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Chapitre 2 : Une nuit volée

6088 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 20/02/2026 19:04

Le matin commença normalement.

C'était peut-être ça, le plus cruel. Ritsu se réveilla à l'aube comme tous les jours, se lava le visage à l'eau froide, enfila son uniforme avec les gestes automatiques de quelqu'un qui les répétait depuis des années. Elle brossa ses cheveux, les attacha en queue de cheval serrée, ajusta son sabre à sa ceinture. Dehors, elle entendait déjà l'équipage s'affairer — pas de cris, pas de chaos, juste cette routine militaire bien huilée qu'elle avait instaurée dès sa prise de commandement.

Elle monta sur le pont et inspira profondément. L'air de Sabaody sentait la résine et l'iode. Les bulles géantes flottaient paresseusement au-dessus de leur navire. Le soleil se levait lentement, dorant les mangroves géantes d'une lumière chaude.

C'était une belle journée.

« Capitaine. »

Kenji s'approcha avec deux tasses de café fumant. Il lui en tendit une avec un demi-sourire.

« Vous êtes matinale aujourd'hui. »

« Toujours, » répondit Ritsu en acceptant la tasse.

Elle but une gorgée. Amer, fort, parfait. Kenji savait comment elle l'aimait.

« Les patrouilles de nuit ont rapporté quelques mouvements suspects dans les zones commerciales, » dit-il en sortant un petit carnet. « Probablement les rookies dont le QG nous a parlé. Rien d'urgent, mais ça vaut le coup de garder un œil. »

« Bien. On organisera une reconnaissance cet après-midi. »

Ils restèrent là quelques minutes, buvant leur café en silence, regardant l'équipage travailler. C'était un bon équipage. Jeune, mais discipliné. Ils respectaient Ritsu non pas parce qu'elle était dure, mais parce qu'elle était juste. Elle ne demandait jamais rien qu'elle ne ferait pas elle-même. Elle connaissait leurs noms, leurs histoires, leurs forces et leurs faiblesses.

Un jeune soldat — Hiro, à peine vingt ans, toujours souriant — passa devant eux en portant une caisse de munitions. Il salua maladroitement, faillit renverser sa charge, se rattrapa de justesse.

Kenji soupira.

« Il va finir par se blesser un jour. »

« Il apprend, » dit Ritsu avec un sourire en coin. « Tu étais pareil à son âge. »

« Mensonge. J'étais déjà parfait. »

Ritsu rit. Kenji aussi.

C'était une belle matinée. Normale. Simple.

Ritsu aurait dû savoir que ça ne durerait pas.


Le messager arriva à huit heures pile.

Il descendit d'une chaloupe militaire, grimpa la passerelle avec cette raideur caractéristique des soldats du QG qui n'avaient jamais vraiment navigué. Il salua Ritsu avec une déférence excessive et lui tendit un parchemin scellé.

« Capitaine Ritsu. Message urgent du Quartier Général. »

Ritsu prit le parchemin. Le sceau était celui du QG. Officiel. Prioritaire.

Elle le décacheta et lut.

Chaque mot était une pierre de plus dans sa poitrine.

Détachement exceptionnel. Vice-Amiral Vadric. Mission prioritaire. Capture équipage rookies. Arrivée prévue : 09h00. Commandement des opérations : Vice-Amiral Vadric.

Elle relut trois fois, comme si les mots allaient changer.

Ils ne changèrent pas.

« Capitaine ? »

Kenji s'était approché, inquiet. Il avait dû voir quelque chose sur son visage. Ritsu se força à adopter une expression neutre.

« Préparez l'équipage. Nous recevons un détachement du QG dans une heure. Vice-Amiral Vadric prendra le commandement d'une mission de capture. »

Le visage de Kenji se figea imperceptiblement. Il connaissait ce nom. Tout le monde dans la Marine connaissait ce nom. Vadric. Cinquante-trois ans de service. Décorations impressionnantes. Réputation... compliquée.

« Bien, capitaine. »

Kenji ne posa pas de questions. Ritsu lui en fut reconnaissante.

Elle passa l'heure suivante à se préparer mentalement ce qui allait arriver. Elle se répéta les protocoles. Vice-Amiral. Grade supérieur. Chaîne de commandement. Obéissance. Respect.

Elle se répéta tout ça en espérant que ce serait suffisant pour tenir.

Ça ne le fut pas.


Sur le Moby Dick, Thatch versait du jus d'orange dans une douzaine de verres alignés sur la table du hall.

« Allez, bande de feignants ! Le petit-déjeuner va pas se manger tout seul ! »

Des grognements lui répondirent. Marco entra en bâillant, les cheveux encore plus ébouriffés qu'à l'ordinaire. Izo le suivait, impeccable dans son kimono malgré l'heure matinale. Jozu s'assit lourdement, faisant trembler la table.

« Ace est encore au lit ? » demanda Thatch.

« Évidemment, » marmonna Marco en s'emparant d'un verre. « Va falloir le sortir au pied de biche. »

« Laisse, j'y vais. »

Thatch monta jusqu'aux dortoirs et ouvrit la porte de la cabine d'Ace d'un coup de pied. Ace était affalé sur son lit, bras et jambes dans tous les sens, ronflant comme un moteur de navire.

