Le faiseur de masques
Les rayons du soleil caressaient doucement la joue de Suguri, qui entrouvrit les yeux avec peine. D’abord, il ne distingua que les grains de poussière qui dansaient dans la lumière matinale, avant que sa vision ne s’ajuste et qu’il reconnaisse la forme familière du bureau sous ses bras et la sensation rassurante du burin au creux de sa paume.
En se redressant, la douleur dans sa nuque lui arracha une grimace. Il fallait qu’il soit plus attentif à ne pas s’endormir à l’atelier. S’il continuait ainsi, il allait finir par se bloquer le cou pour de bon, et il n’osait guère imaginer à quel point sculpter serait pénible s’il en arrivait là. La fatigue dans ses mains était déjà bien assez.
Il s’étira avec un baîllement, avant de se lever pour rejoindre la pièce à vivre. Sa grand-mère le vit émerger et lui adressa une mine mi-amusée, mi-inquiète.
— Ne prends pas exemple sur ton grand-père. J’ai bien assez d’un homme dans cette maison qui refuse de dormir dans un futon.
Suguri s’excusa de lui causer du souci, tout en tendant la main vers la corbeille de fruits qui trônait sur la table.
— Le riz est encore chaud, je vais te faire une onigiri.
Le jeune homme secoua la tête de droite à gauche.
— Ne t’inquiète pas, ça ira. Il est déjà tard, pas vrai ? Je vais rejoindre Zeiyu et les autres au verger.
Hie soupira. Son petit-fils n’était plus un enfant, mais avec le peu qu’il mangeait, il n’avait pas la carure des autres adolescents de son âge. Cela l’aurait sans doute moins inquiétée s’il n’avait pas tant de mal à se tenir à une routine saine.
— Prends-en plus que ça, alors, dit-elle en déposant deux autres baies oran dans sa main.
Suguri se laissa faire sans protester, avant d’enfiler ses zori pour sortir.
Une fois à l’extérieur, il contourna la maison et s’éloigna un peu pour atteindre les buissons qui longeaient le flanc abrupt de la montagne au pied de laquelle ils résidaient. Il attendit, parfaitement immobile et silencieux, un signe, un mouvement, n’importe quoi qui lui indiquerait la présence de celui qu’il guettait du regard.
Sa patience fut bientôt récompensée. Un bruissement de feuilles se fit entendre, puis, bientôt, il vit une silhouette ronde émerger lentement de la végétation.
Le petit Fouinette s’approcha doucement, attentif à ce que le garçon ne soit pas accompagné d’un autre humain qui aurait échappé à sa vigilance. Constatant qu’il était bien seul, il vint à sa rencontre. Suguri eut un petit rire en sentant la fourrure du Fouinette lui effleurer les chevilles.
— Toujours aussi en forme, à ce que je vois.
Le petit pokémon tournait et dessinait des huit autour de ses jambes. Visiblement, l’odeur des baies oran ne lui avait pas échappé. Suguri lui en tendit une. Fouinette s’en empara avant d’entamer son repas avec enthousiasme.
Suguri s’assit à ses côté et croqua à son tour dans le fruit sucré mais acide, à la couleur si particulière. Ce faisant, il observait son compagnon dévorer sa précieuse baie tout en se demandant pourquoi, à l’inverse des autres Fouinettes qui sortaient en groupe pour se protéger des prédateurs, celui-ci semblait toujours être seul.
Alors qu’il était plongé dans ses pensées, Suguri fut surpris de voir Fouinette grimper sur ses genoux sans la moindre crainte, les yeux brillants d’envie.
— Mais oui, tu peux avoir la dernière, sourit le garçon en la lui tendant.
S’il s’était habitué au contact du pokémon, il n’en demeura pas moins surpris lorsque ce dernier mordit dans le fruit sans même prendre la peine de redescendre, lui témoignant là une confiance à laquelle il ne s’attendait pas. Son regard se posa sur la fourrure épaisse du Fouinette. Il tendit la main avec précaution pour l’effleurer. Ses doigts rencontrèrent le pelage soyeux, une fois, deux fois, avant que Fouinette ne rompe le contact en s’éloignant juste assez pour être hors d’atteinte.
