War of Change

Chapitre 9 : Sur son épaule

5065 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 17/02/2026 16:42

Marineford — Place centrale

Il y avait un souvenir qui lui revint à ce moment-là.

Sur le pont du Moby Dick au moment où le soleil tombait sur l'eau. Elle était descendue chercher quelque chose à manger après une journée d'entraînement, et Ace était là, assis seul sur un cordage avec une assiette de viande froide sur les genoux et l'air de quelqu'un qui pensait à des choses qu'il ne voulait pas penser. Elle s'était assise à côté de lui sans rien dire, parce qu'elle l'avait connu assez vite pour savoir qu'il y avait des silences où il avait besoin qu'on reste et pas qu'on parle. Ils étaient restés là un long moment sans un mot, dans la lumière dorée du soir, et puis Ace avait dit à voix basse, comme une pensée qui finissait par sortir faute d'avoir un meilleur endroit où aller :

« Tu crois que ça va aller ? »

Et elle avait su qu'il ne parlait pas de la bataille.

Elle lui avait répondu la même chose qu'elle aurait répondu à n'importe qui d'autre — oui, ça va aller — et c'était un mensonge doux, le genre qu'on se dit avant les batailles parce qu'il y a des vérités qui ne servent à rien la veille d'une guerre. Ace avait hoché la tête. Il n'y avait pas cru non plus. Mais ils avaient terminé leurs assiettes ensemble dans la lumière du soir, et c'était suffisant.

C'était une soirée ordinaire. Elle n'avait pas su que c'en était une des dernières.


Ace mourait.

Ce n'était pas une évaluation médicale — elle n'avait pas bougé, elle n'avait pas examiné la blessure, elle n'avait rien fait d'autre que rester à un mètre et regarder depuis l'endroit exact où ses jambes s'étaient arrêtées. C'était plus fondamental que ça. C'était la certitude de quelqu'un qui regarde quelque chose d'irréversible en train de se produire et qui sait ce que ce mot signifie dans sa chair, pas seulement dans son esprit.

Ace était conscient. C'était la chose la plus difficile à voir — il était conscient, ses yeux ouvraient et se refermaient avec la régularité laborieuse d'un homme qui décidait activement de ne pas les fermer, qui choisissait de rester présent encore un peu. Luffy le tenait, et les bras du garçon au chapeau de paille tremblaient avec une intensité qui les rendait presque immobiles, ce paradoxe des corps trop tendus pour que le tremblement ne soit visible.

Ace parla.

Il parla lentement. Avec des pauses entre les mots qui n'étaient pas des hésitations — qui étaient au contraire la marque de quelqu'un qui prenait soin de poser chaque chose à sa place, qui voulait être certain que ce qu'il disait était vraiment compris par celui à qui c'était destiné. Sohalia était trop loin pour saisir chaque mot — le champ de bataille continuait de faire ce qu'il faisait, le monde autour ne s'était pas suspendu parce qu'Ace mourait — mais elle en recevait assez. Des fragments. La cadence. Et surtout son visage, qu'elle lisait depuis un mètre avec une précision que la distance n'empêchait pas.

Il parla de Barbe Blanche d'abord. Pas avec des mots d'adieux — avec quelque chose de plus simple et de plus difficile, cette façon qu'il avait de dire les choses importantes comme si elles étaient évidentes, comme s'il avait honte de les rendre trop grandes. Il dit que son père était le meilleur. Il dit qu'il avait eu de la chance.

Puis il dit merci.

Merci à Barbe Blanche. Merci à ses frères. Merci à Luffy. Merci à tous ceux qui lui avaient donné de l'amour.

Sohalia l'entendit ne pas dire son nom, et elle comprit pourquoi sans avoir besoin d'y réfléchir. Il n'avait pas besoin de dire son nom — elle n'était pas quelqu'un à qui on disait merci de la même façon, elle n'était pas quelqu'un d'extérieur à lui qui lui avait donné quelque chose. Depuis la première fois qu'ils avaient parlé sur Saint Poplar, depuis la première fois qu'elle avait entendu son nom dans la bouche de Marco avec cette inflexion particulière qui disait il compte. Elle était dedans, et ce qui était dedans n'avait pas besoin d'être nommé pour exister. Elle était sa sœur.

