Le faiseur de masques

Chapitre 11 : Reconnaissance

3269 mots, Catégorie: G

Dernière mise à jour 23/08/2026 04:25

En regagnant le village, Suguri eut la sensation qu’il ramenait la neige à sa suite : si par moments le groupe parvenait à la devancer, il ne fallut pas vingt-quatre heures après leur retour pour que Kotobuki se pare du même manteau blanc que celui du mont Couronné. La vision de la montagne enneigée, lointaine et parfois noyée par la brume, faisait remonter en lui les souvenirs du mont Onigayama et de son calme hivernal. Enfants, Zeiyu et lui profitaient de l’absence des Pokémon feu pour s’aventurer jusqu’au lac Terasu, qui tirait son nom des cristaux étincelants sous sa surface. Le paysage irréel faisait dire aux villageois superstitieux que l’eau du lac était un portail vers le monde des morts. Pourtant, malgré de nombreuses visites, Suguri n’y avait jamais vu que son propre reflet. Il avait cessé de s’y rendre à la demande de Zeiyu, qui, comme lui, sans doute, espérait de ce lieu sacré un miracle qui ne serait jamais accompli. Il est des déceptions plus amères que d’autres.


Le jour de son retour, Suguri ne vit sa sœur nulle part. Laventon lui apprit qu’elle était toujours en mission avec Shō, mais qu’avec la neige, les recherches sur l’hibernation des Pachirisu prendraient fin. Il lui parla longuement de ces derniers, dont certains s’étaient déjà réfugiés dans leurs abris pour y passer la saison froide : étrangement, remarqua-t-il, aucun d’entre eux ne s’était complètement endormi, à l’inverse de ce qu’on constatait chez les Teddiursa. Il n’était pas certain qu’il s’agisse bien du même phénomène. Les hivers futurs leur en diraient plus, conclut-il avec enthousiasme tandis que Suguri déchargeait le précieux sel pour l’amener jusqu’à la salle du Corps des Artisans.


Le lendemain aux aurores, ils étaient quatre dans cette même salle, armés de marteaux et chargés de briser les cristaux de Sel Rochedur pour le rendre utilisable : en l’état, il était trop gros pour intéresser même un Ronflex vorace. Quoique, si l’un de ces monstres venait à pénétrer dans le village, se voir dérober le sel serait probablement le cadet de leurs soucis : il n’y aurait plus grand-chose à conserver avec. La rumeur disait que les Plaines Obsidiennes comptaient quelques spécimens. Heureusement que Mr. Mime des gardes était là pour leur prêter main-forte.


Tout absorbé qu’il était par sa tâche, Suguri ne prêtait guère attention à la discussion de ses collègues. Il releva la tête quand l’un d’entre eux s’esclaffa :


— Tu es certaine que ton thé n’est pas simplement mauvais ?


La vieille femme à laquelle il s’adressait prit un air offusqué.


— Je prépare ce thé depuis ma plus tendre enfance. Je le tiens de ma mère, qui elle-même l’a appris de ma grand-mère…


— Ah, c’est donc ça le problème. Il est éventé, depuis.


Elle donna une tape agacée à son collègue goguenard, ce qui amusa beaucoup le premier.


— Ce ne sont pas les mêmes feuilles ! Ma famille produit ce thé depuis des générations. Les hommes le cultivent, et les femmes le travaillent. Combien de temps pensez-vous qu’il faille pour obtenir cette poudre verte que vous prenez pour acquise ! Riez tant que vous voulez, vous ne savez rien du labeur qu’il y a derrière le tri et le séchage des feuilles !


— Personne ne dit que tu n’excelles pas à cette tâche, tempéra l’un.


— Ce que je me demande, c’est si tu sais le servir, reprit l’autre.


Les doigts de Suguri se crispèrent autour de son marteau. Ces deux-là parlaient beaucoup, mais avaient-ils versé une tasse de thé pour autrui, ne serait-ce qu’une fois au cours de leur existence ?


Sa collègue grommela face à leur sarcasme, mais les deux hommes n’étaient pas les seuls envers qui elle en avait, et elle n’hésita pas à le faire savoir haut et fort.


— Ce pot est hanté par un Pokémon spectre, je vous dis. Je suis allée voir le Corps des Chercheurs à ce sujet. Je n’avais pas grand espoir en leur « professeur », mais je pensais que leur petite recrue, celle dont Shimaboshi est si fière, serait à la hauteur. Je lui ai demandé d’enquêter.


— Enquêter ?


— Sur ton pot à thé ?


Le regard mauvais de la vieille femme réduit à néant les rictus qui naissaient déjà sur le visage de ses interlocuteurs.


