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Chapitre 3 : En tenaille

11142 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 21/02/2026 15:49

Le froid la réveilla avant l'aube.

Ritsu ouvrit les yeux dans la pénombre grise d'une chambre qu'elle ne reconnut pas immédiatement, le cerveau encore engourdi par l'alcool de la veille et les quelques heures de sommeil qu'elle avait réussi à arracher à cette nuit étrange. Les draps étaient froissés contre sa peau nue, rugueux et simples, si différents du linge militaire auquel elle était habituée. L'air sentait le vieux bois et une odeur qu'elle ne parvenait pas à identifier — quelque chose de chaud, d'épicé, qui s'accrochait encore aux oreillers comme un fantôme olfactif.

Elle tendit la main sans réfléchir, cherchant instinctivement cette chaleur qui l'avait enveloppée pendant la nuit, cette présence rassurante contre laquelle elle s'était endormie avec une facilité déconcertante. Ses doigts ne rencontrèrent que du tissu froid et vide. Elle ouvrit complètement les yeux et tourna la tête.

Le lit était vide. Désespérément vide.

Bien sûr qu'il l'était. Qu'est-ce qu'elle avait cru ? Qu'il resterait ? Qu'ils prendraient un petit-déjeuner ensemble en discutant de la pluie et du beau temps avant d'échanger maladroitement leurs noms et peut-être, peut-être, de se promettre de se revoir ?

Ritsu se redressa lentement, ramenant les draps contre sa poitrine dans un geste pudique qui n'avait plus vraiment de sens. La chambre était exactement telle qu'ils l'avaient trouvée la veille — petite, anonyme, dépouillée de tout ce qui aurait pu lui donner une personnalité. Une table de nuit bancale. Une lampe éteinte depuis des heures. Une fenêtre par laquelle filtrait la lumière grisâtre de l'aube naissante, teintant le monde de couleurs ternes et sans vie.

Il était parti. Volatilisé comme s'il n'avait jamais existé. Et avec lui, cette sensation étrange qu'elle avait ressentie pendant quelques heures — cette paix fragile, ce répit momentané dans la tempête permanente qu'était devenue sa vie. C'était fini. Évaporé. Comme si elle avait rêvé.

Mais elle n'avait pas rêvé. Son corps s'en souvenait — de ses mains sur sa peau, de sa chaleur presque brûlante, de cette façon qu'il avait eue de la regarder sans jugement, sans pitié, sans rien d'autre qu'un désir simple et honnête. Elle s'en souvenait et ça rendait le lit froid encore plus froid, la chambre vide encore plus vide.

Ritsu ferma les yeux et inspira profondément, essayant de rassembler les morceaux épars de sa dignité.

Qu'est-ce que tu croyais ? se répéta-t-elle mentalement. C'était juste une nuit. Pour lui comme pour toi. Rien de plus. Rien de moins.

Elle se leva, pieds nus sur le plancher glacé, et commença à ramasser ses vêtements éparpillés sur le sol. Sa chemise était froissée. Son pantalon tordu. Elle s'habilla méthodiquement, chaque geste mécanique et automatique, comme si elle enfilait une armure. En un sens, c'était exactement ce qu'elle faisait.

Quand elle fut habillée, elle s'autorisa un dernier regard dans le petit miroir fissuré accroché au mur. Une étrangère la regardait en retour — cheveux défaits, cernes sous les yeux, visage marqué par une fatigue qui n'avait rien à voir avec le manque de sommeil. Elle ne se reconnaissait pas. Ou peut-être qu'elle se reconnaissait enfin, et que c'était ça le pire.

Ritsu attacha ses cheveux en queue de cheval stricte, ajusta sa chemise, inspira une dernière fois l'odeur qui s'attardait dans la chambre. Puis elle sortit sans un regard en arrière, fermant la porte sur cette nuit qui n'aurait jamais dû exister.


De l'autre côté de Sabaody, dans une demeure luxueuse perchée sur les Groves nobles où l'air sentait l'argent et le privilège, Thatch se réveilla dans un lit bien trop grand pour deux personnes.

La lumière du matin filtrait à travers des rideaux de soie crème, projetant des motifs délicats sur les murs ornés de tapisseries coûteuses et de tableaux que Thatch ne prendrait jamais la peine de regarder vraiment. À côté de lui, la femme dormait encore, cheveux blonds étalés sur l'oreiller comme dans un tableau, visage paisible et innocent dans le sommeil. Elle était belle — objectivement, indéniablement belle, avec ces traits délicats que seules les femmes qui n'avaient jamais connu le travail manuel possédaient. Belle et seule. Son mari, un noble quelconque dont Thatch n'avait même pas retenu le nom, était parti "en affaires" depuis des mois, la laissant dans cette cage dorée avec pour seule compagnie les domestiques silencieux et l'ennui écrasant.

Thatch l'avait rencontrée la veille dans un salon de thé chic où il n'avait rien à faire, avait flirté par pur réflexe, et s'était retrouvé invité dans sa demeure avant même de réaliser ce qui se passait. C'était comme ça avec lui — facile, naturel, sans complications. Il n'avait pas de regrets. C'était ce que c'était — une nuit agréable, du plaisir partagé entre deux adultes consentants, rien de plus profond qu'une conversation sympathique et une attraction physique mutuelle.

Il se leva sans bruit, habitué à ces réveils discrets dans des lits qui n'étaient pas les siens. Il récupéra ses vêtements éparpillés sur le tapis luxueux — pantalon, chemise, bottes —, s'habilla avec des gestes tranquilles et efficaces. Il n'y avait rien de sournois dans ses mouvements. Avant de partir, il aperçut une bourse sur la table de nuit, gonflée de billets que cette femme ne remarquerait probablement jamais manquants. Il hésita une seconde, pas par culpabilité mais par politesse, puis sourit et prit quelques billets — pas tous, parce qu'il n'était pas un monstre, juste assez pour compenser le dérangement et peut-être acheter quelque chose de sympa pour l'équipage.

Il laissa la chambre exactement comme il l'avait trouvée, referma la porte sans bruit, descendit l'escalier de marbre comme s'il était chez lui, croisa un domestique qui détourna prudemment le regard, et sortit dans le matin frais de Sabaody en sifflotant une chanson qu'il avait entendue dans un bar la semaine précédente. L'air était doux et léger, chargé de cette odeur particulière de résine et d'iode qui caractérisait l'archipel. Les bulles géantes flottaient paresseusement au-dessus de sa tête, captant la lumière du soleil levant et la transformant en arcs-en-ciel éphémères.

Thatch s'arrêta à une boulangerie qui venait d'ouvrir, attirée par l'odeur divine de pain frais et de pâtisseries chaudes. Il utilisa l'argent volé pour acheter une montagne de croissants dorés, de brioches sucrées et de tartelettes aux fruits qui feraient le bonheur de ses frères. L'argent volé servait toujours à quelque chose d'utile, après tout.

Quand il arriva au Moby Dick amarré dans un coin discret loin des regards de la Marine, l'équipage s'affairait déjà à ses tâches matinales dans cette chorégraphie bien rodée qui caractérisait la vie sur un navire — réparations, nettoyage, préparation. Marco était sur le pont principal, bras croisés, regard mi-amusé mi-exaspéré posé sur Thatch qui montait la passerelle avec son sourire habituel et ses sacs pleins de pâtisseries.

« Encore une nuit dehors ? » demanda Marco de sa voix traînante caractéristique, un sourcil levé dans ce qui était probablement censé être un reproche mais ressemblait plus à de la résignation amusée.

« Faut bien profiter de la vie, » répondit Thatch en lui lançant un croissant que Marco attrapa d'une main sans même regarder, réflexe aiguisé par des années de navigation ensemble.

« T'es incorrigible. »

« Merci. Je prends ça comme un compliment. »

Marco secoua la tête mais mordit dans le croissant, et Thatch considéra ça comme une victoire. Il monta vers les quartiers et frappa à la porte d'Ace avec cette insistance joyeuse qu'il réservait aux matins où il se sentait particulièrement énergique. Pas de réponse. Évidemment. Il ouvrit quand même, sachant pertinemment que le gamin dormait encore.

Ace était affalé sur son lit comme un cadavre, bras et jambes dans tous les sens, ronflant paisiblement avec cette capacité qu'il avait de dormir n'importe où, n'importe quand, peu importe ce qui se passait autour de lui. Thatch sourit et lui lança une brioche à la figure. Ace se réveilla en sursaut, ses poings s'enflammant par réflexe avant même qu'il soit complètement conscient, vit Thatch et grogna en se rallongeant.

« Quelle heure il est... ? » marmonna-t-il, la voix pâteuse de sommeil.