Elle le savait. Elle crut qu'il le savait aussi.

Ce qui la dévasta, c'était la paix sur son visage. Cette paix qu'elle regardait depuis un mètre sans détourner les yeux parce qu'elle n'avait pas le droit de ne pas lui accorder ça, ce témoin, cette présence. Ace avait passé des mois sur le Moby Dick à ne pas tout à fait croire qu'il méritait l'amour qu'il recevait, à le recevoir quand même avec une maladresse touchante, à se battre contre la voix intérieure qui lui disait que le sang de Roger était une dette perpétuelle. Et là, transpercé par le magma d'un amiral sur la place centrale de Marineford, il était en paix d'une façon que Sohalia n'avait jamais vue sur lui — pas le soulagement fragile et provisoire des bons jours sur le navire, quelque chose de plus profond que ça, quelque chose de définitif. Le visage de quelqu'un qui a trouvé la réponse à la question qu'il portait depuis l'enfance et qui peut maintenant poser le poids.

Il avait compris, à la fin, que ça valait la peine d'avoir vécu.

Elle en était dévastée parce qu'elle en était heureuse, et ces deux choses ne se neutralisaient pas — elles existaient ensemble, sans se résoudre, et c'était peut-être la chose la plus adulte et la plus terrible qu'elle ait jamais ressentie.


C'est à ce moment-là, pendant qu'Ace parlait encore, qu'elle entendit le cri de Marco.

Pas Marco qui hurlait de douleur, pas Marco qui ordonnait — Marco qui hurlait d'une façon qu'elle ne lui avait jamais entendu, une panique brute et incontrôlée, la voix d'un homme dont la maîtrise venait de trouver sa limite absolue. Elle l'entendit depuis l'endroit où elle se tenait et quelque chose en elle reconnut immédiatement ce son parce qu'elle ressentait la même chose qui agitait dans la poitrine depuis plusieurs minutes.

« Les clés ! Vite, trouvez les clés de mes menottes ! »

Elle tourna la tête dans sa direction instinctivement. Il était à une trentaine de mètres, encore au sol, les bras entravés par les restes de ses chaînes de granit marin, la forme Phoenix refusée, son fruit du démon encore neutralisé. Des membres de sa division couraient autour de lui dans une urgence qui n'avait rien de tactique. Elle voyait son visage de loin, et son visage lui dit ce qu'il avait vu depuis sa position — la blessure fatale, l'issue, tout ça arrivé à quelques mètres de lui alors qu'il était enchaîné et impuissant. Il savait déjà. Comme elle.

Elle ramena les yeux sur Ace.


Le dernier souffle d'Ace fut plus tranquille que tout ce qui l'avait précédé.

Sohalia était encore à un mètre.

Elle vit ses paupières se fermer, lentement, avec la façon particulière qu'elles avaient dans ces instants-là — pas le clignement involontaire ni le relâchement brusque, quelque chose entre les deux, quelque chose qui ressemblait à un geste volontaire et doux, comme si même ça, même cette dernière chose, il avait voulu la faire à sa façon. Elle vit le sourire qui restait sur son visage après — ce sourire là, pas un des sourires habituels d'Ace qui étaient tous d'une façon ou d'une autre des défis ou des provocations, mais quelque chose de plus profond, de plus reposé. Le sourire de quelqu'un qui a fait ce qu'il avait à faire.

Son corps devint inerte dans les bras de Luffy.

Le silence sur Marineford fut réel, une seconde. Une seule. Le champ de bataille avait produit du bruit depuis des heures sans interruption, et là il s'arrêta, comme si même la guerre avait besoin d'une seconde pour enregistrer ce qui venait de se passer.

Puis tout reprit.


Mr. 3 émergea de quelque part dans la mêlée, ses doigts travaillant avec une précision qui contrastait violemment avec le chaos autour. La cire prit forme entre ses paumes, la clé entra dans la serrure, et les menottes tombèrent avec un bruit de métal sur les dalles qui résonna plus fort qu'il n'aurait dû dans tout ce bruit.