« Debout, Sleeping Beauty. »

Ace marmonna quelque chose d'incompréhensible.

Thatch soupira et lui lança un oreiller à la figure. Ace se réveilla en sursaut, manqua de s'enflammer par réflexe, vit Thatch et se rallongea.

« Cinq minutes... »

« Tu disais ça il y a une heure. Pops veut qu'on parte en ville ce matin. Approvisionnement. »

« Envoyez quelqu'un d'autre... »

« Marco a spécifiquement demandé que tu viennes. Il dit que tu dois "apprendre la responsabilité" ou un truc du genre. »

Ace grogna mais finit par se lever. Il enfila un pantalon, attrapa son chapeau, et suivit Thatch jusqu'au hall en se grattant le ventre.

Barbe Blanche était déjà installé à sa place habituelle, une bouteille de saké à portée de main malgré l'heure. Il observait ses fils s'affairer avec ce regard indéfinissable — mi-amusé, mi-attendri — qu'il réservait aux matins tranquilles.

« Bien dormi, mon garçon ? » lança-t-il à Ace.

« Comme un bébé, Pops. »

« Un bébé qui ronfle comme un ours, » commenta Vista en entrant à son tour.

Tout le monde rit. Ace leva un doigt d'honneur affectueux et s'empara d'une assiette. Thatch servit des œufs brouillés, du bacon, du pain grillé. La conversation dériva naturellement vers les plans de la journée — qui allait où, qui voulait faire quoi.

« Je cherche des épices pour ce soir, » dit Thatch. « J'ai une nouvelle recette à tester. »

« Tes nouvelles recettes finissent toujours par nous empoisonner, » répliqua Ace.

« La fois dernière c'était toi qui avait mangé la moitié de la marmite avant même qu'elle soit cuite. »

« Détail. »

Marco secoua la tête, un sourire aux lèvres.

C'était une matinée normale sur le Moby Dick. Bruyante. Chaotique. Chaleureuse.

Une famille qui prenait son petit-déjeuner.


Vadric arriva exactement à neuf heures.

Ritsu se tenait droite sur le quai, son équipage aligné derrière elle en formation impeccable. Le navire de guerre du Vice-Amiral était massif — une frégate imposante, canons rutilants, équipage nombreux. C'était une démonstration de pouvoir, rien de plus.

Le Vice-Amiral descendit la passerelle avec une lenteur calculée.

Il était exactement comme dans son souvenir. Grand. Large d'épaules. Cheveux gris coupés court. Mâchoire carrée. Cicatrice en travers de la joue gauche. Uniforme couvert de médailles qui cliquetaient à chaque pas. Et ce sourire. Ce putain de sourire qui ne montait jamais jusqu'à ses yeux.

« Capitaine Ritsu. »

Sa voix portait. Grave. Autoritaire. Il s'approcha et, avant qu'elle puisse réagir, posa une main sur son épaule.

Trop longtemps.

Trop fort.

Trop familier.

Ritsu se raidit mais ne bougea pas. Derrière elle, elle sentit plus qu'elle n'entendit le malaise de son équipage.

« Vice-Amiral, » répondit-elle d'une voix neutre. « Bienvenue à Sabaody. »

« Toujours aussi formelle. » Il rit, mais le son était faux. « Vous n'avez pas changé, Ritsu. Toujours cette... rigueur. Cette discipline. J'ai toujours admiré ça chez vous. »

Il prononça le mot « chez vous » avec une inflexion particulière qui donna envie à Ritsu de lui briser les dents.

« Mes hommes sont à votre disposition, » dit-elle en se dégageant subtilement. « J'ai préparé un rapport complet sur les mouvements suspects dans les zones commerciales. Les rookies que nous cherchons ont été repérés hier soir près des groves quarante à quarante-neuf. »

Elle lui tendit un dossier soigneusement organisé — cartes annotées, horaires de patrouille, points stratégiques, plan d'approche tactique. Elle avait travaillé dessus toute la matinée.

Vadric prit le dossier sans même le regarder.

« Excellent travail. Vous avez toujours été si... minutieuse. »

Son regard descendit brièvement, pas même discrètement, sur elle. Ritsu sentit la bile lui monter dans la gorge.

« Le QG a eu raison de vous promouvoir capitaine, » continua-t-il. « J'ai toujours su que vous iriez loin. J'ai... veillé sur votre carrière, vous savez. Depuis le début. Depuis vos premiers jours à l'académie. »

Il se pencha légèrement, trop près. Elle sentit son parfum — tabac, cuir, eau de Cologne bon marché.

« Vous devriez sourire plus souvent, Ritsu. Ça vous va bien. »

Ritsu ne répondit pas. Elle ne pouvait pas. Si elle ouvrait la bouche, elle ne savait pas ce qui en sortirait. À côté d'elle, Kenji fixait un point invisible à l'horizon, les mâchoires serrées. Derrière, les soldats gardaient les yeux baissés. Vadric se redressa enfin, satisfait de son effet.

