The New Era : Échos du Passé
Note de l'auteur :
Avant de lire le hors-série 3 "La Cage Dorée", je vous invite à lire la fanfiction "The New Era" jusqu'au chapitre 16.
Année 1515 - Nouveau Monde, Île Inconnue
Douleur.
C'était la première chose dont Sohalia prit conscience.
Une douleur sourde, pulsante, qui irradiait dans tout son corps comme des vagues successives. Chaque respiration était un effort. Chaque battement de cœur envoyait des éclairs de souffrance à travers ses membres.
Elle tenta d'ouvrir les lumineux. Elle les referma immédiatement et attendit, avant de réessaya.
Cette fois, la lumière était supportable.
Un plafond. Blanc. Inconnu.
Sohalia cligna des yeux plusieurs fois, essayant de comprendre où elle se trouvait. Ce n'était pas le plafond de bois familier de sa cabine sur le Moby Dick. Ce n'était pas non plus une infirmerie qu'elle aurait reconnue.
Où était-elle ?
Elle tourna lentement la tête — douleur fulgurante dans la nuque — et découvrit une chambre spacieuse. Des murs de pierre claire. Des rideaux blancs qui ondulaient doucement dans la brise. Des plantes grimpantes qui s'enroulaient autour des montants d'une fenêtre ouverte. Des fleurs qu'elle ne reconnaissait pas disposées dans des vases.
Tout était trop propre. Trop ordonné. Trop... paisible.
Sohalia essaya de se redresser, mais son corps protesta violemment.
Elle baissa les yeux et découvrit qu'elle était couverte de bandages. Ses bras. Son torse. Ses jambes. Partout. Certains bandages étaient encore légèrement tachés de rouge.
Que s'était-il passé ?
Les souvenirs revinrent par fragments désordonnés. Une mission. Seule. Une île étrange. Reconnaissance pour le Paternel. Puis... l'embuscade.
Des hommes surgissant des arbres. Une attaque coordonnée, précise. La marine. Des cris. Le cliquetis des armes. Du sang — son sang.
Elle se souvenait avoir combattu. De s'être battue de toutes ses forces, mais ils étaient trop nombreux.
Un homme. Un pouvoir étrange. Un flash de lumière aveuglante.
Puis... rien.
Le noir complet.
La porte de la chambre s'ouvrit doucement.
Sohalia se tendit immédiatement, cherchant instinctivement une arme. Il n'y en avait pas. Elle était désarmée. Vulnérable.
Une femme d'âge moyen entra, portant un plateau. Elle s'arrêta en voyant Sohalia réveillée, les yeux s'écarquillant de surprise.
« Oh ! Mademoiselle, vous êtes réveillée ! »
Sohalia fronça les sourcils.
« Qui êtes-vous ? » Sa voix était rauque, comme si elle n'avait pas parlé depuis des jours.
La femme posa rapidement le plateau sur une table et s'approcha, un sourire rassurant sur les lèvres.
« Je suis Luna. Je m'occupe de vous depuis votre arrivée. »
« Mon arrivée ? » Sohalia tenta de s'asseoir, grimaçant de douleur. « Où suis-je ? »
« Au palais royal. Vous êtes en sécurité maintenant. »
Palais royal ? Quel palais royal ?
« Je dois partir, » dit Sohalia en essayant de se lever. « Mon équipage— où est mon équipage ? »
Luna posa une main douce mais ferme sur son épaule, l'empêchant de bouger.
« Vous êtes bien trop faible pour vous lever. Vous avez dormi trois jours. »
« TROIS JOURS ?! »
Sohalia sentit la panique monter en elle. Trois jours. Elle avait été inconsciente pendant trois jours. Thatch devait être fou d'inquiétude. Le Paternel devait la chercher partout. Marco...
Oh non. Marco.
Ils devaient être en train de retourner le monde pierre par pierre.
« Je dois y aller, » répéta-t-elle avec plus d'urgence. « Ils vont me chercher. Ils vont s'inquiéter. Je dois— »
La porte s'ouvrit à nouveau.
Une autre femme entra. Plus âgée. Élégante. Cheveux blonds attachés en un chignon strict. Des yeux...
Sohalia se figea.
Des yeux verts. Exactement comme les siens.
La femme s'arrêta sur le seuil, la main sur la poignée de la porte. Elle fixait Sohalia avec une expression que la jeune fille ne parvenait pas à identifier. Choc ? Émerveillement ? Douleur ?
« Tu es réveillée... » La voix de la femme tremblait légèrement.
« Qui êtes-vous ? » demanda Sohalia, méfiante.
La femme s'avança lentement, comme si elle craignait qu'un mouvement brusque ne fasse disparaître Sohalia. Elle s'arrêta au pied du lit, les yeux brillants de larmes non versées.
« Je suis Emi. Emi Shizen. Et toi... tu es Sohalia. »
Le sang de Sohalia se glaça.
« Comment connaissez-vous mon nom ? »
Emi sourit tristement.
« Parce que tu es la fille de ma sœur. Tu es ma nièce. »
Le monde s'arrêta.
Sohalia fixa la femme devant elle, incapable de traiter l'information. Elle avait une famille ? Une vraie famille de sang ?
« Votre... votre sœur ? » répéta-t-elle faiblement. « Je ne comprends pas. »
Emi s'assit au bord du lit, prudemment, comme si Sohalia était un animal sauvage susceptible de s'enfuir à tout moment.
« Ta mère, » dit-elle doucement. « Elle s'appelait Eri. Eri Shizen. Elle était ma sœur jumelle. »
Jumelle.
Le mot résonna dans l'esprit de Sohalia.
Elle regarda à nouveau Emi. Les yeux verts. Les traits du visage. Cette ressemblance troublante avec les rares souvenirs qu'elle avait de sa mère.
Elles restèrent silencieuses un long moment. Deux femmes liées par le sang et la perte.
Finalement, Sohalia reprit la parole, essayant de retrouver un semblant de contrôle.
« Où suis-je exactement ? »
« Sur l'île de notre peuple, » répondit Emi en s'essuyant les yeux. « Le Royaume caché. Nous... nous t'avons ramenée chez toi. »
La colère monta instantanément en Sohalia.
« Ramenée ? J'ai été KIDNAPPÉE ! »
Emi tressaillit mais ne détourna pas le regard.
« C'était pour ta protection. Le Roi a ordonné— »
« Le Roi ? Quel Roi ? » Sohalia essaya de se lever, ignorant la douleur. « Je n'ai pas demandé à être protégée ! Je veux PARTIR ! Je veux retrouver mon équipage ! »
Son corps refusa de coopérer. Trop faible. Trop blessée.
Elle retomba sur le lit, frustrée et impuissante.
Luna s'approcha immédiatement.
« Mademoiselle, vous devez vous reposer. Vos blessures sont graves. Si vous ne vous reposez pas— »
« Arrêtez de m'appeler comme ça ! » explosa Sohalia. « Je m'appelle Sohalia ! Juste Sohalia ! »
Emi leva une main pour calmer Luna.
« Sohalia, » dit-elle doucement mais fermement. « S'il te plaît. Laisse-nous te soigner. Laisse ton corps guérir. Ensuite, nous parlerons de tout. Je te promets. »
Sohalia voulait protester. Elle voulait crier, voulait fuir, mais son corps ne le lui permettait pas.
Elle était piégée.
Un médecin entra — appelé par Luna, apparemment — et examina Sohalia en silence. Il changea les bandages, appliqua des onguents qui piquaient horriblement, et hocha la tête avec satisfaction.