« Tard. Debout, Sleeping Beauty. »

Ace marmonna quelque chose qui ressemblait vaguement à une insulte mais finit par s'asseoir, frottant ses yeux avec ses poings fermés. Thatch s'installa sur le bord du lit sans invitation et lui tendit la brioche que le gamin attrapa et mordit dedans sans même vérifier ce que c'était.

« Alors, ta nuit ? » demanda Thatch avec cette désinvolture calculée qui cachait une curiosité sincère.

Ace haussa les épaules en mâchant.

« Bien. »

« Juste bien ? »

« Ouais. »

Thatch l'observa en silence pendant quelques secondes. Il y avait quelque chose dans le ton d'Ace, quelque chose d'évasif qu'il n'arrivait pas vraiment à identifier. Mais Ace avait toujours été difficile à lire, gardant ses émotions profondes enfouies sous des couches de sourires faciles et de désinvolture affichée.

« Elle était comment ? » insista Thatch, plus par habitude de taquiner que par réel besoin de savoir.

« Bien. »

« Tu vas me donner des détails ou je dois deviner ? »

Ace finit sa brioche et se rallongea, fixant le plafond avec cette expression distante qui disait qu'il pensait à quelque chose qu'il ne partagerait pas.

« C'était juste une nuit, Thatch. Elle était consentante. On a passé un bon moment. Point. C'est fini. »

« Mais ? »

Thatch connaissait ce ton. Il y avait toujours un "mais" caché quelque part.

« Mais rien. C'est fini. »

Thatch le regarda un long moment, notant les détails que le gamin pensait cacher — la façon dont ses yeux évitaient de croiser les siens, la légère tension dans ses épaules, ce quelque chose d'indéfinissable qui flottait autour de lui comme une question sans réponse. Mais Thatch connaissait aussi les limites à ne pas franchir, savait quand pousser et quand laisser tomber.

« Si tu le dis, gamin, » finit-il par dire en se levant. « Mais si t'as besoin de parler, tu sais où me trouver. »

Ace ne répondit pas. Thatch sortit et referma la porte doucement derrière lui, laissant le gamin à ses pensées incompréhensibles.

Juste une nuit, se répéta Thatch en descendant vers la cuisine pour préparer le petit-déjeuner. Ouais. Bien sûr.


Ritsu retourna à son navire en espérant naïvement passer inaperçue, ce qui était stupide considérant qu'elle était le capitaine et que son absence nocturne ne pouvait pas vraiment rester secrète sur un navire de guerre où tout le monde se connaissait et où les rumeurs se propageaient plus vite que le scorbut.

Elle montait la passerelle dans la lumière grise de l'aube quand elle croisa Kenji qui descendait, deux tasses de café fumant à la main comme s'il l'avait attendue — ce qui était probablement le cas. Il s'arrêta net en la voyant, et son regard balaya rapidement son apparence dans cette façon qu'avaient les gens qui vous connaissaient vraiment de tout voir en un seul coup d'œil. Les cheveux légèrement décoiffés malgré tous ses efforts pour les discipliner. Les vêtements civils froissés qui portaient encore les marques d'une nuit agitée. Le visage fatigué, les cernes sous les yeux, cette expression particulière de quelqu'un qui revenait d'un endroit où il n'aurait jamais dû aller.

Kenji ne dit rien pendant plusieurs secondes, et dans ce silence Ritsu entendit tout ce qu'il ne disait pas — les questions, les inquiétudes, peut-être même un soupçon de jugement qu'il essayait de cacher parce qu'il la respectait trop pour le laisser transparaître.

« Capitaine, » dit-il finalement d'une voix neutre, trop neutre, le genre de neutralité qui trahissait précisément le fait qu'il ne se sentait pas neutre du tout. « Vous... étiez sortie ? »

« Oui, » répondit Ritsu simplement, parce que mentir n'aurait servi à rien et qu'elle était trop fatiguée pour construire des alibis élaborés.

Un silence pesant s'installa entre eux, chargé de toutes les choses qu'ils ne diraient pas. Le matin continuait de se lever autour d'eux, le soleil grimpant lentement au-dessus de l'horizon et chassant les ombres de la nuit. Sur le pont, elle entendait l'équipage commencer ses routines matinales — des voix, des pas, le cliquetis familier des armes qu'on nettoyait.

« Vous allez bien ? » demanda finalement Kenji, et il y avait dans sa voix quelque chose qui ressemblait à de la sollicitude sincère.

« Oui. »

« Capitaine... »

« Oui, Kenji. » Elle le regarda droit dans les yeux, refusant de baisser le regard. « Ça va. »

Il hocha lentement la tête, manifestement pas convaincu mais sachant quand ne pas insister. Puis son visage se ferma légèrement et il ajouta d'une voix plus basse :

« Le Vice-Amiral vous cherchait hier soir. »

Ritsu sentit son estomac se nouer, cette sensation désagréable et familière qui accompagnait toute mention de Vadric ces derniers jours.

« Et ? »

« Je lui ai dit que vous étiez... indisposée. Que vous aviez besoin de repos après les événements de la journée. »

Kenji la regardait avec cette expression farouche qu'il prenait quand il défendait quelqu'un, et Ritsu réalisa avec une pointe de gratitude qu'il l'avait couverte, qu'il avait menti pour elle sans qu'elle ait besoin de demander.

« Merci, » dit-elle simplement, parce que les mots plus longs auraient risqué de révéler à quel point elle était reconnaissante, à quel point elle était épuisée, à quel point tout ça commençait à peser.

« De rien, capitaine. »

Il lui tendit une des tasses de café. Elle l'accepta, leurs doigts se frôlant brièvement, et ils restèrent là un moment debout sur la passerelle à boire en silence tandis que le monde se réveillait autour d'eux. Le café était amer, fort, exactement comme elle l'aimait. Kenji savait toujours ces petits détails.

Puis il murmura, assez bas pour que seule elle puisse entendre :

« Il va vous faire payer, vous savez. Vadric. Il va chercher une raison, n'importe laquelle, pour vous punir. »

« Je sais, » répondit Ritsu avec une lassitude qui venait du plus profond d'elle-même.

« Vous voulez que je— »

« Non. » Elle le coupa doucement mais fermement. « Ne fais rien. Ça ne ferait qu'empirer les choses. »

Kenji serra les dents mais hocha la tête, respectant sa décision même s'il la détestait manifestement. Ritsu finit son café en silence puis monta dans ses quartiers, croisant plusieurs soldats en chemin. Certains détournèrent le regard avec cette gêne caractéristique de gens qui savaient quelque chose qu'ils n'auraient pas dû savoir. D'autres la saluèrent normalement, soit parce qu'ils ne savaient vraiment rien, soit parce qu'ils étaient meilleurs acteurs. Elle ne savait pas lesquels étaient pires.

Dans sa cabine, elle se déshabilla et se lava méthodiquement avec l'eau froide du broc, frottant sa peau jusqu'à ce qu'elle rougisse, comme si elle pouvait effacer physiquement les traces de cette nuit. Elle se lava les cheveux, se brossa les dents, se regarda dans le miroir avec une attention clinique. L'eau froide chassait les dernières brumes de l'alcool et du sommeil, la ramenant brutalement à la réalité. Elle s'habilla en uniforme — pantalon blanc impeccable, chemise boutonnée jusqu'au col, veste ajustée portant son grade. Elle attacha ses cheveux en queue de cheval stricte, pas un cheveu qui dépassait. Ajusta son sabre à sa ceinture avec des gestes précis.

Quand elle se regarda une dernière fois dans le miroir, le capitaine Ritsu était de retour — droite, composée, professionnelle. L'étrangère de la nuit avait disparu comme si elle n'avait jamais existé.


Sur le Moby Dick, le petit-déjeuner battait son plein dans cette joyeuse cacophonie qui caractérisait tous les repas à bord.

Thatch avait cuisiné pour tout le monde comme il le faisait chaque matin, transformant la cuisine en un théâtre de fumée, d'odeurs délicieuses et de jurons créatifs quand quelque chose menaçait de brûler. Maintenant, l'équipage mangeait bruyamment dans le hall décoré de manière hétéroclite, se chamaillant pour les dernières portions, riant aux blagues douteuses, vivant simplement et joyeusement dans cet instant présent qui était la seule chose qui comptait vraiment pour des pirates.

Ace était arrivé en retard comme d'habitude, les cheveux encore plus ébouriffés qu'à l'ordinaire, bâillant à s'en décrocher la mâchoire. Il s'installa à côté de Marco qui lisait tranquillement le journal en buvant son café, et se servit une montagne de nourriture qui aurait pu nourrir trois personnes normales mais qui constituait à peine un petit-déjeuner pour lui.