« Bien. Briefing tactique dans trente minutes. Rassemblez vos officiers dans la salle de réunion de mon navire. »

« Bien, Vice-Amiral. »

Il s'éloigna vers son navire, entouré de ses subordonnés qui marchaient comme des ombres silencieuses. Ritsu resta immobile pendant plusieurs secondes. Ses mains tremblaient légèrement. Elle les cacha derrière son dos. Kenji se pencha discrètement vers elle.

« Capitaine... »

« Préparez les officiers, » coupa-t-elle d'une voix blanche. « Briefing dans trente minutes. »

« Oui, capitaine. »

Elle monta dans ses quartiers et s'enferma dans la salle de bain. Elle se passa de l'eau froide sur le visage. Inspira. Expira. Se regarda dans le miroir.

Tiens le coup. C'est juste une journée. Après il repartira.

Elle ne se croyait pas elle-même.


La salle de réunion était spacieuse, richement décorée, conçue pour impressionner. Ritsu y entra accompagnée de Kenji et de deux autres officiers de son équipage. Les hommes de Vadric étaient déjà installés — une dizaine d'officiers au visage fermé, tous plus âgés qu'elle, tous clairement peu enthousiastes à l'idée de collaborer avec une « jeune capitaine ».

Vadric trônait en bout de table, décontracté, une tasse de café à la main.

« Ah, capitaine Ritsu. Asseyez-vous. »

Elle s'installa. Kenji prit place à sa droite. Elle posa le dossier qu'elle avait préparé sur la table devant elle.

« Messieurs, » commença-t-elle en dépliant une carte de Sabaody. « Comme indiqué dans mon rapport, les rookies que nous cherchons opèrent principalement dans les zones commerciales, groves quarante à quarante-neuf. Ils se spécialisent dans les vols de haute volée — bijouteries, magasins de luxe, marchands fortunés. »

Elle pointa plusieurs endroits sur la carte.

« J'ai identifié trois points stratégiques où ils sont susceptibles de frapper dans les prochaines vingt-quatre heures. Mon plan propose une surveillance discrète de ces zones avec des équipes en civil, puis une intervention rapide dès confirmation de leur présence. L'idéal serait de les prendre en flagrant délit, ce qui faciliterait la procédure judiciaire. »

Elle leva les yeux vers Vadric.

« J'ai également préparé un plan B au cas où ils se montreraient ailleurs, avec des points de rassemblement et des itinéraires d'évacuation. »

Vadric but une gorgée de café, ne regardant pas la carte.

« Intéressant. »

Un silence.

« Mais inutilement compliqué. »

Ritsu cligna des yeux, éberluée.

« Pardon ? »

« Tout ce que vous venez de décrire, capitaine, c'est de la surveillance passive. De l'attente. Ce n'est pas comme ça qu'on capture des pirates. »

Il se pencha en avant, écrasant négligemment la carte sous ses coudes.

« On va faire simple. On divise nos forces en trois groupes. On ratisse les zones commerciales de manière visible, en uniforme. On les effraie, on les force à bouger. Et quand ils bougent, on les attrape. »

Ritsu fronça les sourcils.

« Avec tout le respect que je vous dois, Vice-Amiral, cette approche a plusieurs failles tactiques. Si on les effraye trop rapidement, ils vont fuir vers les zones sans loi où nous n'avons aucune autorité. De plus—»

« Capitaine. » La voix de Vadric s'était durcie. « Je n'ai pas demandé votre avis. J'ai exposé le plan. »

Le silence dans la salle devint pesant.

Ritsu inspira lentement.

« Je comprends, Vice-Amiral. Mais si je peux me permettre, j'ai de l'expérience sur cet archipel. Les rookies que nous cherchons ne sont pas stupides. Ils ont déjà échappé à trois patrouilles dans les dernières semaines. Si nous—»

« Vous remettez en question mes ordres ? »

La question claqua comme un coup de fouet.

Ritsu se figea. Autour de la table, les officiers évitèrent soigneusement son regard. Kenji, à côté d'elle, serra si fort les poings que ses articulations blanchirent.

« Non, Vice-Amiral, » dit finalement Ritsu. « Je pose des questions d'ordre tactique. »

« Ça ressemble beaucoup à de l'insubordination. »

Vadric se leva, contourna lentement la table, s'arrêta juste derrière elle. Elle sentit sa présence, massive, menaçante.

« Vous êtes jeune, capitaine. Vous avez été promue rapidement. Peut-être trop rapidement. » Sa main se posa sur le dossier de sa chaise. « Vous manquez encore d'expérience dans le commandement de grandes opérations. C'est pour ça que le QG m'a envoyé. Pour vous guider. »

Il se pencha, sa voix devenant plus douce, presque paternelle.

« Alors voilà ce que nous allons faire. Vous allez suivre mes ordres. À la lettre. Sans discussion. Et si vous faites du bon travail, je m'assurerai de le mentionner dans mon rapport au QG. Ça pourrait être... bénéfique pour votre carrière. »

Il laissa sa main traîner une seconde sur son épaule avant de retourner à sa place. Ritsu garda les yeux sur la carte devant elle. Elle ne répondit pas. Vadric sourit.