Dans l'explosion de flammes bleues qui suivit, quelque chose en Sohalia se dénoua d'une façon qui n'était pas du soulagement — pas avec ce qui venait de se passer, le soulagement n'était plus accessible — mais qui lui permettait quand même de respirer légèrement mieux. Marco était debout. Marco pouvait se battre. Ça ne changeait rien pour Ace. Mais ça changeait quelque chose.

Marco s'interposa entre Akainu et Luffy avant que ses flammes aient fini de se stabiliser — un geste immédiat, instinctif, qui n'avait pas attendu que son corps ait complètement récupéré. Et dans ce mouvement, dans cette fraction de seconde avant qu'il se retourne vers l'Amiral, son regard trouva Sohalia.

Elle était à un mètre d'Ace. Elle n'avait pas bougé.

Ce qu'il lut sur son visage, elle ne le savait pas. Ce qu'elle lut sur le sien — ce visage qu'elle connaissait dans trop de lumières différentes depuis plusieurs mois, années, pour faire semblant de ne pas le lire — était complexe d'une façon qu'elle n'avait pas le temps d'analyser. Pas de reproche. Pas de question. Quelque chose de plus grave et de plus proche du chagrin que ça. Et une communication, transmise en une seconde dans cette façon particulière qu'ont deux personnes qui n'avaient pas besoin de mots pour se parler : il regarda vers Ace, puis vers les marines qui commençaient à converger depuis plusieurs directions, puis vers Sohalia à nouveau.

Je m'occupe d'Akainu. Reste avec lui. Ne le laisse pas à la Marine.

Ce n'était plus une demande. C'était une reconnaissance — il voyait qu'elle l'avait déjà décidé, et il le lui confirmait.

Elle hocha la tête une fois, imperceptiblement. Il se retourna vers Akainu.


Il fallait qu'elle bouge.

Pas loin — pas assez loin pour perdre Ace de vue, jamais — mais elle ne pouvait pas rester les bras vides à un mètre pendant que les marines se repositionnaient. Elle ramassa sa hallebarde. Elle ne savait pas exactement où elle l'avait lâchée ni quand, mais elle était là, sur les dalles de Marineford, et le métal froid dans ses mains la fit revenir dans son propre corps d'une façon que rien d'autre n'avait accompli depuis le coup.

Elle s'agenouilla à côté d'Ace.

Elle posa une main sur sa joue — juste une seconde, le temps de sentir la tiédeur qui était encore là et qui ne durerait pas, cette chaleur de peau qu'elle nota maintenant parce qu'après il n'y aurait plus que le souvenir d'avoir su — et dit quelque chose à voix très basse qui n'avait pas besoin d'être entendu par quiconque d'autre sur ce champ de bataille. C'était entre eux. Des mots qui avaient eu le temps de se former pendant qu'elle regardait et qu'elle ne pouvait pas encore dire, et qu'elle disait maintenant qu'il ne pouvait plus les entendre. C'était la façon dont certaines choses fonctionnent — on les dit quand même, parce que les garder à l'intérieur pèse autrement.

Puis elle leva les yeux.

Un petit papillon doré s'extrayait lentement du corps d'Ace.

Elle s'immobilisa. Elle le regarda — juste le regarder, sans chercher à nommer ce qu'elle voyait, sans chercher les mots pour l'expliquer à elle-même ou à quiconque — ce point de lumière qui se dégageait depuis l'endroit exact de la blessure, ou depuis plus profond que ça, depuis quelque chose qu'elle n'aurait pas su localiser. Il monta dans l'air chargé de cendre et de sel. Il décrivit une spirale courte, hésitante presque, comme quelque chose qui prenait le temps de décider. Et puis il traversa l'espace entre eux — ces quelques dizaines de centimètres, cette distance qu'elle n'avait pas franchie depuis que ses jambes s'étaient arrêtées — et vint se poser sur son épaule avec une légèreté qui n'avait presque pas de poids.

Sohalia sentit ce contact.

Elle ferma les yeux.

Une seconde. Une seule. Dans ce silence derrière ses paupières, sans le bruit de Marineford et sans les marines qui approchaient et sans rien d'autre que ce poids imperceptible sur son épaule et la chaleur qui quittait déjà la joue d'Ace sous sa paume, quelque chose passa entre eux que les mots n'auraient pas su tenir.

Puis elle se releva, se retourna, et leva sa hallebarde.