« Les blessures guérissent bien, » annonça-t-il. « Mais il faut du repos. Au moins une semaine. Pas de mouvement brusque. Pas d'effort. »
Une semaine.
Sohalia ferma les yeux, sentant l'épuisement la submerger à nouveau.
Le médecin et Luna sortirent. Emi se leva également.
« Repose-toi, » dit-elle doucement. « Nous reparlerons demain. »
Elle sortit, fermant la porte derrière elle.
Sohalia resta allongée, fixant le plafond.
Lentement, péniblement, elle tourna la tête vers la fenêtre.
Au-delà du jardin, au-delà des murs du palais, elle pouvait voir l'océan.
Quelque part là-bas, le Moby Dick voguait. Marco, Vista, Thatch, le Paternel... tous la cherchaient probablement.
Ils devaient être fous d'inquiétude.
« Attendez-moi, » murmura-t-elle. « Je vais revenir. Je vous le promets. »
Mais même en prononçant ces mots, elle sentait le doute s'installer.
Comment allait-elle s'échapper ?
Et même si elle y parvenait... comment retrouverait-elle le Moby Dick dans l'immensité du Nouveau Monde ?
L'épuisement eut raison d'elle.
Elle sombra à nouveau dans le sommeil.
Les jours suivants furent un brouillard.
Sohalia dormait beaucoup. Son corps réclamait du repos pour guérir. Quand elle était éveillée, Luna venait régulièrement avec de la nourriture, changeait ses bandages, s'assurait qu'elle était confortable.
Emi venait aussi. Quotidiennement. Elle s'asseyait au bord du lit et parlait. De leur peuple. De l'île. De Eri.
Sohalia écoutait sans vraiment répondre.
Elle ne savait pas quoi dire.
Une partie d'elle voulait connaître sa mère. Comprendre d'où elle venait. Découvrir cette famille qu'elle n'avait jamais connue.
Mais une autre partie — la plus grande partie — voulait juste rentrer chez elle.
Sur le Moby Dick.
Pas cette île. Pas ce palais. Pas ces gens qu'elle ne connaissait pas.
Le cinquième jour, Sohalia se réveilla en se sentant enfin plus forte.
La douleur était toujours là, mais supportable. Elle pouvait bouger sans que chaque mouvement ne soit une torture.
Elle se leva lentement, testant son corps.
Les cicatrices tiraient sous les bandages, mais elle tenait debout.
C'était un début.
Elle marcha jusqu'à la fenêtre, s'appuyant contre le rebord.
Le jardin en contrebas était magnifique. Des fleurs de toutes les couleurs. Des arbres aux feuilles d'un vert éclatant. Un petit bassin où l'eau murmurait doucement.
Et au-delà, l'océan.
Toujours l'océan.
Sohalia posa sa main sur le rebord de la fenêtre, sentant le bois chaud sous sa paume.
« Je vais sortir d'ici, » se promit-elle à voix haute. « D'une manière ou d'une autre, je vais rentrer chez moi. »
La porte s'ouvrit derrière elle.
« Tu es debout. »
Sohalia se retourna.
Emi se tenait sur le seuil, surprise mais souriante.
« Je me sens mieux, » dit simplement Sohalia.
« C'est bien. » Emi entra et ferma la porte. « Le Roi veut te voir. Il a des questions. »
« Des questions ? » Sohalia fronça les sourcils. « Quel genre de questions ? »
« Sur d'où tu viens. Ce que tu sais. Ta... vie avant. »
Sohalia ne répondit pas immédiatement.
Finalement, elle hocha la tête.
« D'accord. Allons-y. »
Emi sembla surprise par l'acceptation facile.
« Tu es sûre ? Tu es encore faible. Ça peut attendre— »
« Non, » la coupa Sohalia. « Autant en finir. »
Emi acquiesça lentement et sortit chercher des vêtements appropriés.
Sohalia regarda à nouveau par la fenêtre.
Une semaine. Elle leur donnait une semaine.
Ensuite, elle trouverait un moyen de partir.
Peu importait ce qu'il en coûterait.
Sohalia suivit Emi à travers les couloirs du palais.
Chaque pas était calculé, mesuré. Elle essayait de mémoriser le chemin. Les sorties. Les fenêtres. Les endroits où les gardes étaient postés.
Instinct de pirate : Toujours repérer les issues de secours.
Le palais était immense. Les couloirs semblaient s'étendre à l'infini, décorés de tapisseries représentant des scènes qu'elle ne reconnaissait pas. Des plantes grimpaient le long des murs — une intégration étrange de la nature dans l'architecture.
Ils croisèrent des serviteurs qui s'inclinaient sur leur passage. Des gardes qui les saluaient respectueusement. Tous regardaient Sohalia avec curiosité, certains avec méfiance.
Elle leur rendait leurs regards sans ciller. Elle n'avait pas peur d'eux.
Ils arrivèrent finalement devant d'immenses portes doubles, gardées par deux soldats en armure.
« La salle du trône, » murmura Emi. « Le Roi t'attend. »
Les portes s'ouvrirent.
La salle était encore plus impressionnante que le reste du palais. Haute. Majestueuse. Des colonnes s'élevaient vers un plafond orné de fresques complexes. Des fenêtres laissaient entrer la lumière du soleil, créant des motifs sur le sol de marbre.
Et au fond, sur un trône surélevé, siégeait un vieil homme.
Le Roi Taiyō.
Cheveux blancs. Visage ridé. Mais des yeux perçants qui ne manquaient rien.
Autour de lui se tenaient plusieurs personnes — ses conseillers, supposa Sohalia.
Emi s'inclina profondément.
Sohalia ne bougea pas.
Elle n'allait certainement pas s'incliner devant quelqu'un qui l'avait fait kidnapper.
Le Roi l'observa un long moment, puis un sourire étrange étira ses lèvres.
« Fière. Comme sa mère. »
Il fit un geste de la main.
« Approche, enfant. »
Sohalia avança, ignorant la douleur dans ses jambes. Elle s'arrêta au pied des marches menant au trône.
« Tu es Sohalia Shizen, » dit le Roi. Ce n'était pas une question.
« Juste Sohalia, » répondit-elle froidement.
« Juste Sohalia, » répéta le Roi avec amusement. « Une pirate, dit-on. »
« Oui. »
« De l'équipage de Barbe Blanche. »
« Oui. »
Des murmures choqués parcoururent l'assemblée.
Le Roi leva une main pour les faire taire.
« Sais-tu pourquoi tu es ici ? »
« Parce que vous m'avez fait kidnapper. »
Le Roi rit — un son grave, sans humour.
« Nous t'avons sauvée. Tu étais mourante. Nous t'avons soignée. »
« Je n'ai pas demandé à être sauvée. »
« Peut-être. Mais tu l'as été quand même. » Le Roi se pencha en avant. « Tu es la fille d'Eri Shizen. Cela fait de toi l'une des nôtres. Tu appartiens à cette île. »
« Je n'appartiens à personne, » répliqua Sohalia, la colère montant. « Et certainement pas à cette île. Mon foyer est le Moby Dick. Ma famille, ce sont les pirates. Je veux partir. Maintenant. »
« Impossible. »
Le mot tomba comme un couperet.
« Pardon ? »
« Tu ne peux pas partir. » Le Roi se rassit confortablement sur son trône. « Personne ne quitte cette île. Jamais. C'est la loi. »
Sohalia sentit la rage exploser en elle.
