Sad Song
« Elle vit. Pour l'instant. »
Les mots de Yori résonnèrent dans le couloir silencieux comme une condamnation déguisée en espoir. Ace sentit quelque chose se desserrer dans sa poitrine — un soulagement si violent qu'il faillit s'effondrer — mais il vit l'expression sur le visage du médecin et comprit immédiatement que ce n'était pas fini. Pas vraiment. Yori était épuisé au-delà de tout ce qu'Ace avait jamais vu, couvert de sang jusqu'aux coudes, les mains tremblant légèrement malgré tous ses efforts pour paraître calme et professionnel.
« Pour l'instant ? » répéta Marco, la voix tendue. « Qu'est-ce que ça veut dire exactement, yoi ? »
Yori passa une main fatiguée sur son visage, laissant une traînée de sang séché sur sa joue sans même s'en rendre compte.
« Ça veut dire qu'elle respire. Que son cœur bat. Mais elle est dans un état critique. Les prochaines heures, les prochains jours... » Il secoua la tête. « Je peux pas garantir qu'elle passera la semaine. L'infection, l'hémorragie interne, le choc traumatique... il y a tellement de façons dont ça peut encore mal tourner. »
« Mais elle vit, » insista Ace, s'accrochant à ce fait comme à une bouée de sauvetage.
« Oui. Elle vit. » Yori le regarda directement. « Pour l'instant. »
Thatch se leva de sa position contre le mur, se rapprochant du médecin.
« Qu'est-ce qu'on peut faire ? »
« Rien. » Yori le dit sans détour, sans essayer d'adoucir la réalité. « Vous pouvez rien faire. Moi non plus, d'ailleurs. C'est à elle maintenant. Son corps doit décider s'il veut se battre ou abandonner. »
« On peut pas la voir ? » demanda Vista.
« Non. Absolument pas. Personne entre dans cette infirmerie à part moi et les infirmières. C'est non négociable. » Le ton de Yori ne laissait aucune place à l'argument. « Elle est trop fragile. Physiquement et... » Il hésita. « Et autrement. »
Izou comprit immédiatement ce qu'il ne disait pas.
« Le traumatisme. »
« Oui. » Yori hocha la tête. « Quand — si — elle se réveille, elle sera terrifiée. Confuse. Probablement incapable de faire la différence entre qui lui a fait du mal et qui essaie de l'aider. Surtout avec des hommes. Donc non, vous la voyez pas. Pas maintenant. Peut-être pas avant longtemps. »
Ace voulut protester mais les mots moururent dans sa gorge. Parce que Yori avait raison. Bien sûr qu'il avait raison. Après ce qu'elle avait subi... voir des hommes autour d'elle, même ceux qui l'avaient sauvée, serait probablement la dernière chose dont elle avait besoin.
« Combien de temps avant qu'on sache si elle va... » Marco ne finit pas sa phrase.
« Quarante-huit à soixante-douze heures. Si elle passe ce cap sans complications majeures, ses chances augmentent significativement. Mais c'est un grand si. »
Le silence qui suivit fut lourd et inconfortable. L'aube commençait à teindre le ciel de rose pâle à travers les hublots, et quelque part au-dessus d'eux, l'équipage commençait sa routine matinale, inconscient du drame qui se jouait dans les entrailles du navire.
« Pops doit savoir, » dit finalement Thatch.
« Ouais, » acquiesça Marco. « Il doit savoir. »
Barbe Blanche les reçut dans ses quartiers privés, assis dans son fauteuil massif avec une bouteille de saké déjà entamée malgré l'heure matinale. Il les regarda entrer un par un — Thatch, Marco, Ace, Vista, Izou — et lut immédiatement sur leurs visages que quelque chose de grave s'était passé.
« Asseyez-vous, mes fils, » dit-il d'une voix grave qui résonnait dans la pièce. « Et racontez-moi. »
Thatch prit la parole parce qu'il était le plus calme, le plus capable de raconter l'histoire sans que l'émotion n'étouffe les mots. Il raconta comment ils revenaient du bar, comment Vista avait vu les bottes blanches, comment ils avaient trouvé le corps. Il ne minimisa rien — l'état dans lequel elle était, le sang, les blessures, ce qu'ils avaient compris immédiatement sur ce qui lui avait été fait.
Barbe Blanche écouta en silence, son visage devenant progressivement plus sombre, plus dur. Quand Thatch eut fini, il but une longue gorgée de saké directement à la bouteille.
« Une Marine, » dit-il finalement.
Ce n'était pas une question.
« Oui, Pops. »
« Et vous l'avez ramenée ici. Sur mon navire. »
« Oui. »
« Pourquoi ? »
La question n'était pas accusatrice. Juste curieuse. Barbe Blanche voulait comprendre le raisonnement de ses fils avant de prendre une décision.
« Parce qu'elle allait mourir, » répondit Ace avant que quiconque puisse parler, sa voix chargée d'une émotion qu'il ne cherchait même plus à cacher. « Parce que la laisser là-bas... »
Il secoua la tête, incapable de finir.
« Parce que personne mérite ça, » dit Thatch simplement. « Peu importe qui elle est. Marine, pirate, civil. Personne mérite de mourir comme ça. »
Barbe Blanche les observa tous les cinq. Ses fils. Sa famille. Il vit la rage contenue chez Thatch, le désespoir chez Ace, la tristesse chez Izou, la détermination chez Vista, et quelque chose de plus complexe chez Marco qui oscillait entre pragmatisme et compassion.
« Yori dit qu'elle va peut-être pas survivre, » continua Marco. « Mais si elle survit... » Il marqua une pause. « Elle pourrait nous identifier. Causer des problèmes. La Marine saurait qu'on l'a aidée. »
« Et tu penses que je devrais m'en inquiéter ? »
Barbe Blanche sourit, mais sans humour.
« Je pense qu'on devrait en être conscients, yoi. »
« Je suis conscient. » Barbe Blanche se leva, sa stature massive dominant la pièce. « Et je m'en fiche. Cette femme a été brisée par quelqu'un de monstrueux. Vous l'avez sauvée. C'est la seule chose qui compte. » Il les regarda tous. « Elle reste. Elle est sous ma protection maintenant. Quiconque a un problème avec ça peut venir me voir directement. »
« Merci, Pops, » murmura Ace.
« Mais, » continua Barbe Blanche, et son ton devint plus sérieux, « on part dans trois heures. L'équipage nous attend à l'île des Hommes-Poissons. On peut pas rester ici à chercher qui a fait ça. »
Le silence qui suivit fut chargé de frustration.
« Je sais que vous voulez vengeance, » dit Barbe Blanche doucement. « Je le vois dans vos yeux. Moi aussi je la veux. Mais l'équipage passe en premier. Toujours. On a des responsabilités. Des gens qui comptent sur nous. »
« Donc le monstre qui a fait ça s'en tire, » dit Ace, la voix amère.
« Pour l'instant. » Barbe Blanche posa une main massive sur l'épaule d'Ace. « Mais rien n'est oublié. Rien n'est pardonné. Un jour, on reviendra. Et ce jour-là... » Son sourire fut terrible. « Ce jour-là, il paiera. »
Les trois heures suivantes passèrent dans un flou d'activité frénétique.
Thatch retourna à l'infirmerie, frappant doucement à la porte. Yori sortit, l'air encore plus épuisé qu'avant.
« Comment elle va ? » demanda Thatch.
