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Chapitre 19 : Se passer de toi

10925 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 19/03/2026 12:12

Ritsu ouvrit les yeux dans l'obscurité de l'infirmerie, la lumière grise de l'aube à peine visible à travers la petite fenêtre ronde. Elle resta immobile pendant plusieurs secondes, fixant le plafond familier, et sentit le poids de la veille s'installer lourdement sur sa poitrine.

La conversation résonnait encore dans sa tête comme un écho qu'elle ne pouvait pas faire taire.

"J'ai oublié... l'anniversaire de sa disparition approche."

La voix de Thatch. Cette voix habituellement si chaude et si pleine de vie, brisée par une douleur sauvage et brute qu'elle n'avait jamais entendue auparavant. Et cette phrase terrible qui tournait en boucle dans son esprit depuis qu'elle l'avait entendue hier soir sur le pont : "J'aurais dû le faire il y a des jours."

Il avait oublié.

Oublié l'anniversaire de la disparition de Sohalia, cette petite fille qu'il avait élevée et qu'il cherchait encore après six ans. Oublié quelque chose qui était clairement si important pour lui que le simple fait de l'avoir oublié le torturait.

Et c'était à cause d'elle.

Ritsu ferma les yeux, sentant cette vérité s'installer avec la certitude froide et implacable d'un fait qu'on ne pouvait pas nier. Thatch passait tout son temps à veiller sur elle — à lui tenir compagnie pendant qu'elle s'endormait, à préparer ses repas avec soin, à s'assurer qu'elle allait bien physiquement et émotionnellement, à lui raconter des histoires stupides juste pour la faire sourire.

Il était tellement occupé à prendre soin d'elle qu'il n'avait plus d'espace pour sa propre douleur. Plus de temps pour honorer la mémoire de quelqu'un qu'il aimait clairement encore avec une intensité qui faisait mal rien qu'à y penser.

C'était insupportable.

Elle ne pouvait plus continuer comme ça. Ne pouvait plus être la raison pour laquelle il négligeait quelque chose d'aussi important. Ne pouvait plus dépendre de lui pour tout, tout le temps, au point qu'il n'ait plus d'espace pour gérer ses propres traumatismes et ses propres pertes.

Elle devait devenir plus indépendante.

Pour lui. Pour elle. Pour que leur... amitié — était-ce vraiment juste ça ? — ne devienne pas quelque chose de toxique et d'étouffant qui finirait par leur faire du mal à tous les deux.

Même si l'idée de ne plus l'avoir à ses côtés lui faisait mal d'une façon qu'elle ne voulait pas vraiment examiner de trop près. Même si chaque fibre de son être protestait contre cette décision et voulait juste continuer comme avant, quand il était là chaque soir et que sa présence rendait tout plus supportable.

Mais ce n'était pas juste envers lui.

Et Ritsu refusait d'être égoïste au point de le laisser se sacrifier pour elle indéfiniment.

Elle se redressa dans son lit, la détermination s'installant dans sa poitrine comme quelque chose de froid et de dur. Elle pouvait faire ça. Elle devait faire ça.

À partir d'aujourd'hui, elle serait plus indépendante. Moins dépendante de Thatch. Plus capable de fonctionner sans lui comme béquille émotionnelle permanente.

Ce serait difficile. Probablement douloureux. Mais c'était la bonne chose à faire.

Elle ouvrit la bouche, voulant tester sa voix comme elle l'avait fait hier soir avant de s'endormir, voulant murmurer quelque chose — n'importe quoi — juste pour prouver que le progrès était encore là.

Mais aucun son ne sortit.

Pas même un sifflement.

Juste... rien.

Ritsu fronça les sourcils, sa main volant à sa gorge dans un geste automatique. Elle réessaya, forçant l'air à travers ses cordes vocales, concentrant toute son attention sur la production du moindre son.

Silence.

La panique commença à monter dans sa poitrine, froide et suffocante. Non. Non, non, non. Elle avait pu parler hier. Elle avait murmuré "bonjour" à Thatch, avait dit son nom, avait fait des progrès enfin après des semaines de silence forcé.

Pourquoi est-ce que sa voix était partie à nouveau ?

La porte de l'infirmerie s'ouvrit à ce moment précis, et Tachi entra avec son sourire matinal habituel, portant un plateau avec un verre d'eau fraîche.

« Bonjour Ritsu ! » dit-elle joyeusement. « Bien dormi ? »

Ritsu ouvrit la bouche pour répondre — par réflexe plus que par vrai espoir maintenant — et à nouveau, rien ne sortit.

Elle fixa Tachi avec ce qui devait être une expression de détresse évidente parce que le sourire de l'infirmière s'effaça immédiatement, remplacé par une inquiétude professionnelle.

« Ritsu ? Qu'est-ce qui ne va pas ? »

Ritsu pointa désespérément sa gorge, essayant de communiquer le problème, puis attrapa son ardoise sur la table de nuit avec des gestes qui tremblaient légèrement.

Ma voix. Elle est partie.

Tachi lut les mots et son expression passa de l'inquiétude à la compréhension.

« Oh, » dit-elle doucement. « D'accord. Ne panique pas, c'est probablement juste l'effet de la cortisone qui s'estompe. Je vais chercher Yori. Il va t'expliquer. »

Elle posa le plateau rapidement et sortit de la pièce avant que Ritsu ne puisse écrire quoi que ce soit d'autre.

Ritsu resta assise là, sa main toujours pressée contre sa gorge, sentant les larmes brûler derrière ses paupières. Elle avait cru progresser. Avait cru que peut-être, juste peut-être, elle récupérait vraiment sa voix. Mais apparemment non. Apparemment elle avait juste eu un répit temporaire avant de retomber dans le silence.

C'était cruel. Plus cruel que de n'avoir jamais eu de voix du tout, parce que maintenant elle savait exactement ce qu'elle perdait à nouveau.

Tachi revint quelques minutes plus tard avec Yori qui portait son sac médical habituel et avait cette expression calme et professionnelle qu'il prenait toujours quand il s'apprêtait à expliquer quelque chose d'important.

« Bonjour Ritsu, » dit-il en s'approchant du lit et en s'asseyant sur la chaise que Thatch occupait habituellement. « Tachi m'a dit que ta voix était partie à nouveau. »

Ritsu hocha la tête misérablement.

« D'accord. Je vais t'expliquer ce qui se passe, » continua Yori avec douceur. « La cortisone que je t'ai injectée avant-hier est un anti-inflammatoire très puissant. Elle réduit l'œdème — le gonflement — autour de tes cordes vocales, ce qui permet temporairement à l'air de passer et te donne une voix, même si c'est juste un murmure. »

Il marqua une pause, s'assurant qu'elle suivait.

« Mais l'effet est temporaire. Généralement entre vingt-quatre et quarante-huit heures. Une fois que le produit s'estompe, l'inflammation peut revenir et ta voix disparaît à nouveau. »

Ritsu sentit son estomac se serrer. Temporaire. Bien sûr que c'était temporaire. Rien de bon ne durait jamais vraiment.

« Pour une blessure de cette ampleur, » expliqua Yori, « je vais te prescrire une cure sur trois à cinq jours. On va maintenir les tissus "dégonflés" assez longtemps pour que la cicatrisation interne commence vraiment à se faire sans que les parois de ta gorge ne se touchent et ne s'enflamment par friction. »

Il se pencha légèrement en avant, ses yeux cherchant les siens avec une compassion qui était presque plus difficile à supporter que de la pitié pure.

« Je sais que c'est cruel pour toi. Tu as l'impression de progresser, puis de "perdre" à nouveau ta voix le lendemain. Mais ce n'est pas une perte permanente. C'est juste... le processus de guérison. Un pas en avant, un demi-pas en arrière, puis deux pas en avant. Ça prend du temps. »

Ritsu cligna des yeux rapidement, refusant de laisser les larmes tomber même si elles brûlaient terriblement. Elle attrapa son ardoise et écrivit avec des gestes saccadés.

Combien de temps avant que ce soit permanent ?

Yori lut la question et soupira doucement.

« Honnêtement ? Je ne sais pas. Des semaines peut-être. Des mois dans le pire des cas. Tes cordes vocales ont été sérieusement endommagées. Ce genre de blessure ne guérit pas du jour au lendemain. »

Il posa une main rassurante sur son épaule.

