moi, on va avoir une conversation sérieuse sur les règles de vie à bord d'un navire pirate. »

Rēta bailla, montrant ses minuscules dents.

Puis elle se recroquevilla sur le rebord de la fenêtre et s'endormit, profitant des derniers rayons du soleil.

Thatch secoua la tête, un sourire amusé sur les lèvres malgré l'épuisement.

Quelque part dans le navire, Sohalia était probablement en train de dormir tranquillement, bien au chaud dans la cabine de Namur, sans aucune punition.

Lui, par contre...

Il regarda la cuisine presque propre maintenant. Presque. Il lui restait encore au moins deux heures de travail.

Et à la prochaine île, il devrait dépenser son propre argent – l'argent qu'il avait économisé pour s'offrir cette nouvelle veste qu'il voulait – pour remplacer tout ce qui avait été détruit.

Thatch soupira à nouveau et reprit son nettoyage.

Leçon du jour : il faut toujours se méfier des souris.

Surtout si elles sont accompagnées d'une petite blondinette de six ans au regard innocent.


Moby Dick. Mer calme de Grand Line. Il y a quatorze ans.

La chaleur était une chose vivante ce jour-là.

Elle rampait sur le pont du Moby Dick comme une créature paresseuse et malveillante, s'enroulait autour des corps, volait l'énergie des pirates les plus robustes. L'air lui-même semblait épais, presque solide, difficile à respirer.

Le navire flottait immobile sur une mer d'huile. Pas une ride. Pas une vague. Juste une surface lisse et brillante qui reflétait le soleil impitoyable comme un miroir géant. Les voiles pendaient mollement, inutiles sans le moindre souffle de vent pour les gonfler.

C'était le genre de journée où même respirer demandait un effort.

La plupart des hommes de l'équipage de Barbe Blanche s'étaient réfugiés dans leurs cabines, cherchant désespérément un semblant de fraîcheur dans l'ombre. Certains avaient même descendu des hamacs dans les cales, là où l'air était légèrement plus frais.

Ceux qui restaient sur le pont s'étaient installés à l'ombre, allongés directement sur le bois, et faisaient la sieste dans un concert de ronflements variés.

Parmi eux, Sohalia.

À sept ans maintenant, la fillette était allongée sur le dos, les bras en croix, contemplant le ciel d'un bleu écrasant. À côté d'elle, Thatch dormait profondément, sa chemise légèrement ouverte pour laisser passer un peu d'air, un bras replié sur ses yeux pour les protéger de la lumière.

Sohalia soupira.

Encore.

Pour la centième fois de la journée.

Elle s'ennuyait.

Vraiment ennuyait.

Le genre d'ennui profond, existentiel, qui donnait l'impression que le temps s'était arrêté et que la journée ne finirait jamais.

Elle avait bien tenté d'entraîner Thatch dans une partie de cache-cache plus tôt, mais l'homme avait grogné quelque chose d'incompréhensible et lui avait gentiment mais fermement expliqué qu'il faisait beaucoup trop chaud pour courir à travers le navire.

Alors elle avait décidé de dessiner.

Devant elle, étalées sur le pont, s'étalaient une dizaine de feuilles couvertes de dessins. Le Moby Dick vu sous différents angles. Barbe Blanche sur son trône. Marco en train de voler sous sa forme de phénix. Vista avec ses épées. Thatch dans la cuisine. Izo avec ses pistolets.

Elle avait même essayé de dessiner la mer, mais c'était difficile de capturer ce bleu intense qui s'étendait à l'infini.

Sohalia tendit le bras pour attraper une nouvelle feuille.

Ses doigts ne rencontrèrent que le bois chaud du pont.

Elle tourna brusquement la tête.

La pile de papier était vide.

Elle venait d'utiliser la dernière feuille.

« Non... » murmura-t-elle, l'horreur dans la voix.

Elle se redressa d'un bond, vérifiant encore, espérant s'être trompée.

Mais non.

Plus de papier.

Plus rien à dessiner.

Qu'allait-elle faire maintenant ?!

Sohalia balaya le pont du regard, cherchant... elle ne savait pas quoi. Une distraction. N'importe quoi pour tuer cet ennui mortel.

Les hommes continuaient de ronfler comme des bienheureux, inconscients de son désarroi.

Elle se tourna vers Thatch, désespérée.

Le commandant de la quatrième division gigota dans son sommeil, marmonnant quelque chose qui ressemblait vaguement à « ...sandwich... », puis se remit à respirer bruyamment.

Sohalia laissa retomber sa tête en arrière avec un grognement frustré.

La chaleur pesait sur elle comme une couverture humide.

Elle devrait peut-être essayer de dormir, elle aussi ?

Fermant les yeux, elle tenta de trouver une position confortable. Mais il faisait trop chaud. Le bois du pont était dur sous son dos. Des gouttes de sueur perlaient sur son front, glissaient dans ses cheveux.

Après ce qui lui sembla une éternité – mais qui était probablement seulement dix minutes – Sohalia rouvrit les yeux.

Non.

Il était impossible de dormir par une chaleur pareille.

Elle se rassit brusquement, attrapa machinalement l'un de ses feutres, et le tourna dans tous les sens entre ses doigts.

Le capuchon bleu brillait au soleil.

Elle le fit rouler sur le pont. Puis le rattrapa. Le fit rouler à nouveau.

C'était pathétique comme distraction.

Mais c'était mieux que rien.