« Pareil. Critique mais stable pour l'instant. » Yori s'adossa au mur du couloir. « J'ai fait ce que je pouvais. Maintenant c'est juste... attendre. »
« Raconte-moi. » Thatch croisa les bras. « Qu'est-ce que t'as fait exactement ? Qu'est-ce qui l'a presque tuée ? »
Yori le regarda, sembla peser s'il devait partager les détails, puis décida que Thatch méritait de savoir.
« Quand vous l'avez amenée, » commença-t-il lentement, se remémorant ces heures horribles, « elle avait peut-être trois minutes avant de mourir. Peut-être moins. La gorge tranchée, hémorragie massive, hypothermie avancée, état de choc profond. » Il ferma les yeux. « J'ai vu beaucoup de blessures de guerre. J'ai recousu des hommes qui avaient perdu la moitié de leurs organes. Mais ça... c'était différent. »
« Différent comment ? »
« Parce que c'était pas un combat. C'était pas une blessure reçue en se battant pour quelque chose. C'était... » Yori chercha ses mots. « C'était de la violence pure. Calculée. Destinée à détruire. »
Thatch serra les poings mais ne dit rien.
« La première chose, » continua Yori, « c'était la gorge. Il avait tranché profond, juste assez pour causer une hémorragie massive mais pas assez pour la tuer instantanément. Comme s'il voulait qu'elle souffre. Qu'elle se vide lentement. » Il ouvrit les yeux. « J'ai dû suturer en urgence. Chaque seconde comptait. Le sang coulait plus vite que je pouvais travailler. »
« Mais t'as réussi. »
« Oui. Mais ensuite il y avait les menottes. » Yori marqua une pause. « Granit marin. Tu comprends ce que ça signifie ? »
« Elle pouvait pas utiliser son fruit. »
« Plus que ça. Le granit marin draine l'énergie vitale des utilisateurs de fruits du démon. Elle était menottée avec depuis... » Il hésita. « Depuis qu'il l'a attaquée. Des heures probablement. Son corps se battait pour survivre à ses blessures pendant que le granit marin aspirait toute son énergie. »
Thatch sentit sa rage monter d'un cran.
« Quand j'ai retiré les menottes, » dit Yori, « son fruit est revenu. Mais pas de manière contrôlée. Elle était inconsciente, mourante, et son corps a essayé de se transformer par réflexe. » Il frissonna au souvenir. « Tu aurais dû voir ça. Une transformation partielle — mi-humaine, mi-tigre. Les rayures apparaissant sur sa peau, les griffes qui poussaient. C'était... perturbant. Et dangereux. Une transformation incontrôlée dans son état aurait pu la tuer. »
« Qu'est-ce que t'as fait ? »
« J'ai dû la calmer. Même inconsciente. J'ai injecté des sédatifs, j'ai parlé, j'ai... » Il secoua la tête. « Je sais pas exactement ce qui a marché. Mais finalement elle s'est calmée. La transformation s'est inversée. »
« Et après ? »
« Après j'ai dû tout recoudre. Chaque plaie. Chaque déchirure. » Yori ne détailla pas mais Thatch comprit. « Et puis son cœur s'est arrêté. »
Thatch se figea.
« Quoi ? »
« Son cœur. Il s'est arrêté. Complètement. » Yori frotta son visage avec ses mains. « J'ai dû la réanimer. Massage cardiaque. Injections d'adrénaline. »
« Mais son cœur est reparti. »
« Oui. Après... je sais pas. Deux minutes ? Trois ? Une éternité. Et puis il a battu. Faible. Erratique. Mais il a battu. »
Thatch posa une main sur l'épaule du médecin.
« T'as fait un miracle. »
« J'ai juste fait mon travail. » Yori le regarda. « Mais je te préviens. Même si elle survit physiquement... ce qu'elle a vécu va la hanter. Le trauma... c'est pas quelque chose que je peux suturer. »
« Je sais. »
« Et on part bientôt. » Yori sembla soudainement réaliser. « Elle peut pas supporter un voyage. Pas dans son état. »
« Pops dit qu'elle vient avec nous. »
« Alors je vais devoir rester avec elle tout le temps. Surveiller chaque respiration. Chaque battement de cœur. » Yori soupira. « Ça va être long. »
Ace voulait rester à Sabaody. Il le voulait avec une intensité qui le consumait de l'intérieur.
« Je peux chercher, » dit-il à Marco alors qu'ils préparaient le navire pour le départ. « Pendant que vous partez. Je vous rejoins après. »
« Non, » répondit Marco simplement.
« Marco— »
« Non, yoi. » Marco se retourna vers lui, et son expression était inhabituellement dure. « T'es pas stupide, Ace. Tu sais pourquoi tu peux pas rester. »
« Parce que Pops a besoin de moi ? »
« Parce que tu sais pas qui chercher. » Marco alluma une cigarette. « Tu vas faire quoi ? Interroger tous les Marines de Sabaody ? Brûler la ville jusqu'à ce que quelqu'un avoue ? »
« Si c'est ce qu'il faut— »
« Et pendant ce temps, elle est sur notre navire. Mourante. Sans toi. Sans nous. » Marco souffla la fumée. « C'est ce que tu veux ? »
Ace n'avait pas de réponse à ça.
« Elle a besoin qu'on soit là, » continua Marco plus doucement. « Au cas où elle se réveille. Au cas où elle... au cas où elle meurt. Elle devrait pas être seule. »
« Elle était déjà seule quand c'est arrivé, » murmura Ace amèrement. « Personne était là pour l'aider. »
« Mais on est là maintenant. » Marco écrasa sa cigarette. « C'est tout ce qu'on peut faire. Être là maintenant. »
Ace regarda vers Sabaody, cette ville qui brillait dans le soleil levant. Quelque part là-bas, un monstre marchait librement. Respirait. Vivait. Sans conséquences.
« Je reviendrai, » promit-il à voix basse, une promesse faite à lui-même autant qu'à elle. « Un jour, je reviendrai. Et je trouverai qui a fait ça. »
« Je sais, yoi. » Marco posa une main sur son épaule. « Mais pas aujourd'hui. Aujourd'hui, on part. »
De l'autre côté de Sabaody, dans ses quartiers luxueux, Vadric se réveilla avec le sourire.
Il s'étira dans son lit confortable, sentant la satisfaction d'une bonne nuit de sommeil peser agréablement sur ses membres. Le soleil entrait par la fenêtre, projetant des motifs de lumière sur le mur. C'était une belle matinée. Une matinée parfaite.
Il se leva, fit sa toilette matinale avec des gestes tranquilles et méthodiques. Se rasa. Se brossa les dents. Se coiffa. Chaque geste était normal, routinier. Il ne pensait pas vraiment à la nuit précédente. C'était fait. C'était fini. Elle avait eu ce qu'elle méritait.
Il s'habilla dans un uniforme impeccable, ajustant sa cravate devant le miroir. L'homme qui le regardait était respectable. Distingué. Un Vice-Amiral avec des décennies de service honorable. Personne ne soupçonnerait cet homme de quoi que ce soit.
Il sourit à son reflet.
Aujourd'hui serait une journée normale. Il gérerait ses responsabilités. Superviserait ses hommes. Remplirait sa paperasse. Et quand on découvrirait finalement le corps — si on le découvrait jamais — ce serait juste une tragédie. Une jeune capitaine assassinée dans les zones sans loi. Terrible. Mais certainement pas sa faute.
Il siffla en sortant de ses quartiers, saluant aimablement les soldats qu'il croisait.
Personne ne devina rien.
Le Moby Dick leva l'ancre exactement à l'heure prévue, ses voiles massives se déployant avec cette efficacité née de centaines de manœuvres identiques.
