War of Change
Marineford — Place centrale
La voix de Barbe Noire portait comme portent les voix des gens qui n'ont jamais eu à apprendre à parler fort — naturellement, sans effort, avec cette particularité des gens qui ont décidé très tôt que le monde était leur scène et qu'il n'y avait pas besoin de permission pour la prendre. Il riait en parlant. Pas d'un rire nerveux, pas d'un rire calculé pour impressionner — d'un vrai rire, de quelqu'un qui trouvait la situation réellement satisfaisante, et cette sincérité était peut-être la chose la plus difficile à entendre dans tout ce qu'il disait.
Sohalia l'entendit remercier Barbe Blanche d'avoir nettoyé la scène.
Le papillon doré sur son épaule se figea complètement. Pas la vibration légère qu'il avait eue quand Barbe Noire avait été nommé pour la première fois par Kenta. Une immobilité totale, comme un animal qui reconnaît une odeur et cesse tout mouvement autre que la vigilance.
Elle le sentit s'immobiliser. Elle ne le regarda pas.
Ce qu'elle ressentait n'était pas de la haine, parce que la haine était trop large et trop active pour l'espace qu'elle avait en ce moment, et parce que la haine demandait une énergie qu'elle n'avait plus en réserve depuis un moment déjà. C'était quelque chose de plus précis et de plus froid — la reconnaissance d'un visage dans une foule, et la mémoire immédiate de ce que ce visage avait fait. Non pas à elle directement. À quelqu'un qui lui avait tout donné.
Thatch n'était pas une pensée articulée. C'était une image — la façon dont Marco avait prononcé son nom pour la première fois après sa mort, cette inflexion particulière des gens qui nomment quelqu'un qu'ils ne se sont pas encore tout à fait résolus à mettre au passé. La façon dont Barbe Blanche avait le dos légèrement différent quand ce nom résonnait dans la pièce, ce courbement presque imperceptible qui n'appartenait pas à sa posture habituelle.
Teach riait toujours.
Sohalia garda les yeux sur ce qui était devant elle et ses mains sur sa hallebarde, parce que c'était ce qu'elle avait à faire, et que faire ce qu'elle avait à faire était la seule chose qui l'empêchait de se retourner vers lui.
Laugh Tale — Place Centrale
Quelqu'un dans la foule dit c'est lui, d'une voix basse qui n'était pas une question. Les gens qui ne savaient pas encore exactement ce que signifiait ce lui le comprirent en regardant ceux qui le savaient — la façon dont Akihide se raidit, la façon dont Ume ferma les yeux une seconde avant de les rouvrir, la façon dont Maiya posa une main sur son propre avant-bras comme si elle cherchait quelque chose à tenir.
Personne ne commenta les paroles de Barbe Noire. Certaines choses n'appellent pas de commentaire — elles appellent le silence de quelqu'un qui a entendu et qui a décidé de ne pas nourrir ça de ses mots.
Marineford — Place centrale
Barbe Blanche se retourna vers Teach.
Sohalia observa la scène depuis sa position, et ce qu'elle vit dans les épaules de son père — dans cette façon de se tourner, lente et délibérée, pas le mouvement brusque de la colère mais quelque chose de plus grave et de plus total — lui dit avant même qu'il ouvre la bouche dans quel registre il allait parler. Elle connaissait son père dans la joie et dans la fureur et dans la douleur et dans l'amour qu'il exprimait à sa façon, large et tonitruant, qui ne ressemblait à rien d'autre. Elle ne lui avait jamais vu ça.
Il dit le nom de Teach. Juste son nom, sans titre, sans qualificatif. Il dit qu'il n'avait jamais cru en lui. Il dit qu'il ne serait jamais roi.
Chaque mot était prononcé avec la précision tranquille d'un homme qui avait attendu de dire ces choses dans le bon ordre, au bon moment, et qui n'avait pas besoin de les amplifier parce qu'elles se suffisaient. C'était plus violent que n'importe quel coup. C'était le rejet définitif d'un père à quelqu'un qu'il avait refusé d'appeler fils depuis le début, même si l'équipage entier avait pu croire le contraire, parce que Barbe Blanche aimait tout le monde et que l'amour qu'il donnait à Teach avait été réel jusqu'à ce qu'il cesse de l'être.