Ils étaient trois marines au début, avançant en éventail, cherchant l'angle qu'elle leur laisserait. Leurs regards ne se posaient pas sur elle — ils se posaient sur le corps d'Ace derrière elle, avec ce regard particulier des hommes qui ont reçu un ordre précis et qui s'apprêtent à l'exécuter sans se demander ce qu'il y a derrière. Ce regard là, plus que leur nombre ou leurs armes, décida de tout dans l'instant.

Elle traça dans l'air avec sa hallebarde une ligne qui n'était pas une attaque, juste un avertissement — une façon de dire ce qui suivrait s'ils avançaient, sans avoir besoin de le formuler davantage.

Ils avancèrent quand même.

Ce qui suivit n'avait rien de propre ni de rapide. Son corps était épuisé d'heures de combat, ses bras chargés à un niveau auquel elle ne les avait pas encore tenus, et elle sentait ce poids à chaque mouvement — mais son corps connaissait les gestes par cœur et les faisait sans que sa tête ait besoin de les superviser, cette mémoire musculaire des années d'entraînement qui prenait le relais quand la volonté consciente n'avait plus assez à donner. Elle n'avait pas besoin d'être brillante. Elle avait besoin d'être là et de ne pas laisser passer. Les cinq Marines reculèrent. Deux d'autres prirent leur place depuis la gauche. Elle pivota, couvrit le nouveau côté, n'en laissa pas un approcher assez près pour que la question de la suite se pose. Un troisième groupe hésita à quelques mètres — elle n'eut pas besoin de bouger, juste de rester exactement où elle était, et ils comprirent et restèrent où ils étaient aussi.

Le silence entre elle et eux s'étira.

La voix de Hogo arriva dans son dos.

« Commandante. »

Il était là, avec Kenta et Ikaku et les autres — le reste de la 4e division, réorganisés, qui s'étaient regroupés sans qu'elle leur demande parce qu'ils avaient vu ce qu'elle faisait et qu'ils comprenaient. Dom n'était pas là — Dom était sur le navire avec Yori, gravement blessé, et cette absence dans la formation était réelle et silencieuse comme une dent manquante.

« Des alliés couvrent le navire à notre place », dit Hogo.

Sohalia hocha la tête sans se retourner, ses yeux sur les marines qui hésitaient à la limite du périmètre qu'elle avait établi autour d'Ace.

Kenta ne dit rien. C'était la deuxième fois de la journée, et chaque fois que Kenta ne disait rien c'était parce que les mots lui auraient manqué ou parce qu'il était convaincu que son silence était plus utile que quoi que ce soit qu'il aurait pu produire.

La division prit position autour d'Ace. Ils ne parlaient pas entre eux. Ils se regardaient à peine. Ils se contentèrent d'être là, de faire de leur corps un périmètre humain, et c'était suffisant.


Luffy hurla.

Ce son-là traversa tout le reste — pas le bruit du champ de bataille, pas les ordres et les explosions et le métal contre le métal — tout le reste. Sohalia l'entendit depuis sa position de garde autour d'Ace et quelque chose en elle qui était resté en dehors d'elle-même depuis la mort d'Ace atterrit d'un seul coup dans son propre corps.

Tout ce qu'elle avait mis en suspens — la tension depuis des heures, la panique retenue quand la clé avait explosé, la fraction de seconde où ses jambes s'étaient arrêtées d'elles-mêmes avant le coup fatal, la main sur la joue d'Ace, la tiédeur qui n'était déjà plus là, tout — atterrit en même temps. Pas en cascade, pas progressivement. Simultanément.

Ses jambes firent quelque chose d'imperceptible — une légère flexion involontaire, le corps qui accusait ce que l'esprit maintenait éloigné depuis trop longtemps. Hogo posa une main sur son bras avant qu'elle ne puisse s'effondrer de quoi que ce soit, une prise ferme et sans commentaire. Elle ne dit rien. Il ne dit rien non plus.

Elle prit une respiration. Longue. Mesurée.

Pas maintenant. Pas ici.

Luffy regardait ses mains vides couvertes du sang de son frère, et la Marine profitait du choc pour se repositionner, et c'était ce qu'elle avait à gérer. Hogo tenait toujours son bras. Elle bougea légèrement, juste assez pour lui signifier que c'était passé. Il lâcha. Ils reprirent leurs positions.

