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Chapitre 1 : L'Archipel des Mensonges

3322 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 19/02/2026 12:21

L'archipel de Sabaody sentait la résine et le mensonge.

Ritsu descendit la passerelle de son navire de guerre avec la raideur qu'on attendait d'un capitaine de la Marine. Le bois craqua sous ses bottes en cuir ciré, et derrière elle, son équipage se déployait en formation impeccable. Quarante hommes et femmes, uniformes blancs immaculés, fusils en bandoulière, visages sérieux. Ils étaient jeunes, pour la plupart. Disciplinés. Loyaux. Ils croyaient encore que le kanji de Justice brodé dans leur dos signifiait quelque chose de pur, de noble, d'absolu.

Elle aussi, autrefois.

L'air était lourd, chargé d'humidité et de cette odeur particulière qu'on ne trouvait nulle part ailleurs — un mélange de sève sucrée, d'iode marin et de sueur humaine. Les bulles géantes de résine flottaient au-dessus de leurs têtes comme des méduses paresseuses, reflétant la lumière du soleil couchant en éclats irisés. C'était beau, à sa manière. Trompeur aussi.

Tout à Sabaody était trompeur.

« Capitaine. »

Ritsu tourna la tête. Son second, Kenji, s'était approché avec cette déférence silencieuse qu'elle appréciait chez lui. Un homme d'une trentaine d'années, visage carré, cicatrice au menton, regard franc. Il ne posait jamais de questions embarrassantes. Il obéissait. C'était pour ça qu'elle l'avait choisi.

« Ordres de patrouille ? » demanda-t-il en ajustant son fusil sur son épaule.

Ritsu sortit une carte pliée de sa veste et la déplia sur le bastingage. Les zones de Sabaody s'étalaient devant eux, numérotées de un à soixante-dix-neuf. Elle pointa du doigt plusieurs sections.

« Zones deux à vingt-neuf. Vous divisez l'équipe en trois groupes. Pirates en partance pour le Nouveau Monde, contrebande, troubles à l'ordre public. Les critères habituels. »

Kenji hocha la tête en notant mentalement les informations, puis attendit. Il savait qu'elle n'avait pas fini.

Ritsu marqua une pause imperceptible, le doigt suspendu au-dessus de la carte.

« Et vous évitez la zone une. »

Le silence qui suivit dura une fraction de seconde de trop. Kenji cligna une fois, lentement, puis acquiesça sans un mot. La zone une. Celle où les humains étaient vendus comme du bétail. Celle où les Dragons Célestes se promenaient dans leurs bulles protectrices, traînant derrière eux des esclaves enchaînés et l'impunité absolue. Celle où la Justice — leur Justice, celle qu'ils étaient censés représenter — avait ordre de fermer les yeux, de détourner le regard, de se rendre complice par son silence.

« Compris, Capitaine. »

Kenji salua et s'éloigna pour transmettre les ordres. Ritsu replia la carte et la glissa dans sa poche intérieure. Ses mains ne tremblaient pas. Elles ne tremblaient jamais. Pas devant son équipage. Pas en service.

Elle détestait l'archipel de Sabaody.

Elle détestait encore plus ce que cet endroit faisait d'elle.️ ️ ️ ️ ️ ️


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Le Moby Dick fendit les eaux turquoise de l'archipel dans un fracas de rires et de cris joyeux.

Thatch était debout à l'avant du navire légendaire, une main posée sur le bastingage, l'autre protégeant ses yeux du soleil déclinant. Le vent salé lui fouettait le visage et ébouriffait sa coiffure déjà improbable — une imposante banane de style "pompadour qu'il refusait de changer malgré les moqueries incessantes de ses frères. Autour de lui, les bulles de résine flottaient comme des lucioles géantes, et il ne pouvait s'empêcher de sourire en les voyant.

Sabaody. Encore. Ils y revenaient tous les quelques mois, avant d'aller visiter l'île des Hommes Poissons, avant de faire la fête, de rappeler aux locaux que les pirates de Barbe Blanche n'avaient peur de rien ni de personne. Surtout pas de la Marine.

« Eh, chef ! »

Thatch se retourna. Vista s'approchait d'un pas nonchalant, sa moustache cirée à la perfection malgré les embruns et le vent. Il portait son éternelle cape et son chapeau haut de forme, deux épées croisées dans le dos, et ce sourire tranquille de celui qui savait exactement où il allait et ce qu'il comptait y faire.

