War of Change

Chapitre 26 : Un horizon à deux

6067 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 18/03/2026 13:51

L'escargophone sonnait dans le vide.

Sohalia était assise au bord de son lit, dans la chambre plongée dans le noir de ses appartements royaux, l'escargot posé sur ses genoux, le regard fixé sur le jardin invisible derrière les rideaux tirés. La nuit était silencieuse — ce silence particulier des heures où le palais dormait vraiment, sans servantes dans les couloirs, sans cloches, sans le bruissement ordinaire d'un endroit habité. Les bagages étaient prêts depuis hier soir. Elle était prête depuis hier soir. Et l'impatience, cette chose vive et légèrement inconfortable qui s'était installée dans sa poitrine depuis que la nuit était tombée, ne faisait que croître avec chaque sonnerie sans réponse.

Elle fronça les sourcils.

Ce n'était pas normal. Sur le Moby Dick, quelqu'un décrochait toujours.

Elle essaya de calmer l'inquiétude naissante en la raisonnant — ils étaient peut-être en manœuvre, peut-être que l'escargot le plus proche était simplement de l'autre côté du navire, peut-être que tout le monde était sur le pont en même temps pour une raison quelconque. Il y avait cent explications raisonnables à un escargophone qui sonnait sans réponse. Ce n'était pas une raison de s'alarmer.

Son esprit dériva, comme il le faisait toujours quand elle lui donnait un instant de répit.

Deux mois et demi. Deux mois et demi depuis qu'elle avait émergé de la salle de téléportation de ce palais avec ses bagages et son cœur plein, convaincue qu'elle reviendrait vite.

Deux semaines après son retour, elle avait convoqué le Conseil et annoncé une nouvelle grossesse.

Le mensonge avait laissé un goût étrange dans sa bouche — pas celui de la honte, parce qu'elle en comprenait la nécessité, mais quelque chose de plus subtil, cette légère dissonance de quelqu'un qui joue un rôle trop bien écrit. Elle avait annoncé ça avec le calme mesuré qu'on attendait d'une reine, avait choisi ses mots pour laisser entendre une période de fragilité, qu'il y avait un risque suite à la précédente fausse couche. La Shizen avait voulu les préparer à une potentielle perte de l'enfant.

La nouvelle avait traversé le palais en moins d'une heure.

Ce soir-là, le parfum des fleurs coupées avait envahi ses appartements avant même qu'elle ait eu le temps de se changer. Le lendemain matin, une délégation des jardins royaux avait déposé des bouquets devant sa porte. Dans les couloirs, les servantes la saluaient avec ce sourire particulier qu'on réservait aux femmes enceintes — ce sourire doux et légèrement protecteur qui la rendait chaque fois un peu plus coupable. Les marchands du bourg avaient fait passer des cadeaux. Une vieille dame de la lignée Kiku avait envoyé un châle brodé à la main, accompagné d'un mot d'une écriture tremblante qui disait simplement pour quand il fera froid.

Sohalia avait lu ce mot trois fois. Puis elle l'avait posé sur sa table de nuit et n'avait pas réussi à s'endormir avant très tard.

Akihide avait joué son rôle à la perfection — peut-être même trop bien. Il portait cette fausse paternité avec une aisance qui aurait trompé n'importe qui, ce mélange juste de fierté contenue et d'attention accrue qui faisait que les gens dans les couloirs le regardaient différemment maintenant, avec cette chaleur qu'on accordait aux futurs pères. Il était attentif, présent, précis dans chaque détail du mensonge partagé.

Au point où Sohalia avait commencé à remarquer autre chose.

Ume était plus souvent tendue, ces dernières semaines. Pas hostile — jamais hostile, c'était fondamentalement contraire à la nature d'Ume — mais avec cette légère raideur dans les épaules, cette façon de répondre un demi-ton plus court que d'habitude quand c'était Akihide qui posait une question. Quelque chose couvait en elle sans qu'elle ait encore trouvé comment s'en approcher.

Sohalia en avait parlé à Akihide un soir, avec ce sourire en coin qu'elle réservait aux taquineries qu'elle savait mortelles.

« Tu sais qu'Ume est jalouse. »

Il avait souri — ce sourire lent et satisfait d'un homme qui attendait qu'on lui dise ce qu'il savait déjà.

« Mmh. »

« Tu pourrais faire quelque chose à ce sujet. »

« Je pourrais », avait-il convenu, haussant les épaules avec une désinvolture élaborée. « Mais franchement, la voir réagir enfin, ça me réjouit tellement que je n'arrive pas à me presser. »

Sohalia avait ri et décidé de ne pas lui donner de conseils. Il s'en sortirait.

