The New Era : Échos du Passé
Chapitre 3 : HS-3 : Les mémoires interdites
14297 mots, Catégorie: T
Dernière mise à jour 01/01/2026 00:46
Note de l'auteur :
Je vous invite à lire "The New Era" jusqu'au chapitre 12 avant de commencer ce hors-série.
HORS-SÉRIE 3 : LES MÉMOIRES INTERDITES
Backstory Jef Mentaru
L'INNOCENCE
(Jef : 14-17 ans)
Le silence de la bibliothèque royale avait quelque chose de sacré.
Assis à sa table habituelle près de la fenêtre qui donnait sur les jardins intérieurs, Jef Mentaru tournait délicatement les pages d'un manuscrit ancien. Ses doigts effleuraient le papier jauni avec la révérence qu'on réserve aux choses précieuses et fragiles. Chaque livre était pour lui un trésor arraché au temps, chaque mot une fenêtre ouverte sur un monde qu'il ne connaîtrait jamais de ses propres yeux.
À quatorze ans, Jef était déjà prisonnier de son destin.
Comme tous les habitants du Royaume — cette île perdue quelque part dans les brumes du Nouveau Monde — il n'avait jamais vu ce qui existait au-delà de l'horizon. Les lois étaient gravées dans la pierre depuis des générations, absolues et immuables : personne ne partait, personne ne revenait. Le Royaume demeurait un sanctuaire fermé, protégé par le secret et l'isolement, une cage dorée dont nul ne devait s'échapper.
Mais Jef voulait comprendre pourquoi.
« Encore plongé dans tes livres, garçon ? »
La voix du bibliothécaire résonna doucement dans le silence feutré. Maître Kaito, un vieil homme aux cheveux blancs comme neige, s'approcha en traînant légèrement les pieds. Jef leva les yeux et sourit avec cette timidité qui le caractérisait depuis toujours, ce mélange de politesse et de réserve qui faisait de lui l'enfant parfait aux yeux des adultes.
« Pardon, Maître Kaito. Je voulais finir ce chapitre sur les courants marins du Grand Line. C'est... c'est fascinant. La façon dont les températures influencent les trajectoires, comment les îles créent des remous... »
Le vieil homme observa le jeune Mentaru avec un mélange d'affection et d'inquiétude qui ne le quittait plus ces derniers temps. Jef passait presque toutes ses journées ici, dévorant livre après livre avec une avidité qui confinait à l'obsession. À quatorze ans à peine, il avait probablement déjà lu plus que la plupart des adultes du Royaume n'en liraient durant toute leur vie.
« Tu es intelligent, Jef. Trop, peut-être. » Kaito posa une main noueuse sur son épaule dans un geste presque paternel. « Mais fais attention à ne pas chercher des réponses qui n'existent pas. Ou pire — des réponses qui ne devraient jamais être trouvées. »
« Des réponses existent toujours, » répondit Jef avec cette conviction naïve propre à l'adolescence, cette certitude inébranlable que le monde avait un sens si on prenait juste le temps de chercher. « Il suffit de savoir où regarder, non ? Il suffit d'être patient et méthodique. »
Kaito soupira longuement, un son qui portait le poids de décennies de sagesse et peut-être aussi de regrets.
« Certaines portes doivent rester fermées, mon garçon. »
D'un mouvement du menton, il désigna une section que Jef connaissait bien — trop bien, en vérité. Une porte massive de bois sombre, scellée par des cadenas enchantés, gardée jour et nuit. La section interdite. Ces textes que seul le Roi Taiyō et ses conseillers les plus proches avaient le droit de consulter, ces savoirs qu'on jugeait trop dangereux pour le commun des mortels.
« Pourquoi ? » La question sortit d'elle-même, comme elle sortait toujours. « Que contiennent ces livres qu'on ne doit absolument pas savoir ? Qu'y a-t-il de si terrible dans de simples mots écrits sur du papier ? »
« L'Histoire, » dit simplement Kaito, et ce seul mot sembla alourdir l'air autour d'eux. « L'Histoire vraie, sans les mensonges confortables qu'on raconte aux enfants. Et certaines vérités sont trop lourdes à porter, surtout pour un garçon de ton âge. Crois-moi sur parole. »
Jef baissa les yeux sur son manuscrit ouvert devant lui, sur ces lignes décrivant des océans qu'il ne verrait jamais, des îles qu'il n'explorerait jamais.
Il ne comprenait pas. Si l'Histoire était vraie, pourquoi la cacher comme un secret honteux ? Si la vérité existait quelque part entre ces pages interdites, pourquoi en avoir si peur ? La connaissance ne devrait-elle pas être partagée, célébrée, transmise ?
Mais il ne dit rien de tout cela.
Il était jeune, certes, mais il avait déjà appris cette leçon fondamentale : insister ne menait nulle part avec les adultes. Ils avaient leurs raisons, leurs secrets, leurs peurs. Argumenter ne ferait que fermer encore plus les portes.
Alors Jef sourit poliment comme on le lui avait appris, rangea soigneusement son livre sur l'étagère appropriée, et quitta la bibliothèque dans le silence respectueux qu'on attendait de lui.
Mais en passant devant la porte scellée, il ralentit imperceptiblement. Ses yeux s'attardèrent sur les cadenas qui brillaient faiblement dans la pénombre, sur les inscriptions gravées dans le bois ancien.
Un jour, pensa-t-il avec une détermination qu'il garda soigneusement cachée derrière son expression neutre. Un jour, je saurai ce qui se cache là-dedans. Quoi qu'il m'en coûte.
Les mois s'écoulèrent comme l'eau entre les doigts.
Jef grandit — non seulement en taille, gagnant ces centimètres qui transforment les enfants en adolescents, mais aussi en compétence. Son pouvoir de Mentaru se développait avec une rapidité qui surprenait même les maîtres chargés de son enseignement. À quinze ans, il maîtrisait déjà la télékinésie avec une aisance remarquable pour son âge, soulevant des objets de plusieurs dizaines de kilos d'un simple geste élégant de la main.
Le Roi Taiyō l'avait remarqué.
« Tu as du potentiel, garçon. »
Les mots tombèrent lors d'une audience royale, devant une cour assemblée qui observait le jeune prodige avec un mélange d'envie et de respect.
« Continue ainsi, applique-toi à tes études, et tu pourrais devenir l'un de mes conseillers. Peut-être même mon bras droit un jour. »
Jef s'était incliné profondément, le visage soigneusement composé en une expression d'humilité et de gratitude.
« Vous m'honorez, Votre Majesté. Je ne suis pas digne de tels éloges. »
Mais au fond de lui, là où personne ne pouvait voir, une question brûlait avec l'intensité d'une braise qui refuse de s'éteindre : pourquoi le Roi avait-il besoin de tant de conseillers si le Royaume était vraiment en paix comme on le prétendait ? Pourquoi toutes ces précautions, ces secrets jalousement gardés, cette paranoïa qui imprégnait chaque décision ?
Il retourna à la bibliothèque, comme toujours.
Chercher. Toujours chercher. C'était devenu plus qu'une habitude — un besoin viscéral.
Jef venait d'avoir seize ans lorsque tout bascula.
C'était une nuit comme les autres, ou du moins elle avait commencé ainsi. Maître Kaito avait quitté la bibliothèque plus tôt que d'habitude, le visage marqué par la fatigue. Jef était resté, comme il le faisait souvent, plongé dans ses lectures tandis que les ombres s'allongeaient et que la lune grimpait lentement dans le ciel nocturne.
Vers minuit, il se leva pour aller chercher un autre ouvrage dans les rayonnages du fond.
Et c'est là qu'il le remarqua.
La porte.
La porte scellée de la section interdite.
Elle était entrouverte.
Jef se figea sur place, son cœur manquant brutalement un battement avant de s'emballer dans sa poitrine. Le sang rugissait à ses oreilles. Maître Kaito avait dû oublier de la verrouiller correctement en partant. Une simple erreur humaine, le genre de négligence qui arrive après une longue journée, quand la fatigue émousse la vigilance.
Mais aussi — et surtout — une opportunité.
Jef regarda autour de lui avec une lenteur exagérée, scrutant chaque recoin de la bibliothèque. Personne. Le silence de la nuit enveloppait les lieux comme un linceul, ponctué seulement par le tic-tac lointain de l'horloge et le bruissement du vent contre les fenêtres.
Il ne devrait pas.
Il savait qu'il ne devrait pas.
Franchir cette porte signifiait violer les lois les plus sacrées du Royaume. Si on le découvrait, les conséquences seraient terribles — bannissement au mieux, exécution au pire.
Mais...
Mais la tentation était trop forte.
Toutes ces années à se demander. À imaginer. À rêver de ce qui se cachait derrière cette barrière.
Ses pieds bougèrent d'eux-mêmes, le portant vers l'avant comme s'ils avaient leur propre volonté.
Il poussa doucement la porte.
Le grincement des gonds sembla assourdissant dans le silence.
Jef entra.
La section interdite était étonnamment petite — presque décevante dans sa modestie.
Quelques étagères seulement, peut-être trois ou quatre, couvertes d'une épaisse couche de poussière qui témoignait de décennies de négligence. Des livres anciens aux couvertures craquelées s'alignaient là, certains à peine lisibles tant le temps les avait maltraités. Des parchemins jaunis gisaient enroulés dans des étuis de cuir. Des journaux personnels empilés négligemment.
Jef en saisit un au hasard, les mains tremblant légèrement malgré ses efforts pour rester calme.
Le titre, gravé sur la couverture de cuir craquelée d'une écriture élégante mais délavée :
« Mémoires d'Akane Senrigan — Prisonnière du Gouvernement Mondial — An 1502 du Calendrier Marin. »
Senrigan.
Un membre de son peuple. Une femme d'une lignée puissante, morte depuis longtemps.
Le cœur de Jef battait si fort maintenant qu'il craignait presque qu'on puisse l'entendre depuis l'extérieur. Il ouvrit le livre avec des gestes précautionneux, comme s'il manipulait quelque chose de sacré.
Et commença à lire.
Les premiers mots glacèrent son sang.
« Ils nous ont capturés alors que nous fuyions les côtes de Laugh Tale, cette île maudite qui nous retenait prisonniers. Mon mari Kenji, mes deux enfants — ma petite Yuki qui n'avait que six ans et mon fils Takeo qui venait juste d'en avoir huit — et moi. Nous pensions avoir enfin atteint la liberté après tant d'années de captivité dorée. Nous pensions que le monde extérieur serait meilleur que notre cage, que les océans nous offriraient ce que le Royaume nous refusait.
Nous avions tort.
Nous avions tellement, tellement tort.
Ils nous ont emmenés dans une forteresse de pierre froide quelque part dans le North Blue. Séparés brutalement dès notre arrivée, arrachés les uns aux autres comme si nos liens ne signifiaient rien. J'ai hurlé le nom de mes enfants jusqu'à ce que ma voix se brise en mille éclats sanglants, jusqu'à ce que je ne puisse plus produire qu'un râle pitoyable. Personne n'est venu. Personne ne s'est soucié de mes pleurs.