« Vous ne pouvez pas me garder prisonnière ! »
« Si. Et je le ferai. »
Un homme s'avança — grand, élégant, avec des cheveux blancs, des yeux verts plus pâles que les siens.
« Sohalia, » dit l'homme doucement. « Je suis Hachiro. Hachiro Shizen. Le mari d'Emi. Je comprends ce que tu ressens. Vraiment. Mais le Roi a raison. Tu ne peux pas partir. »
« Pourquoi pas ? »
« Parce que si tu pars... » Hachiro hésita. « Ta famille paiera le prix. »
Le sang de Sohalia se glaça.
« Qu'est-ce que vous voulez dire ? »
Le Roi répondit à la place d'Hachiro.
« Si quelqu'un tente de fuir l'île, tous ceux qui lui sont proches sont exécutés. C'est la loi depuis des siècles. C'est ce qui nous a gardés cachés. En sécurité. »
Sohalia regarda Emi, qui détourna les yeux.
« Tu ne ferais pas ça, » dit Sohalia, mais sa voix manquait de conviction.
« Je le ferais, » répondit le Roi avec une certitude absolue. « Pour protéger notre peuple. Je ferais n'importe quoi. »
Il fit un geste.
Des gardes amenèrent une personne.
Une jeune fille que Sohalia n'avait jamais vue. Treize ans environ. Cheveux blonds bouclés. Yeux terrifiés.
« Voici ta famille, » dit le Roi. « Emi, que tu as rencontrée. Hachiro, son mari. Et Maiya, leur fille. Ta cousine. »
Sohalia regarda la jeune fille — Maiya — qui la fixait avec un mélange de peur et de curiosité.
« Si tu tentes de fuir, » continua le Roi, « ils mourront. Tous les trois. C'est aussi simple que ça. »
Sohalia sentit ses poings se serrer.
Prison parfaite.
Otages émotionnels.
Elle était piégée. Complètement, totalement piégée.
« Tu comprendras avec le temps, » dit le Roi en se levant. « Cette île est ta maison. Ton foyer. Tu finiras par l'accepter. »
Il fit un geste de renvoi.
« Emi, ramène-la dans ses appartements. Assure-toi qu'elle ait tout ce dont elle a besoin. »
Sohalia voulait hurler. Voulait se battre. Voulait faire n'importe quoi sauf accepter.
Mais elle regarda Emi, Hachiro, Maiya.
Des innocents.
Elle ne pouvait pas les condamner.
Pas encore.
« Bien, » dit-elle entre ses dents serrées.
Emi la conduisit hors de la salle du trône.
Hachiro et Maiya suivirent.
Dans le couloir, Sohalia s'arrêta brusquement et se tourna vers Emi.
« Il le ferait vraiment ? Vous tuer ? »
Emi hocha tristement la tête.
« Oui. Il l'a déjà fait. »
Sohalia ferma les yeux.
« D'accord. »
Elle rouvrit les yeux, les fixant sur Emi avec détermination.
« Je ne fuirai pas. Pas maintenant. Mais ne me demandez pas d'être heureuse ici. »
« Je ne te le demande pas, » répondit Emi doucement.
Elles reprirent la marche en silence.
Maiya marchait près de Sohalia, la regardant du coin de l'œil.
« Tu... tu viens vraiment du Dehors ? » demanda-t-elle timidement.
Sohalia baissa les yeux vers elle.
« Oui. »
« C'est vrai que c'est dangereux ? »
« Très. »
« Et magnifique ? »
Malgré elle, Sohalia sourit légèrement.
« Oui. Magnifique. »
Les yeux de Maiya brillèrent.
« Tu me raconteras ? »
Sohalia regarda cette enfant — sa cousine — qui la fixait avec tant d'émerveillement et de curiosité.
Pas de peur. Pas de jugement.
Juste... de l'intérêt.
« Peut-être, » répondit-elle doucement.
Maiya sourit — un sourire radieux.
Et pour la première fois depuis son arrivée, Sohalia sentit quelque chose se détendre légèrement dans sa poitrine.
Peut-être que tout n'était pas complètement horrible ici.
Pas encore, du moins.
Les jours suivants s'écoulèrent dans une routine que Sohalia détestait.
Chaque matin, Luna venait la réveiller.
Chaque matin, une vieille femme austère — l'institutrice — venait pour lui enseigner les « manières appropriées ».
Et chaque matin, Sohalia trouvait un moyen d'y échapper.
Le troisième jour, elle se cacha dans un placard.
L'institutrice fouilla la chambre pendant une heure avant de renoncer, marmonnant des insultes sur les « jeunes sans éducation ».
Sohalia resta cachée encore trente minutes, juste pour être sûre.
Puis elle sortit et explora le palais.
Si elle devait rester ici — temporairement, se promit-elle — autant connaître les lieux.
Elle erra dans les couloirs, notant mentalement chaque sortie, chaque escalier, chaque fenêtre. Les gardes la laissaient passer, bien qu'ils la surveillent constamment.
Elle découvrit les jardins — immenses, magnifiques, remplis de plantes qu'elle n'avait jamais vues.
Elle découvrit les cuisines — bruyantes, odorantes, où les cuisiniers la regardèrent avec méfiance.
Elle découvrit une salle d'entraînement — où des soldats s'exerçaient au combat. Elle resta longtemps à les observer, ses doigts la démangeant de tenir une épée.
Mais personne ne lui en offrit une.
Bien sûr que non.
Elle était une prisonnière, même si personne n'utilisait ce mot.
Le quatrième jour, elle tenta de fuir.
C'était stupide. Impulsif. Dangereux.
Mais elle ne pouvait pas rester enfermée une seconde de plus.
Elle attendit la nuit, se faufila hors de sa chambre, traversa les couloirs en évitant les gardes — compétence acquise en dix ans de piraterie.
Elle trouva une sortie donnant sur le jardin, puis le village, puis le port.
Elle courut, ignorant la douleur de ses blessures encore fraîches, ignorant les cris derrière elle. Elle courut vers l'océan. Vers la liberté.
Elle faillit y arriver. Presque, mais des gardes l'attendaient au port — prévenus de sa fuite.
Elle se battit.
Même affaiblie, même blessée, elle se battit, mais ils étaient trop nombreux.
Ils l'immobilisèrent sans lui faire de mal et la ramenèrent au palais.
Le lendemain, elle fut traînée devant le Roi.
« Tu as tenté de fuir, » dit-il froidement.
« Et je recommencerai, » répliqua Sohalia avec défi.
« Non. Tu ne le feras pas. »
Il fit un geste.
Des gardes amenèrent Emi, Hachiro et Maiya.
Ils n'étaient pas attachés. Pas blessés.
Mais la menace était claire.
« La prochaine fois que tu tenteras de fuir, » dit le Roi, « l'un d'entre eux mourra. Puis, si tu récidives, une autre. Et encore une autre. Jusqu'à ce qu'il ne reste personne. »
Sohalia regarda Emi, vit la terreur dans ses yeux.
Pas pour elle-même. Pour Sohalia.
« Tu comprends ? » demanda le Roi.
Sohalia serra les dents si fort qu'elle eut mal à la mâchoire.
« Je comprends. »
« Bien. »
Le Roi fit signe aux gardes de les laisser partir.
De retour dans ses appartements, Sohalia s'effondra sur son lit.
Emi entra quelques minutes plus tard.
« Je suis désolée, » dit-elle doucement.
« Ce n'est pas votre faute, » répondit Sohalia sans la regarder.
« Si. C'est ma sœur qui a fui. C'est à cause d'elle que tu es ici. »
Sohalia se redressa brusquement.