De leur côté, Kino et Maiya s'affichaient de plus en plus souvent ensemble — pas encore officiellement, pas encore de façon public d'un couple, mais avec cette façon qu'ils avaient de se trouver dans les mêmes pièces, de parler à mi-voix dans les couloirs, de s'asseoir côte à côte lors des dîners informels avec juste un centimètre de trop entre leurs épaules, ce centimètre qui criait exactement ce qu'ils essayaient de ne pas crier. Le Conseil avait commencé à remarquer. Les servantes aussi, depuis longtemps.

Sohalia et Akihide, dès qu'ils en avaient l'occasion, les taquinaient sans aucune pitié.

Quelques heures avant son départ, Maiya avait pris sa place devant le Conseil, endossant sa fonction de régente avec ce calme sobre qu'elle avait appris à porter comme un vêtement. C'était elle qui avait annoncé la fausse couche — sa voix stable, les mots choisis pour être à la fois sobres et suffisamment précis pour fermer toute question de suivi. Elle avait ajouté que la reine prendrait quelques semaines de congé pour se remettre, loin des obligations de la cour. Le Conseil avait incliné la tête. Nostradamus avait eu ce silence particulier qu'il avait pour les choses importantes, ne laissant rien transparaître. La chef des Mizu avait fermé les yeux une seconde. Kino avait glissé un regard vers Maiya, et Maiya avait regardé ses mains.

Dans les couloirs ce soir-là, des gens pleuraient pour leur reine.

Et leur reine faisait ses bagages dans sa chambre et pensait à l'aube qui viendrait.

Ce soir-là, la culpabilité s'était posée différemment. Elle n'était pas amère, pas aiguë — elle était diffuse, comme quelque chose de légèrement détrempé qu'on portait contre sa peau et qu'on ne pouvait pas tout à fait sécher.

L'escargophone sonnait toujours.

Sohalia se leva et alla à la fenêtre, tenant l'escargot d'une main, regardant le jardin où la lumière commençait à colorer les premières fleurs d'un orange pâle. Elle fronça les sourcils une deuxième fois.

Son esprit reprit sa dérive, presque indépendamment de sa volonté.

Ces deux mois avaient eu une autre couleur aussi, en dehors du palais.

Marco, d'abord — il ne passait pas un jour sans appeler, parfois plusieurs fois par jour. Il avait une façon à lui d'être patient au téléphone, de poser des questions qui l'invitaient à parler plutôt qu'à répondre, de rire à exactement les bons moments. Elle s'était surprise plus d'une fois à s'asseoir quelque part pour lui parler pendant une heure sans avoir vu le temps passer.

Mais ce n'était pas que Marco.

Les commandants avaient appelé.

Tous. L'un après l'autre, sur des semaines, avec des prétextes variés — une question sur ses entraînements, une nouvelle de l'équipage, un souvenir qui leur était revenu, un truc idiot qui l'avait fait rire. Vista avait appelé un matin pour lui raconter, avec un sérieux absolu, une anecdote sur un poisson qu'ils avaient pêché et dont la taille avait engendré un débat de deux heures sur le pont. Namur avait appelé pour lui demander conseil sur quelque chose dont elle avait oublié le détail, mais elle se souvenait du son de sa voix — inhabituellement douce, inhabituelle tout court. Rakuyo avait appelé en disant qu'il s'ennuyait. Jozu avait appelé et avait mis deux minutes entières à trouver comment commencer la conversation, et quand il avait finalement parlé il avait dit simplement qu'elle lui manquait, que ça avait besoin d'être dit, et avait raccroché presque aussitôt — comme si garder ces mots plus longtemps en dehors de lui aurait été au-dessus de ses forces.

Haruta avait appelé un soir à une heure impossible, sa voix portant ce mélange particulier d'énergie et de gravité mal contenue qu'il avait quand il voulait paraître désinvolte et n'y arrivait qu'à moitié. Il avait commencé par une blague, elle avait ri, et puis il y avait eu un silence un peu trop long, et il avait dit, sans préambule et sans l'ornement habituel : « Tu nous manques vraiment. Pas juste à moi, à tout le navire. L'ambiance est différente quand t'es pas là. » Il avait enchaîné avec autre chose immédiatement, comme s'il avait eu besoin de noyer ces mots dans du mouvement pour ne pas les laisser peser trop.