Puis la torture a commencé.
Ils voulaient savoir où se trouvait exactement Laugh Tale, comme si nous possédions des cartes secrètes. Où se trouvaient les Fragments de la Sphère Éternelle dont ils avaient entendu parler dans leurs légendes. Où se cachaient les autres membres de notre peuple dispersé aux quatre coins du monde.
Je n'ai rien dit. Comment aurais-je pu leur dire ce que j'ignorais moi-même ?
Alors ils ont fait venir mon fils.
Mon petit Takeo. Six ans. Six ans à peine, avec ses grands yeux innocents et son sourire qui illuminait mes matins.
Et ils l'ont torturé devant moi.
Ils ont brisé ses doigts un par un pendant que je hurlais. Ils ont brûlé sa peau délicate avec des fers rougis pendant que je suppliais. Ils ont fait des choses — des choses dont je ne peux pas écrire les détails, des choses qui me hantent chaque nuit, chaque instant de veille.
Et puis ils l'ont tué.
Devant moi.
Mon petit garçon qui aimait courir dans les jardins et collectionner les coquillages.
Puis ma fille. Ma douce Yuki qui chantait comme un oiseau.
Puis mon mari. Kenji qui m'avait promis que tout irait bien, que nous serions libres.
Et maintenant, je suis seule dans cette cellule humide qui pue la mort et le désespoir. J'écris ces mots avec mon propre sang parce qu'ils ne m'ont laissé ni encre ni plume. Mon sang qui coule de mes blessures non soignées, qui tache le papier en traînées sombres.
Je veux que quelqu'un sache.
Que quelqu'un se souvienne quand je ne serai plus qu'un nom oublié dans le vent.
Que nous avons existé. Que nous avons vécu. Que nous avons aimé.
Que nous avons souffert au-delà de ce que des mots peuvent décrire.
Que le Gouvernement Mondial — ces hommes qui se prétendent gardiens de la justice et de l'ordre — n'est rien d'autre qu'une machine à broyer les innocents.
Demain, je le sais, ils viendront me chercher pour la dernière fois.
Et je mourrai comme sont morts mon mari et mes enfants.
Mais ces mots survivront. Ils doivent survivre.
Souvenez-vous de nous. »
La signature tremblante au bas de la page : Akane Senrigan, mère, épouse, prisonnière.
Jef referma le livre avec un claquement sec qui résonna comme un coup de fouet.
Ses mains tremblaient violemment maintenant, incontrôlables. Il se précipita vers un coin de la petite pièce et vomit, encore et encore, jusqu'à ce qu'il n'y ait plus rien dans son estomac que de la bile amère. Son corps entier était secoué de spasmes qu'il ne pouvait pas maîtriser.
Puis il resta là, recroquevillé sur le sol froid, pleurant silencieusement dans l'obscurité. Les larmes coulaient en rivières brûlantes sur ses joues, trempant sa chemise.
Des enfants.
Ils avaient torturé des enfants innocents qui ne savaient rien, qui ne demandaient rien.
Tué des familles entières sans la moindre once de remords.
Détruit des vies avec la froideur clinique qu'on réserve habituellement à l'extermination de la vermine.
Et pour quoi ?
Des secrets enfouis. Du pouvoir politique. De la peur irrationnelle d'un peuple qui ne demandait qu'à vivre en paix.
Jef sortit de la section interdite en titubant comme un ivrogne, ses jambes refusant presque de le porter. Il referma la porte avec des gestes maladroits, s'assurant qu'elle était bien dans la même position qu'il l'avait trouvée.
Puis il rentra chez lui en marchant comme un automate.
Cette nuit-là, il ne dormit pas. Il resta éveillé jusqu'à l'aube, fixant le plafond de sa chambre, revoyant encore et encore les mots écrits dans le sang.
Et quelque chose en lui — quelque chose d'innocent et de pur, cette part de lui qui croyait encore en la bonté fondamentale du monde — mourut dans le silence de cette longue nuit.
Remplacé par une graine sombre qui commençait tout juste à germer.
Une graine de haine qui prendrait racine et grandirait jusqu'à l'étouffer complètement.
Jef avait dix-sept ans lorsque Sohalia arriva.
Un matin brumeux de début d'automne, un bateau inconnu accosta au port du Royaume. La nouvelle se répandit comme une traînée de poudre, semant la panique dans son sillage. Les habitants se rassemblèrent près des quais, méfiants et terrifiés, murmurant entre eux avec des voix tendues par l'angoisse. Personne ne venait jamais au Royaume. Personne ne connaissait son emplacement précis, caché qu'il était par des brumes éternelles et des courants traîtres. C'était la loi absolue, la règle fondamentale de leur survie.
Mais ce bateau était attendu par le roi et ses conseillers. À son bord se trouvait une seule passagère.
Une fille.
Quinze ans tout au plus, cheveux blonds ébouriffés par le vent marin qui les faisait danser autour de son visage comme une auréole dorée. Ses yeux étaient fermés, cachés derrière des paupières meurtries. Elle portait des vêtements usés et déchirés par endroits, tachés de sang séché et de saleté. Son visage était marqué par l'épuisement et quelque chose de plus sombre — la trace de violence récente. Des bandages grossiers couvraient ses bras et son torse, certains déjà imbibés de sang frais qui commençait à transpercer le tissu.
Elle était endormie — ou inconsciente, c'était difficile à dire.
Le silence qui suivit son débarquement fut assourdissant, un vide sonore qui sembla aspirer tout l'oxygène de l'air.
Quelqu'un venait de là-bas.
Quelqu'un venait du monde extérieur, de ce dehors terrifiant dont on parlait à voix basse pour effrayer les enfants désobéissants.
La panique éclata comme une bombe.
Les enfants se mirent à hurler, terrifiés par cette apparition qui violait tout ce qu'ils avaient appris. Les adultes reculèrent précipitamment, certains dégainant des armes avec des gestes nerveux, leurs visages blêmes de peur. Le Roi Taiyō fut appelé d'urgence, arraché à son petit-déjeuner par des serviteurs essoufflés.
« EMPAREZ-VOUS D'ELLE ! » hurlait un homme au visage rouge de colère et de terreur. « Elle pourrait être une espionne ! Une menace envoyée par le Gouvernement ! Elle va tous nous tuer ! »
Jef observait la scène de loin, depuis sa position habituelle près des jardins du palais d'où il avait vue sur le port.
Il n'avait pas hurlé comme les autres enfants de son âge qui couraient se réfugier dans les jupes de leurs mères. Il n'avait pas reculé comme les adultes qui semblaient voir la mort incarnée dans cette jeune fille inconsciente.
Il était fasciné.
Totalement, complètement fasciné.
Cette fille...
Elle venait de là-bas. Du monde extérieur qu'il ne connaissait que par les livres, par les récits édulcorés et les cartes approximatives.
Du monde que Jef rêvait de connaître depuis toujours, depuis qu'il était assez grand pour comprendre qu'un horizon pouvait cacher quelque chose d'autre que l'eau à perte de vue.
Et contrairement aux personnes des mémoires qu'il avait lus en cachette — ces âmes torturées, brisées, détruites par les atrocités qu'elles avaient endurées — elle était en vie.
Blessée, oui. Épuisée, certainement.
Mais vivante.
Elle avait survécu là-bas. Elle avait existé dans ce monde extérieur et en était revenue — même si ce retour ne semblait pas volontaire.
Quelque chose en Jef se réveilla à cette pensée.
Pas la haine cette fois, pas cette colère froide qui avait germé après la lecture des mémoires interdits.
Mais l'espoir.
Un espoir fragile et dangereux qu'il n'avait plus ressenti depuis longtemps.
Les jours suivants furent chaotiques, tendus comme une corde de violon sur le point de se rompre.
Sohalia fut interrogée longuement par le Roi Taiyō et son conseil. On découvrit qu'elle était la fille d'Eri Shizen — une femme qui s'était enfuie du Royaume dix-sept ans plus tôt et qu'on croyait morte depuis longtemps. Le scandale fut immense, les langues se délièrent, les spéculations allèrent bon train. Finalement, après des délibérations qui durèrent trois jours entiers, elle fut accueillie par sa famille de sang. Hachiro Shizen, un Mentaru respecté et puissant, accepta de la prendre sous son aile avec son épouse Emi et leur jeune fille Maiya.
Mais l'île entière restait méfiante, hostile même.
Les enfants fuyaient Sohalia comme si elle portait une maladie contagieuse et mortelle. Les adultes chuchotaient dans son dos dès qu'elle passait, leurs voix sifflantes pleines de suspicion et de peur mal dissimulée. On racontait qu'elle avait le mauvais œil, qu'elle portait malheur, qu'elle allait attirer le Gouvernement Mondial sur eux et causer leur perte à tous.
Seule sa famille adoptive lui témoignait de la gentillesse véritable, de l'affection sans arrière-pensée.
Et Jef.
Leur première rencontre eut lieu à la bibliothèque, comme il était peut-être inévitable.
Sohalia était entrée en regardant autour d'elle avec un émerveillement qui transparaissait dans chaque mouvement de ses yeux. Elle n'avait probablement jamais vu autant de livres rassemblés en un seul endroit, ces trésors de papier et d'encre qui contenaient tout le savoir du monde.
Jef, assis à sa table habituelle près de la fenêtre, leva les yeux de son ouvrage sur la navigation astronomique.
Leurs regards se croisèrent.
Et pendant un instant suspendu dans le temps, le souffle de Jef se coupa net dans sa gorge.
Elle était... différente. Pas juste physiquement, même si ses traits avaient une beauté sauvage qui contrastait violemment avec les visages lisses et conformes des filles du Royaume. Non, il y avait quelque chose dans ses yeux verts, quelque chose d'indéfinissable qui le frappait comme un coup au plexus. Une sorte de liberté résiduelle, de feu mal éteint. Quelque chose que Jef n'avait jamais vu chez personne d'autre ici, dans cette cage dorée où tout le monde avait appris à baisser la tête et à accepter son sort.
« Tu... tu n'es pas d'ici ? »
Les mots sortirent avant qu'il ne puisse les retenir, et il se maudit immédiatement pour cette question stupide.
Question idiote entre toutes. Tout le monde savait qui elle était, ce qu'elle était.
Sohalia sourit tristement, un sourire qui ne touchait pas vraiment ses yeux et qui portait le poids d'expériences qu'une fille de quinze ans n'aurait jamais dû avoir.
« Non. Je viens de là-bas. »
Sa voix était douce mais ferme, légèrement rauque comme si elle avait beaucoup crié récemment.
Là-bas.
Le dehors.
Le monde extérieur avec tous ses dangers et ses merveilles.
« Comment... comment c'est ? » Jef entendit sa propre voix, à peine un murmure chargé d'une avidité qu'il ne cherchait même pas à cacher.
Sohalia s'approcha sans y être invitée, s'assit en face de lui avec la désinvolture de quelqu'un qui n'a pas encore appris les règles sociales rigides du Royaume.
