War of Change
Chapitre 11 : Des papillons et des cendres
8977 mots, Catégorie: T
Dernière mise à jour 19/02/2026 16:50
Marineford — Ruines de la place centrale
Marco donnait des instructions depuis l'endroit où les navires s'étaient rassemblés dans la baie dévastée de Marineford, sa voix portant avec cette clarté particulière qu'elle avait toujours eue même dans le chaos, même quand tout autour continuait de brûler doucement. Le Red Force de Shanks prendrait Ace et Barbe Blanche — leurs corps, enveloppés avec soin dans des toiles qu'on avait trouvées quelque part, reposaient déjà sur le pont sous la garde silencieuse de Ben Beckman. Le navire à aubes — celui que la 4e division avait protégé pendant toute la bataille — transporterait les blessés, les médecins, et tous ceux qui avaient besoin d'espace pour respirer sans voir immédiatement les morts. Les navires alliés prendraient le reste de l'équipage, dispersé entre les capitaines qui avaient survécu et qui hochaient la tête en écoutant les ordres comme si ces ordres étaient la seule chose qui les empêchait de s'effondrer sur place.
Sohalia écoutait depuis sa position, debout à quelques mètres du groupe des commandants. Marco ne la regardait pas. Elle ne le regardait pas non plus. Ils existaient dans le même espace sans se croiser, cette chorégraphie silencieuse de deux personnes qui savaient exactement où l'autre était sans avoir besoin de vérifier.
Elle rejoignit Hogo près du navire à aubes, où sa division s'était déjà rassemblée sans qu'on le leur demande. Hogo la vit arriver et attendit, ses mains posées sur sa ceinture dans cette posture qu'il avait quand il savait que des ordres allaient venir et qu'il était prêt à les recevoir.
« On embarque les blessés en priorité », dit Sohalia. Sa voix était stable, factuelle, le ton de quelqu'un qui avait une liste de choses à faire et qui les faisait dans l'ordre. « Yori reste à bord avec son équipe médicale. Je veux aussi la deuxième division. »
Hogo ne réagit pas immédiatement. Il la regarda une seconde, puis hocha la tête.
« La deuxième ? » demanda Kenta depuis l'endroit où il se tenait, quelques pas derrière Hogo.
« Ils viennent de perdre leur commandant », répondit Sohalia sans le regarder, ses yeux sur le navire devant elle. « Nous avons vécu ça. Ils viennent avec nous. »
Le silence qui suivit cette phrase dura juste assez longtemps pour que tout le monde comprenne ce qu'elle ne disait pas — que la 4e division avait perdu Thatch il y a des mois, que ce vide-là était encore présent, que cette blessure là reconnaissait celle qui venait de s'ouvrir chez les hommes de la 2e. Hogo hocha la tête une deuxième fois.
« Je m'en occupe », dit-il simplement, et il partit transmettre le message.
Kenta ne dit rien. C'était la quatrième fois depuis le début de la journée, et Sohalia notait mentalement que ce silence là avait une texture différente des précédents — plus lourd, plus installé, le silence de quelqu'un qui avait cessé de chercher les mots parce que les mots ne servaient plus.
Shanks s'approcha pendant qu'elle supervisait l'embarquement des premiers blessés sur des civières improvisées. Elle le sentit arriver avant de le voir — cette présence qu'il avait, cette façon d'occuper l'espace qui n'appartenait qu'à lui — et quand elle leva les yeux, il était à quelques mètres, les mains dans les poches, le regard posé sur le corps d'Ace qu'on déplaçait vers le Red Force avec une lenteur respectueuse.
Il resta là sans parler pendant quelques secondes, à regarder le fils de son ancien capitaine passer devant lui enveloppé dans une toile blanche, et Sohalia vit quelque chose passer sur son visage qu'elle n'aurait pas su nommer précisément mais qui ressemblait à du chagrin mêlé à quelque chose de plus vieux, quelque chose qui avait commencé bien avant aujourd'hui. Elle pensa brièvement à Saint Poplar, à ce jour où il l'avait emmenée vers Barbe Blanche avec cette assurance tranquille de quelqu'un qui savait exactement ce qu'il faisait, et elle réalisa que Shanks avait connu ces deux hommes — Roger et Barbe Blanche — d'une façon qu'elle ne connaîtrait jamais, qu'il portait des décennies de quelque chose qu'elle ne pouvait que deviner.
« Roger aurait été fier de lui », dit Shanks à voix basse, sans la regarder encore. « Pas pour les mêmes raisons que Barbe Blanche. Mais fier quand même. »
Sohalia ne répondit pas. Elle ne savait pas quoi répondre à ça, et Shanks ne semblait pas attendre de réponse — il avait dit ça pour le dire, pas pour qu'elle réagisse.
Il se tourna vers elle.
« Marco sera sur le Red Force avec les corps jusqu'à Nanmin no Shima », expliqua-t-il, et sa voix avait repris ce ton plus neutre, celui des informations qu'on transmet parce qu'elles doivent l'être. « Toi, ta division, et les médecins, vous prenez le navire à aubes. Les navires alliés suivront. »
Elle hocha la tête. Elle savait déjà tout ça — Marco l'avait dit tout à l'heure — mais Shanks le répétait quand même, cette façon qu'ont les gens de reformuler les choses importantes pour s'assurer qu'elles ont bien atterri.
« Tu vas tenir, Lia-chan ? » demanda-t-il, et dans cette question là il y avait quelque chose de différent du reste — pas de la pitié, pas de l'inquiétude condescendante, juste la question directe de quelqu'un qui voulait savoir la véritable réponse.
Sohalia le regarda. Elle pensa à mentir, puis elle décida que ça ne servait à rien.
« Je ne sais pas », répondit-elle simplement.
Shanks hocha la tête, comme si c'était exactement la réponse qu'il attendait.
« Barbe Blanche était un homme bon », dit-il après un silence. « Un des meilleurs que j'aie connus. Le monde vient de perdre quelque chose qui ne reviendra pas. » Il marqua une pause. « Il aurait été fier de toi aussi. De la façon dont tu as tenu. »
Il partit avant qu'elle puisse répondre, retournant vers son navire d'un pas tranquille, et Sohalia resta là avec ces mots qui pesaient lourds et qu'elle ne savait pas encore comment porter.
Blamenco passa près d'elle à un moment, portant une caisse de matériel médical qu'il avait récupérée quelque part dans les décombres. Il s'arrêta quand il la vit, posa la caisse au sol, et attendit.
« Blamenco », dit Sohalia.
Il la regarda avec cette expression qu'il avait, solide et attentive, le visage de quelqu'un qui avait survécu à beaucoup de choses et qui savait écouter.