Thatch marmonna à nouveau dans son sommeil, quelques mots incompréhensibles cette fois. Il se retourna légèrement sur le côté, son bras découvrant son visage.

Sohalia l'observa un long moment.

Puis observa le feutre dans sa main.

Puis Thatch à nouveau.

Une idée germa lentement dans son esprit.

Une idée terrible.

Merveilleuse.

Complètement stupide.

Mais désespérément tentante.

Son regard fit plusieurs allers-retours entre le commandant endormi et le feutre, comme si elle pesait le pour et le contre.

Un immense sourire s'installa progressivement sur son visage.

Oh oui.

Oh oui.

Elle savait exactement comment elle allait occuper son après-midi.


Sohalia s'approcha à pas de loup, retenant son souffle.

Thatch continuait de dormir profondément, sa respiration lente et régulière. Une légère couche de sueur brillait sur son torse partiellement découvert.

Parfait.

Elle ôta le capuchon de son feutre bleu avec un soin infini, essayant de ne faire aucun bruit.

Clic.

Le petit son lui parut assourdissant dans le silence relatif du pont. Elle se figea, le cœur battant.

Thatch ne bougea pas.

Ouf.

Lentement – très lentement – Sohalia s'agenouilla à côté de lui.

Elle approcha la pointe du feutre de son torse.

Hésita.

C'était vraiment pousser sa chance, non ? Thatch avait déjà été très patient avec elle après l'incident de la souris. Et s'il se réveillait pendant qu'elle dessinait ? Elle serait dans un tel pétrin...

Mais d'un autre côté...

Elle s'ennuyait tellement.

La décision fut prise.

Le feutre toucha la peau.

Sohalia commença à dessiner, la langue tirée en signe de concentration intense. Elle traça d'abord quelques spirales sur le côté droit du torse. Puis des étoiles. Des petits cœurs. Un soleil souriant près de l'épaule.

Elle s'écarta légèrement pour admirer son œuvre.

Pas mal.

Mais elle pouvait faire mieux.

Beaucoup mieux.

Un petit nuage près des côtes. Des vagues tout en bas, juste au-dessus de la ceinture. Quelques poissons qui nageaient entre les vagues.

C'était... artistique.

Elle sourit, satisfaite.

Puis fronça les sourcils.

Ça serait vraiment, vraiment pousser sa chance de lui dessiner aussi sur le visage, non ?

Elle jeta un coup d'œil circulaire.

Les autres pirates continuaient de dormir, inconscients du crime artistique qui se déroulait sous leurs yeux.

Et pourquoi s'arrêter à Thatch ?

Pourquoi ne pas... maquiller tous les hommes qui ronflaient sur le pont ?

L'idée était si brillante, si parfaitement diabolique, qu'elle dut plaquer une main sur sa bouche pour étouffer un gloussement.

Elle regarda à nouveau Thatch.

Puis Marco, qui dormait quelques mètres plus loin, adossé au mât principal.

Puis Curiel, affalé dans l'ombre d'un tonneau.

Oh oui.

Oh oui.

Ni une ni deux, Sohalia récupéra tous ses feutres de couleur – elle en avait au moins une quinzaine, dans toutes les teintes imaginables – et rampa vers sa première nouvelle victime.

Marco.

Le commandant de la première division dormait paisiblement, ses lunettes repoussées sur son front, ses bras croisés sur son torse. Il avait l'air presque innocent dans son sommeil.

Presque.

Sohalia s'installa à ses côtés, choisit un feutre vert, et commença son œuvre.

Elle lui dessina d'abord des sourcils épais. Très épais. Ridiculement épais. Le genre de sourcils qui auraient pu avoir leur propre code postal.

Puis elle ajouta quelques taches de rousseur roses sur ses joues.

Un petit papillon violet sur son nez.

Des flammes rouges et oranges sur son front – pour rappeler son fruit du démon.

Elle recula pour admirer son travail.

Marco ressemblait maintenant à... elle n'était pas sûre. Un clown ? Un tableau abstrait ? Les deux ?

Parfait.

Suivant.

Curiel fut sa deuxième victime. Elle lui dessina une moustache noire bouclée. Puis une barbiche en pointe. Des étoiles dorées autour des yeux.

Athos fut le troisième. Des cœurs roses partout. Des fleurs bleues. Un arc-en-ciel sur le front.

Elle était en train de s'attaquer à Fossa quand une voix l'arrêta.

« C'est du beau travail. »

Sohalia sursauta violemment, le feutre lui échappant des mains.

Elle se retourna brusquement.

Lady – l'infirmière en chef du navire – se tenait derrière elle, les bras croisés, un sourire amusé sur les lèvres.

La fillette pâlit.

Elle était finie. Totalement finie. Lady allait la dénoncer et elle allait se faire punir d'une manière terrible et—

Mais l'infirmière ne dit rien de tel.

Au lieu de cela, elle s'agenouilla à côté de Sohalia et sortit une petite trousse rose de sa poche.

« Utilise le rouge à lèvres, » dit-elle avec un clin d'œil complice, tendant la trousse. « Il est très difficile à enlever. »

Sohalia la fixa, bouche bée.

Lady... l'encourageait ?

L'infirmière rit doucement devant l'expression choquée de la fillette.

« Voir ces grands pirates ridiculisés par une enfant de sept ans, » expliqua-t-elle, « c'est un spectacle que je ne voudrais manquer pour rien au monde. Vas-y. Amuse-toi. »

Elle tapota la tête de Sohalia et s'éloigna, retenant difficilement son hilarité.