« Parfait. On déploie dans une heure. Capitaine Ritsu, vous et votre équipe couvrirez le secteur ouest. Mes hommes prendront l'est et le centre. Des questions ? »

Personne n'en avait.

« Bien. Rompez. »

Les officiers sortirent en silence. Ritsu récupéra sa carte et quitta la salle. Kenji la suivit sans un mot jusqu'à ce qu'ils soient hors de portée de voix.

Puis il explosa.

« Ce connard arrogant... »

« Kenji. »

« Il vous traite comme une recrue ! Il ignore un plan tactiquement solide juste pour prouver qu'il a une plus grosse— »

« Kenji. »

Ritsu s'arrêta et le regarda. Son second se tut, mais la colère brillait toujours dans ses yeux.

« Je sais, » dit-elle calmement. « Mais c'est lui qui commande. On fait avec. »

« Ce plan va foirer. »

« Probablement. »

« Et il va vous en blâmer. »

Ritsu ne répondit pas. Parce qu'elle le savait. Parce qu'elle avait déjà vécu ça des dizaines de fois. Vadric n'avait pas été promu pour son génie tactique. Il avait été promu parce qu'il était là depuis longtemps, parce qu'il avait les bonnes relations, parce que le système récompensait l'ancienneté plus que la compétence.

Et des gens mouraient pour ça.

« On fait notre travail, » dit-elle finalement. « On essaie de minimiser les dégâts. C'est tout ce qu'on peut faire. »

Kenji hocha la tête, mâchoires serrées. Ritsu retourna sur son navire et regarda l'heure. La journée venait à peine de commencer.

Et elle savait déjà qu'elle serait catastrophique.


Ace et Thatch déambulaient dans les rues de Sabaody comme deux touristes insouciants.

Ils avaient quitté le Moby Dick vers dix heures, accompagnés de Marco qui les avait plantés là après dix minutes en marmonnant quelque chose à propos de « devoir surveiller Pops ». Thatch soupçonnait que c'était juste une excuse pour ne pas les suivre dans leurs conneries habituelles.

« Bon, » dit Thatch en consultant une liste griffonnée sur un bout de papier. « J'ai besoin de cumin, de safran si j'en trouve, et de ces petits piments rouges que tu trouves que dans cette zone. »

« Passionnant, » répondit Ace en bâillant.

« T'as une meilleure idée ? »

« Ouais. Bar. Bière. Baston. »

« C'est même pas midi. »

« Et alors ? »

Thatch secoua la tête, amusé. Ils s'arrêtèrent devant un étal d'épices. Le marchand, un vieil homme au visage tanné, les regarda avec méfiance.

« Vous êtes des pirates ? »

Thatch sourit.

« Ça se voit tant que ça ? »

« Vous avez cette... aura. »

« On va rien casser, promis. Je veux juste du cumin. »

Le vieil homme hésita, puis haussa les épaules et leur servit ce qu'ils demandaient. Thatch paya rubis sur l'ongle, comme toujours. Le marchand parut surpris.

« Vous êtes pas comme les autres pirates. »

« On nous le dit souvent. »

Ils continuèrent leur route. Ace s'arrêta devant un stand de viande grillée et en acheta trois brochettes qu'il engloutit en quelques bouchées. Thatch négocia le prix de poissons frais. Ils croisèrent des marchands, des touristes, des gens ordinaires qui vivaient leur vie ordinaire.

Et puis ils entendirent les cris.

Ace et Thatch échangèrent un regard et tournèrent dans la ruelle d'où provenait le bruit.

Trois hommes. Armés. Un quatrième, plus petit, recroquevillé contre un mur. Des chasseurs de primes, probablement. Ou des esclavagistes. C'était difficile à dire — souvent c'était les deux.

« Eh, » lança Ace.

Les trois hommes se retournèrent. Le plus grand fronça les sourcils en voyant leurs tatouages.

« Dégagez. C'est pas vos affaires. »

« Si, » répondit Thatch simplement.

Il y eut une seconde de flottement. Puis le plus grand fit un geste à ses compagnons.

« Chopez-les. »

Ça ne dura pas longtemps.

Ace en carbonisa deux avant même qu'ils puissent dégainer. Thatch démonta le troisième avec une série de coups précis et efficaces. En moins d'une minute, les trois types étaient au sol, inconscients ou gémissant de douleur.

L'homme qu'ils avaient acculé les regardait avec des yeux écarquillés.

« Vous... vous êtes... »

« Partez, » dit simplement Ace.

L'homme ne se le fit pas dire deux fois. Il détala.

Thatch regarda les trois corps au sol et soupira.

« On devrait peut-être arrêter de se balader en ville. À chaque fois on finit par tabasser quelqu'un. »

« C'est eux qui commencent. »

« Mouais. »

Ils repartirent vers le Moby Dick, insouciants, laissant derrière eux trois chasseurs de primes qui mettraient des heures à se réveiller.

C'était ça aussi, être pirate sous le drapeau de Barbe Blanche.

Faire ce qui était juste, peu importe ce que disait la loi.


La mission fut un désastre.