Blamenco avait appelé pour lui demander un avis sur une technique de combat qu'il développait — elle avait donné son avis, et à la fin de la conversation il avait ajouté, à voix basse, presque pour lui-même autant que pour elle : « Reviens nous vite. » Pas d'explication. Juste ça.

Izo, lui, avait posé des questions sur son royaume avec une curiosité qu'elle n'avait pas eu à solliciter — les traditions, sa chambre, sa famille, comment fonctionnait le Conseil, ce à quoi la vie ressemblait là-bas. Elle avait répondu, heureuse qu'il s'intéresse, et elle avait senti dans ses questions une attention inhabituelle, presque documentaire, comme quelqu'un qui voulait se faire une image précise d'un endroit.

Même les moins bavards avaient trouvé les mots. Même les moins expansifs émotionnellement avaient fait cet effort, cette chose particulièrement difficile pour certains d'entre eux — dire à voix haute qu'elle comptait, qu'elle manquait, que son absence avait du poids.

Elle était comblée. Sur un petit nuage si haut qu'elle ne voyait plus grand-chose en dessous. Elle se laissait couler dans cet amour collectif et généreux sans trop se poser de questions, profitant de chaque appel, de chaque échange, de chaque rire échangé à travers l'océan.

Il y avait bien eu quelque chose, parfois — une légère chose dans un coin de sa tête, comme un dessin légèrement de travers sur un mur qu'on remarque sans pouvoir expliquer pourquoi. Quelque chose dans la fréquence de ces appels, dans leur qualité attentive, dans la façon dont même les moins démonstratifs semblaient avoir décidé, en même temps et sans concertation apparente, de lui dire des choses qu'ils gardaient d'habitude pour eux.

Un soir elle avait raccroché avec Marco et s'était surprise à rester assise encore quelques minutes dans le silence de sa chambre, à repenser à un mot qu'il avait glissé vers la fin — quelque chose d'anodin en apparence, une formulation sur les semaines qui venaient, mais avec une précision dans les détails qui sonnait légèrement trop préparée. Comme quelqu'un qui avait réfléchi à ce qu'il allait dire, pas à ce qu'il voulait dire. Elle avait tourné ça dans sa tête une minute ou deux, cherchant ce qui l'avait accrochée sans trouver.

Puis elle avait pensé au lendemain, à l'entraînement du matin, à la lettre qu'elle devait écrire à Nostradamus, et la chose s'était dissipée. Elle n'avait pas cherché à la retenir.

Il y avait aussi les appels des commandants eux-mêmes — trop nombreux, trop coordonnés pour être une coïncidence pure, tous avec cette qualité d'attention qu'on mettait dans les conversations importantes. Elle avait pensé, une fois, que c'était peut-être parce que le combat approchait. Qu'ils voulaient avoir des nouvelles avant que les choses deviennent sérieuses. C'était logique. C'était suffisant comme explication.

Elle l'avait acceptée.

Elle avait fait taire cette chose. Elle était bonne à ça.

Elle avait profité.

L'escargophone s'égosillait dans sa paume et Sohalia fronça les sourcils une troisième fois, plus profondément que les deux premières.

Se passait-il quelque chose ?


Sur le Moby Dick, Marco soupira.

La grande salle — la même dans laquelle ils s'étaient réunis deux mois et demi plus tôt pour voter — sentait la tension d'une façon qui n'avait rien à voir avec cette nuit-là. Cette nuit-là, la tension était celle d'une décision difficile à prendre. Ce soir, c'était celle d'une décision difficile à entendre.

La quatrième division était au complet. Aki et Ritsu faisaient partie du voyage jusqu'à Hand Island et étaient présents, debout parmi leurs camarades, visages fermés depuis quelques minutes maintenant. Les commandants aussi — tous, sauf Izo qui était sorti deux minutes plus tôt.

Parce que l'escargophone avait sonné.

Marco s'en était rendu compte au premier son, cette sonnerie particulière de l'escargot des appartements royaux qu'il reconnaissait entre mille. Il avait vérifié l'heure, puis scruté la salle, puis cherché Izo des yeux.

« C'est Sohalia. Tu peux y aller ? Je te rejoins dès qu'on a fini. »

Izo l'avait fixé pendant deux secondes complètes.

« Pas de problème, » avait-il dit, d'une voix parfaitement plate qui contenait exactement le contraire. « Toujours un plaisir de mentir pour toi. »

Il était sorti.

Marco avait soutenu ce regard vide, puis s'était retourné vers la salle.