« Dangereux, » dit-elle simplement, et le mot tomba entre eux comme une pierre dans l'eau. « Magnifique aussi. Immense au-delà de tout ce que tu peux imaginer. Terrifiant certains jours. Merveilleux d'autres jours. »
Elle marqua une pause, cherchant ses mots avec soin.
« Libre, surtout. C'est ça le plus important. Libre. »
Jef sentit quelque chose se serrer douloureusement dans sa poitrine, une émotion si intense qu'elle en devenait presque physique.
Libre.
Ce mot qu'il avait lu dans tant de livres, qu'il comprenait intellectuellement, qu'il pouvait définir avec précision. Mais un mot qu'il n'avait jamais vraiment ressenti dans sa chair, dans ses os, dans son âme.
« Tu as de la chance alors, » murmura-t-il sans réfléchir.
« De la chance ? » Le rire de Sohalia était amer, cassé sur les bords. « J'ai été victime d'une embuscade violente qui a failli me tuer. J'ai été kidnappée et ramenée ici contre mon gré par un peuple que je ne connais pas, juste à cause de mon sang. Et maintenant que je suis ici dans ce Royaume dont je ne savais même pas l'existence, tout le monde me regarde comme si j'étais un monstre sorti des profondeurs. Tu appelles ça de la chance ? »
« Je ne te regarde pas comme un monstre, moi. »
Les mots sortirent avec une intensité qui le surprit lui-même.
Sohalia le fixa alors — vraiment le fixa pour la première fois, comme si elle le voyait enfin plutôt que de simplement regarder dans sa direction.
« Comment tu me regardes, alors ? »
Jef hésita, pesant ses mots avec soin.
« Comme... comme quelqu'un qui a vécu ce que je n'ai vécu que dans les livres. Quelqu'un qui connaît la vérité de ce monde, pas juste les mensonges confortables qu'on nous raconte ici. »
Un sourire — un vrai sourire cette fois, lumineux et sincère — éclaira le visage de Sohalia comme le soleil perçant les nuages.
« Tu aimes lire alors ? »
« J'adore lire. C'est ma seule façon de voyager. »
« Alors on a au moins quelque chose en commun. »
Et c'est ainsi, dans le silence feutré d'une bibliothèque baignée de lumière automnale, que commença leur amitié.
Une amitié qui changerait tout.
Une amitié qui détruirait tout.
Les semaines se transformèrent en mois avec cette lenteur étrange du temps quand on est jeune et qu'on ne compte pas encore vraiment les jours.
Jef et Sohalia se retrouvaient régulièrement à la bibliothèque, leur sanctuaire commun loin des regards suspicieux et des murmures malveillants. Ils parlaient de tout et de rien, des sujets profonds et des banalités du quotidien. Des livres qu'ils lisaient. De l'Histoire telle qu'elle était écrite et telle qu'elle avait vraiment été vécue. Du monde extérieur que Sohalia avait vu de ses propres yeux et que Jef rêvait de découvrir avec une intensité qui confinait à la douleur physique.
Sohalia racontait ses aventures avec une nostalgie palpable dans chaque mot, chaque phrase. Les îles qu'elle avait visitées — certaines tropicales et luxuriantes, d'autres glacées et mortelles. Les pirates qu'elle avait croisés, certains terrifiants, d'autres étonnamment gentils. Les dangers qu'elle avait affrontés et qui avaient laissé des cicatrices autant physiques qu'émotionnelles. Sa famille de pirates dont elle se languissait avec une douleur visible, ces hommes et ces femmes qui l'avaient recueillie enfant et élevée comme leur propre sang.
Jef écoutait avec une attention absolue, suspendu à ses lèvres, absorbant chaque mot comme un assoiffé buvant enfin de l'eau après des jours dans le désert. Ses yeux brillaient quand elle décrivait les aurores boréales qu'elle avait vues dans le North Blue, ou les marchés flottants de certaines îles de Grand Line.
Pour la première fois depuis qu'il avait lu les mémoires interdits et découvert les horreurs du monde, Jef ressentait autre chose que cette haine froide qui avait pris racine en lui.
Il ressentait de l'émerveillement.
De l'admiration pour cette fille qui avait survécu à tant de choses.
Et, graduellement, insidieusement, quelque chose de plus profond et de plus dangereux.
De l'amour.
Ils avaient dix-sept et quinze ans respectivement quand Jef comprit vraiment ce qu'il ressentait.
C'était un soir d'été, l'air était doux et parfumé par les fleurs du jardin du palais. Ils étaient assis sous un cerisier centenaire dont les branches formaient un dais protecteur au-dessus de leurs têtes. Sohalia parlait de Barbe Blanche avec cette affection évidente qui perçait dans chaque mot — ce pirate légendaire qui l'avait recueillie à cinq ans à peine et qui la considérait comme sa propre fille.
« C'est l'homme le plus fort du monde, » expliquait-elle, ses yeux verts brillant d'une fierté filiale. « Il protège des îles entières rien qu'en plantant son drapeau sur leurs côtes. Il considère son équipage comme sa famille, pas comme des subordonnés. Si tu touches à l'un des siens, tu te fais un ennemi mortel. »
« Je pourrais le rencontrer un jour ? » demanda Jef, et il y avait tant d'espoir dans sa voix qu'il en était presque embarrassé.
« Peut-être. Un jour. Si jamais je réussis à sortir d'ici. »
Un silence confortable s'installa entre eux, ponctué seulement par le chant des grillons et le bruissement des feuilles dans la brise.
Puis Jef, rassemblant tout son courage, posa la question qui lui brûlait les lèvres depuis des semaines :
« Sohalia... est-ce que tu aimerais t'enfuir ? Partir d'ici ? Retourner là-bas ? »
Elle se tourna vers lui, surprise par la question directe.
« Pourquoi tu me demandes ça maintenant ? »
« Parce que tu as vu le monde. Tu as été libre, vraiment libre, pas juste dans les livres ou dans ton imagination. Et maintenant tu es ici, prisonnière comme nous tous, enfermée dans cette cage dont tu ne voulais même pas. »
Sohalia réfléchit longuement, son regard se perdant dans le ciel qui s'assombrissait lentement.
« Bien sûr que j'aimerais retrouver ma famille de cœur, » dit-elle finalement avec une tristesse palpable. « Barbe Blanche me manque terriblement. Marco aussi, et Thatch, et tous les autres. Ils doivent me croire morte à l'heure qu'il est. Mais le prix à payer serait trop grand. Le roi a été très clair quand il m'a accueillie ici : si je tente de m'enfuir, c'est ma famille qui paiera. Tante Emi, oncle Hachiro, la petite Maiya. Et toi aussi probablement. »
« Moi ? »
« Oui. Tu es mon ami, Jef. Mon meilleur ami ici. » Elle sourit avec une douceur qui lui transperça le cœur.
Meilleur ami.
Le mot résonna dans l'esprit de Jef comme un coup de gong, se répercutant encore et encore jusqu'à ce qu'il ne puisse plus entendre autre chose.
Meilleur ami.
Pas amour. Pas romance. Pas ce qu'il ressentait pour elle avec cette intensité qui le consumait de l'intérieur.
Meilleur ami.
Ami. Protecteur. Figure fraternelle rassurante.
Pas égal. Pas partenaire potentiel. Pas amant.
Il sourit quand même — un sourire soigneusement composé qui ne reflétait en rien le déchirement qu'il ressentait à cet instant précis.
« Oui, » dit-il doucement, la voix étonnamment stable. « Comme un grand frère. »
Mais dans son cœur, là où personne ne pouvait voir, une première fissure apparut. Fine et presque imperceptible, mais bien réelle.
Il l'aimait avec une intensité qui le surprenait lui-même, qui l'effrayait parfois par sa force.
Mais elle ne le voyait que comme un ami. Un confident. Une présence rassurante mais pas romantique.
Pas comme quelqu'un qu'elle pourrait aimer en retour.
Jef enfouit cette douleur profondément, la verrouilla derrière un sourire qu'il avait perfectionné au fil des années.
Il sourit donc, comme si de rien n'était.
Rit avec elle de choses qui n'étaient pas vraiment drôles.
Continua leur conversation comme si son monde ne venait pas de basculer légèrement sur son axe.
Mais cette nuit-là, seul dans sa chambre plongée dans l'obscurité, il fixa le plafond sans vraiment le voir.
Et se demanda combien de temps il pourrait continuer à faire semblant.
Combien de temps avant que ce masque ne se fissure aussi.
LA DÉCOUVERTE
(Jef : 17-20 ans / Sohalia : 15-18 ans)
Jef avait dix-sept ans lorsque son pouvoir évolua de façon inattendue.
Cela arriva par accident, comme souvent avec les capacités Mentaru qui se développent par paliers imprévisibles plutôt que de façon linéaire.
Il était dans sa chambre un soir d'automne pluvieux, frustré après une énième conversation avec Sohalia où elle avait mentionné presque distraitement un certain Takeshi — un garçon du Royaume qui l'avait aidée à porter une pile de livres particulièrement lourde jusqu'à chez elle.
« Il est vraiment gentil, tu sais, » avait-elle dit avec cette innocence totale qui rendait la remarque encore plus douloureuse. « Pas comme les autres qui me fuient encore. Il m'a même souri. »
Gentil.
Jef n'était pas jaloux. Bien sûr que non. Il n'avait aucune raison de l'être puisqu'il n'était que son ami, son "grand frère" comme elle l'avait si bien dit.
Sauf qu'il l'était.
Terriblement, viscéralement jaloux d'une façon qui le surprenait par son intensité.
Il serra le poing sans y penser, et soudain, la chaise dans le coin de sa chambre se souleva toute seule.
Pas de geste conscient. Pas de concentration délibérée comme il devait habituellement le faire.
Juste la colère sourde qui pulsait en lui.
Et la chaise lévitait à deux pieds du sol, tremblant légèrement dans l'air.
Jef cligna des yeux, surpris et légèrement effrayé par ce qui venait de se produire.
Puis la chaise retomba brutalement avec un bruit sourd qui fit trembler le plancher.
Son pouvoir de télékinésie avait toujours nécessité un geste précis de la main, une focalisation mentale intense. Mais là, il n'avait rien fait de tout ça. Il avait juste pensé. Juste ressenti une émotion forte.
Et cela avait suffi pour que son pouvoir se manifeste.
Les semaines suivantes, Jef expérimenta en secret, testant les limites de cette nouvelle capacité.
Il découvrit qu'il pouvait faire bien plus que simplement soulever des objets avec son esprit.
Il pouvait... influencer.
Subtilement. Délicatement. Presque imperceptiblement si on ne savait pas quoi chercher.
Un jour, Maître Kaito s'endormit brusquement à sa table de travail en plein après-midi, sa tête tombant en avant avec un bruit mat. Jef n'avait rien fait consciemment à ce moment-là, mais en y repensant plus tard, il réalisa qu'il avait eu une pensée fugace :
« Il a l'air si fatigué aujourd'hui. Il devrait vraiment se reposer un peu. »
Et Kaito s'était endormi comme si on avait actionné un interrupteur.
Hypnose.
Jef Mentaru pouvait hypnotiser les gens, plier leur volonté à la sienne sans qu'ils ne s'en rendent compte.