Suguri n’insista pas, heureux que le pokémon reste auprès de lui malgré son geste. Vu la réaction de la plupart des villageois lorsqu’un pokémon s’approchait trop des habitations, il se sentait chanceux de pouvoir observer Fouinette de si près et de partager ce moment avec lui.
L’ombre du feuillage qui abritait Suguri et Fouinette des regards se retirait doucement alors que le soleil grimpait dans le ciel. Le jeune homme attacha ses longs cheveux noirs dont les reflets rappelaient la teinte des glycines qui fleurissaient non loin, avant de se relever à contre-cœur.
— Il est temps que j’y aille. Si je traîne trop, Zeiyu va me faire passer un sale quart d’heure, souffla-t-il comme si le pokémon pouvait comprendre le sens de ses mots.
Il lui adressa un petit signe de la main et tourna les talons. Fouinette lui jeta un coup d’oeil curieux, avant de terminer précipitamment sa baie et de se retirer derrière le buisson qui lui servait de tanière.
* * *
Zeiyu gratifia son frère d’un soupir agacé en le voyant arriver au pas de course.
— Tu en as mis du temps ! Tu espérais que les pommes se cueilleraient toutes seules ?
— J’étais à l’atelier toute la nuit…
— Rappelle-moi ce qui t’empêchait d’aller au lit, Sugu ? rétorqua-t-elle.
Il marmonna des excuses qui manquaient un peu de sincérité. Zeiyu n’était pas dupe, mais un de leur camarades de récoltes vint l’interrompre avant qu’elle n’ait pu exprimer le fond de sa pensée.
— Tu étais encore en train de guetter les pokémon derrière chez toi, pas vrai ? Je t’ai vu l’autre jour leur donner à manger.
Suguri fit mine d’être trop absorbé par sa tâche pour réagir, en espérant que cela suffise à ce que les autres, changent de sujet. Malheureusement, l’un des paysans, un homme plus âgé, ne semblait guère satisfait de ce qu’il venait d’entendre.
— Si tu fais ça, tu vas les attirer dans le village. Ils n’auront plus peur des hommes.
— Vous avez déjà vu un Medhyena s’enfuir devant un humain, vous ? s’interposa Zeiyu d’un ton faussement léger.
— Non, mais ce serait sûrement différent s’il se retrouvait face à toi, ricana un des garçons. On ne sait jamais, il pourrait avoir peur de se faire mordre.
Les rires se répandirent comme une traînée de poudre. Zeiyu, le visage froid, se contenta de ramasser une pomme pourrie tombée au sol, avant de la lancer de toutes ses forces en direction de celui qui venait de lui rappeler cette vieille histoire. Il esquiva de justesse pendant que les adultes s’offusquaient.
— Ne gaspille pas les pommes !
Suguri ne put s’empêcher de lever les yeux au ciel. Le fruit en question n’était même plus bon à servir d’abri pour un Verpom, mais pour les villageois, tous les prétextes étaient bon à prendre s’il s’agissait de les réprimander, lui et sa sœur. Surtout Zeiyu à vrai dire. Sans qu’il comprenne vraiment pourquoi, les anciens prenaient son silence pour du respect et faisaient preuve de plus de clémence à son égard qu’envers la jeune femme à la langue acérée. La vérité, c’était que le plus souvent, il n’en pensait pas moins qu’elle.
La doyenne du groupe intervint pour calmer le jeu.
— Moins de bavardages et plus de travail. Si vous voulez des pommes d’amour sur les stands du festival, il va falloir accélérer le rythme. Et n’oubliez pas qu’on doit aussi trier les fruits et les amener jusqu’au sanctuaire.
Un soupir d’appréhension parcourut l’assemblée. Le lieu de culte se trouvait de l’autre côté du village, à flanc de montagne. Aucun d’entre eux n’avait envie de penser au moment où ils devraient gravir les longs escaliers pour transporter les caisses en bois. Suguri sentit la tête lui tourner rien qu’à l’idée. Il ferma les yeux et essuya la sueur de son front du revers de sa manche.