La réaction de la quatrième division avait été ce qu'Izo avait anticipé deux mois plus tôt — pas de la joie. Beaucoup l'avaient mal pris, certains l'avaient pris très mal, quelques-uns avaient compris sans être d'accord. Le mécontentement était là, palpable, cette façon qu'avait une pièce de changer d'atmosphère quand les gens qui s'y trouvent ne sont pas heureux de ce qu'on leur dit.

Plusieurs voix s'étaient élevées. Des arguments que Marco connaissait pour les avoir lui-même formulés deux mois plus tôt, et d'autres qu'il ne s'était pas donné la peine de formuler parce qu'il avait choisi son camp malgré tout.

Ritsu avait été la plus vocale.

Elle n'avait pas crié. Elle était trop précise pour ça, trop consciente de ce qu'elle voulait dire — elle avait parlé avec cette clarté tranquille de quelqu'un qui a réfléchi à la chose avant de la dire, qui sait exactement quels mots ont du poids et lesquels n'en ont pas.

« Elle a le droit de choisir, » avait-elle dit, les yeux posés sur Marco d'une façon qui ne cherchait pas à le blesser et l'atteignait quand même. « Sur ce navire, on lui a appris que son choix lui appartenait. À elle. Pas à nous. Ce qu'on est en train de faire, c'est lui reprendre exactement ça. »

Elle avait marqué une pause.

« Et elle ne nous le pardonnera pas. »

Marco n'avait rien répondu à ça. Parce qu'il n'y avait rien à répondre qui soit à la fois honnête et utile.

Il avait ordonné le silence, ordonné le secret — des autres membres d'équipage, et surtout de Sohalia. Il avait dit ça d'une voix qui n'invitait pas la discussion, cette voix de commandant qui signifiait que la décision était prise et que ce qui restait à faire était de l'appliquer.

Ritsu était sortie. Elle avait refermé la porte derrière elle avec un soin délibéré — pas de claquement, rien d'aussi direct. Juste cette fermeture trop lente, trop contrôlée, qui était une façon de dire quelque chose sans avoir à le dire.

Marco avait contemplé la porte un moment sans bouger.

Il était sorti à son tour pour rejoindre sa cabine.


Il entendit le rire de Sohalia avant même d'avoir ouvert la porte.

Ce son-là traversait le bois sans effort, clair et chaud, et il lui fit quelque chose dans la gorge qu'il reconnut pour ce que c'était — une boule de culpabilité qu'il avala avant d'entrer.

Izo était assis sur le bord du bureau, l'escargot à la main.

Il n'avait pas trouvé ça facile. Décrocher avait été simple — répondre avait été autre chose. Il avait entendu sa voix, reconnu immédiatement cette légère pointe d'inquiétude qu'elle avait quand quelque chose sonnait faux, et il avait fait ce qu'on lui avait demandé de faire. Il avait souri dans sa voix. Il lui avait dit que tout allait bien, que Marco arrivait, qu'il y avait eu une réunion qui tirait en longueur — rien que des demi-vérités, la pire sorte. Elle avait ri de quelque chose qu'il avait dit, ce rire léger et confiant de quelqu'un qui ne doute pas, et Izo avait répondu en riant aussi parce que c'était ça ou se taire, et le silence aurait dit quelque chose.

Son expression quand il vit Marco entrer était parfaitement neutre de cette façon particulière qui signifiait qu'il avait fait ce qu'on lui avait demandé de faire et qu'il n'était pas obligé d'en être content. Il posa l'escargot sur la table, se leva sans un mot, sans un regard supplémentaire, et sortit en le frôlant dans l'encadrement de la porte.

Marco prit l'escargot.

« Marco ? » La voix de Sohalia était légèrement plus aiguë que d'habitude, cette légère pointe d'inquiétude qui arrivait quand elle se demandait si tout allait bien. « Tout va bien ? Ça a sonné longtemps. »

« Tout va bien. » Il s'assit dans le fauteuil derrière le bureau et posa son coude sur la table, son front dans sa main une seconde — un geste qu'elle ne pouvait pas voir. « On avait une réunion qui tirait en longueur. »

« Une réunion à cette heure ? »

« Tu sais comment c'est. »

Un silence court, puis elle lâcha l'affaire. Elle était comme ça — elle sentait quand quelque chose n'allait pas, mais elle savait aussi quand pousser et quand ne pas pousser. Ce soir elle ne poussa pas, et il ne sut pas si c'était parce qu'elle avait vraiment décidé de ne pas s'inquiéter ou parce qu'elle était trop contente pour laisser de la place à l'inquiétude.