La réalisation le terrifia dans un premier temps, lui donnant des sueurs froides et des cauchemars où il voyait son reflet transformé en monstre.
Mais aussi... l'intrigua profondément.
Parce qu'avec ce pouvoir, les possibilités étaient infinies.
C'était mal, il le savait avec une certitude absolue. Manipuler l'esprit des gens, même subtilement, était une violation fondamentale de leur autonomie. Une intrusion dans leur sanctuaire le plus intime. Quelque chose que seuls les Mentaru les plus sombres et corrompus osaient faire, ces individus dont on racontait les histoires pour effrayer les enfants.
Mais...
Si cela lui permettait d'accéder enfin à la vérité ?
Aux textes interdits qui contenaient les réponses qu'il cherchait depuis des années ?
Aux secrets que le Roi gardait jalousement ?
Jef se débattit avec sa conscience pendant des semaines qui se transformèrent en mois. Il se réveillait la nuit en sueur, hanté par ce qu'il pourrait devenir s'il franchissait cette ligne. Mais chaque jour, la tentation grandissait un peu plus, comme une vigne parasite qui s'enroule autour d'un arbre jusqu'à l'étouffer.
Finalement, inévitablement, la curiosité l'emporta sur la morale.
Une nuit sans lune particulièrement sombre, Jef retourna à la bibliothèque.
Maître Kaito était là comme toujours, rangeant méticuleusement les derniers livres de la journée avant de fermer et de rentrer chez lui.
Jef s'approcha avec un sourire qu'il espérait naturel, son cœur battant si fort qu'il craignait qu'on puisse l'entendre.
« Bonsoir, Maître Kaito. Encore une belle soirée, n'est-ce pas ? »
Le vieil homme leva les yeux de ses étagères, souriant avec cette affection paternelle qu'il réservait à Jef.
« Mon garçon. Toujours le dernier à partir. Tu ne rentres vraiment jamais chez toi ? Ta famille doit s'inquiéter. »
« Bientôt, promis. Je voulais juste... »
Jef tendit la main dans un geste qui pouvait passer pour anodin.
Concentra son pouvoir avec une intensité qu'il n'avait jamais atteinte auparavant.
Pensa de toutes ses forces : *Dors. Juste quelques minutes. Tu es si fatigué. Tu as besoin de repos. Ton corps réclame le sommeil.*
Les yeux de Kaito devinrent vitreux presque instantanément, ses pupilles se dilatant puis se contractant étrangement.
Puis il s'assit lentement, avec des mouvements mécaniques comme une marionnette guidée par des fils invisibles.
Posa sa tête sur la table devant lui.
Et s'endormit d'un sommeil profond et sans rêves.
Jef resta immobile pendant plusieurs secondes qui lui parurent des heures, horrifié par la facilité avec laquelle il venait de violer l'esprit d'un homme qu'il respectait et aimait comme un second père.
Ses mains tremblaient. Son estomac se nouait douloureusement.
Mais il avait déjà franchi la ligne. Impossible de revenir en arrière maintenant.
Il fouilla rapidement dans les poches de Kaito avec des gestes qu'il essayait de rendre efficaces malgré ses tremblements, trouva le trousseau de clés que le vieil homme gardait toujours sur lui.
Se dirigea vers la section interdite.
Ouvrit la porte avec une clé qui grinça dans la serrure.
Et entra dans l'obscurité chargée de poussière et de secrets oubliés.
Cette nuit-là, Jef lut trois mémoires différents.
Chacun plus atroce que le précédent, comme une descente aux enfers par paliers.
Le premier racontait la capture méthodique d'une famille entière de la Lignée des Yuki — ces gens capables de manipuler la glace et la neige. Les tortures infligées étaient décrites avec un détachement clinique qui les rendait encore plus horribles. Les expériences menées sur leurs pouvoirs par des "scientifiques" du Gouvernement qui les traitaient comme des rats de laboratoire. Les cris qui résonnaient dans les couloirs de pierre. Le sang qui ne séchait jamais complètement sur les murs.
Le deuxième décrivait une attaque sur une île paisible de Grand Line il y a huit cents ans, durant ce qu'on appelait pudiquement "la période de transition". Des Dragons Célestes arrivés sur des navires dorés, massacrant méthodiquement la population pour le simple crime d'avoir refusé de se soumettre. Des enfants brûlés vifs devant leurs parents pour servir d'exemple. Des femmes violées puis tuées. Des hommes crucifiés sur les plages pour que les oiseaux leur arrachent les yeux.
Le troisième...
Le troisième était le journal intime d'un enfant.
Huit ans selon ce qui était écrit sur la première page, dans une écriture enfantine et maladroite qui serrait le cœur.
Capturé avec sa famille lors d'une rafle.
Torturé pour obtenir des informations qu'un enfant de huit ans ne pouvait absolument pas posséder.
Ses dernières entrées étaient à peine lisibles, tracées d'une main tremblante qui peinait à former les lettres :
« ça fait mal maman où es tu ça fait tellement mal pourquoi ils font ça sil vous plait arretez maman je veu rentrer à la maison ça fait mal ça fait mal ça fait mal maman maman maman je taime maman »
Puis plus rien.
Juste une page blanche avec quelques taches sombres qui pouvaient être des larmes séchées.
Ou du sang.
Jef referma le journal avec un claquement sec qui résonna dans le silence oppressant de la petite pièce.
Ses mains tremblaient si violemment maintenant qu'il laissa tomber le livre, incapable de le tenir plus longtemps.
Il s'effondra contre une étagère poussiéreuse et pleura.
Pas doucement. Pas dignement comme un jeune homme de dix-sept ans est censé le faire.
Il sanglota comme un enfant perdu, son corps entier secoué de spasmes incontrôlables, incapable de respirer correctement à travers ses larmes. Le bruit qui sortait de sa gorge était animal, primitif, le son de quelque chose qui se brise de façon irréparable.
Des enfants innocents.
Ils avaient torturé méthodiquement des enfants qui ne savaient rien, qui ne demandaient rien d'autre que de vivre.
Tué des familles entières sans la moindre once de remords ou d'hésitation.
Massacré un peuple qui ne voulait que la paix.
Détruit des vies avec la froideur clinique et l'efficacité qu'on réserve habituellement à l'extermination de la vermine.
Et pour quoi au final ?
Des armes biologiques. Pour consolider un pouvoir déjà absolu. Par peur irrationnelle de ce qu'ils ne comprenaient pas.
Jef resta recroquevillé là pendant ce qui lui sembla des heures mais ne fut probablement que quelques dizaines de minutes.
Quand il sortit finalement de la section interdite, les premières lueurs de l'aube commençaient à teinter le ciel d'un rose pâle qui contrastait cruellement avec l'obscurité de son âme.
Kaito dormait toujours à sa table, sa respiration lente et régulière.
Jef le réveilla doucement avec son pouvoir, une suggestion mentale plutôt qu'un ordre cette fois.
Le vieil homme cligna des yeux plusieurs fois, visiblement désorienté.
« Je... je me suis endormi ? Comment est-ce possible ? »
« Oui, Maître. » Jef s'efforça de garder sa voix stable malgré les larmes séchées sur ses joues. « Vous étiez très fatigué. C'est compréhensible à votre âge. »
« Oh. Merci de m'avoir réveillé, mon garçon. Tu es toujours si attentionné. »
Jef sourit.
Un sourire complètement vide qui ne touchait pas ses yeux.
« De rien, Maître Kaito. Bonne nuit. »
Il rentra chez lui en marchant comme un automate, ses pieds trouvant le chemin sans que son cerveau ait besoin d'y penser.
Et quelque chose en lui — quelque chose qui avait déjà commencé à se fissurer après la première lecture des mémoires interdits — se brisa complètement cette nuit-là.
Se fractura en mille morceaux coupants qui ne pourraient jamais être recollés.
Jef avait dix-huit ans lorsqu'il retourna dans la section interdite pour la quatrième fois.
Il y allait régulièrement maintenant, une ou deux fois par semaine selon ses besoins. Parfois plus quand l'obsession devenait trop forte pour être ignorée.
Maître Kaito ne se souvenait jamais de s'être endormi à sa table. L'hypnose était devenue si naturelle pour Jef qu'il n'avait même plus besoin de se concentrer vraiment. Un geste, une pensée, et c'était fait.
Et Jef devenait de plus en plus obsédé par ce qu'il lisait dans ces pages jaunies, de plus en plus consumé par une haine qui grandissait comme un cancer.
Ce soir-là, parmi les dizaines de documents qu'il avait déjà consultés, il trouva quelque chose de différent.
Pas le témoignage d'une victime de torture cette fois.
Mais le journal d'un membre de la Lignée des Kaze — ces gens qui contrôlaient le vent lui-même — qui avait tenté de fuir le Royaume des décennies plus tôt.
Exactement comme l'avait fait la mère de Sohalia.
« Je m'appelle Kenji Kaze. J'ai vingt-trois ans et une vie entière devant moi. Et je refuse catégoriquement de rester prisonnier jusqu'à ma mort.
Demain à l'aube, je pars. J'ai préparé un petit bateau en secret pendant des mois. Je vais fuir vers le monde extérieur, vers cette liberté dont je rêve depuis que je suis assez grand pour comprendre ce que le mot signifie vraiment.
Mes parents me supplient de rester. Ils pleurent, ils crient, ils me disent que je suis fou. Que c'est trop dangereux là-bas. Que le Gouvernement me trouvera où que j'aille. Me tuera comme ils ont tué tous ceux qui ont essayé avant moi.
Mais je préfère mourir libre, même si cette liberté ne dure qu'une journée, que vivre soixante ans en cage.
Si quelqu'un lit ces mots un jour... sachez que j'ai essayé. Que j'ai refusé d'accepter. Que j'ai choisi la liberté plutôt que la sécurité.
Et que je ne regrette rien. »
La signature ferme au bas de la page : Kenji Kaze, futur homme libre.
Jef tourna la page avec une appréhension grandissante, sachant déjà dans son cœur ce qu'il allait trouver.
Une autre écriture. Officielle. Froide comme la glace et dénuée de toute émotion humaine.
« Rapport de capture — Kenji Kaze.
Sujet appréhendé à trois jours de navigation du Royaume, conformément aux protocoles de surveillance. Ramené pour exécution publique selon la loi ancestrale. Aucune résistance notable.
Famille du sujet contrainte d'assister à l'exécution pour renforcer le message. Plusieurs autres familles convoquées également pour effet dissuasif maximal.
Message clair envoyé à la population : la fuite est non seulement impossible mais aussi punissable de mort.
Exécution effectuée par décapitation publique. Corps incinéré selon la tradition. Cendres dispersées en mer.
Affaire close. Population stabilisée. Aucune autre tentative de fuite signalée dans les six mois suivants. »
Le rapport était signé par le Roi Taiyō lui-même.
Jef fixa les mots jusqu'à ce qu'ils se brouillent devant ses yeux.
Sa gorge se serrait douloureusement. Son cœur battait trop vite, trop fort.
Sohalia.