Barbe Blanche frappa.
Il attrapa Teach et la puissance de son Fruit du Démon se déploya dans cet impact avec tout ce qui lui restait — et il lui restait encore assez, malgré tout, malgré les heures de combat et les blessures impossibles et la deuxième crise cardiaque dont le monde entier avait été témoin, pour faire hurler Barbe Noire d'une façon qui n'avait rien d'héroïque. Teach hurlait parce qu'il avait mal, et dans cette douleur il y avait quelque chose de révélateur sur ce qu'il était réellement sous les discours et le rire — quelqu'un qui avait calculé le moment de son arrivée très précisément pour ne pas avoir à prendre ce genre de risque, et qui réalisait maintenant que son calcul avait une marge d'erreur.
Puis l'équipage de Barbe Noire attaqua tous ensemble.
Sohalia vit tout cela. Elle l'enregistra sans ciller, avec les yeux de quelqu'un qui avait appris depuis longtemps que certaines choses devaient être regardées en face même quand regarder faisait mal, parce que le refus de regarder était une forme de ne pas accorder aux faits la réalité qu'ils méritaient. Des balles. Des lames. Des coups répétés depuis plusieurs directions à la fois. Le nombre contre un homme qui n'avait plus les ressources de se défendre correctement mais qui ne tombait pas, parce qu'il était Barbe Blanche et que ça n'avait pas changé.
Elle ne dit rien. Il n'y avait rien à dire.
Ce qu'elle saurait de ce moment pour le reste de sa vie, c'était qu'elle l'avait regardé sans détourner les yeux.
Elle chercha Marco.
Son regard le trouva à une vingtaine de mètres dans la mêlée. Il était prêt à attaquer. Elle le voyait dans chaque ligne de son corps, dans la tension de ses bras qui pendaient le long de son corps, dans la façon dont ses yeux ne quittaient pas l'équipage de Barbe Noire avec cette intensité d'un homme qui avait déjà fait tous les calculs et qui connaissait tous les résultats.
Il ne bougeait pas.
Elle comprit pourquoi d'une façon qui n'avait pas besoin d'être formulée, parce que la même logique opérait en elle depuis des heures — attaquer sans pouvoir gagner n'est pas de la loyauté, c'est du gaspillage. Barbe Blanche leur avait dit de vivre. La seule façon de lui obéir maintenant, c'était de tenir, et tenir n'avait jamais été la chose la plus difficile à faire jusqu'au moment où c'était précisément ça qu'on vous demandait.
Leurs regards se croisèrent. Pas longtemps — une seconde dans le chaos de Marineford, comme toutes les secondes qu'ils s'étaient accordées depuis le début de cette journée. Il n'y avait rien dans ce regard qui cherchait à communiquer une information tactique. C'était juste deux personnes qui regardaient la même chose en même temps depuis des endroits différents, et qui n'avaient rien à se dire parce que les mots n'auraient rien ajouté à ce qu'ils voyaient tous les deux.
Barbe Blanche parla.
Sa voix traversa les escargophones et atteignit chaque recoin du monde — les mers, les îles, les salles de quartier général et les tavernes et les bateaux de pirates qui naviguaient depuis des années dans l'ombre de son nom. Elle atteignit aussi Marineford, évidemment, la place centrale et les Marines qui cessèrent presque de se battre en l'entendant parce que même l'ennemi reconnaissait quelque chose dans ce ton-là, cette façon de parler qui n'appartenait qu'à lui.
Il dit que le One Piece existait.
Il dit que la volonté de D perdurait.
Il dit qu'une ère nouvelle arriverait, et il le dit avec la certitude tranquille d'un homme qui n'avait pas besoin d'en voir l'avènement pour savoir qu'il était vrai.
Sohalia l'entendit depuis sa position, et les mots lui arrivèrent de plusieurs manières simultanément, comme les mots de cet homme lui arrivaient toujours — pas seulement dans leur sens littéral mais dans tout ce qu'ils portaient d'autre, tout ce qui n'était pas dit mais qui était contenu dans la façon de les dire.