« J'ai besoin que tu fasses quelque chose », continua-t-elle. « Les décombres du Moby Dick. Fouille-les. Récupère ce que tu peux. »
Il fronça légèrement les sourcils.
« Tout ? » demanda-t-il.
« Tout ce qui a l'air important », précisa-t-elle. « Photos, objets personnels, n'importe quoi qui appartenait à quelqu'un. On en aura besoin plus tard. »
Blamenco hocha la tête.
« Je m'en occupe », dit-il simplement, et il reprit sa caisse et partit sans poser d'autres questions.
Elle le vit à distance, au moment de monter sur le Red Force.
Marco se tenait sur le pont du navire de Shanks, une main posée sur le bastingage, et son regard traversa l'espace qui les séparait pour trouver le sien. Ce n'était pas un regard bref, pas un coup d'œil — c'était quelque chose de plus long, de plus délibéré, le regard de quelqu'un qui prenait le temps de vérifier quelque chose d'important.
Sohalia soutint ce regard depuis l'endroit où elle était, debout sur les dalles brisées de Marineford avec sa hallebarde dans une main et deux papillons dorés sur son épaule qu'elle sentait sans les voir. Elle vit dans ses yeux ce qu'elle savait déjà — qu'il avait peur pour elle autant qu'elle avait peur pour lui, que ce qui s'était passé entre eux n'était pas résolu et qu'ils le savaient tous les deux, que la douleur de ce qu'ils venaient de perdre était trop grande pour être contenue dans un échange de regards mais qu'ils essayaient quand même.
Quelque chose passa entre eux qui ressemblait à une promesse silencieuse — on parlera plus tard, quand on pourra, quand on aura les mots pour ça.
Puis Marco monta à bord du Red Force, et Sohalia monta à bord du navire à aubes, et les deux navires commencèrent lentement à s'éloigner l'un de l'autre dans la baie dévastée de Marineford.
En mer — Navire à aubes
Sohalia ne dormait pas.
Elle était sur le pont, seule, dans cette heure de la nuit où même les gens qui montaient la garde avaient cette façon de se tenir qui disait qu'ils étaient plus proches du sommeil que de la vigilance. La mer autour du navire était calme d'une façon qui contrastait violemment avec tout ce qu'ils venaient de quitter, cette tranquillité qui n'avait rien à voir avec ce qu'ils portaient tous à l'intérieur.
Les deux papillons étaient sur son épaule.
Elle les sentait sans les regarder, ces deux poids imperceptibles qui ne l'avaient pas quittée depuis Marineford — celui d'Ace et celui de Barbe Blanche, posés là comme quelque chose qu'on lui avait confié et qu'elle n'avait pas encore décidé comment porter. Ils ne bougeaient pas. Ils étaient juste là, dans la nuit, aussi immobiles qu'elle.
Elle regardait la mer sans vraiment la voir, les mains posées sur le bastingage, et elle pensait à rien de précis — juste l'épuisement qui refusait de se transformer en sommeil, juste le vide qui avait remplacé toutes les questions qu'elle aurait pu se poser.
Des pas derrière elle. Lents, mesurés, reconnaissables.
Hogo s'arrêta à quelques mètres, ne dit rien, resta juste là dans le même silence qu'elle. Il ne demanda pas si elle allait bien. Il ne proposa pas de parler. Il fut simplement présent, cette façon qu'il avait de savoir exactement ce dont elle avait besoin sans qu'elle ait à le formuler.
Le vent soufflait doucement depuis l'ouest, portant avec lui l'odeur du sel et de la cendre qui s'accrochait encore à leurs vêtements. Au loin, très loin, elle voyait les lumières du Red Force qui glissait sur l'eau dans la même direction qu'eux, portant les corps de ceux qu'elle avait aimés vers une île qu'elle n'avait vue qu'une fois.
« On y arrivera », dit finalement Hogo, et ce n'était pas une question, juste un constat.
« Oui », répondit-elle.
Ils restèrent là tous les deux, regardant la mer, jusqu'à ce que le ciel commence à changer de couleur à l'est.
En mer — Navire à aubes
Jours 2-3
L'infirmerie improvisée s'étendait sur tout le pont inférieur du navire à aubes, transformant l'espace de cargaison en une succession de hamacs, de couchettes de fortune, et de zones de soins délimitées par des draps tendus entre des poutres. L'odeur du sang et des herbes médicinales flottait dans l'air confiné, mêlée à celle de la sueur et de quelque chose de plus aigre que Sohalia identifiait comme la douleur elle-même, cette façon qu'elle avait de laisser une trace olfactive qu'on ne pouvait pas tout à fait ignorer.
Yori travaillait avec la précision méthodique qui était la sienne, ses mains se déplaçant d'un blessé à l'autre avec une efficacité qui ne laissait aucune place au geste superflu. Il changeait un pansement sur la jambe d'un homme de la 6e division, nettoyait la plaie avec une concentration totale, vérifiait que l'infection ne s'était pas installée. Sohalia travaillait à côté de lui, ses propres mains occupées à refaire le bandage autour du torse d'un allié dont elle ne connaissait pas le nom mais dont elle reconnaissait le pavillon tatoué sur l'avant-bras — un des capitaines qui avaient combattu à leurs côtés.
Elle avait fait ça des centaines de fois. Ses mains connaissaient les gestes par cœur — comment tenir le bandage, comment le tendre sans serrer trop fort, comment faire le nœud qui tiendrait sans couper la circulation. Elle le faisait maintenant sans y penser, cette mémoire musculaire qui prenait le relais quand l'esprit était ailleurs, et son esprit était très ailleurs. Il était à Marineford, ou sur le Red Force, ou dans un endroit qu'elle ne parvenait pas à identifier mais qui ressemblait au vide.
Dom dormait dans un coin de l'infirmerie, installé sur une couchette qu'on avait placée près d'une ouverture pour qu'il ait de l'air. Sohalia le regardait parfois depuis l'endroit où elle travaillait, vérifiant sans avoir besoin de s'approcher que sa respiration était régulière, que sa poitrine se soulevait et s'abaissait avec le rythme constant de quelqu'un qui récupérait lentement. Elle notait aussi la couleur qui revenait dans son visage, ce teint moins gris qu'à Marineford, et quelque chose d'infime en elle se détendait à chaque fois qu'elle le voyait respirer.
« Tu devrais dormir », dit Yori sans lever les yeux de ce qu'il faisait.
« Toi aussi », répondit Sohalia.
« Je dors quand tu dors », rétorqua Yori avec cette pointe d'humour sec qu'il gardait même dans les pires situations.
Elle faillit sourire. Presque. Le muscle ne répondit pas tout à fait.