Sohalia qui rêvait à voix haute presque tous les jours de quitter le Royaume, de retrouver cette famille de pirates qu'elle aimait tant. Sohalia qui parlait avec nostalgie de la liberté des océans, qui fixait l'horizon avec une tristesse palpable.
Si Sohalia tentait de fuir — et il savait qu'elle y pensait constamment, il voyait cette envie dans ses yeux — si elle essayait de partir comme Kenji l'avait fait...
Ils la tueraient.
Exactement comme ils avaient tué Kenji.
Comme ils avaient tué tous les autres qui avaient osé rêver de liberté.
La terreur submergea Jef comme une vague glacée, suivie immédiatement par une haine si intense qu'elle lui brûla les entrailles.
Ils n'avaient pas le droit.
Ils n'avaient absolument pas le droit de traquer leur propre peuple comme des animaux enragés.
De tuer des innocents qui ne voulaient rien d'autre que vivre leur vie.
De détruire des familles au nom d'une prétendue sécurité collective.
Pour quoi au final ?
Pour du POUVOIR ?
Pour la PEUR ?
Pour maintenir un système pourri jusqu'à la moelle ?
Jef serra le mémoire si fort que le papier ancien se déchira entre ses doigts tremblants, laissant des marques de ses ongles dans les pages fragiles.
Il devait protéger Sohalia coûte que coûte.
Il devait l'empêcher de faire la même erreur que Kenji.
Il devait...
Il devait faire quelque chose. N'importe quoi.
Mais quoi ?
Les changements en Jef ne passèrent pas inaperçus longtemps.
Il dormait de plus en plus mal, se réveillant en sueur après des cauchemars où il voyait Sohalia décapitée sur la place publique. Des cernes sombres et profonds apparurent sous ses yeux, lui donnant l'air malade et hanté. Il était constamment distrait, perdu dans ses pensées sombres, sursautant au moindre bruit. Son humeur devint irritable, presque colérique parfois, lui qui avait toujours été si doux et poli.
Sohalia, maintenant âgée de seize ans et de plus en plus mature, le remarqua rapidement.
« Jef, tu vas bien ? » demanda-t-elle un après-midi pluvieux alors qu'ils étaient assis à leur table habituelle de la bibliothèque.
Jef n'avait pas tourné une seule page de son livre depuis plus de vingt minutes, fixant le même paragraphe sans vraiment le lire, perdu dans le labyrinthe de ses pensées obsessionnelles.
« Oui. Pourquoi cette question ? »
« Tu as l'air... épuisé. Tendu comme une corde prête à se rompre. Tes mains tremblent. »
« Je vais bien, je t'assure. »
« Jef... »
Elle tendit la main et la posa doucement sur la sienne dans un geste d'amitié pure.
Le contact fit bondir le cœur de Jef dans sa poitrine, une réaction physique qu'il ne pouvait pas contrôler même après tout ce temps.
« Tu peux me parler, tu sais, » dit-elle avec douceur, ses yeux verts remplis d'une inquiétude sincère. « Je suis ton amie. On se dit tout normalement, non ? »
Amie.
Toujours amie et rien de plus.
Jamais plus que ça.
Jef retira sa main avec délicatesse, comme si le contact le brûlait.
« Je sais. Mais vraiment, tout va bien. Juste un peu de fatigue après les examens. »
Sohalia fronça les sourcils, visiblement peu convaincue par ce mensonge transparent.
« Si tu le dis... Mais promets-moi que tu viendras me parler si quelque chose ne va pas ? S'il te plaît ? »
« Promis. »
Mensonge. Encore un mensonge parmi tant d'autres.
Mais Jef voyait l'inquiétude sincère dans ses yeux magnifiques, et cela le rendait à la fois inexplicablement heureux et terriblement furieux.
Heureux qu'elle se soucie assez de lui pour remarquer son malaise, pour s'inquiéter de son bien-être.
Furieux qu'elle ne comprenne pas — ne puisse pas comprendre — pourquoi il changeait de cette façon.
Qu'elle ne voie pas ce qu'il lisait nuit après nuit dans ces mémoires maudits. Ce qu'il apprenait sur les atrocités commises contre leur peuple.
Ce que tout cela faisait à son âme.
Mais il ne pouvait pas lui dire.
Pas encore du moins.
Elle était trop jeune encore, trop innocente malgré tout ce qu'elle avait vécu. Elle venait juste de retrouver une famille de sang, un foyer stable après des années d'errance.
Il ne voulait pas briser cet équilibre fragile.
Pas encore.
Pas tant qu'il n'aurait pas trouvé une solution.
Jef avait dix-neuf ans lorsque tout bascula irrémédiablement.
Sohalia en avait dix-sept maintenant, plus mature, plus forte, plus sûre d'elle après deux ans passés au Royaume à apprendre leurs coutumes et leurs lois.
Ils marchaient ensemble dans le jardin du palais royal un soir d'été, sous un ciel étoilé d'une beauté à couper le souffle qui contrastait cruellement avec ce qui allait se passer.
Jef avait planifié ce moment pendant des semaines entières, répétant mentalement chaque mot, chaque geste, chaque argument.
Ce soir, il allait tout lui dire.
Les mémoires qu'il avait lus en violation de toutes les lois. Les tortures infligées à leur peuple pendant des siècles. Les meurtres, les massacres, les génocides.
Et puis... il lui demanderait.
De partir avec lui.
De fuir le Royaume ensemble, de braver les dangers ensemble.
D'être libres.
Ensemble.
« Sohalia... » Sa voix tremblait légèrement malgré ses efforts pour paraître calme.
« Oui ? » Elle se tourna vers lui, son visage éclairé par la lune qui le rendait presque irréel.
« J'ai lu des choses. Des choses terribles que personne ne devrait avoir à lire. »
Elle s'arrêta de marcher, le regardant maintenant avec une inquiétude croissante qui plissait son front.
« Quelles choses, Jef ? Tu m'inquiètes là. »
« Sur notre peuple. Sur ce qu'ils nous ont fait — le Gouvernement Mondial, les Dragons Célestes, tous ces monstres qui se prétendent gardiens de la justice. Ils ont... » Jef déglutit péniblement, sa gorge serrée par l'émotion. « Ils ont torturé nos ancêtres pendant des siècles. Massacré des familles entières sans raison valable. Des enfants, Sohalia. Ils ont tué des enfants innocents qui ne demandaient rien. »
Le visage de Sohalia pâlit visiblement même dans la pénombre, ses yeux s'écarquillant de choc et d'horreur.
« Comment... comment tu sais tout ça ? D'où est-ce que tu tiens ces informations ? »
« J'ai lu les mémoires. Dans la section interdite de la bibliothèque. Les témoignages de ceux qui ont survécu assez longtemps pour écrire leur histoire. »
« Tu as... » Ses yeux s'écarquillèrent encore plus si c'était possible. « Jef, tu n'avais absolument pas le droit ! C'est interdit ! Si quelqu'un apprend ce que tu as fait... »
« Je DEVAIS savoir la vérité ! » La voix de Jef monta malgré lui, résonnant dans le jardin silencieux avec une intensité qui fit sursauter Sohalia. « On nous ment depuis toujours ! Depuis notre naissance ! On nous cache la vérité sur qui nous sommes, sur ce qu'on a enduré ! Et pourquoi ? Parce qu'elle est trop horrible à entendre ? Parce qu'elle pourrait nous pousser à nous révolter enfin ?! »
« Jef, s'il te plaît, calme-toi... » Elle tendit les mains vers lui dans un geste apaisant.
« NON ! » Le cri déchira la nuit paisible. « Je ne me calmerai pas ! Pas après ce que j'ai lu ! Ils ont détruit notre peuple méthodiquement ! Ils nous ont poussés à nous exiler ici comme des criminels alors que nous sommes les vraies victimes dans cette histoire ! Et nous, qu'est-ce qu'on fait ? On reste cachés comme des lâches. On accepte passivement notre sort. On vit dans la peur constante alors qu'on devrait vivre dans la fierté ! »
Sohalia le regardait maintenant avec quelque chose qui ressemblait dangereusement à de la peur, et voir cette expression sur son visage lui transperça le cœur.
« Jef... tu changes. Cette obsession malsaine... elle te fait du mal. Tu ne vois pas ce qu'elle est en train de faire de toi ? »
« Elle me fait voir la VÉRITÉ ! » Il faisait les cent pas maintenant, agité comme un animal en cage. « La vérité que tout le monde refuse de regarder en face ! »
« Mais à quel prix ?! » Sohalia s'avança, attrapa ses épaules avec force pour le forcer à la regarder. « Regarde-toi, Jef ! Tu ne dors plus ! Tu ne souris plus jamais ! Tu... tu n'es plus du tout le garçon doux et gentil que j'ai rencontré il y a deux ans dans cette bibliothèque ! »
Jef la fixa longuement, et dans ses yeux elle vit quelque chose qui la glaça jusqu'aux os.
Une tristesse infinie mêlée à une colère qui couvait comme des braises.
« Tu ne comprends pas, » murmura-t-il d'une voix étranglée. « Tu ne comprends rien du tout. »
« Alors aide-moi à comprendre ! Explique-moi au lieu de te refermer sur toi-même comme ça ! »
Jef prit une profonde inspiration qui fit trembler tout son corps.
« Pars avec moi. »
Le silence qui suivit fut assourdissant.
« ... Quoi ? » Sohalia avait l'air d'avoir été frappée physiquement.
« Fuyons ensemble. » Les mots se déversaient maintenant, désespérés et rapides. « Tu viens de l'extérieur, tu connais ce monde. Tu sais que c'est possible de survivre là-bas. On peut quitter le Royaume. Voir le monde avec nos propres yeux au lieu de juste lire des livres. Être libres enfin. Vraiment libres. »
Sohalia recula comme s'il l'avait giflée, ses mains retombant le long de son corps.
« Jef... je ne peux pas faire ça. »
« Pourquoi pas ?! » La frustration explosait maintenant dans chacun de ses mots.
« Parce que j'ai une famille ici maintenant ! » Elle criait presque elle aussi maintenant. « Tante Emi qui m'a accueillie comme sa propre fille ! Oncle Hachiro qui m'a appris tant de choses ! Maiya qui m'adore ! Je ne peux pas les abandonner simplement ! Je ne peux pas les condamner à mort parce que tu as lu des choses qui t'ont traumatisé ! »
« Alors tu me choisis pas. » Les mots sortirent plats, morts, vidés de toute émotion.
« Ce n'est absolument pas ça ! » Les larmes commençaient à couler sur ses joues maintenant. « Ce n'est pas une question de choisir entre toi et eux ! C'est une question de... »
« SI ! » Jef sentit quelque chose se briser définitivement en lui, comme du verre qui explose en mille morceaux. « C'est exactement ça ! Je te demande de venir avec moi, de me faire confiance pour une fois, de... »
Il s'arrêta brutalement.
Presque dit les mots qui lui brûlaient la langue depuis si longtemps.
De m'aimer comme je t'aime.
Mais il ne les prononça pas.
Parce qu'il connaissait déjà la réponse avec une certitude absolue.