« Ne dites pas ça. Ma mère a fait ce qu'elle devait faire. Elle a choisi la liberté. Je la respecte pour ça. »
Emi sourit tristement.
« Tu lui ressembles tellement. »
« Vous dites ça souvent. »
« Parce que c'est vrai. » Emi s'assit au bord du lit. « Tu as le même feu en toi. La même soif de liberté. La même incapacité à accepter les cages. »
« Alors vous comprenez pourquoi je dois partir. »
« Oui. » Emi posa une main sur celle de Sohalia. « Mais pas maintenant. Pas comme ça. Si tu pars maintenant, tu nous condamnes. Et tu te condamnes aussi. Le Roi te traquerait jusqu'au bout du monde. »
« Alors quoi ? » Sohalia retira sa main. « Je reste ici pour toujours ? J'abandonne ma vraie famille ? »
« Je ne sais pas, » admit Emi. « Mais peut-être... peut-être qu'avec le temps, tu trouveras un moyen. Un moyen qui ne nous tuera pas tous. »
Sohalia ne répondit pas, parce qu'elle n'avait pas de réponse.
Les jours continuèrent.
Sohalia cessa de fuir, cessa de se cacher de l'institutrice.
À la place, elle assistait aux cours.
Silencieuse. Obéissante en apparence.
Mais à l'intérieur, elle bouillonnait.
Elle apprit les « manières appropriées ». Comment s'asseoir. Comment parler. Comment saluer les nobles.
Toutes des choses qu'elle trouvait ridicules et inutiles.
Mais elle apprit quand même.
Parce que peut-être, juste peut-être, cela pourrait lui être utile un jour.
Maiya venait souvent la voir.
La jeune fille était fascinée par Sohalia. Par ses histoires. Par son passé.
« Parle-moi du Dehors, » suppliait-elle constamment.
Au début, Sohalia refusait, mais Maiya était persistante. Et innocente. Et pleine d'émerveillement.
Alors Sohalia finit par céder.
Elle raconta les îles qu'elle avait visitées. Les océans qu'elle avait traversés. Les tempêtes qu'elle avait affrontées.
Maiya écoutait, les yeux brillants, suspendue à chaque mot.
Et malgré elle, Sohalia commença à apprécier ces moments.
Deux semaines après son arrivée, Sohalia se sentait enfin complètement guérie.
Les cicatrices étaient encore là — toujours là, toujours visibles, mais la douleur avait disparu.
Elle pouvait bouger librement. Courir si nécessaire. Se battre si elle en avait l'opportunité.
Elle était prête.
Mais prête pour quoi ?
Elle ne pouvait pas fuir. Pas sans condamner sa famille.
Elle ne pouvait pas rester indéfiniment. Pas sans perdre sa santé mentale.
Elle était coincée.
Cette nuit-là, seule dans sa chambre, Sohalia se tint devant la fenêtre.
Regardant l'océan.
Pensant au Moby Dick.
Pensant ses frères.
Que faisaient-ils en ce moment ? La cherchaient-ils encore ? Ou avaient-ils abandonné ?
Non.
Ils n'abandonnaient jamais.
Elle en était certaine.
Le vingtième jour, Sohalia découvrit la bibliothèque.
Par accident, vraiment.
Elle fuyait encore l'institutrice — certaines habitudes avaient la vie dure — et avait emprunté un couloir qu'elle n'avait jamais exploré.
Une porte était entrouverte.
Curieuse, elle jeta un œil à l'intérieur et son souffle se coupa.
Des livres.
Partout.
Des rayonnages qui s'élevaient jusqu'au plafond. Des centaines — non, des milliers — de livres de toutes les tailles, toutes les couleurs.
Sohalia poussa la porte et entra, émerveillée.
Elle aimait lire. Thatch le lui avait appris quand elle avait six ans. Depuis, elle dévorait tout ce qu'elle pouvait trouver sur le Moby Dick.
Mais elle n'avait jamais vu une telle collection.
Elle s'avança lentement, touchant les reliures du bout des doigts. L'odeur du vieux papier l'enveloppa — une odeur qu'elle avait toujours trouvée réconfortante.
Pour la première fois depuis son arrivée sur cette île, elle se sentit... bien.
Un bruit la fit sursauter.
Elle se retourna brusquement.
Un garçon était assis à une table dans un coin de la bibliothèque.
Dix-sept ans environ. Cheveux blanc. Posture timide, presque repliée sur lui-même. Il tenait un livre ouvert devant lui mais ne lisait pas.
Il la regardait.
Leurs regards se croisèrent.
Sohalia se tendit immédiatement, prête à fuir ou à se battre.
Mais le garçon ne bougea pas. Ne fit aucun geste menaçant.
Il sembla juste... surpris.
« Tu... tu n'es pas d'ici ? » demanda-t-il d'une voix hésitante.
Question stupide. Évidemment qu'elle n'était pas d'ici. Tout le monde le savait.
« Ça se voit tant que ça ? » répondit-elle sur la défensive.
Le garçon rougit légèrement.
« Non, je... » Il se reprit. « Tout le monde parle de toi. L'enfant perdu. »
Enfant perdu.
Sohalia détestait ce terme.
« Je ne suis pas perdue, » dit-elle froidement. « Je suis prisonnière. »
Le garçon tressaillit mais ne détourna pas le regard.
Un silence gêné s'installa.
Puis le garçon demanda :
« Tu aimes lire ? »
La question surprit Sohalia.
« Oui. Pourquoi ? »
Le garçon sourit — un petit sourire timide.
« Alors tu es au bon endroit. »
Malgré elle, Sohalia se détendit légèrement.
Sans y être invitée, elle s'approcha et s'assit en face de lui à la table.
Instinct de pirate. Pas de manières formelles. Pas de protocole.
Le garçon sembla surpris mais pas dérangé.
« Tu es qui ? » demanda Sohalia directement.
« Jef. Jef Mentaru. »
Mentaru.
Comme son oncle.
« Hachiro est mon oncle, » dit Sohalia. « Enfin, par mariage. »
« Tout le monde le connaît. » Jef hésita. « Il a... il a épousé dans une autre Lignée. Certains Mentaru ne lui ont pas pardonné. »
« Dont toi ? »
« Non. » Jef secoua la tête. « Je pense qu'il a eu du courage de faire ce choix. Mais ma famille... ils le voient comme un traître. »
Sohalia étudia le garçon devant elle.
Il avait l'air sincère. Pas hostile. Pas méfiant comme tous les autres habitants de l'île.
Juste... curieux.
« Pourquoi tout le monde me regarde comme si j'étais un monstre ? » demanda-t-elle soudainement.
Jef prit le temps de réfléchir avant de répondre.
« Parce qu'ils ont peur. »
« De moi ? »
« Du Dehors. Du monde extérieur. Ils ont appris à le craindre toute leur vie. »
« Pourquoi ? »
Jef hésita à nouveau.
« C'est... une longue histoire. »
Sohalia haussa les épaules et s'installa plus confortablement sur sa chaise.
« J'ai tout mon temps. Apparemment, je ne pars pas d'ici. »
Un sourire étrange passa sur le visage de Jef.
Quelque chose entre la tristesse et la compréhension.
« D'accord, » dit-il doucement. « Mais c'est long. Et complexe. »
« Je peux gérer le complexe. »
Jef referma son livre et le posa sur la table.
Puis il commença à raconter.
L'histoire de leur peuple.
Ancien. Puissant. Possédant des capacités uniques liées aux éléments.
Puis la persécution. La chasse. Les captures.