Ace était debout à l'arrière du navire, regardant Sabaody s'éloigner progressivement. L'archipel devenait de plus en plus petit, ses mangroves géantes se fondant dans l'horizon. Quelque part là-bas, dans une ruelle sombre et oubliée, il y avait encore du sang séché sur les pavés. Des traces d'une horreur que personne d'autre qu'eux ne connaissait.
Ses poings se serrèrent si fort que ses ongles s'enfoncèrent dans ses paumes.
Je reviendrai, pensa-t-il encore. Je te le promets.
« Ace. »
Il se retourna. Thatch s'approchait, portant un plateau couvert.
« Qu'est-ce que c'est ? »
« Bouillon. » Thatch souleva le couvercle, révélant un bol fumant. « Nutritif. Facile à avaler. Si elle... quand elle pourra manger, ce sera ça. »
Ace regarda le bouillon, puis Thatch.
« Elle peut même pas manger maintenant. »
« Je sais. Mais quand elle pourra, ce sera prêt. » Thatch recouvrit le plateau. « C'est tout ce que je peux faire. Alors je le fais. »
Ils restèrent là un moment, regardant Sabaody disparaître complètement, avalé par la ligne d'horizon.
« On aurait dû rester, » murmura Ace.
« Peut-être. » Thatch ne mentit pas, ne le rassura pas. « Mais on est une famille. Et la famille reste ensemble. Même quand c'est dur. Surtout quand c'est dur. »
Le navire plongea sous l'eau, enveloppé dans une bulle de résine géante, et Sabaody disparut complètement de leur vue.
Ce fut plusieurs heures plus tard, alors que Vadric prenait tranquillement son petit-déjeuner avec ses officiers, que Kenji apparut.
Le second de Ritsu avait l'air d'avoir passé la nuit debout. Ses vêtements étaient froissés, ses cheveux décoiffés, ses yeux rouges et cernés. Il se tenait raide dans l'embrasure de la porte, visage tendu.
Vadric leva les yeux de son assiette, feignant la surprise.
« Kenji ? Quelque chose ne va pas ? »
« Le capitaine Ritsu, » dit Kenji d'une voix blanche. « Elle n'est pas rentrée hier soir. »
Vadric fronça les sourcils, jouant parfaitement son rôle.
« Comment ça, pas rentrée ? »
« Elle est sortie hier soir pour... » Kenji hésita. « Pour une réunion. Elle devait être de retour avant minuit. Elle n'est jamais revenue. »
« Une réunion ? » Vadric posa sa fourchette. « Quel genre de réunion ? »
« Je... je ne sais pas exactement, » admit Kenji, et Vadric vit la frustration sur son visage. « Elle ne m'a pas dit. Juste qu'elle rencontrait quelqu'un. »
Vadric se leva, adoptant une expression inquiète parfaitement calibrée.
« C'est très préoccupant. Vous avez cherché ? »
« Toute la nuit. J'ai pris une équipe. On a fouillé les zones où elle aurait pu aller. Rien. Aucune trace. »
« Mon dieu. » Vadric passa une main sur son visage. « C'est... c'est terrible. Une jeune capitaine disparue. » Il marqua une pause, laissant ses mots suivants avoir plus d'impact. « Bien que... après tout, ça n'a rien d'étonnant quand on sait où elle passait certaines de ses nuits. Et avec qui. »
Le silence qui suivit fut chargé de tension.
Kenji se figea complètement, fixant Vadric avec une intensité nouvelle.
« Qu'est-ce que vous insinuez, Vice-Amiral ? »
« J'insinue rien. » Vadric haussa les épaules avec une désinvolture étudiée. « Je constate juste que le capitaine Ritsu avait... des fréquentations douteuses. On a vu des choses. Entendu des rumeurs. Une jeune femme qui s'aventure dans les zones sans loi, qui boit avec des inconnus... » Il laissa la phrase en suspens. « Peut-être qu'elle a juste fait un mauvais choix de compagnie. Peut-être que quelque chose a mal tourné. Ça arrive. »
Kenji sentit quelque chose de froid s'installer dans sa poitrine. Il regardait Vadric — vraiment le regardait — et il vit quelque chose dans ses yeux. Quelque chose qui ressemblait à de la satisfaction. De la suffisance.
Il sait quelque chose.
Mais il n'avait aucune preuve. Rien. Juste ce sentiment viscéral que cet homme mentait.
« Avec tout le respect que je vous dois, Vice-Amiral, » dit Kenji d'une voix contrôlée, « le capitaine Ritsu était professionnelle et responsable. Si elle n'est pas rentrée, c'est qu'il lui est arrivé quelque chose. »
« Bien sûr, bien sûr. » Vadric hocha la tête avec une fausse sollicitude. « Je ne voulais pas insinuer autre chose. Simplement... on doit considérer toutes les possibilités. » Il se tourna vers ses officiers. « Organisez une recherche officielle. Fouillez l'archipel. Questionnez les témoins. On doit la retrouver. Morte ou vivante. »
Le dernier mot résonna dans le silence.
Kenji salua mécaniquement et sortit, mais son esprit tournait à plein régime. Il sait. Il sait quelque chose. Mais quoi ? Et comment le prouver ?
Le voyage sous l'eau vers l'île des Hommes-Poissons ne durait normalement que quelques heures. Mais pour ceux qui attendaient des nouvelles de Ritsu, chaque minute semblait durer une éternité.
Yori ne quitta pas l'infirmerie. Il s'était installé une chaise près de la table où elle reposait, et il surveillait constamment — chaque respiration, chaque battement de cœur visible dans le pouls de son cou.
Elle était toujours profondément inconsciente, maintenue sous sédation lourde pour éviter qu'elle se réveille en panique. Son visage était d'une pâleur cadavérique, ses lèvres presque bleues. Des tubes partout — un dans sa gorge pour l'aider à respirer, d'autres pour les fluides, pour les médicaments. Elle ressemblait plus à un cadavre qu'à une personne vivante.
Mais elle respirait. Faiblement. Irrégulièrement. Mais elle respirait.
Une heure dans le voyage, sa fièvre monta brusquement.
Yori vit le changement immédiatement — la transpiration sur son front, les frissons qui secouaient son corps. Il posa une main sur son front et jura.
« Infection. »
Il travaillait rapidement, injectant des antibiotiques, changeant ses bandages, nettoyant les plaies. L'infection était presque inévitable vu les circonstances — elle avait passé des heures allongée dans la saleté d'une ruelle, ses blessures exposées à tous les pathogènes imaginables. Mais ça ne rendait pas la situation moins dangereuse.
La fièvre continua de monter. Quarante degrés. Quarante et un.
Dans le couloir, les commandants attendaient. Ils avaient entendu l'urgence dans les mouvements de Yori, le cliquetis rapide des instruments, les jurons étouffés.
« Qu'est-ce qui se passe ? » demanda Ace en frappant à la porte.
« Infection ! » cria Yori sans ouvrir. « Je gère ! Restez dehors ! »
Ils entendirent d'autres bruits — eau qui coulait, tissu qu'on déchirait, le bip erratique d'un moniteur cardiaque improvisé.
Puis un son qui les glaça tous.
Un long bip continu.
« Non non non ! » La voix de Yori, paniquée pour la première fois. « PAS ENCORE ! »
Des coups sourds. Rythmiques. Yori qui faisait un massage cardiaque.
Ace était déjà debout, main sur la poignée de la porte, prêt à l'enfoncer.
Thatch l'arrêta.