« J'arrive demain matin, » dit-elle, et dans ces trois mots il y avait tout ce qu'elle ressentait — cette joie simple, directe, sans détour, de quelqu'un qui compte les heures. « Tu réalises que tu vas me voir avant même que le soleil soit levé ? »

Marco ferma les yeux.

Elle était là, dans sa voix, dans son rire, dans la façon dont elle prononçait "demain matin" comme si c'était la plus belle chose qu'elle ait dite ce mois-ci. Elle était là et elle ne savait pas encore. Elle ne saurait pas avant longtemps. Et lui serait là à lui sourire, à lui parler, à dormir à côté d'elle pendant les semaines qui viendraient, avec ce poids là dans la poitrine qu'elle ne saurait pas voir.

« J'ai hâte », dit-il, et c'était vrai — c'était vrai d'une façon qui rendait le reste encore plus difficile, parce qu'on ne ment pas mieux qu'avec les vérités qu'on laisse incomplètes.

« Moi aussi. » Elle rit encore, ce rire bref et satisfait. « J'ai travaillé sur quelque chose pendant ces deux mois. Je veux te montrer. »

« Dis-moi. »

« Non. »

« Sohalia. »

« Tu verras demain », chantonna-t-elle, et il l'entendit sourire à travers l'escargot.

Il sourit malgré lui — ce sourire involontaire qui arrivait avant qu'il ait eu le temps de décider de sourire. Elle avait ce pouvoir particulier de le court-circuiter, de devancer ses défenses avec quelque chose d'aussi simple qu'un non prononcé avec suffisamment d'espièglerie.

Ils parlèrent longtemps. Il la laissa mener la conversation, poser les questions, raconter les derniers jours à Laugh Tale — Akihide et Ume, Kino et Maiya, les détails ordinaires et précieux d'un endroit qu'elle quittait le lendemain. Il répondit, rit aux bons moments, dit les choses qu'il pensait vraiment parce que la vérité partielle était plus habitable que le mensonge entier.

Quand ils raccrochèrent, la cabine était silencieuse.

Marco resta assis devant le bureau un moment, les cartes sous sa main. Il pensa à demain. À après-demain. Aux semaines qui viendraient, à ce qu'elles contiendraient et à ce qu'elles ne contiendraient pas.

Il éteignit la lampe et alla dormir, parce qu'il n'y avait rien d'autre à faire.


Les premiers rayons du soleil lui chatouillèrent le visage à travers les rideaux et Sohalia ouvrit les yeux sans transition — pas le réveil progressif de quelqu'un qui dormait profondément, mais celui de quelqu'un qui attendait le signal pour se lever.

Elle fut habillée en dix minutes. Ume était déjà là, discrète et précise, qui avait préparé les bagages de la veille et n'ajoutait rien ce matin sauf sa présence silencieuse et ce sourire qu'elle avait quand elle savait que Sohalia était heureuse.

« Tu vas revenir. »

Ce n'était pas une question. C'était la façon d'Ume de dire au revoir sans dire au revoir.

« Je reviens. » Sohalia lui prit brièvement les mains, les serra une fois. « Prends soin d'Akihide. Et de toi aussi. »

Ume baissa les yeux avec cette légère rougeur qui arrivait quand on nommait des choses qu'elle préférait laisser implicites.

La salle de téléportation était froide à cette heure, les pierres encore dans la nuit d'avant l'aube. Le messager Ryoko était là, patient, habitué à ses horaires inhabituels. Elle lui tendit les coordonnées du Moby Dick sans explication — il n'en demandait jamais.

La lumière l'enveloppa. Le monde se dissolu et se reforma.


La cabine de Marco était vide.

Sohalia posa ses bagages contre le mur et s'arrêta là, immobile une seconde, laissant l'endroit exister autour d'elle avant de faire quoi que ce soit d'autre. La lampe était éteinte, les couvertures légèrement défaites sur le lit — il n'était pas du genre à les laisser en désordre, ce qui signifiait qu'il était parti vite, rappelé par quelque chose avant d'avoir eu le temps de les remettre en ordre. Les cartes étaient déployées sur le bureau, quelques notes à la marge dans son écriture précise et compacte. Une tasse à moitié vide, encore tiède quand elle posa les doigts dessus.

Elle inspira lentement.