Le Gouvernement Mondial qui voulait utiliser leurs pouvoirs comme armes.
Les massacres. Les familles détruites.
L'exil forcé sur cette île cachée.
La loi créée pour les protéger : personne n'entre, personne ne sort.
Sohalia écouta en silence, absorbant chaque mot.
Ce n'était pas la première fois qu'elle entendait cette histoire — Emi lui avait déjà raconté une version — mais la façon dont Jef la racontait était différente.
Passionnée. Intelligente. Pleine de détails qu'Emi n'avait pas mentionnés.
« C'est horrible, » dit-elle finalement. « Mais... »
« Mais ? »
« Mais vous êtes toujours prisonniers. Juste dans une cage différente. »
Jef la fixa, visiblement surpris.
« Personne n'a jamais dit ça avant. »
« Ma mère a fui, » continua Sohalia. « Elle a choisi la liberté. Même si c'était dangereux. Elle a vécu. Vraiment vécu. »
Quelque chose passa dans les yeux de Jef.
De l'envie ? De l'admiration ?
« Et toi ? » demanda-t-il. « Comment... comment c'est ? Le Dehors ? »
Sohalia sourit tristement.
« Dangereux. Magnifique. Immense. »
Elle marqua une pause.
« Libre. »
Le mot sembla résonner dans la bibliothèque silencieuse.
Jef ferma les yeux un instant, comme s'il essayait d'imaginer ce que cela signifiait vraiment.
« Tu as de la chance, » murmura-t-il.
« De la chance ? » Sohalia rit amèrement. « J'ai été kidnappée. Emprisonnée. Menacée. Ma famille de cœur pense probablement que je suis morte. »
« Mais tu as connu la liberté, » dit Jef en rouvrant les yeux. « Même si c'est pour peu de temps. C'est plus que la plupart d'entre nous n'auront jamais. »
Sohalia ne sut pas quoi répondre à ça.
Ils restèrent silencieux un moment.
Puis la porte de la bibliothèque s'ouvrit brusquement.
Luna apparut, essoufflée.
« Mademoiselle Sohalia ! Je vous cherche partout ! »
Sohalia soupira.
« Il faut que j'y aille, » dit-elle à Jef. « Sinon elle va avoir une crise cardiaque. »
Jef sourit.
« Tu reviendras ? »
Sohalia haussa les épaules, essayant de paraître indifférente.
« Peut-être. Si je trouve quelque chose de mieux à faire. »
Mais ils savaient tous les deux qu'elle reviendrait.
Sohalia suivit Luna hors de la bibliothèque.
Mais en partant, elle jeta un dernier regard vers Jef.
Il était retourné à son livre, mais un léger sourire flottait sur ses lèvres.
Pour la première fois depuis son arrivée, Sohalia se dit qu'elle avait peut-être trouvé quelque chose de positif sur cette île.
Un endroit calme.
Et quelqu'un qui ne la regardait pas comme une menace.
C'était un début.
Sohalia retourna à la bibliothèque le lendemain.
Et le jour suivant.
Et celui d'après.
Cela devint une routine.
Chaque matin, elle échappait à l'institutrice — parfois en se cachant, parfois en s'enfuyant carrément — et se rendait à la bibliothèque.
Jef était toujours là.
Assis à la même table. Lisant. Attendant.
Il ne le disait jamais, mais Sohalia avait l'impression qu'il l'attendait vraiment.
Leurs conversations devinrent plus longues. Plus profondes.
Jef posait des questions sur le monde extérieur.
Sohalia posait des questions sur l'île.
Ils échangeaient. Apprenaient l'un de l'autre.
« Tu as dit que tu es une pirate, » dit Jef un jour. « Comment c'est ? »
Les yeux de Sohalia s'illuminèrent immédiatement.
« C'est la meilleure chose au monde. »
Et elle raconta.
Elle raconta Barbe Blanche — ce pirate légendaire qui l'avait trouvée à cinq ans, seule et terrifiée, et qui l'avait accueillie sans hésitation.
Elle raconta l'équipage — plus de mille six cents pirates, mais une seule famille.
Elle raconta les batailles. Les aventures. Les îles explorées.
La liberté totale.
Jef écoutait, complètement captivé. Il ne manquait pas un mot. Ne l'interrompait pas.
Il absorbait tout comme une éponge.
Sohalia remarqua son attention intense.
« Tu veux vraiment savoir, » dit-elle, « ou tu es juste poli ? »
Jef la regarda droit dans les yeux.
« Je veux vraiment savoir. Je lis sur le monde depuis des années. Mais toi... tu l'as vécu. »
Quelque chose dans sa voix toucha Sohalia.
Une sincérité qu'elle n'avait pas entendue depuis longtemps.
« D'accord, » dit-elle doucement. « Alors écoute bien. »
Elle continua.
Raconta les entraînements quotidiens avec Vista — le commandant de la cinquième division, maître épéiste.
Raconta les farces Thatch — surtout quand c'était Marco la cible.
Raconta les soirées au réfectoire — bruyantes, chaotiques, remplies de rires et de chansons.
« Tu parles d'eux comme d'une vraie famille, » observa Jef.
« Parce qu'ils le sont, » répondit Sohalia fermement. « Plus que n'importe quelle famille de sang. Ils m'ont choisie. Et j'ai choisi de rester avec eux. »
Jef hocha la tête lentement, pensif.
« Et Marco ? » demanda-t-il soudainement. « Tu l'as mentionné plusieurs fois. Qui est-ce ? »
Le visage de Sohalia s'adoucit involontairement.
« Marco. Le second de Barbe Blanche. Le commandant de la première division. »
Elle s'arrêta, cherchant les bons mots.
« Il est... compliqué. »
« Compliqué comment ? »
« Surprotecteur, » dit Sohalia avec un mélange d'affection et d'exaspération. « Il me traite comme une gamine. Me suit partout. S'inquiète constamment. C'est épuisant. »
« Mais ? »
Sohalia sourit malgré elle.
« Mais il a toujours été là. Depuis le début. Depuis le jour où Pops m'a trouvée. Il m'a entraînée. Protégée. Même quand je ne voulais pas être protégée. »
Elle marqua une pause.
« Je ne sais pas ce que je ferais sans eux. »
Jef resta silencieux un moment.
Quelque chose passa dans ses yeux — quelque chose que Sohalia ne remarqua pas.
Une ombre. Un pincement.
De la jalousie naissante.
Mais il ne dit rien.
« Il a l'air important pour toi, » dit-il finalement.
« Oui. » Sohalia hocha la tête. « Ils le sont tous. C'est pour ça que je dois rentrer. Ils doivent être fous d'inquiétude. »
Son expression s'assombrit.
« Ils me cherchent probablement partout. »
« Tu penses qu'ils te trouveront ? »
Sohalia voulait dire oui.
Voulait être sûre.
Mais elle avait passé assez de temps sur cette île pour comprendre.
« Non, » admit-elle douloureusement. « Cette île est trop cachée. Personne ne connaît son emplacement. C'est pour ça que c'est une prison parfaite. »
Jef tendit la main, comme pour la réconforter, puis se ravisa.
« Je suis désolé. »
« Pas ta faute. »
Ils restèrent assis en silence.
Le silence n'était pas inconfortable.
C'était étrange, pensa Sohalia.
Avec Jef, les silences n'étaient jamais gênants.
Ils pouvaient rester assis ensemble, lisant ou simplement pensant, sans ressentir le besoin de combler chaque seconde avec des mots.
C'était... reposant.