Elle n'autorisa pas la question de savoir si elle aurait pu faire quelque chose de différent. Elle savait précisément à quel endroit de sa pensée cette question attendait, et elle la laissa là, dans cette pièce fermée à clé, parce que l'ouvrir maintenant ne servirait qu'à la paralyser. Il y aurait un moment pour ça. Ce n'était pas ce moment.


Laugh Tale

Nostradamus baissa la tête une seconde — pas les yeux fermés, la tête baissée, comme si le poids de quelque chose de particulier lui demandait cet effort. Maiya le remarqua depuis l'estrade et comprit, sans qu'il dise quoi que ce soit, que ce qu'il regardait depuis le début lui coûtait quelque chose aussi. Personne ne parla pendant un long moment.


Marineford — Place centrale

Marco et Vista convergèrent vers Akainu dans un mouvement coordonné qui n'avait pas besoin d'avoir été planifié — ils se connaissaient trop bien, ils avaient combattu côte à côte trop de fois pour que la coordination nécessite des mots. Vista à gauche, ses deux lames décrivant des arcs précis qui cherchaient les angles. Marco à droite sous sa forme de phénix, ses flammes bleues d'une intensité que Sohalia ne lui avait jamais vue depuis le début de la journée.

Avant de se retourner entièrement vers l'Amiral, Vista passa à côté de Sohalia. Il ne s'arrêta pas. Il n'avait pas le temps de s'arrêter. Mais sa main se posa une seconde sur son épaule — ferme, brève, sans qu'il se retourne — et dans ce geste se trouvait tout ce qu'il n'avait pas le temps de dire. Il savait où elle était. Il savait ce qu'elle faisait. Il lui en était reconnaissant. Il n'avait pas besoin de lui dire autre chose.

Izo était quelque part sur le flanc gauche. Elle le localisa au bruit — ses pistolets avaient un son reconnaissable — et quand elle vérifia visuellement, elle réalisa qu'il s'était arrangé sans qu'elle le lui demande pour que son côté soit couvert. Pas de contact, pas de mot échangé. Juste cette façon que les gens qui se connaissent ont de s'organiser dans le chaos.

Durant l'échange entre Marco et Vista contre Akainu, Sohalia regardait depuis sa position de garde. Marco tenait — pas sans effort, pas sans reculer par intermittences — et à un moment, dans un instant où l'Amiral poussait plus fort et où Marco perdait quelques centimètres de terrain, leurs regards se croisèrent pour la dernière fois de la bataille. Il ne pouvait pas contenir Akainu indéfiniment, il le savait, et cette conscience était lisible sur son visage — pas de la défaite, quelque chose de plus factuel.

Mais ce qu'il lui transmit dans ce regard là n'était plus une demande. Ce n'était plus reste avec lui. C'était tu l'as fait. Ce glissement entre une demande et une reconnaissance — elle l'entendit comme une inflexion sur une note de musique, légère mais réelle.

« Jinbe ! Prends le frère d'Ace et barre-toi ! » lança Marco, et sa voix portait toujours, même quand il reculait.

Une ombre immense tomba sur le secteur.

Sohalia la sentit avant de la voir — ce changement de tension dans l'air qui précède quelque chose de massif, que les corps perçoivent avant que les yeux aient eu le temps de se positionner. Marco s'écarta instinctivement. Akainu s'arrêta.

Barbe Blanche apparut derrière l'Amiral.

Elle l'avait vu beaucoup de fois sous de nombreux états différents, dans la joie et la colère et la douleur et la fierté. Elle ne lui avait jamais vu ce visage-là. Pas même quand Squardo l'avait poignardé. Pas même quand le Moby Dick avait brûlé. Ce qu'elle lisait sur ce visage n'était pas de la fureur chaude — la fureur chaude avait de l'espace à l'intérieur, de la possibilité de se dépenser et de se résoudre. Ce qu'elle voyait était plus froid que ça. Plus total. La rage d'un homme qui a perdu un enfant et qui a encore assez de puissance dans les mains pour répondre à l'échelle de ce qu'il ressent.