Parce qu'il la voyait dans ses yeux en ce moment même.
Sohalia le regardait avec une tristesse qui semblait lui déchirer l'âme.
« Jef... je t'aime vraiment. Mais je ne condamnerai pas ma famille à mort juste parce que tu as besoin de partir. C'est injuste de me demander ça. »
Le silence qui suivit ces mots fut comme une tombe qui se referme.
Jef hocha lentement la tête, quelque chose de froid et de mort s'installant dans sa poitrine à la place de son cœur.
« Je vois. Je comprends parfaitement maintenant. »
« Jef... » Elle tendit la main vers lui.
« Non. » Il recula hors de sa portée. « C'est bon. Tu as été très claire. »
Il se détourna pour partir, incapable de supporter son regard une seconde de plus.
« Jef, attends ! S'il te plaît, ne pars pas comme ça ! »
« Bonne nuit, Sohalia. »
Les mots sortirent froids, distants, comme prononcés par un étranger.
Il partit sans se retourner même une seule fois.
Elle l'appela encore et encore, sa voix se brisant sur son nom.
Mais il ne se retourna pas.
Il ne pouvait pas.
Parce que s'il la regardait maintenant, s'il voyait les larmes sur son visage, il pourrait craquer.
Et il ne pouvait pas se permettre de craquer.
Pas maintenant.
Pas après avoir déjà tant perdu.
Cette nuit-là, Jef retourna une dernière fois à la bibliothèque.
Hypnotisa Kaito avec une facilité qui ne le surprenait même plus.
Entra dans la section interdite comme s'il y avait sa place.
Et chercha.
Chercha quoi exactement ?
N'importe quoi qui pourrait donner un sens à cette douleur insupportable.
Qui justifierait cette rage qui le consumait de l'intérieur comme un feu qui refuse de s'éteindre.
Qui...
Ses mains tremblantes se posèrent sur un vieux parchemin qu'il n'avait jamais remarqué avant.
Poussiéreux au point d'en être presque gris. Presque oublié dans un coin sombre. Roulé si serré qu'il avait gardé la forme d'un bâton.
Le titre gravé sur le sceau de cire brisé le fit frissonner jusqu'aux os :
« La Sphère Éternelle — Arme Ultime de la Lignée Yami — EXTRÊMEMENT DANGEREUX. »
Jef déroula le parchemin avec des gestes précautionneux, son cœur battant si fort qu'il l'entendait résonner dans ses oreilles.
Et commença à lire des mots qui changeraient absolument tout.
Des mots qui le condamneraient.
Des mots qui feraient de lui un monstre.
« La Sphère Éternelle. Artefact créé il y a plus de mille ans par Kaelith Yami, matriarche de la Lignée des Ombres.
Pouvoir : Puissance théoriquement illimitée. Contrôle absolu sur les forces vitales. Capacité de vie éternelle pour son utilisateur.
Prix : Nécessite une source d'énergie immense et constante pour fonctionner. Consume progressivement l'humanité de son porteur.
Kaelith Yami, horrifiée par les implications catastrophiques de sa propre création et par ce qu'elle était en train de devenir, a choisi de diviser la Sphère en quatre Fragments distincts pour empêcher définitivement son utilisation.
Elle s'est sacrifiée volontairement dans le processus, utilisant sa propre force vitale pour sceller les Fragments.
Les quatre Fragments ont été dispersés aux quatre coins du monde connu, cachés dans les endroits les plus inaccessibles et dangereux.
Quatre Clés mystiques ont été créées simultanément pour sceller chaque Fragment.
AVERTISSEMENT CRITIQUE : Ne JAMAIS tenter de réunir les quatre Fragments sous aucun prétexte. Si reconstitués, la Sphère Éternelle pourrait potentiellement détruire l'équilibre même du monde et de ses forces.
Mais celui qui posséderait la Sphère obtiendrait le pouvoir de transcender la mort elle-même.
Le pouvoir de marcher dans l'éternité.
Le pouvoir de rendre justice pendant des siècles.
La vengeance éternelle faite réalité. »
Jef relut ces derniers mots encore et encore jusqu'à ce qu'ils soient gravés dans son esprit comme au fer rouge.
Vengeance éternelle.
Son cœur ne battait plus normalement maintenant. Il résonnait comme un tambour de guerre dans sa poitrine.
S'il obtenait la Sphère...
S'il réunissait patiemment les quatre Fragments dispersés...
Il pourrait rendre justice enfin.
Traquer chaque Dragon Céleste responsable un par un.
Chaque tortionnaire dont le nom figurait dans les mémoires.
Chaque membre du Gouvernement Mondial qui avait fermé les yeux.
Un par un, méthodiquement, sans se presser.
Pendant des siècles si nécessaire.
Des millénaires même.
Venger chaque membre de son peuple mort injustement.
Chaque enfant torturé dans l'obscurité de cachots oubliés.
Chaque famille massacrée pour l'exemple.
Ce ne serait pas juste une vengeance ordinaire qui s'éteindrait avec le temps.
Ce serait LA vengeance avec un grand V.
Totale. Absolue. Éternelle.
Jef sentit quelque chose de profondément sombre s'épanouir en lui comme une fleur vénéneuse.
Quelque chose qui avait germé dans la douleur du premier rejet.
Qui avait grandi nourri par la haine des mémoires lus.
Qui avait mûri dans l'humiliation du deuxième rejet.
Et qui maintenant... fleurissait pleinement.
Une obsession qui dépassait la simple vengeance.
Un but qui transcendait sa propre existence.
Une raison d'être qui justifierait n'importe quel sacrifice.
N'importe quelle atrocité.
N'importe quelle trahison.
Même celle de l'amour.
LA CORRUPTION
(Jef : 20-23 ans / Sohalia : 18-21 ans)
Les semaines suivant le rejet de Sohalia se transformèrent en mois qui s'étirèrent comme du caramel amer.
Jef dévora tout ce qu'il put trouver sur la Sphère Éternelle avec une avidité maladive.
Il y avait frustrantement peu d'informations concrètes. Les textes étaient fragmentaires, anciens au point d'être à peine lisibles, parfois contradictoires entre eux comme si plusieurs légendes s'étaient mélangées avec le temps.
Mais il apprit quand même. Patiemment. Méthodiquement.
Les quatre Fragments avaient été dispersés dans des lieux spécifiques, choisis pour leur inaccessibilité :
- Fragment #1 : Last Camp, l'île maudite où la Sphère avait été détruite originellement
- Fragment #2 : Le Saint Urea, conservé dans un temple gardé par des moines guerriers
- Fragment #3 : Veilombre, une île sombre et dangereuse du Nouveau Monde
- Fragment #4 : Localisation totalement inconnue, peut-être perdue à jamais
Chaque Fragment nécessitait une Clé correspondante pour être "éveillé" et utilisé.
Ensemble, méthodiquement réunis, les quatre Fragments reconstitueraient la Sphère dans toute sa puissance terrifiante.
Et celui qui posséderait la Sphère complète...
Jef sourit dans l'obscurité poussiéreuse de la bibliothèque.
Un sourire qui n'avait plus rien d'humain.
Un sourire qui aurait terrifié quiconque l'aurait vu.
Jef avait vingt ans lorsqu'il élabora minutieusement son plan.
Il était devenu méthodique au fil du temps, patient comme un serpent attendant le bon moment pour frapper. La haine froide et calculée était infiniment plus efficace que la rage aveugle et impulsive.
Étape 1 : Obtenir un Fragment.
N'importe lequel pour commencer, mais idéalement un des plus accessibles.
Il en avait besoin pour multiplier considérablement sa puissance mentale et soumettre ceux qui faisaient respecter les lois corrompues dans le monde extérieur. Les marines surtout.
Pour cela, il devait quitter l'île malgré les dangers.
Le Roi le découvrirait immédiatement. Il condamnerait automatiquement toutes les personnes proches du fugitif selon la loi ancestrale.
Non.
Sohalia.
La pensée le frappa comme un coup de poing invisible en plein sternum.
Sohalia serait condamnée si on découvrait qu'il avait fui.
Jef s'arrêta net dans ses réflexions.
Hésita pour la première fois depuis longtemps.
Une part de lui — une part minuscule et mourante, le dernier vestige du garçon qu'il avait été — hurla que c'était de la pure folie.
Que Sohalia était son amie malgré tout.
Qu'il l'aimait encore quelque part sous toutes ces couches de haine.
Qu'il ne pouvait absolument pas lui faire ça.
Mais cette voix était si faible maintenant.
Étouffée presque complètement par l'obsession.
Par le besoin viscéral de SAVOIR ce que la Sphère pourrait faire.
Par la soif de vengeance qui le consumait jour et nuit.
Sohalia l'avait rejeté quand il avait eu le plus besoin d'elle.
Elle avait choisi sa famille de sang confortable plutôt que lui.
Elle avait choisi la sécurité de sa cage dorée plutôt que la liberté dangereuse avec lui.
Elle méritait...
Non.
Elle ne méritait rien de tout ça.
Mais elle serait utile malgré elle.
Elle lui fournirait sans le savoir les informations nécessaires pour survivre et évoluer dans le monde extérieur qu'elle connaissait si bien. Elle adorait tant raconter ses aventures passées, décrire les îles qu'elle avait visitées, expliquer comment fonctionnaient les équipages de pirates.
Leur relation s'était considérablement effrittée après sa demande de fuite.
Non — après son rejet brutal.
Mais Sohalia luttait vaillamment pour préserver ce qui restait de leur amitié. Elle s'accrochait férocement à ce lien, tentant désespérément de détourner l'attention de Jef de son obsession grandissante, essayant de retrouver le garçon qu'elle avait connu.
Jef ferma les yeux dans le noir de sa chambre.
Et fit un choix.
Le choix qui le transformerait définitivement et irréversiblement en monstre.
Le choix qui tuerait ce qui restait de son humanité.
Jef avait vingt-deux ans lorsqu'il approcha finalement le Roi Taiyō avec son plan soigneusement préparé.
Le vieil homme était assis sur son trône imposant, bâillant d'ennui évident lors d'une énième audience interminable.
« Votre Majesté. » Jef s'inclina profondément avec la déférence appropriée. « J'ai découvert quelque chose d'extrêmement important concernant la sécurité du Royaume. »
« Encore toi, jeune Mentaru. » Le Roi se redressa légèrement, son intérêt piqué malgré lui. « Qu'est-ce que c'est cette fois ? Encore une de tes théories sur les courants marins ? »
« Non, Votre Majesté. C'est au sujet de Sohalia Shizen. »
Le silence qui tomba sur la cour fut immédiat et total.
Le Roi se pencha en avant, soudainement très attentif.
« Continue. J'écoute. »
« Dans mes recherches approfondies sur le monde extérieur, » Jef garda son visage parfaitement neutre malgré le mensonge éhonté, « j'ai découvert que sa tête a été mise à prix par le Gouvernement Mondial. Deux cent millions de berrys pour sa capture — morte ou vive. »
Un murmure choqué parcourut l'assemblée comme une vague.