Vista, assis en face avec sa moustache impeccablement cirée malgré l'heure matinale, lui lança un regard amusé par-dessus sa tasse de thé.

« Alors, Ace. Bonne nuit ? »

La question était posée avec cette désinvolture calculée qui trahissait précisément le fait que ce n'était pas une question innocente.

Ace leva les yeux de son assiette, méfiant.

« Pourquoi tout le monde me demande ça ? »

« Parce que t'es rentré à l'aube, » répondit Marco sans lever les yeux de son journal, tournant une page avec cette nonchalance qui suggérait qu'il trouvait la situation plus amusante qu'inquiétante. « Et que t'avais cet air... satisfait. »

« J'ai pas d'air satisfait. »

« Si. »

« Non. »

« Si, yoi. »

Thatch s'assit avec eux, son propre plateau chargé de nourriture, un sourire en coin qui disait qu'il savait exactement ce qui se passait et qu'il comptait bien en profiter.

« Laissez le gamin tranquille, » dit-il avec une fausse sollicitude. « Il a juste profité un peu. C'est de son âge. »

« Toi aussi t'es rentré à l'aube, » fit remarquer Izou qui passait par là avec son kimono parfaitement ajusté et cette grâce qui le faisait ressembler plus à un danseur qu'à un pirate redoutable.

« Touché. » Thatch leva sa tasse en un toast ironique. « Mais au moins moi, j'assume. »

Ils rirent, et même Ace ne put s'empêcher de sourire malgré son embarras. C'était ça, la famille. Se moquer gentiment. Partager les bons moments. Vivre ensemble sans jugement, dans cette bulle de liberté et d'acceptation qu'était le Moby Dick.

« Au fait, » dit Marco en repliant son journal, « il y a des Marines partout en ville. Plus que d'habitude. Ils cherchent quelqu'un. »

« Un rookie, » précisa Vista qui semblait toujours savoir ce qui se passait dans les coins les plus reculés de l'archipel. « Capitaine d'un équipage de voleurs, apparemment. Les Slick Fingers ou un nom stupide du genre. Ils ont l'air vraiment stressés. »

« Leur problème, » répondit Thatch en haussant les épaules. « On a rien à voir avec ça. On est juste là pour se ravitailler et s'amuser. »

La conversation dériva naturellement vers d'autres sujets — plans de la journée, approvisionnements nécessaires, réparations mineures du navire, rumeurs entendues dans les bars la veille. L'atmosphère était légère, décontractée, exactement comme elle devait l'être un matin ordinaire sur le navire du pirate le plus redouté du monde.

Personne ne remarqua qu'Ace regardait distraitement par le hublot vers la ville qui se réveillait au loin.

Personne sauf Thatch, qui notait ces petits détails et les gardait pour lui, se demandant ce qui se passait vraiment dans la tête du gamin.


La réunion avec Vadric fut un exercice de torture psychologique déguisé en briefing tactique.

Ritsu arriva exactement à l'heure indiquée dans la convocation officielle qu'on lui avait remise une heure plus tôt, parce qu'être en retard aurait été lui donner une raison supplémentaire de la réprimander et elle refusait de lui offrir ce plaisir. La salle de réunion du navire de Vadric était spacieuse et richement décorée dans ce style ostentatoire qui caractérisait les officiers de haut rang qui avaient besoin de prouver leur importance — boiseries sombres, cartes encadrées, trophées de captures passées accrochés aux murs comme des scalps.

La pièce était déjà pleine quand elle entra. Les officiers de Vadric étaient tous debout autour de la longue table, au garde-à-vous dans cette rigidité militaire qui frisait la parodie, tous plus âgés qu'elle, tous manifestement peu enthousiastes à l'idée de collaborer avec une "jeune capitaine" qui avait été promue trop vite selon eux. Quelques-uns de ses propres hommes étaient là aussi, mal à l'aise dans cette atmosphère de jugement à peine voilé.

Vadric, lui, était assis. Décontracté. Une tasse de café à la main, fumant légèrement. Il ne se leva pas quand elle entra, ce qui était un manquement délibéré au protocole mais que personne n'oserait relever vu son grade.

« Capitaine Ritsu. » Sa voix était mielleuse, presque affectueuse, ce qui rendait chaque mot encore plus répugnant. « Quelle surprise de vous voir. J'ai cru comprendre que vous étiez... indisposée hier soir. »

Ritsu resta debout près de la porte, refusant de s'asseoir avant qu'il ne l'y invite, maintenant cette distance professionnelle qui était la seule protection qu'elle avait.

« J'ai récupéré, Vice-Amiral. »

« Visiblement. » Son regard la parcourut lentement, de haut en bas, s'attardant sur des détails qu'il n'avait aucun droit de regarder. « Vous avez l'air... fatiguée quand même. Mauvaise nuit ? »

Le silence qui suivit fut lourd et inconfortable. Les officiers dans la salle échangèrent des regards — certains amusés, d'autres gênés, tous parfaitement conscients du sous-texte mais incapables ou refusant d'intervenir.

« J'ai dormi suffisamment, Vice-Amiral, » répondit Ritsu d'une voix neutre qui ne trahissait rien de la rage qui bouillonnait sous la surface.

« Vraiment ? » Il but une gorgée de café, prenant son temps, savourant manifestement son malaise. « Parce que voyez-vous, j'ai eu besoin de vous consulter hier soir. Pour un point tactique urgent concernant notre mission. Mais vous n'étiez pas dans vos quartiers. Ni sur votre navire, d'ailleurs. »

Ritsu sentit ses poings se serrer derrière son dos où personne ne pouvait les voir.

« J'avais besoin de marcher, Vice-Amiral. De réfléchir. De prendre l'air. »

Chaque mot était soigneusement choisi, neutre, défensif sans être insubordonné.

« Ah. Réfléchir. » Vadric sourit, et ce sourire ne montait jamais jusqu'à ses yeux. « Et ça vous a pris toute la nuit ? Votre réflexion devait être particulièrement... intense. »

« Vice-Amiral, avec tout le respect que je vous dois, ma vie privée— »

« N'existe pas quand vous êtes en mission, capitaine. » La voix de Vadric s'était durcie subitement, perdant toute trace de cette fausse amabilité pour révéler l'acier en dessous. « Vous êtes sous mon commandement. Ça veut dire disponible. À tout moment. Pour n'importe quelle raison. Est-ce que c'est clair ? »

Ritsu le regarda droit dans les yeux, refusant de baisser le regard même si chaque fibre de son être hurlait qu'elle devrait.

« Cristal, Vice-Amiral. »

« Bien. » Il sembla satisfait de cette petite victoire, de ce rappel public de qui commandait et qui obéissait. « Alors peut-être que la prochaine fois, vous réfléchirez... plus près de votre navire. »

Il se leva enfin, contournant lentement la table avec cette démarche calculée de prédateur qui sait que sa proie ne peut pas s'échapper. Il s'approcha d'elle, trop près, envahissant son espace personnel dans ce qui était techniquement acceptable mais profondément inapproprié. Elle sentit son parfum — ce mélange écœurant de tabac, de cuir et d'eau de Cologne bon marché qui semblait s'accrocher à tout ce qu'il touchait.

« Vous savez, Ritsu... » Il baissa la voix, presque un murmure, assez bas pour que seule elle puisse l'entendre vraiment. « Vous êtes jeune. Belle. Talentueuse. Vous pourriez aller très loin dans la Marine. Vraiment très loin. Mais il faut savoir... se concentrer. Éviter les distractions. »

Sa main se posa sur son épaule, lourde, possessive.

« Surtout les mauvaises distractions. Les fréquentations dangereuses. Vous me comprenez ? »

Ritsu ne bougea pas, ne réagit pas, encaissa comme elle avait appris à le faire. Parce que c'était tout ce qu'elle pouvait faire. Parce que réagir lui donnerait ce qu'il voulait — un prétexte, une raison, une excuse pour la détruire.

Vadric se recula finalement, satisfait de l'avoir vue se raidir sous sa main, satisfait de ce pouvoir qu'il exerçait et qu'elle ne pouvait pas combattre.