« Mais tu guéris. C'est l'important. Il y a quelques semaines, on ne savait même pas si tu récupérerais ta voix un jour. Maintenant on sait que c'est possible. C'est juste une question de patience et de traitement approprié. »

Ritsu hocha la tête lentement, essayant d'absorber l'information même si chaque mot semblait alourdir le poids qui pesait déjà sur sa poitrine.

On commence quand ? écrivit-elle.

« Maintenant si tu es prête, » répondit Yori. « Même principe qu'avant-hier. Je vais injecter la cortisone directement dans les tissus autour de tes cordes vocales. Ça va faire mal et tu dois rester absolument immobile. »

Il marqua une pause.

« Tu veux que j'aille chercher quelqu'un pour te tenir les mains ? »

Ritsu sentit son cœur s'accélérer automatiquement. Le premier nom qui lui vint à l'esprit fut évident, instinctif, aussi naturel que respirer.

Thatch.

Elle voulait Thatch. Voulait qu'il soit là, qu'il tienne ses mains comme il l'avait fait la dernière fois, qu'il lui murmure des bêtises pour la distraire pendant que l'aiguille s'enfonçait dans sa gorge.

Puis elle se souvint. Sa décision. Son besoin de devenir indépendante. Et surtout : Thatch devait être en plein service du petit-déjeuner en ce moment même, occupé avec l'équipage, ayant d'autres choses à faire que de toujours courir à son secours.

Elle ne pouvait pas continuer à dépendre de lui pour tout.

Même si chaque fibre de son être voulait dire oui.

Tachi dut voir quelque chose sur son visage parce qu'elle s'approcha doucement.

« Je peux aller chercher Thatch si tu veux, » proposa-t-elle gentiment. « Je suis sûre qu'il voudrait être là pour toi. »

Le premier réflexe de Ritsu fut le soulagement. Thatch. Il viendrait, tiendrait ses mains, rendrait tout plus supportable comme il le faisait toujours.

Puis la réalité la frappa comme une gifle froide.

Non.

Non, elle ne pouvait pas. Ne devait pas. Il avait déjà assez de choses à gérer sans qu'elle ajoute encore une autre demande à sa liste infinie de responsabilités. Et elle devait — devait — apprendre à faire des choses difficiles sans lui comme béquille permanente.

Elle attrapa le bras de Tachi avec une urgence qui surprit visiblement l'infirmière et secoua la tête frénétiquement.

Non. Pas Thatch.

Tachi la regarda avec confusion et inquiétude.

« Tu es sûre ? Je sais qu'il voudrait vraiment être là. »

Ritsu secoua la tête à nouveau, plus fermement cette fois, puis écrivit rapidement sur son ardoise.

Non. Il est occupé avec le petit-déjeuner. Ne le dérange pas.

« Et Marco alors ? » suggéra Tachi. « Ou Vista ? Izou ? »

Ritsu réfléchit pendant une seconde. Marco était probablement aussi occupé que Thatch à cette heure de la matinée, gérant son propre travail et ses responsabilités. Elle ne voulait pas être un fardeau pour personne.

Elle regarda Tachi, puis pointa l'infirmière du doigt.

Tachi cligna des yeux, surprise.

« Moi ? Tu me veux moi ? »

Ritsu hocha la tête. Elle avait conscience que ça allait être dur — terriblement dur sans la présence familière de Thatch pour la rassurer. Mais peut-être qu'une présence féminine pourrait aider d'une façon différente. Et Tachi était gentille, patiente, rassurante à sa propre manière.

« D'accord, » accepta Tachi après un moment, semblant un peu surprise mais touchée d'avoir été choisie. « Je suis là. On va le faire ensemble. »

Yori observa l'échange en silence, ses yeux perçants ne ratant probablement rien de ce qui se passait vraiment — la façon dont Ritsu avait hésité quand Tachi avait mentionné Thatch, la façon dont elle avait activement refusé sa présence malgré le fait qu'elle le voulait clairement.

Mais il ne fit aucun commentaire, se contentant de préparer son matériel avec des gestes efficaces et professionnels.

« Allonge-toi, » instruisit-il doucement. « Et essaie de te détendre autant que possible. Je sais que c'est difficile mais la tension rend tout plus douloureux. »

Ritsu s'allongea lentement sur le lit, ses mains déjà crispées contre ses cuisses malgré les instructions de Yori. Tachi s'assit à côté d'elle et prit ses mains dans les siennes, les serrant avec une pression rassurante.

« Je suis là, » murmura l'infirmière. « Tu peux serrer aussi fort que tu veux. Mes mains sont solides. »

Yori s'approcha avec la seringue et Ritsu sentit immédiatement son cœur s'emballer, la panique montant dans sa gorge comme une vague glacée.

L'aiguille brillait sous la lumière de l'infirmerie, longue et fine et terriblement familière d'une façon qui la ramenait instantanément à d'autres moments, d'autres aiguilles, d'autres douleurs.

Vadric avec son couteau. La lame contre sa gorge. Le sentiment de sa vie qui s'échappait goutte par goutte pendant qu'il souriait.

« Ritsu. »

La voix de Yori coupa à travers le brouillard de panique qui commençait à l'engloutir.

« Regarde-moi. Pas l'aiguille. Moi. »

Elle força ses yeux à se déplacer de l'instrument médical vers le visage calme de Yori qui la regardait avec une compassion professionnelle mais réelle.

« C'est moi. Yori. Je suis là pour t'aider. Pas te faire du mal. D'accord ? »

Ritsu hocha la tête faiblement, ses mains serrant celles de Tachi jusqu'à ce que ses jointures blanchissent.

« Je vais nettoyer la zone maintenant, » annonça Yori. « Ça va être froid. »

La compresse imbibée d'alcool toucha sa gorge et Ritsu sursauta légèrement malgré l'avertissement. L'odeur forte et piquante envahit ses narines, déclenchant une autre vague de souvenirs indésirables.

Ce n'était pas pareil. Ce n'était pas pareil. Yori n'était pas un médecin de la Marine qui la traitait comme un outil cassé. C'était quelqu'un qui se souciait vraiment de son bien-être.

Mais essayer de se convaincre rationnellement ne changeait rien au fait que son corps entier était tendu comme une corde de violon, prêt à se briser au moindre mouvement brusque.

« Maintenant l'injection, » dit Yori doucement. « Reste immobile. »

L'aiguille perça sa peau.

C'était plus dur sans lui.

Beaucoup, beaucoup plus dur.

La douleur fut immédiate et vive, une brûlure aiguë qui se propagea à travers les tissus sensibles de sa gorge. Ritsu sentit l'aiguille s'enfoncer plus profondément, traversant les couches de peau et de muscle pour atteindre la zone enflammée autour de ses cordes vocales, et la pression était étouffante, presque insupportable, comme si quelque chose comprimait sa trachée de l'intérieur.

Son corps réagit instinctivement, voulant tousser, voulant s'éloigner, voulant faire n'importe quoi pour échapper à cette sensation horrible. Mais elle se força à rester absolument immobile parce que bouger maintenant serait dangereux, parce que Yori avait une aiguille enfoncée dans sa gorge et un mouvement brusque pourrait causer des dommages irréparables.

Ses mains broyèrent celles de Tachi avec une force qui devait lui faire mal. Des larmes involontaires coulèrent des coins de ses yeux fermés, traçant des chemins chauds sur ses tempes. Elle voulait crier mais ne pouvait pas, voulait supplier qu'on arrête mais n'avait pas de voix pour le faire.

La main de Tachi était solide et rassurante dans la sienne, mais ce n'était pas celle de Thatch. La voix de Yori était calme et professionnelle, mais ce n'était pas celle qui lui racontait des histoires stupides pour la distraire.

Une partie d'elle hurla qu'elle était stupide, qu'elle aurait dû juste dire oui, qu'il aurait voulu être là, que faire ça toute seule était inutilement difficile.

Mais elle tint bon.

Parce qu'elle devait tenir bon.

Parce qu'elle ne pouvait pas continuer à dépendre de lui pour chaque chose difficile, pour chaque moment de douleur, pour chaque seconde où elle avait peur.

« C'est presque fini, » murmura Yori. « Encore quelques secondes. Tu te débrouilles très bien. »

Puis l'aiguille se retira et la pression disparut aussi soudainement qu'elle était venue, laissant juste une douleur sourde et pulsante qui battait en rythme avec son cœur.

« C'est fini, » annonça Yori en posant la seringue vide sur le plateau. « Tu as été incroyablement courageuse, Ritsu. »

Ritsu ouvrit lentement les yeux, sa vision encore brouillée par les larmes. Son corps tremblait violemment maintenant que l'adrénaline commençait à se dissiper, des frissons incontrôlables qui la secouaient de la tête aux pieds.