Ritsu l'avait vu venir dès le début, mais le vivre en temps réel était encore pire que ce qu'elle avait imaginé.

Ils avaient été déployé dans les zones commerciales vers treize heures. Trois groupes. Uniformes bien visibles. Exactement comme Vadric l'avait ordonné. Ritsu commandait le groupe ouest — quinze soldats, Kenji à ses côtés, progression méthodique dans les rues bondées.

Les rookies avaient été repérés dans une bijouterie de la grove quarante-cinq à quatorze heures.

Ritsu avait reçu le signal et s'était précipitée sur place avec son équipe. Quand ils étaient arrivés, Vadric était déjà là avec la moitié de ses hommes, entourant le bâtiment de manière grossière et bruyante.

« Vice-Amiral, » avait dit Ritsu en s'approchant. « Si nous sécurisons d'abord les sorties arrière—»

« Pas le temps, » avait coupé Vadric. « Ils vont s'échapper. On fonce. »

« Mais—»

« C'est un ordre, capitaine. »

Ritsu avait serré les dents. Elle avait regardé la bijouterie. Deux entrées visibles, probablement au moins une sortie de service à l'arrière. Les rookies étaient cinq, armés, dangereux. Foncer tête baissée était la pire chose à faire.

Vadric n'écouta pas.

« TOUT LE MONDE AVEC MOI ! »

Il avait défoncé la porte principale et s'était engouffré à l'intérieur, suivi par ses hommes dans un déluge de cris et de chaos. Ritsu avait essayé de prendre le contrôle, d'organiser, de minimiser les dégâts.

Trop tard.

Les pirates avaient utilisé les clients comme boucliers, avaient fait exploser une vitrine arrière, s'étaient échappés par, comme par hasard, la sortie que Ritsu avait signalée dans son rapport.

Et Hiro — ce gamin de vingt ans toujours souriant, toujours maladroit — avait voulu les poursuivre seul.

Ritsu avait crié son nom.

Trop tard.

Un des pirates s'était retourné et avait planté une lame dans sa poitrine.

Le temps s'était arrêté.

Ritsu avait vu le sang jaillir. Elle avait vu Hiro tomber, les yeux écarquillés, la bouche ouverte dans un hoquet de surprise. Elle avait vu la lame ressortir, rouge et luisante.

Puis tout s'était précipité.

Ritsu avait couru. Elle s'était jetée à genoux à côté d'Hiro. Le sang coulait entre ses doigts quand elle appuya sur la plaie.

« MEDIC ! » avait-elle hurlé. « MEDIC MAINTENANT ! »

Kenji était apparu, pâle, tremblant. Il avait arraché sa veste et l'avait pressée contre la blessure. Hiro respirait par saccades, chaque inspiration produisant un bruit horrible et humide.

« Ça... ça va... capitaine... ? » avait-il murmuré.

« Tais-toi, » avait répondu Ritsu d'une voix blanche. « Économise tes forces. »

Les médecins étaient arrivés. Ils avaient pris le relais. Ritsu s'était relevée, couverte de sang, les mains tremblantes.

Et Vadric, debout au milieu de la bijouterie saccagée, avait eu le culot de dire :

« Si vous aviez suivi mes ordres au lieu d'hésiter, capitaine, nous les aurions eus. »

Le silence qui suivit fut assourdissant.

Tous les soldats s'étaient figés. Kenji s'était relevé lentement, les poings serrés, le visage déformé par une rage qu'il tentait désespérément de contenir.

Ritsu avait levé les yeux vers Vadric.

Elle l'avait regardé. Vraiment regardé.

Et elle avait compris.

Ce n'était pas la première fois. Ça ne serait pas la dernière. Des hommes comme Vadric grimpaient les échelons par ancienneté, par relations, par le simple fait d'avoir survécu assez longtemps. Et des gamins comme Hiro mouraient pour leurs erreurs.

« Bien, Vice-Amiral, » dit-elle d'une voix mécanique.

Elle ne baissa pas les yeux.

Vadric fronça les sourcils, visiblement irrité qu'elle ne se défende pas, ne s'excuse pas, ne le supplie pas.

« Nettoyez ce bordel, » ordonna-t-il finalement. « Et trouvez-moi ces pirates avant la fin de la journée. »

Puis il partit.

Ritsu resta là, agenouillée dans le sang d'Hiro, pendant que les médecins l'emmenaient sur une civière. Elle regarda ses mains. Elles étaient rouges. Poisseuses.

Elle ne ressentait plus rien.


Ils transportèrent Hiro à l'infirmerie du navire de Vadric — mieux équipée, avait décrété le Vice-Amiral.

Ritsu attendit dans le couloir. Kenji à côté d'elle. Ils ne parlaient pas. Qu'est-ce qu'il y avait à dire ?

Une heure passa. Puis deux.

Finalement, le médecin sortit. Un homme âgé, visage fatigué, mains encore tachées de sang.

« Il va s'en sortir ? » demanda Ritsu avant même qu'il puisse parler.

Le médecin hésita.

« Probablement. La lame a manqué les organes vitaux. Mais... » Il marqua une pause. « Si vous étiez arrivés deux minutes plus tard, il serait mort. »

Ritsu ferma les yeux.