« Maintenant, parlons affaires, » dit-il en retournant s'asseoir, redevenant soudainement professionnel comme si rien ne s'était passé. « Ce rookie que nous cherchons. Capitaine de l'équipage des Slick Fingers. Spécialisé dans les vols de haute volée. Vous et votre équipe l'avez laissé s'échapper. C'est... embarrassant. »

« Nous avons capturé quelques membres de son équipage, Vice-Amiral, » répondit Ritsu en essayant de faire valoir ce qui était objectivement un succès partiel. « Six pirates arrêtés, plusieurs vols élucidés, des marchandises restituées— »

« Le reste ne m'intéresse pas. » Il la coupa sèchement. « Je veux le capitaine. Et je le veux dans les quarante-huit heures. Sinon... » Il fit une pause calculée, laissant le silence s'étirer. « Je devrai réévaluer votre compétence à occuper ce poste. Peut-être même recommander au Quartier Général que vous soyez... rétrogradée. Ramenée à un rang plus approprié à vos... capacités actuelles. Pour votre bien, bien sûr. »

Le message était limpide. Obéis parfaitement ou je détruis ta carrière. Et derrière ce message, un autre encore plus sombre : et ensuite tu n'auras plus rien, plus de grade pour te protéger, et tu seras complètement à ma merci.

Ritsu salua mécaniquement, le dos raide.

« Compris, Vice-Amiral. Quarante-huit heures. »

« Parfait. » Il sourit, content de lui. « Maintenant rompez. Et capitaine ? » Elle s'arrêta près de la porte. « Essayez de dormir cette nuit. Vous en avez manifestement besoin. Dans vos propres quartiers, de préférence. »

Les ricanements étouffés de certains officiers suivirent Ritsu alors qu'elle sortait, marchant avec une dignité forcée dans le couloir qui semblait interminable. Une fois hors de vue, elle s'adossa au mur et ferma les yeux, respirant profondément, essayant de calmer la rage et l'humiliation qui bouillonnaient en elle.

Kenji l'attendait au bout du couloir, visage fermé. Il avait entendu. Bien sûr qu'il avait entendu. Tout le monde avait entendu.

« Capitaine... »

« Rassemble l'équipe, » dit-elle d'une voix qui ne laissait aucune place à la discussion. « On repart en chasse dans une heure. Maximum. »

« Mais capitaine, vous devriez peut-être vous reposer— »

« Dans une heure, Kenji. »

Il hocha la tête, comprenant qu'insister serait inutile voire contre-productif, et s'éloigna pour exécuter les ordres.

Ritsu resta seule dans le couloir silencieux, les yeux fermés, les poings serrés.

Quarante-huit heures.

Elle allait attraper ce putain de rookie même si elle devait raser Sabaody pour ça.


Le premier jour de chasse fut une farce cosmique qui aurait été drôle si Ritsu n'avait pas été au bord de la crise de nerfs.

Ils avaient repéré le capitaine des Slick Fingers dans un marché bondé de la grove trente-deux en milieu de matinée, après des heures de recherches méthodiques et d'interrogatoires discrets des informateurs locaux. Ritsu avait organisé une embuscade parfaite — trois équipes positionnées stratégiquement, tous les points de sortie couverts, progression silencieuse à travers la foule pour ne pas alerter la cible. C'était du travail d'orfèvre tactique, le genre d'opération qu'on enseignait dans les académies comme exemple de planification impeccable.

Le rookie était là, fouillant négligemment dans un étal de bijoux, dos tourné, complètement inconscient du danger qui se refermait sur lui comme un piège à mâchoires. Ritsu donna le signal silencieux — une main levée, un geste précis. Ses hommes bougèrent comme une machine bien huilée, convergeant vers la cible avec une efficacité qui aurait rendu n'importe quel instructeur fier.

Et à cet instant précis, dans ce qui ne pouvait être qu'une blague cruelle du destin, un chat apparut de nulle part.

Pas n'importe quel chat. Un chat orange dépenaillé qui décida soudainement que le meilleur moment pour courir à travers le marché était maintenant, et que le meilleur chemin était précisément entre les jambes du rookie. Le pirate trébucha, battit des bras dans une tentative désespérée de garder l'équilibre, échoua spectaculairement et tomba en arrière directement dans une charrette pleine de foin qui — par le hasard le plus ridicule et statistiquement improbable — appartenait à un fermier qui venait justement, à cet instant précis, de détacher son cheval pour le faire boire.

Le cheval, effrayé par le poids soudain dans la charrette et les cris du rookie, partit au galop.

Le rookie disparut dans la charrette qui fila dans la direction opposée à une vitesse qu'aucune charrette de foin n'aurait jamais dû atteindre.

Ritsu et son équipe restèrent figés au milieu du marché, bouches ouvertes, cerveaux refusant de traiter ce qu'ils venaient de voir. Le silence s'étira pendant plusieurs secondes, brisé seulement par le bruit décroissant des sabots du cheval et les cris terrifiés du rookie qui s'éloignaient.

« C'est une blague ? » murmura finalement Kenji d'une voix blanche.

Ce n'en était pas une. Le rookie avait vraiment disparu dans une charrette de foin tirée par un cheval en panique. C'était réel. C'était arrivé. Et Ritsu allait devoir l'expliquer à Vadric.


Quand ils rentrèrent au port en fin d'après-midi, Vadric les attendait sur le quai, bras croisés, sourire mauvais déjà en place avant même qu'elle ait ouvert la bouche.

« Alors, capitaine ? » Sa voix portait assez loin pour que tout l'équipage du rookie capturé puisse l'entendre depuis les cales où ils étaient enfermés. « Des nouvelles de notre insaisissable voleur ? »

Ritsu se redressa, refusant de montrer à quel point cette journée l'avait épuisée mentalement et physiquement.

« Il nous a échappé, Vice-Amiral. »

Le silence qui suivit fut glacial et chargé d'une menace palpable.

« Vous. L'avez. Laissé. S'échapper. » Chaque mot claqua comme un coup de fouet dans l'air du soir. « Avec une embuscade parfaite. Contre un seul homme. Non armé. Dans un marché bondé. »

« Les circonstances étaient— »

« Les circonstances, capitaine Ritsu, » l'interrompit-il avec ce mépris à peine voilé qui suintait de chaque syllabe, « ne sont que des excuses pour l'incompétence. Des excuses pour ceux qui ne sont pas à la hauteur de leurs responsabilités. »

Un des officiers de Vadric — un homme maigre avec une moustache fine et un sourire vicieux — ricana discrètement. Ritsu serra les poings le long de son corps, sentant ses ongles s'enfoncer dans ses paumes.

« Je vais le retrouver, Vice-Amiral. »

« Vraiment ? Parce que jusqu'à présent, vos résultats ne sont pas très... convaincants. » Il s'approcha d'elle, envahissant à nouveau son espace. « Peut-être que vous manquez de motivation. Ou de concentration. Ou les deux. »

Il marqua une pause significative, laissant ses mots résonner.

« Recommencez. Demain. Première heure. Et cette fois... » Son sourire se fit plus vicieux. « Ne foirez pas. Mon rapport au Quartier Général dépend de vos performances. Et je commence à me demander ce que je vais bien pouvoir écrire sur vous. »


Ce soir-là, pendant que Ritsu s'enfermait dans sa cabine et fixait le plafond en essayant de comprendre comment sa vie était devenue ce cauchemar, sur le Moby Dick Thatch cuisinait tranquillement pour le dîner.

Il préparait une sauce complexe qui nécessitait son attention complète — réduction de vin, herbes fraîches, épices dosées avec précision — et trouvait dans cette activité une forme de méditation qui n'avait rien à voir avec le combat ou la navigation. Autour de lui, ses frères s'affairaient à leurs tâches respectives dans cette routine confortable qui caractérisait la vie sur le navire. Marco réparait une voile déchirée lors de la dernière tempête, ses doigts habiles travaillant le tissu avec une précision née de décennies d'expérience. Vista affûtait méthodiquement ses épées, le son rythmique de la pierre contre l'acier créant une bande-son apaisante. Izou lisait un livre dont Thatch n'aurait jamais retenu le titre, perché gracieusement sur un tonneau comme si c'était un trône.

Ace entra dans la cuisine, prit une pomme dans le panier sur le comptoir, s'appuya contre le mur dans cette posture décontractée qui était sa marque de fabrique. Ils restèrent en silence un moment, Thatch concentré sur sa sauce, Ace mordant dans sa pomme et regardant par la fenêtre vers la ville qui brillait au loin dans la nuit tombante.

« T'es bizarre depuis quelques jours, » finit par dire Thatch sans lever les yeux de sa casserole.

Ace se tourna vers lui, surpris.

« Non. »

« Si. »

« Non. »

Thatch soupira, goûta sa sauce, ajouta une pincée de sel.

« T'arrêtes pas de regarder vers la ville. Comme si t'attendais quelque chose. Ou quelqu'un. »

Ace haussa les épaules, mâchant pensivement.

« C'est juste... elle était différente. »

« Différente comment ? »

« Je sais pas. » Ace fronça les sourcils, cherchant les mots. « Elle avait l'air... triste. Ou perdue. Ou les deux. Comme si elle portait quelque chose de trop lourd. »

Thatch arrêta de remuer sa sauce et regarda vraiment Ace pour la première fois de cette conversation.