La journée ne faisait que commencer.
* * *
La cueillette se termina alors que le soleil venait de disparaître derrière le Mont Onigayama. Suguri et Zeiyu avaient échappé aux allers et retours entre le verger et le festival, au grand agacement de celle-ci.
— Quand est-ce que tu as mangé pour la dernière fois, au juste ? le sermonna-t-elle tout en maintenant une main sur l’épaule de son frère chaque fois qu’il tentait de se relever de la natte en paille de riz sur laquelle on l’avait allongé.
Le bras appuyé contre ses paupières, Suguri priait pour qu’elle la mette en sourdine le temps que le monde cesse de tourner à toute vitesse autour de lui.
— Ce matin…
— Tu me crois née de la dernière pluie ? Tu es tombé comme une mouche.
— C’est juste qu’il faisait chaud…
Zeiyu poussa un grondement inquiétant. Suguri songea qu’en fin de compte, la comparaison avec un Medhyena était peut-être méritée.
— Fais-moi plaisir et prend un peu mieux soin de toi. Grand-mère s’inquiète, et franchement, je ne lui jette pas la pierre.
Il s’abstint de répondre. Il n’avait nullement l’intention de s’affamer, et il n’aimait guère attirer l’attention des autres villageois en s’effondrant comme il l’avait fait cet après-midi. Ils murmuraient déjà bien assez à son sujet sans qu’il leur donne en plus du grain à moudre. Le problème, c’était qu’il oubliait : pris dans une tâche ou une autre, la faim passait au second plan, jusqu’à ce que tôt ou tard son corps le rappelle à la dure réalité.
— Tu vas pouvoir marcher jusqu’à la maison ?
— Je pense. Je me sens déjà mieux.
— Vas-y doucement.
Malgré les railleries qu’elle lui adressait volontiers, Zeiyu garda un œil sur lui pendant toute la durée du trajet. Visiblement, sa grand-mère n’était pas la seule à se faire du souci. Suguri se promit de faire de son mieux pour ne plus sauter de repas, même s’il était tout sauf confiant d’y parvenir.
Alors que la lumière du jour s’éteignait doucement, ils arrivèrent à destination. Hie, qui savait que les deux jeunes gens auraient hâte de se rendre au festival des masques, les enjoignit à se mettre à table pour dîner un peu plus tôt qu’à l’accoutumée. Si elle eut la présence d’esprit de ne pas mentionner le malaise de Suguri devant ses grands-parents, Zeiyu n’en gardait pas moins une expression fermée et plaça d’autorité un beignet de patate douce dans l’assiette de son frère alors que celui-ci venait de refuser de se resservir. Il lui répondit d’un regard noir avant de croquer dedans. Vu les circonstances, il pouvait difficilement protester.
Yukinoshita observait la scène d’un air approbateur.
— Prend des forces avant ce soir. Avec les récoltes, les journées sont longues. J’ai sorti de l’acajou du débarras, les jeunes Yamashita veulent un masque Évoli pour leur petit dernier. Si tu pouvais commencer à dégrossir d’ici à demain…
Il s’arrêta en voyant l’air surpris, presque gêné qu’affichait Suguri. Là où ce dernier tenta aussitôt de le dissimuler, sa sœur ne se gêna pas pour exprimer tout haut sa surprise.
— C’est le premier jour du festival ! Tu ne vas quand même pas le faire travailler ce soir ! Et puis, après cet après-midi…
Elle se mordit la langue en réalisant qu’elle avait failli vendre le pot au rose.
— Ramasser les pommes était déjà bien assez fatiguant pour une seule journée, tu ne penses pas ? plaida-t-elle avec un sourire contrit.