« Il est stable maintenant. Il va avoir besoin de repos. Beaucoup de repos. »

« Merci, docteur. »

Le médecin hocha la tête et repartit. Ritsu resta là, adossée au mur, les yeux fermés.

« Capitaine... » commença Kenji.

« Ne dis rien. »

« Il faut que quelqu'un dise quelque chose. Ce qui s'est passé aujourd'hui— »

« Ne dis rien. »

Kenji se tut. Mais la colère brillait toujours dans ses yeux. Ritsu la voyait. Elle la comprenait. Elle la partageait.

Mais elle ne pouvait rien faire.

Vadric passa dans le couloir à ce moment-là, entouré de ses officiers. Il ne s'arrêta même pas pour demander des nouvelles d'Hiro. Il ne regarda même pas dans leur direction.

Il rit de quelque chose que quelqu'un venait de dire.

Kenji serra les poings si fort que Ritsu entendit ses articulations craquer.

« Kenji. »

« Je sais. »

« Va te reposer. »

« Capitaine— »

« C'est un ordre. »

Kenji hésita, puis salua et s'éloigna. Ritsu resta seule dans le couloir silencieux. Elle regarda ses mains. Le sang avait séché sous ses ongles.

Elle aurait voulu hurler.

Elle ne fit rien.


Le soir tombait quand Ritsu quitta l'infirmerie.

Elle avait passé l'après-midi à remplir des rapports, à réorganiser les patrouilles, à gérer les conséquences du fiasco de Vadric. Les rookies avaient disparu dans les zones sans loi, exactement comme elle l'avait prédit. Vadric avait convoqué une réunion pour le lendemain matin afin de « réévaluer la stratégie ».

Comme si tout ça était imprévisible.

Ritsu marchait dans les rues de Sabaody, seule, en uniforme. Elle était épuisée. Vidée. Elle voulait juste rentrer, se laver, dormir.

Et puis elle le vit.

Un homme. Quarante ans peut-être. Vêtements usés. Visage creusé par le chagrin. Il se tenait au milieu de la rue, bloquant le passage d'une bulle protectrice portée par un esclave courbé sous le poids.

À l'intérieur de la bulle : un Dragon Céleste. Costume blanc immaculé. Masque orné. Posture arrogante de quelqu'un qui n'avait jamais eu à craindre les conséquences de ses actes.

Ritsu s'arrêta net.

« S'il vous plaît ! » criait l'homme. « Ma fille ! On m'a dit que c'est vous qui l'avez achetée ! S'il vous plaît, laissez-moi juste la voir ! Je veux juste savoir si elle va bien ! »

Les passants s'écartèrent instantanément. Comme si l'homme était contagieux. Comme si le simple fait de le regarder pouvait les condamner.

Ritsu sentit son sang se glacer.

Le Dragon Céleste leva paresseusement un pistolet doré.

Non.

« Dégage, déchet. »

Non.

Le premier coup de feu résonna comme le tonnerre.

L'homme tomba à genoux, tenant son épaule. Le sang coulait entre ses doigts. Il levait encore les yeux vers le Dragon Céleste, suppliant, espérant.

« S'il... s'il vous plaît... »

Le deuxième coup lui fracassa la poitrine.

Ritsu fit un pas en avant.

Sa main alla instinctivement vers son sabre.

Derrière elle, quelqu'un — un de ses soldats qu'elle n'avait pas remarqué — murmura d'une voix brisée, chargée d'espoir terrible :

« Capitaine... ? »

Faites quelque chose.

S'il vous plaît.

Vous êtes la Justice.

Le troisième coup explosa la gorge de l'homme dans un jet de sang écarlate.

Ritsu ne bougea pas.

Son corps savait. Son corps comprenait ce que son esprit refusait encore d'accepter. Si elle intervenait — si elle levait son arme, si elle faisait un seul geste de défiance — elle serait exécutée. Publiquement. Sa famille serait traquée. Son équipage serait dissous. Tout ce qu'elle avait construit s'effondrerait.

Et ça ne ramènerait pas cet homme à la vie.

Le Dragon Céleste rangea son arme en riant.

Puis il continua son chemin comme si de rien n'était.

Trois secondes de silence absolu.

Puis la vie reprit.

Un civil — un homme ordinaire, ni Marine ni pirate — sortit des rangs et attrapa le cadavre par les chevilles. Il le traîna hors de la route comme un sac poubelle. Le sang laissa une traînée rouge sur les pavés. Quelqu'un d'autre jeta un seau d'eau dessus. Les passants recommencèrent à marcher. Les marchands recommencèrent à vendre.

Tout était normal.

Tout était ordinaire.

Ritsu croisa le regard d'un vieil homme sur le trottoir. Il la regardait. Pas avec colère. Pas avec reproche.

Avec pitié.

Et c'était pire que tout.

Les murmures commencèrent.

« La Marine n'a rien fait... »

« Elle était juste là... »

« Qu'est-ce que tu croyais ? »

« Ils sont tous pareils... »

Ritsu s'enfuit.