— Elle a refusé, sous prétexte qu’elle ne « connaît rien au thé ».


— Vraiment ? Elle s’exprime bien, pourtant, cette petite. Et si elle a reçu assez d’éducation pour briller au sein du Corps des Chercheurs… Je pensais qu’elle était bien née. Mieux que nous, en tout cas.


— Des excuses, tout ça. Elle considère juste qu’elle a mieux à faire que de s’occuper de nous autres villageois. Le pire, dans tout ça, c’est que la nouvelle recrue, elle, s’est portée volontaire.


Suguri se courba un peu plus sur le morceau de sel qu’il s’appliquait à briser, laissant ses cheveux retomber devant son visage.


— Elle a débarqué il y a quelques semaines à peine. Qu’est-ce qu’elle va bien pouvoir faire ? Et puis…


La vieille femme baissa la voix et reprit, sur le ton de la confidence :


— Vous seriez sereins, vous, à l’idée qu’une étrangère entre chez vous en votre absence ? Taohua m’a donné assez à faire pour m’occuper toute la journée, et Shimaboshi a fait semblant de ne pas comprendre quand je lui ai demandé si nous ne pouvions pas fixer une autre date. Si au moins il s’était agi de la jeune prodige, mais au lieu de ça, je dois me contenter d’une vagabonde qui n’a sûrement jamais goûté un thé digne de ce nom…


Suguri sentit le sang lui monter aux joues. À côté, les deux hommes semblaient soudain mal à l’aise. Eux n’avaient pas oublié le lien de parenté entre les deux nouveaux arrivants.


— On ne sait rien d’elle, n’est-ce pas ? Si elle parvient à résoudre le mystère pour toi…


— Oui ! Laisse-lui une chance !


Ils observaient Suguri du coin de l’œil, guettant sa réaction. Ce dernier avait la bouche sèche et les phalanges blanches. En s’en apercevant, il posa brusquement son marteau sur la table et fit sursauter les autres Artisans. Il se leva, se tourna vers la femme qui venait d’insulter sa sœur sans raison, et se prit à espérer que lui vienne quelque répartie cinglante pour laver cet affront.


Comme toujours, les mots se dérobaient. Cependant, il était décidé à ne plus se contenter du silence pour seule réponse.


— Ce n’est pas une discussion que vous devriez avoir devant un autre étranger, fit-il.


Il repoussa son marteau vers eux.


— Je vous laisse finir. Après tout, vous n’étiez pas là pour aller le chercher, ce sel.


Personne ne daigna le contredire. Il tourna les talons pour sortir, avant de s’arrêter sur le seuil de la porte.


— Ma sœur ne saura peut-être pas quoi faire s’il y a réellement un Pokémon chez vous. Par contre, s’il s’agit de tirer le meilleur d’un thé même médiocre, je lui fais confiance.


Il claqua la porte derrière lui.




* * *




Perdre ainsi son sang-froid ne lui ressemblait pas. Sur le chemin qui menait aux logis attribués aux Chercheurs, Suguri tenta de se remémorer pourquoi il n’avait aucune raison de prendre la défense de Zeiyu. Seul un grand flou remontait, l’amertume de leur dernière dispute, et l’humiliation cuisante de s’entendre dire qu’il n’était personne sans ses masques.


Il aurait voulu qu’elle ait tort. Depuis sa plus tendre enfance, il se soumettait à la volonté de son grand-père dans le but de prendre sa suite. Cette vérité-là n’était pas de celles que l’on remet en cause : il en avait toujours été ainsi. Qui était-il pour souhaiter plus que cela ? Pourtant, une part de lui se prenait à rêver d’autre chose, d’un monde qui s’étendrait au-delà des murs de l’atelier.


Un mois plus tôt, il aurait fait taire cette avidité sans même y réfléchir. Ici, à Hisui, cette petite voix trouvait l’espace pour s’exprimer, résonnant un peu plus fort chaque jour.


Cette voix, il la détestait. À quoi bon l’écouter, puisqu’il était voué à retourner à Kitakami dès les beaux jours revenus ?


Zeiyu resterait peut-être ici, réalisa-t-il alors qu’il se tenait juste devant la maison de Shō. Qui sait ? Kotobuki manquait de Chercheurs, Shimaboshi l’avait dit elle-même.


Et lui ? Personne n’avait besoin de lui ici. Ses grands-parents, par contre… Pour le moment, Yukinoshita était toujours en mesure de travailler, mais Suguri savait qu’il ne pourrait pas les laisser seuls au crépuscule de leur vie. Pas après qu’ils les avaient élevés, Zeiyu et lui. C’était un devoir dont il avait hérité en même temps que l’art de la confection des masques.


