War of Change

Chapitre 27 : Baisers et murmures

6008 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 20/03/2026 21:25

Le baiser prit fin d'abord parce que leurs poumons l'exigèrent, et ensuite parce que les pirates commençaient à débarquer sur les deux navires.

Les premières chaloupes du Moby Dick avaient déjà accosté le flanc du navire ennemi pendant qu'ils s'embrassaient. L'air sentait la poudre et le bois brûlé, le sel et quelque chose de métallique qui venait des cales forcées, et en dessous de tout ça la chaleur du soleil du matin sur les planches, cette odeur sèche et familière qui était celle du travail accompli. Sohalia entendit les voix avant même de les voir — des discussions, des instructions, les bruits de pieds sur les échelles, puis les sifflements.

Le phénix s'écarta légèrement, ses mains qui glissaient de son visage à ses épaules, et tourna la tête vers l'équipage qui les dévisageait avec des sourires allant du ravi au franchement graveleux. La Shizen sentit ses joues la brûler légèrement — pas de honte, plutôt cette chaleur particulière de quelqu'un qui ne cherche pas à se cacher mais qui n'avait pas non plus prévu d'audience.

« Bien profité, commandant ? »

« Beau retour ! »

« Ça fait quoi de retrouver sa moitié après deux mois — »

« La ferme, » lança Marco, et dans sa voix il y avait juste assez d'autorité pour que les sifflements se transforment en rires mais que les hommes se mettent quand même à bouger.

Certains se dirigèrent vers le premier navire où les caisses et les barils que la Shizen avait remontés des cales attendaient sur le pont dans un ordre approximatif — ils commencèrent à les charger, évaluant les prises avec ce regard d'inventaire que les pirates développaient après suffisamment d'abordages. D'autres descendirent dans les cales du deuxième navire, à la recherche de ce qui valait la peine d'être pris. Quelques-uns faisaient encore des commentaires dans leur direction, mais à voix plus basse.

Les commandants arrivèrent dans les minutes suivantes, avec la quatrième division, et ce fut une autre histoire.

Les questions vinrent de partout, des voix qui se superposaient, qui s'interrompaient, qui recommençaient — depuis quand, comment, tu pouvais déjà faire ça avant, c'est quoi comme pouvoir exactement, tu peux aller loin — et la Shizen pivotait d'une voix à l'autre avec les yeux d'une femme qui essayait de trouver par où commencer et qui ne trouvait pas, parce qu'il n'y avait pas de début raisonnable à cette conversation.

Vista s'approcha avec un regard différent des autres — pas de l'enthousiasme ni de la surprise exactement, plutôt l'attention concentrée d'un combattant qui analyse une arme nouvelle. Il fit le tour d'elle lentement, les yeux sur les ailes encore déployées, s'arrêtant par deux fois pour observer l'articulation des feuilles secondaires, la façon dont les nervures se tendaient dans la lumière du matin. Il les toucha du bout des doigts une fois, très brièvement — un geste professionnel, presque clinique, pour en évaluer la résistance.

« La portée est correcte pour ton gabarit, » annonça-t-il enfin. « Mais tu as un angle mort en arrière-gauche. Si quelqu'un vient de là en combat aérien, tu ne peux pas pivoter assez vite. »

Sohalia le considéra.

« Je note. »

« Je t'apprendrai à compenser. »

Izo s'était arrêté un peu en retrait, les bras croisés, et il observait d'une façon différente de Vista — pas l'évaluation technique, quelque chose de plus difficile à nommer, quelque chose qui ressemblait à une pensée qu'il retenait soigneusement avant de la formuler. Il ne dit rien pendant quelques secondes, ses yeux allant des ailes au visage de la Shizen avec une lenteur délibérée.

« Deux mois et demi, » dit-il enfin, d'une voix plate et parfaitement neutre. « Tu as fait ça en deux mois et demi. »

« Un mois de théorie, un mois de pratique. »

« Deux mois et demi. »

La Shizen comprit au deuxième énoncé que ce n'était pas de l'admiration — c'était de la consternation soigneusement contenue, la réaction d'un homme qui venait de réaliser quelque chose sur ce qu'elle était capable de faire dans le temps qu'on lui donnait, et qui n'était pas certain d'apprécier ce que ça impliquait. Il la regarda encore une seconde, puis secoua légèrement la tête et alla chercher une chaloupe sans ajouter un mot. La Shizen l'observa partir en souriant, amusée.

Marco attendit une vingtaine de secondes avant de ramener de le calme.