Elle ne courut pas. Elle marcha vite, les épaules raides, le visage fermé. Mais elle s'enfuit. Parce qu'elle ne pouvait plus supporter ces regards. Parce qu'elle ne pouvait plus supporter l'odeur du sang, le goût métallique de la peur dans sa bouche, le poids écrasant de son impuissance.

Elle passa devant le marché aux esclaves. Elle entendit les cris. Les pleurs. Les supplications. Elle passa devant des soldats de la Marine qui détournèrent le regard en la voyant. Elle passa devant une mère tenant son enfant, le visage marqué par le désespoir.

Et elle continua à marcher.

Parce que c'était tout ce qu'elle pouvait faire.


Ritsu arriva à son navire et faillit s'effondrer.

Elle se retint au bastingage, respiration trop rapide, mains tremblantes. L'uniforme lui collait à la peau. Elle sentait encore l'odeur de la poudre. Le goût du sang d'Hiro. L'image du père abattu qui dansait derrière ses paupières.

Quelqu'un frappa à la porte de ses quartiers alors qu'elle venait à peine d'entrer.

« Capitaine ? »

La voix de Kenji, inquiète.

« Laissez-moi. »

« Vous êtes sûre que— »

« Laissez-moi. »

Un silence, puis des pas qui s'éloignent.

Ritsu arracha son uniforme. Veste. Chemise. Pantalon. Tout. Elle les jeta par terre comme si c'était du poison. Elle resta en sous-vêtements au milieu de sa cabine, tremblante, couverte de sueur froide.

Elle ne pouvait plus respirer dans cet uniforme.

Elle ne pouvait plus porter ce kanji de Justice qui mentait.

Elle s'habilla en civil. Pantalon sombre. Chemise simple. Bottes sans insigne. Elle se regarda dans le miroir et ne se reconnut pas.

Ou peut-être que si.

Peut-être qu'elle se reconnaissait enfin.

Quelqu'un frappa à nouveau.

« Capitaine Ritsu ? »

La voix de Vadric.

Ritsu se figea.

« Le dîner est servi dans ma salle à manger. J'ai pensé que nous pourrions discuter de la journée. Revoir certains points. Et peut-être... » Un rire. « Apprendre à mieux nous connaître. Après tout, nous allons travailler ensemble pendant quelques jours. »

Ritsu sentit la nausée monter.

« Je suis fatiguée, Vice-Amiral. Demain, peut-être. »

Un silence. Puis :

« Très bien. Demain, alors. Reposez-vous bien, Ritsu. »

Elle entendit ses pas s'éloigner. Elle entendit son rire gras quelque part sur le pont.

Et quelque chose en elle se brisa.

Elle sortit par l'arrière du navire, évitant l'équipage, évitant les questions, évitant tout. Elle courut presque jusqu'aux zones sans loi, là où la Marine ne patrouillait jamais, là où elle pouvait être quelqu'un d'autre.

N'importe qui d'autre.


Le bar était miteux, bruyant, anonyme.

Parfait.

Ritsu s'installa au comptoir et commanda un verre sans même regarder le menu. Le barman lui servit quelque chose d'ambré et fort. Elle le vida d'un trait. La brûlure dans sa gorge était bienvenue.

« Un autre. »

Le barman haussa un sourcil mais s'exécuta.

Autour d'elle, des pirates, des mercenaires, des gens sans loi. Personne ne la regardait. Personne ne la jugeait. Elle pouvait enfin respirer.

Elle commanda un troisième verre. Puis un quatrième. L'alcool commençait à faire effet. Les bords de sa vision s'adoucissaient. Le poids sur sa poitrine se desserrait légèrement.

« Rude journée ? »

Ritsu tourna la tête.

Un jeune homme venait de s'asseoir à côté d'elle. Vingt ans peut-être. Cheveux noirs ébouriffés. Visage bronzé, sourire facile, taches de rousseur. Il portait une chemise sombre — inhabituel pour un pirate — et un chapeau était posé sur le comptoir à côté de lui. Il avait ce regard. Ce regard simple, direct, sans arrière-pensée. Sans pitié. Sans jugement.

« On peut dire ça, » répondit Ritsu en vidant son verre.

« Pareil. » Il commanda à boire. « Des fois, faut juste... oublier un peu, tu vois ? »

« Ouais. »

Ils burent en silence pendant un moment. Ritsu sentait l'alcool se diffuser dans ses veines, engourdir ses pensées. C'était exactement ce dont elle avait besoin.

Le jeune homme parla. De choses sans importance. De la mer. Des îles qu'il avait visitées. De liberté. Il avait cette façon de parler — légère, insouciante, comme si rien n'avait vraiment d'importance sauf l'instant présent.

« T'as l'air d'avoir le poids du monde sur les épaules, » dit-il finalement.

Ritsu rit amèrement.

« C'est un peu ça. »

« Tu fais quoi dans la vie ? »

Elle hésita une seconde.

« Rien d'intéressant. »

« Menteuse. » Il sourit. « Mais c'est pas grave. Ce soir, on est personne. Juste deux personnes qui boivent. »

Ritsu le regarda. Il y avait quelque chose de... simple dans ses yeux. Quelque chose d'honnête. Pas de duplicité. Pas de calcul. Juste une invitation à arrêter de penser.