Il se frotta la tête avec vigueur, ébouriffant ses cheveux au passage. Il fallait qu’il pense à autre chose. Sinon, il ne serait pas en mesure de parler à Zeiyu.


Il inspira profondément, puis appela Shō à travers la mince paroi de la porte d’entrée.


— Entre ! Et referme vite derrière toi !


Il ne se le fit pas dire deux fois : à l’intérieur, la chaleur de l’âtre tranchait avec le vent et le froid mordant auxquels il venait d’échapper. Shō, non contente d’être assise juste à côté des flammes qui s’élevaient dans l’irori* et venaient lécher la théière en fonte, avait enroulé ses jambes dans une épaisse couverture et replié ses mains dans les manches de son hanten. Malgré cela, elle ronchonnait.


— Pourquoi est-ce qu’il fait si froid dans ce pays de malheur…


Le choix des mots l’étonna quelque peu. « Ce pays » ? Shō s’exprimait sans accent remarquable — en tout cas, bien moins que lui ou même Teru, qui avait l’intonation presque chantante de Johto. Il pensait, de ce fait, qu’elle était originaire de Kanto, dont la manière de parler faisait figure de norme dans les familles de haute naissance. Venait-elle d’encore plus loin, alors ? Non, il se faisait sûrement des idées.


Elle quitta son cocon improvisé pour ôter la théière du feu et remplir une bouillotte en céramique qu’elle gardait là. L’ayant refermée, elle posa ses mains à plat dessus avec un soupir de satisfaction.


— Tu ne te brûles pas, à faire ça ?


Shō secoua vivement la tête.


— Il me faut au moins ça pour survivre. Et puis, elle n’est pas complètement remplie.


— Tu ne veux pas te préparer, plutôt que de te construire un nid ? l’interpela Zeiyu.


Suguri pivota par réflexe. Il distinguait sa silhouette derrière le paravent au fond de la pièce. À en juger par le mouvement et par la pile de tissu qu’il apercevait sur le côté, Zeiyu était occupée à se changer.


— Je t’ai déjà dit que je ne viendrai pas, rétorqua Shō sans la moindre animosité. J’ai refusé cette mission parce que je n’ai aucune connaissance en la matière. Quand je dis « aucune », je suis sérieuse. Je n’ai jamais pris part à une cérémonie du thé.


Suguri écarquilla les yeux. Zeiyu, elle, se haussa sur la pointe des pieds pour que son visage apparaisse en haut du paravent.


— Comment ça, jamais ? Tes parents te séquestraient chez toi ? Ou bien vous ne fréquentiez que des rustres ? Je n’ai pas la prétention d’appartenir à la haute société, mais même nous, on…


Elle s’interrompit en cours de route, remarquant enfin l’air gêné de Shō. Celle-ci ne répondit pas et se réfugia à nouveau sous sa couverture.


— À qui est-ce que je suis censée servir le thé, moi, maintenant ? se plaignit Zeiyu avec une voix résignée.


Shō désigna Suguri d’un geste de la main. Il jeta un coup d’œil à sa sœur, craignant un refus immédiat. Il fut étonné de l’entendre se résoudre à cette solution en une poignée de secondes.


— Ma foi, pourquoi pas. Sugu saura apprécier mes pâtisseries, lui.


Il fronça un sourcil, mais se garda bien d’intervenir. Peut-être n’était-il pas le seul à s’être disputé avec Zeiyu. Ceci étant, elle n’était pas exactement du genre à éviter le conflit, donc rien de très étonnant à cela.


— Viens m’aider, plutôt que de rester planté là, lui ordonna-t-elle. Je n’arrive pas à nouer mon obi toute seule.


Il appuya le plat de la main sur le tatami tiède grâce à la proximité du foyer et se redressa sur ses jambes, qui se mirent aussitôt à fourmiller. En l’entendant pester, Zeiyu lui lança un regard réprobateur qui ne parvenait pas à faire oublier son sourire amusé.


— Installe-toi confortablement la prochaine fois. Tu n’es pas face à des clients ici, pourquoi tu t’embêtes à t’asseoir en seiza ?


— Parce que je ne suis pas chez moi.


— Je t’autorise formellement à ne pas t’asseoir sur tes propres talons, rétorqua alors Shō. Je déteste ça. Ça fait mal.


Zeiyu eut un léger hochement de tête.


— J’avais deviné. Je n’ai jamais vu personne avoir plus de mal à tenir cette position que toi.


— Laventon est pire.