Tachi ne lâcha pas ses mains une seule seconde, continuant juste à les tenir fermement pendant que les tremblements se calmaient progressivement.

« Tu l'as fait, » dit l'infirmière doucement, admirativement. « Et sans Thatch même. Je suis impressionnée. »

Il y avait quelque chose dans la façon dont elle avait dit ça — pas comme un reproche mais comme une observation neutre — qui fit réaliser à Ritsu que Tachi avait probablement compris exactement ce qui se passait. Pourquoi elle avait refusé Thatch. Pourquoi elle essayait de faire ça seule.

Tachi se pencha légèrement en avant, ses yeux cherchant ceux de Ritsu avec une douceur qui était presque maternelle.

« Demain, » proposa-t-elle, « peut-être que je pourrais faire l'injection et Yori sera le soutien ? On alterne. Comme ça tu as de la variété. »

C'était une façon gentille de dire qu'elle comprenait que tenir les mains de quelqu'un pendant une procédure médicale douloureuse n'était pas exactement dans sa description de poste normale, mais qu'elle était prête à continuer à le faire si Ritsu en avait besoin.

Ritsu hocha la tête avec gratitude, reconnaissante d'une façon qu'elle ne savait pas vraiment comment exprimer.

Yori appliqua un petit pansement sur le point d'injection, puis rangea son matériel avec des gestes méthodiques.

« Même protocole qu'avant-hier, » dit-il. « L'effet devrait commencer dans quelques heures. Essaie de ne pas trop parler même quand tu peux, juste des petits mots par-ci par-là. Et on recommence demain matin à la même heure. »

À ce moment précis, un coup léger à la porte les fit tous les trois se tourner.

Izou entra, impeccable comme toujours dans un kimono d'un bleu profond brodé de motifs de vagues argentées, et s'arrêta net en voyant la scène — Ritsu allongée sur le lit avec un pansement frais sur la gorge et les traces de larmes encore visibles sur son visage, Tachi tenant toujours ses mains, Yori rangeant son matériel médical.

Son expression habituellement calme se teinta d'inquiétude.

« Tout va bien ? » demanda-t-il, ses yeux passant rapidement de Ritsu à Yori.

« Tout va bien, » le rassura Yori. « Juste la deuxième injection de cortisone. Elle a été très courageuse. »

Izou sembla se détendre légèrement, hochant la tête avec compréhension.

« Je suis venu te chercher pour le petit-déjeuner, » dit-il à Ritsu avec un sourire doux. « Si tu te sens assez bien pour manger, bien sûr. Pas d'obligation. »

Ritsu se redressa lentement, essayant d'ignorer la douleur qui pulsait dans sa gorge et la fatigue qui pesait déjà sur elle malgré le fait que la journée venait à peine de commencer. Elle hocha la tête, acceptant l'invitation, et attrapa son ardoise.

Je vais bien. Donnez-moi juste une minute pour m'habiller.

« Prends ton temps, » répondit Izou. « Je t'attends dehors. »

Il sortit avec Yori, laissant Ritsu et Tachi seules dans l'infirmerie.

Tachi aida Ritsu à se lever et à enfiler une tunique propre par-dessus ses vêtements de nuit, ses gestes efficaces mais doux. Quand elle eut fini, elle posa ses mains sur les épaules de Ritsu et la regarda droit dans les yeux.

« Tu n'as pas à tout faire seule, tu sais, » dit-elle doucement. « Demander de l'aide n'est pas une faiblesse. Et vouloir Thatch à tes côtés pendant les moments difficiles... ce n'est pas de la dépendance. C'est juste... humain. »

Ritsu sentit sa gorge se serrer — pas à cause de la blessure cette fois mais à cause de l'émotion pure qui menaçait de déborder.

Elle savait que Tachi avait raison d'une certaine façon. Mais elle savait aussi qu'elle devait faire ça. Devait prouver à elle-même et à Thatch qu'elle pouvait fonctionner sans lui.

Même si ça faisait terriblement mal.

Elle hocha la tête pour montrer qu'elle avait entendu, puis se dirigea vers la porte où Izou attendait patiemment.

Elle était prête à affronter le petit-déjeuner. À voir Thatch et à lui sourire comme si tout allait bien.

À continuer à construire cette distance qu'elle avait décidé de créer.

Même si chaque pas dans cette direction lui donnait l'impression de s'arracher quelque chose d'essentiel.


La salle à manger était déjà à moitié remplie quand le service du petit-déjeuner battait son plein. Thatch était dans la cuisine ouverte, servant les assiettes avec son efficacité habituelle.

Il tenait une assiette à quelques centimètres du visage d'Ace — faisant loucher le commandant de la deuxième division pour la regarder — quand ce dernier lâcha soudainement :

« Tu aurais pu me dire que Ritsu parlait de plus en plus. »

Thatch s'arrêta complètement, l'assiette toujours suspendue en l'air.

« Tu as parlé avec Ritsu ? » demanda-t-il, gardant l'assiette exactement où elle était, l'utilisant presque comme un outil d'interrogatoire maintenant.

« Ouais, hier soir, » confirma Ace avec désinvolture. « Je t'explique pas la frayeur que j'ai eue en la voyant, mais elle est restée calme. C'est cool, hein ? »

Thatch le dévisagea pendant un long moment, son esprit tournant à toute vitesse. Hier soir. Après leur conversation. Après qu'il soit parti. Elle était sortie...

« Hier soir... » répéta-t-il lentement, les pièces commençant à s'assembler dans sa tête.

« Ouais, elle ramenait un plateau de thé avec des p'tits biscuits. »

Le plateau.

Thatch se tut, observant Ace sans vraiment le voir, son cerveau faisant les connexions. Le plateau qu'il avait emmené hier soir à l'infirmerie et qu'il avait oublié là-bas. Ce matin, il l'avait retrouvé dans la cuisine, propre et rangé. Il n'avait pas vraiment réfléchi à comment il était arrivé là, trop distrait par la découverte du cadenas brisé et du frigo vidé.

Mais maintenant...

Ritsu l'avait ramené. Ce qui voulait dire qu'elle était sortie seule. Ce qui voulait dire qu'elle avait croisé Ace. Ce qui voulait dire...

Son regard se posa sur le cadenas brisé qu'il avait ramassé ce matin et qui traînait encore sur le comptoir de la cuisine.

Ace suivit son regard et pâlit visiblement.

« Attends, je peux expliquer — »

Thatch plissa des yeux, posa finalement l'assiette devant Ace avec un peu plus de force que nécessaire, et balança un violent coup de pied dans le torse du commandant de la deuxième division qui alla s'écraser contre le mur derrière lui avec un bruit sourd satisfaisant.

« Alors c'était toi, sale gosse ! » hurla-t-il avec une indignation qui était à moitié théâtrale et à moitié réelle.

Des rires éclatèrent dans toute la salle à manger tandis qu'il sermonnait Ace avec quelques noms d'oiseaux bien choisis — « voleur de bouffe », « destructeur de cadenas », « parasite affamé » — pendant qu'Ace protestait mollement depuis sa position affalée contre le mur.

Malgré l'agacement réel qu'il ressentait face au raid nocturne de son frigo, Thatch sentit une partie de la tension dans sa poitrine se relâcher légèrement. C'était familier. Confortable. Une bonne façon de commencer la journée même si Ace méritait vraiment ce coup de pied.

Puis soudain la voix d'Izou s'éleva, claire et autoritaire d'une façon qui coupa immédiatement à travers le chaos.

« On calme ses ardeurs messieurs. Nous avons des ladies avec nous. »

Thatch se retourna automatiquement, ses yeux cherchant l'entrée de la salle à manger.

Et la vit.

Ritsu se tenait aux côtés d'Izou, observant le spectacle avec cet éclat d'amusement dans ses yeux bleus qu'il aimait tant voir.

Son expression entière changea en une fraction de seconde. L'agacement théâtral disparut, remplacé par quelque chose de plus doux, de plus chaud, ce sourire qui était réservé juste pour elle et qui venait automatiquement maintenant chaque fois qu'il la voyait.

Elle lui rendit son sourire et quelque chose dans la poitrine de Thatch se réchauffa.

Izou la guida vers une table et Thatch remarqua vaguement que Tachi et Yori qui les avaient suivis depuis l'infirmerie rejoignaient rapidement la table des infirmières.