La première chose qu'elle compris était ce que tout le monde entendait — les révélations, le testament, ce discours qui changerait la façon dont le monde comprenait sa propre histoire.
La deuxième était plus personnel et plus difficile à gérer. Tant que je n'aurai pas vu un avenir brillant pour mes enfants, avait-il dit dans sa cabine quelques semaines plus tôt, avec sa main posée sur son épaule et sa voix plus douce qu'à l'habitude. Elle avait mis toute sa foi dans cette promesse parce qu'elle avait eu besoin de croire que la promesse avait du poids, qu'elle l'ancrait quelque part, qu'elle suffisait à tenir le monde en place encore un peu. Et là, debout avec des blessures impossibles en train de s'adresser à un monde entier, il disait au revoir d'une façon qui n'utilisait pas ce mot mais qui n'en était pas moins un adieu — en disant à ses fils de vivre comme si lui-même était déjà en dehors de l'avenir qu'il leur laissait.
La troisième façon touchait quelque chose de plus profond encore, quelque chose qui concernait Laugh Tale et ce qu'elle était, ses secrets, avec la volonté de D et l'île fondée sur cette même volonté. Ces implications là étaient trop grandes pour Marineford, trop grandes pour ce moment-ci. Elle les sentit s'ouvrir comme une porte dans un couloir — réelle, présente, visible — et elle la laissa fermée. Il y aurait un moment pour ça. Ce n'était pas ce moment.
Laugh Tale — Place Centrale
Nostradamus dit quelque chose de très court, à voix trop basse pour que ce soit adressé à quelqu'un en particulier, quelque chose qui sonnait comme la reconnaissance d'un homme qui entendait enfin formulé à voix haute ce qu'il portait depuis longtemps dans sa propre compréhension du monde. Maiya l'entendit sans en saisir tous les mots, et ce qu'elle saisit lui suffit.
Akihide avait fermé les yeux pendant le discours. Pas pour ne pas voir — pour mieux entendre. Quand il les rouvrit, quelque chose dans son visage avait légèrement changé, s'était installé dans quelque chose de plus définitif, comme un homme qui vient de recevoir une confirmation qu'il n'attendait plus.
Marineford — Place centrale
Barbe Blanche s'immobilisa.
Ses jambes ne cédèrent pas. Ses épaules ne s'affaissèrent pas. Il resta exactement où il était, l'arme à la main, le regard tourné vers quelque chose que personne d'autre ne pouvait voir mais que tous sentaient dans l'air autour de lui.
Il mourut debout.
Sans blessure dans le dos.
Sohalia l'observa. Tout le monde regardait. C'était la mort d'un monstre, d'une légende.
Et, au moment exact où son corps s'immobilisa, quelque chose se détacha du lui.
Elle le vit partir. Elle le vit traverser l'air de Marineford dans la lumière de fin d'après-midi, dans la fumée et la cendre, petit point doré qui décrivait une trajectoire depuis l'endroit où Barbe Blanche s'était arrêté vers l'endroit où elle se tenait. Ce trajet — ces quelques mètres — dura moins d'une seconde. Elle le regarda venir sans bouger, sans ciller, sans faire le geste de tendre la main ou de l'arrêter. Elle le laissa simplement arriver.
Le second papillon doré se posa sur son épaule, à côté du premier.
Elle baissa les yeux vers eux une seconde — les deux, l'un venu d'Ace et l'autre venu de son Père, posés là comme quelque chose qu'elle n'avait pas demandé à porter mais que personne ne lui avait demandé si elle voulait — et puis elle releva les yeux.
Les pleurs de ses frères lui arrivèrent jusqu'aux oreilles doucement. Certains s'étaient écroulés, d'autres s'enlaçaient pour se soutenir. Leur Père était mort.
Laugh Tale — Place Centrale
« Il ne s'est pas effondré. » souffla Maiya, d'une voix qui ne demandait pas de réponse mais qui ne pouvait pas se retenir.