« Et ça te tracasse ? »

« Non. » Ace secoua la tête fermement. « C'était juste une nuit. Elle était consentante. On a passé un bon moment. Point. C'est fini. On se reverra probablement jamais. »

« Mais ? »

« Mais rien. C'est fini. »

Thatch l'observa pendant quelques secondes, notant les détails — la façon dont les épaules d'Ace étaient légèrement tendues, dont ses yeux évitaient de croiser directement les siens, dont ses doigts tapotaient inconsciemment contre sa cuisse dans un rythme nerveux qu'il ne semblait pas remarquer.

« Si tu le dis, gamin, » finit-il par dire en retournant à sa sauce.

Ace finit sa pomme en silence et sortit. Thatch continua de cuisiner, mais ses pensées dérivaient.

Juste une nuit.

Ouais. Bien sûr.


Le deuxième jour fut encore pire, si c'était possible.

Ils retrouvèrent le rookie dans la grove quarante-sept en fin de matinée après une nuit presque blanche passée à analyser ses schémas de mouvement et à interroger plus agressivement les informateurs locaux. Ritsu, épuisée au point où le café ne faisait plus effet et où ses mains tremblaient légèrement, décida de mener personnellement la poursuite parce qu'elle ne faisait plus confiance à personne d'autre pour faire ce qu'il fallait.

Elle était rapide — des années d'entraînement intensif l'avaient rendue aussi agile que n'importe quel pirate de rue. Elle était déterminée — quarante-huit heures moins vingt-quatre heures égalaient une deadline qui se rapprochait dangereusement. Et elle était en colère — une rage froide qui brûlait sous sa peau et lui donnait une énergie presque surnaturelle.

Le rookie la vit arriver et prit ses jambes à son cou. Il courut dans une ruelle étroite, Ritsu sur ses talons. Il trébucha sur un tonneau qui se mit miraculeusement à rouler derrière lui, bloquant toute la rue. Ritsu sauta par-dessus sans ralentir, gagnant même du terrain. Il grimpa sur un toit avec une agilité désespérée. Elle le suivit, ses bottes trouvant des prises sur les tuiles glissantes. Il sauta vers un autre bâtiment dans un acte de foi kamikaze. Elle aussi, franchissant le vide de trois mètres comme si c'était rien.

Et là, dans ce qui ne pouvait être que le destin se moquant ouvertement d'elle, il tomba.

Pas normalement. Pas en se brisant les jambes sur le pavé en contrebas comme n'importe quel criminel normal l'aurait fait. Non. Il tomba directement dans une rivière qui coulait justement là, à cet endroit précis, profonde juste assez pour amortir sa chute mais pas assez pour le noyer.

Ritsu s'arrêta au bord du toit, incrédule, regardant le rookie être emporté par le courant en battant des bras et en hurlant mais en s'en sortant miraculeusement parce que bien sûr qu'il s'en sortait, parce que l'univers avait manifestement décidé que cette mission était une blague cosmique à ses dépens.

« C'EST PAS VRAI ! » hurla-t-elle dans le vide, sa voix se brisant sur la dernière syllabe.

Kenji, essoufflé, arriva à côté d'elle quelques secondes plus tard.

« Capitaine... »

« JE SAIS ! » Elle se retourna vers lui, et pour la première fois Kenji vit quelque chose dans ses yeux qui ressemblait à du désespoir. « Je sais, Kenji. Je sais. »


Vadric ne cria pas cette fois quand elle rapporta l'échec.

C'était pire. Tellement pire.

Il la regarda avec cette pitié condescendante qui lui donnait envie de franchir le bureau qui les séparait et de lui casser les dents une par une jusqu'à ce qu'il arrête de sourire comme ça.

« Vous savez, capitaine... » Il s'adossa dans son fauteuil luxueux, croisant les doigts sur son ventre. « Je commence sincèrement à me demander si vous êtes vraiment qualifiée pour ce poste. Si vous n'avez pas été promue... prématurément. »

Ritsu ne répondit pas, se contentant de rester au garde-à-vous devant son bureau comme une condamnée attendant son verdict.

« Peut-être que vous avez besoin de... supervision. De quelqu'un d'expérimenté pour vous guider. Pour vous montrer comment les choses se font réellement. » Il se leva et contourna le bureau, chaque pas résonnant comme un glas. « Quelqu'un qui se soucie vraiment de votre avenir. De votre... développement professionnel. »

Il s'arrêta devant elle, trop près comme toujours, et posa sa main sur son épaule dans un geste qui aurait pu passer pour paternel aux yeux de quelqu'un qui ne voyait pas la façon dont ses doigts s'attardaient, pressaient légèrement.

« Quelqu'un qui pourrait vous enseigner... beaucoup de choses. »

Ritsu dégagea son épaule d'un mouvement brusque qu'elle regretta immédiatement mais qu'elle ne pouvait pas reprendre.

« Je l'attraperai demain, Vice-Amiral. »

Vadric plissa les yeux, visiblement irrité par ce refus de sa fausse sollicitude.

« J'espère pour vous. Sinon... » Il retourna s'asseoir, sourire mauvais aux lèvres. « On devra avoir une discussion. Une vraie. En privé. Sur votre avenir dans la Marine. Et sur... d'autres sujets qui pourraient être pertinents. »

Le sous-entendu était clair et répugnant. Ritsu sentit son estomac se nouer.

« Vous pouvez disposer, capitaine. Et essayez de dormir cette nuit. Vous en avez manifestement besoin. Seule. Dans vos quartiers. Loin de toute... distraction. »

Elle sortit avant de faire quelque chose qu'elle regretterait, marchant dans les couloirs jusqu'à son navire comme un automate, ignorant les regards de pitié ou de moquerie de ceux qu'elle croisait.


Ce soir-là, sur le Moby Dick, Ace et Thatch étaient assis sur le pont sous un ciel étoilé, buvant tranquillement de la bière et profitant de la fraîcheur de la nuit après la chaleur écrasante de la journée.

« T'es sûr que ça va ? » demanda Thatch après un long silence confortable.

« Ouais. Pourquoi ça n'irait pas ? »

« Parce que t'es bizarre. Distrait. Perdu dans tes pensées. »

« J'suis pas bizarre. »

« Si. »

Ace soupira, but une longue gorgée de bière, fixa les étoiles.

« C'était juste une nuit, Thatch. Une bonne nuit. Mais c'est fini. Elle a sa vie, j'ai la mienne. On vit dans des mondes différents. On se reverra probablement jamais et c'est mieux comme ça. »

Thatch hocha lentement la tête, sachant quand pousser et quand laisser tomber.

« T'as raison. »

Ils restèrent silencieux un long moment, buvant et regardant les étoiles tourner lentement au-dessus d'eux.

Puis Ace murmura, si bas que Thatch faillit ne pas l'entendre :

« Elle souffrait, tu sais. Je l'ai vu. Dans ses yeux. Comme si elle portait le poids du monde sur ses épaules et qu'elle était en train de s'écrouler sous le fardeau. Comme si elle se noyait et qu'elle savait que personne viendrait la sauver. »

Thatch ne dit rien pendant plusieurs secondes.

« Beaucoup de gens portent des poids, » finit-il par dire doucement.

« Ouais. Mais elle... c'était différent. Plus profond. Plus... désespéré. »

Thatch regarda Ace dans la pénombre, voyant pour la première fois peut-être que cette nuit avait laissé une marque plus profonde que le gamin ne voulait l'admettre.

Mais il ne dit rien. Parce que parfois, les mots ne servaient à rien.

Ils restèrent là, buvant en silence sous les étoiles, deux pirates libres qui ne comprenaient pas vraiment ce que c'était que de vivre dans une cage.


Le troisième jour, Ritsu était au bord de l'effondrement mental complet.

Elle n'avait pas dormi — chaque fois qu'elle fermait les yeux, elle voyait le sourire de Vadric, entendait ses sous-entendus, sentait ses mains sur elle. Elle avait révisé chaque rapport, chaque témoignage, chaque détail minuscule sur ce rookie maudit qui semblait avoir vendu son âme au diable en échange d'une chance cosmique insolente. Elle savait où il serait. Elle en était absolument, catégoriquement certaine.

Grove vingt-neuf. Zone sans loi où la Marine patrouillait rarement et où les criminels de toutes sortes se regroupaient dans une cohabitation précaire basée sur le respect mutuel de la violence. Repaire connu des contrebandiers selon plusieurs informateurs qu'elle avait presque torturés pour obtenir l'information.