Sohalia resta immobile un instant, tenant la trousse rose comme si c'était un trésor.

Puis un sourire machiavélique s'installa sur son visage.

Oh, Lady venait de lui donner les vraies armes.

Elle ouvrit la trousse avec une excitation renouvelée.

Rouge à lèvres. Fard à joues. Ombre à paupières. Mascara. Crayon noir.

C'était Noël en plein été.

Sohalia retourna vers Fossa avec un enthousiasme décuplé.

Le commandant allait devenir sa première poupée grandeur nature.


Quinze minutes plus tard, Sohalia admirait son œuvre avec fierté.

Fossa était magnifique.

Ses lèvres arboraient maintenant un rouge écarlate particulièrement vif. Ses joues étaient roses – très roses – grâce au fard généreusement appliqué. Ses paupières brillaient d'un vert foncé chatoyant.

Et pour couronner le tout, elle lui avait dessiné une moustache au crayon noir. Une belle moustache recourbée aux extrémités, digne d'un aristocrate du dix-huitième siècle.

C'était une œuvre d'art.

Elle rangea soigneusement le maquillage dans la trousse rose et se releva, les genoux légèrement engourdis.

Il était temps de rendre la trousse à Lady.

L'infirmière était dans l'ombre du mât arrière, observant la scène avec un amusement mal contenu.

« Merci ! » chuchota Sohalia en lui rendant la trousse.

« De rien, ma chérie, » répondit Lady, ses yeux pétillant de malice. « Maintenant, je te suggère d'aller te cacher dans ta cabine avant qu'ils ne se réveillent. »

Sohalia acquiesça vivement.

Elle avait eu son content d'amusement pour la journée.

Et elle n'avait aucune envie d'affronter la colère collective des pirates maquillés.

Elle fila vers sa cabine comme une flèche, ses pieds nus claquant sur le bois chaud du pont.

Une fois dans sa chambre, elle traîna sa commode devant la porte – elle était devenue experte dans cet exercice au fil des mois – et se glissa sous son lit.

Là, dans la pénombre poussiéreuse, elle attendit.

Son cœur battait vite, un mélange d'excitation et d'appréhension.

Combien de temps avant qu'ils ne se réveillent ?

Combien de temps avant qu'ils ne découvrent son méfait ?

Elle n'eut pas longtemps à attendre.

Le soleil avait légèrement décliné – l'ombre s'était déplacée, retirant sa protection aux pirates endormis. La lumière directe commença à leur chauffer le visage.

Un à un, ils émergèrent du sommeil.

Des grognements. Des bâillements. Des étirements paresseux.

Puis...

Un rire.

Puis un autre.

Puis plusieurs.

Sohalia se mordit les lèvres, retenant son propre fou rire.

Elle imaginait parfaitement la scène. Les pirates se réveillant les uns après les autres, voyant leurs camarades maquillés, pointant du doigt, riant...

Puis se rendant compte qu'eux aussi...

Un long silence tomba soudainement sur le pont.

Le genre de silence qui précède la tempête.

Sohalia retint son souffle.

Puis :

« SOHALIA ! »

Le hurlement de Thatch résonna à travers tout le Moby Dick, si fort qu'il réveilla les derniers dormeurs qui avaient réussi à échapper à la lumière.

Sous son lit, Sohalia grimaça.

Il avait immédiatement su que c'était elle.

Ce n'était pas juste.

Elle qui avait espéré qu'ils chercheraient pendant un moment qui était l'artiste responsable.

Des pas lourds résonnèrent dans le couloir.

Puis des coups à sa porte.

« Sohalia ! Ouvre cette porte ! »

C'était Thatch. Bien sûr que c'était Thatch.

« On sait que tu es là-dedans ! » ajouta la voix de Marco, étonnamment calme pour quelqu'un qui portait probablement encore ses sourcils dessinés.

Plus de coups. Cette fois de plusieurs mains différentes.

« Sors de là ! »

« Tu ne peux pas te cacher éternellement ! »

« Attends qu'on te mette la main dessus ! »

Sohalia se recroquevilla davantage sous son lit, serrant son oreiller contre elle.

Peut-être qu'ils finiraient par partir ?

Peut-être qu'ils abandonneraient ?

Peut-être que—

« On va défoncer la porte ! » menaça Curiel.

—peut-être pas.

Sohalia soupira.

Elle était fichue.

Totalement, complètement fichue.

Mais...

Elle sourit malgré elle.

Ça en avait valu la peine.


Deux heures plus tard, alors que le soleil commençait sa descente vers l'horizon, Sohalia déambulait sur le pont du Moby Dick.

Ou plutôt, elle tentait de déambuler avec dignité.

Ce qui était difficile quand on ressemblait à un clown échappé d'un cirque cauchemardesque.

Son visage était peint en blanc. Complètement blanc. Son teint naturel avait été recouvert d'une couche si épaisse de peinture qu'elle pouvait à peine sentir ses propres joues.

Son nez – son petit nez qu'elle trouvait plutôt mignon d'habitude – était maintenant d'un rouge bordeaux agressif. Il brillait au soleil comme un phare.

Ses joues portaient des formes géométriques dans toutes les couleurs imaginables. Des triangles bleus. Des carrés jaunes. Des cercles verts. Ça ressemblait à une explosion dans une usine de peinture.