C'est au milieu d'un changement de bandage, les mains occupées à refaire un pansement sur l'épaule d'un homme de la 7e division qui avait pris un coup de sabre, que Yori parla à nouveau.
« Jozu a perdu son bras », dit-il à voix basse, sans la regarder, ses propres mains continuant ce qu'elles faisaient sur la jambe du blessé devant lui. « Définitivement. J'ai transmis l'info au Red Force vient de transmettre. On a essayé, mais la blessure... Il n'y avait rien à faire. »
Sohalia s'arrêta.
Juste une seconde. Ses mains restèrent en place, tenant le bandage à mi-chemin entre le rouleau et l'épaule du blessé, et quelque chose dans son visage changea d'une façon qu'elle ne contrôla pas — un léger affaissement autour des yeux, une tension dans la mâchoire qui se relâcha puis se resserra différemment. Elle pensa à Jozu tel qu'elle l'avait toujours connu — cette force tranquille, ce bras de diamant qui avait arrêté Mihawk lui-même, cette façon qu'il avait de se tenir comme un rempart vivant. Elle pensa à ce que ça signifiait pour un homme comme lui de perdre une partie de lui, et puis elle cessa d'y penser parce que penser à ça maintenant ne servait à rien.
Elle reprit le geste, termina le pansement, attacha le nœud avec le même soin qu'avant.
« D'accord », dit-elle simplement, et sa voix était stable même si quelque chose en dessous ne l'était pas.
Yori hocha la tête. Le blessé entre eux — celui sur l'épaule duquel Sohalia travaillait — les avait entendus, elle le savait à la façon dont sa respiration avait légèrement changé, mais il ne posa pas de question. Il comprenait. Ils comprenaient tous. Une perte de plus dans un jour qui en avait déjà contenu trop.
Sohalia passa à un autre blessé, puis un autre, ses mains continuant de faire ce qu'elles savaient faire pendant que son esprit restait dans cet endroit vide où les nouvelles s'accumulaient sans qu'elle puisse encore les traiter.
En mer — Navire à aubes
Jour 3, après-midi
La deuxième division était dispersée sur le navire sans vraiment savoir où se mettre.
Certains étaient assis sur le pont supérieur, le dos contre les caisses de provisions, regardant la mer avec des yeux qui ne voyaient pas vraiment ce qu'ils fixaient. D'autres étaient en bas, dans les cales, allongés sur des hamacs qu'on leur avait trouvés, les bras croisés sur la poitrine dans cette posture défensive des gens qui ont cessé d'attendre qu'on les réconforte. Quelques-uns pleuraient sans chercher à s'en cacher, le visage tourné vers les planches du pont ou vers le ciel, cette façon brute de laisser sortir ce qui ne pouvait plus être contenu. La plupart étaient juste figés dans un silence qui ressemblait à du choc, cette immobilité des corps qui ont vécu quelque chose de trop grand et qui ne savent pas encore comment recommencer à bouger.
Sohalia les voyait depuis l'endroit où elle travaillait, et elle reconnaissait chaque posture, chaque expression, chaque façon de se tenir — elle avait vu ça dans le miroir après la mort de Thatch, à la mort d'Emi, elle l'avait vu sur les visages de sa propre division pendant les semaines qui avaient suivi le décès d'Hiroshi.
La quatrième division se fondit autour d'eux sans faire d'annonce, sans demander de permission.
Kenta s'assit simplement à côté d'un homme de la 2e qui pleurait, un jeune avec des cheveux blonds et une cicatrice récente sur la joue. Il ne dit rien. Il resta juste là, épaule contre épaule, dans ce silence qui disait je sais mieux que n'importe quel mot. L'homme de la 2e finit par s'appuyer légèrement contre lui, et Kenta le laissa faire.
Ikaku partagea sa ration de nourriture avec quelqu'un qui n'avait pas mangé depuis Marineford, un homme plus âgé qui fixait son assiette vide sans faire le geste de la remplir. Ikaku posa simplement la moitié de son pain et de sa viande séchée dans l'assiette de l'autre, ne dit rien, repartit. L'homme regarda la nourriture pendant une longue minute, puis commença lentement à manger.
Hayate trouva des couvertures supplémentaires dans les réserves du navire et les distribua sans commentaire à ceux qui grelottaient malgré la chaleur relative de la journée, ce froid intérieur qui n'avait rien à voir avec la température de l'air. Genjiro aida quelqu'un à installer son hamac correctement, montrant avec ses mains comment attacher les nœuds sans parler.
Ce n'était pas de la pitié. C'était de la reconnaissance — on sait ce que c'est, on l'a vécu aussi, vous n'êtes pas seuls.
Un homme de la deuxième — jeune, peut-être vingt ans, avec des cheveux noirs coupés courts et un tatouage de flamme orange qui courait le long de son avant-bras droit — s'approcha de Sohalia pendant qu'elle était sur le pont, regardant l'horizon où le Red Force était maintenant trop loin pour être visible. Il s'arrêta à une distance respectueuse, attendit qu'elle tourne la tête vers lui.
Sohalia le regarda vraiment — pas juste un coup d'œil, mais avec attention. Elle vit le tatouage de flamme et pensa immédiatement à Ace, à la façon dont il produisait du feu avec cette facilité naturelle, à la façon dont ce pouvoir là était devenu synonyme de lui dans l'esprit de tous ceux qui le connaissaient. Elle vit les yeux rouges du jeune homme, gonflés d'avoir trop pleuré, et elle vit dans ces yeux la même chose qu'elle avait vue dans le miroir après Thatch — cette incompréhension fondamentale face au fait que quelqu'un pouvait être là et puis ne plus être là, que le monde pouvait continuer sans eux.
« Merci », dit-il simplement, et sa voix était rauque, cassée dans les graves. « De nous avoir demandés. On savait pas où aller. On savait pas... » Il s'arrêta, cherchant les mots. « On savait pas quoi faire. »
Sohalia hocha la tête lentement.
« Vous êtes avec nous maintenant », répondit-elle, et ce n'était pas une phrase vide, c'était un fait. « La quatrième a perdu son commandant il y a des mois. On sait ce que c'est. Vous restez avec nous aussi longtemps que vous en avez besoin. »
Le jeune homme cligna des yeux rapidement, luttant contre quelque chose qui menaçait de sortir. Il hocha la tête, ne dit rien d'autre, et repartit vers ses compagnons. Mais quelque chose dans sa façon de marcher était légèrement moins effondrée qu'avant, ses épaules un peu moins voûtées, et Sohalia nota ça sans commentaire.