Ritsu s'installa dans sa chaise, et il vit la façon dont ses yeux cherchaient automatiquement quelque chose — quelqu'un — dans la salle.

Le cherchait-elle ?

Yori croisa son regard à travers la salle et se dirigea vers lui avec cette expression professionnelle qu'il prenait toujours quand il devait discuter de quelque chose d'important.

Thatch fronça légèrement les sourcils, se demandant ce qui amenait le médecin en chef de l'équipage vers lui à cette heure.

Il fit signe au médecin de le rejoindre légèrement à l'écart, loin des oreilles indiscrètes de l'équipage.

« Tout va bien ? » demanda-t-il à voix basse.

« Elle est de nouveau muette, » répondit Yori simplement. « C'est le cycle normal de la cortisone. On va lui faire des injections tous les matins pendant trois jours pour maintenir l'effet et permettre une guérison plus profonde. »

Thatch hocha la tête, absorbant l'information même si ce n'était pas vraiment ce qui le préoccupait.

« D'accord. Je vais chercher Haruta pour me remplacer et on s'y met. »

Yori posa une main sur son bras, l'arrêtant avant qu'il ne puisse faire un pas.

« Commandant, c'est déjà fait. »

Thatch le dévisagea, confus, sentant quelque chose de froid s'installer dans son estomac.

« Vous êtes pas venus me chercher... »

« Elle ne l'a pas souhaité, » dit Yori doucement, et il y avait quelque chose dans sa voix — de la compassion peut-être, ou de la compréhension — qui rendit les mots encore plus difficiles à entendre. « Personne d'ailleurs. Juste Tachi et moi. »

Les mots frappèrent Thatch comme un coup de poing dans l'estomac, volant tout l'air de ses poumons.

Elle ne l'avait pas voulu.

Pas voulu de lui à ses côtés pendant quelque chose qu'il savait être terrifiant pour elle. Avait choisi Tachi à la place. Avait activement décidé de ne pas demander sa présence.

Il sentit le poids dans son estomac s'alourdir, se transformant en quelque chose de presque insupportable.

Pourquoi ?

Était-ce à cause d'hier soir ? Avait-elle vu clair à travers son mensonge quand il avait dit "je vais bien" ? Lui en voulait-elle de ne pas s'être confié ? Ou était-ce le baiser sur la main — avait-il franchi une ligne qu'il n'aurait pas dû franchir ?

Ou pire — était-elle en train de prendre ses distances parce qu'elle ne voulait plus de lui dans sa vie de cette façon ?

Il se retourna vers elle presque malgré lui, cherchant... quoi exactement ? Des réponses dans son expression ? Une explication qu'elle ne pouvait pas donner avec des mots ?

Leurs regards se croisèrent à travers la salle à manger.

Ritsu lui offrit un sourire joyeux — peut-être un peu trop joyeux, peut-être un peu trop large — et quelque chose dans ce sourire allégea légèrement le poids qui pesait sur sa poitrine.

Elle ne semblait pas en colère. Pas blessée. Pas distante sur le moment.

Alors pourquoi ?

Yori le sortit de ses pensées en posant à nouveau une main sur son bras.

« Commandant, est-ce que vous pouvez préparer quelque chose qui épargnera sa gorge pendant les trois prochains jours ? »

Thatch cligna des yeux, se forçant à se concentrer sur la question pratique plutôt que sur le chaos émotionnel qui tourbillonnait dans sa tête.

« Oui, bien sûr. Merci de m'avoir prévenu. Va t'asseoir, je t'apporte ton repas. »

Yori hocha la tête et retourna vers sa table, laissant Thatch debout là pendant quelques secondes encore, perdu et confus et ne sachant pas vraiment quoi faire de tous ces sentiments qui s'entrechoquaient dans sa poitrine.

Puis il se força à bouger, retournant vers la cuisine où Genjiro l'attendait.

« Va servir le repas de Yori et Izou, » instruisit-il à son membre de division.

« Et pour Ritsu ? » demanda Genjiro. « Tu veux que je m'en occupe aussi ? »

« Non, » répondit Thatch peut-être un peu trop vite. « C'est bon, je m'en charge. »

Parce qu'il devait faire ça au moins. Devait préparer son repas avec soin comme il le faisait toujours. Devait s'assurer qu'elle mangeait quelque chose qui ne ferait pas mal à sa gorge abîmée.

C'était peut-être la seule chose qu'elle lui permettait encore de faire pour elle, alors il allait le faire parfaitement.

Il se remit aux fourneaux, préparant son assiette avec encore plus de soin que d'habitude — des œufs brouillés crémeux et doux qui ne nécessiteraient presque aucun effort de mastication, du pain légèrement grillé coupé en petits morceaux faciles à avaler, des fruits frais déjà coupés en quartiers.

Quand il eut fini, Genjiro se proposa pour aller servir le repas.

« Non, c'est bon, je m'en charge, » répéta Thatch, prenant l'assiette avec soin.

Il sortit de la cuisine et traversa la salle à manger, conscient que probablement plusieurs paires d'yeux le suivaient mais incapable de s'en soucier vraiment.

Il déposa l'assiette devant Ritsu avec une douceur qui contrastait avec l'activité bruyante autour d'eux.

« Bonjour, chaton, » dit-il doucement. « Comment tu vas ? »

Ritsu leva le pouce en l'air en réponse, arborant toujours ce sourire joyeux qui semblait presque... trop parfait. Trop maintenu.

Thatch sourit en retour, essayant de garder son expression légère malgré le poids qui pesait toujours dans sa poitrine.

Puis ses yeux glissèrent involontairement sur sa gorge où le pansement était clairement visible sous le col de sa tunique. La preuve physique de l'injection qu'elle avait subie ce matin. Sans lui.

Quelque chose passa sur son visage — du regret, de la culpabilité, un mélange des deux — et il sentit ses mâchoires se serrer malgré ses efforts pour rester détendu.

Il s'en voulait. S'en voulait de ne pas avoir été là pour elle, même si apparemment elle n'avait pas voulu qu'il soit là. S'en voulait de ne pas comprendre ce qui se passait, pourquoi elle agissait comme ça soudainement.

Avant qu'il ne puisse s'enfermer trop profondément dans ces pensées, Ritsu attrapa son bras, le ramenant doucement à la réalité avec ce simple contact physique.

Il baissa les yeux et vit qu'elle tenait son ardoise dans l'autre main où elle avait écrit pendant qu'il fixait son pansement comme un idiot.

Je vais bien. Le petit-déjeuner est délicieux.

Thatch lut les mots et sentit quelque chose dans son expression se réchauffer légèrement, devenant un peu plus authentique.

Elle n'avait même pas encore goûté mais elle savait. Savait qu'il préparait toujours ses repas avec un soin qui allait bien au-delà de ce qui était nécessaire.

« Content que ça te plaise, » murmura-t-il.

Puis il se tourna vers Izou qui l'observait avec cette expression calme qui ne révélait rien de ses propres pensées, et commença à discuter de choses sans importance — la météo, les provisions qu'ils devaient encore acheter sur l'île, des banalités qui remplissaient l'espace pendant que son esprit continuait de tourner en boucle autour de la même question obsédante.

Pourquoi ?

Pourquoi ne voulait-elle plus de lui ?


En fin de matinée, Thatch était dans la cuisine en train de terminer les préparatifs pour le déjeuner. Il sortait la dernière fournée de boules de pain du four, la chaleur lui rougissant les joues et la vapeur créant des boucles encore plus folles dans ses cheveux déjà décoiffés, quand Izou entra.

« Thatch, » appela le seizième commandant.

« Izou, tu tombes bien, » répondit Thatch sans lever les yeux, posant les pains chauds sur une grille de refroidissement. « Je finis ça et je suis prêt pour aller en ville avec vous. »

Il y eut un silence qui dura juste un peu trop longtemps, et Thatch leva finalement les yeux pour trouver Izou le regardant avec une expression qui ressemblait à de l'hésitation mélangée avec quelque chose qui pourrait être de la sympathie.

« C'est justement de ça dont je voudrais te parler, » dit Izou lentement.

Thatch sourcilla, attendant qu'il continue, quelque chose dans son estomac commençant déjà à se nouer avec appréhension.

« Ritsu a demandé à ce qu'Haruta et moi, on l'accompagne avec les infirmières. »

Les mots tombèrent dans l'air de la cuisine comme des pierres dans un lac tranquille, créant des ondulations qui s'étendirent et touchèrent tout.