« Non. Laisse-le travailler. »
« Mais— »
« Laisse-le travailler. »
Les secondes s'étirèrent comme des heures. Le bip continu. Les coups sourds du massage. La voix de Yori qui alternait entre ordres criés aux infirmières et supplications désespérées adressées à Ritsu elle-même.
Puis le bip changea. Redevint erratique. Puis lent mais régulier.
« Oui. Oui ! » Yori, soulagé. « C'est ça. Continue. Continue de respirer. »
Dans le couloir, cinq commandants de Barbe Blanche relâchèrent collectivement leur souffle.
« Deuxième fois, » murmura Vista. « Son cœur s'est arrêté deux fois. »
« Elle se bat, » dit Marco. « C'est bon signe, yoi. »
« Ou c'est de l'acharnement, » contra Izou doucement. « Son corps qui refuse de mourir même quand ce serait plus facile. »
Personne ne répondit parce qu'ils ne savaient pas laquelle de ces interprétations était vraie.
Le Moby Dick émergea près de l'île des Hommes-Poissons en milieu d'après-midi, la bulle de résine se dissolvant alors qu'ils refaisaient surface dans les eaux protégées entourant l'île.
C'était magnifique comme toujours — les bâtiments de corail brillant sous la lumière filtrée, les hommes-poissons et sirènes qui nageaient gracieusement dans les rues aquatiques, la paix relative qui régnait sous la protection du drapeau de Barbe Blanche.
Mais cette fois, personne n'était vraiment d'humeur à apprécier la beauté.
Le navire s'amarra au port, et immédiatement ils furent accueillis par des représentants de l'île qui venaient rapporter un problème — des pirates qui causaient des troubles, terrorisaient les habitants, réclamaient des "tributs".
Normalement, Barbe Blanche aurait laissé ses commandants gérer ça tranquillement. Mais aujourd'hui, il vit l'état de ses fils — la tension, la rage contenue, le besoin de frapper quelque chose — et il comprit que ce serait thérapeutique.
« Allez, » dit-il simplement. « Réglez ça. »
Ils y allèrent avec une violence qui surprit même les pirates qu'ils affrontaient.
Ace ne contrôla pas ses flammes comme il le faisait habituellement. Il les déchaîna avec une rage pure, transformant le repaire des pirates en enfer. Thatch ne fit pas de blagues, ne sourit pas. Il démonta ses adversaires avec une efficacité glaciale et brutale. Marco, Vista, Izou — tous se battirent avec quelque chose de plus sombre que leur habituel professionnalisme.
Ce n'était pas un combat. C'était une purge. Un défouloir.
Les pirates ne tinrent pas dix minutes.
Quand ce fut fini, Ace resta là au milieu des décombres fumants, respirant fort, poings serrés. Ça n'avait pas aidé. Frapper ces idiots n'avait rien changé au fait qu'elle était toujours mourante, que le vrai monstre était à Sabaody, libre et impuni.
« On reste deux semaines, » annonça Barbe Blanche ce soir-là, lors du banquet de célébration que l'île organisait pour les remercier.
L'équipage accueillit la nouvelle avec joie — deux semaines de repos, de fête, de liberté.
Mais les cinq commandants comprirent le vrai message. Deux semaines pour donner à Ritsu le temps de se stabiliser. De survivre. Ou de mourir paisiblement au lieu de pendant un voyage périlleux.
Barbe Blanche ne le dit pas explicitement. Il n'avait pas besoin.
À Sabaody, Kenji refusa d'abandonner.
Vadric avait lancé une recherche officielle, mais elle était molle, désorganisée, clairement juste pour les apparences. Ses hommes fouillaient sans conviction, posaient des questions sans vraiment écouter les réponses.
Kenji prit le contrôle de l'équipage de Ritsu — son équipage, des hommes et femmes qui l'aimaient et la respectaient — et il organisa une vraie recherche.
« On la retrouve, » dit-il lors d'une réunion avec tous les soldats qui servaient sous Ritsu. « Morte ou vivante, on la retrouve. Elle mérite ça. Elle mérite qu'on se batte pour elle comme elle s'est battue pour nous. »
Ils fouillèrent méthodiquement. Questionnèrent des témoins. Offrirent des récompenses pour des informations. Kenji personnellement interrogea tous les informateurs qu'il connaissait, tous les contacts que Ritsu avait mentionnés.
Rien.
C'était comme si elle avait disparu dans le néant.
Les jours passèrent. Trois. Quatre. Cinq.
L'espoir commençait à s'effriter. Même les soldats les plus loyaux commençaient à murmurer que peut-être elle était vraiment partie. Peut-être désertée. Peut-être morte quelque part où on ne la trouverait jamais.
Kenji refusait de l'accepter.
Puis, six jours après sa disparition, un informateur murmura un nom.
« Il y a un marchand. Grove douze. Il vend des trucs... bizarres. Des trucs qu'on demande pas d'où ils viennent. »
Kenji y fut immédiatement.
Le marchand était exactement ce qu'on attendait — louche, nerveux, les yeux fuyants. Son étal était rempli d'objets hétéroclites dont l'origine était clairement douteuse. Mais ce fut un objet en particulier qui attira l'attention de Kenji.
Un sabre.
Le fourreau était simple, noir, sans ornement. Mais Kenji le reconnut immédiatement parce qu'il avait vu Ritsu le porter tous les jours pendant des années.
Il s'approcha lentement de l'étal, essayant de garder son visage neutre.
« Ce sabre, » dit-il d'une voix calme. « Où vous l'avez eu ? »
Le marchand haussa les épaules.
« Trouvé. »
« Où ? »
« Pourquoi vous voulez savoir ? »
Kenji attrapa le marchand par le col et le souleva partiellement de terre, toute prétention de calme abandonnée.
« Où. L'avez. Vous. Trouvé. »
Le marchand bégaya, terrifié.
« Zone sans loi ! Grove dix ! Y avait du sang partout ! Et la forme d'un corps ! Mais plus de corps ! Je jure ! J'ai pensé que quelqu'un était mort ou enlevé ou je sais pas ! Trafic d'organes peut-être ! Je touche pas à ça ! J'ai juste pris le sabre ! C'est tout ! »
Kenji le lâcha et l'homme tomba lourdement.
« Montrez-moi. »
« Quoi ? »
« Montrez-moi l'endroit. »
L'endroit était exactement comme le marchand l'avait décrit.
Une impasse au fond d'une zone délabrée que même les criminels évitaient. Les murs s'effondraient. L'odeur était répugnante. Et là, sur le sol...
Du sang.
Tellement de sang.
Même après six jours, même après la pluie qui avait dû tomber, il y en avait encore. Une flaque massive, sombre, presque noire maintenant. Et au centre, la forme claire d'un corps qui avait reposé là.
Kenji s'agenouilla lentement, touchant le sol à côté de la tache. Il calcula mentalement le volume de sang, essaya d'estimer combien une personne pouvait perdre et survivre.
La réponse était claire.
Personne ne survivait à ça.
Il resta là, à genoux dans cette ruelle horrible, regardant la preuve de ce qui était arrivé à Ritsu. Elle était morte. Elle avait dû mourir ici, seule, dans la saleté et le sang. Et quelqu'un — probablement les trafiquants d'organes que le marchand avait mentionnés — avait pris son corps.
Kenji sentit quelque chose se briser en lui.
Il avait servi sous Ritsu pendant des années. L'avait vue grandir de jeune lieutenant idéaliste à capitaine compétente et juste. Elle n'était pas parfaite — personne ne l'était — mais elle essayait. Elle se souciait vraiment. Et elle méritait tellement mieux que ça.