En mer — Navire à aubes
Nuit 5
Sohalia retourna sur le pont cette nuit-là, incapable de rester dans la cabine qu'on lui avait assignée, incapable de fermer les yeux assez longtemps pour que le sommeil vienne. Elle se tint au même endroit que la première nuit, les mains sur le bastingage, et elle regarda la mer qui continuait de bouger indépendamment de tout.
Les deux papillons étaient toujours sur son épaule. Elle les sentait dans la nuit, ces deux présences qui ne partaient pas, qui attendaient quelque chose qu'elle ne comprenait pas encore.
Elle pensa à Thatch. Pas consciemment — c'était plus profond que ça, plus involontaire, cette façon que les morts ont de revenir dans les moments de silence quand il n'y a rien d'autre pour occuper l'espace. Elle pensa à la façon dont il riait, ce rire qui partait du ventre et qui contaminait tout le monde autour. Elle pensa à la façon dont il l'appelait petite même quand elle avait grandi, même quand elle dépassait déjà certains hommes de l'équipage en taille, comme Haruta. Elle pensa à la promesse qu'elle lui avait faite dans une tente qui semblait appartenir à une autre vie, dans un moment où elle avait eu besoin de dire quelque chose à voix haute pour que ça devienne réel.
Je te vengerai, Thatch.
Elle portait toujours ça. La promesse n'avait pas vieilli d'un jour, n'avait pas perdu de son poids. Barbe Noire était parti de Marineford vivant, avec deux fruits du démon et un équipage intact, et cette réalité là pesait quelque chose qu'elle n'essayait pas de mesurer maintenant parce que ce n'était pas le moment — mais elle était là, dans un coin de sa tête, patiente et immobile comme une dette non réglée.
Le vent soufflait depuis l'ouest, portant avec lui l'odeur du sel et de quelque chose d'autre qu'elle ne parvenait pas à identifier — peut-être de la terre, peut-être juste le changement dans l'air qui signalait qu'ils approchaient de quelque chose.
Nanmin no Shima
Jour 13
L'île apparut à l'horizon au milieu de l'après-midi, émergeant lentement de la brume comme quelque chose qui avait toujours été là et qui attendait juste qu'on la trouve. Nanmin no Shima — l'île des réfugiés, l'île où les anciens de l'équipage venaient quand ils décidaient que c'était fini, qu'ils avaient assez navigué, qu'il était temps de poser les armes et de vivre tranquillement ce qui leur restait et qu'ils n'avaient nulle part où aller.
Sohalia la regardait depuis la proue du navire, et quelque chose dans sa poitrine se serra d'une façon qu'elle n'avait pas anticipée. Elle était venue ici une fois, il y a longtemps, avec Barbe Blanche. Elle se souvenait de la plage de sable blanc, des maisons dispersées dans les arbres, de la façon dont tout était calme d'une façon qui n'existait pas sur le Moby Dick. Elle se souvenait d'avoir pensé que c'était un endroit pour les gens qui avaient fini de vivre, et maintenant elle revenait avec les corps de ceux qui avaient fini trop tôt.
Sur le quai, deux silhouettes attendaient.
Elle les reconnut avant que le navire soit assez proche pour distinguer leurs visages — la stature d'Itsuki, large et solide même avec les années, celle de Ritsu, plus mince et droite, la façon dont ils se tenaient côte à côte sans se toucher.
Le navire accosta lentement. Les cordages furent lancés, attachés, et la passerelle descendit avec un grincement de bois contre bois. Les blessés commencèrent à descendre sur des civières, portés par des hommes de la division et des alliés qui avaient fait le voyage, et Sohalia vit exactement le moment où Itsuki et Ritsu comprirent.
Itsuki regarda les visages qui passaient devant lui — Vista était là, Jozu avec son bras manquant, Izo, Haruta qui boitait encore, Blamenco, tous les commandants survivants — et puis il compta ceux qui manquaient. Elle vit ses yeux s'arrêter sur chaque absence, elle vit le moment où il réalisa que Barbe Blanche n'était pas sur ce navire parce qu'il était sur l'autre, elle vit le moment où il comprit qu'Ace n'était nulle part parce qu'il était mort aussi.
Ritsu, elle, regardait les hommes de la deuxième division qui descendaient lentement, les uns après les autres, avec leurs visages défaits et leurs épaules effondrées, et elle n'eut pas besoin qu'on lui dise. Elle sut. Le tatouage de flamme qu'elle voyait sur tant de bras, l'absence de celui qui aurait dû les mener, tout ça lui dit ce qu'elle avait besoin de savoir.
Sohalia descendit du navire. Ses pieds touchèrent le quai en bois, et Itsuki dit son nom.
Juste son nom. Pas de question, pas de phrase complète. Juste :
« Sohalia. »
Elle s'arrêta. Elle le regarda. Itsuki — l'ancien médecin en chef du Moby Dick, celui qui avait soigné ses genoux écorchés quand elle avait cinq ans, celui qui riait avec Lady dans la cuisine du navire quand ils pensaient que personne ne les regardait, celui qui avait perdu la femme qu'il aimait il y a six ans et qui vivait ici depuis avec ses souvenirs. Il avait vieilli. Ses cheveux étaient plus gris qu'avant, presque blancs maintenant aux tempes, ses épaules légèrement voûtées sous le poids de quelque chose qu'elle reconnaissait pour l'avoir porté elle-même. Mais ses yeux étaient les mêmes — doux, attentifs, capables de voir ce qu'on ne disait pas.
Il fit un pas vers elle. Pas pour l'étreindre — pas encore — juste pour combler l'espace, pour être assez proche pour qu'elle sache qu'il était là.
« Barbe Blanche ? » demanda-t-il à voix basse, et elle entendit dans sa voix qu'il connaissait déjà la réponse mais qu'il avait besoin de l'entendre quand même.
Elle secoua la tête.
Itsuki ferma les yeux une seconde, juste une, et quand il les rouvrit quelque chose dans son visage s'était installé dans une tristesse qui connaissait déjà cette texture là, qui avait appris à la porter depuis Lady.
« Ace ? » demanda-t-il ensuite, et sa voix était encore plus basse.
Elle secoua la tête à nouveau.
Il expira lentement, longuement, et elle vit ses épaules s'affaisser légèrement sous ce poids supplémentaire.
Ritsu s'approcha à son tour, et Sohalia la vit vraiment pour la première fois — grande, presque aussi grande qu'elle, avec des cheveux roux attachés en queue de cheval haute et des yeux bleus qui avaient cette particularité des gens qui ont vu beaucoup de choses et qui ont décidé de continuer quand même. Elle portait une cicatrice qui traversait sa joue gauche, ancienne et bien guérie, et Sohalia pensa immédiatement à ce que Marco lui avait raconté — Ritsu battue presque à mort, sauvée par Barbe Blanche, devenue pirate, tombée amoureuse de Thatch.