Ses cheveux – normalement d'un blond doré qui faisait sa fierté – avaient été transformés. Ils étaient maintenant d'un rouge écarlate particulièrement vif, frisés dans tous les sens grâce à un produit mystérieux que les pirates avaient trouvé.

Et ils sentaient la tomate.

Très fortement la tomate.

Apparemment, les pirates avaient utilisé de la sauce tomate mélangée avec... elle ne savait même pas quoi. Le résultat était une masse frisée rouge qui dégageait une odeur de cuisine italienne.

Pour couronner le tout, une inscription était tracée sur son front au marqueur indélébile : « QUI S'Y FROTTE, S'Y PIQUE ! »

Les lettres étaient grandes, noires, impossibles à ignorer.

Sohalia avança sur le pont, la tête haute malgré l'humiliation.

Tous les pirates qu'elle croisait éclataient de rire.

Certains se pliaient en deux, des larmes coulant sur leurs joues.

D'autres pointaient du doigt, incapables de parler tellement ils riaient.

Même Barbe Blanche – le Paternel lui-même – laissa échapper un grondement amusé depuis son trône quand elle passa devant lui.

Thatch, maintenant lavé et débarrassé de ses décorations, s'appuyait contre le bastingage avec un sourire satisfait.

« Alors, » dit-il quand elle passa près de lui, « on a compris la leçon ? »

Sohalia lui jeta un regard noir.

Enfin, elle tenta de lui jeter un regard noir. Avec son visage de clown, l'effet était plutôt comique.

« La leçon, » répliqua-t-elle avec toute la dignité qu'elle put rassembler, « c'est que vous n'avez aucun sens de l'humour. »

Thatch éclata de rire.

« Oh non, petite, » dit-il en s'accroupissant à sa hauteur, « on a un excellent sens de l'humour. »

Il tapota son nez rouge, la faisant grimacer.

« La preuve. »

Sohalia croisa les bras, boudant.

Marco s'approcha, ses sourcils encore légèrement teintés de vert malgré plusieurs lavages.

« La vengeance d'un pirate est toujours terrible, » dit-il d'un ton professoral, même si ses yeux brillaient d'amusement. « Mais celle de plusieurs pirates... »

« C'est une horreur, » termina Vista, apparaissant de l'autre côté.

« Complètement disproportionnée, » ajouta Izo.

« Et méritée, » conclut Curiel, dont les lèvres portaient encore une légère teinte rouge.

Ils l'entouraient, tous souriant, clairement très fiers de leur œuvre.

Sohalia les regarda les uns après les autres.

Puis soupira.

« D'accord, » admit-elle finalement. « C'était peut-être pas ma meilleure idée. »

« Peut-être ? » répéta Thatch, un sourcil levé.

« ...Définitivement pas ma meilleure idée, » se corrigea-t-elle.

Les pirates éclatèrent de rire.

Thatch la souleva soudainement et la percha sur ses épaules, lui offrant une vue panoramique du pont.

« Mais, » dit-il avec un sourire, « c'était drôle. Même nous, on doit l'admettre. »

« Vraiment ? » demanda Sohalia, surprise.

« Vraiment, » confirma Marco. « Fossa avec du rouge à lèvres et une moustache dessinée, c'était... artistique. »

Fossa lui donna un coup de coude dans les côtes.

« Tes sourcils verts étaient magnifiques aussi. »

« Allez, » dit Thatch en commençant à marcher, Sohalia toujours sur ses épaules. « On va demander à Lady si elle peut faire quelque chose pour tes cheveux. »

« Ils partent pas tout seuls ? » demanda Sohalia avec espoir.

« Honnêtement ? Aucune idée. »

« Super... »

Alors qu'ils traversaient le pont, Sohalia regarda autour d'elle. Les pirates continuaient de rire, de pointer, de faire des blagues. Mais c'était bon enfant. Personne n'était vraiment fâché.

C'était juste... la vie sur le Moby Dick.

Une famille de pirates qui s'embêtaient mutuellement.

Qui se vengeaient.

Qui riaient ensemble.

Et malgré son apparence ridicule et l'odeur de tomate dans ses cheveux, Sohalia sourit.

Parce qu'au fond, elle aimait cette famille de fous.

Même quand ils la transformaient en clown.


Moby Dick. Quelque part en Grand Line. Il y a treize ans.

L'ennui était revenu.

Encore.

Comme une maladie chronique qui refusait de guérir.

Thatch et Sohalia – maintenant âgée de huit ans – étaient allongés côte à côte sur le sol de la cuisine, fixant le plafond avec un désespoir palpable.

« Je m'ennuie, » dit Sohalia pour la quarante-septième fois.

« Je sais, » répondit Thatch pour la quarante-septième fois.

Ils soupirèrent à l'unisson.

Le chef cuisinier – qui tentait de préparer le dîner malgré la présence de ces deux obstacles humains au milieu de sa cuisine – leva les yeux au ciel.

« Vous ne pouvez pas aller vous ennuyer ailleurs ? » demanda-t-il avec exaspération.

« On s'ennuie mieux ici, » expliqua Sohalia.

« C'est vrai, » confirma Thatch. « L'ennui dans la cuisine a un certain... cachet. »

Le chef les fixa un long moment.

Puis posa son couteau.

Marcha jusqu'à eux.

Les attrapa tous les deux par le col.

Et les mit dehors sans plus de cérémonie.

La porte se referma avec une finalité brutale.

Thatch et Sohalia se retrouvèrent assis sur le pont, clignant des yeux face à cette expulsion soudaine.