« On va où en premier ? » demanda Vista en s'accoudant au bastingage. « Bars, restaurants, ou directement les ennuis ? »

Thatch rit, une main dans les cheveux.

« Les trois, probablement. Mais d'abord, faut que je trouve un marché décent. Pops veut du poisson frais pour ce soir, et tu connais les règles. »

« Ah ouais. Le meilleur, ou ses gros yeux de déception paternelle. »

« Exactement. »

« Personne veut voir ça. »

Derrière eux, le chaos s'organisait avec une efficacité née de centaines de manœuvres identiques. Les premières divisions amarraient le navire aux quais massifs de l'archipel tandis que d'autres préparaient déjà les chaloupes pour ceux qui préféraient partir directement en ville. Marco criait quelque chose à propos des permissions depuis le pont supérieur, sa voix trainante reconnaissable entre mille. Ace lui répondait par un geste obscène avant d'éclater de rire. Izou ajustait son kimono avec une grâce feinte pendant que Haruta sautait d'un cordage à l'autre comme un gamin surexcité.

C'était le chaos habituel.

Thatch adorait ça.

« Bon, j'y vais, » annonça-t-il en récupérant un grand sac de toile qu'il avait préparé plus tôt. « Quelqu'un veut m'accompagner ou vous préférez tous aller boire jusqu'à en crever ? »

« La deuxième option, » répondit Ace en passant à côté d'eux, déjà torse nu malgré l'heure encore raisonnable.

« Évidemment. »

Thatch secoua la tête, amusé, et descendit la passerelle d'un pas tranquille. Derrière lui, il entendit Barbe Blanche rire — ce rire profond, tonitruant, qui résonnait dans la poitrine comme un tremblement de terre bienveillant. Pops observait toujours ses fils partir à l'aventure avec cette fierté indéfinissable dans le regard. Ils étaient libres. Ils étaient ensemble. C'était tout ce qui comptait.


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La première patrouille de Ritsu la mena dans les zones commerciales de l'archipel.

Elle marchait en tête d'un groupe de quinze soldats, le visage neutre, le regard balayant méthodiquement les ruelles bondées. Autour d'eux, Sabaody grouillait de vie — marchands qui vantaient leurs produits à tue-tête, pirates déguisés qui tentaient de passer inaperçus, touristes naïfs qui admiraient les mangroves géantes et les attractions foraines. Un monde en miniature, concentré sur quelques kilomètres carrés de racines et de résine.

Un monde que Ritsu était censée protéger.

« Capitaine, » murmura Kenji à sa gauche. « Onze heures. »

Ritsu suivit discrètement la direction indiquée. Trois hommes, visages sales, vêtements usés, cicatrices mal cachées. L'un d'eux portait un sabre à la ceinture. Pas des locaux. Pas des touristes non plus.

Pirates.

Ritsu leva une main. Son groupe se déploya sans un mot, encerclant les trois hommes en quelques secondes. Les passants s'écartèrent instinctivement. Les cris des marchands se turent. Tout le monde connaissait la musique.

« Identité, » ordonna Ritsu d'une voix froide.

Le plus grand des trois hommes — barbe rousse, regard fuyant — tenta un sourire.

« On est juste des marchands, m'dame. On cherche pas les ennuis. »

« Identité. »

Le sourire se figea. L'homme fouilla dans sa poche et sortit des papiers froissés. Ritsu les examina brièvement. Faux, évidemment. Mauvaises contrefaçons, en plus.

« Primes ? » demanda-t-elle à Kenji sans quitter les trois hommes des yeux.

Kenji consulta rapidement un carnet qu'il sortit de sa veste.

« Le roux, quinze millions. Les deux autres, rien au fichier. »

Quinze millions. Suffisant pour justifier une arrestation, pas assez pour mériter une vraie traque. Des petits poissons. Des hommes qui avaient probablement brûlé un village ou deux, volé quelques cargaisons, rêvé d'aventure et de richesse avant de se retrouver coincés à Sabaody, tentant désespérément de se faire oublier.

Ritsu aurait pu les laisser partir.

Elle ne le fit pas.