Ritsu ne dit rien au début. Elle regarda juste Sohalia avec une intensité qui n'avait rien d'intrusive, essayant de jauger comment elle vivait tout ça. La Shizen hocha juste la tête, et Ritsu hocha la tête en retour, et quelque chose passa entre elles qui n'avait pas besoin d'être développé maintenant — on parlera plus tard, quand on pourra, quand les morts seront enterrés et qu'il restera de l'espace pour les vivants.
Nanmin no Shima
Jour 14, soir
Sohalia trouva Itsuki dans sa maison au bord de l'île, une petite construction en bois qui surplombait une crique tranquille. Elle frappa doucement à la porte ouverte, et il leva les yeux depuis la table où il était assis, une tasse de thé fumant devant lui.
« Entre », dit-il simplement.
Elle entra. La maison était simple, propre, avec cette qualité d'ordre tranquille des endroits où une seule personne vit depuis longtemps. Il y avait des photos sur les murs — Lady, principalement, dans différentes lumières et différentes années. Une photo d'eux deux ensemble, jeunes, riant. Une autre de Lady avec Sohalia enfant, dans la cuisine du Moby Dick.
Itsuki suivit son regard.
« Elle t'aimait beaucoup », dit-il doucement. « Tu le sais, n'est-ce pas ? »
Sohalia hocha la tête. Sa gorge était trop serrée pour parler.
« Assieds-toi », proposa Itsuki en désignant la chaise en face de lui.
Elle s'assit. Ils restèrent en silence pendant un moment, juste le bruit du thé qui refroidissait et de la mer en contrebas.
« Marco m'a dit », commença finalement Itsuki, et sa voix avait cette qualité prudente des gens qui parlent de quelque chose de douloureux. « Pour Lady. Que tu l'as appris il y a quelques semaines seulement. »
« Oui », répondit Sohalia.
« Je suis désolé », dit Itsuki. « Que tu aies dû l'apprendre comme ça. Que tu n'aies pas pu... » Il s'arrêta, cherchant les mots. « Que tu n'aies pas pu lui dire au revoir. »
Sohalia regarda ses propres mains posées sur la table.
« J'ai cru pendant six ans qu'elle vivait ici avec toi », dit-elle à voix basse. « J'ai cru qu'elle était heureuse. »
« Elle l'était », répondit Itsuki immédiatement. « Pendant le temps qu'on a eu. Elle était heureuse. » Il marqua une pause. « Elle parlait de toi souvent. Elle se demandait où tu étais, si tu allais bien. Quand Barbe Blanche nous a dit que tu étais revenue... » Sa voix se brisa légèrement. « Elle aurait tellement voulu te voir. »
Sohalia sentit les larmes monter, et cette fois elle ne chercha pas à les retenir. Elles coulèrent silencieusement, et Itsuki tendit la main à travers la table, posa sa paume sur la sienne, et ne dit rien d'autre.
Ils restèrent là longtemps, dans la maison qui sentait le thé et les souvenirs, et dehors la mer continuait son mouvement éternel.
Nanmin no Shima
Jours 14-15
Marco organisait les funérailles.
Sohalia le voyait de loin parfois, traversant l'île avec Vista ou Jozu, discutant avec Shanks près du Red Force qui était ancré dans la baie, prenant des décisions qu'elle entendait en écho — où creuser, comment disposer les pierres, qui prévenir parmi ceux qui n'avaient pas pu venir. Elle ne s'approchait pas. Elle avait ses propres choses à faire — s'assurer que les blessés avaient un endroit où dormir, que Yori avait tout ce dont il avait besoin pour continuer les soins, que la division savait où se rassembler si quelque chose arrivait.
Elle ne s'arrêtait pas. Si elle s'arrêtait, elle s'effondrait, et ce n'était pas encore le moment.
Les deux papillons étaient toujours sur son épaule. Personne ne les voyait sauf elle, mais elle les sentait en permanence, ces deux poids qui ne partaient pas, qui attendaient.
Nanmin no Shima
Jour 16 — Les funérailles
La colline qui surplombait la mer au sud de Nanmin no Shima était couverte d'herbe courte et résistante, parsemée de fleurs sauvages qui ondulaient doucement dans le vent venant du large. Deux arbres anciens se dressaient près du sommet, leurs troncs larges et noueux témoignant de décennies de croissance lente et obstinée, leurs racines s'enfonçant profondément dans la terre rouge de l'île. C'est là qu'ils avaient creusé.
Le ciel était gris sans être menaçant, juste cette couverture uniforme de nuages qui rendait la lumière douce et indirecte, sans ombres dures, comme si même le monde avait décidé de se mettre en sourdine pour ce moment-là. La mer en contrebas était calme, presque immobile, d'un bleu-gris qui se confondait avec l'horizon.
Les gens montaient lentement la colline en file dispersée, certains en groupes, d'autres seuls, personne ne parlant. Le seul bruit était celui de leurs pas sur l'herbe, le frottement occasionnel des vêtements, et plus loin le cri d'un oiseau marin qui tournait au-dessus de l'eau.
Sohalia montait avec sa division, Hogo à sa gauche, Kenta à sa droite, les autres derrière formant cette présence solide et silencieuse qu'ils avaient toujours eue. Dom marchait entre Kan et Ikaku, encore fragile mais debout, refusant la civière qu'on lui avait proposée. Elle voyait la raideur dans ses mouvements, la façon dont il s'appuyait très légèrement sur Kan quand la pente devenait plus raide, mais il tenait.
En haut de la colline, les deux tombes attendaient.
Elles avaient été creusées côte à côte, orientées vers la mer, avec des pierres plates posées pour marquer les emplacements. Les corps étaient déjà en terre — Marco et Vista les avaient placés tôt ce matin, avant que quiconque arrive, cette intimité dernière qu'on accorde aux morts avant de les montrer au monde. Deux simples pierres tombales se dressaient maintenant, gravées avec les noms et rien d'autre. Edward Newgate. Portgas D. Ace.
Marco se tenait devant les tombes, immobile comme une statue, et autour de lui les commandants survivants formaient une ligne — Vista à sa droite, Jozu à sa gauche avec son bras manquant, puis Izo, Haruta qui s'appuyait sur sa canne, Namur, Blamenco, tous ceux qui avaient vécu assez longtemps pour être là. Derrière eux, les capitaines alliés se tenaient en rangs moins ordonnés mais tout aussi silencieux. Et derrière encore, l'équipage — ce qui en restait, dispersé entre les divisions, certains debout, certains assis dans l'herbe parce que leurs blessures ne leur permettaient pas de rester verticaux longtemps.