« On charge d'abord, » ordonna-t-il, et sa voix portait suffisamment pour que les questions s'interrompent. « On répond aux questions sur le navire. »

Les commandants obtempérèrent, la plupart avec la bonne grâce de gens habitués à ce que Marco ait raison sur ce genre de chose. La quatrième division aussi, avec une légère hésitation de quelques-uns que la Shizen ne remarqua pas, trop occupée à souffler.

Le phénix n'avait pas retiré sa main du creux de ses reins.

Elle le sentit quand il fit un geste pour indiquer quelque chose à Vista — sa main restait là, dans ce creux précis, cette pression légère et constante qui ne cherchait pas à la diriger, juste à maintenir le contact. La chaleur de sa paume traversait le tissu. Elle connaissait ses mains depuis assez longtemps pour savoir que ce n'était pas un geste inconscient. Il la gardait là délibérément, parce qu'il pouvait, parce qu'elle était là et qu'il avait passé deux mois et demi à ne pas pouvoir.

Elle ne dit rien. Elle laissa faire.

Les hommes commençaient à repartir vers les chaloupes avec leurs prises. Les commandants se mettaient à travailler. Le pont se vidait progressivement de sa foule et retrouvait ce qu'il devait être après un combat — fonctionnel, efficace, le travail collectif qui substituait à l'adrénaline quelque chose de plus stable.

La Shizen fit un mouvement pour aller donner un coup de main.

La main dans son dos appuya imperceptiblement, pas pour la bloquer, juste pour la rapprocher d'un centimètre. Elle sentit sa chaleur dans son dos, son souffle près de sa tempe, et il se pencha légèrement, sa voix basse et uniquement pour elle.

« J'ai une tonne de questions. » Il fit une pause. « Et d'idées. »

La commandante de la quatrième division rougit.

Ce fut involontaire, rapide, et suffisamment visible pour que le phénix le voie. Elle sentit sa joue brûler, puis sentit le sourire dans sa voix avant même de se retourner — cette façon qu'il avait de sourire sans le montrer, juste dans le timbre, dans la légère satisfaction qui colorait les mots. La Shizen s'esclaffa malgré elle, tourna la tête juste assez pour lui lancer un coup d'œil, et il avait effectivement ce sourire — taquin, satisfait, le sourire de quelqu'un qui sait exactement ce qu'il fait et n'a aucune intention de s'en excuser.

Elle s'échappa de sous sa main et alla aider.


De retour sur le pont du Moby Dick, la quatrième division n'attendit pas. Ils l'entourèrent avant qu'elle ait fait dix pas, bruyants et vifs et multiples, leurs voix se superposant.

« Tu vas bien ? » demanda Yori, ses yeux déjà en train de la scanner avec ce réflexe de médecin qu'il ne pouvait pas éteindre.

« Très bien. »

« Depuis quand tu sais voler ? » lança Aki, les yeux écarquillés.

« Et comment t'as eu l'idée ? » enchaîna Hogo avant qu'elle ait pu répondre.

« Tu peux aller loin ? » questionna Kenta.

« Tu peux porter quelqu'un ? » continua Kan.

« Ça fait quoi de voler ? » interrogea Ikaku.

La Shizen ouvrit la bouche, la referma, et se mit à rire. Elle ne pouvait pas s'en empêcher, ce rire qui montait tout seul face au chaos familier et généreux de ces gens qui lui avaient manqué, cette façon qu'ils avaient d'occuper l'espace avec une intensité qui ne laissait pas de place pour les silences inconfortables. Deux mois et demi à Laugh Tale, entre les Conseils et les décrets et les mensonges soigneusement administrés, et voilà — dix secondes sur ce pont et elle était de nouveau quelqu'un qui riait sans raison particulière.

Ce fut Ritsu qui calma le tout.

Elle n'éleva pas la voix. Elle n'avait jamais besoin d'élever la voix. Elle posa juste une main sur l'épaule de Kan, un regard sur Hogo, et le flux de questions se tarit assez pour qu'elle avance vers Sohalia.

Elle la prit dans ses bras.

L'étreinte était ferme, silencieuse, le genre de geste qui dit je suis soulagée que tu sois là sans avoir besoin d'ornement. Sohalia sentit contre son épaule la cicatrice de Ritsu à travers le tissu, et quelque chose dans cette familiarité précise lui noua la gorge.

« Que c'est bon de te revoir », dit Ritsu à voix basse.

Sohalia l'étreignit en retour, aussi fort.