« Ils savent qui elle est vraiment ? » La voix du Roi était tendue maintenant.
Jef hocha gravement la tête.
« J'en ai bien peur, Votre Majesté. Ce qui signifie que sa présence ici met potentiellement en danger la localisation secrète de notre Royaume. Si le Gouvernement la recherche activement... ils pourraient finir par remonter jusqu'à nous. »
« Intéressant. » Le Roi Taiyō se caressa pensivement la barbe. « Et tu proposes quoi exactement ? »
« Surveillance étroite pour commencer. » Jef gardait sa voix calme et raisonnable. « Je pourrais m'en charger personnellement puisque nous sommes... » Il laissa une pause calculée. « ... amis. Elle me fait confiance. Elle ne suspectera rien. »
Le Roi Taiyō éclata d'un rire tonitruant qui résonna dans toute la salle du trône.
« J'aime ta façon de penser, garçon ! Tu as l'étoffe d'un excellent manipulateur ! »
Bien sûr qu'il aimait. L'idiot complet.
Il ne voyait pas le piège se refermer sur lui.
Ne comprenait pas qu'il signait son propre arrêt de mort avec chaque mot d'approbation.
Jef avait déjà tout prévu dans les moindres détails.
Dans deux ans maximum — trois si les circonstances l'exigeaient — le Roi Taiyō mourrait "accidentellement".
De la main de Jef bien sûr.
Mais pour l'instant, le vieux fou servait de couverture parfaite pour ses véritables intentions.
« Garde un œil attentif sur elle, » ordonna finalement le Roi. « Rapporte-moi le moindre comportement suspect. La moindre tentative de contact avec l'extérieur. »
Jef s'inclina profondément, cachant le sourire qui menaçait de fendre son visage.
« Comme vous l'ordonnez, Votre Majesté. Je ne vous décevrai pas. »
Il sortit de la salle du trône à pas mesurés et dignes.
Et dans le couloir sombre et désert, loin de tous les regards, il laissa enfin ce sourire se manifester.
Un sourire complètement vide d'humanité.
Mort comme ses yeux.
Le sourire d'un homme qui avait définitivement abandonné toute prétention à la moralité.
Les mois suivants, Jef joua son rôle à la perfection.
Il se rapprocha à nouveau de Sohalia, faisant semblant que rien ne s'était passé entre eux.
Elle fut si soulagée de retrouver son ami qu'elle ne remarqua pas — ou choisit de ne pas remarquer — les subtils changements dans son comportement.
La façon dont il posait maintenant des questions trop précises sur le monde extérieur.
Comment il notait mentalement chaque détail qu'elle mentionnait distraitement.
La froideur calculée derrière son sourire qui ne touchait jamais vraiment ses yeux.
Jef apprit tout ce dont il avait besoin.
Les routes maritimes principales et comment les éviter.
Le fonctionnement de la hiérarchie marine.
Les îles dangereuses à éviter absolument.
Les équipages de pirates à respecter ou à fuir.
Et surtout — surtout — il apprit où trouver les Fragments.
Sohalia mentionna Last Camp un jour presque par accident, racontant une aventure où son équipage avait failli y faire escale avant d'être détourné par une tempête providentielle.
« C'est une île maudite, » avait-elle dit en frissonnant malgré la chaleur estivale. « On raconte que des choses terribles y sont enterrées. Que des gens y disparaissent sans laisser de traces. »
Jef avait souri et hoché la tête, faisant mine d'être fasciné par l'anecdote.
Mais dans sa tête, il notait soigneusement les coordonnées approximatives qu'elle avait mentionnées sans y penser.
Last Camp.
Le premier Fragment.
Sa première cible.
Jef avait vingt-trois ans. Sohalia vingt-et-un.
Il la raccompagna jusqu'aux appartements luxueux de la Lignée des Shizen un soir de pleine lune.
Elle sourit en le remerciant, toujours si confiante, toujours si innocente malgré tout.
« Bonne nuit, Jef. À demain ? »
« À demain, Lia. Dors bien. »
Il attendit qu'elle soit entrée et que la porte se soit refermée derrière elle.
Attendit que les lumières s'éteignent une à une dans les fenêtres.
Puis il retourna rapidement vers le point de rendez-vous convenu.
Un groupe de soldats l'attendait dans l'ombre — ceux qu'il avait réussi à convaincre de se joindre à sa cause au fil des mois avec des promesses de liberté et de vengeance.
« Messieurs, » dit-il simplement, sa voix portant dans la nuit silencieuse, « c'est le moment. Demain à l'aube, nous serons enfin libres. »
Ils marchèrent ensemble dans les couloirs déserts du palais royal, leurs pas étouffés par d'épais tapis.
Les soldats allumèrent des feux stratégiquement placés ici et là comme prévu. Une distraction simple mais terriblement efficace. Le but était de réduire considérablement la garde personnelle du roi, de disperser les forces.
Cela fonctionna à merveille — mieux même que Jef ne l'avait espéré.
Devant la porte massive de la salle du trône, il ne restait qu'une poignée de gardes fatigués et distraits.
Jef n'eut aucun mal à s'en débarrasser définitivement.
Il n'hésita pas une seule seconde à les tuer, son pouvoir télékinésique brisant leurs nuques avec des gestes précis et efficaces.
Ils tombèrent comme des marionnettes dont on aurait coupé les fils.
Jef leva calmement la main et ouvrit les immenses portes de bois sculpté menant à la salle du trône d'un geste presque désinvolte.
Le Roi Taiyō était bien présent malgré l'heure tardive, hurlant des ordres confus sur les incendies qui se propageaient.
Mais une action valait infiniment mieux que mille mots creux.
Jef se rapprocha avec une lenteur délibérée, montant les marches du trône une par une. Il entendit certains des soldats se placer en formation défensive autour de lui — ceux qui avaient accepté de se battre pour lui, pour la liberté qu'il leur avait promise.
« JEF ! »
Sa voix résonna soudainement dans la salle, le faisant se retourner brusquement.
Sohalia.
Elle gravissait les marches quatre à quatre pour le rejoindre, encore vêtue de sa simple chemise de nuit blanche, les cheveux défaits et les pieds nus.
« QU'EST-CE QUE TU FAIS ?! » Le cri était déchirant, chargé d'incompréhension et de trahison.
Il se retourna complètement, l'observant avec une expression indéchiffrable.
C'était bien elle. Toujours aussi belle même dans sa détresse évidente.
« Sohalia. » Sa voix était étrangement calme, presque douce. « Tu ne devrais vraiment pas être ici. Ce n'est pas ta place. »
« Bien sûr que si ! » Elle s'avança rapidement, plaçant résolument son corps entre le roi terrifié et lui dans un geste de protection instinctif. « Qu'est-ce que tu fais ? Tu... tu ne peux pas faire ça ! C'est de la folie pure ! »
« Je fais ce qui aurait dû être fait il y a des années de ça, » répondit Jef en désignant le roi d'un geste méprisant. « Cet homme pathétique nous a emprisonnés toute notre vie. Nous a menti depuis notre naissance. Nous a gardés volontairement ignorants du monde extérieur et de ses merveilles. »
« Pour nous protéger du danger ! »
« POUR NOUS CONTRÔLER COMME DU BÉTAIL ! » La voix de Jef s'éleva soudainement, tonnant dans la salle et faisant littéralement trembler les vitraux. « Il y a un monde entier là-dehors, Sohalia ! Un monde immense et magnifique que nous méritons de voir ! De vivre ! D'explorer ! »
« Pas comme ça ! » Sohalia secoua violemment la tête, des larmes commençant à couler sur ses joues. « Pas en le tuant de sang-froid ! Pas en devenant exactement ce contre quoi tu prétends te battre ! »
« Pourquoi pas ? » La question était presque curieuse. « Donne-moi une seule bonne raison. »
« Parce que c'est MAL ! Parce que tu vas devenir un monstre ! »
Jef la fixa un long moment qui sembla s'étirer à l'infini.
Puis il leva lentement son épée, la lame brillant dans la lumière des torches.
« Alors arrête-moi si tu le peux vraiment. »
Il la vit réagir au quart de tour avec cette rapidité qui la caractérisait.
Elle invoqua instantanément son pouvoir de Shizen et créa une barrière impressionnante de végétation dense entre le roi et lui — racines, lianes, branches entrelacées formant un mur quasi impénétrable.
L'épée de Jef rebondit durement sur la barrière vivante avec un clang métallique, l'envoyant reculer de plusieurs pas sous la force de l'impact.
Il la regarda alors vraiment.
Elle le trahissait en cet instant précis.
Elle choisissait activement le mensonge confortable, la captivité rassurante contre la vérité dangereuse et la liberté incertaine.
Elle qui avait été pirate autrefois.
Elle qui avait connu la liberté des océans.
Elle qui aurait dû comprendre mieux que quiconque.
« Tu... » Les mots sortaient difficilement de sa gorge serrée. « Tu choisis vraiment son camp ? Après tout ce que je t'ai dit ? »
« Je ne choisis le camp de personne ! » Les larmes coulaient abondamment sur les joues de Sohalia maintenant, trempant sa chemise. « Mais je ne te laisserai jamais devenir un meurtrier ! Je ne te laisserai pas détruire ce que tu es ! »
« Je suis déjà un meurtrier, Sohalia. » Jef désigna calmement les corps qui jonchaient les escaliers derrière eux. « Ces hommes sont tous morts par ma main cette nuit. Une vie de plus ne changera absolument rien à ce que je suis devenu. »
« SI ! » Sohalia criait maintenant à pleins poumons. « Ça changera TOUT ! Tuer des gardes qui t'attaquaient, c'est de la légitime défense ! Mais assassiner de sang-froid le roi sans défense ? C'est... »
« Justice. » Le mot tomba comme une sentence. « C'est de la justice pure. »
Ils se fixèrent dans un silence lourd, immobiles comme des statues.
Deux personnes qui s'étaient aimées d'une façon ou d'une autre.
Ou qui avaient cru s'aimer en tout cas.
Maintenant séparées par un gouffre infranchissable creusé par des choix irréconciliables.
« Très bien, » dit finalement Jef après ce qui sembla une éternité, abaissant lentement son épée. « Tu veux le garder en vie à tout prix ? Garde-le alors. Je m'en fiche finalement. »
Il se retourna pour partir, faisant mine d'abandonner.
Puis il sentit soudainement quelque chose l'envelopper étroitement.
Une barrière de végétation complexe l'emprisonnait maintenant comme une cage vivante.
Il se figea net, réalisant immédiatement ce qu'elle avait fait.
Ce qu'elle venait de faire.
Lentement, très lentement, il se retourna vers elle.
Et dans ses yeux...
Dans ses yeux, elle ne vit plus rien qui ressemblait même de loin à de l'amour.
Juste du mépris pur et glacé.
De la haine même.
« Tu me trahis donc. » Les mots étaient plats, sans émotion apparente.
« Non, Jef. » La voix de Sohalia tremblait violemment malgré ses efforts. « Je te sauve de toi-même. »
« De moi-même ? » Un rire s'échappa de lui — un son amer, cassé, dépourvu de toute joie. « Comme c'est incroyablement noble de ta part. Vraiment. »
« Jef, s'il te plaît, écoute-moi... »
Mais il en avait plus qu'assez de l'écouter maintenant.