« Menottez-les. »

Les soldats s'exécutèrent. Le barbu roux tenta de protester, puis de se débattre, puis finalement abandonna quand un fusil se posa contre sa tempe. Ses deux compagnons ne bougèrent pas. Ils savaient. C'était fini.

Ritsu les regarda partir, escortés par quatre de ses hommes vers le navire de guerre. Elle signerait un rapport. Ils seraient jugés. Probablement exécutés, ou enfermés à Impel Down jusqu'à ce qu'ils pourrissent ou deviennent fous.

Justice était rendue.

Elle se sentit vide.


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Thatch déambulait sur le marché central avec l'aisance d'un homme qui ne craignait rien ni personne.

Il s'arrêtait devant chaque étal, soupesait les poissons, reniflait les épices, discutait prix et qualité avec les marchands qui, après un moment de méfiance initiale, finissaient toujours par sourire. Thatch avait ce don. Il parlait aux gens comme s'ils étaient ses égaux — parce qu'ils l'étaient. Pirate, marchand, noble ou mendiant, tout le monde mangeait. Tout le monde avait besoin de se nourrir. Ça créait une forme d'égalité que peu de gens comprenaient.

« Celui-là vient d'où ? » demanda-t-il en soulevant un poisson argenté aux écailles brillantes.

« West Blue, » répondit la marchande, une femme ronde au visage ridé par le soleil. « Pêché ce matin. Frais comme l'aube. »

Thatch l'examina de près. Les yeux étaient clairs, les branchies rouges, la chair ferme. Parfait.

« J'en prends six. »

La femme cligna des yeux, surprise.

« Six ? »

« J'ai beaucoup de bouches à nourrir. »

Il sortit une liasse de billets et paya sans marchander. La marchande compta l'argent, incrédule, puis leva vers lui un regard méfiant.

« Vous êtes quoi, vous ? Marine ? »

Thatch éclata de rire.

« Tout le contraire, ma brave dame. »

Il récupéra ses poissons emballés dans du papier journal et continua sa route. Derrière lui, il entendit la marchande murmurer quelque chose à sa voisine, probablement une spéculation sur son identité. Il s'en fichait. Qu'ils devinent, qu'ils sachent, quelle différence ? Le Moby Dick était amarré en pleine vue. Ils n'avaient rien à cacher.

Ils étaient libres.

Thatch passa l'heure suivante à remplir ses sacs — légumes frais, épices rares, viandes salées, herbes aromatiques. Il discuta avec un vieil homme qui vendait du saké artisanal, rit avec une gamine qui tentait de lui vendre des fleurs, refusa poliment les avances d'une prostituée qui trouvait sa coiffure « exotique ».

C'était ça aussi, la liberté. Marcher dans une ville hostile sans avoir peur. Parler aux gens sans méfiance. Vivre l'instant présent sans se demander si demain existerait.

Il croisa le chemin d'Ace quand celui-ci déboula d'une ruelle, poursuivi par trois marchands furieux qui hurlaient des insultes.

« J'ai rien fait ! » cria Ace en le dépassant à toute vitesse.

Thatch leva les yeux au ciel, amusé, et siffla. Ace dévia immédiatement vers lui, haletant, un sourire jusqu'aux oreilles et les bras chargés de fruits qu'il n'avait manifestement pas payés.

« Emprunté, » haleta Ace. « Sans demander. »

« Évidemment. »

Les marchands arrivèrent quelques secondes plus tard, rouges de colère, mais ils s'arrêtèrent net en voyant Thatch. Ou plutôt, en voyant le tatouage de Barbe Blanche qui ornait le dos de Ace, qu'ils n'avaient pas identifié durant leur course poursuite. Leur colère se transforma en peur, puis en résignation. Ils tournèrent les talons sans un mot.

Thatch regarda Ace avec un sourire en coin.

« T'es incorrigible. »

« Merci. »

Ils repartirent ensemble vers le navire, Ace grignotant une pomme volée, Thatch secouant la tête mais incapable de s'empêcher de sourire. C'était ça aussi, être pirate. Faire ce qu'on voulait. Assumer les conséquences. Et parfois, juste parfois, emmerder ceux qui le méritaient.


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Ritsu s'arrêta devant le bâtiment et sentit son estomac se nouer.

La maison de ventes aux enchères.

