Le faiseur de masques

Chapitre 3 : Par delà la montagne

2858 mots, Catégorie: G

Dernière mise à jour 28/04/2026 13:20

Des éclats de voix s’élevaient depuis la pièce voisine. Concentré sur le motif qu’il était occupé à sculpter, Suguri faisait de son mieux pour les ignorer, mais Zeiyu lui rendait la tâche particulièrement difficile.


— Vous pouvez bien dire tout ce que vous voulez, je n’irai pas !


Les mots de Hie lui parvinrent également, plus posés, mais non moins déterminés.


— Ce que tu peux être têtue quand tu t’y mets. Qu’est-ce que ça te coûte d’aller les rencontrer juste une fois ?


— C’est ce que vous dites pour l’instant, mais vous savez très bien que ça ne s’arrêtera pas là ! À quoi bon ? Si j’y vais et que je décide que c’est non, vous me le reprocherez tout autant.


Les mains de Suguri se crispèrent sur son masque. Encore et toujours cette même dispute.


Depuis que Zeiyu était entrée dans sa vingtième année, cela revenait sans cesse. Sans qu’il comprenne bien pourquoi au vu des nombreuses fois où il l’avait entendue dire du mal de lui, sa sœur avait particulièrement mal pris l’annonce du mariage de Ichirō. Elle semblait avoir décidé que, s’il ne l’avait pas choisie, alors elle renoncerait à l’idée même du mariage. Leurs grands-parents ne comprenaient pas plus sa réaction que Suguri et visiblement, ils ne l’entendaient pas de cette oreille. Eux qui avaient connu un mariage arrangé, mais heureux, considéraient sa résistance comme futile et immature. En ce qui le concernait, Suguri avait mieux à faire que de se préoccuper des états d’âme de sa sœur et aurait préféré qu’ils la laissent faire à sa guise. Le monde ne s’arrêterait pas de tourner juste parce qu’un mari lui faisait défaut, et leur famille n’en était plus à une bizarrerie près.


Ce souhait, cependant, semblait voué à rejoindre la longue liste des désirs du jeune homme qui ne seraient pas exaucés. Tout comme celui de ne pas être mêlé à un conflit auquel il ne voulait pas prendre part :


— Tu te comportes comme une enfant, tonnait Yukinoshita. Tu réalises que ta grand-mère et moi ne serons pas toujours là, n’est-ce pas ? Qui prendra soin de toi dans dix ans ? Ton frère ? Tu ne trouves pas ça égoïste de te reposer sur lui plutôt que de faire un choix responsable ?


— Laisse Sugu en dehors de tout ça ! Je peux très bien me débrouiller toute seule ! Je travaille depuis des années, et est-ce que tu m’as déjà entendue me plaindre une seule fois ?


À en croire le court silence qui suivit, elle avait touché juste. Mais si Zeiyu tenait bien son caractère obstiné de quelqu’un, c’était de son grand-père, qui riposta sans flancher :


— Tu iras rencontrer les Yamada et leur fils demain, même si je dois t’y traîner de mes propres mains, et seulement après, nous aviserons de ce qu’il convient de faire. Cette conversation est terminée.


Des bruits de pas, puis le claquement bruyant de la porte coulissante contre son cadre en bois. Le cœur de Suguri tambourinait dans sa poitrine.


À côté, ses grands-parents échangeaient des murmures. Ils parlaient trop bas pour que le jeune homme saisisse la teneur exacte de leur échange, mais il ne se l’imaginait que trop bien. Il y avait fort longtemps que la communication entre le couple et la jeune femme était rompue, et s’ils faisaient preuve d’intransigeance à l’égard de leur petite-fille, il n’en demeurait pas moins vrai qu’ils s’inquiétaient pour elle.


— Elle pourrait l’aider à l’atelier… Toi-même, tu…


Le reste se perdit dans le tintement cristallin de la clochette pendue devant l’engawa. Suguri tourna la tête pour observer le mouvement léger des feuilles portées par le vent. L’automne touchait à sa fin.