« Vous m'avez manqué. »

Elles restèrent là une seconde de plus que nécessaire, et personne dans la division ne fit de commentaire.

Puis une main se posa doucement dans le creux de ses reins.

La Shizen la reconnut avant même de se retourner — la même pression, le même endroit, ce geste qui était devenu le sien à lui de façon si évidente qu'elle se demanda comment elle avait pu ne pas s'en rendre compte avant. Elle se retourna.

Le commandant de la première division était là, à quelques pas, qui la dévisageait avec ce sourire tranquille qu'il avait quand il observait quelque chose qui lui plaisait.

« On arrive à Hand Island dans trois bonnes heures. »

Il avait cette voix légèrement plus douce, celle qu'il réservait aux moments qui n'étaient pas des réunions de commandants.

« Le petit-déjeuner va être servi. Tu te joins à nous ? »

La Shizen sourit et accepta, se retournant vers sa division.

« Venez aussi — je répondrai à vos questions là-bas. »

Des acclamations. Du mouvement. La division se mit en route vers le réfectoire avec cette énergie particulière des gens qui ont combiné le combat du matin et la faim.

Si la commandante de la quatrième division avait fait attention à autre chose qu'à l'enthousiasme de ses hommes, elle aurait remarqué quelques visages se fermer imperceptiblement quand Marco s'était approché — pas d'hostilité ouverte, rien de visible à moins de chercher, mais cette légère contraction de quelqu'un qui retient quelque chose. Elle ne le vit pas.


Le réfectoire sentait le café chaud et le pain qui sortait tout juste du four — cette odeur dense et rassurante qui accrochait les vêtements et persistait longtemps après qu'on avait quitté la pièce. La vapeur montait des tasses, les couverts tintaient contre la faïence épaisse, et quelqu'un avait ouvert l'un des hublots, ce qui laissait entrer un filet d'air marin qui venait mourir contre la chaleur de la table. La table la plus longue était déjà à moitié occupée quand ils arrivèrent, et le bruit de fond y était celui d'un matin ordinaire d'équipage — conversations croisées, chaises raclées, la bonne humeur légèrement bruyante de gens qui ont combattu et mangé et ont l'intention de recommencer dans cet ordre.

Sohalia se retrouva au centre des conversations presque immédiatement, tirée d'une direction puis d'une autre, les questions arrivant de partout dans un désordre joyeux.

Jozu fut le premier à se lever pour l'étreindre. Ce geste bref et sincère qu'il avait et qu'il distribuait rarement — une pression ferme des bras, un instant seulement, pas davantage — et quand il la lâcha il la tint à bout de bras une seconde pour la regarder vraiment, comme pour s'assurer que ce qu'il avait devant lui correspondait à ce qu'il avait espéré voir. Elle le laissa faire. Elle comprenait ce besoin.

« Tu vas bien ? » demanda-t-il.

« Je vais bien, » dit-elle en le serrant en retour. « Vraiment. »

Il acquiesça, et quelque chose dans ses épaules parut se détendre légèrement.

Blamenco, à côté de lui, ne se leva pas mais posa une main massive sur son épaule quand elle passa devant lui — cette main qui pesait comme une promesse, grande et chaude et complètement immobile, la façon qu'il avait de dire les choses sans les dire. Elle s'arrêta une seconde, consciente de ce poids.

« Contente d'être là ? »

« Très contente. » Elle posa sa main sur la sienne. « Vous m'avez manqué. »

Il hocha la tête, satisfait de la façon dont les gens simples le sont quand la réponse correspond à ce qu'ils espéraient, et retourna à son café.

« L'idée des ailes, » demanda Hogo depuis l'autre bout de la table, « ça t'est venu comment ? »

Sohalia s'assit et accepta la tasse qu'on lui tendait avant de répondre.

« En visitant une école. Je lisais un livre sur une femme qui avait reçu un don de la nature. La nature l'aimait tellement qu'elle lui avait offert de magnifiques ailes pour réaliser son rêve — voler. »

Elle but une gorgée.

« Et après ça j'ai plus vraiment pensé à autre chose. »

« C'est à dire ? » demanda Vista depuis sa place.

« J'ai passé presque un mois sur la théorie. Quelles plantes, quelle structure, quel type de feuille serait assez résistante pour porter mon poids sans se déchirer. Maiya était prête à me jeter par la fenêtre à force de m'entendre en parler. Elle a fini par décider de participer plutôt que de subir — elle a créé des plans, des schémas, des projections sur ce à quoi les ailes pourraient ressembler. Akihide a suivi en annonçant qu'il voulait absolument être présent le jour où je m'écraserais au sol. »

Des rires autour de la table.