Suguri écouta leur échange d’une oreille distraite mais rassurée, tout en pliant et tirant sur la large ceinture richement brodée que Zeiyu arborait à la taille. L’objet avait appartenu à leur mère et était réservé aux grandes occasions. Il doutait que la mission dont avait été chargée Zeiyu vaille cette peine, mais il ne pouvait le lui reprocher. Les chances de porter autre chose que leur uniforme étaient rares, ici. Il ne connaissait rien à la couture, mais il avait passé assez de temps au milieu d’œuvres d’art pour savoir que ces dernières méritaient de voir la lumière du jour plus souvent. Pourquoi laisser de telles pièces rangées bien à l’abri, ou pire, à prendre la poussière sur un mur où personne ne les voyait plus ? Aussi belles fussent-elles, elles étaient avant tout des objets, avec une vie propre. Leur refuser leur usage premier les vidait d’une partie de leur essence.


En parlant de beaux objets, de là où il se tenait à présent, il pouvait voir un détail qui lui avait échappé quand il était encore assis. Sur le rebord de la fenêtre, dissimulées par le paravent, étaient disposées deux statuettes jumelles. Il reconnaissait la première, ce Goupix auquel Zeiyu tenait assez pour l’emporter avec elle dans sa fuite. L’autre était nouvelle, comme un écho de la première : le Goupix qu’elle représentait arborait les traits du Pokémon qu’avait reçu sa sœur, le relief du pelage plus irrégulier dans ses courbes. Plus que le sujet, similaire sans être identique, c’était la qualité de l’objet qui le frappait. Là où le Goupix de Kitakami était sans conteste le travail d’une enfant, le Goupix des neiges faisait montre d’une maîtrise qui n’avait rien à envier à celle de leur grand-père. Suguri s’attarda sur les pattes ciselées, s’émerveilla du mouvement du pelage qui épousait sans mal le grain, et s’arrêta une fois que son regard croisa celui, malicieux, du Pokémon de bois.


Il déglutit péniblement. Il y avait une âme dans cette statuette qu’il n’avait jamais vue dans aucun des masques qu’il avait taillés, pas même dans ces figurines d’Axoloto qu’il sculptait pour le plaisir. Il avait toujours eu conscience de ne pas être au niveau de Yukinoshita, mais c’était dans l’ordre des choses. Comment était-il possible que Zeiyu le surpasse, alors même qu’il ignorait qu’elle sculptait encore ?


Tandis qu’il finalisait son ouvrage, celle-ci pivota sur elle-même, sans avoir conscience du torrent de questions qui venait de s’abattre sur lui.


— Un nœud coquillage ? constata-t-elle.


Suguri tira sur une mèche de cheveux, à la fois nerveux et soulagé d’avoir une raison de revenir à l’instant présent. Certes, ce nœud n’était pas la finition la plus appropriée pour une cérémonie du thé, mais c’était le seul qu’il était capable de faire les yeux fermés. Par ailleurs, il trouvait que ce dernier allait bien à Zeiyu. Shō lui épargna d’avoir à argumenter. Lorsqu’elle vit la jeune femme surgir depuis derrière le paravent, ses yeux s’agrandirent.


— Oh.


Elle répéta ce « oh » deux ou trois fois, jusqu’à soutirer un rire gêné à Zeiyu.


— N’en fais pas trop, je vais finir par croire que tu te moques de moi.


Shō secoua vivement la tête en signe de dénégation.


— Pourquoi je ferais ça ? C’est juste que…


Elle prit le temps de peser ses mots avec soin, pour finalement dire :


— Je crois que je n’ai jamais vraiment eu l’occasion de voir des habits aussi beaux.


Zeiyu et Suguri échangèrent un bref regard. Si le kimono en question était le trésor de la première, l’un comme l’autre savaient qu’il n’était pas si exceptionnel. Shō venait sans doute d’un milieu où ce genre de luxe était tout bonnement inaccessible. Zeiyu apprenait vite de ses erreurs et s’abstint de tout commentaire, choisissant plutôt d’étendre bien en vue ses longues manches du vêtement.


Quand Shō se fut lassée d’admirer le kimono, Zeiyu confia un paquet noué dans du tissu à son frère et ouvrit la marche pour se rendre chez l’Artisane qui sollicitait ses services… ou tout du moins, ceux du Corps des Chercheurs.






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*irori : foyer traditionnel japonais, généralement situé au centre de la pièce principale. On s’en sert comme système de chauffage et comme moyen de cuisiner. Contrairement aux cheminées telles qu’on les connaît en occident, l’irori n’est pas pourvu d’un système d’évacuation des fumées, et est encastré directement dans le plancher.

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