* * *




Le soleil s’était couché depuis bien longtemps, de même que les autres membres de la maisonnée. Les dents serrées, Suguri travaillait toujours. Son grand-père l’avait sermonné à propos d’une technique de laque qu’il ne maîtrisait pas encore, et même s’il devinait que l’attitude de Zeiyu avait tout à voir avec les mots durs que Yukinoshita avait eus à son encontre, il voyait bien que le résultat de ses efforts laissait à désirer. Désireux de pouvoir montrer de réels progrès dès le lendemain, il s’entraînait sur des chutes de bois, mais ses mains refusaient de lui obéir. Pire encore : plus il s’obstinait, plus les traits de pinceau se révélaient grossiers, la surface de la laque se faisant irrégulière malgré le temps qu’il avait passé à polir le bois.


Frustré, il posa ses outils un instant, incapable de continuer à travers les larmes qui embuaient son regard. C’était toujours pareil. Il avait beau faire de son mieux, cela ne suffisait jamais. Et Zeiyu… si au moins elle s’était décidée à rentrer, peut-être aurait-il pu compter sur le soutien de son grand-père. En l’état, il s’était montré irascible jusqu’au soir et n’avait pas pipé un mot du dîner.


Un petit bruit le tira de ses pensées. Le son était tenu, bref, et pendant une poignée de secondes, Suguri crut qu’il l’avait imaginé, à force de souhaiter que Zeiyu revienne. Puis, il entendit le frottement du bois dans le rail : leur vieille porte d’entrée n’était jamais parfaitement silencieuse, même manipulée avec précaution.


Il hésita une seconde. Ses grands-parents dormaient. S’il voulait parler à Zeiyu, c’était le bon moment. Mais pour lui dire quoi, au juste ? Qu’elle n’avait pas besoin d’aller à la rencontre d’un quelconque prétendant si elle ne le voulait pas ? Ce n’était pas comme s’il avait le moindre pouvoir sur le sujet. Leur grand-père était le chef de famille. Tant qu’il serait là, ce serait lui qui aurait le dernier mot. Au mieux pouvaient-ils espérer que leur grand-mère prenne leur parti. Tout borné qu’il était, le vieil homme ne manquait jamais de prendre en compte l’avis de la femme qu’il avait épousée.


Bientôt, il reconnut le bruit du placard que l’on ouvrait. Zeiyu sortait probablement son futon pour l’étendre sur le tatami. Si elle avait l’intention de dormir, mieux valait ne pas l’importuner. Il y avait fort à parier qu’elle serait de meilleure humeur après une bonne nuit de sommeil.


Suguri commença à ranger ses outils et à nettoyer sa table de travail. Lui aussi avait besoin de se reposer, qu’il le veuille ou non.


Il s’étonna d’entendre le froissement des draps bien plus longtemps qu’il ne s’y attendait. D’ordinaire, Zeiyu était plutôt du genre à s’endormir comme une pierre. Il mit cela sur le compte de la dispute : si elle appréhendait la rencontre du lendemain, il n’était pas si étonnant que le sommeil lui échappe.


Une fois qu’il eût terminé de remettre de l’ordre à l’atelier, Suguri tendit l’oreille. Cette fois, le silence était complet. Soulagé, il se fit aussi discret que possible pour ne pas réveiller sa sœur en allant se coucher. Il éteignit la bougie qui éclairait sa table et quitta la pièce.


En pénétrant dans le couloir, il demeura stupéfait.


La porte d’entrée, grande ouverte, déversait un vent frais et la douce lueur de la lune sur le sol en terre battue. Si les geta de Zeiyu étaient proprement alignées à leur place habituelle, il n’en était rien de ses zori.


Sentant une sueur froide parcourir son dos, Suguri ouvrit le fusuma qui donnait sur sa chambre d’un geste abrupt, pour découvrir qu’il s’était trompé sur toute la ligne.