Elle prit son équipe — quinze hommes dont Kenji qui n'avait pas quitté son côté depuis deux jours, semblant craindre qu'elle s'effondre si elle restait seule trop longtemps. Mais Vadric avait insisté pour envoyer aussi trois de ses officiers personnels, ces mêmes types qui ricanaient dans son dos et la regardaient avec ce mélange de mépris et de satisfaction mauvaise. "Pour observer et rapporter", avait dit Vadric avec ce sourire qui promettait que chaque erreur serait notée, amplifiée, transformée en ammunition contre elle.

Ils se déployèrent dans la grove en silence absolu, progressant méthodiquement à travers les ruelles sombres qui sentaient la pisse et la violence. Et là, dans une cour arrière entourée de bâtiments délabrés, ils le virent.

Le rookie. Seul. Dos tourné. Comptant de l'argent volé avec cette concentration de quelqu'un qui se croit en sécurité.

Kenji, à côté de Ritsu, murmura avec une satisfaction à peine contenue :

« On le tient. Enfin. »

Ritsu acquiesça, sentant une vague de soulagement presque douloureuse la traverser. Elle leva la main, prête à donner le signal qui mettrait fin à ce cauchemar de trois jours.

Et c'est à ce moment précis qu'elle les vit.

Cinq silhouettes émergèrent de l'autre côté de la cour, bloquant l'autre sortie sans même sembler remarquer qu'ils venaient de couper toute retraite au rookie. Des hommes grands, imposants, armés jusqu'aux dents, se déplaçant avec cette assurance décontractée de gens qui ne craignaient absolument rien ni personne.

Et sur leurs épaules, leurs bras, leurs torses partiellement découverts brillaient dans la lumière déclinante : le symbole de Barbe Blanche.

Le rookie les vit en même temps que Ritsu. Il se figea, l'argent tombant de ses mains tremblantes, réalisant soudainement qu'il était pris en tenaille.

Devant lui : les commandants les plus redoutés du pirate le plus puissant du monde.

Derrière lui : Ritsu et la Marine.

Il était foutu. Complètement, irrémédiablement foutu.


Ace reconnut la femme instantanément, et son monde bascula légèrement sur son axe.

Il s'était figé au milieu d'un pas, ses yeux s'écarquillant imperceptiblement dans cette fraction de seconde où le cerveau refuse de traiter l'information impossible qu'il reçoit.

Merde, pensa-t-il avec une éloquence qui résumait parfaitement la situation. Merde, merde, merde.

Thatch, marchant à côté de lui, remarqua immédiatement sa réaction parce que Thatch remarquait toujours ces petits détails qui échappaient aux autres.

« Quoi ? » murmura-t-il en suivant le regard d'Ace.

« Rien, » marmonna Ace, mais c'était manifestement un mensonge et ils le savaient tous les deux.

Thatch suivit son regard et vit la femme — grande, mince, portant l'uniforme blanc immaculé d'un capitaine de la Marine avec ce port de tête fier et cette posture militaire rigide. Cheveux attachés strictement. Visage concentré, déterminé, marqué par une fatigue qui allait bien au-delà du manque de sommeil. Belle. Vraiment, objectivement, dangereusement belle même dans son épuisement.

Il regarda Ace. Regarda la femme. Regarda Ace à nouveau.

Et comprit.

Un sourire lent, presque prédateur, étira ses lèvres.

Marco, de l'autre côté de Thatch avec ses bras croisés dans cette posture décontractée qui était sa signature, avait aussi compris. Il secoua la tête avec ce mélange d'amusement et de résignation qui caractérisait sa réaction habituelle aux conneries d'Ace.

Vista sourit sous sa moustache impeccablement cirée.

Izou leva un sourcil élégant, manifestement amusé par le développement inattendu de la situation.

Le rookie, coincé entre deux forces qui pouvaient chacune l'anéantir sans effort, commença à paniquer visiblement, ses yeux allant de gauche à droite comme un animal pris au piège cherchant désespérément une issue qui n'existait pas.

Ritsu, elle, ne les avait pas encore vraiment regardés. Elle était focalisée sur le rookie avec une intensité presque maniaque, sur cette proie qu'elle chassait depuis trois jours de cauchemar et qui était enfin, finalement, à sa portée.

Elle s'avança d'un pas, et sa voix claqua dans l'air du soir avec une autorité froide et inflexible :

« Écartez-vous. Marine. »

Thatch, qui n'avait jamais su résister à une belle femme autoritaire, sourit plus largement encore.

« Ou quoi ? »

Ritsu leva enfin les yeux vers lui.

Et elle explosa.


La transformation fut spectaculaire dans sa violence contrôlée.

Ritsu ne hurla pas. Elle n'annonça pas son intention. Elle ne perdit pas un seul instant en paroles inutiles. Elle bougea juste, et le monde changea autour d'elle.

Un instant elle était humaine — fatiguée, en colère, désespérée. L'instant suivant, elle avait disparut.

Et là où elle se tenait, un tigre blanc massif la remplaçait.

Il n'y eut pas d'explosion spectaculaire, pas de fumée dramatique, pas de ces effets théâtraux qui caractérisaient souvent les transformations de fruits du démon. Juste une transition fluide, contrôlée, terrifiante dans sa précision absolue. Comme si elle enfilait une seconde peau qu'elle avait portée toute sa vie. Comme si cette forme était aussi naturelle pour elle que la forme humaine, peut-être même plus.

Le tigre était énorme — facilement trois mètres de long sans compter la queue qui fouettait l'air avec une vie propre. Son pelage était d'un blanc immaculé, presque luminescent dans la pénombre du soir, marqué de rayures noires élégantes qui suivaient les contours de muscles puissants roulant sous la fourrure à chaque respiration. Ses yeux étaient d'un bleu glacial et brillaient d'une intelligence clairement humaine, calculatrice, furieuse. Ses crocs étaient longs comme des poignards, blancs et acérés, parfaits pour déchirer la chair et broyer les os.

Les commandants de Barbe Blanche, qui avaient vu à peu près tout ce que le monde avait à offrir en termes de dangers et de merveilles, se figèrent malgré eux, impressionnés par la transformation et par la présence pure et brute qui émanait de la créature.

« Putain, » murmura Vista avec une admiration sincère.

Le rookie tomba littéralement à genoux, terrorisé au-delà de toute capacité de penser rationnellement, un gémissement pathétique s'échappant de sa gorge.

Le tigre ne lui laissa aucune chance, aucune possibilité d'évasion, aucun espoir.

Il bondit.

Le mouvement fut d'une rapidité et d'une précision qui défièrent la physique — un instant immobile, l'instant suivant en plein vol, franchissant les dix mètres qui le séparaient du rookie en une fraction de seconde. Il atterrit sur le pirate avec un impact qui fit trembler le sol, une patte massive se posant sur sa poitrine avec juste assez de pression pour l'immobiliser complètement sans le tuer. Les crocs se retrouvèrent à quelques centimètres de la gorge du rookie qui hurla, un son aigu et désespéré de pur terreur animal.

Le tigre grogna — un son grave, profond, primordial qui résonna dans toute la cour et fit vibrer les os de quiconque l'entendit. C'était le son que faisaient les prédateurs apex quand ils rappelaient au monde leur place dans la chaîne alimentaire.

C'était fini en moins de dix secondes. Peut-être même cinq.

Kenji s'approcha rapidement, menottes à la main, habitué à cette routine après des années de service sous les ordres de Ritsu. Le tigre se recula immédiatement, le laissant passer, démontrant un contrôle parfait même dans cette forme bestiale. Kenji menotta le rookie tremblant et sanglotant sans un mot, efficace et professionnel.

« Bien joué, capitaine, » murmura-t-il avec une satisfaction sincère et un soulagement palpable.

Le tigre se tourna, et la transformation inverse commença.

Elle fut tout aussi fluide que la première — la lumière blanche, la silhouette qui changeait graduellement, les contours qui se redéfinissaient. Et Ritsu était de retour, humaine à nouveau, essoufflée par l'effort de la chasse et de la transformation mais visiblement triomphante pour la première fois depuis des jours.

Elle se redressa, ajusta son uniforme avec des gestes automatiques, passa une main dans ses cheveux pour les remettre en place, reprit sa respiration dans de grandes inspirations contrôlées.

Puis, enfin, après avoir savouré ce moment de victoire pendant quelques précieuses secondes, elle regarda vraiment ceux qui avaient involontairement aidé à coincer le rookie.

Et son sang se glaça dans ses veines.


Son cerveau traita l'information par étapes, chacune pire que la précédente.

Premier regard, analyse superficielle : Des pirates. Grands. Armés. Dangereux. Pas des civils. Pas des alliés.