« Bon, » dit finalement Thatch en se relevant et en époussetant son pantalon. « On fait quoi maintenant ? »

« On continue de s'ennuyer ? » proposa Sohalia.

« Ça me semble un plan solide. »

Ils s'installèrent sur le pont avant du Moby Dick, adossés au bastingage, observant les autres membres de l'équipage vaquer à leurs occupations.

Des pirates lavaient le pont.

D'autres réparaient des voiles.

Certains s'entraînaient au combat.

Bref, tout le monde faisait quelque chose d'utile.

Sauf eux.

« Tu sais ce qui rendrait cette journée intéressante ? » demanda soudainement Thatch, un sourire étrange s'installant sur ses lèvres.

Sohalia tourna la tête vers lui, méfiante. Elle connaissait ce sourire. C'était son sourire "j'ai-une-idée-terrible-mais-amusante".

« Quoi ? »

Thatch se pencha vers elle, baissant la voix d'un ton conspirateur.

« Tu vois Marco, là-bas ? »

Il indiqua du menton le commandant de la première division qui traversait le pont, un livre sous le bras, l'air paisible.

« Oui... »

« Et si on lui faisait une blague ? »

Les yeux de Sohalia s'illuminèrent.

« Quel genre de blague ? »

« Le genre qui va nous occuper pendant au moins deux heures. »

« Je t'écoute. »


Quinze minutes plus tard, Marco marchait vers sa cabine, pressé de retrouver son roman.

Il venait de terminer une réunion avec Barbe Blanche concernant leur prochaine destination. La discussion avait été longue, détaillée, et maintenant il aspirait juste à un peu de calme avec son livre policier.

L'histoire devenait vraiment intéressante. Le détective était sur le point de découvrir l'identité du meurtrier. Marco avait ses propres théories – il pensait que c'était le jardinier, mais le majordome restait un suspect viable – et il avait hâte de savoir s'il avait raison.

Alors qu'il allait pénétrer dans sa chambre, une voix l'interpella.

« Marco ! »

Il se retourna.

Thatch s'approchait avec un sourire – un peu trop large, nota distraitement Marco – et l'air légèrement embarrassé.

« Oui ? »

« Tu tombes bien ! Ça te dérange de me donner un coup de main ? »

Marco haussa un sourcil, une main toujours sur la poignée de sa porte.

« Maintenant ? »

« Eh bien... » Thatch se gratta la nuque, l'air penaud. « En fait, j'ai fait une blague à Sohalia. Je lui ai volé le livre qu'elle était en train de lire et je l'ai caché dans la cale. »

Il rit nerveusement.

« Mais maintenant, impossible de remettre la main dessus. Et je n'ai vraiment pas envie qu'elle m'en veuille parce que je lui ai perdu son livre. Tu sais comment elle est avec ses livres. »

Marco soupira.

C'était typique de Thatch.

« Tu ne peux pas arrêter de la martyriser ? » demanda-t-il, même s'il connaissait déjà la réponse.

« Allez, s'il te plaît ! » insista Thatch, joignant les mains dans une prière exagérée. « Ça ira plus vite à deux. Et vraiment, je ne veux pas que la petite soit triste. »

Marco contempla son livre.

Puis Thatch.

Puis son livre à nouveau.

Le détective pouvait attendre une heure de plus, non ?

« D'accord, » capitula-t-il finalement. « Mais tu me dois une faveur. »

« Deal ! »

Thatch le guida vers les cales, continuant de s'excuser pour sa bêtise. Marco le suivit, ne remarquant pas qu'il avait laissé sa porte de cabine entrouverte.

Ni la petite forme blonde qui se glissait furtivement à l'intérieur dès qu'ils eurent disparu dans l'escalier.


Dans les cales, Marco et Thatch cherchaient.

Fouillaient.

Déplaçaient des caisses.

Inspectaient derrière les tonneaux.

« Tu es sûr de l'avoir caché ici ? » demanda Marco après vingt minutes de recherches infructueuses.

« Absolument certain, » affirma Thatch, regardant sous une pile de cordages. « C'était... attends, c'était ce livre avec la couverture bleue, non ? »

« Tu ne te souviens même pas de quel livre il s'agit ? »

« Les détails ne sont pas mon fort. »

Marco soupira et se massa les tempes.

« Thatch... »

« Je vais le retrouver ! Promis ! Continue de chercher par là, je vais voir de ce côté. »

Ils continuèrent leurs recherches pendant encore dix minutes.

Puis quinze.

Puis vingt.

Rien.

Le livre restait introuvable.

Marco finit par abandonner, exaspéré. Il sermonna Thatch – la fillette serait inconsolable si elle ne retrouvait jamais son livre – et remonta sur le pont, décidé à enfin profiter de son roman.

Il pénétra dans sa cabine.

Se figea.

Cligna des yeux.

Regarda autour de lui.

Recligna des yeux.

Son livre avait disparu.

Il était certain – absolument, totalement certain – de l'avoir laissé sur son bureau. Juste là, à droite de sa lampe, bien en évidence.

Mais maintenant...

Plus rien.

Marco s'avança rapidement, vérifiant sur le bureau. Peut-être était-il tombé ?

Il se baissa, regarda sous le meuble.

Rien.

« Quoi... » murmura-t-il, perplexe.

Un livre ne s'envolait pas comme ça. C'était physiquement impossible.

À moins que...

Il se redressa brusquement.