Le navire avait cette odeur — bois patiné, sel, cordage légèrement humide, et quelque chose en dessous qui était spécifiquement le Moby Dick, cette accumulation de décennies de vie à bord qui imprégnait les planches et les murs d'une façon qu'on ne reproduisait nulle part ailleurs. Elle l'avait oublié, ce détail. Deux mois et demi avaient suffi à l'effacer de sa mémoire olfactive, et le retrouver maintenant lui fit quelque chose d'inattendu dans la poitrine — pas de la nostalgie exactement, plutôt le soulagement physique de quelqu'un qui revient là où il respire mieux.

Elle sourit dans le vide de la pièce, à personne, juste parce qu'elle était là.

L'alarme retentit.

Le son traversa les ponts du Moby Dick avec cette urgence particulière qui n'était pas la même que l'alarme d'incendie ou celle de tempête — c'était la tonalité combat, brève et répétée, et Sohalia la reconnut sans avoir besoin de réfléchir. Elle laissa ses bagages exactement là où ils étaient et sortit en courant.

Le pont fourmillait. Des membres de la douzième division qu'elle n'avait pas vus depuis deux mois la regardèrent avec des yeux écarquillés — pas d'agression, juste la surprise — et l'un d'eux, encore en train de lacer ses bottes, lui cria sans préambule que quatre navires de la Marine approchaient par le nord-est, qu'ils seraient à portée de canon dans six minutes.

La Shizen entendit Marco.

Sa voix portait sur le pont avec cette clarté et cette autorité de commandant qu'il avait dans les situations de combat, quelque chose de légèrement différent de sa voix ordinaire — plus direct, plus économe. Il donnait des ordres à la barre, indiquait les positions, et elle entendit distinctement :

« Je vole jusqu'aux deux premiers. On les neutralise avant qu'ils soient assez proches pour les canons. »

Sohalia regarda les navires à l'horizon. Quatre silhouettes blanches encore petites, mais qui grandissaient vite.

Elle sourit.

Elle avait travaillé pendant deux mois. Elle avait travaillé tous les matins dans la cour pavée derrière les jardins du palais, seule avec sa hallebarde et ses lianes et cette chose nouvelle qu'elle avait appris à contrôler. Elle avait passé des heures dans la bibliothèque du palais avec Maiya, cherchant les meilleurs plantes pour réaliser son projet. Elle avait travaillé jusqu'à l'épuisement certains jours, jusqu'à ce que ses bras ne répondent plus et qu'Akihide, qui venait parfois s'asseoir au bord de la cour pour la regarder s'entraîner, hoche imperceptiblement la tête pour lui signifier qu'elle se débrouiller bien, qu'elle s'approchait petit à petit de son but, l'encourageant à poursuivre dans sa quête.

Elle avait attendu le bon moment pour montrer ça.

La Shizen se concentra.

Les lianes apparurent dans son dos d'abord — quelques tiges, minces et vertes, qui sortirent entre ses omoplates comme des doigts cherchant l'air. Elles s'élargirent, s'aplatirent, et les feuilles commencèrent à se déployer. Les grandes feuilles principales d'abord, longues et légèrement courbées, qui prenaient la lumière du matin comme des lames. Les feuilles secondaires ensuite, attachées sur les côtés, qui s'ouvraient comme des volets articulés. Chaque nervure se tendait, visible à travers l'épaisseur végétale, brillante d'un vert presque doré dans la lumière oblique de l'aube.

Le bruissement fut la première chose qu'on entendit autour d'elle — ce son particulier de feuilles épaisses comme du cuir végétal qui se déploient ensemble, comme un éventail géant qui s'ouvrirait dans son dos. Les ailes mesuraient presque six mètres d'envergure quand elles furent entièrement déployées, larges et majestueuses, et quand le soleil passa à travers elles, elles devinrent semi translucides, les nervures dorées brillant comme des fils de lumière.

Des cris de stupeur éclatèrent sur le pont.

Sohalia ne les entendit pas vraiment — elle était déjà en l'air.

Le premier battement fut puissant, presque brutal, une poussée vers le haut qui lui comprima les épaules et fit plier les grandes feuilles contre le vent. Puis quelque chose se réajusta — le poids, l'angle, la façon dont ses bras trouvèrent instinctivement la position pour équilibrer — et le deuxième battement fut différent, plus fluide, plus juste, et au troisième l'air s'engouffra sous les feuilles et elle cessa de battre des ailes.

Elle planait.

Ce n'était pas comme elle l'avait imaginé pendant les entraînements. Dans la cour pavée du palais, à deux mètres du sol, le vol avait quelque chose de contrôlé, presque mécanique — elle cherchait les courants, ajustait l'angle des feuilles secondaires, apprenait à sentir comment le vent se comportait sous une surface aussi large. C'était de l'apprentissage. C'était du travail.