Deuxième regard, détails importants : Des tatouages. Le même symbole sur chacun d'eux. Pas un équipage sans nom. Quelque chose de plus grand. Quelque chose de beaucoup plus dangereux.

Elle reconnut le symbole et déglutit difficilement, sa gorge soudainement sèche : Barbe Blanche.

Troisième regard, évaluation tactique rapide : elle compta rapidement — cinq hommes, tous clairement des combattants d'élite vu leur posture et leurs armes, tous portant le tatouage avec fierté. Commandants. Bordel. Ce sont des commandants de Barbe Blanche.

Son esprit militaire fit les calculs automatiquement : quinze Marines dont trois observateurs inutiles de Vadric contre cinq commandants de l'équipage pirate le plus puissant du monde. Les probabilités n'étaient pas en sa faveur. Elles n'étaient même pas dans le même univers que sa faveur.

Quatrième regard, reconnaissance individuelle : Thatch au centre, impossible à rater avec cette coiffure distinctive qui le rendait reconnaissable même sans son avis de recherche. Marco à côté, bras croisés, cette expression traînante qui ne cachait pas vraiment l'intelligence aiguisée en dessous. Vista avec sa moustache parfaite. Izou dans son kimono élégant. Et —

Son regard s'arrêta sur le cinquième homme et le monde bascula.

L'étranger du bar.

Elle le reconnut immédiatement, instantanément, avec cette certitude absolue qui n'avait rien à voir avec la logique et tout à voir avec la façon dont son corps se souvenait de lui. Les cheveux noirs ébouriffés. Le sourire facile qui n'était plus là maintenant, remplacé par une expression que Ritsu n'arrivait pas vraiment à lire. Les yeux qui la regardaient avec cette reconnaissance mutuelle qui confirmait qu'elle ne rêvait pas, que c'était bien lui, que cette nuit avait vraiment existé.

Puis son esprit fit le dernier lien, celui qui la fit vraiment paniquer : Portgas D. Ace. L'avis de recherche qu'elle avait vu il y a quelques jours. Nouveau commandant de la deuxième division. 550 millions de berrys. Et elle avait couché avec lui.

Merde.

Son visage resta neutre par pur réflexe de survie, par des années d'entraînement à ne jamais montrer ses émotions en situation de danger. Mais ses yeux — ses yeux la trahirent pendant une fraction de seconde, s'écarquillant imperceptiblement, révélant le choc, la réalisation, et quelque chose qui ressemblait dangereusement à de la panique.

Thatch la regardait. Et contrairement au reste des commandants qui semblaient trouver la situation généralement amusante, Thatch la regardait avec quelque chose de différent dans les yeux. Quelque chose d'appréciateur. D'intéressé. Pas de la luxure basique mais quelque chose de plus... considérant.

Elle est magnifique, pensa-t-il en l'observant se recomposer après le choc de la reconnaissance. Belle, oui, mais plus que ça. Forte. Dangereuse. Ce fruit du démon... et cette détermination dans ses yeux. Cette fatigue aussi. Cette tristesse sous-jacente. C'est le genre de femme qui mérite d'être libre, pas enchaînée dans un uniforme qui l'étouffe.

Ritsu se reprit rapidement, parce qu'elle n'avait pas le choix et parce que s'effondrer maintenant ne servirait à rien. Elle se redressa de toute sa hauteur, adopta cette posture professionnelle qu'elle avait perfectionnée au fil des années, et parla d'une voix neutre qui ne trahissait rien du chaos dans sa tête :

« Je vous remercie pour votre... assistance involontaire. » Chaque mot était soigneusement choisi, poli mais distant. « Nous allons nous retirer maintenant. »

Thatch fit un pas en avant, et son sourire s'élargit d'une manière qui promettait des ennuis.

« Oh, pas si vite, capitaine. » Il mit une emphase particulière sur le titre, comme s'il testait comment il sonnait. « On se connaît pas ? J'ai l'impression qu'on devrait se connaître. »

Ritsu le regarda avec cette froideur professionnelle qu'elle réservait aux menaces potentielles.

« Je ne crois pas, non. »

Marco intervint de l'autre côté, voix traînante et amusée :

« T'es vraiment sûre, yoi ? Parce que Ace a l'air de te reconnaître. Et Ace reconnaît pas souvent les gens. »

Ace, pour la première fois de sa vie probablement, avait l'air sincèrement gêné. Il marmonna quelque chose qui ressemblait à « Marco... » mais qui se perdit dans le bruit ambiant.

Vista, sourire caché sous sa moustache mais audible dans sa voix :

« Ah, c'était donc elle ? La mystérieuse inconnue du bar ? Ace, mon garçon, tu ne nous avais pas dit qu'elle était Marine. »

Ritsu sentit le sol se dérober légèrement sous elle en réalisant que non seulement Ace savait qui elle était maintenant, mais qu'il avait manifestement mentionné leur nuit à ses frères, et qu'ils savaient tous, et qu'ils trouvaient ça hilarant.

Ils savent. Bordel, ils savent tous.

Kenji, toujours à côté d'elle tenant le rookie menotté, écarquilla soudainement les yeux en comprenant TOUT — où sa capitaine était allée cette nuit-là, avec qui elle était partie, ce qu'ils avaient fait. Son visage passa par plusieurs expressions en l'espace de deux secondes — surprise, compréhension, puis une sorte d'horreur sympathique en réalisant les implications.

Thatch s'approcha encore, et il y avait quelque chose dans sa démarche, dans la façon dont il la regardait, qui était différent de la simple moquerie. De l'intérêt véritable. De la curiosité.

« Alors, capitaine — c'est bien capitaine, n'est-ce pas ? — on oublie cette rencontre ? »

Ritsu, tenant fermement le peu de dignité qui lui restait :

« Ce serait préférable, oui. »

« Laquelle ? » Le sourire de Thatch se fit plus prononcé, presque joueur. « Celle du bar il y a deux nuits... ou celle-ci, maintenant ? »

Le silence qui suivit fut assourdissant, pesant, chargé d'implications que personne ne pouvait ignorer.

Ritsu garda son calme à travers un effort de volonté pur, son visage ne trahissant rien même si elle sentait sa mortification grandir à chaque seconde.

« Les deux. On oublie les deux. »

Ace, finalement, parla. Sa voix était détachée, presque indifférente, mais il y avait quelque chose dans ses yeux qui n'était pas tout à fait de l'indifférence :

« Pour ce que ça vaut... c'était bien. »

Ritsu le regarda. Une seconde. Juste une seconde où leurs yeux se croisèrent et où tout ce qui ne serait jamais dit passa entre eux dans ce regard. Elle vit qu'il était sincère. Qu'il n'y avait rien de cruel ou de moqueur dans ses mots. Juste un constat honnête. Pas de regrets. Pas d'attentes. Juste une reconnaissance mutuelle que quelque chose s'était passé et que c'était fini.

C'était juste une nuit pour lui aussi, réalisa-t-elle avec un mélange de soulagement et de quelque chose qui ressemblait vaguement à de la déception qu'elle refusa d'analyser.

Elle détourna les yeux la première.

« On rentre, » dit-elle à son équipe d'une voix qui ne laissait aucune place à la discussion. « Mission accomplie. »

Marco, toujours bras croisés, voix traînante :

« Vous allez pas nous arrêter, yoi ? »

Ritsu eut un sourire amer, le premier sourire qui avait touché ses lèvres depuis des jours, même s'il était chargé d'ironie amère.

« J'ai déjà assez de problèmes sans ajouter un incident diplomatique avec l'équipage de Barbe Blanche à ma liste. Bonne journée, messieurs. »

Elle se retourna pour partir, signalant à son équipe de la suivre.

Thatch la regarda s'éloigner, et il ne pouvait littéralement pas détacher ses yeux d'elle. De la façon dont elle marchait — droite, fière, épuisée mais refusant de le montrer. De la façon dont elle commandait son équipe — avec autorité mais aussi avec un respect manifeste qui allait dans les deux sens. De cette tristesse qu'il voyait dans la ligne de ses épaules, dans la rigidité de son dos, dans cette fatigue qui n'avait rien à voir avec le manque de sommeil.

Magnifique et brisée, pensa-t-il. Forte et en train de s'effondrer. Elle mérite tellement mieux que cet uniforme qui l'étouffe. Que cette vie qui la tue à petit feu.

« Bah gamin, » dit-il finalement en se tournant vers Ace avec un sourire appréciateur, « faut te le reconnaître. T'as vraiment du goût. »

Ace haussa les épaules avec une désinvolture affectée.

« C'était juste une nuit. »

« Ouais. »

Mais Thatch continuait de regarder dans la direction où elle avait disparu, et quelque chose dans son expression suggérait qu'il pensait à des choses qu'il ne partagerait pas.