Avait-il vraiment laissé le livre ici ? Ou l'avait-il emporté à la réunion sans s'en rendre compte ?

Non, impossible. Il se souvenait clairement de l'avoir posé sur le bureau avant de partir.

Alors où était-il passé ?!

Marco retourna sa chambre. Fouilla les étagères. Vérifia sous le lit. Dans l'armoire. Derrière la commode.

Le livre restait introuvable.

« C'est ridicule, » marmonna-t-il.

Il devait l'avoir laissé ailleurs. C'était la seule explication logique.

La bibliothèque. Bien sûr. Il avait dû s'y arrêter sans s'en souvenir et laisser le livre là-bas.

Déterminé, Marco se dirigea vers la bibliothèque du navire.


Une heure.

Une heure entière qu'il cherchait ce maudit livre.

Et ce n'était pas tout.

Maintenant, son encre avait disparu.

Ses plumes aussi.

Et son journal de bord.

À chaque fois, c'était la même chose. Il posait un objet quelque part, se retournait deux secondes, et l'objet s'était évaporé.

Marco était assis par terre dans sa cabine, le dos contre son lit, fixant le vide avec un mélange de confusion et de frustration.

Était-ce un effet secondaire de son fruit du démon ?

Non. Impossible. Il l'avait mangé il y a des années. Si ça devait causer ce genre de symptômes, il les aurait remarqués depuis longtemps.

Alors quoi ?

Il se passait quelque chose d'étrange sur ce navire.

Et Marco avait bien l'intention de découvrir quoi.

Il se releva, se dirigea vers la cuisine. Manger l'aiderait peut-être à éclaircir ses idées.


Pendant ce temps, dans le couloir menant à la cabine de Marco, deux ombres se faufilaient avec l'agilité de voleurs professionnels.

Thatch et Sohalia pénétrèrent dans la chambre du commandant de la première division et se dirigèrent immédiatement vers l'armoire.

« Allez, vite, » chuchota Thatch en l'ouvrant. « Prends les chemises. Je m'occupe des pantalons. »

Sohalia obéit, attrapant brassée après brassée de vêtements soigneusement pliés. Ils vidèrent méthodiquement l'armoire, entassant leur butin dans leurs bras.

« C'est tout ? » demanda Sohalia, étouffant un fou rire.

« Attend, il reste les sandales. Et son épée. »

« Son épée ? »

« Pourquoi pas ? »

Ils repartirent aussi furtivement qu'ils étaient venus, se faufilant jusqu'à la cabine de Thatch où ils cachèrent leur trésor.

Vista et Izo – qui observaient depuis le début de l'après-midi le va-et-vient suspect de leurs deux compères – échangèrent un regard amusé.

« Ils sont fous, » dit Vista en secouant la tête.

« Complètement, » confirma Izo. « Marco va les tuer. »

« Tu crois qu'on devrait les arrêter ? »

« Et rater le spectacle ? Certainement pas. »

Ils reprirent leur observation, attendant avec impatience la suite des événements.


Marco revint de la cuisine, légèrement apaisé par un sandwich et un verre d'eau fraîche.

Il entra dans sa cabine, se dirigea vers la salle de bains commune du couloir pour prendre une douche avant le dîner.

En chemin, il croisa plusieurs pirates qui le saluèrent.

Il leur rendit leurs salutations distraitement, encore préoccupé par le mystère de ses affaires disparues.

Dans la salle de bains, Marco se déshabilla rapidement, suspendant sa chemise et son pantalon à la porte de sa cabine de douche comme il le faisait toujours. Il posa ses sandales juste en dessous.

L'eau chaude fut un baume pour ses muscles tendus. Il laissa la chaleur dissoudre sa frustration, se relaxant enfin après cette journée étrange.

Dix minutes plus tard, propre et rafraîchi, il coupa l'eau et tendit machinalement le bras pour attraper sa serviette qu'il pendait toujours à la porte.

Ses doigts ne rencontrèrent que le vide.

Marco ouvrit les yeux.

Cligna.

Regarda autour de lui.

La serviette avait disparu.

Sa chemise avait disparu.

Son pantalon avait disparu.

Ses sandales avaient disparu.

Même son caleçon avait disparu.

Marco resta figé dans sa cabine de douche, nu et dégoulinant, fixant la porte vide avec une expression qui oscillait entre l'incrédulité totale et une colère froide.

Un complot.

C'était définitivement un complot.

Il remarqua alors un petit morceau de papier collé sur la porte. Une écriture familière y était tracée – Thatch avait tenté de la déguiser, mais Marco connaissait son ami depuis trop longtemps pour être dupe.

Il décolla le papier et le lut.

"On joue à cache-cache ?"

Marco froissa lentement le morceau de papier dans son poing.

Thatch.

Bien sûr que c'était Thatch.

Et probablement Sohalia aussi, si son intuition était correcte.

Ces deux-là allaient souffrir.

Oh oui.

Ils allaient vraiment souffrir.

Mais d'abord...

D'abord, il devait résoudre le problème immédiat de sa nudité.

Marco prit une grande inspiration, tentant de calmer la rage qui montait en lui.

Il ne pouvait pas sortir comme ça. Impossible. Hors de question.

Mais il ne pouvait pas non plus rester ici indéfiniment en attendant que quelqu'un lui apporte des vêtements.

Sauf que...

Marco sourit lentement.

Il avait une solution.

Un avantage énorme que Thatch n'avait pas prévu.

Son fruit du démon.