Ici c'était autre chose.

L'océan s'étendait sous elle, sombre et fracassé d'écume blanche dans la lumière du matin, et le Moby Dick rapetissait à chaque seconde, ses ponts et ses mâts et ses hommes qui couraient se réduisant à quelque chose de miniature et de précis. L'air à cette hauteur sentait le sel différemment — plus pur, moins chargé, presque acide par instants dans le fond de la gorge. Le vent contre son visage était froid, vif, et les feuilles bruissaient légèrement à chaque rafale, ce son de cuir végétal qui vibrerait dans ses os longtemps après.

Elle tourna légèrement à droite, juste en inclinant les épaules, et les ailes obéirent avec une fluidité qui la surprit — pas la résistance mécanique qu'elle avait appris à négocier, mais quelque chose de plus organique, de plus immédiat, comme si l'arbre qui vivait en elle avait toujours su comment faire ça et n'avait attendu que d'être assez haut pour que ça ait du sens.

En dessous, les quatre navires ennemis approchaient.

Marco était déjà en route vers le premier — elle le voyait, cette forme de phénix qui traçait un arc de feu dans l'air du matin, les flammes bleues qui laissaient une traîne lumineuse derrière lui. Elle prit de la vitesse, les feuilles secondaires se repliant légèrement pour affiner sa silhouette, et l'approcha par le côté, assez proche pour que sa trajectoire la porte vers le deuxième navire sans qu'il la remarque encore.

Elle atterrit sur le pont ennemi.

Les Marines qui se trouvaient là eurent une seconde de stupeur totale — suffisante. Elle n'avait pas besoin de plus. Les lianes surgirent du sol avant que la première arme soit levée, épaisses et tranchantes, balayant les chevilles, enroulant les poignets, renversant les corps avec une efficacité que deux mois d'entraînement intense avaient rendue presque réflexe. Les fleurs carnivores vinrent ensuite — ces corolles larges et patiemment cultivées pendant des semaines qui se refermaient sur ce qu'elles attrapaient et ne lâchaient pas. Les lianes empoisonnées créaient des zones d'exclusion que personne ne traversait impunément.

Elle laissa son Haki de l'observation vagabonder sur le navire.

Il y avait des vivres dans les cales. Des munitions. Une caisse de quelque chose de métallique dans le fond qui pouvait être des pièces de rechange ou quelque chose d'utile. Elle tendit ses lianes vers le bas sans regarder, les guidant par le sens qui s'était développé en elle ces derniers mois, et commença à faire remonter ce qui valait la peine d'être pris — des caisses, des barils, des sacs — en les posant sur le pont dans un ordre approximatif pendant qu'elle finissait les derniers Marines encore debout.

Quand ce fut fait, elle repartit.

Le deuxième navire était celui de Marco.

Elle l'aperçut depuis l'air et réduisit sa vitesse pour planer un moment au-dessus de la scène. Il combattait avec cette économie particulière qu'il avait — pas d'excès, pas de geste inutile, chaque mouvement précis et suffisant, les flammes bleues qui créaient des barrières ou des impacts selon ce qui était nécessaire. Elle le regarda une seconde de trop, assommant distraitement un Marine qui tentait de l'atteindre par derrière sans vraiment détourner les yeux du phénix en train de combattre au centre du pont.

Les canons du Moby Dick grondèrent au loin.

Le troisième navire disparut dans une explosion de bois et de fumée. Le quatrième, quelques secondes après.

Le silence revint progressivement, ponctué par les bruits de l'eau et des dernières cales qui craquaient.

Sohalia atterrit sur le pont du deuxième navire, ses ailes toujours déployées, les feuilles frémissant légèrement dans le souffle des explosions. Les Marines qui restaient debout ne l'étaient plus depuis quelques secondes grâce à Marco. Elle évaluait ce qui restait à faire quand elle entendit sa voix.

Il s'était arrêté.

Elle lui fit face.

Marco la contemplait.

Il avait vu beaucoup de choses dans sa vie. Assez de décennies pour que la capacité d'être stupéfait s'émousse progressivement, pour que chaque nouvelle chose spectaculaire soit comparée à une liste déjà longue de choses spectaculaires et cataloguée quelque part parmi elles. C'était le revers de vivre aussi longtemps — le monde devenait progressivement moins capable de vous prendre par surprise.

Là, il était pris par surprise.