Nostradamus ne répondit pas immédiatement. Il laissa la phrase exister dans l'air de la place centrale de Laugh Tale, dans le silence de la foule rassemblée, dans la lumière qui tombait depuis les bâtiments sur les visages des gens qui regardaient les écrans. Puis il répondit simplement :
« Non. »
Et dans ce seul mot, dans la façon dont il le posait — sans emphase, sans commentaire supplémentaire, comme une évidence qui n'avait pas besoin d'être amplifiée pour être immense — il y avait tout ce qu'il pensait de Barbe Blanche, de ce qu'il avait été et de ce que ça coûtait d'être ça jusqu'au bout.
Marineford — Place centrale
Barbe Noire ordonna qu'on recouvre le corps.
Un grand tissu noir tomba sur Barbe Blanche, et sous ce tissu commença quelque chose que personne ne pouvait voir mais que tout le monde sur ce champ de bataille regardait quand même, en silence, avec cette paralysie des corps qui reconnaissent une transgression avant que les esprits aient fini de la nommer.
Marco était immobile. Elle le voyait dans sa périphérie — les flammes bleues qui avaient cessé leur mouvement habituel, les ailes à demi déployées, le corps d'un homme qui avait rassemblé toute sa volonté dans le refus de bouger parce que bouger maintenant signifiait mourir inutilement et mourir inutilement était la seule façon de trahir ce qu'on venait d'entendre. Elle savait exactement ce que ce choix là lui coûtait. Elle le savait parce qu'elle faisait la même chose, depuis sa position, avec ses propres mains crispées sur sa hallebarde et deux papillons dorés immobiles sur son épaule.
Ce n'était pas de la lâcheté. C'était quelque chose de plus difficile que le courage ordinaire — c'était obéir à quelqu'un qu'on venait de perdre, dans l'instant précis de la perte, parce qu'on lui avait fait une promesse et qu'on était le genre de personne à tenir les promesses même quand elles étaient douloureuses.
« C'est indigne. » grogna Ikaku, derrière elle, d'une voix plate et basse, la voix de quelqu'un qui n'avait plus l'énergie de filtrer ce qui sortait de sa bouche.
Il ne s'attendait pas à une réponse. Il n'en reçut pas.
Teach ressortit.
Le séisme qu'il déclencha atteignit Sohalia en plein cœur — pas l'onde de choc, elle l'avait absorbée debout comme elle absorbait tout depuis des heures, mais le sens de ce qu'elle comprenait. Deux pouvoirs. Ce qui était censé être impossible. Ce qu'il avait fait au corps de son père sous ce tissu noir, cette profanation sans nom précis dans aucune langue, avait produit quelque chose qui redéfinissait les règles du monde au moment où Barbe Blanche venait de mourir en les laissant intactes.
Elle le regarda tester son nouveau pouvoir avec la façon désordonnée de quelqu'un qui détruisait parce qu'il pouvait, sans stratégie, sans objectif, juste la démonstration de la puissance pour ce qu'elle représentait. Barbe Blanche avait utilisé la même puissance pour tenir Marineford ouverte assez longtemps pour que ses fils fuient. Teach utilisait la même puissance pour aplatir ce qui restait debout autour de lui. Cette différence là — si simple dans son énoncé, si abyssale dans ses implications — Sohalia la vit et la nomma dans un coin de sa tête avec la clarté précise de quelqu'un qui avait passé des années à comprendre que le pouvoir était neutre et que tout était dans l'usage.
Marco couvrit la retraite. Il le fit en se transformant partiellement, en utilisant ses flammes régénératrices pour encaisser ce qui arrivait depuis trop de directions à la fois, en se mettant entre les marines et les pirates blessés qui n'avaient plus les ressources de se défendre seuls. Il n'attaquait plus — il absorbait, il ralentissait, il faisait ce que font les gens qui ont cessé de penser à la victoire et qui pensent seulement à ce qu'il reste possible de sauver. Sohalia le regardait faire depuis sa position et elle reconnaissait ce mouvement, cette façon de devenir ce dont les gens autour avaient besoin plutôt que ce qu'on avait été avant. C'était une transition en temps réel, visible dans chaque geste — Marco qui cessait d'être le commandant de la première division de l'équipage de Barbe Blanche et qui devenait quelque chose qui n'avait pas encore de nom mais qui était nécessaire.
Luffy était toujours inconscient. Jinbe le portait.