Shanks et son équipage étaient là aussi, légèrement à l'écart, respectueux de cet espace qui n'était pas le leur mais qu'ils avaient le droit d'occuper quand même.
Sohalia se plaça à côté de Jozu. Elle ne l'avait pas décidé consciemment — c'était juste l'endroit où ses pieds l'avaient menée, cette position entre les commandants et sa propre division qui semblait être celle qui lui revenait. Elle voyait Marco de profil, elle voyait son dos rigide et ses épaules qui portaient maintenant un poids qu'elles n'avaient jamais porté avant, et quelque chose en elle se serra en reconnaissant ce qu'elle voyait — la posture de quelqu'un qui venait de devenir la chose qui tient tout ensemble quand tout le reste menace de s'effondrer.
Ils ne se regardèrent pas. Ils ne se parlèrent pas.
Le silence s'installa et personne ne le brisa.
Il n'y eut pas de discours. Personne ne se leva pour parler, pour raconter des anecdotes, pour dire ce que Barbe Blanche ou Ace avaient été pour eux. Les mots auraient diminué ce qui était là, auraient essayé de contenir quelque chose qui était trop grand pour être contenu dans du langage. Ils restèrent juste là, tous ensemble, regardant les deux pierres tombales qui marquaient la fin de quelque chose qu'aucun d'eux ne savait encore comment nommer.
Sohalia sentit les deux papillons sur son épaule bouger très légèrement — pas un envol, juste un frémissement, comme s'ils réagissaient à quelque chose qu'elle ne percevait pas. Elle ne bougea pas. Elle resta exactement où elle était, les mains le long du corps, et elle regarda les tombes sans ciller.
Elle pensa à Barbe Blanche qui l'avait trouvée à cinq ans, qui avait dit tu es chez toi maintenant avec cette voix qui ne laissait aucune place au doute. Elle pensa à la façon dont il riait, ce rire énorme qui faisait trembler le pont du Moby Dick. Elle pensa à toutes les fois où il l'avait appelée ma fille avec cette tendresse brute qui était la sienne.
Elle pensa à Ace qui lui avait demandé un jour sur le pont, dans la lumière du soir, tu crois que ça va aller ? — et elle lui avait menti, et il avait su qu'elle mentait, et ils avaient mangé ensemble quand même parce que c'était ce qu'on faisait quand les vérités étaient trop dures à dire.
Elle pensa à tous les hommes tombés à Marineford, à tous ces corps qu'elle avait vus s'effondrer sur les dalles brisées, à cette quête qui n'avait sauvé personne et qui avait pris tant de choses.
Le vent soufflait depuis la mer, portant avec lui l'odeur du sel et quelque chose de plus doux, quelque chose qui venait des fleurs sauvages qui poussaient sur la colline. Le ciel resta gris. Les nuages ne bougèrent pas.
Le temps passa. Personne ne compta les minutes. Certaines personnes pleuraient en silence, d'autres fixaient l'horizon, d'autres regardaient leurs propres pieds. Dom s'appuya un peu plus lourdement sur Kan, et Kan le soutint sans faire semblant de faire autre chose.
Puis, lentement, un à un, les gens commencèrent à partir.
Ils ne partaient pas tous ensemble — c'était plus organique que ça, plus naturel, juste des gens qui décidaient individuellement qu'ils avaient donné ce qu'ils pouvaient donner et qu'il était temps de redescendre. Les capitaines alliés d'abord, puis des membres d'équipage, puis des commandants. Vista resta longtemps, puis finit par se retourner et descendre la colline avec Izo. Haruta boitilla lentement vers le bas, appuyé sur Namur qui ajustait son pas au sien.
Sohalia resta. Sa division resta avec elle, immobile dans l'herbe, et elle apprécia ça sans le dire — qu'ils ne lui demandent pas si elle était prête à partir, qu'ils attendent juste qu'elle le soit.
Jozu était toujours là aussi, debout avec son bras restant, regardant les tombes avec cette expression qu'elle ne lui avait jamais vue — quelque chose de plus nu que ce qu'il montrait habituellement, comme si une partie de son armure était tombée avec son bras.
Marco ne bougea pas. Il resta devant les tombes, seul maintenant que presque tout le monde était parti, et Sohalia le regarda de loin sans chercher à s'approcher.
Finalement, elle fit signe à sa division. Ils descendirent ensemble, lentement, laissant Marco avec les morts.
En bas de la colline, Shanks attendait près du chemin. Il s'approcha de Sohalia quand il la vit.
« On part demain matin », dit-il simplement. « Si tu as besoin de quoi que ce soit d'ici là... »
Elle hocha la tête.
« Merci », dit-elle. « Pour tout. »
Shanks la regarda un moment, puis hocha la tête en retour et s'éloigna vers son navire.
Sohalia regarda une dernière fois vers le sommet de la colline. Marco était toujours là, silhouette sombre contre le ciel gris, et elle pensa à monter, à lui parler, à dire quelque chose qui briserait enfin ce silence qui durait depuis bien trop longtemps maintenant.
Mais ce n'était pas encore le moment. Ils le savaient tous les deux.
Elle se retourna et marcha vers les maisons dispersées dans les arbres, sa division autour d'elle, et les deux papillons immobiles sur son épaule.
Nanmin no Shima
Blamenco la trouva près de la plage, assise sur un rocher plat qui surplombait l'eau. Le soleil commençait à descendre, jetant des lumières orangées sur les vagues, et elle regardait ça sans vraiment le voir.
Il s'approcha lentement, tenant quelque chose dans ses mains. Une boîte métallique, légèrement cabossée, noircie par endroits comme si elle avait traversé un incendie.
« J'ai trouvé ça », dit-il en s'arrêtant près d'elle.
Sohalia leva les yeux vers lui, puis vers la boîte. Blamenco la lui tendit sans un mot, et elle la prit.
Elle était lourde, plus lourde qu'elle n'aurait dû l'être pour sa taille. Le métal était chaud du soleil, et quand elle passa ses doigts sur le couvercle, elle sentit les bosses et les déformations où la chaleur l'avait tordu.
Elle l'ouvrit.
Des photos.
Beaucoup de photos, empilées les unes sur les autres, certaines pliées aux coins, certaines cornées, certaines si vieilles que les couleurs avaient commencé à pâlir vers le sépia. Elle en prit une au hasard — elle enfant sur le Moby Dick, peut-être six ou sept ans, accrochée à la jambe de Barbe Blanche qui la regardait en souriant. Une autre — elle avec Thatch, lui la faisant tournoyer dans les airs pendant qu'elle riait, les bras tendus comme des ailes. Une autre encore — elle avec Marco, sérieux tous les deux devant quelque chose qu'ils construisaient, peut-être une maquette de bateau, et Marco avait l'air concentré d'une façon qui la fit sourire malgré tout.