Thatch se figea complètement, ses mains suspendues au-dessus du pain qu'il était en train d'arranger, son cerveau mettant plusieurs secondes à vraiment traiter ce qu'Izou venait de dire.

Elle avait demandé Haruta et Izou.

Pas lui.

Avait activement choisi de ne pas l'avoir avec elle.

« D'accord, » dit-il finalement, et sa voix sonnait étrangement plate même à ses propres oreilles.

Izou le regarda pendant un long moment, semblant vouloir dire quelque chose d'autre, puis finalement acquiesça.

« Ace va faire faire sa statue aujourd'hui, » ajouta-t-il. « Tu pourrais l'accompagner. On vous rejoindra plus tard si vous voulez. »

Thatch hocha la tête mécaniquement, ne faisant pas vraiment confiance à sa voix pour dire quoi que ce soit de cohérent.

Izou sembla comprendre qu'il ne voulait pas vraiment en parler davantage parce qu'il se contenta de lui donner une tape légère sur l'épaule avant de partir, le laissant seul dans la cuisine avec ses pensées qui tournaient en spirale.

Elle ne voulait pas de lui.

Ce n'était pas normal. Ce n'était pas normal du tout.

Hier encore elle tenait sa main en s'endormant, acceptait sa présence, semblait même la rechercher. Ce matin elle le remplaçait activement par d'autres personnes — Tachi et Yori pour l'injection, maintenant Haruta et Izou pour la sortie sur l'île.

Qu'est-ce qu'il avait fait de travers ?

Était-ce le baiser sur la main ? Avait-il franchi une ligne qu'il n'aurait pas dû franchir ? Ou était-ce le mensonge — le fait qu'il avait dit "je vais bien" quand c'était clairement faux et qu'elle avait vu à travers ?

Ou peut-être qu'elle était juste en train de réaliser qu'elle n'avait pas vraiment besoin de lui. Qu'elle pouvait fonctionner sans lui. Qu'il était peut-être plus un fardeau qu'une aide à ce stade.

Cette dernière pensée fit naître un sentiment de panique sourde dans sa poitrine, une douleur aiguë qui n'avait rien à voir avec quoi que ce soit de physique.

Thatch se força à reprendre son travail, arrangeant les pains avec des gestes automatiques, refusant de penser à combien il s'était habitué à avoir Ritsu dans sa vie. À combien l'idée de la perdre — même juste de la voir prendre ses distances — lui faisait mal d'une façon qu'il n'avait pas anticipée.

Elle lui manquait déjà et elle n'était même pas encore partie.


En début d'après-midi, Thatch prit la direction de l'atelier de Diego accompagné de Marco, Jozu, Vista et Ace. Le soleil était haut dans le ciel, la chaleur de la journée tempérée par une brise marine agréable qui venait du port.

Il marchait en silence, absent des conversations qui se déroulaient autour de lui. Marco et Jozu discutaient de quelque chose à propos des quarts de nuit. Vista taquinait Ace sur le fait qu'il allait probablement s'endormir pendant que Diego essayait de prendre ses mesures. Ace protestait avec véhémence qu'il pouvait rester parfaitement immobile quand il le voulait.

Normalement, Thatch aurait participé aux plaisanteries, aurait ajouté ses propres commentaires moqueurs, aurait ri avec ses frères.

Mais aujourd'hui, il ne pouvait pas. Ses pensées étaient ailleurs, tournant sans cesse autour de Ritsu et de cette distance soudaine qu'elle mettait entre eux.

Il avait la boule au ventre, ne comprenant pas pourquoi elle l'évitait ainsi. Était-ce vraiment de l'évitement ? Au petit-déjeuner, elle avait fait un geste vers lui, l'avait touché, avait écrit sur son ardoise qu'elle allait bien.

Mais elle ne l'avait pas voulu pour l'injection. Ne le voulait pas pour l'accompagner en ville.

C'était contradictoire et déroutant et ça le rendait fou de ne pas comprendre.

Perdu dans ses pensées, il soupira sans vraiment s'en rendre compte.

Marco lui donna un coup de coude pour le forcer à sortir de sa spirale mentale.

« Tu es bien silencieux, yoi, » observa le phénix.

« Juste fatigué, » marmonna Thatch, ne voulant pas vraiment en parler devant tout le monde.

Vista se retourna, l'observant avec cette expression perspicace qu'il avait parfois.

« Bon sang, Thatch, tu en tires une de ces têtes. On dirait que quelqu'un a tué ton chaton. »

Le choix de mots fit grimacer Thatch malgré lui, et il ralentit le pas, voulant être un peu seul même s'ils marchaient tous ensemble.

Marco le suivit naturellement, gardant le silence quelques secondes avant de demander avec cette franchise directe qui le caractérisait.

« C'est un jour de fête. Le gamin va faire sa statue et ensuite on va se bourrer la gueule et manger à s'en exploser la panse. On pourrait peut-être même trouver une charmante compagnie pour la nuit. Alors c'est quoi le problème ? C'est à propos de ce dont on a parlé hier soir ? »

Thatch grimaça et secoua la tête.

« Non, c'est Ritsu. »

Marco haussa un sourcil, attendant qu'il continue.

« J'ai l'impression qu'elle m'évite sans m'éviter, » expliqua Thatch avec frustration.

Marco le regarda pendant un moment.

« Je dois déjà être bourré car j'ai rien compris, yoi. »

Thatch soupira, agacé de ne pas réussir à se faire comprendre même si c'était probablement parce que ses propres pensées étaient trop embrouillées pour être exprimées clairement.

« Hier soir, on s'est vus comme d'habitude, on a parlé, pas longtemps, puis j'suis parti, » commença-t-il rapidement, les mots se bousculant. « Ce matin, je retrouve le plateau que j'avais laissé dans l'infirmerie dans la cuisine. Le cadenas du frigo explosé — merci Ace d'ailleurs — il a croisé Ritsu et ils se sont parlé apparemment. Elle m'a pas appelé pour être à ses côtés pendant l'injection. Puis ce matin, elle me parle, me sourit, elle m'a touché le bras. Et ce midi, Izou vient me dire qu'elle veut passer du temps avec les infirmières et qu'elle a demandé Haruta et Izou comme accompagnateurs. Je comprends pas. »

Marco siffla, impressionné par son débit de parole, puis résuma avec sa concision habituelle.

« Donc hier, ça allait et ce matin c'est étrange. »

Thatch acquiesça vigoureusement, reconnaissant d'avoir au moins quelqu'un qui comprenait le problème même s'il ne savait pas comment le résoudre.

« Bah demande à la personne qui l'a vue en dernier avant que le bizarre commence, » suggéra Marco logiquement.

Thatch s'arrêta, dévisageant Marco qui lui pointa calmement Ace devant eux.

Bien sûr. Ace. Qui l'avait croisée hier soir après qu'il soit parti de l'infirmerie.

Thatch accéléra le pas pour se retrouver aux côtés du commandant de la deuxième division qui marchait en chantonnant quelque chose de complètement faux.

« Ace, tu as dit que tu as vu Ritsu hier soir et que vous avez parlé. »

« Ouais, » confirma Ace joyeusement. « Elle m'a choppé en plein raid, j'ai eu la trouille en croyant que c'était toi, puis en voyant que c'était elle, mais finalement ça s'est bien passé. »

« Elle était comment ? » demanda Thatch, essayant de garder sa voix neutre.

Ace le regarda avec confusion.

« Bah elle portait des vêtements de nuit... »

« Mais non ! » l'interrompit Thatch avec exaspération. « Son expression ! Elle allait bien ? »

« Bah elle a été surprise de ce tête-à-tête quoi... »

Thatch commença à perdre patience, sentant que cette conversation n'allait nulle part.

Marco intervint, sa voix calme coupant à travers la frustration grandissante de Thatch.

« Elle avait peur, yoi ? Mal ? Tu as remarqué un truc de bizarre ? »

Ace prit un instant pour réfléchir, se grattant le crâne d'une façon qui suggérait qu'il n'avait pas vraiment fait attention à ces détails sur le moment.

« Elle semblait triste... » dit-il finalement. « Elle avait les yeux rouges. »

Le cœur de Thatch manqua un battement.

« Rouges ? » répéta-t-il, sa voix étranglée. « Comme si elle avait pleuré ? »

« Ouais, enfin je suis pas sûr à cent pour cent mais ses yeux étaient vraiment rouges et un peu gonflés. Genre elle avait pleuré juste avant. »

Thatch déglutit difficilement, son esprit tournant à toute vitesse.