Il avait assez entendu ses excuses, ses justifications, ses refus répétés.
Les gardes arrivèrent en courant — ceux qui étaient restés loyaux au roi malgré tout — et emmenèrent Jef sans ménagement.
Vers les cachots humides et sombres.
Vers la prison souterraine.
Vers la fin temporaire de sa vengeance si soigneusement planifiée.
Vers la fin définitive de sa première et dernière relation amoureuse.
Il venait de tout perdre en une seule nuit.
Absolument tout.
Sohalia venait régulièrement aux cachots pendant les mois qui suivirent.
Pour renforcer magiquement sa cage végétale.
Pour s'assurer qu'il ne s'échapperait pas.
Elle était devenue sa geôlière, sa tortionnaire involontaire.
Et Jef utilisa chaque visite pour la torturer psychologiquement en retour.
Lui rappelant cruellement des confessions intimes qu'elle lui avait faites au fil des années.
Tentant désespérément de s'emparer de son esprit avec son pouvoir d'hypnose.
Toujours en vain malheureusement — elle était trop forte, trop vigilante.
Les mois suivants furent un brouillard gris et monotone.
Jef passa exactement sept mois dans les cachots glacés et humides.
Sept mois d'obscurité presque totale.
Sept mois de solitude écrasante.
Il utilisa ce temps à bon escient malgré tout.
À réfléchir méthodiquement sur chaque aspect de son plan.
À peaufiner les détails de sa vengeance future.
À s'entraîner mentalement avec son pouvoir.
À devenir plus fort, plus dur, plus impitoyable.
Une nuit finalement, le Roi Taiyō vint personnellement le voir dans sa cellule.
« Tu m'as gravement déçu, jeune Mentaru. J'avais placé tant d'espoirs en toi. »
« Notre marché tient toujours pourtant, » dit calmement Jef depuis l'ombre de sa cage. « Rien n'a vraiment changé. »
« Tu as quand même essayé de me TUER ! » La voix du roi monta dangereusement.
« Je ne faisais que jouer le rôle que nous avions convenu ensemble. » Jef s'avança dans la maigre lumière. « Celui du méchant obsédé. Il fallait absolument les convaincre tous de ma dangerosité. Sohalia surtout. Maintenant, vous allez me libérer discrètement. Je vais m'enfuir comme prévu. Vous enverrez Sohalia à ma recherche — après tout, son expérience précieuse du monde extérieur sera un atout majeur. Une fois seuls dans le monde extérieur, loin d'ici, je pourrais la tuer facilement sans témoins. Vous ne serez jamais soupçonné puisque vous l'aurez envoyée vous-même. Le plan parfait. »
Le Roi fronça profondément les sourcils, visiblement méfiant.
« Pourquoi devrais-je croire un seul mot de ce que tu dis ? »
« Parce que sinon, je révèle notre marché à tout le conseil. » Jef sourit dans l'ombre. « Et vous serez celui accusé publiquement de vouloir massacrer la famille Shizen. Votre réputation sera détruite. Votre règne prendra fin dans la honte. »
Le Roi Taiyō grinça audiblement des dents, ses poings serrés tremblant de rage impuissante.
Mais il n'avait absolument pas le choix et il le savait.
« Très bien. » Les mots sortirent entre ses dents serrées. « Mais si tu me trahis vraiment... »
« Vous n'aurez même pas le temps de le regretter, » promit Jef avec un sourire qui n'avait rien d'humain.
LES TÉNÈBRES
(Jef : 24 ans / Sohalia : 22 ans)
Jef avait vingt-quatre ans lorsqu'il tua finalement le Roi Taiyō de ses propres mains.
Les bras du vieillard retombèrent mollement le long de son corps, perdant toute force.
Ses yeux grands ouverts par la surprise ne virent plus rien, figés dans une expression d'incrédulité totale.
Jef vérifia méticuleusement le pouls au niveau du cou.
Rien du tout.
Mort.
Complètement et définitivement mort.
Jef ne ressentit absolument rien à cet instant pourtant crucial.
Ni satisfaction d'avoir enfin accompli ce qu'il planifiait depuis si longtemps.
Ni regret d'avoir pris une vie humaine de sang-froid.
Juste... du vide.
Un vide immense et glacé là où son humanité aurait dû se trouver.
Il se détourna du corps qui refroidissait déjà et quitta la pièce avec un calme presque surnaturel.
Cette nuit-là, sur l'île qui l'avait vu naître, Jef se tint seul sur le toit du palais royal.
Regardant les étoiles innombrables qui brillaient indifférentes au-dessus de lui.
Dix ans.
Dix longues années depuis qu'il avait ouvert pour la première fois la porte de la section interdite.
Le garçon innocent de quatorze ans qui avait franchi ce seuil avec tant de curiosité naïve...
Que lui dirait-il maintenant s'il le pouvait ?
Que sa curiosité innocente se transformerait inexorablement en une obsession destructrice qui consumerait tout ce qu'il était ?
Que son amour pur de dix-sept ans pour une fille de quinze ans se changerait en cendres amères ?
Que le rejet douloureux à dix-neuf ans le briserait si complètement qu'il ne pourrait jamais se reconstruire ?
Qu'à vingt-quatre ans, il serait devenu exactement le genre de monstre contre lequel il avait juré de se battre ?
Non.
Il ne lui dirait probablement rien du tout.
Parce qu'il avait fallu précisément cette douleur accumulée.
Fallu cette longue descente dans les ténèbres.
Pour voir enfin la VÉRITÉ dans toute sa laideur.
Pour comprendre viscéralement que le monde était fondamentalement cruel et injuste.
Que l'amour romantique était une illusion pathétique qui ne menait qu'à la souffrance.
Que seul le pouvoir absolu comptait vraiment au final.
Sohalia avait eu tort sur tant de choses.
Savoir valait effectivement toute la douleur du monde.
Même si savoir détruisait progressivement ce qu'on était.
Même si savoir corrompait irrémédiablement l'âme.
Même si savoir tuait définitivement l'innocence.
Au moins... au moins on savait la vérité.
Et la vérité, aussi horrible soit-elle, valait infiniment mieux que l'ignorance confortable.
Jef ferma lentement les yeux, laissant la brise nocturne caresser son visage.
Se demanda vaguement si Sohalia pensait encore à lui quelque part.
Si elle se souvenait du garçon timide de la bibliothèque qui l'avait accueillie sans jugement.
Si elle regrettait parfois.
Probablement pas du tout.
Elle l'avait sûrement oublié depuis longtemps.
Comme elle avait oublié la souffrance de leur peuple dispersé.
Comme elle avait volontairement oublié la vérité dérangeante.
Tant mieux finalement.
Ça rendrait la vengeance encore plus douce quand le moment viendrait.
Quand elle verrait sa famille adorée morte par sa faute.
Quand elle comprendrait enfin que c'était LUI qui avait tout orchestré.
Alors.
Peut-être.
Peut-être qu'elle se souviendrait enfin.
Du garçon innocent qu'elle avait tué sans le savoir.
En disant simplement « non ».
Jef rouvrit les yeux lentement.
Les étoiles brillaient toujours, totalement indifférentes aux drames humains qui se jouaient en dessous.
Il descendit du toit avec des mouvements mesurés.
Retourna dans sa chambre une dernière fois.
Prépara soigneusement ses quelques affaires essentielles.
Demain à l'aube, il partirait définitivement.
Destination : Veilombre, l'île maudite.
La chasse aux Fragments continuait enfin.
Le lendemain matin, la servante Ume découvrit le corps du Roi dans ses appartements privés.
Ses hurlements de terreur alertèrent immédiatement tout le palais endormi.
Le chaos éclata comme une bombe.
Et Jef en profita pour s'enfuir une dernière fois, se glissant dans la confusion générale.
Il monta sur le petit bateau qu'il avait préparé en secret pendant des mois et leva l'ancre avec des gestes précis et efficaces.
Et vogua calmement vers l'horizon qui rougissait avec l'aube.
Vers Veilombre et ses mystères.
Vers les Fragments et leur pouvoir.
Vers l'immortalité promise.
Vers la vengeance absolue.
Le garçon curieux et innocent de quatorze ans était mort depuis longtemps.
L'ami idéaliste de dix-sept ans n'existait plus.
L'amoureux brisé de dix-neuf ans avait disparu dans les ténèbres.
Seul restait Jef Mentaru.
Vingt-quatre ans.
Monstre conscient de ce qu'il était devenu.
Obsédé par son but unique.
Corrompu jusqu'à l'âme.
Et absolument déterminé à détruire le monde qui l'avait détruit.
Même si cela signifiait tuer tout ce qu'il avait aimé un jour.
Même si cela signifiait devenir exactement ce qu'il haïssait le plus.
Parce qu'au final, quelle différence ?
Il était déjà damné de toute façon.
ÉPILOGUE
Des années plus tard, bien après que tout soit terminé, quelqu'un trouverait par hasard le journal personnel de Jef.
Caché dans un recoin poussiéreux de la bibliothèque royale abandonnée.
Coincé derrière une étagère que personne n'avait bougée depuis des décennies.
Écrit dans les mois sombres qui avaient suivi le rejet définitif de Sohalia.
Une seule entrée fragile.
Datée précisément de ses vingt-et-un ans.
Une confession dans le vide.
« Je l'aimais.
Je l'aime encore, je crois, quelque part sous toutes ces couches de haine.
Mais l'amour n'est pas suffisant pour changer quoi que ce soit.
L'amour ne répare rien.
L'amour ne venge personne.
L'amour ne donne pas le pouvoir de changer le monde.
Alors j'ai choisi autre chose.
La haine froide et méthodique.
L'obsession qui consume tout.
La vengeance qui donne un sens à la douleur.
Au moins, celles-ci ne me rejettent pas cruellement.
Au moins, celles-ci ne me trahissent pas quand j'ai besoin d'elles.
Au moins, celles-ci transforment la souffrance en quelque chose d'utile.
Sohalia me manque terriblement.
Le garçon que j'étais me manque encore plus.
Mais ils sont tous les deux morts maintenant.
Enterrés sous des années de lectures interdites et d'amour non partagé.
Et je suis ce qui reste après.
Un monstre fait de savoir interdit et d'amour rejeté.
Peut-être qu'un jour, elle comprendra enfin ce qu'elle a fait.
Peut-être qu'un jour, elle regrettera ses choix.
Ou peut-être pas du tout.
Peu importe finalement.
Parce que j'ai trouvé quelque chose de plus grand que l'amour.
Plus durable.
Plus significatif.
Un but qui justifie mon existence.
Et je le poursuivrai sans relâche jusqu'à ce que le monde entier brûle.
Ou jusqu'à ce que je meure dans la tentative.
L'un ou l'autre me convient parfaitement. »
La signature au bas de la page, encore lisible malgré le temps :
Jef Mentaru, futur vengeur des oubliés.
REECRIT : 31/12/2025