« Ca t'a pris combien de temps ? » demanda Ritsu depuis sa place, attentive.

« Deux semaines pour arriver à créer les ailes. Ensuite deux autres pour apprendre à les faire bouger correctement. Les courants aériens, l'angle des feuilles secondaires, comment freiner sans perdre de l'altitude. »

« Tu peux porter quelqu'un ? » demanda Kan, les coudes sur la table.

Sohalia secoua la tête.

« Pas encore. Peut-être un jour, mais là non. » Elle marqua une pause. « En fait — tout à l'heure, c'était la première fois que je volais vraiment. Pas au-dessus d'une cour pavée à deux mètres du sol. Je n'avais encore jamais testé les limites. »

Le silence dura exactement une seconde.

Marco manqua de s'étouffer avec son café.

Izo posa sa tasse.

« Tu as volé tout ce trajet sans savoir si tu pouvais atteindre ta destination. »

« Fallait bien tester, » dit-elle en haussant les épaules.

« T'es complètement dingue, » annonça Haruta avec une franchise absolue. « T'aurais pu tomber dans l'océan. »

Sohalia le dévisagea avec un sourire parfaitement serein.

« Je ne risquais rien, vous étiez tous là. Et pour te rassurer, j'avais encore assez d'énergie sans avoir à utiliser le don de Gaia. Donc pas de souci à se faire. »

« Et si t'avais dû puiser dedans ? » lança Rakuyo.

« Les esprits m'auraient protégée jusqu'à ce que je sois en sécurité. »

Fossa posa son verre lentement, avec le soin de quelqu'un qui cherche ses mots.

« Je me fais du souci pour sa santé mentale. »

« Mais arrêtez ! » s'exclama-t-elle. « J'ai fait pareil que les oiseaux ! »

Atmos inclina légèrement la tête.

« V'là qu'elle se prend pour un piaf. »

« Tous les oisillons doivent tomber du nid pour apprendre à voler. » Elle chercha Marco du regard depuis l'autre bout de la table, avec le sourire de quelqu'un qui cherche un soutien et sait déjà qu'elle ne va pas l'obtenir. « N'est-ce pas ? »

Marco reposa sa tasse avec soin.

« Mon Dieu. Mais qui t'a appris à être aussi inconsciente. »

« Vous tous. » Elle les balaya d'un regard qui allait de Vista à Izo à Haruta à Jozu sans s'arrêter. « Vous m'avez élevée. »

Blenheim, qui n'avait pas encore dit un mot, s'essuya la bouche et posa les avant-bras sur la table avec cette lenteur délibérée qu'il avait dans les moments où il était sur le point de dire quelque chose de simple et définitif.

« On s'en doutait que ça finirait par poser un problème. »

« Yoi ! » s'indigna-t-elle.

Ritsu but une gorgée de thé en regardant ailleurs, les épaules légèrement secouées.

Sohalia soupira. Elle balaya du regard le cercle de visages autour d'elle — ces gens qui mangeaient et buvaient et riaient à ses dépens avec cette aisance particulière des gens qui en ont le droit, et quelque chose se dénoua dans sa poitrine, une tension qu'elle n'avait pas réalisé porter depuis des semaines. Pas la tension de Laugh Tale — ça, elle la connaissait, elle savait la nommer et la gérer. Quelque chose de plus diffus, de plus profond. L'impression d'être légèrement étrangère à elle-même. Ce sentiment disparaissait là, dans ce réfectoire bruyant qui sentait le café, avec ces gens qui la taquinaient précisément parce qu'elle était des leurs.

Depuis l'autre bout de la table, Marco observait.

Il avait cessé de manger depuis un moment sans s'en rendre compte, son café tiède devant lui, les yeux posés sur elle pendant qu'elle répondait à la prochaine question, riait de la suivante, s'indignait de celle d'après. Ce visage qu'il n'avait eu qu'en voix depuis deux mois et demi — là, en trois dimensions, dans la lumière du réfectoire, avec ce sourire qu'elle avait quand elle était entourée de gens qu'elle aimait et qui ne cherchait pas à être élégant, juste vrai.

Il avait aussi surveillé les membres de la quatrième division.