Elle se dressait devant elle comme une insulte architecturale, massive, clinquante, ornée de dorures obscènes qui captaient la lumière déclinante du soleil. Des rires gras s'échappaient de l'intérieur. Une musique légère, presque joyeuse, flottait dans l'air. Et devant les portes monumentales, alignés comme du bétail dans des cages de verre, des hommes et des femmes enchaînés attendaient d'être vendus.

Ritsu serra les poings.

« Capitaine, » murmura Kenji à côté d'elle. « On doit vraiment... ? »

« Inspection de routine, » coupa-t-elle d'une voix blanche. « Ordres du QG. »

Elle mentait. Il n'y avait pas d'inspection prévue. Mais elle voulait voir. Elle devait voir. Parce qu'ignorer quelque chose ne le faisait pas disparaître — ça vous rendait juste complice.

Ils entrèrent.

L'intérieur était pire que tout ce qu'elle avait imaginé.

Une salle immense, richement décorée, avec des rangées de sièges rembourrés où s'installaient des nobles, des marchands, des hommes et des femmes en vêtements luxueux qui riaient et buvaient comme s'ils assistaient à un spectacle. Sur l'estrade centrale, un commissaire-priseur au sourire huileux présentait une jeune femme enchaînée. Sirène. À peine vingt ans. Les yeux vides. Un collier explosif autour du cou.

« Lot numéro dix-sept ! Une magnifique sirène des profondeurs ! Parfaite pour agrémenter vos aquariums ou vos... divertissements privés ! »

Des rires. Des enchères qui fusaient. Des chiffres obscènes criés avec désinvolture.

Ritsu sentit ses ongles s'enfoncer dans ses paumes et doucement se transformer en griffes.

« Capitaine... » La voix de Kenji, inquiète.

Elle ne répondit pas. Elle regardait la sirène. Les chaînes. Le collier. Les yeux vides. Et elle réalisait avec une clarté brutale qu'elle ne pouvait rien faire. Rien. Elle était capitaine de la Marine. Elle portait l'uniforme de la Justice. Et elle était impuissante face à cette horreur parce que la loi — leur loi — protégeait ceux qui achetaient des vies humaines, pas ceux qui les perdaient.

« On sort, » dit-elle finalement, la voix éraillée.

Ils sortirent.

Dehors, Ritsu inspira profondément, les mains tremblantes. Kenji ne dit rien. Il savait. Ils savaient tous. Et ils ne pouvaient rien faire.

C'était ça, servir la Justice à Sabaody.

Avaler sa rage et continuer à marcher.


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La nuit tombait quand Thatch et quelques divisions croisèrent le groupe d'esclavagistes.

Ils étaient dans une zone sans loi, loin des regards de la Marine, là où les règles officielles n'existaient plus. Thatch revenait tranquillement vers le navire, ses provisions bien rangées dans ses sacs, quand il entendit les cris.

Une femme. Des supplications. Des rires cruels.

Il s'arrêta net.

À côté de lui, Ace avait déjà ce regard — celui qu'il prenait quand quelque chose le mettait en colère. Marco, qui les accompagnait, soupira.

« On va pas pouvoir l'éviter, hein ? »

« Nope, » répondit Thatch en posant ses sacs par terre.

Ils tournèrent au coin de la ruelle.

Trois hommes. Armés. Une femme à terre, poignets entravés, visage tuméfié. Ils riaient. L'un d'eux avait déjà sorti un collier explosif.

Thatch sentit quelque chose de froid s'installer dans sa poitrine.

Il détestait les esclavagistes.

« Eh, » lança-t-il d'une voix calme.

Les trois hommes se retournèrent. L'un d'eux fronça les sourcils en voyant leurs tatouages.

« Dégagez. C'est pas vos affaires. »

« Si, » répondit Ace simplement.

Puis il les incendia.

Ça ne dura pas longtemps. Ace était rapide, Marco efficace, et Thatch n'avait même pas eu besoin de sortir ses couteaux. Les trois esclavagistes étaient au sol en moins d'une minute, inconscients, brûlés, brisés. La femme les regardait avec des yeux écarquillés, incrédule.

Marco s'accroupit et coupa ses entraves d'un coup de griffe.

« T'es libre, » dit-il simplement. « File. »

Elle ne se le fit pas dire deux fois.

Thatch récupéra ses sacs et ils repartirent comme si de rien n'était. C'était ça aussi, être pirate sous le drapeau de Barbe Blanche. Faire ce qui était juste, peu importe ce que disait la loi. Protéger ceux qui ne pouvaient pas se protéger. Vivre selon ses propres règles.