Sohalia se tenait à quinze mètres de lui sur le pont du navire ennemi, ses cheveux défaits par le vent du vol, et dans son dos s'étendaient six mètres d'ailes — de vraies ailes, des feuilles larges et articulées d'un vert si profond qu'elles absorbaient la lumière du matin et la rendaient dorée à travers leurs nervures, semi translucides par endroits, brillantes par d'autres, qui frémissaient encore légèrement du souffle des explosions. Elle avait la posture de quelqu'un qui venait de combattre et de gagner et qui savait exactement l'image qu'elle donnait, ce sourire particulier aux commissures des lèvres de quelqu'un qui attend une réaction et qui est fier de la réaction qu'elle produit.

Deux mois et demi.

Deux mois et demi à l'entendre au téléphone, à la chercher dans sa voix, dans son rire, dans la façon dont elle prononçait son nom — et maintenant elle était là, réelle et concrète et différente et pareille en même temps, et elle avait des ailes, et son cœur faisait quelque chose qu'il avait à peu près cessé de faire depuis assez longtemps pour avoir presque oublié la sensation.

Il battait trop vite.

Il ne chercha pas à le contrôler. Il laissa ça se passer — le sang qui accélérait, la chaleur qui montait dans sa gorge, quelque chose qui se contractait dans sa poitrine d'une façon pas entièrement désagréable. Elle était là. Elle était là et elle avait travaillé pendant deux mois sur quelque chose qu'elle avait voulu lui montrer, et le résultat était ça, cette image qu'il n'arriverait probablement pas à sortir de sa tête de sitôt.

Il voulait s'approcher d'elle. Pas pour la raison pratique et raisonnée — pas parce qu'il fallait, pas parce qu'il en avait besoin. Juste parce qu'elle était là et qu'il voulait poser ses mains sur elle et sentir qu'elle était réelle, que ces deux mois et demi avaient une fin, que le fil entre eux tenait encore.

Une déesse. C'était le mot.

« Depuis quand tu joues les fées clochette ? » lança-t-il, et dans sa voix il y avait ce léger amusement qu'il avait quand quelque chose le prenait par surprise de la meilleure façon — la façon dont il couvrait ce qu'il n'allait pas exprimer directement, parce que certaines choses se disaient mieux dans les gestes que dans les mots, et les gestes pouvaient attendre trente secondes.

Sohalia rit. Elle fit pousser les ailes un peu plus largement — ce geste délibéré d'exhibition, légèrement théâtral, parfaitement assumé — et les nervures dorées captèrent le soleil d'un seul coup.

« Ainsi, » souffla-t-elle, et dans sa voix il y avait tout ce que ces deux mois avaient contenu — le travail, la patience, l'attente, et cette joie simple et entière de se retrouver là, avec lui, dans la lumière du matin au-dessus de l'eau, « nous pourrons voler ensemble, vers n'importe quel horizon qui nous fera envie. »

Marco resta immobile une seconde.

Ce qu'elle venait de lui offrir était trop précieux, trop beau, trop exactement ce qu'il aurait voulu qu'elle lui offre dans un monde où il n'avait pas voté pour l'exclure de la prochaine bataille. La boule revint dans sa gorge — différente cette fois, pas juste de la culpabilité mais quelque chose de plus composé, le mélange douloureux de l'amour et de la dette et de la certitude que certaines choses qu'on casse ne se réparent pas complètement même si on s'y emploie longuement.

Il s'approcha d'elle.

Il avait besoin de la sentir, besoin du contact et de la chaleur de sa peau contre la sienne, besoin de mettre fin à deux mois et demi de voix dans un escargot et de retrouver la personne réelle, concrète, présente. Il prit son visage entre ses mains — ses joues encore froides du vent du vol, ses yeux qui s'agrandissaient légèrement, la surprise d'abord, puis la douceur, puis quelque chose d'autre qu'il connaissait assez bien — et l'embrassa.

Sohalia répondit immédiatement, les mains sur sa veste, les ailes qui frémissaient légèrement dans son dos, et pendant cette seconde là il n'y avait plus que ça.

Les navires coulaient doucement autour d'eux.

La lumière du matin était dorée et précise.

Et quelque part dans les profondeurs de sa poitrine, Marco portait quelque chose qu'elle ne savait pas encore voir.


— À suivre —


Publié : 18/03/2026


Certaines décisions sauvent des vies. D'autres brisent des cœurs. Et parfois… ce sont les mêmes.

Merci d'avoir lu !

J'ai très hâte de savoir ce que vous avez pensé du chapitre.👀

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