La plupart se comportaient comme il les connaissait — bruyants, affectueux, complètement absorbés par la Shizen. Mais certains, quand une question venait d'un commandant ou quand le phénix lui-même prenait la parole, avaient dans les épaules cette légère raideur qu'il reconnaissait. Pas d'hostilité. Rien d'assez concret pour être adressé. Juste une réserve nouvelle qui n'était pas là avant. Il s'y attendait. Il l'avait quand même espéré autrement.

Il reprit son café.

« Je vous laisse juger de ma santé mentale, » dit-elle en se levant. « Je vais m'installer. »

Elle prit sa tasse et sortit.

Quelques secondes passèrent. Les bruits de couverts reprirent. Une conversation s'amorça à l'autre bout de la table entre Haruta et Namur.

Vista prit une longue gorgée de café, reposa la tasse avec ce soin particulier qu'il avait dans les moments où il pesait ses mots.

« Peut-être, » dit-il, juste assez fort pour ne pas porter au-delà des commandants, « qu'il a raison de la garder éloignée de la bataille. »

Izo ne leva pas les yeux. Ses mains étaient posées à plat sur la table de chaque côté de son bol. Il ne répondit pas.

Personne ne rebondit. La conversation continua ailleurs, sur autre chose, sur l'île qu'ils approchaient et la semaine de permission à venir, et le sujet disparut comme s'il n'avait jamais été posé.

Marco se leva et quitta la pièce.


La cabine était silencieuse quand Sohalia entendit la porte s'ouvrir.

Elle ne se retourna pas tout de suite — elle était occupée à ranger des vêtements dans l'armoire, cette tâche absorbante et ordinaire qui lui donnait quelque chose à faire avec ses mains pendant que son esprit se reposait. La lumière entrait par le hublot en biais, chaude et légèrement poussiéreuse, et elle sentait l'odeur particulière de cette cabine — bois ciré, papier des cartes, quelque chose de propre et de tiède qui lui avait manqué plus qu'elle ne l'aurait cru. Le bruit de la porte qui se refermait. Le clic du loquet.

Des pas.

Ils n'étaient pas précipités, pas hésitants non plus — juste des pas qui traversaient la pièce vers elle avec cette certitude tranquille de quelqu'un qui sait où il va. La Shizen gardait les yeux sur l'armoire. Ses mains continuaient de plier quelque chose mais plus vraiment, les gestes ralentissant d'eux-mêmes, son corps qui écoutait à la place de voir.

Ses bras s'enroulèrent autour d'elle par derrière, ses paumes se posant à plat sur son ventre, et il colla son torse contre son dos, serrant avec ce poids précis de quelqu'un qui se délestait d'un fardeau. Elle l'entendit expirer — lentement, profondément, cette inspiration qui ressemblait à une décision prise.

Le vêtement qu'elle tenait glissa entre ses doigts.

Dans sa tête, dans ce silence qui n'était que le bois qui craquait légèrement sous la houle et le bruit lointain du pont, Marco pensait à ses épaules sous ses mains. À leur poids exact, à la chaleur de sa peau sous le tissu, à cette façon qu'elle avait de se fondre contre lui sans résistance comme si c'était l'endroit le plus naturel du monde pour elle. Il pensait aux deux mois et demi — à cette voix dans l'escargot qu'il avait appris à reconnaître à la première syllabe, ce substitut insuffisant et précieux en même temps. Et maintenant elle était là, réelle, concrète, qui sentait le voyage et quelque chose de floral qu'il ne savait pas nommer, et il avait les bras autour d'elle et pour quelques heures le reste n'existait pas.

Pour quelques heures.

La Shizen posa ses mains sur les siennes. Elle se fondit en arrière contre lui, les épaules qui lâchaient, les yeux qui se fermaient, un sourire effleura ses lèvres tandis qu'un soupire s'en échappait..

Marco inclina la tête. Ses lèvres trouvèrent sa clavicule d'abord, un effleurement, puis remontèrent dans son cou — et elle sentit quelque chose se réchauffer très vite et très profondément, une chaleur qui partait de cet endroit précis et se répandait vers le bas sans se presser.

Sa main remonta le long de son bras, trouva sa nuque et s'y ancra.

Elle gémit doucement.

« C'était ça, tes questions ? » souffla-t-elle.

Il rit contre sa peau, ce rire bas et chaud.

« Non. »

Elle attendit.

« Je me demandais, » murmura-t-il, sa voix posée et taquine à la fois, « si tu avais déjà fait l'amour dans les nuages. »

Il marqua une pause.