Pour la première fois depuis qu'il avait rejoint la Marine, Kenji pleura.
Il pleura pour elle. Pour la jeune femme brillante qui avait cru en la Justice et qui était morte seule dans une ruelle. Il pleura pour lui-même, pour n'avoir pas insisté pour l'accompagner cette nuit-là. Il pleura pour tout le potentiel gâché, pour tous les rêves brisés, pour l'injustice pure et simple de tout ça.
Et quelque part, dans un coin de son esprit, une certitude se forma.
Vadric sait. D'une manière ou d'une autre, il sait.
Mais sans preuve, sans corps, sans rien... que pouvait-il faire ?
Sur l'île des Hommes-Poissons, la première semaine passa dans une routine étrange et tendue.
Yori ne quitta l'infirmerie que pour dormir quelques heures par jour, et même alors il demandait aux infirmières de le réveiller au moindre changement. Ritsu restait sous sédation lourde, son corps se battant contre l'infection, contre le choc, contre tout.
Sa fièvre fluctuait. Montait dangereusement, puis redescendait. Montait à nouveau. Son cœur était erratique — parfois battant trop vite, parfois trop lent. Sa respiration était laborieuse même avec l'aide du tube.
Mais elle vivait.
Jour après jour, contre toute attente, elle vivait.
Ace venait tous les jours demander des nouvelles. Thatch aussi, apportant toujours ses bouillons même si elle ne pouvait toujours pas manger. Marco passait vérifier que Yori mangeait et dormait. Vista et Izou offraient leur aide même s'il n'y avait rien qu'ils puissent faire.
Yori leur rapportait les mêmes nouvelles.
« Critique. Mais stable. Elle se bat. »
Le cinquième jour, quelque chose changea.
Yori réduisit progressivement la sédation. Pas complètement — juste assez pour qu'elle commence à émerger parfois, pour voir si son cerveau réagirait.
Elle le fit.
Les premières fois ne durèrent que quelques minutes. Ses yeux s'ouvraient légèrement, vitreux et absents. Elle ne semblait pas voir vraiment, ne semblait pas comprendre où elle était. Puis elle replongeait dans l'inconscience.
Mais c'était un progrès.
Le septième jour, elle resta consciente presque une heure. Et c'était horrible à observer.
Même inconsciente, même incapable de bouger vraiment, elle était terrifiée. Yori voyait ses yeux bouger frénétiquement, ses mains essayer de se lever en gestes de défense, sa gorge émettre des sons étouffés par le tube respiratoire.
Elle revivait quelque chose. Encore et encore.
« C'est normal, » expliqua Yori aux infirmières qui la surveillaient avec lui. « Le trauma. Son cerveau essaie de traiter ce qui s'est passé. Ça va continuer. Probablement pendant longtemps. »
Les infirmières — toutes des femmes expérimentées qui avaient soigné des centaines de pirates blessés — étaient quand même troublées. Elles avaient vu des blessures horribles, des hommes qui hurlaient de douleur. Mais ça... c'était différent. Cette terreur silencieuse était pire que n'importe quel cri.
Au huitième jour, Yori retira le tube respiratoire.
C'était un risque — si elle ne pouvait pas respirer seule, il faudrait le remettre immédiatement. Mais sa gorge avait assez guéri, et le tube causait plus de problèmes qu'il n'en résolvait maintenant.
Elle toussa violemment quand il le retira, un son horrible et rauque qui fit grimacer tout le monde dans la pièce. Mais elle respira. Difficilement, douloureusement, mais elle respira seule.
« Bon, » murmura Yori. « C'est bon. »
Les rumeurs commencèrent à se répandre dans l'équipage vers le milieu de la première semaine.
L'infirmerie était fermée. Personne ne pouvait entrer sauf Yori et les infirmières. Les commandants passaient tous les jours mais ne disaient rien. Quelque chose se passait.
Les spéculations allaient bon train.
« J'ai entendu dire qu'il y a quelqu'un là-dedans. »
« Quelqu'un de malade ? Quelqu'un de blessé ? »
« J'ai entendu dire une Marine. »
« Quoi ? Pourquoi on aurait une Marine à bord ? »
« Peut-être une prisonnière ? »
« Alors pourquoi Yori la soigne ? »
Les divisions commencèrent. Certains membres de l'équipage étaient curieux. D'autres méfiants. Quelques-uns carrément hostiles à l'idée qu'une Marine soit sur leur navire, soignée avec leurs ressources.
« Si c'est vraiment une Marine, » dit un homme lors d'une discussion animée sur le pont, « elle devrait pas être ici. On devrait la jeter par-dessus bord. »
« T'es stupide ou quoi ? » contra un autre. « Si Pops l'a acceptée à bord, c'est qu'il a ses raisons. Tu vas questionner Pops ? »
« Je dis juste— »
« Tu dis rien. » Marco était apparu sans qu'ils le remarquent. « Vous dites tous rien. Parce que vous savez rien. »
Les hommes se turent immédiatement.
« Elle est sous la protection de Pops, » continua Marco calmement mais avec une autorité qui ne laissait aucune place au doute. « Ça veut dire qu'elle est sous notre protection. Tous. Si quelqu'un a un problème avec ça, il peut venir me voir. Ou mieux encore, aller voir Pops directement. »
Personne n'osa.
Mais les murmures continuèrent. Plus discrets. Plus prudents. Mais ils continuèrent.
Finalement, Barbe Blanche convoqua tout l'équipage.
Il se tenait sur le pont principal, sa stature massive dominant tous ses fils rassemblés. Le soleil couchant projetait sa silhouette en ombre géante sur les voiles.
« Mes fils, » commença-t-il de sa voix tonitruante. « J'ai entendu les rumeurs. Les questions. Les doutes. Alors laissez-moi être clair. »
Tout le monde écoutait.
« Il y a quelqu'un dans l'infirmerie. Une femme. Elle a été trouvée mourante. Des commandants l'ont sauvée. Ils l'ont ramenée ici parce que c'était la bonne chose à faire. »
Il marqua une pause, laissant ses mots résonner.
« Est-elle une Marine ? Oui. Est-ce que ça change quelque chose ? Non. »
Des murmures surpris.
« Elle est sous ma protection maintenant, » continua Barbe Blanche, sa voix devenant plus dure. « Ça veut dire qu'elle est intouchable. Quiconque lui fait du mal — quiconque même la regarde de travers — devra répondre devant moi personnellement. »
Le silence était total maintenant.
« Je me fiche qu'elle soit Marine, pirate, ou reine d'un royaume lointain. Elle a été brisée par quelque chose de monstrueux. Et sur mon navire, on ne laisse pas les monstres gagner. » Il regarda chacun de ses fils. « Vous êtes ma famille. Et maintenant, pour le temps qu'elle sera avec nous, elle est sous notre protection. C'est tout ce que vous avez besoin de savoir. »
Personne n'osa questionner après ça.
Thatch avait trouvé sa propre façon de gérer.
Il cuisinait.
Pas juste pour l'équipage — il faisait ça de toute façon. Non, il cuisinait spécifiquement pour elle. Des bouillons nutritifs avec des légumes finement coupés, des herbes médicinales, tout ce qui pourrait aider son corps à guérir. Il variait les recettes, testait différentes combinaisons, cherchait celle qui serait la plus facile à avaler, la plus reconstituante.
Elle ne pouvait toujours pas manger. Mais il préparait quand même.
Chaque matin, il apportait un bol fumant à l'infirmerie, frappait doucement, attendait qu'une infirmière ouvre.