« Jef ? »
« Hmm ? »
« Merci. »
Il leva les yeux de son livre, surpris.
« Pour quoi ? »
« Pour ne pas me regarder comme les autres. Comme une menace. Ou une curiosité. »
Jef sourit — ce sourire timide qu'elle commençait à reconnaître.
« Merci à toi aussi. »
« Pour quoi ? »
« Pour me parler du monde. Pour me donner quelque chose à imaginer au-delà de ces murs. »
Leurs regards se croisèrent.
Et dans cet instant, Sohalia sut qu'elle avait trouvé un ami.
Un vrai ami.
Quelqu'un qui comprenait. Qui ne jugeait pas. Qui écoutait vraiment.
Ce soir-là, dans sa chambre, Sohalia eut un rêve.
Un rêve du Moby Dick.
Elle était dans le réfectoire. Thatch lui ébouriffait les cheveux en riant.
« Comment va ma petite sœur préférée ? »
« Je suis ta SEULE petite sœur ! »
« Justement ! »
Marco passa près d'eux, portant deux plateaux.
« Arrête de l'embêter, yoi. »
« C'est toi qui l'embêtes tout le temps ! »
Sohalia rit.
« Vous m'embêtez tous les deux ! »
Chaleur. Famille. Maison.
Elle se réveilla en sursaut.
Chambre froide. Obscurité. Solitude.
Les larmes coulèrent avant qu'elle ne puisse les arrêter.
Elle pleura silencieusement dans son oreiller.
Pleura pour sa famille perdue.
Pleura pour la vie qu'on lui avait volée.
Pleura jusqu'à ce qu'elle n'ait plus de larmes.
Puis elle essuya son visage et fixa le plafond.
La troisième semaine à la bibliothèque, quelque chose changea.
Sohalia arriva comme d'habitude, s'attendant à trouver Jef à sa table.
Mais il n'y était pas.
Elle fronça les sourcils et explora la bibliothèque.
Toujours pas de Jef.
Étrange.
Elle s'assit à leur table habituelle et attendit.
Dix minutes.
Vingt minutes.
Toujours rien.
Sohalia commençait à s'inquiéter — ce qui était ridicule, elle le savait — quand elle entendit des pas précipités dans le couloir.
La porte s'ouvrit brusquement.
Jef entra, essoufflé, les joues rouges.
« Désolé ! J'ai été retenu par— » Il s'arrêta, reprenant son souffle. « Tu es là. »
« Évidemment que je suis là, » dit Sohalia avec amusement. « Où voulais-tu que je sois ? »
Jef sourit.
« Nulle part. Je veux dire— » Il secoua la tête. « Peu importe. J'ai quelque chose à te montrer. »
« Quoi ? »
« Un endroit. Un endroit important. Si tu veux venir... »
Sohalia haussa un sourcil.
« C'est mystérieux. »
« C'est... » Jef chercha ses mots. « C'est un endroit où notre histoire est racontée. Visuellement. Je pense que tu aimerais. »
La curiosité de Sohalia fut piquée.
« D'accord. Allons-y. »
Ils sortirent de la bibliothèque ensemble.
Mais au lieu de marcher calmement comme ils le faisaient d'habitude, Sohalia attrapa soudainement la main de Jef et se mit à courir.
Jef, surpris, faillit trébucher.
« Qu-quoi— »
« On court ! » dit Sohalia en riant. « C'est plus amusant comme ça ! »
Courir signifiait liberté, même temporaire.
Courir signifiait qu'elle n'était pas complètement prisonnière.
Pas encore.
Jef, après un moment d'hésitation, rit aussi et la suivit.
Ils traversèrent les couloirs du palais en courant, ignorant les regards choqués des serviteurs.
Sortirent dans le jardin.
Traversèrent le village.
Sohalia rit pendant toute la course.
Pour la première fois depuis son arrivée, elle se sentait légère.
Vivante.
Jef, bien qu'essoufflé, semblait heureux aussi.
Ils arrivèrent finalement devant un vieux bâtiment en pierre.
Sohalia s'arrêta, haletante, et regarda.
« C'est quoi ? »
Jef reprenait son souffle, les mains sur les genoux.
« La Chapelle Sainte. C'est ici que notre histoire est racontée. »
Il se redressa et ouvrit les grandes portes de bois.
Sohalia entra.
Et son souffle se coupa pour la deuxième fois.
Des vitraux.
Partout.
Des fenêtres immenses, du sol au plafond, couvertes de verre coloré qui racontait des histoires en images. La lumière du soleil filtrait à travers, créant des motifs kaléidoscopiques sur le sol.
C'était magnifique.
Sohalia s'avança lentement, émerveillée.
Elle s'approcha du premier vitrail et tendit une main tremblante et n'osa pas toucher, de peur de briser quelque chose d'aussi beau.
« C'est magnifique... » murmura-t-elle.
Jef s'assit sur un banc, souriant en la regardant découvrir.
« Chaque vitrail raconte une partie de notre histoire. »
Sohalia se tourna vers lui.
« Raconte-moi. »
« C'est long et compliqué. »
« J'ai tout mon temps. »
Jef rit doucement.
« D'accord. »
Il se leva et la rejoignit devant le premier vitrail.
« Celui-ci représente l'Âge d'Or, » commença-t-il. « Avant la persécution. Quand notre peuple vivait librement. »
Le vitrail montrait des gens souriants, entourés de nature luxuriante. Des plantes qui poussaient. De l'eau qui dansait. Du feu qui réchauffait. De la terre qui nourrissait.
« Nous vivions en harmonie avec la nature, » expliqua Jef. « Nos pouvoirs étaient respectés. Craints, peut-être, mais respectés. »
Ils passèrent au deuxième vitrail.
Celui-ci était plus sombre.
Des hommes en armure. Des chaînes. Du sang.
« La Trahison, » dit Jef, sa voix se durcissant. « Le Gouvernement Mondial s'est rebellé. A chassé nos pouvoirs et a voulu les utiliser comme armes. »
« Vous avez refusé. »
« Oui. »
Le troisième vitrail était encore plus horrible.
Des scènes de torture. D'enfants pleurant. De familles séparées.
Sohalia sentit son estomac se retourner.
« Ils ont... tué des enfants ? »
Jef hocha gravement la tête.
« Oui. Des familles entières. Pour obtenir des informations. Pour briser notre résistance. »
Il marqua une pause.
« C'est pour ça que nous sommes ici. Pour ça que nous nous cachons. Parce que le monde extérieur n'a pas été tendre avec nous. »
Sohalia regarda le vitrail un long moment.
Puis elle se tourna vers Jef.
« Je comprends, » dit-elle doucement. « Je comprends pourquoi vous avez peur. Pourquoi vous vous cachez. »
« Mais ? »
« Mais vous êtes toujours prisonniers. Vous vous êtes juste enfermés vous-mêmes au lieu de laisser quelqu'un d'autre le faire. »
Jef la fixa, surpris.
Personne n'avait jamais dit ça aussi clairement.
« Ma mère a choisi de partir, » continua Sohalia. « Elle a choisi la liberté. Même si c'était dangereux. Même si elle est morte. »
« Tu penses qu'elle a bien fait ? »
« Oui. » Sohalia n'hésita pas. « Parce qu'elle a vécu. Vraiment vécu. Elle a aimé. Elle m'a eue. Elle a connu le monde. »
Elle toucha le vitrail doucement.
« C'est ça qui compte. Vivre. Pas juste survivre. »
Jef resta silencieux.
Quelque chose s'alluma dans ses yeux.