Malgré l’obscurité, il distingua aussitôt le contenu des placards déversés sur le sol. Le futon était toujours proprement plié sur les étagères, tout comme l’essentiel de ses affaires. Il en était tout autre pour les vêtements de Zeiyu.


Elle s’était visiblement dépêchée, laissant derrière elle l’essentiel, mais ce qui manquait la trahissait : son jinbei le plus confortable, le yukata que Hie avait confectionné pour elle, ou encore l’obi qu’elle avait hérité de leur défunte mère. Suguri fit un inventaire rapide des lieux, pas tout à fait sûr qu’il ne s’agisse pas simplement d’un voleur, mais non. Même la petite statuette en bois en forme de Goupix qu’elle avait sculptée étant enfant et qu’elle chérissait depuis lors avait disparu du rebord de la fenêtre, laissant derrière elle un petit cercle dépourvu de poussière.


Debout dans la pièce déserte, il sentit son souffle s’accélérer peu à peu. Zeiyu criait souvent. Elle menaçait, elle faisait une scène, elle jetait ce qui lui passait sous la main. Tout cela, il y était habitué. C’était la première fois qu’elle réagissait d’une autre manière. Il savait quoi dire, quoi faire, quand elle s’époumonait devant elle. Maintenant qu’elle était simplement partie, il ne trouvait plus comment réagir.


L’espace d’un instant, il s’imagina la maisonnée sans elle. Le calme, la routine ininterrompue par ses caprices récurrents. Il n’y aurait plus de disputes entre elle et ses grands-parents. Plus de piques gratuites à son égard. Plus de coups et de claques quand il avait le malheur de répondre.


Il n’y aurait plus personne pour l’écouter s’il avait besoin de parler. Personne pour le tirer de la carapace qu’il avait appris à dresser pour se protéger de ceux qui le trouvaient trop sérieux, trop taciturne, trop différent. Personne pour rire avec lui des manies de leurs grands-parents, pour se réjouir de ses progrès, pour se moquer sans malice de tous ces petits-déjeuners qu’il cédait chaque matin au Fouinette qui vivait derrière chez eux.


Suguri tourna les talons et s’élança hors de la maison.




* * *




Elle ne pouvait pas être allée bien loin. Elle avait un bagage et, enveloppée par l’obscurité, elle ne ressentait sans doute pas le besoin de courir. Suguri descendit le chemin vers le village au pas de course et s’arrêta net sur la place centrale. Aucun signe de Zeiyu. Dans quelle direction était-elle partie ? Sa jambe s’agitait malgré lui sous l’effet du stress. Après quelques secondes de réflexion qui lui parurent durer une éternité, il opta pour la route qui menait à l’est. Le sentier qui contournait la montagne était plus accidenté et, par conséquent, moins fréquenté. Si Zeiyu voulait éviter de croiser des regards indiscrets, c’était le chemin pour lequel elle opterait.


Il courut et ne s’arrêta qu’une fois la pente trop raide pour ses poumons brûlants. Le doute commençait à l’assaillir quand enfin il l’aperçut : à peine une ombre, juste une silhouette qui disparut bien vite entre les bambous, mais la longue chevelure de jais ne trompait personne. Qui, à par eux, serait assez fou pour couper à travers les Gorges de Kitakami en plein milieu de la nuit ?


Suguri, reconnaissant que Zeiyu choisisse de longer la rivière plutôt que d’emprunter les hauteurs, accéléra le pas. Si elle essayait de rester discrète, c’était peine perdue : il la voyait se dessiner au loin, tantôt parce qu’elle était entravée par la végétation, tantôt parce qu’un Mimigal l’avait prise au dépourvu. Peut-être ne l’avait-elle pas remarqué ? Vu le bruit de ses pas et son souffle court à force de courir pour ne pas la perdre, il en doutait, mais ce n’aurait pas été la première fois que Zeiyu faisait abstraction du monde qui l’entourait.