« Et si tout ce en quoi tu croyais était un mensonge ? » demanda-t-elle soudain.

Il la regarda, surpris, puis haussa les épaules.

« Alors tu crois en autre chose. Ou en rien. Tant que tu vis selon tes propres règles, c'est bon. »

« Vivre selon ses propres règles... » Ritsu rit à nouveau, le son amer. « Ça doit être bien. »

« Ça l'est. »

Il lui sourit. Pas de pitié. Pas de jugement. Juste une chaleur simple, directe.

Ritsu finit son verre. L'alcool bourdonnait dans sa tête. Les bords du monde étaient flous. Le poids sur sa poitrine avait presque disparu.

Elle prit une décision.

« Tu veux aller ailleurs ? »

Le sourire du jeune homme s'élargit.

« Ouais. »


La chambre était petite, anonyme, parfaite.

Ils montèrent l'escalier d'une auberge miteuse. La chambre sentait le bois vieux et les draps propres. Une fenêtre donnait sur une ruelle sombre. Une lampe jetait une lumière faible et dorée.

Ritsu ferma la porte derrière eux.

Il y eut un moment de silence. Ils se regardèrent. Puis il s'approcha, lentement, lui laissant tout le temps de changer d'avis.

Elle ne changea pas d'avis.

Quand il l'embrassa, elle ne pensa à rien. Elle ne pensa pas à l'uniforme. Elle ne pensa pas au père abattu. Elle ne pensa pas à Hiro qui agonisait sur une civière. Elle ne pensa pas à Vadric et son sourire répugnant.

Elle pensa juste à ça. À maintenant. À lui.

Il était chaud. Incroyablement chaud. Comme s'il brûlait de l'intérieur. Ça chassait le froid qui lui rongeait les os depuis des heures.

Ses mains glissèrent dans ses cheveux. Les siens trouvèrent sa chemise, déboutonnèrent maladroitement. Ils tombèrent sur le lit dans un enchevêtrement de membres et de désir urgent.

« Je ne sais même pas ton nom, » murmura Ritsu contre ses lèvres.

« C'est pas grave, » répondit-il. « Ce soir on est juste nous. »

Et c'était suffisant.

Elle se sentit vivante. Connectée. Réelle.

Pour la première fois depuis des mois, elle ne pensait pas au passé. Elle ne pensait pas au futur. Elle ne pensait pas aux choix qu'elle avait faits, aux vies qu'elle n'avait pas sauvées, au monde qu'elle ne reconnaissait plus.

Elle pensait juste à la chaleur de sa peau contre la sienne. À ses mains sur son corps. À cette sensation d'être quelqu'un d'autre, quelque part d'autre, loin de tout.

C'était un moment volé. Nécessaire. Vital.

Et quand ils s'endormirent, épuisés, enchevêtrés, Ritsu sourit pour la première fois de la journée.


Dehors, dans l'ombre d'une ruelle, Vadric nota l'adresse de l'auberge.

Il avait suivi Ritsu depuis qu'elle était sortie du navire. Il l'avait vue marcher vite, tête baissée, fuyant quelque chose. Il l'avait vue entrer dans ce bar miteux. Il l'avait vue boire. Parler avec ce civil quelconque.

Et il l'avait vue partir avec lui.

Sa mâchoire se crispa.

Elle était à lui.

Elle l'avait toujours été. Il avait veillé sur elle depuis l'académie. Il avait protégé sa carrière. Il avait attendu patiemment qu'elle comprenne, qu'elle mûrisse, qu'elle voie qu'ils étaient faits l'un pour l'autre.

Et elle se donnait à un inconnu ? Un civil sans valeur ? Un homme dont il n'avait même pas vu le visage clairement dans la pénombre ?

Sa rage était froide. Calculée.

Il resta là un long moment, fixant la fenêtre éclairée au deuxième étage. Il imaginait ce qu'ils faisaient. Il imaginait ses mains sur elle. Il imaginait son sourire — ce sourire qu'elle ne lui donnait jamais.

Il nota l'adresse sur un petit carnet. L'heure. La durée.

Puis il tourna les talons.

Il réglerait ça. Bientôt.

D'abord il découvrirait qui était cet homme. Ensuite il s'assurerait qu'il disparaisse. Un accident. Une arrestation. Peu importait.

Et Ritsu comprendrait. Elle comprendrait qu'elle n'avait pas le choix. Qu'elle lui appartenait. Qu'elle avait toujours été sienne.

Vadric repartit vers son navire, un sourire mauvais aux lèvres.


Ritsu dormait paisiblement dans les bras d'un inconnu.

La chaleur de son corps chassait tous ses cauchemars. Sa respiration était régulière, profonde. Son visage, habituellement tendu, était détendu.

Elle souriait légèrement.

Dehors, Sabaody brillait de mille lumières.

Et quelque part dans cette ville maudite, quelqu'un planifiait déjà sa destruction.

Mais pour cette nuit — juste pour cette nuit — Ritsu était en paix.


Publié : 20/02/2026

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