« Je me dis qu'on pourrait tester ça pendant ton séjour. »

La Shizen rit — ce rire qui commençait dans la gorge et qui montait tout seul, libéré, le rire de quelqu'un qui ne s'y attendait pas mais qui n'est pas surpris non plus. Elle se retourna dans ses bras, leva les yeux vers lui. Elle aimait son visage à cet instant précis — le léger sourire, la façon dont ses yeux la regardaient vraiment, pas la commandante ni la reine ni l'alliée, juste elle. Elle posa les mains sur sa poitrine et l'embrassa.

Doucement, lentement, à plusieurs reprises — des baisers qui revenaient sur eux-mêmes, qui prenaient le temps qu'ils avaient passé à ne pas se voir et le remettaient dans le corps.

Elle sentit le feu que ça allumait en lui malgré la douceur. Sa façon de la garder plus serrée, d'approfondir imperceptiblement.

La Shizen s'écarta juste assez pour parler.

« Quand tu veux. »

Le phénix sourit — lentement, pleinement, ce sourire qui n'arrivait pas souvent et qui changeait complètement son visage — et ramena ses lèvres contre les siennes.


Hand Island apparaissait à l'horizon.

Sohalia était au bastingage depuis un moment, les bras croisés sur le bois poli, les yeux sur le profil de l'île qui grandissait progressivement — ses collines couvertes de verdure, les toits du port, les silhouettes des mâts déjà ancrés dans la baie. Ça faisait des années.

Les souvenirs revenaient par fragments, pas dans l'ordre, pas complets — des images détachées qui flottaient à la surface de sa mémoire comme des objets après une tempête. L'odeur de la résine et du métal chauffé qui s'échappait de l'atelier de Diego, cette chaleur sèche et particulière qui vous prenait à la gorge dès l'entrée. Elle avait six ans, peut-être sept, et Thatch la tenait par la main en la tirant vers l'intérieur avec ce sourire de quelqu'un qui sait qu'il va offrir un moment magique.

Regarde, avait-il dit en la soulevant pour qu'elle voie mieux les statues alignées sur les étagères. Tu as vu comme c'est réaliste. Là, on voit presque les crottes de nez de Marco.

Elle avait ri, ce rire aigu et sans retenue qu'elle avait à cet âge, et Marco à côté d'eux lui avait envoyé un coup de pied dans le tibia sans ménagement. Thatch avait hurlé en sautant sur place. Diego, dans son coin, n'avait pas levé les yeux de son travail.

L'autre souvenir était de la même nuit, ou peut-être d'une nuit différente sur cette même île — les deux se confondaient. Le banquet qui durait depuis des heures, les voix et les rires et le bruit des verres qui s'entrechoquaient, et elle qui avait lutté contre le sommeil le plus longtemps possible parce qu'elle ne voulait pas manquer une seule seconde de ça. Elle ne savait plus exactement à quel moment elle avait perdu la bataille. Elle s'était réveillée au matin avec la tête sur les genoux de Barbe Blanche, enveloppée dans sa veste qui sentait l'alcool et la mer, et personne n'avait semblé trouver ça particulier.

Elle ne se souvenait pas d'avoir été déplacée là. Elle se souvenait juste que c'était là qu'elle s'était réveillée, et que c'était normal.

Elle entendit quelqu'un s'approcher et ne bougea pas.

Ritsu s'accouda au bastingage à côté d'elle. Elle ne dit rien d'abord, les yeux sur l'île elle aussi, absente d'une façon précise — cette manière qu'elle avait de se retirer en elle-même quand quelque chose la retenait. L'air entre elles sentait le sel et la corde mouillée. Le navire craquait légèrement à chaque vague, ce bruit régulier et rassurant du bois qui respire.

« Tout va bien ? » demanda Sohalia.

« Juste perdue dans mes pensées. » Ritsu marqua une pause. « Cette île est précieuse pour moi. Tellement de choses y ont changé. »

« Lesquelles ? »

Ritsu garda les yeux sur l'horizon un moment. Sa façon de peser les mots avant de les dire, cette précision qu'elle avait dans le choix des choses qu'elle voulait nommer et des choses qu'elle gardait pour elle.

« J'ai commencé à retrouver ma voix sur cette île, » souffla-t-elle enfin. « J'ai trouvé mon hallebarde ici. » Elle fit une pause. « J'ai perdu quelqu'un d'important ici. »

Sohalia ne dit rien. Elle attendit.