Sa transformation en phénix ne nécessitait pas de vêtements.

Et sous cette forme, personne ne remarquerait qu'il était nu.

Marco s'entoura de flammes bleues, sentant la transformation familière s'opérer. Plumes. Ailes. Bec. La forme du phénix l'enveloppa complètement.

Il sortit de la salle de bains en volant, passa la porte ouverte, et s'éleva immédiatement vers le ciel.

Sur le pont, quelques pirates levèrent la tête, le saluèrent de la main.

Marco leur rendit leur salut d'un battement d'ailes et vola jusqu'au mât principal du navire, s'y perchant confortablement.

De là-haut, il avait une vue parfaite sur tout le pont.

Il attendit.

Patiemment.

Comme un prédateur guettant sa proie.

Et finalement, Thatch sortit de sa cabine.

En compagnie de Sohalia.

Tous les deux riaient, échangeant des regards complices.

Le sourire de Marco – si un phénix pouvait sourire – devint presque inquiétant.

Je vous tiens.

Il plongea.

Les flammes bleues s'enroulèrent autour de lui alors qu'il descendait en piqué, gagnant de la vitesse.

Thatch et Sohalia ne le virent pas venir.

Marco les percuta de plein fouet, les plaquant tous les deux au sol avec la force d'un boulet de canon.

Ils s'effondrèrent dans un enchevêtrement de membres, le souffle coupé.

Le phénix se posa sur eux, une patte sur chacun, et les toisa avec un regard qui aurait fait fuir un Roi des Mers.

Thatch et Sohalia levèrent les yeux vers lui.

Déglutissent péniblement.

« Haha... » tenta Thatch avec un rire nerveux. « Marco... on peut t'expliquer... »

Le phénix pencha la tête sur le côté.

Son regard disait clairement : J'attends.

« C'était... une blague ? » essaya Sohalia d'une toute petite voix.

Le phénix ne bougea pas.

« Une blague très drôle ? » ajouta-t-elle avec espoir.

Marco maintint sa pression sur eux encore quelques secondes – juste assez pour qu'ils comprennent à quel point il était mécontent.

Puis il se transforma uniquement sa tête.

« Mes affaires, » dit-il d'une voix dangereusement calme. « Où sont-elles ? »

« Dans... dans ma cabine, » admit Thatch. « Armoire. Tout y est. Promis. »

« Parfait. »

Marco se releva gracieusement. Il marcha – tête haute, dignité intacte malgré tout – jusqu'à la cabine de Thatch, récupéra ses vêtements, et s'habilla rapidement.

Une fois vêtu, il revint sur le pont.

Thatch et Sohalia n'avaient pas bougé, toujours allongés là où il les avait plaqués, se demandant visiblement s'ils devaient fuir ou non.

Marco s'approcha.

Les observa.

Puis sourit.

Ce n'était pas un sourire rassurant.

« À mon tour, » dit-il simplement.


Quelques instants plus tard, dans la salle à manger, Marco était confortablement installé à une table, son roman retrouvé ouvert devant lui, un verre de jus de fruit à portée de main.

Derrière lui, attachée à une chaise avec plusieurs mètres de corde, Sohalia tentait désespérément de plaider sa cause.

Ses mots étaient incompréhensibles, étouffés par le bâillon que Marco avait pris soin de bien serrer.

« Mmmmph ! Mmmmph mmmph ! »

Izo, assis à la table voisine avec son propre livre, observait la scène avec amusement.

« Elle essaie de dire quoi, tu crois ? » demanda-t-il à Marco.

« Probablement des excuses, » répondit Marco sans lever les yeux de son roman. « Ou des promesses de ne jamais recommencer. »

« Mmmmph ! » protesta Sohalia avec véhémence.

« Ou peut-être qu'elle nous insulte, » ajouta Marco pensif. « C'est difficile à dire avec le bâillon. »

Izo rit et leva son verre en direction de la fillette attachée.

« Désolé, petite. Mais tu l'as bien cherché. »

À l'extérieur, visible par les grandes fenêtres de la salle à manger, Thatch se balançait au gré du vent.

Il était pendu par les pieds en haut du mât principal, ses mains attachées dans son dos l'empêchant de défaire quoi que ce soit.

Il ne portait que son caleçon.

Marco avait consenti à lui laisser ça.

Par pitié pour les âmes sensibles du navire.

Le commandant de la quatrième division tentait de crier quelque chose – probablement des excuses – mais le bâillon rendait ses paroles tout aussi incompréhensibles que celles de Sohalia.

Marco tourna une page de son livre, un sourire satisfait sur les lèvres.

Le détective venait de découvrir que le meurtrier était effectivement le jardinier.

Il avait eu raison depuis le début.

« Alors, » dit Izo en regardant alternativement Thatch qui se balançait et Sohalia qui continuait de protester, « tu comptes les laisser combien de temps comme ça ? »

Marco haussa les épaules sans quitter son livre des yeux.

« Je ne sais pas. Une heure ? Deux ? »

Il tourna une autre page.

« Peut-être jusqu'à demain matin. On verra. »

« Mmmmph ! » hurla Sohalia, horrifiée.

Izo leva à nouveau son verre, cette fois vers Marco.

« Ne jamais sous-estimer un phénix flegmatique. »

Marco leva le sien en retour, ses yeux brillant d'une satisfaction tranquille.

« À la vengeance bien méritée. »

Ils trinquèrent.