Elle continua de feuilleter. Elle avec Lady et Itsuki dans la cuisine, couverte de farine jusqu'aux coudes. Elle avec Vista qui lui montrait comment tenir une épée, ses mains corrigeant sa prise. Elle avec Haruta et Namur, les trois riant de quelque chose hors cadre. Elle avec tout l'équipage, une photo de groupe prise sur le pont un jour de fête, et Barbe Blanche au centre avec ce sourire immense qu'il avait.
Des moments qu'elle n'avait jamais vus immortalisés comme ça, ou qu'elle avait oubliés, des fragments de vie qui avaient existé et que quelqu'un avait pris soin de garder.
« Où tu as trouvé ça ? » demanda-t-elle, et sa voix était plus rauque qu'elle ne l'aurait voulu, cassée dans les aigus.
« Dans les décombres de la cabine du commandant de la quatrième division », répondit Blamenco. « La boîte était coincée sous une poutre effondrée. Le métal a tenu. »
Sohalia comprit immédiatement.
Thatch. Thatch avait caché ça là. Thatch avait gardé ces photos pendant toutes ces années dans sa cabine, dans une boîte métallique qui avait survécu à l'incendie du Moby Dick et à son effondrement. Thatch qui savait qu'elle reviendrait un jour et qui avait voulu qu'elle ait ça, qui avait voulu qu'elle se souvienne, qui avait voulu lui laisser quelque chose de tangible.
Elle regarda les photos une par une, lentement, les doigts tremblant légèrement en tournant chaque image. Elle vit sa propre enfance défiler — des années entières condensées en rectangles de papier brillant, des sourires et des moments ordinaires qui étaient devenus extraordinaires maintenant qu'ils étaient passés.
Blamenco resta là quelques secondes, regardant la mer plutôt qu'elle, lui donnant l'espace pour recevoir ça. Puis il comprit que ce moment-là n'était pas pour lui, et il partit sans un mot, ses pas s'éloignant sur le sable jusqu'à ce qu'il n'y ait plus que le bruit des vagues.
Sohalia resta seule avec la boîte ouverte sur ses genoux. Elle continua de regarder les photos, et les larmes vinrent sans qu'elle les appelle, tombant sur le papier sans l'abîmer vraiment, juste en changeant légèrement les couleurs là où elles touchaient.
Elle pleura sans faire de bruit, dans la lumière déclinante du jour, et elle tint les photos comme on tient des reliques — avec soin, avec attention, avec la conscience aiguë que c'était tout ce qui restait maintenant de certains moments.
Nanmin no Shima
Marco se tenait devant les deux tombes, seul dans la lumière de fin d'après-midi.
Le ciel avait retrouvé sa couleur normale — ce bleu profond qui précède le crépuscule, avec quelques nuages blancs qui dérivaient lentement vers l'est. La mer en contrebas scintillait sous le soleil oblique, et le vent était tiède, portant avec lui l'odeur des fleurs sauvages qui poussaient sur la colline.
Marco pensait.
Pas à voix haute — juste dans sa tête, dans ce silence intérieur qui était le seul endroit où il pouvait vraiment tenir toutes les choses qui tourbillonnaient en lui depuis Marineford. Il pensait à l'équilibre des pouvoirs dans le Nouveau Monde qui allait changer, aux territoires de Barbe Blanche qui seraient pris pour cible maintenant qu'il n'était plus là pour les protéger. Il voyait déjà comment ça se passerait — Barbe Noire qui prendrait ce qu'il voulait, les autres Empereurs qui bougeraient leurs pions, les petites îles sans défense qui seraient les premières à souffrir. Il pensait aux innocents qui paieraient le prix du vide de pouvoir, aux familles qui seraient déplacées, aux villages qui brûleraient.
Il pensait à tous ceux dans l'équipage qui voudraient venger Ace et Barbe Blanche, qui voudraient partir à la poursuite de Teach pour tuer l'homme qui avait tout déclenché. Il savait déjà qui ils seraient — des jeunes, principalement, de la 2e division, ceux qui avaient adoré Ace et qui ne comprenaient pas encore que mourir pour venger les morts ne servait à rien si ça produisait juste plus de morts. Il savait qu'il devrait les en empêcher. Il savait qu'ils lui en voudraient. Il savait qu'il le ferait quand même.
Il pensait à la culpabilité qui pesait dans sa poitrine depuis qu'il avait été libéré de ses chaînes — si j'avais été plus rapide, si j'avais trouvé les clés avant, si j'avais été là quand Akainu a frappé. Les si tournaient en boucle dans sa tête même quand il savait qu'ils ne menaient nulle part, que le passé était fixé et qu'aucune quantité de regrets ne le changerait. Mais il les portait quand même, ces si, parce qu'il ne savait pas comment faire autrement.
Il pensait à la douleur, simplement. La douleur d'avoir perdu Ace qu'il avait vu grandir, qu'il avait accepté comme frère. La douleur d'avoir perdu Barbe Blanche qui avait été son père dans tous les sens qui comptaient, qui lui avait tout appris, qui lui avait fait confiance pour porter l'équipage quand lui ne serait plus là. Cette douleur là n'avait pas de mots suffisants pour la contenir. Elle existait juste comme un fait brut et sans élégance, comme quelque chose qu'on portait parce qu'on n'avait pas le choix.
Il pensait à la peur de ce qui venait, de ce qu'il allait devoir devenir maintenant qu'il était le plus haut gradé encore vivant de l'équipage de Barbe Blanche. Les gens attendaient déjà des choses de lui — il le voyait dans leurs regards, dans la façon dont ils se tournaient vers lui pour les décisions, dans le silence qui s'installait quand il entrait dans une pièce. Ils attendaient qu'il soit ce que Barbe Blanche avait été, et il ne savait même pas s'il pouvait se lever le matin sans que tout lui semble insupportablement lourd.
Et il pensait à Sohalia.
Où elle était en ce moment. Si elle allait bien, ou du moins aussi bien qu'on pouvait aller après tout ça. S'il devait aller lui parler ou attendre qu'elle vienne, s'il y avait même quelque chose qu'il pouvait dire qui réparerait ce qui s'était brisé. Il pensait à leur regard échangé à Marineford, à tout ce qui avait passé entre eux en une seconde — la peur mutuelle, l'inquiétude, la promesse silencieuse de parler plus tard. Mais plus tard était maintenant arrivé plusieurs fois et ils ne s'étaient toujours pas parlé, et il ne savait pas si c'était parce que ce n'était pas encore le bon moment ou parce qu'il y avait des choses qui ne se réparaient pas, qui se portaient juste différemment après.