« Pour quand elle pourra, » disait-il simplement.
L'infirmière — souvent Tachi, la chef des infirmières, une femme dans la trentaine avec des cheveux blonds et un regard doux mais déterminé — prenait toujours le bol avec un sourire reconnaissant.
« Merci, commandant Thatch. Je suis sûre qu'elle appréciera. Quand elle pourra. »
Il ne demandait jamais à la voir. Ne demandait jamais de détails sur son état au-delà de ce que Yori partageait volontairement. Il respectait les limites, comprenait pourquoi elles existaient.
Mais il veillait. À sa manière.
Un jour, vers la fin de la première semaine, Tachi sortit avec le bol vide.
« Commandant Thatch ? »
Il se retourna, surpris.
« Elle a... » Tachi sourit légèrement. « Elle a pu en prendre quelques gorgées aujourd'hui. Avec difficulté. Mais elle l'a fait. Et je pense... je pense qu'elle a aimé. »
Quelque chose se desserra dans la poitrine de Thatch.
« C'est bien. C'est... c'est vraiment bien. »
« Continuez à les faire, » dit Tachi. « Ça l'aide. »
Ace gérait différemment.
Il s'entraînait. Tout le temps. Au-delà du raisonnable.
Il se levait à l'aube et s'entraînait jusqu'à l'épuisement. Puis il mangeait, dormait quelques heures, et recommençait. Il poussait son corps au-delà de ses limites, cherchant dans la douleur physique un soulagement à la culpabilité qui le rongeait.
Marco finit par intervenir.
« Ace. Arrête. »
Ace continua ses pompes, ignorant Marco.
« Ace. »
« Quoi ? »
« T'es en train de te détruire. »
« Je m'entraîne. »
« Non. » Marco lui donna un coup de pied léger. « Tu te punis. C'est différent. »
Ace s'arrêta, s'asseyant sur le pont trempé de sueur.
« Et alors ? »
« Alors c'est stupide, yoi. » Marco s'assit à côté de lui. « T'as rien fait de mal. »
« J'aurais pu— »
« Quoi ? » Marco le coupa. « Tu pouvais quoi ? Deviner qu'elle était en danger ? Rester à Sabaody pour la surveiller vingt-quatre heures sur vingt-quatre ? Lire dans les pensées du monstre qui a fait ça ? »
« J'aurais pu faire quelque chose ! »
« Comme quoi ?! » Marco élevait rarement la voix mais il le fit maintenant. « Dis-moi ! Explique-moi ce que tu aurais pu faire différemment avec les informations que tu avais ! »
Ace n'avait pas de réponse.
« Tu pouvais pas savoir, » continua Marco plus doucement. « Personne pouvait. Ce qui est arrivé... c'est la faute du monstre qui l'a fait. Personne d'autre. Surtout pas toi. »
« Mais si je l'avais juste... » Ace secoua la tête. « Si j'avais pas... »
« Quoi ? Passé une nuit avec elle ? » Marco alluma une cigarette. « T'es en train de dire que c'est de ta faute parce que vous avez couché ensemble ? »
« Non, je... »
Ace s'arrêta, réalisant à quel point ça sonnait stupide.
« Écoute-moi bien, yoi. » Marco souffla la fumée. « Ce qui lui est arrivé n'a rien à voir avec toi. Rien. Le type qui a fait ça... c'est un monstre. Point. Tu peux pas te blâmer pour les actions d'un monstre. »
« Mais elle est ici. Mourante. À cause de— »
« À cause d'un monstre. » Marco le regarda droit dans les yeux. « Pas à cause de toi. Répète-le. »
Ace ne dit rien.
« Répète-le. »
« ...Pas à cause de moi. »
« Encore. »
« Pas à cause de moi. »
« Bien. Maintenant arrête de t'entraîner comme un dément et commence à vraiment te reposer. Parce que si... quand elle se réveille, elle aura besoin qu'on soit forts. Tous. Pas épuisés et brisés. »
Ace hocha lentement la tête.
« D'accord. »
Mais la culpabilité ne disparut pas. Elle resta là, lourde et constante, un poids dans sa poitrine qu'il ne savait pas comment enlever.
Le dixième jour, Yori prit une décision.
Ritsu émergeait de plus en plus souvent, restant consciente plus longtemps à chaque fois. Elle ne parlait pas — ne pouvait pas, entre sa gorge blessée et le trauma qui la maintenait muette. Mais elle était consciente. Ses yeux suivaient les mouvements. Elle réagissait aux sons.
Elle avait besoin de soins constants maintenant. Pas juste médicaux — quelqu'un pour l'aider à boire, pour changer ses bandages, pour la nettoyer, pour être là quand les terreurs la prenaient.
Yori ne pouvait pas faire tout ça seul. Il était médecin, pas infirmier à temps plein.
Il appela Tachi dans son bureau.
« Je vais te passer le relais principal, » dit-il sans préambule.
Tachi hocha la tête. Elle s'y attendait.
« Son état physique ? »
« Stable mais fragile. La gorge guérit bien mais elle pourra probablement pas parler normalement avant des semaines. Peut-être des mois. Les autres blessures... » Il hésita. « Elles vont laisser des cicatrices. Physiques et mentales. »
« Et son état mental ? »
« PTSD sévère. Terreurs nocturnes constantes. Mutisme traumatique. Dissociation fréquente. » Yori frotta son visage fatigué. « Elle va avoir besoin de beaucoup de patience. Beaucoup de douceur. »
« Je comprends. »
« Pas d'hommes, » insista Yori. « Même les commandants. Même ceux qui l'ont sauvée. Surtout au début. La présence masculine va la terrifier. »
« D'accord. »
« Et Tachi... » Yori la regarda sérieusement. « Elle va probablement essayer de mourir. »
Tachi cligna, surprise.
« Quoi ? »
« Quand elle réalisera vraiment ce qui lui est arrivé. Ce qu'elle a perdu. Où elle est. » Yori secoua la tête. « Elle a toutes les raisons de vouloir abandonner. Alors tu vas devoir lui donner des raisons de vivre. Même si elle les voit pas elle-même. »
« Comment je fais ça ? »
« Je sais pas. » Yori sourit tristement. « Mais si quelqu'un peut, c'est toi. »
La première fois que Ritsu se réveilla vraiment — complètement, consciente, comprenant qu'elle était vivante — ce fut au treizième jour.
Tachi était là, comme toujours, assise à côté de son lit et tricotant tranquillement. C'était devenu sa routine — s'asseoir là, faire quelque chose de normal et apaisant, parler doucement même si Ritsu ne répondait jamais.
« ...et puis il a dit que le poisson était pas frais, mais bien sûr qu'il était frais, j'avais vu Thatch l'acheter le matin même... »
Tachi parlait de choses banales. De l'équipage. De la météo. De sa journée. Rien d'important. Juste une voix douce et constante dans le silence.
Puis elle sentit quelque chose changer.
Elle leva les yeux du tricot et croisa le regard de Ritsu.
Pour la première fois, ce n'était pas un regard vitreux et absent. C'était conscient. Présent. Terrifié.
« Hey, » dit Tachi doucement, posant son tricot. « Hey, c'est bon. Vous êtes en sécurité. »
Les yeux de Ritsu bougèrent frénétiquement, évaluant la pièce, cherchant des menaces, ne comprenant manifestement pas où elle était.
« Vous êtes dans une infirmerie, » expliqua Tachi calmement, gardant ses mouvements lents et prévisibles. « Vous êtes sur un navire. Vous êtes en sécurité. »
Ritsu essaya de parler. Sa bouche s'ouvrit, sa gorge bougea, mais aucun son n'en sortit sauf un sifflement douloureux.