Et derrière eux, en travers de la route d'Akainu, un mur humain de commandants épuisés tenait. Vista avec ses deux lames. Blamenco. Rakuyo. Namur. Haruta, qui avait une déchirure profonde au flanc gauche et qui combattait avec la façon concentrée et presque sereine d'un homme qui avait décidé à un moment précis que ça n'avait plus d'importance. Tous épuisés, tous blessés d'une façon ou d'une autre, tous debout dans la même ligne, tournant le dos à leur propre survie pour faire rempart entre un corps inconscient et un Amiral qui ne s'arrêtait pas.
Sohalia les regarda depuis sa position, et quelque chose dans cette image — ces hommes qui choisissaient encore de se mettre en travers de quelque chose, après tout ça, après des heures de combat et bien trop de morts qui auraient dû les briser — lui dit quelque chose sur ce que produisait la loyauté quand elle était réelle. Pas de la bravoure abstraite. Quelque chose de plus concret et de plus têtu que ça. La décision obstinée d'être encore là parce que partir était une façon de dire que tout ce qu'on avait fait jusqu'ici n'avait servi à rien, et qu'aucun d'eux n'était prêt à dire ça.
Laugh Tale — Place Centrale
La foule regardait le chaos de Marineford dans un silence qui avait cessé d'être l'attente et qui était devenu quelque chose d'autre, quelque chose de plus proche du deuil collectif — pas pour des gens qu'on connaissait, pas pour des pirates auxquels on s'identifiait nécessairement, mais pour ce que la journée avait été.
Nostradamus dit à voix basse, répondant à une question que personne n'avait posée :
« Ce qu'il a fait est impossible. » Il s'arrêta, laissa un silence. « Ce qui signifie que nos définitions de l'impossible viennent de changer. »
Ce n'était pas une réponse rassurante. C'était la vérité, et il ne les en avait jamais protégés.
Marineford — Place centrale
Un navire arriva dans la baie de Marineford.
Ce n'était pas la Marine et ce n'était pas un allié connu — c'était quelque chose d'autre, une présence qui traversa le champ de bataille avant même que le navire soit identifié, une tension dans l'air qui précédait l'arrivée de certaines personnes et qui n'avait pas besoin de nom pour être reconnue. Les combats ralentirent. Pas par ordre, pas par stratégie — parce que cette présence écrasante attirait naturellement l'attention de tous les corps dans le périmètre réagissant avant que les têtes aient décidé quoi faire.
Shanks descendit du navire.
Sohalia le vit et quelque chose en elle se produisit. Ce n'était pas du soulagement — le soulagement n'était plus une émotion disponible aujourd'hui. C'était la reconnaissance d'un visage qui appartenait à une aventure passée — quelques mois seulement, pas longtemps dans l'absolu, mais assez pour que ce visage soit lié dans sa mémoire à l'instant précis où elle avait traversé un campement avec lui, où elle avait dit j'ai peur et où il avait répondu avec ce sourire qui ne minimisait jamais vraiment la peur mais qui disait qu'on pouvait aller de l'avant quand même. Il l'avait emmenée vers Barbe Blanche ce jour-là. Il était là maintenant, à la fin de tout ce que ce jour avait produit, et la symétrie n'était pas douce — elle était cruelle dans sa réalité.
Son regard traversa le champ de bataille et trouva les siens.
Il ne dit rien. Il était trop loin pour les mots. Mais la fraction de seconde où il chercha ses yeux dans la foule, où il vérifia simplement qu'elle était là, lui dit quelque chose qui n'avait pas besoin d'être développé — il savait ce qu'elle avait traversé, il avait suivi depuis un endroit différent, et que ça avait compté.
Elle soutint son regard une seconde, puis elle regarda devant elle. Il y avait encore des marines en position, encore des choses à tenir.
Shanks bloqua Akainu d'un seul geste.
Sa voix, quand il parla, avait cette particularité des voix qui n'ont jamais eu besoin de s'élever pour être écoutées parce qu'elles portent naturellement une autorité. Il déclara qu'il enterrerait les morts. Il déclara que toute personne voulant continuer devrait l'affronter, lui, maintenant, ici.
La Marine recula.