« J'ai compris des choses. La photo que tu m'as donnée — elle a été prise ici. J'ai commencé à pardonner, dans un sens. » Ritsu tourna légèrement la tête, ses yeux quelque part entre l'île et les vagues. « J'ai trouvé une famille. »

Elle s'arrêta encore. Ses mains se posèrent à plat sur le bastingage, et Sohalia vit ses doigts se poser sur le bois poli avec la délicatesse de quelqu'un qui cherche un appui.

« J'ai commencé à l'aimer sur cette île. »

Sohalia sourit. Certaines choses n'appelaient pas de réponse, juste d'être entendues. Elle posa son regard sur l'île qui continuait de se rapprocher, ses toits, ses jardins, la silhouette des ateliers près du port.

Ritsu tourna de nouveau les yeux vers l'île. « Je voulais aller à l'atelier. Voir leur statue. M'assurer que mes souvenirs sont encore fidèles. »

« J'avais la même idée. »

Ritsu tourna la tête vers elle, et quelque chose de très bref passa sur son visage — pas de la surprise, quelque chose de plus doux que ça. Elles se regardèrent une seconde, et Sohalia rit doucement, et Ritsu rit aussi, ce rire rare et précieux qu'elle ne distribuait pas facilement.

Elles regardèrent le Moby Dick manœuvrer pour entrer dans le port.


Marco annonça une semaine de permission dès que l'ancre fut jetée, et le résultat fut immédiat.

Le pont explosa.

Des hommes qui s'étaient contenus pendant tout le trajet lâchèrent brusquement quelque chose — des cris, des courses, des poignées de mains précipitées, des discussions à voix haute sur où aller d'abord, des paris sur qui atteindrait la première taverne, une course sur l'échelle de coupée entre Hogo et Kan dont personne ne connaissait les règles mais que tout le monde encourageait bruyamment. L'air sentait le port — huile de goudron, bois chauffé, et par-dessus tout ça une note de résine et de fleurs qui venait de l'île elle-même, portée par le vent qui soufflait du large. En moins de trois minutes le pont avait perdu la moitié de ses occupants.

La Shizen contemplait ce spectacle depuis le bastingage avec cet amusement légèrement médusé qu'elle avait toujours eu face à l'équipage en mode permission. Elle aimait ça — cet instant précis où l'équipage cessait d'être un équipage et redevenait un groupe d'individus avec leurs propres appétits, leurs propres priorités, leurs propres façons d'exister quand personne ne donnait d'ordres.

Le phénix était à quelques mètres, encore en train de répondre à des questions, de vérifier des détails d'organisation, de donner des ordres à ceux qui restaient pour surveiller le navire. Il gérait ça avec une aisance que la commandante de la quatrième division observa un long moment, cette façon qu'il avait de tenir les fils sans avoir l'air de les tenir, de circuler d'une conversation à l'autre sans jamais sembler pressé ni dépassé.

Il refusait toujours qu'on l'appelle capitaine. Elle comprenait cette décision profondément — ce navire serait à jamais celui de Barbe Blanche, et personne ne pouvait prendre cette place, et Marco ne le voulait pas, et c'était précisément ça qui faisait de lui quelqu'un capable de tout tenir quand même.

Mais il semblait épuisé.

Pas d'une façon qu'on aurait vue au premier coup d'œil — Marco avait trop d'expérience avec sa propre endurance pour laisser la fatigue apparaître clairement. C'était dans les détails. La légère tension dans les épaules qui ne se relâchait jamais complètement entre deux conversations. La façon dont son regard revenait parfois sur rien de particulier une demi-seconde avant de se recalibrer sur ce qui était devant lui. Quelque chose de pesant qui était là en dessous, sous le calme et l'efficacité.

Elle avait essayé d'en parler dans la cabine, tout à l'heure. Pas une confrontation, pas une grande conversation — juste une question, directe et simple, pendant qu'il cherchait quelque chose dans son bureau. Tu vas bien, toi ? Trois mots, posés avec assez de légèreté pour qu'il puisse les recevoir sans se mettre sur la défensive.

Il avait levé les yeux vers elle avec ce sourire tranquille qu'il avait quand il répondait à une chose en disant une autre. Maintenant que t'es là, oui.

Ce n'était pas faux. Elle le savait. Et c'était précisément pour ça qu'elle n'avait pas insisté — parce que c'était vrai, et que la vérité partielle était plus habile que le mensonge, et qu'elle n'avait pas su comment la contourner sans lui faire un procès qu'elle n'avait pas envie de lui faire, pas aujourd'hui, pas le premier jour.