Il y eut un silence. Tous savaient à quel point Yukinoshita prenait l’instruction de son petit-fils au sérieux. Il tenait à en faire un artisan accompli au plus vite. Suguri, au demeurant, ne manquait pas de dévotion quant à l’art de la fabrication des masques, mais il était encore jeune et il n’y avait que vingt-quatre heures dans une journée. Souvent, trop souvent, il avait la sensation que tous les efforts du monde ne lui permettrait jamais d’atteindre les objectifs que son grand-père lui fixait.
C’est pour cette raison qu’il garda le silence, se refusant à exprimer son véritable souhait : profiter des festivités le temps d’un soir, sans avoir à s’inquiéter d’autre chose. Un jour, lorsqu’il serait en mesure de produire un travail décent sans l’aide et la supervision constante de son grand-père, il serait libre de se reposer quand il le voudrait. Pour le moment, il n’avait d’autre choix que de se soumettre à la volonté du vieil homme.
Du moins, c’était ce qu’il pensait.
— Tu peux peut-être commencer sans lui, proposa Hie de la voix douce de celle qui sait qu’elle sera écoutée. Après une journée au verger, il n’a pas volé quelques heures de détente.
Yukinoshita sembla hésiter un instant, pesant le pour et le contre, les yeux baissés vers son repas.
— Si ce n’est qu’une heure ou deux… dit-il enfin.
Suguri sentit son visage s’illuminer. Il remercia son grand-père et adressa un regard plein de gratitude à sa grand-mère, qui lui retourna un sourire.
* * *
Après le repas, les deux jeunes gens se changèrent. Suguri avait opté pour une tenue somme toute décontractée — un jinbei en lin teinté d’indigo — mais Zeiyu, elle, avait d’autres projets. Il commençait à regretter d’avoir offert de l’attendre jusqu’à ce qu’elle soit prête : dans le temps qu’il lui fallait pour revêtir son yukata et arranger ses cheveux, il aurait pu faire le tour du festival, s’acheter la pomme d’amour qui lui faisait tant envie, et rentrer pour se mettre au travail.
Lorsqu’enfin ils se mirent en route, le soleil avait déjà disparu derrière la ligne d’horizon. Zeiyu progressait lentement, gênée dans ses mouvements par l’étroitesse de ses habits et par une paire de geta qu’elle n’avait pas l’habitude de porter.
— Tu vas trop vite ! se plaignit-elle alors que Suguri marchait quelques mètres devant elle.
Il soupira sans chercher à masquer son agacement.
— J’aimerais juste être rentré avant l’aube. Tu avais vraiment besoin de passer tant de temps à te préparer ?
— Tu plaisantes, j’espère ? Tu m’as bien regardée ?
Elle prit une pose on ne peut plus modeste, les mains jointes et les yeux légèrement baissés. S’il ne la connaissait pas aussi bien, Suguri eût pu jurer qu’il avait face à lui une jeune fille de bonne famille.
— Ne joue pas la fleur délicate, ça ne te va pas.
— Répète un peu ça pour voir !
Le poing serré et le regard menaçant, voilà qui lui ressemblait plus. Suguri réprima un rire.
— Attends la fin de la soirée, lui dit Zeiyu d’une voix un peu plus posée. Je suis sûre que le yukata et le kanzashi en vaudront la chandelle.
— Si tu le dis.
La suite allait donner raison à la jeune femme. Alors qu’ils se trouvaient en bas des escaliers qui menaient au sanctuaire, ils tombèrent nez à nez avec un groupe d’adolescents, parmi lesquels certains les remarquèrent.
— Ce n’est pas tous les jours qu’on a droit à ce genre de spectacle, déclara l’un d’entre eux sans détacher son regard de Zeiyu.
— Ichirō, le salua celle-ci d’un hochement de tête délicat.