La bataille autour d'elle continuait, mais pendant une seconde — peut-être deux — tout le monde se tut. Marines et pirates simultanément. Parce qu'il y a des présences qu'on ne peut pas ignorer même quand on est en train de mourir, des puissances qui réclament une forme de reconnaissance instinctive de tous les corps autour.

Sohalia laissa cette seconde exister.

Puis elle expira, et quelque chose en elle — pas de la paix, rien d'aussi stable que ça — mais quelque chose d'analogue se posa. Barbe Blanche était là. Ce n'était pas elle qui pouvait faire ce qui allait suivre, et ce n'était pas elle qui devait le faire. C'était lui. Et il était là.


Ce que Barbe Blanche fit à Marineford dans les minutes qui suivirent dépassa ce que les mots avaient été conçus pour contenir. Sohalia le regarda depuis sa position de garde, le dos tourné à Ace maintenant parce que Hogo tenait le périmètre et qu'il avait besoin qu'elle regarde devant, et elle vit les séismes se propager comme quelque chose qui n'avait jamais été contenu et qui venait enfin de trouver sa pleine extension. Les fissures dans les dalles de Marineford. Les bâtiments qui craquaient. Les structures que les Marines avaient construites pour durer qui se défaisaient dans un bruit qui ressemblait à de la colère.

La place centrale devint instable sous leurs pieds. Kenta attrapa Ikaku quand les dalles cédèrent sous lui, et Ikaku attrapa Kenta en retour, et ils ne dirent rien parce qu'il n'y avait rien à dire, juste cette façon de se tenir qui était ce que la division avait appris à faire depuis des mois.

Puis Barbe Blanche frappa Akainu.

Sohalia ne dit rien en le regardant. Mais quand elle vit l'Amiral — cet homme qui avait tué sa mère, qui avait tué son père et tant d'innocents, qui l'avait menacée avec la sérénité d'un homme qui avait encore le temps et qui venait de lui prendre un de ses frères, encore un — être projeté sous terre par la puissance absolue de Barbe Blanche, quelque chose d'honteux dans sa sincérité la traversa. Elle ne s'en excusa pas. Ce n'était pas de la joie noble. C'était quelque chose de plus primitif et de plus humain que ça, quelque chose qui n'avait pas de beau nom et qui n'en cherchait pas.

Elle le regarda disparaître sous les dalles. Dans sa poitrine monta quelque chose de chaud et de primitif, et elle ne fit rien pour l'effacer de son visage.


L'ordre de Barbe Blanche à ses fils fut simple.

Il les regarda une dernière fois — ses commandants, ses capitaines alliés, tout ceux qu'il avait rassemblé et aimé depuis des décennies — et il leur dit de partir. De vivre. Son ère était révolue, il l'avait dit plus tôt, et maintenant ce n'était plus une déclaration. C'était une instruction.

Sohalia l'entendit. Elle avait déjà fait son deuil de cette décision plus tôt, dans la seconde où elle avait vu ses épaules bouger avant qu'il n'ait ouvert la bouche. Ce qu'elle ressentait maintenant n'était pas de l'acceptation — trop tôt, trop faux pour appeler ça ainsi. C'était quelque chose qui ressemblait à l'obéissance à quelque chose qu'on n'avait pas le droit de refuser. Il avait ordonné à ses fils de vivre. Elle allait vivre.

Elle allait vivre avec tout ce que ce mot contenait aujourd'hui.

Elle dit à Hogo de commencer à organiser le mouvement — eux, la division, Ace. Hogo ne posa pas de question sur ce dernier mot. Il savait.


Laugh Tale

La foule dehors ne criait plus. Les gens regardaient en silence ce qu'ils n'auraient jamais pensé regarder de leur vie — Barbe Blanche seul, debout dans les décombres de Marineford, tenant à bout de bras une armée entière pour laisser ses fils passer. Nostradamus ferma les yeux. Akihide ne bougea pas. Il regarda.


Marineford — Place centrale

Ce fut Kenta qui entendit le nom en premier.

Pas parce qu'il l'attendait. Parce qu'il avait l'oreille aiguë et qu'il était celui de la division qui écoutait le plus en faisant semblant de ne pas écouter, et que quelqu'un quelque part dans la mêlée avait crié ce nom avec le ton précis qu'on emploie quand on annonce une catastrophe imprévue dans une catastrophe déjà totale.