Sur le chemin du retour vers leur navire, Kenji marchait à côté de Ritsu dans un silence qui devenait de plus en plus insupportable à chaque pas.

Finalement, incapable de se taire plus longtemps, il murmura assez bas pour que seule elle puisse l'entendre :

« Capitaine... c'était lui ? »

Ritsu ne ralentit pas, ne changea pas d'expression, continua de marcher avec cette rigidité militaire qui était devenue sa seconde nature.

« Je ne veux pas en parler. »

« Les hommes de Vadric ont tout vu. » Sa voix était chargée d'inquiétude sincère. « Ils ont tout entendu. Chaque mot. »

Ritsu s'arrêta net au milieu de la rue, si soudainement que Kenji faillit la percuter.

Elle se tourna lentement vers lui, et il vit dans ses yeux quelque chose qui ressemblait à de la résignation.

« Je sais. »

Kenji désigna discrètement du menton trois des soldats qui marchaient derrière eux à quelques mètres — ces mêmes officiers que Vadric avait envoyés "observer" et qui avaient été témoins de toute la scène. Ils chuchotaient entre eux avec animation, sourires mauvais aux lèvres, lançant des regards vers Ritsu quand ils pensaient qu'elle ne regardait pas.

« Merde, » murmura Ritsu si bas que même Kenji faillit ne pas l'entendre.

« Qu'est-ce que vous allez faire ? »

Elle inspira profondément, relâcha lentement, sembla se rassembler.

« Continuer. C'est tout ce que je peux faire. Continuer et espérer que... »

Elle ne finit pas la phrase, parce qu'ils savaient tous les deux qu'espérer ne servait à rien face à quelqu'un comme Vadric.

« Capitaine, je peux— »

« Non, Kenji. » Elle le regarda avec une intensité qui le fit taire immédiatement. « Tu ne peux rien faire. Tu ne fais rien. Tu continues ton travail, tu gardes la tête baisse, et tu me laisses gérer ça. »

« Mais— »

« C'est un ordre. »

Il hocha la tête, mâchoires serrées, manifestement frustré mais incapable de désobéir à un ordre direct.

Ils rentrèrent en silence, et chaque pas rapprochait Ritsu de ce qu'elle savait être inévitable maintenant.


Les trois officiers de Vadric ne perdirent pas une seule seconde après être revenus au port.

Ils se précipitèrent vers les quartiers luxueux du Vice-Amiral avec cette urgence excitée de porteurs de nouvelles juteuses, frappant à sa porte avec une insistance qui aurait été insubordonnée si Vadric n'avait pas été exactement le genre d'homme à encourager ce type de comportement.

Vadric les reçut dans son bureau privé, cigare à la main, verre de whisky sur le bureau, sourire satisfait déjà en place parce qu'il savait que s'ils venaient le voir si vite, ça ne pouvait signifier qu'une chose — ils avaient quelque chose sur Ritsu.

« Alors ? » Il souffla la fumée lentement. « Ils l'ont eu ? »

« Oui, Vice-Amiral. » Le plus âgé des trois, un homme maigre avec une moustache fine et des yeux de fouine. « Mission accomplie. Le rookie est en cellule. »

« Bien. Excellent même. Peut-être que notre chère capitaine n'est pas totalement incompétente après tout. » Il but une gorgée de whisky. « Et ? »

Les trois hommes échangèrent un regard chargé de signification.

« Il y a eu... un incident. »

Vadric haussa un sourcil, intéressé.

« Quel genre d'incident ? »

« Le capitaine a utilisé son fruit du démon pour capturer le rookie. Transformation en tigre blanc. Très impressionnant techniquement. » L'officier marqua une pause calculée. « Mais... elle a eu de l'aide. Involontaire mais significative. »

« De qui ? »

« Des pirates de Barbe Blanche, Vice-Amiral. »

Vadric se redressa dans son fauteuil, soudainement très attentif.

« Barbe Blanche ? Sur Sabaody ? »

« Oui. Cinq commandants selon nos identifications. Dont Portgas D. Ace, le nouveau commandant de la deuxième division. »

« Et ? Continuez. »

L'officier hésita, savourant clairement le moment.

« Ils... semblaient se connaître. Le capitaine Ritsu et les pirates. Particulièrement avec Ace. »

Vadric plissa les yeux dangereusement.

« Se connaître comment, exactement ? Soyez précis. »

« Ils ont fait... des allusions. Des références à une rencontre précédente. » L'officier sortit un petit carnet où il avait manifestement pris des notes détaillées. « Je cite : un des commandants, identifié comme étant Thatch, a demandé textuellement "on oublie cette rencontre ?" et quand le capitaine a acquiescé, il a ajouté "Laquelle ? Celle du bar ou celle-ci ?" »

Le silence qui suivit fut glacial et chargé de menace palpable.

Vadric écrasa très lentement son cigare dans le cendrier, chaque mouvement contrôlé avec une précision qui trahissait la rage bouillonnante en dessous.

« Répétez ça. Mot pour mot. »

L'officier s'exécuta, lisant ses notes avec soin, rapportant chaque détail de la conversation — les regards échangés entre Ace et Ritsu, la gêne manifeste d'Ace quand ses frères l'avaient taquiné, la façon dont Ritsu s'était raidie en réalisant qu'ils savaient tous.

Vadric ne bougea pas pendant plusieurs secondes après que l'officier eut fini son rapport, son esprit travaillant rapidement, assemblant les pièces du puzzle.

L'inconnu du bar. Celui qu'il avait vu partir avec Ritsu il y a deux nuits. Celui qu'il avait suivi jusqu'à cette auberge miteuse dans les zones sans loi. Celui avec qui elle avait passé toute la nuit.

C'était Portgas D. Ace.

Commandant de la deuxième division de Barbe Blanche.

Pirate avec une prime de 550 millions de berrys.

Elle a couché avec un pirate.

Elle a couché avec un des hommes les plus recherchés du Nouveau Monde.

Elle m'a trompé.

Cette dernière pensée était irrationnelle — Ritsu ne lui appartenait pas, ne lui avait jamais appartenu malgré toutes ses illusions — mais la rationalité n'avait jamais vraiment fait partie de l'équation avec Vadric.

La rage qui monta en lui était froide, calculée, infiniment dangereuse.

« Vous en êtes absolument certains ? » Sa voix était calme, presque douce, ce qui était infiniment plus terrifiant qu'un cri. « Aucun doute possible sur l'identité ? »

« Aucun, Vice-Amiral. Nous avons tous reconnu Portgas D. Ace. Le tatouage, la description physique, tout correspond parfaitement. Et le ton de la conversation ne laissait aucun doute sur... la nature de leur rencontre précédente. »

« Bien. Très bien. » Vadric se leva lentement, marchant vers la fenêtre qui donnait sur le port. « Vous n'en parlez à personne. À PERSONNE. C'est clair ? Pas même entre vous. »

« Oui, Vice-Amiral. »

« Cette information reste confidentielle. Pour l'instant. »

« Compris, Vice-Amiral. »

« Maintenant sortez. J'ai besoin de réfléchir. »

Ils sortirent rapidement, fermant la porte derrière eux et le laissant seul avec ses pensées venimeuses.

Vadric resta debout devant la fenêtre, regardant le navire de Ritsu amarré au loin, souriant lentement.

Oh, Ritsu. Ma pauvre, stupide, belle Ritsu. Tu viens de me donner exactement ce qu'il me fallait.

Fraterniser avec l'ennemi. Compromettre la sécurité de la Marine. Trahison potentielle. Techniquement, coucher avec un pirate recherché pouvait être interprété comme une aide à un criminel. Les charges qu'il pourrait fabriquer avec cette information étaient presque infinies.

Il pouvait la détruire avec ça. Complètement. La faire arrêter. La faire juger en cour martiale. La faire enfermer à Impel Down pour le reste de sa vie misérable.

Ou...

Ou je peux la garder pour moi.

Utiliser cette information comme levier. Comme menace. Comme cage. La forcer à obéir à chaque ordre. À accepter chaque "invitation". À se soumettre complètement.

Parce que quelle serait l'alternative ? La prison ? La honte publique? La destruction de tout ce pour quoi elle avait travaillé?

Tu vas m'appartenir maintenant, ma belle. Complètement. Corps et âme. Que tu le veuilles ou non.

Il versa un nouveau verre de whisky et le leva vers le navire de Ritsu en un toast moqueur.

« À nous, capitaine Ritsu. À notre nouvel... arrangement. »

Il but lentement, savourant déjà sa victoire, planifiant déjà comment il allait briser cette fierté qu'elle affichait comme une armure.

— À suivre —

Publié : 21/02/2026

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