Ils engagèrent la conversation sans prêter grande attention à Suguri. Ce dernier perdit vite le fil d’une conversation qui sonnait bien creuse à ses oreilles — Zeiyu ne s’entendait guère mieux avec les jeunes du village que son frère, mais contrairement à lui, elle savait donner le change. Si les paroles lui importaient peu, il ne put s’empêcher de remarquer le regard que portaient les jeunes hommes sur sa sœur. Là où d’ordinaire ils la remarquaient à peine ou se moquaient ouvertement d’elle et de son tempérament tempêtueux, ce soir, ils prenaient le temps de l’admirer, leur expression plus mielleuse, le ton de leur voix plus avenant. Zeiyu, à qui ces changements n’avaient pas échappé, en jouait volontiers, tant et si bien qu’il finit par être convenu qu’elle et Suguri accompagneraient Ichirō et ses amis un moment.
Le jeune homme retint une grimace en réalisant qu’il n’allait pas pouvoir leur fausser compagnie de sitôt. Il adressa un regard plein de reproches à sa sœur, qui l’ignora sans la moindre vergogne. Il aurait été difficile pour lui d’exprimer ce qu’il en pensait sans se mettre tous les autres à dos, alors il fit mentalement une croix sur la soirée qu’il avait espérée et se contenta de suivre le groupe.
De longues minutes s’écoulèrent, qui lui semblaient interminables. Zeiyu minaudeait au bénéfice des garçons, qui le lui rendaient bien. Sans que Suguri comprenne bien comment c’était arrivé, Ichirō lui avait offert une pomme d’amour et était présentemment occupé à lancer des anneaux de bois dans l’espoir de remporter un prix à lui offrir. C’en était a point que les autres filles du groupe chuchotaient entre elles, avec çà et là une expression agacé à l’encontre de celle qu’elles considéraient comme responsable de leur désarroi. Mais il en fallait plus pour intimider Zeiyu.
— Tiens.
Suguri jeta un coup d’œil interloqué à la pomme d’amour que sa sœur lui tendait.
— Elle est pour toi, fit-il en secouant la tête.
— Je préfère le mochi. Tu en voulais une, non ? Elles coûtent une fortune. Fais-moi plaisir et ne gaspille pas l’argent de grand-père et grand-mère pour rien. Dépêche-toi, tant qu’ils sont occupés à le regarder se ridiculiser avec ce jeu.
Il hésita une seconde, puis l’argument de l’argent l’emporta. Le sucre, nécessaire pour caraméliser les pommes, était un ingrédient rare et recherché. Ces douceurs valaient bien plus cher que tout ce qu’il y avait à vendre sur les étals du festival.
— Merci.
— De rien. Maintenant file. Je leur dirai que tu es rentré travailler.
Il acquiesça avec un sourire reconnaissant, et s’éloigna du groupe pour profiter du festival l’esprit libre.
Le festival des masques rassemblait plus de visiteurs que leur petit village ne comptait d’habitants. Certains faisaient le déplacement depuis les hameaux voisins, mais d’autres venaient de plus loin au sud, et Suguri s’arrêta plus d’une fois pour écouter des conversations chargées d’accents qu’il comprenait à peine, lui qui ne s’était jamais éloigné plus de quelques heures de Suiryoku. Il se fondit dans la foule, prenant le temps de savourer sa friandise et d’observer les masques des passants.
Si l’on excluait les gens de passage, alors il était raisonnable de penser que tous les masques avaient été réalisés par un membre de sa famille. Il en reconnaissait même certains sur lesquels il avait travaillé dans les mains des plus jeunes. Une femme arborait une pièce aux teintes ocre et vermillon, un bijou de détails sur lequel il avait vu Yukinoshita passer de longues heures de travail. Et ce masque Fortusimia aux reflets iridescents avait sans doute été réalisé par son arrière-grand-mère, à en juger par le style et la patine qui le charactérisait.
Suguri ressentit un mélange de gêne et de fierté en voyant ces œuvres défiler devant ses yeux. Il voyait là le talent et la dévotion dont faisaient preuve ses aïlleux, deux qualités qui lui manquaient cruellement. Il pensait aussi à la légende du monstre, que l’on se racontait autour de l’âtre ou sous la douce lumière de la lune : un monstre féroce qui aurait attaqué le village il y a plusieurs générations déjà, prenant la vie de trois pokémon au passage, et qui rôderait toujours dans la montagne à la nuit tombée. L’on se racontait que le monstre portait un masque dont il tirait ses pouvoirs et que pour se prémunir de son courroux, il fallait soi-même dissimuler son visage derrière un masque si l’on s’aventurait hors du village à la nuit tombée. Rares étaient les anciens qui ne clamaient pas à qui voulait l’entendre avoir aperçu l’ombre du monstre en rentrant des champs.