Barbe Noire calcula le rapport de force — elle le vit faire, vit dans ses yeux le moment exact où le calcul produisit son résultat — et choisit de partir. Pas par peur, probablement, ou pas uniquement par peur. Par stratégie, parce que Teach avait toujours su quand ce n'était pas encore son heure, et que son heure n'était pas là.
La guerre de Marineford était officiellement terminée.
Cette phrase — que quelqu'un prononça quelque part, un ordre ou une déclaration, les mots exacts n'avaient plus d'importance — arriva à Sohalia sans surprise. Elle l'entendit. Elle laissa le silence qui suivit exister, ce silence particulier qui s'installe après les grandes batailles et qui n'est pas la paix — rien de ce qui venait de se passer n'avait produit la paix — mais qui ressemble à la paix en surface, avec cette différence fondamentale qu'en dessous il n'y a pas d'eau calme mais quelque chose d'autre, quelque chose qu'on n'allait pas mesurer tout de suite.
Laugh Tale — Place Centrale
« Elle va rentrer maintenant ? » demanda Maiya, d'une voix qui ne demandait pas à être rassurée mais qui cherchait simplement une information.
Le silence qui suivit cette question dura assez longtemps pour qu'on y entende plusieurs réponses possibles.
« Elle rentrera quand elle aura fini. » répondit Akihide prudemment.
Pas quand elle le pourrait. Pas quand ce serait terminé. Quand elle aura fini. Cette différence contenait quelque chose qui ressemblait à de la confiance — pas une confiance aveugle ou sentimentale, mais la confiance d'un homme qui avait observé Sohalia depuis des mois avec précision et qui savait de quoi elle était faite.
Maiya pensa à cela une seconde, et hocha la tête.
Marineford — Place centrale
Marineford continuait de brûler doucement dans ce qui restait du jour — pas les flammes hautes et violentes du combat, mais quelque chose de plus bas et de plus persistent, la façon dont les choses finissent de se consumer après que la décision principale est prise.
Sohalia reçut l'information sur la condition de Dom depuis un message bref de Yori — stable, hors de danger immédiat, pas encore récupéré mais pas en train de mourir. Elle la reçut debout, entre Ace et ce qui restait du périmètre que sa division tenait encore, et quelque chose d'infime mais de réel se dénoua dans sa poitrine. Pas de la joie. Juste la légère réduction d'une tension qui avait coexisté avec tout le reste depuis que Dom était tombé. Il était là. Il avait survécu. C'était suffisant pour l'instant.
Izo s'approcha d'Ace.
Il ne lui demanda pas. Il s'approcha simplement et il s'occupa d'Ace avec le soin particulier qu'il mettait aux choses qui importaient. Pas de façon spectaculaire. Avec douceur, patience et tendresse.
Sohalia le regarda faire et lui laissa cet espace sans intervenir. Il y avait des façons de dire merci qui n'utilisaient pas ce mot, et c'en était une.
Vista vint se placer à côté d'elle à un moment — elle n'avait pas entendu ses pas dans le bruit qui continuait autour d'elle dans l'urgence de sauver encore des personnes. Il ne dit rien pendant quelques secondes, regardant le même champ de ruines qu'elle.
« Tu as tenu ta position. » déclara-t-il tranquillement.
Ce n'était pas une question. Ce n'était pas de la flatterie. C'était le constat factuel d'un homme qui avait lui-même tenu le sien et qui reconnaissait ce que ça signifiait.
Elle ne répondit pas. Elle n'avait pas besoin.
Elle chercha Marco.
Il était à une trentaine de mètres, revenu à sa forme humaine, debout dans la lumière de fin de journée qui tombait sur les décombres de Marineford — dorée et froide en même temps, belle sans être réconfortante. Il ne regardait pas dans sa direction. Il regardait devant lui, vers la mer, vers quelque chose qu'elle ne pouvait pas voir depuis là où elle était. Sa silhouette avait quelque chose de différent de ce qu'elle avait été ce matin — pas une transformation physique, pas quelque chose qu'on aurait pu mesurer ou photographier, mais une manière dont il occupait l'espace, comme si le poids de ce qu'il portait avait changé de nature au fil des heures.