Dehors, Thatch continuait de se balancer, le soleil commençant sa descente vers l'horizon.

Derrière Marco, Sohalia avait abandonné de plaider et tentait maintenant de ronger son bâillon.

Sans succès.

Il tourna une nouvelle page, profitant pleinement de son roman et de sa victoire.

Vista entra dans la salle à manger, s'arrêta net en voyant la scène, et éclata de rire.

« Je savais que ça finirait comme ça, » dit-il en s'installant à leur table. « Je l'avais prédit. »

Ils rirent ensemble, observant Sohalia qui gigotait frénétiquement sur sa chaise, réussissant seulement à la faire basculer légèrement d'un côté avant qu'elle ne retombe.

« Mmmmph ! »

Marco tourna une autre page, impassible.

Leçon du jour, pensa-t-il avec satisfaction : ne jamais, jamais jouer avec les affaires d'un phénix.

Surtout s'il est du genre patient.

Parce que sa vengeance sera proportionnelle à cette patience.

Et croyez-moi – vous ne voulez vraiment pas découvrir jusqu'où peut aller la patience d'un phénix en colère.


Moby Dick. Infirmerie. Port de Las Camp. Présent.

Sohalia ouvrit les yeux dans l'obscurité de l'infirmerie, un sourire nostalgique étirant ses lèvres.

Ces souvenirs remontaient à la surface aux moments les plus inattendus. Comme maintenant, alors qu'elle aurait dû dormir, récupérer de ses blessures, préparer mentalement pour le voyage vers Saint Urea qui les attendait demain.

Au lieu de quoi, elle se souvenait.

Rēta, la petite souris qui avait causé un tel chaos dans la cuisine. Elle se demanda ce qu'était devenue cette bestiole. Namur l'avait-il vraiment gardée ? Ou l'avait-elle finalement libérée à la prochaine île ?

Elle ne s'en souvenait plus.

Elle se souvenait de l'été étouffant où elle avait maquillé tous ces pirates. De leurs visages horrifiés quand ils s'étaient réveillés. De sa propre transformation en clown aux cheveux rouges sentant la tomate.

Lady avait ri pendant des jours. Cette femme avait un sens de l'humour délicieusement tordu.

Et puis il y avait cette journée où elle et Thatch avaient décidé d'embêter Marco. Pauvre Marco. Elle se souvenait encore de son expression quand il cherchait son livre et ses affaires partout.

Son regard meurtrier quand il les avait plaqués au sol sous sa forme de phénix.

Sohalia toucha inconsciemment ses poignets, comme si elle pouvait encore sentir les cordes que Marco avait utilisées pour l'attacher à cette chaise.

Elle avait été furieuse sur le moment.

Maintenant, le souvenir la faisait sourire.

C'étaient des moments stupides. Insignifiants. Le genre de bêtises d'enfant qui ne mériteraient même pas d'être mentionnées dans des histoires de pirates.

Mais pour elle...

Pour elle, c'étaient des trésors.

Un frisson la parcourut qui n'avait rien à voir avec la fraîcheur de la nuit.

Thatch était mort.

Elle soupira doucement, tournant la tête vers la fenêtre où la lune brillait, argentée et sereine.

Thatch lui manquait.

Il lui manquerait toujours.

Mais ces souvenirs – ces moments d'enfance stupides et merveilleux – seraient toujours là.

Sohalia ferma les yeux, serrant ces souvenirs contre son cœur comme des trésors précieux.

Rēta qui grignotait le pain de Thatch avec une satisfaction insultante.

Marco avec ses sourcils verts dessinés au feutre.

Thatch pendu au mât en caleçon, se balançant au gré du vent.

Elle-même transformée en clown aux cheveux rouges.

Des moments idiots.

Des moments parfaits.

Des moments qu'elle garderait avec elle jusqu'à son dernier souffle.

Ses yeux commencèrent à se fermer, mais avant de sombrer dans le sommeil, elle murmura trois mots dans le silence.

Trois mots pour celui qui n'était plus là pour les entendre.

Trois mots qu'elle aurait voulu lui dire une dernière fois.

« Je t'aime, Thatch. »

La lune brillait.

Les vagues clapotaient contre la coque du navire.

Et Sohalia s'endormit enfin, un sourire paisible sur les lèvres, entourée par les fantômes bienveillants de souvenirs heureux.


Le lendemain matin, quand Yori entra dans l'infirmerie avec le plateau de petit-déjeuner, il trouva Sohalia déjà réveillée.

Elle était assise dans son lit, regardant par la fenêtre, les yeux brillants mais sereins.

« Comment tu te sens ? » demanda-t-il en posant le plateau sur ses genoux.

Sohalia se tourna vers lui et sourit.

Un vrai sourire. Pas celui qu'elle forçait quand elle voulait rassurer les autres. Mais un sourire authentique qui illuminait tout son visage.

« Mieux, » dit-elle simplement. « Beaucoup mieux. »

Et elle le pensait vraiment.

Parce que les souvenirs – les bons souvenirs – avaient un pouvoir de guérison que même la médecine ne pouvait égaler.

Elle mangea son petit-déjeuner en écoutant les bruits du navire qui se préparait au départ.

Des pas lourds résonnaient sur le pont.

Des voix criaient des ordres.

Le grincement des cordes et des voiles qu'on hissait.

Une heure plus tard, elle sentit le Moby Dick bouger. Le doux balancement familier alors qu'ils quittaient le port.


RÉÉCRIT : 29/12/2025

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