Suguri avait entendu cette histoire durant toute son enfance sans jamais parvenir à sympathiser avec l’opinion des autres habitants. Pour des gens qui craignaient tant les pokémon, ils étaient prompts à idôlatrer les trois qui avaient été tués par le « monstre ». Au fond, qu’est-ce qui différenciait ce dernier de ces soi-disant protecteurs du village ? Et qu’est-ce qui prouvait que le monstre avait réellement attaqué Suiryoku ? Il n’était pas rare de voir les pokémon se battre dans la nature, fût-ce pour la nourriture ou pour défendre leur territoire. Malgré ce que prétendait la légende, c’était probablement ce qui s’était passé. Le plus fort l’avait emporté, et s’était vu qualifier de monstre par toutes les générations qui avaient suivi. Il y avait sûrement une leçon à retenir de cela, même si Suguri n’était pas sûr de laquelle.
Il y avait aussi cette croyance étrange autour des masques. En quoi un morceau de bois taillé suffirait-elle à faire croire à un pokémon qu’il n’avait pas face à lui un humain ? Il suffisait de voir l’attitude des Medhyena et des Caninos sauvages pour s’en convaincre. Un simple masque n’avait jamais trompé personne, et pourtant, la tradition était profondément ancrée dans la communauté locale. Parfois, il se demandait si l’un de ses ancêtres n’avait pas sciemment lancé cette rumeur pour faire fructifier son affaire. Si c’était vrai, il n’avait sans doute pas imaginé à quel point sa stratégie se révèlerait payante.
Perdu dans ses pensées, il ne remarqua pas la silhouette menue qui se dessinait devant lui avant de la percuter.
— Ah... ! Pardon, je ne voulais pas... !
Il baissa les yeux et tendit la main vers l’enfant tombée au sol. Il retint un soupir de soulagement en voyant que le masque de celle-ci était toujours en place : si tel était le cas, il n’avait pas dû lui faire bien mal. Comme la petite semblait intimidée, il la saisit par les épaules pour la redresser, un sourire rassurant sur le visage, et épousseta ses vêtements.
— Plus de peur que de mal. Est-ce que tes parents sont là ?
L’enfant leva le visage vers lui sans prononcer le moindre mot. Peut-être avait-elle peur de lui. À en juger par sa cape turquoise, elle n’était pas d’ici. Il n’était pas impossible qu’elle ne parle pas la même langue que lui.
— Fais attention à toi, d’accord ? lui dit tout de même Suguri. Il y a beaucoup de monde ce soir. Amuse-toi bien !
Il s’éloigna avec un geste de la main, sans pouvoir s’empêcher d’admirer le masque qu’elle portait une dernière fois. Pour une enfant, il était d’une rare beauté. La base sculptée aux traits d’un monstre aux dents acérées arborait des motifs végétaux, tandis que sa partie supérieure était ornée de pierres précieuses aux couleurs de l’arc-en-ciel. Était-ce là aussi l’oeuvre d’un membre de sa famille ?
Il secoua la tête en revoyant la tenue de la petite. Il y avait peu de chances que ce soit le cas. Les masques de sa famille étaient renommés dans la région, mais pas au point que des étrangers fassent le déplacement pour les acquérir. Pour autant, il espérait qu’un jour, lui aussi serait en mesure de réaliser une pièce aussi splendide que celle qu’il avait eu la chance de découvrir ce soir.
Un long soupir lui échappa. Combien de nuits blanches encore avant d’atteindre ce niveau ? Aurait-il assez d’une vie ?
D’une voix abattue, il murmura pour lui-même :
— Il est temps de rentrer.