Elle avait pleuré. Après avoir quitté l'infirmerie. Après leur conversation où il avait menti et dit qu'il allait bien.

Pourquoi ?

« On t'a croisés, Marco et moi, sur le pont, tu rentrais de l'île, » continua Thatch rapidement, les pièces commençant à s'assembler dans sa tête. « Tu as été piller le frigo après ou plus tard ? »

Ace se gratta à nouveau la tête.

« Juste après. »

« Et Ritsu, elle est arrivée combien de temps après ? »

« Je sais pas... cinq ou dix minutes, pas plus. »

Thatch sentit son sang se glacer dans ses veines.

Cinq à dix minutes après qu'Ace les ait quittés sur le pont.

Après qu'il ait parlé avec Marco à propos de Sohalia. Après qu'il ait dit qu'il avait oublié l'anniversaire de sa disparition. Après qu'il ait admis combien elle lui manquait avec cette voix brisée qu'il n'avait pas pu contrôler.

Elle les avait entendus.

Elle avait entendu toute cette conversation ou au moins une partie, et maintenant elle pensait...

Oh non.

Oh merde.

Elle pensait que c'était sa faute. Pensait qu'il avait oublié quelque chose d'important à cause d'elle. Pensait qu'elle était un fardeau qui l'empêchait de gérer sa propre douleur.

Et maintenant elle essayait de lui "rendre" de l'espace en prenant ses distances, en arrêtant de dépendre de lui, en se forçant à faire des choses difficiles sans lui même quand elle le voulait clairement à ses côtés.

Thatch écarquilla les yeux, fixant Marco qui avait visiblement fait le même calcul mental et acquiesçait pour confirmer la conclusion.

Marco avait pris sur lui d'expliquer rapidement la situation à Ace, Jozu et Vista pendant que Thatch restait figé, en proie à ses tourments intérieurs.

Elle se punissait. Pour quelque chose qui n'était même pas sa faute. Pour quelque chose qui était en fait une des meilleures choses qui lui soit arrivée ces dernières années même si ça l'avait effectivement fait oublier temporairement l'anniversaire de la disparition de Sohalia.

Il devait lui parler. Devait clarifier ce malentendu avant qu'il ne creuse un fossé encore plus profond entre eux.

Le commandant de la quatrième division fit volte-face, bien décidé à trouver Ritsu immédiatement pour régler ça.

Mais Marco l'arrêta d'une main ferme sur son bras.

« Thatch, je comprends, » dit-il calmement. « Mais on a des choses à faire. Plus tard, tu lui parleras. Laisse-la souffler aussi un peu. Elle est en sécurité avec Izou et Haruta, les infirmières ne sont pas des gardes du corps, mais elles savent se défendre. Ce n'est qu'un quiproquo à éclaircir. Tout va bien, yoi. »

Thatch voulait protester. Voulait dire que non, rien n'allait bien, que chaque seconde qu'elle passait à se croire coupable de quelque chose qu'elle n'avait pas fait était une seconde de trop.

Mais Marco avait raison. Ils avaient promis d'accompagner Ace pour sa statue. Et Ritsu était effectivement en sécurité avec Izo et Haruta.

Il pouvait attendre quelques heures. Il devait attendre.

« D'accord, » concéda-t-il finalement, même si tout en lui hurlait de faire autrement.

Ils reprirent la route vers l'atelier de Diego, mais maintenant Thatch comprenait au moins pourquoi elle agissait comme elle le faisait.

Et comprendre rendait les choses à la fois meilleures et pires.

Meilleures parce que ce n'était pas quelque chose qu'il avait fait de mal. Ce n'était pas qu'elle ne voulait plus de lui dans sa vie.

Pires parce qu'elle souffrait inutilement à cause d'un malentendu qu'il aurait pu éviter s'il avait juste été honnête hier soir au lieu de mentir et de dire qu'il allait bien.

Il allait régler ça. Ce soir. Dès qu'il la verrait.

Il allait tout lui expliquer et s'assurer qu'elle comprenait qu'elle n'était absolument pas un fardeau mais plutôt... quelque chose de tellement précieux qu'il ne savait même pas comment le nommer.


L'atelier de Diego était rempli de monde quand ils arrivèrent. Tous les commandants présents sur le navire semblaient avoir décidé de venir assister à la création de la statue d'Ace, et Barbe Blanche lui-même était assis sur une chaise spécialement renforcée dans un coin, une bouteille de sake à portée de main et ce sourire amusé qu'il portait toujours quand il observait ses enfants s'amuser.

Diego avait sorti des boissons et de la nourriture, transformant l'événement en une sorte de petite fête informelle. L'atmosphère était joyeuse et bruyante, remplie de rires et de plaisanteries.

Ace était au centre de l'attention, debout sur une petite plateforme pendant que Diego prenait ses mesures avec une précision méticuleuse. Le jeune commandant essayait de rester immobile comme on le lui avait demandé, mais il ne tenait jamais plus de cinq minutes avant de bouger pour dire quelque chose ou réagir à une plaisanterie de quelqu'un.

« ARRÊTE DE BOUGER ! » aboyait Diego régulièrement, frappant les jambes d'Ace avec sa règle en bois.

« Désolé, désolé ! » s'excusait Ace, puis deux minutes plus tard il recommençait.

Les rires éclataient chaque fois, les commandants trouvant apparemment infiniment amusant de voir Ace se faire régulièrement sermonner comme un enfant turbulent.

Thatch était assis un peu à l'écart, une bouteille dans une main qu'il buvait plus rapidement qu'il ne devrait probablement. L'alcool aidait un peu à calmer l'anxiété qui rongeait ses entrailles, même s'il savait que boire n'allait rien résoudre vraiment.

Il regardait ses frères rire et plaisanter, mais il ne pouvait pas vraiment participer. Ses pensées continuaient de dériver vers Ritsu, se demandant où elle était en ce moment, ce qu'elle faisait, si elle pensait à lui.

Probablement pas autant qu'il pensait à elle.

La porte de l'atelier s'ouvrit soudainement et Thatch se redressa automatiquement, son cœur s'accélérant avec espoir.

Izou entra en premier, suivi d'Haruta qui riait de quelque chose, puis...

Ritsu.

Thatch dessoûla instantanément, tous ses sens se concentrant sur elle comme si elle était la seule chose qui existait dans la pièce soudainement.

Elle semblait sereine, souriante, ses joues légèrement rosies soit par l'effort de la marche soit par le soleil de l'après-midi. Elle portait une tunique couleur lavande qu'Izou avait probablement choisie pour elle, et ses cheveux étaient attachés en une tresse lâche qui laissait quelques mèches encadrer son visage.

Diego les accueillit chaleureusement, et Ritsu se mit à observer le processus de création avec fascination, ses yeux brillants de curiosité pendant qu'elle regardait Diego travailler.

Puis elle salua d'un signe de tête Ace qui lui envoya un sourire ravi — « Salut ! Content que tu sois venue ! » — avant de se faire immédiatement sermonner par Diego pour avoir bougé encore une fois.

La surprise passa sur plusieurs visages de commandants qui ne s'attendaient probablement pas à ce qu'Ace et Ritsu interagissent de façon si décontractée. Mais personne ne fit de commentaire, se contentant d'observer avec intérêt.

Ritsu attrapa son ardoise et écrivit un bonjour poli pour saluer Barbe Blanche et les autres commandants qu'elle n'avait pas encore vus de la journée ou rencontrés du tout.

Certains se présentèrent calmement, faisant visiblement un effort pour paraître moins imposants.

Kingdew s'approcha avec un sourire gentil qui contrastait avec sa taille massive.

« Content de te rencontrer enfin, » dit-il en faisant quelques gestes simples de la main — un salut maladroit, un pouce levé. « Haruta nous a dit que tu étais cool. »

Ritsu sembla surprise et touchée qu'il essaie de communiquer avec des gestes plutôt qu'avec juste des mots. Elle sourit et hocha la tête en remerciement.

Atmos se pencha légèrement pour réduire sa hauteur impressionnante.

« Tu nous le dis si quelqu'un t'embête, d'accord ? » offrit-il avec un clin d'œil. « On s'occupe des gêneurs par ici. »

Rakuyo posa son marteau immense au sol pour paraître moins menaçant.

« Bienvenue dans la famille, » dit-il simplement, et il y avait quelque chose de sincère dans sa voix qui fit sourire Ritsu plus largement.