Elle n'avait pas répondu. Elle l'avait entraîné vers le lit en caressant doucement sa joue.

Sohalia ne quittait pas Marco des yeux pendant qu'il parlait avec Vista — sa démarche, une main tenant le bord de sa ceinture du pouce pendant que l'autre volait dans ses cheveux contractant involontairement ses muscles, ses bras musclés, son torse découvert par sa chemise mauve éternellement ouverte, le tatouage sur son sternum, son visage dans la lumière de l'après-midi. Ils avaient quitté sa cabine moins de trente minutes plus tôt et elle le désirait encore, de nouveau, avec cette intensité qui ne diminuait pas et qu'elle avait cessé d'essayer de rationaliser. Elle avait l'impression d'être perpétuellement assoiffée — pas d'une façon qui l'inquiétait, plutôt d'une façon qui lui semblait honnête, légitime, le résultat naturel de deux mois et demi à l'autre bout de l'océan. Elle n'en avait pas honte.

Elle sentait encore la chaleur de ses mains sur sa peau, les endroits précis où ses doigts s'étaient posés, comme si son corps avait décidé d'enregistrer chaque détail soigneusement pour ne rien oublier.

Il finit sa conversation, se retourna, et ses yeux la trouvèrent immédiatement.

Il s'approcha.

Sa main se posa sur sa joue — sa paume légèrement rugueuse, tiède, ce contact précis qu'elle reconnaissait entre mille — et dans ce geste simple elle comprit qu'il avait lu ses pensées dans son regard. Elle n'avait pas cherché à cacher ce qu'elle ressentait pour lui, parce qu'elle n'en avait pas honte. Son cœur eu un léger soubresaut à son toucher. Il sourit légèrement.

Elle vit la même chose dans ses yeux — ce désir familier qui n'avait pas plus diminué chez lui que chez elle, ce quelque chose de reconnaissable et de réconfortant à la fois.

Ça n'aida pas à éteindre les braises.

Elle se lova contre lui. Derrière eux, Dom s'adressa à ses voisins d'un ton de faux confidentiel parfaitement calibré pour porter à dix mètres : « Dix Berrys que d'ici ce soir ils ont pas mis un pied sur l'île. » Des rires éclatèrent autour de lui. Marco, sans se retourner, leva son majeur dans sa direction.

Marco posa sa main contre sa nuque un instant.

« On reste une semaine ici, » dit-il. « Après on rentre à Nanmin no Shima. » Il marqua une pause. « Si tu veux déposer ta hallebarde à l'atelier, autant le faire de suite. »

La Shizen hocha la tête. Une liane surgit du pont à ses pieds, verte et souple, et glissa silencieusement en direction de sa cabine sans qu'elle ait à bouger.

Marco la regarda faire, amusé.

« On devient fainéante. »

Elle leva les yeux vers lui avec une innocence parfaitement feinte.

« Le commandant en chef de cet équipage a épuisé mes pauvres jambes. »

Son regard changea — imperceptiblement, mais elle le vit. Sa main glissa de sa nuque, descendit lentement le long de son épaule, de son bras, jusqu'à la naissance de ses fesses, laissant une traînée de frissons le long de ce chemin.

« Je devrais peut-être les examiner, » dit-il, sa voix juste assez basse pour n'être que pour elle, « pour m'assurer qu'elles vont bien. »

Elle ouvrit la bouche pour répondre.

« Pitié. »

La voix de Jozu, depuis deux mètres sur sa gauche, portait cette résignation profonde et sincère d'un homme qui avait déjà trop entendu.

« Épargnez mes oreilles et descendez sur l'île pour faire vos cochonneries. »

La liane revenait tranquillement avec la hallebarde dans son anneau végétal. Sohalia la saisit, regarda Jozu avec des yeux écarquillés, puis regarda Marco qui avait l'air aussi surpris qu'elle, et ils éclatèrent de rire en même temps — ce rire franc, spontané, celui qui arrive quand on s'y attend le moins.

Jozu les poussait déjà vers la coupée.

Ils descendirent vers l'île, dans la lumière de l'après-midi, avec Hand Island qui sentait la résine et les fleurs et le sel, et la hallebarde dans sa main, et sa main dans la sienne, et une semaine devant eux.


— À suivre —


Publié : 20/03/2026


Qui aurait parié comme Dom ? 😆

Merci d'avoir lu !

J'ai très hâte de savoir ce que vous avez pensé du chapitre.👀

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