Il resta là longtemps, debout devant les tombes, les mains dans les poches, regardant les pierres gravées avec ces noms qui avaient signifié tant de choses pour tant de gens.
Puis il se retourna et descendit la colline lentement, laissant les morts derrière lui et portant tout le reste devant.
Nanmin no Shima
Sohalia monta sur la falaise au nord de l'île quand la nuit fut complètement tombée, portant sa hallebarde avec elle non pas pour se battre mais parce qu'elle avait besoin de la tenir, parce que le poids du métal dans ses mains était la seule chose qui la reliait encore à quelque chose de concret.
La falaise s'élevait à pic au-dessus de la mer, et de là-haut elle voyait l'île entière derrière elle — les lumières des maisons dispersées dans les arbres, le Red Force ancré dans la baie qui partirait demain matin, le navire à aubes silencieux sur l'eau sombre. Le ciel était clair, parsemé d'étoiles qui brillaient avec cette intensité qu'elles n'avaient jamais dans les endroits habités, et la lune était presque pleine, jetant une lumière argentée sur tout.
Elle planta la hallebarde dans le sol au bord de la falaise, là où la terre rencontrait le vide et où le vent venait de la mer en dessous. Le métal s'enfonça dans la terre meuble avec un bruit sourd, et elle la laissa là, verticale et immobile.
Et elle s'effondra.
Pas physiquement au début — juste intérieurement, cette façon dont les barrages cèdent quand la pression devient trop grande pour être contenue. Tout ce qu'elle avait retenu depuis Marineford, tout ce qu'elle n'avait pas dit, pas pleuré, pas crié, tout ce qu'elle avait mis de côté pour pouvoir continuer de tenir debout et de faire ce qu'il fallait faire — tout ça sortit d'un seul coup, violent et sans contrôle.
Elle tomba à genoux dans l'herbe.
Elle pleura pour Ace, ce petit frère qui avait trouvé la paix à la fin mais qui était mort quand même, qui ne rirait plus jamais, qui ne poserait plus jamais de questions maladroites sur l'amour en pensant qu'elle ne s'en rendait pas compte, qui ne s'endormirait plus au milieu des repas avec cette narcolepsie qui les faisait tous sourire. Elle pleura pour Barbe Blanche, ce père qui l'avait accueillie quand elle avait cinq ans et seule et terrifiée, qui lui avait dit tu es chez toi maintenant avec cette certitude qui ne laissait aucune place au doute, qui avait tenu Marineford à bout de bras pour laisser ses fils fuir, qui était mort debout parce qu'il était incapable de faire autrement. Elle pleura pour tous ces hommes morts à Marineford dans une quête qui avait échoué, pour tous ces corps qu'elle avait vus tomber sur la place centrale, pour tout ce sang versé qui n'avait sauvé personne et qui avait juste produit plus de vide.
Le don de Gaia s'activa.
Elle ne le contrôlait pas — il réagissait à sa douleur, à l'intensité de ce qui sortait d'elle en vagues successives, et les papillons dorés commencèrent à apparaître autour d'elle dans la nuit. Pas quelques-uns. Beaucoup. Plus qu'elle n'en avait jamais produit, tourbillonnant dans l'air sombre comme des fragments de lumière vivante qui cherchaient quelque chose à quoi s'accrocher. Ils emplissaient l'espace autour d'elle, créant une sorte de nuage lumineux qui pulsait au rythme de ses sanglots.
Et au milieu d'eux, les deux papillons qui étaient sur son épaule depuis Marineford se détachèrent lentement.
Elle sentit le moment exact où ils partirent — ce poids imperceptible qui disparaissait, cette présence qui s'éloignait. Elle leva les yeux à travers ses larmes et les regarda — celui d'Ace et celui de Barbe Blanche, ces deux présences qui l'avaient accompagnée pendant tout ce temps, pendant la traversée et l'arrivée et les funérailles.
Ils montaient dans l'air nocturne. Lentement, sans hâte, décrivant de larges spirales qui les élevaient graduellement vers le ciel étoilé. Ils brillaient plus fort que les autres papillons, avec cette lumière dorée qui semblait venir de l'intérieur plutôt que d'être réfléchie, et Sohalia les suivit du regard sans ciller malgré les larmes qui brouillaient tout.
Elle ne chercha pas à les retenir.
Elle ne tendit pas la main, ne les appela pas, ne fit rien pour les empêcher de partir. Elle les regarda simplement monter, ces deux fragments de ceux qu'elle avait aimés, et elle comprit que c'était ça l'adieu — pas un mot prononcé, pas une cérémonie, juste ce geste de laisser aller ce qu'on ne pouvait plus tenir, ce qu'on n'avait jamais été censé tenir éternellement.
Les deux papillons montèrent de plus en plus haut, rejoignant les autres dans leur danse lumineuse, et puis ils continuèrent au-delà, s'élevant vers les étoiles jusqu'à ce qu'elle ne puisse plus les distinguer de la lumière céleste elle-même.
Les autres papillons continuèrent de tourbillonner autour d'elle, et elle comprit vaguement à travers sa douleur qu'ils étaient là pour elle, que le don de Gaia réagissait à son chagrin en essayant de lui montrer qu'elle n'était pas seule, que les esprits de ceux qui étaient partis étaient d'une certaine manière encore là, présents dans cette lumière qui l'entourait.
Elle pleura jusqu'à ce qu'il n'y ait plus rien à pleurer, jusqu'à ce que son corps soit vidé de tout ce qu'il avait contenu, jusqu'à ce que le silence de la nuit soit la seule chose qui reste. Les papillons commencèrent lentement à disparaître, un par un, leur lumière s'éteignant doucement comme des bougies soufflées par un vent invisible.
Et puis elle resta là, simplement, à genoux au bord de la falaise avec sa hallebarde plantée dans le sol à côté d'elle, regardant la mer en contrebas qui continuait de bouger indépendamment de tout, les vagues qui venaient se briser sur les rochers avec ce bruit régulier et éternel qui existait avant elle et qui existerait après.
Le ciel au-dessus était immense et clair, et quelque part dans ces étoiles, elle voulait croire que deux lumières dorées continuaient de briller.
Publié : 19/02/2026
Deux semaines après Marineford.
Deux tombes sur une colline qui surplombe la mer.
Deux papillons qui montent vers le ciel et ne redescendent pas.
Et Sohalia qui apprend, lentement, dans la douleur et le silence, ce que signifie continuer quand tout ce qu'on portait est devenu trop lourd pour être tenu.
La guerre est finie.
Mais ce qui vient après a à peine commencé.