Espoir ? Envie ? Détermination ?
Sohalia ne pouvait pas le dire.
Ils passèrent au quatrième vitrail — celui de l'Exil.
Puis au cinquième — celui de l'Isolement actuel.
Quand ils eurent fini, ils s'assirent côte à côte sur un banc.
Le silence de la chapelle les enveloppait comme une couverture.
« Merci, » dit Jef finalement.
« Pour quoi ? »
« Pour ne pas avoir jugé. Pour avoir écouté. »
Sohalia sourit.
« Merci à toi. Pour m'avoir montré cet endroit. »
Ils restèrent assis un moment de plus.
Sohalia se leva, étirant ses bras au-dessus de sa tête.
« On devrait rentrer. Luna va avoir une crise cardiaque si je disparais trop longtemps. »
Jef se leva aussi.
« D'accord. »
Ils sortirent de la chapelle ensemble.
Marchèrent côte à côte vers le palais.
Sohalia parlait joyeusement de quelque chose.
PARTIE 7 : CONFIDENCES
Les jours devinrent semaines.
Sohalia et Jef passaient presque tout leur temps libre ensemble.
À la bibliothèque. Dans les jardins. Au port.
Ils parlaient de tout et de rien.
Sohalia racontait ses aventures.
Jef racontait l'histoire de l'île.
Ils échangeaient. Apprenaient. Se comprenaient.
Un jour, ils se rendirent au port ensemble.
C'était devenu l'un de leurs endroits préférés.
Sohalia aimait être près de l'océan. Ça lui rappelait le Moby Dick.
Elle enleva ses chaussures et mit ses pieds dans l'eau, soupirant de bien-être.
Jef la regarda, scandalisé.
« Tu ne devrais pas faire ça ! »
« Pourquoi pas ? »
« Les convenances— »
« Au diable les convenances. »
Sohalia sourit en le regardant.
« Allez. Essaie. C'est agréable. »
Jef hésita.
Regarda autour de lui pour voir si quelqu'un observait.
Puis, lentement, prudemment, il enleva ses chaussures aussi.
Plongea ses pieds dans l'eau.
C'était froid. Rafraîchissant.
Il sourit malgré lui.
Sohalia rit.
« Tu vois ? Pas si terrible. »
« Non, » admit Jef. « Pas terrible du tout. »
Ils restèrent assis en silence un moment, regardant l'horizon.
« Parle-moi de la navigation, » dit soudainement Jef.
Sohalia le regarda, surprise.
« La navigation ? »
« Tu as dit que tu l'avais apprise. Je veux savoir comment ça marche. »
Les yeux de Sohalia s'illuminèrent.
« Oh, c'est compliqué mais génial ! »
Elle commença à expliquer.
Les étoiles. Les constellations qu'on utilisait pour se repérer.
Le Log Pose — cette boussole spéciale nécessaire pour naviguer sur Grand Line car les boussoles normales ne fonctionnaient pas.
Les courants. Les vents. Comment lire les vagues pour prévoir une tempête.
Les cartes marines et comment les interpréter.
Jef écoutait avec une attention totale, posant des questions intelligentes, comprenant rapidement.
Sohalia était impressionnée.
« Tu apprends vite. »
« J'ai lu sur le sujet, » admit Jef. « Mais jamais quelqu'un qui l'a vraiment vécu ne me l'a expliqué. »
« Tu lis beaucoup sur le monde extérieur ? »
« Tout ce que je peux trouver. » Jef regarda l'océan. « Les livres sont ma seule fenêtre sur le monde. »
Sohalia sentit son cœur se serrer.
Elle avait vécu dix ans de liberté.
Jef n'avait jamais connu ça.
Jamais.
« Et le combat ? » demanda Jef après un moment. « Tu t'entraînes, n'est-ce pas ? »
« Vista m'entraîne. Il est commandant de la cinquième division. Maître épéiste. »
Elle raconta les entraînements quotidiens.
Les techniques. Les positions. Comment tenir une épée correctement.
Comment lire les mouvements de l'adversaire.
Les combats réels qu'elle avait affrontés.
Jef regarda les cicatrices visibles sur ses bras.
« Tu as beaucoup combattu. »
Sohalia haussa les épaules.
« Ça fait partie de la vie de pirate. »
« Tu n'as jamais eu peur ? »
Sohalia fut honnête.
« Tout le temps. Mais la peur n'empêche pas le courage. »
Jef la regarda avec une admiration évidente.
« Tu es forte. »
« Pas vraiment. Je fais juste ce que je dois faire. »
« C'est ça, la force. »
Ils se turent à nouveau.
Puis Sohalia, sans réfléchir, dit :
« Marco serait fier. »
Jef se tendit légèrement.
« Marco ? »
« Le second. » Sohalia sourit nostalgiquement. « Il m'a tout appris. Enfin, pas tout. Mais beaucoup. »
« Tu... tu parles beaucoup de lui. »
« Parce qu'il est important. » Sohalia tira ses genoux contre sa poitrine.
Elle rit doucement.
« Il m'énerve. Il est trop protecteur. Trop inquiet. Mais... je ne sais pas ce que je ferais sans lui. »
Jef ne répondit pas immédiatement.
Quand il parla, sa voix était étrange.
« Il doit beaucoup t'aimer. »
« Oui. » Sohalia hocha la tête. « Comme un grand frère. Comme toi. »
Et là encore, elle ne vit pas.
Ne vit pas la douleur qui traversa le visage de Jef.
Ne vit pas ses poings se serrer légèrement.
« Comme un grand frère, » répéta-t-il.
« Exactement. »
Sohalia regarda l'océan.
« Ils me manquent tous. Le Paternel. Thatch. Vista. Izo. Marco. Tous. »
« Tu penses qu'ils te cherchent toujours ? »
« J'en suis sûre. Barbe Blanche ne laisse jamais tomber ses enfants. »
« Mais ils ne te trouveront pas. »
Ce n'était pas une question.
Sohalia ferma les yeux.
« Non. Probablement pas. »
Le silence qui suivit fut lourd.
Jef voulait dire quelque chose. Voulait la réconforter.
Mais il ne savait pas comment.
Alors il resta simplement assis à côté d'elle.
Parfois, c'était tout ce qu'on pouvait faire.
Cette nuit-là, Sohalia rêva encore.
Du Moby Dick. De sa famille.
Cette fois, c'était Marco.
Ils s'entraînaient sur le pont.
« Ta posture, yoi. »
« Ma posture est parfaite ! »
« Non. Regarde. » Marco ajusta son bras. « Comme ça. »
Sohalia essaya à nouveau.
« Mieux ? »
« Mieux. »
Il sourit — ce sourire rare qu'il ne donnait qu'à elle.
« Tu apprends vite. »
« J'ai un bon professeur. »
« La flatterie ne te sauvera pas de l'entraînement. »
« Je sais. »
Chaleur. Sécurité. Maison.
Elle se réveilla.
Pleura encore.
Le deuxième mois s'écoula plus rapidement que le premier.
Sohalia s'était habituée à la routine.
Matin : échapper à l'institutrice (parfois elle assistait aux cours, parfois non).
Après-midi : bibliothèque avec Jef.
Soir : dîner avec Emi, Hachiro et Maiya.
Nuit : rêves du Moby Dick.
C'était supportable.
Presque.
Maiya était devenue une présence constante dans sa vie.
La jeune fille la suivait partout, posant mille questions.
Au début, Sohalia trouvait ça agaçant.
Mais Maiya était tellement sincère. Tellement curieuse. Tellement... innocente.