Il était le pirate le plus haut gradé encore vivant de l'équipage de Barbe Blanche. Il n'avait pas eu besoin qu'on le lui dise. Elle non plus.
Elle avança vers lui. Pas rapidement, pas en courant — tranquillement, dans la direction où il était, jusqu'à ce que l'espace entre eux soit de quelques mètres et que ce soit lui qui se retourne, prévenu par quelque chose qu'elle n'avait pas produit consciemment, peut-être juste sa présence dans son angle de vision, peut-être juste ça.
Leurs regards se rencontrèrent.
Ce qu'il y avait dans ce regard — dans les siens, dans le sien — était la somme de tout ce que ce qu'ils avaient vécu depuis le début. Marco enchaîné et impuissant. Le regard dans la vapeur avec Akainu. Le point de magma. Reste avec lui. La reconnaissance. Les flammes qui retrouvaient leur couleur et leur intensité. Barbe Blanche debout. Barbe Blanche immobile. Le tissu noir. La profanation. Shanks. La fin.
Tout ça, en une seconde, sans un mot, parce que les mots n'auraient rien ajouté et qu'ils le savaient tous les deux.
Ce n'était pas une réconciliation. Ce n'était pas une promesse. C'était deux personnes qui constataient qu'elles étaient encore là — l'une en face de l'autre, debout, dans la lumière de fin de journée sur Marineford qui brûlait encore doucement —, et que c'était quelque chose, malgré tout.
C'était même suffisant pour l'instant.
Le soleil finissait de tomber.
Sohalia était debout sur ce qui restait de la place centrale, avec Ace à côté d'elle et sa division autour d'elle et deux papillons dorés sur son épaule qui ne tremblaient plus depuis que Barbe Noire avait quitté le champ de bataille. Elle les portait tous les deux, inconsciemment.
Quelque part derrière elle, Shanks était en train de dire qu'il enterrerait les morts avec dignité. Elle entendit des échanges de mots, des voix de marines et de pirates qui avaient cessé de se combattre et qui cherchaient maintenant la manière de parler à des gens qui étaient leurs ennemis il y a encore dix minutes. Ces choses prenaient du temps. Elle n'était pas pressée.
Elle pensa à Thatch — vraiment, cette fois, avec des mots et des images et la texture précise de ce que ce nom contenait. Thatch qui l'avait trouvée. Thatch qui l'avait emmenée vers Barbe Blanche. Thatch dont le meurtre avait déclenché tout ce qui avait mené jusqu'ici, la poursuite d'Ace, la capture, Marineford, tout.
Teach avait quitté le champ de bataille. Il n'était pas arrêté, pas vaincu, pas confronté. Il était parti avec ses deux pouvoirs, vers un avenir qu'il était en train de construire sur ce que ce jour avait produit.
Je te vengerai, Thatch.
Elle l'avait dit dans une tente, dans une nuit qui semblait appartenir à une autre vie mais qui n'était pas si loin. La promesse était toujours là, entière, sans avoir vieilli d'un jour. Ce n'était pas encore son heure, mais elle était là.
Elle regarda la mer.
Pour la première fois depuis le début de ce jour — depuis qu'elle avait mis le pied sur la place centrale de Marineford et que les heures s'étaient enchaînées dans le bruit et le sang et les décisions impossibles — elle la regarda vraiment. Pas comme une ligne de retraite, pas comme une information tactique, pas comme la frontière entre le champ de bataille et l'ailleurs. Juste la mer, avec sa lumière de fin de journée et son bruit constant, cette façon qu'elle avait d'exister indépendamment de tout ce qui s'était passé sur ses bords, de continuer à être ce qu'elle était pendant que le monde au-dessus d'elle changeait d'ère.
Ce n'était pas de l'espoir. Sohalia n'était pas en état de nommer ça de l'espoir.
Mais c'était quelque chose. Quelque chose qui continuait d'exister.
Et elle allait devoir y vivre.
Publié : 18/02/2026
La guerre de Marineford est terminée.
Deux légendes sont tombées.
Barbe Noire est parti avec ce qu'il était venu chercher.
Et Sohalia porte deux papillons dorés sur l'épaule — deux poids, deux noms, deux promesses différentes d'une même chose.
Elle rentrera quand elle aura fini.