Thatch observa tout ça de loin, regardant Ritsu interagir avec ses frères, voyant la façon dont elle n'était pas complètement à l'aise — son ardoise serrée contre sa poitrine comme un bouclier, ses réponses courtes et polies — mais elle essayait quand même.

Restait là malgré son inconfort évident. Souriait. Participait même si c'était difficile.

Et il se sentit fier malgré le poids qui pesait toujours dans sa poitrine.

Elle grandissait. Devenait plus forte. S'intégrait à cette famille d'une façon qui dépassait juste lui.

Même sans lui, corrigea une petite voix cruelle dans sa tête. Surtout sans lui.

Il prit une autre longue gorgée directement à la bouteille, ignorant le regard légèrement inquiet que Marco lui lança.

Ritsu s'écarta un peu de l'agitation après quelques minutes, semblant chercher quelque chose du regard. Thatch se souvint de leur conversation de la veille à propos de sa statue et sourit malgré lui.

Elle voulait la voir. Voulait trouver sa statue comme il le lui avait promis.

Il la laissa chercher, l'observant naviguer prudemment à travers l'atelier encombré de statues et de matériel, et ignora les regards taquins de certains de ses frères et le sourire connaisseur de Pops qui avait définitivement remarqué qu'il ne la quittait pas des yeux.

Quand elle la trouva enfin — cachée dans un coin sombre de l'atelier exactement comme il l'avait dit — elle s'arrêta net.

La statue était fidèle à son original. Thatch dans une pose décontractée, une main dans la poche, l'autre tenant un couteau de cuisine avec négligence, un sourire charmeur aux lèvres. Diego avait capturé parfaitement cette expression qu'il portait souvent, ce mélange de confiance et de légèreté qui cachait tout le reste.

Ritsu s'approcha lentement, la tête penchée sur le côté dans ce geste curieux qu'elle faisait parfois, et leva la main comme pour toucher la joue de cire avant de se retenir au dernier moment.

Thatch se leva et fit attention à être un peu plus bruyant en s'approchant, ne voulant pas la faire sursauter. Ses pas résonnèrent légèrement sur le sol de pierre et elle se retourna, le voyant venir.

Il se plaça à ses côtés, assez près pour sentir le parfum léger de savon qui venait d'elle, assez loin pour ne pas envahir son espace personnel.

« Tu m'as trouvé, » souffla-t-il, et il y avait quelque chose dans la façon dont il dit ces mots — comme s'ils signifiaient plus que juste la statue devant eux.

Elle se tourna vers lui et hocha la tête, souriant de ce sourire qui faisait toujours quelque chose de compliqué dans sa poitrine.

« Heureuse ? »

Deux hochements de tête vifs et enthousiastes. Définitivement un oui.

Thatch voulait parler. Voulait demander pourquoi elle ne l'avait pas appelé ce matin, pourquoi elle évitait d'être seule avec lui, pourquoi elle mettait soudainement de la distance entre eux alors qu'hier encore elle lui offrait son soutien si sincèrement.

Mais il y avait trop de monde autour. Trop d'oreilles qui écoutaient même si ses frères faisaient semblant de ne pas faire attention. Et peut-être qu'il avait un peu peur de la réponse de toute façon, même s'il savait maintenant d'où venait le problème.

Il remarqua distraitement qu'elle n'avait plus le pansement sur la gorge. Le point d'entrée de la seringue avait probablement cicatrisé, ne nécessitant plus de protection.

« Il va y avoir un banquet ce soir, » dit-il finalement, cherchant un terrain plus sûr. « Tu viendras ? »

C'était une invitation. Une offre pour passer du temps ensemble, pour être dans le même espace même s'ils ne parlaient pas vraiment.

Ritsu le dévisagea pendant un long moment, et il vit quelque chose passer dans ses yeux — de l'hésitation peut-être, ou du regret, ou peut-être juste de la fatigue. Elle réfléchit visiblement, sa main tenant la craie au-dessus de son ardoise pendant plusieurs secondes avant de commencer à écrire avec des gestes lents et précis.

Je commence à fatiguer. Je pense rentrer et dormir.

Thatch sentit la déception s'installer lourdement dans sa poitrine même s'il comprenait. La journée avait été longue pour elle. L'injection l'avait probablement épuisée. Sortir sur l'île et rencontrer de nouveaux commandants et naviguer dans des situations sociales inconfortables — tout ça devait l'avoir vidée.

C'était logique qu'elle veuille se reposer.

Mais une partie de lui se demanda si c'était vraiment la fatigue ou si c'était juste une autre excuse pour continuer à mettre de la distance entre eux.

« D'accord, » dit-il doucement, essayant de garder sa voix neutre même si quelque chose se serrait douloureusement dans sa gorge. « Tu veux que je te raccompagne ? »

S'il te plaît dis oui. S'il te plaît laisse-moi au moins faire ça. Laisse-moi être là pour toi même si c'est juste pour marcher à tes côtés jusqu'au navire.

Ritsu secoua la tête et écrivit rapidement.

Non. Izou veut rentrer se changer. Il me raccompagne.

Bien sûr. Izou. Pas lui.

Encore une fois, quelqu'un d'autre plutôt que lui.

« D'accord, » répéta-t-il, incapable de trouver autre chose à dire, sa voix sonnant creuse même à ses propres oreilles.

Izou les rejoignit à ce moment précis, comme s'il avait senti qu'on parlait de lui, et offrit son bras à Ritsu avec un sourire élégant.

« Prête à rentrer ? » demanda-t-il. « Je dois vraiment me changer avant le banquet. Ce kimono commence à être inconfortable avec cette chaleur. »

Ritsu prit son bras avec ce qui sembla à Thatch être trop d'enthousiasme, trop de joie d'avoir une excuse pour partir.

Elle se tourna vers Thatch une dernière fois, lui offrant un sourire d'adieu, puis s'en alla avec Izou — les deux marchant côte à côte vers la sortie, Ritsu riant silencieusement à quelque chose qu'Izou avait dit.

Thatch les regarda partir, debout au milieu de l'atelier rempli de ses frères qui riaient et buvaient et célébraient, et se sentit soudainement terriblement seul.

Quelque chose avait changé entre eux.

Il savait maintenant pourquoi — elle pensait être un fardeau, pensait qu'il l'avait oubliée à cause d'elle, essayait de lui "rendre" de l'espace qu'elle croyait avoir volé.

Mais savoir pourquoi ne rendait pas la distance moins douloureuse à supporter.

Il retourna vers sa bouteille qui l'attendait patiemment là où il l'avait laissée et avala une autre longue gorgée qui brûla sa gorge sans vraiment apaiser quoi que ce soit.

Ce soir. Il lui parlerait ce soir.

Il devait juste tenir jusque-là.


Ritsu s'allongea sur son lit dans l'infirmerie maintenant silencieuse, fixant le plafond dans l'obscurité.

Izou l'avait raccompagnée avec sa galanterie habituelle, s'assurant qu'elle était bien installée avant de partir se préparer pour le banquet. Maintenant elle était seule avec ses pensées qui tournaient en boucle et refusaient de la laisser en paix.

Sa décision était la bonne. Elle le savait. Elle devait devenir plus indépendante, arrêter de dépendre de Thatch pour tout, lui donner l'espace dont il avait besoin pour gérer sa propre douleur.

Alors pourquoi est-ce que ça faisait si mal ?

Pourquoi est-ce que son absence pendant l'injection avait été presque insupportable ? Pourquoi est-ce que le fait de passer la journée sans lui lui avait donné l'impression qu'il manquait quelque chose d'essentiel ? Pourquoi est-ce que l'expression sur son visage quand elle avait refusé qu'il la raccompagne lui avait causé ce déchirement douloureux dans la poitrine ?

Elle ferma les yeux, sentant les larmes brûler derrière ses paupières.

C'était la bonne décision.

Elle devait juste... s'y habituer.

Même si chaque fibre de son être protestait et voulait courir le retrouver au banquet juste pour voir son sourire. Juste pour sentir sa présence rassurante. Juste pour entendre sa voix lui raconter quelque chose de stupide qui la ferait sourire malgré elle.

Elle ne le ferait pas.

Parce qu'elle était forte. Parce qu'elle pouvait survivre sans lui.

Même si elle n'en avait vraiment, vraiment pas envie.

La pivoine blanche reposait dans son petit vase sur la table de nuit, ses pétales lumineux dans l'obscurité. Ritsu tendit la main et caressa délicatement l'un des pétales, se souvenant de la façon dont Thatch la lui avait offerte, de ce qu'il avait dit.