Sohalia ne pouvait pas lui en vouloir.
Un jour, Maiya la rejoignit à la bibliothèque.
Jef était déjà là, bien sûr.
« Sohalia ! » Maiya courut vers elle. « Tu peux me raconter une histoire ? »
« Quelle histoire ? »
« N'importe laquelle ! Du Dehors ! »
Sohalia soupira mais sourit.
« D'accord. Assieds-toi. »
Maiya s'assit immédiatement, les yeux brillants d'anticipation.
Jef ferma son livre, écoutant aussi.
Sohalia raconta l'une de ses aventures préférées.
L'île des animaux géants. Comment Haruta s'était fait poursuivre par un énorme tigre. Comment Thatch avait dû le sauver en cuisinant un festin pour distraire l'animal.
Maiya rit aux éclats.
« C'est vrai ? Vraiment vrai ? »
« Vraiment vrai. »
« Tu as vécu tellement de choses ! »
Sohalia sourit tristement.
« Oui. »
Maiya devint sérieuse.
« Tu reviendras, hein ? Après ? »
« Après quoi ? »
« Après que tu sois repartie. Tu reviendras nous voir ? »
Sohalia ne sut pas quoi répondre.
Pouvait-elle promettre ça ?
Voudrait-elle revenir sur cette île prison ?
Mais Maiya la regardait avec tant d'espoir.
« Si je peux... oui. »
Le sourire de Maiya illumina la bibliothèque entière.
« Promis ? »
« Promis. »
Jef, silencieux, regardait l'échange.
Quelque chose passa dans ses yeux.
Quelque chose de douloureux.
Parce qu'il savait ce que Maiya ne savait pas.
Sohalia ne reviendrait probablement jamais.
Une fois partie, elle ne regarderait jamais en arrière.
Pourquoi le ferait-elle ?
Cette île n'était rien pour elle.
Juste une prison.
Un soir, Sohalia eut une longue conversation avec Emi.
Elles étaient dans le salon privé des Shizen. Seules.
Hachiro et Maiya étaient couchés.
« Sohalia, » commença Emi doucement. « Je veux te parler de ta mère. »
Sohalia se tendit immédiatement.
« Pourquoi ? »
« Parce que tu as le droit de savoir. »
Emi s'assit à côté d'elle sur le canapé.
« Ta mère... Eri... elle était comme toi. Elle étouffait ici. Voulait voir le monde. »
« Alors elle est partie. »
« Oui. » Emi sourit tristement. « Elle a rencontré un homme. Elle est tombée amoureuse. Et elle a fui. »
« Vous lui en avez voulu ? »
« Pendant longtemps, oui. » Emi baissa les yeux. « Je lui en ai terriblement voulu. Elle m'avait laissée. Abandonnée. »
« Mais ? »
« Mais maintenant... » Emi regarda Sohalia. « Maintenant, je comprends. Elle a fait ce qu'elle devait faire. Elle a vécu sa vie. »
Emi prit la main de Sohalia.
« Et elle t'a eue. Ça valait tout. »
Les larmes montèrent aux yeux de Sohalia.
« Je ne veux pas choisir, » murmura-t-elle. « Je ne veux pas choisir entre vous et eux. »
« Je sais. »
« Mais le Roi— »
« Je sais, » répéta Emi. « Mais peut-être... peut-être qu'un jour, on trouvera un moyen. »
« Comment ? »
Emi secoua la tête.
« Je ne sais pas. Mais ta mère a trouvé. Toi aussi, tu trouveras. »
Elles restèrent assises en silence.
Puis Emi dit doucement :
« Tu es comme elle. Le même feu. La même soif de liberté. »
« C'est une bonne chose ? »
« Oui. » Emi sourit à travers ses larmes. « C'est la meilleure chose. »
Cette nuit-là, Sohalia ne pleura pas.
Pour la première fois depuis des semaines, elle s'endormit paisiblement.
La fin du troisième mois approchait.
Sohalia s'était adaptée.
Elle n'aimait toujours pas l'île. N'aimait toujours pas être prisonnière.
Mais elle avait trouvé des choses qui rendaient ça supportable.
Emi, Hachiro et Maiya — sa famille de sang.
Jef — son ami, son grand frère de cette île.
La bibliothèque — son refuge.
Et l'océan — sa fenêtre vers le monde.
Mais quelque chose changeait.
Elle le sentait.
Jef était différent.
Plus distrait. Plus tendu.
Des cernes apparurent sous ses yeux.
Parfois, il fixait le vide pendant de longues minutes.
« Jef ? » demanda Sohalia un jour à la bibliothèque. « Ça va ? »
Il sursauta, comme sorti d'un rêve.
« Quoi ? Oui, pourquoi ? »
« Tu as l'air fatigué. »
« Je lis beaucoup. C'est tout. »
« Tu es sûr ? »
Il sourit — ce sourire rassurant qu'il donnait toujours.
« Sûr. »
Mais Sohalia n'était pas convaincue.
Quelque chose n'allait pas.
Quelque chose changeait en Jef.
Elle ne savait juste pas quoi.
Un soir, incapable de dormir, Sohalia sortit sur le balcon de sa chambre.
Regarda les étoiles.
Pensa au Moby Dick.
Trois mois.
Cela faisait trois mois qu'elle était prisonnière ici.
Trois mois qu'elle n'avait pas vu sa vraie famille.
Trois mois que Marco devait être fou d'inquiétude.
Combien de temps encore ?
Combien de temps devrait-elle rester ici ?
Des mois ? Des années ?
Toute sa vie ?
« Non, » murmura-t-elle dans la nuit. « Je ne resterai pas ici toute ma vie. »
Mais comment partir sans condamner Emi, Hachiro et Maiya ?
Comment être libre sans tuer ceux qu'elle commençait à aimer ?
Elle n'avait pas de réponse.
Pas encore.
Mais elle en trouverait une.
Elle le devait.
Parce qu'elle était Sohalia.
Fille d'Eri Shizen.
Pirate de Barbe Blanche.
Et elle ne serait jamais vraiment prisonnière.
Même si son corps était enfermé, son esprit restait libre.
La brise nocturne caressait ses cheveux.
L'océan murmurait au loin.
Et quelque part, dans l'obscurité de la bibliothèque, Jef lisait.
Lisait des choses qu'il ne devrait pas lire.
Découvrait des vérités qu'il ne devrait pas connaître.
Changeait d'une manière que personne ne remarquait encore.
Mais ils le remarqueraient bientôt.
Oh oui.
Très bientôt.
Car l'innocence a une fin.
Et pour Jef Mentaru, cette fin approchait rapidement.
Deux ans plus tard, tout aurait changé.
Jef demanderait à Sohalia de fuir avec lui.
Elle refuserait.
Et quelque chose se briserait définitivement entre eux.
Mais pour l'instant, dans cette nuit paisible, Sohalia ne savait rien de ça.
Elle se tenait sur son balcon, regardant les étoiles, espérant.
Jef se tenait dans la bibliothèque sombre, lisant, apprenant, changeant.
Deux personnes.
Deux chemins.
Destinés à se croiser.
Destinés à se détruire mutuellement.
Mais pas encore.
Pas cette nuit.
Cette nuit, ils étaient encore amis.
Cette nuit, il y avait encore de l'innocence.
Cette nuit, il y avait encore de l'espoir.
Demain serait différent.
Demain amènerait de nouveaux défis.
Mais pour l'instant, dans l'obscurité paisible de cette île cachée, tout était calme.
REÉCRIT : 05/01/2026