Barbe Noire.

Kenta ne dit pas grand-chose. Il dit juste ce nom, à voix basse, tourné vers Sohalia, et il y avait dans ces deux mots tout ce qu'il ne pouvait pas formuler autrement : la douleur d'avoir perdu Thatch et de voir maintenant arriver l'homme qui l'avait tué.

Sohalia entendit le nom dans la bouche de Kenta et dans d'autres bouches autour, dans la propagation de la nouvelle qui se répandait.

Barbe Noire.

Marshall D. Teach, qui avait attendu dans l'ombre que tout soit consommé, que le plus fort soit épuisé et le plus brave soit mort, et qui arrivait maintenant avec son équipage pour ramasser ce que la guerre avait laissé.

Teach, qui avait tué Thatch.

Le nom de Thatch ne lui traversa pas consciemment l'esprit — ce n'était pas une pensée articulée, pas encore, pas sur ce champ de bataille avec Ace à côté d'elle et sa division autour et Barbe Blanche quelque part dans les décombres derrière elle. C'était plus profond que ça, plus vieux, quelque chose qui remontait à une île et à un homme qui l'avait trouvée à cinq ans et avait dit personne ne devrait être seul, petite, et qui était mort dans une trahison banale et absolue pour un fruit du démon.

Le papillon doré sur son épaule — celui qui s'était extrait du corps d'Ace — se mit à trembler très légèrement.

Elle le sentit. Elle ne bougea pas.

Autour d'elle, la division avait réagi au nom — des muscles qui se tendaient, des regards qui se croisaient, cette façon collective et silencieuse que les gens ont de se dire on sait sans articuler les mots. Ils étaient tous sur le Moby Dick quand Thatch avait été retrouvé mort. Ils portaient tous cette blessure en eux.

« On reste concentré », dit Hogo, neutre et orienté vers la mission.

Il avait raison. C'était la seule chose juste à dire.

Sohalia reporta son regard devant elle — vers la direction de la mer, vers le navire, vers la retraite que Barbe Blanche tenait ouverte au prix de sa propre vie — et elle avança.

Elle avançait avec Ace. Avec ses hommes. Avec le papillon qui tremblait sur son épaule. Avec une promesse formulée dans une tente qui semblait appartenir à une autre vie mais qui ne l'avait pas quittée depuis.

Je te vengerai, Thatch.

Ce n'était pas le moment. Ce n'était pas le lieu. Elle était sur un champ de bataille en train de se défaire, avec des blessés à sortir et un frère à ramener et un père qui mourait debout pour les laisser passer.

Mais elle se souvint. Elle portait ça en elle, comme on porte les promesses qui ont une date mais pas encore d'heure.


Laugh Tale

Maiya vit Barbe Noire sur l'écran — sa silhouette, son équipage, la façon dont il se tenait avec cette sérénité de quelqu'un qui arrive quand le travail difficile est déjà fait — et dit, d'une voix qui ne cherchait pas à tirer de commentaire mais qui cherchait juste à nommer ce qu'elle voyait :

« C'est lui qui a tout déclenché. »

Nostradamus rouvrit les yeux.

« Oui », répondit-il simplement.


Marineford — Place centrale

Marineford brûlait, et Barbe Blanche était encore debout dans les flammes, et la mer était devant eux.

Sohalia avança.

Le papillon doré sur son épaule tremblait dans le vent qui venait du large, qui portait avec lui l'odeur du sel et de la cendre et de quelque chose d'autre — quelque chose de nouveau, peut-être, ou quelque chose de très vieux qui changeait de forme. Elle ne savait pas encore lequel des deux. Elle saurait plus tard, dans un endroit plus calme que celui-ci, quand elle pourrait enfin s'effondrer.

Mais pour l'instant elle tenait.

Ses mains, ses jambes, sa division derrière elle et Ace à côté d'elle et une promesse dans la poche — elle tenait tout ça ensemble, dans cet ordre là, un pas après l'autre.

C'était ce qu'on faisait.


Publié : 17/02/2026


Barbe Blanche tient. Ses fils fuient comme il le leur a ordonné.

Barbe Noire est arrivé.

Et le papillon doré ne quitte pas l'épaule de sa sœur.

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