"Belle. Résistante. Complexe. Incomparable."

Elle voulait être tout ça. Voulait être assez forte pour faire ce qui était juste même quand c'était difficile.

Elle retira sa main et se tourna sur le côté, serrant l'oreiller contre sa poitrine comme si ça pouvait combler le vide qu'elle ressentait.

Demain serait plus facile. Et après-demain encore plus.

Elle finirait par s'habituer à cette distance qu'elle avait créée.

Elle le devait.

Ses paupières devinrent lourdes, l'épuisement de la journée la rattrapant finalement. Elle s'endormit lentement, une dernière larme roulant sur sa joue avant que le sommeil ne l'emporte complètement.

Elle ne savait pas que dehors, dans le couloir, quelqu'un allait bientôt s'effondrer devant sa porte avec des intentions bien meilleures que son exécution.


Le banquet était en plein essor quand la nuit tomba vraiment sur Hand Island.

L'équipage avait investi une grande taverne près du port, remplissant l'espace de rires et de chants et de bruits de verres qui s'entrechoquaient. La nourriture était abondante, l'alcool coulait librement, et l'atmosphère était exactement ce qu'on attendait d'une célébration de pirates — bruyante, chaotique, joyeuse.

Thatch souriait aux bonnes blagues, levait son verre aux bons moments, participait aux conversations avec son charme habituel.

Mais ses yeux revenaient sans cesse vers l'entrée de la taverne, guettant une silhouette rousse qui ne viendrait pas.

Il savait qu'elle ne viendrait pas. Elle le lui avait dit. Elle était fatiguée, voulait dormir, avait besoin de se reposer.

Mais une partie stupide et désespérée de lui avait quand même espéré qu'elle changerait d'avis. Qu'elle apparaîtrait dans l'embrasure de la porte avec ce sourire timide qu'elle lui réservait parfois. Qu'elle chercherait son regard à travers la foule et qu'il pourrait au moins la voir, même de loin.

Mais elle ne vint pas.

Et Thatch continua à boire, la bouteille se vidant progressivement dans sa main pendant que les heures passaient.

« Elle te manque, yoi ? »

Marco s'était assis à côté de lui sans qu'il le remarque, observant son frère avec cette expression calme qui ne ratait jamais rien.

Thatch faillit nier. Faillit dire que non, qu'il était juste fatigué, qu'il s'inquiétait juste pour sa santé.

Mais c'était Marco. Et Marco voyait toujours la vérité de toute façon.

« Ouais, » admit-il simplement, sa voix plus rauque qu'il ne l'aurait voulu. « Elle me manque. »

Il but une autre longue gorgée directement à la bouteille qu'il avait arrêté de partager il y a quelques heures déjà, sentant l'alcool brûler dans ses veines et rendre ses pensées légèrement floues sur les bords.

« Elle m'évite, » continua-t-il, les mots sortant plus facilement avec l'ivresse qui s'installait progressivement. « Elle pense... elle pense qu'elle est la raison pour laquelle j'ai oublié l'anniversaire de la disparition de Sohalia. Elle essaie de me donner de l'espace. »

Marco ne sembla pas surpris, se contentant de hocher légèrement la tête.

« Je sais, yoi. »

« Qu'est-ce que je fais ? » demanda Thatch, sachant que sa langue était probablement un peu trop déliée par l'alcool mais incapable de s'en soucier vraiment. « Je la laisse... se punir comme ça ? »

« Tu pourrais, » admit Marco. « Ou tu pourrais aller lui parler. Lui expliquer qu'elle se trompe. »

Il posa une main sur l'épaule de Thatch.

« Mais peut-être pas ce soir, yoi. T'es un peu trop bourré pour avoir une conversation cohérente. »

Thatch regarda la bouteille dans sa main, réalisant vaguement que Marco avait probablement raison. Le banquet tournait légèrement autour de lui d'une façon qui n'était pas entièrement désagréable mais qui suggérait qu'il avait définitivement dépassé sa limite habituelle.

Quand est-ce que ça s'était produit exactement ? Il ne s'en souvenait pas vraiment.

« Demain alors, » marmonna-t-il. « Je lui parle demain. »

« Bonne idée, yoi. Maintenant arrête de boire et va dormir avant de faire quelque chose de stupide. »

Thatch hocha la tête, se levant avec une coordination qui laissait franchement à désirer. Le monde bascula légèrement sous ses pieds et il dut s'appuyer contre la table pendant quelques secondes avant de retrouver son équilibre.

Il salua vaguement quelques frères en partant — ou du moins il pensa le faire, ses gestes étaient un peu flous maintenant — ignorant leurs rires et leurs commentaires sur son état clairement éméché.

Il devait aller dormir. Demain il parlerait à Ritsu. Demain il clarifierait tout.

Ses pieds le portèrent automatiquement à travers les rues de Hand Island puis dans les couloirs du Moby Dick, mais au lieu de se diriger vers sa propre cabine comme il était censé le faire, il se retrouva devant la porte de l'infirmerie sans vraiment se souvenir comment il était arrivé là.

Il fixa la porte pendant un long moment qui pourrait avoir été des secondes ou des minutes, sa main levée pour frapper.

Elle dormait probablement. Il ne devrait pas la déranger. Marco avait raison, il était trop bourré pour avoir une vraie conversation de toute façon.

Mais...

Il voulait juste la voir. Juste vérifier qu'elle allait bien. Juste s'assurer qu'elle dormait paisiblement et n'était pas réveillée à se torturer avec des pensées de culpabilité qu'elle ne méritait pas.

Il ne frapperait pas. Ne la réveillerait pas. Il regarderait juste par le hublot rond de la porte, verrait qu'elle dormait, et puis il irait se coucher.

Simple. Facile. Pas du tout une idée terrible qui pourrait mal tourner.

Thatch se pencha vers le hublot, essayant de regarder à travers le verre épais dans l'obscurité de l'infirmerie.

Le problème — et il le réalisa une fraction de seconde trop tard pour faire quoi que ce soit — c'est que l'alcool avait sérieusement compromis sa capacité à juger les distances avec précision.

Il se pencha trop loin.

Trop vite.

Et avec beaucoup, beaucoup trop de force.

BAM.

Son front percuta le bord métallique du cadre de la porte avec un bruit sourd et creux qui résonna dans le couloir silencieux comme un gong annonçant son échec spectaculaire.

« Aïe, putain de — » commença-t-il à jurer, mais le monde tournait déjà dangereusement autour de lui d'une façon qui n'avait plus rien à voir avec l'alcool et tout à voir avec le fait qu'il venait littéralement de s'assommer contre une porte comme un idiot complet.

Ses jambes cédèrent sous lui comme si quelqu'un avait coupé les fils qui les contrôlaient, et il s'effondra lourdement sur le plancher du couloir, son dos glissant contre le bois de la porte jusqu'à ce qu'il se retrouve assis par terre dans une position qui aurait été inconfortable s'il avait été assez sobre et conscient pour le remarquer.

Sa vision se troubla, des étoiles dansant devant ses yeux d'une façon qui rappelait vaguement les feux d'artifice qu'ils avaient vus lors d'une fête quelques mois auparavant.

« Bien joué, Thatch, » marmonna-t-il à lui-même, sa voix pâteuse et à peine compréhensible. « Vraiment... très... intelligent... »

Sa tête roula sur le côté, reposant contre le bois frais de la porte, et il sentit l'obscurité l'engloutir — un mélange parfait d'ivresse, de commotion légère et d'épuisement pur qui le traîna dans l'inconscience avant qu'il ne puisse faire quoi que ce soit pour l'empêcher.

Il s'endormit là, affalé par terre dans le couloir devant la porte de l'infirmerie comme un ivrogne pathétique, une bosse déjà en train de se former sur son front qui serait spectaculaire demain matin.

À l'intérieur, Ritsu n'entendit rien, trop profondément endormie pour remarquer le bruit sourd qui avait résonné contre la porte quelques centimètres derrière sa tête.

Et c'est ainsi que Thatch, commandant de la quatrième division des Pirates de Barbe Blanche, renommé dans le Nouveau Monde pour ses talents culinaires et son charme légendaire, passa sa nuit — inconscient sur le plancher froid d'un couloir, gardant involontairement la porte de la femme qu'il aimait sans même qu'elle le sache.

— À suivre —


Publié : 19/03/2026


Elle s'éloigne pour le protéger. Il se perd sans elle.

Merci d'avoir lu !

J'ai très hâte de savoir ce que vous avez pensé du chapitre.👀

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