« Ne parlez pas, » dit immédiatement Tachi. « Votre gorge est encore en train de guérir. Ça va faire mal. »
Ritsu ferma la bouche, mais la panique dans ses yeux s'intensifia. Elle essaya de bouger, de se lever, et découvrit qu'elle ne pouvait pas. Ses bras tremblaient sous son propre poids. Ses jambes refusaient de répondre.
La terreur pure envahit son visage.
« Doucement, » dit Tachi en posant très délicatement une main sur le bras de Ritsu. « Vous avez été gravement blessée. Votre corps a besoin de temps pour récupérer. C'est normal de pas pouvoir bouger encore. »
Mais Ritsu ne l'écoutait plus. Elle était en pleine panique maintenant, ses yeux se remplissant de larmes, son corps tremblant violemment même si elle ne pouvait pas vraiment bouger.
« Vous êtes en sécurité, » répéta Tachi encore et encore, gardant sa voix douce et apaisante. « Je promets. Vous êtes en sécurité. Personne va vous faire de mal ici. »
Ritsu la regardait, et Tachi vit le moment exact où elle commença à se dissocier — ses yeux devenant distants, son corps se relâchant non pas de calme mais d'abandon mental.
« Non non non, » murmura Tachi. « Restez avec moi. Je sais que c'est effrayant. Je sais. Mais restez avec moi. »
Elle chercha frénétiquement quelque chose qui pourrait aider, quelque chose qui pourrait ramener Ritsu au présent. Elle attrapa une ardoise et un morceau de craie qu'elle avait préparés exactement pour ça.
« Tenez, » dit-elle en plaçant délicatement l'ardoise et la craie dans les mains tremblantes de Ritsu. « Si vous pouvez pas parler, écrivez. Posez-moi des questions. Je répondrai honnêtement. Je promets. »
Ritsu regarda l'ardoise pendant longtemps. Puis, avec des mouvements tremblants et maladroits, elle écrivit un seul mot.
Où
« Vous êtes sur le Moby Dick, » répondit Tachi.
Les yeux de Ritsu s'écarquillèrent.
« Le navire de Barbe Blanche, » continua Tachi, sachant qu'elle ne pouvait pas mentir ou édulcorer ça. « Des pirates vous ont trouvée. Vous étiez mourante. Ils vous ont sauvée. »
Ritsu écrivit frénétiquement, sa main tremblant si fort que les lettres étaient presque illisibles.
Pirates vont me
Elle ne finit pas mais Tachi comprit.
« Non, » dit-elle fermement. « Ils vont rien vous faire. Vous êtes sous la protection de Barbe Blanche personnellement. Personne à bord de ce navire ne vous touchera. Personne. »
Ritsu ne semblait pas la croire. Bien sûr qu'elle ne la croyait pas. Pourquoi des pirates sauveraient une Marine ? Ça n'avait aucun sens.
Elle écrivit à nouveau.
Pourquoi
« Parce que vous étiez mourante, » répondit Tachi simplement. « Et ils ne pouvaient pas vous laisser mourir comme ça. »
Mais je suis Marine
« Je sais. Ils savent aussi. » Tachi sourit légèrement. « Ça change rien. Vous êtes humaine. Ça suffit. »
Ritsu la fixa pendant longtemps, essayant manifestement de comprendre si c'était vrai ou si c'était un piège.
Puis elle écrivit quelque chose qui brisa le cœur de Tachi.
Combien de temps avant de mourir
« Vous allez pas mourir, » dit Tachi fermement.
Ritsu secoua la tête faiblement et écrivit.
Veux mourir
« Je sais. » Tachi ne mentit pas, ne nia pas. « Après ce que vous avez vécu... je comprends. Mais vous êtes vivante. Contre toute attente, vous êtes vivante. Ça doit vouloir dire quelque chose. »
Ritsu laissa tomber la craie, épuisée par ce petit effort. Les larmes coulaient silencieusement sur ses joues.
Tachi resta là, ne disant rien, juste présente. Parfois c'était tout ce qu'on pouvait faire.
Les jours suivants établirent une routine.
Ritsu restait consciente de plus en plus longtemps mais ne parlait toujours pas — ne pouvait pas, entre sa gorge et le trauma. Elle communiquait par ardoise, de brèves questions ou réponses. Souvent elle écrivait juste un seul mot. Parfois rien du tout.
Tachi lui expliqua où elle était, ce qui s'était passé dans la mesure où elle le savait. Elle ne mentionna pas les détails de ses blessures — Ritsu les découvrirait bien assez tôt par elle-même.
« Vous êtes restée inconsciente presque deux semaines, » expliqua Tachi un jour. « Votre corps avait besoin de temps pour guérir. »
Ritsu écrivit : Où est-ce qui s'est passé
« Sabaody. » Tachi hésita. « On vous a trouvée dans une ruelle. Vous... vous aviez été attaquée. »
Le corps de Ritsu se raidit immédiatement. Tachi vit la terreur envahir ses yeux.
« Vous êtes en sécurité maintenant, » dit-elle rapidement. « Vous êtes loin de là. »
Mais Ritsu était partie. Dissociée. Son regard devint vide, fixant le plafond sans le voir vraiment.
Ça arrivait souvent. Un mot, une image, un son — et elle disparaissait dans sa tête. Parfois pendant des minutes. Parfois des heures.
Tachi apprit à reconnaître les signes, à savoir quand la pousser doucement à revenir et quand juste la laisser tranquille.
Le quatorzième jour, Yori autorisa Ritsu à essayer de s'asseoir.
Ce fut un désastre.
Elle ne pouvait pas. Son corps refusait de coopérer. Deux semaines d'immobilité complète avaient atrophié ses muscles au point où elle ne pouvait même pas se redresser seule.
Tachi dut la soutenir, et même alors Ritsu ne tint que quelques secondes avant que la douleur et l'épuisement la forcent à se rallonger.
Elle pleura silencieusement après, fixant ses mains tremblantes qui ne pouvaient même pas tenir une tasse sans aide.
Je suis cassée, écrivit-elle sur l'ardoise.
« Vous êtes blessée, » corrigea Tachi. « C'est différent. Blessée signifie guérir. »
Ritsu secoua la tête. Elle ne croyait pas.
Au quinzième jour, Barbe Blanche demanda à voir Yori.
« Comment va-t-elle ? »
« Physiquement ? Elle va survivre. » Yori s'assit lourdement. « Mentalement ? Je sais pas. Le trauma... c'est profond. Elle parle pas. Elle veut mourir. Elle a peur de tout et tout le monde. »
« Elle sait qu'elle est ici ? »
« Oui. Tachi lui a tout expliqué. »
« Et ? »
« Et elle comprend pas pourquoi on l'a sauvée. Elle pense que c'est un piège. Ou qu'on va la tuer quand même. » Yori secoua la tête. « Elle fait pas confiance. À personne. Même pas à Tachi. »
Barbe Blanche hocha lentement la tête.
« Ça prendra du temps. »
« Beaucoup de temps. Si jamais elle s'en remet vraiment. »
« Elle le fera. » Barbe Blanche sembla sûr. « Elle a survécu jusqu'ici. Elle continuera. »
« J'espère que vous avez raison, Pops. »
Les commandants ne voyaient toujours pas Ritsu, mais ils recevaient des nouvelles quotidiennes.
« Elle est consciente maintenant, » rapporta Yori un jour. « Elle communique par ardoise. »
« Elle peut parler ? » demanda Ace.