« T'aurais pu y aller plus doucement, » commenta Marco en regardant Ace.

« Ils le méritaient pas. »

Personne ne dit le contraire.


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Le banquet sur le Moby Dick battait son plein quand la nuit enveloppa complètement l'archipel.

Thatch était debout devant les fourneaux installés sur le pont principal, une louche à la main, distribuant des portions généreuses dans les assiettes que lui tendaient ses frères. Il avait cuisiné pendant deux heures — poisson grillé, légumes sautés, riz parfumé, soupe épicée — et maintenant il récoltait les fruits de son travail : les sourires, les remerciements, les insultes affectueuses de ceux qui en redemandaient.

« Plus de viande ! » brailla Ace en tendant son assiette vide pour la troisième fois.

« T'es un gouffre sans fond, » répliqua Thatch en lui servant une portion ridicule.

« C'est pour ça que tu m'aimes. »

« Je te tolère. »

Marco passa à côté d'eux, deux assiettes en équilibre, et lâcha un commentaire moqueur sur la cuisson. Izou acquiesça avec un air faussement critique tout en se resservant discrètement. Vista riait avec Haruta de quelque chose que Thatch n'avait pas entendu. Jozu dormait déjà contre un tonneau, un sourire béat sur son visage massif.

Et Barbe Blanche observait tout ça depuis son trône, une bouteille de saké à la main, ce rire profond dans la poitrine qui résonnait comme une bénédiction.

Thatch servit une dernière assiette, puis s'essuya les mains sur son tablier.

« À table, bande de goinfres ! »

Les cris de joie fusèrent. Quelqu'un lança une blague graveleuse. Quelqu'un d'autre répliqua avec une insulte affectueuse. La musique reprit — un violon, une guitare, des voix désaccordées mais sincères.

Thatch s'assit au milieu de tout ça, une assiette sur les genoux, entouré de ses frères, sa famille, son équipage. Il regarda les étoiles apparaître une par une dans le ciel sombre. Il écouta les rires. Il sentit la chaleur du feu, le goût du poisson frais, la présence rassurante de ceux qu'il aimait.

Il vivait dans un monde qu'il avait choisi.

Et il ne le regrettait pas une seule seconde.


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Ritsu était seule dans sa cabine.

La lampe à huile posée sur son bureau diffusait une lumière tremblante, projetant des ombres dansantes sur les murs de bois. Le rapport était terminé. Signé. Scellé. Elle n'avait plus qu'à le transmettre à son supérieur demain matin.

Patrouille de routine. Trois arrestations. Aucun incident notable.

Aucun incident.

Elle avait écrit ces mots avec une écriture froide et détachée, comme on lui avait appris à le faire. Elle avait coché toutes les cases. Elle avait fait son travail.

Et elle se haïssait un peu plus.

Dehors, sur le pont, elle entendait les soldats rire entre eux. Ils parlaient de leur prochaine permission, de ce qu'ils feraient avec leur solde, des filles qu'ils avaient rencontrées en ville. Ils étaient jeunes. Insouciants. Ils croyaient encore que l'uniforme qu'ils portaient les rendait meilleurs, plus justes, plus nobles.

Ritsu ferma les yeux.

Elle avait cru ça aussi, autrefois. Elle avait rejoint la Marine parce qu'elle voulait protéger les gens. Parce qu'elle croyait en quelque chose de plus grand qu'elle-même. Parce qu'elle pensait que le monde pouvait être meilleur si des gens bien se tenaient debout entre le chaos et les faibles.

Mais les gens bien n'ignoraient pas les esclaves.

Les gens bien ne fermaient pas les yeux devant l'horreur.

Les gens bien ne signaient pas des rapports mentant par omission.

Ritsu posa son stylo et regarda par le hublot. Au loin, elle voyait les lumières de Sabaody scintiller comme des étoiles tombées. Quelque part là-bas, dans cette ville divisée, des hommes et des femmes étaient vendus. Des familles étaient brisées. Des rêves mouraient dans des cages.

Et elle ne pouvait rien faire.

Elle protégeait un monde qu'elle ne reconnaissait plus.

Un monde qui, peut-être, ne méritait pas d'être protégé.


Publié : 19/02/2026

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