Il faillit hausser la voix pour l’arrêter en la voyant s’avancer d’un pas dans la rivière. Elle ne savait pas nager ; lui non plus, au demeurant. Mais il n’avait pas lieu de s’inquiéter : une minute plus tard, elle était sur l’autre rive, saine et sauve. Il découvrit, pantois et un peu honteux, qu’il n’était pas le seul à connaître Kitakami comme sa poche. Lui aurait pu gravir le mont Onigayama les yeux bandés. Zeiyu, elle, savait où le lit de la rivière se faisait suffisamment peu profond pour traverser à gué, observant des détours inattendus à cette fin. Il lui emboîta le pas à contrecœur. L’eau était déjà froide à cette saison, assez pour lui arracher une grimace de surprise quand elle dépassa soudainement sa taille. Il serra les dents et continua d’avancer. S’il s’était attendu à ce que sa course se transforme en un tel périple…


Ce petit jeu dura bien trop longtemps à son goût. Lorsque Zeiyu remarqua enfin sa présence — il n’arrivait toujours pas à croire qu’elle ne s’était aperçue de rien jusque-là — ils étaient loin au nord, par delà les Terres Vierges de Kitakami, assez loin pour que la forêt s’éclaircisse et pour que le littoral se dessine à l’horizon, la surface sombre de la mer soulignée par la lumière ténue de l’aube qui s’annonçait.


Suguri, qui contemplait ce paysage splendide pour la première, n’eut guère l’occasion de profiter de la vue.


— Qu’est-ce que tu fabriques ici ?


La voix de sa sœur était aussi froide que ses vêtements trempés qui lui collaient à la peau.


— Et toi ? répliqua-t-il, à court de mots pour exprimer à quel point il était las du voyage dans lequel elle venait de l’embarquer.


Elle croisa les bras sur sa poitrine et lui décocha un regard noir.


— Je vais voir du pays. Grand-père ne veut plus de moi à la maison.


— Tu sais très bien que ce n’est pas vrai.


— Ah bon ? fit-elle avec un rire jaune. Il est drôlement impatient que je me marie, pourtant. Peu lui importe qui, pourvu qu’une autre famille veuille bien de moi.


— Tu n’avais pas besoin d’accepter. Il voulait juste que tu donnes une chance à la personne qui t’a écrit.


— Une chance ? Pourquoi est-ce qu’un illustre inconnu a droit à plus d’égards que moi ? Je ne veux pas de cet homme.


L’entêtement de Zeiyu l’agaçait, et même s’il se fichait bien qu’elle se marie ou pas, Suguri se surprit à rétorquer :


— Tu ne l’as jamais vu, comment est-ce que tu peux savoir qu’il ne te convient pas ?


Chose inhabituelle, elle baissa les yeux. Sa colère se fit plus froide, ses mots tranchants comme la lame d’un couteau.


— C’est facile à dire pour toi. Personne ne te demande de tout quitter, et tu n’as rien eu à faire pour ça. Les hommes ont la vie facile, tu ne trouves pas ? Vous êtes libres de vivre comme vous l’entendez.


Suguri sentit sa gorge se nouer. Une rage profonde enflait peu à peu dans sa poitrine, mais il ne savait qu’en faire. Il y avait une part de vérité dans les mots de sa sœur, il en était conscient. Mais s’entendre dire qu’elle lui enviait une existence dont il se sentait prisonnier attisait un sentiment de révolte dont il ne se savait pas capable. À cet instant, il lui en voulait de l’avoir amené ici, à des lieues de chez eux, juste parce qu’elle était incapable de régler ses conflits avec un tant soit peu de maturité.


— Rentre à la maison.


— Dans tes rêves !


Elle lui tourna le dos et reprit sa route. Les ongles enfoncés dans la paume de sa main, Suguri allongea le pas pour ne pas se laisser devancer.


— Arrête de me suivre !


— J’arrêterai une fois que tu seras rentrée !


Elle pesta, visiblement à bout.


— Tu sais quoi ? Peu importe. Je ne rentrerai pas, alors fais ce qui te chante.


Il en avait bien l’intention.

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