« Non. Sa gorge est encore trop blessée. Et même si elle pouvait physiquement... le trauma la maintient muette. »
« Elle sait qu'on l'a sauvée ? » demanda Thatch.
« Oui. Mais elle comprend pas pourquoi. » Yori les regarda. « Elle pense que vous allez la tuer. Ou pire. »
Le silence qui suivit fut lourd.
« On ferait jamais— » commença Ace.
« Je sais. Vous savez. Mais elle... elle sait pas. Elle peut pas faire confiance maintenant. À personne. Surtout pas aux hommes. » Yori soupira. « Tachi dit qu'elle dissocie constamment. Qu'elle a des terreurs même éveillée. Qu'elle veut mourir. »
« Merde, » murmura Vista.
« Exactement. »
« Combien de temps avant qu'on puisse... » Ace ne finit pas sa question.
« La voir ? » Yori haussa les épaules. « Des semaines. Peut-être des mois. Peut-être jamais. Ça dépend d'elle. »
Le seizième jour, Ritsu posa une question à Tachi.
Qui m'a trouvée
Tachi hésita. C'était la première fois que Ritsu demandait des détails spécifiques.
« Cinq commandants de Barbe Blanche. Ils rentraient d'une soirée en ville. Ils vous ont vue... ils vous ont amenée ici. »
Hommes
« Oui. »
Ritsu se raidit visiblement, se recroquevillant légèrement.
« Mais ils vous ont pas touchée, » ajouta rapidement Tachi. « Pas comme ça. Jamais. Un d'eux vous a portée jusqu'ici pour sauver votre vie. C'est tout. »
Ritsu ne sembla pas rassurée.
Pourquoi
« Parce que vous mouriez. » Tachi répéta ce qu'elle avait déjà dit. « Et ils pouvaient pas vous laisser comme ça. »
Ils veulent quoi en échange
« Rien. » Tachi le dit avec conviction. « Ils veulent rien. Aucune information. Aucun service. Rien. »
Ritsu la regarda avec un scepticisme évident.
« Je sais que c'est dur à croire, » dit Tachi. « Mais c'est vrai. Ils vous ont sauvée parce que c'était la bonne chose à faire. Point. »
Ritsu écrivit lentement.
Je crois pas
« Vous êtes pas obligée de croire maintenant. Le temps vous montrera. »
Au dix-septième jour, quelque chose changea.
Ritsu commença à poser des questions sur son état. Sur ses blessures. Sur ce qui lui était arrivé exactement.
Tachi répondit honnêtement mais doucement.
« Votre gorge a été tranchée. Vous avez perdu beaucoup de sang. Vous aviez... d'autres blessures aussi. »
Ritsu regarda son corps pour la première fois vraiment. Vit les bandages. Les ecchymoses qui persistaient même à travers. Elle toucha délicatement sa gorge où une cicatrice large et horrible se formait.
Puis elle souleva légèrement la couverture et vit le reste.
Tachi vit le moment exact où Ritsu comprit. Où elle se souvint. Où tout revint.
Le regard vide. La dissociation immédiate et complète.
Tachi ne tenta même pas de la ramener cette fois. Elle la laissa partir dans sa tête où c'était sûr, où elle ne ressentait rien.
Quand Ritsu revint, des heures plus tard, elle écrivit simplement :
Je veux mourir
« Je sais, » dit Tachi encore. « Mais vous êtes vivante. Alors on va devoir trouver comment vivre avec ça. »
Le vingt et unième jour, leur temps à l'île des Hommes-Poissons touchait à sa fin.
Barbe Blanche annonça qu'ils partiraient dans deux jours. L'équipage accueillit la nouvelle avec joie — ils avaient adoré leur séjour mais ils étaient prêts pour de nouvelles aventures.
Yori vint voir Ritsu ce soir-là.
C'était la première fois qu'elle le voyait depuis qu'elle était consciente. Tachi l'avait prévenue qu'un homme allait entrer, qu'il était le médecin qui l'avait sauvée, qu'il était là pour vérifier ses progrès.
Ritsu se raidit quand même en le voyant, se recroquevillant autant que son corps brisé le permettait.
Yori s'arrêta immédiatement à l'entrée.
« Je vais rester ici, » dit-il calmement. « Loin. Je veux juste parler. C'est tout. »
Ritsu ne répondit pas mais elle ne dissocia pas non plus. C'était un progrès.
« Je suis Yori. Le médecin du navire. » Il s'adossa au mur, gardant la distance maximum. « C'est moi qui vous ai opérée. Qui ai arrêté l'hémorragie. Qui ai recousu votre gorge. »
Ritsu écrivit sur son ardoise, ses mains tremblant.
Pourquoi
« Parce que vous mouriez. » La même réponse que tout le monde donnait. « Et je suis médecin. Je sauve des vies. Peu importe qui. »
Auriez dû me laisser
« Non. » Yori secoua la tête. « Jamais. »
Ritsu le regarda avec quelque chose qui ressemblait à de la colère.
Vous savez pas ce que c'est
« Vous avez raison. Je sais pas. » Yori le reconnut honnêtement. « Mais je sais que vous méritez de vivre. Que ce qui vous est arrivé était monstrueux. Et que le monstre devrait pas gagner. »
Il a déjà gagné
« Non. » Yori s'approcha légèrement — pas trop, juste assez. « Vous respirez. Votre cœur bat. Vous êtes vivante. C'est pas lui qui gagne. C'est vous. »
Ritsu secoua la tête, des larmes coulant.
Yori resta là, silencieux, puis dit simplement :
« On part dans deux jours. Vous venez avec nous. Si vous voulez mourir après... c'est votre choix. Mais pour l'instant, vous vivez. »
Il sortit, laissant Ritsu avec ses pensées.
Le vingt-deuxième jour, le matin du départ, Tachi vint voir Ritsu avec un vêtement propre.
« On part aujourd'hui. Vous allez devoir vous habiller. Je peux vous aider. »
Ritsu regarda le vêtement — simple, doux, rien qui ressemblait à un uniforme. Juste des vêtements civils.
Elle écrivit :
Où on va
« Je sais pas exactement. Pops décide du cap. Mais loin d'ici. »
Loin de Sabaody
« Oui. Très loin. Dans le Nouveau Monde. »
Quelque chose passa dans les yeux de Ritsu. Pas du soulagement exactement. Mais peut-être... peut-être l'absence de terreur absolue.
Tachi l'aida à s'habiller, travaillant lentement et doucement, expliquant chaque mouvement avant de le faire. Ritsu tremblait tout le long mais elle laissa faire.
Quand ce fut fini, Tachi l'aida à s'asseoir — un peu plus longtemps cette fois. Quelques minutes. C'était du progrès.
« Vous avez survécu, » dit Tachi doucement. « Vous continuez de survivre. C'est déjà énorme. »
Ritsu écrivit une dernière chose avant qu'ils partent.
Je sais pas comment vivre maintenant
« Personne le sait au début, » répondit Tachi. « Mais vous allez apprendre. Avec le temps. »
Le Moby Dick leva l'ancre vers midi, ses voiles se déployant majestueusement.
Dans l'infirmerie, Ritsu était allongée, écoutant les bruits du navire qui prenait la mer. Des cris d'excitation. Des chansons. De la vie.
Elle était vivante. Elle ne savait pas si c'était bien ou mal. Elle ne savait pas si elle voulait l'être.
Mais pour l'instant, pour aujourd'hui, elle respirait.
Et c'était tout ce qu'elle pouvait faire.
— À suivre —
Publié : 23/02/2026