Une autre version de l'histoire par

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Deviation / Aventure / Romance

4 Nouveaux monstres, nouvelles batailles

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Nouveaux monstres, nouvelles batailles


Se tordant nerveusement les mains, mâchoires serrées à s’en faire mal, Tekris, n’y tenant plus devant le silence de Zair, finit par demander à voix basse, entre l’agacement et une légère inquiétude :

-Alors, qu’est-ce que ça donne ? C’est vraiment aussi horrible ?

-Mais non, grand idiot, pouffa la jeune femme. Tu t’es pris une attaque kaïru, il n’y a pas de gerbe de sang ou de marque de griffe qui feront d’horribles cicatrices !

-Ouais, bah c’est quand même douloureux, kaïru ou pas. T’es sûr qu’il n’y a pas de traces ?

-Oh, tu as bien un gros hématome, mais rien de bien grave, fit Zair en appliquant un baume à l’odeur puissante sur son omoplate.

-Et c’est maintenant que tu me le dis !?

-Chut, moins fort, le réprimanda-t-elle, Zane est parti se reposer un peu, il a mal dormi cette nuit.

-Ou sinon quoi, tu m’écorches avec les lames que tu caches un peu partout sur toi ? plaisanta Tekris, sachant que sa coéquipière, qui adorait les dagues, en avait toujours une ou deux sur elle.

En guise de réponse, Zair appuya brusquement là où trônait ledit gros hématome. Fermant sa bouche en pleine protestation ( et en couinant un « Aïe » peu viril), Tekris se contenta de grommeler, grimaçant quand Zair passait trop fort la main.

Elle avait beau se moquer, ça faisait quand même un mal de chien, kaïru ou pas ! S’il devait être honnête, c’était l’attaque la plus douloureuse subie par l’adolescent. Habituellement, les ecchymoses récoltées durant un combat étaient le résultat de tel ou tel X-Drive (l’atterrissage consécutif à une « tornade plasma » par exemple), les attaques kaïru ne laissant que très rarement de véritables traces physiques sur les corps, si l’on exceptait les courbatures inhérentes aux activités sportives. Cependant, avec l’offensive de Teos, Tekris avait l’impression de s’être fait labourer l’épaule par une véritable griffe. Petit, un jour où il traînait dans les rues, il avait voulu caresser un petit chien errant passant par là. L’animal, maigre et famélique, n’avait pas été de cet avis, se débattant pour échapper à sa poigne, lui léguant de profondes marques pleines de saleté sur les bras. Eh bien, les sensations étaient les mêmes, et ce n’était guère agréable !

D’ailleurs, cela faisait déjà plusieurs jours que leur mission s’était terminée, mais bouger son épaule ou faire des mouvements brusques était encore proscrit pour lui pendant encore quelques temps, lui avait dit Zair en dépit de ses sarcasmes. Et sûrement aussi les missions kaïru, avait-elle ajouté après un petit silence hésitant, craignant, il fallait bien se l’avouer, la réaction de Zane. Heureusement, ce dernier n’avait pas entendu. Sitôt ses propres blessures soignées et s’être assuré de ne pas être suivis, il avait déclaré mériter un repos de quelques minutes. Résultat, il s’était écroulé sitôt ses paupières baissées, sans même s’en rendre compte.

Lorsque les Radikors avaient enfin rejoint la forteresse particulièrement épuisés (à dire vrai, s’il n’y avait pas eu la source kaïru pour remonter un peu leur niveau d’énergie, aucun d’entre eux ne savait s’ils auraient pu faire tout le chemin…), ils n’en menaient pas large. S’organiser dans ces conditions avait été quelque peu laborieux. Une fois passés rapidement sous la douche histoire d’enlever la poussière les recouvrant, Zair fut la première à se faire soigner sous les directives de Zane, aidée par un Tekris prétendant, comme tous les mâles de cet âge, que ce n’était que de petits bobos de rien du tout. Zane en avait profité pour commencer à se soigner seul, pensif. Ses deux compagnons avaient craint que son humeur ne soit revenue à l’orage, mais il n’y avait eu aucune démonstration de colère. S’occuper de sa blessure à la tête avait déjà été difficile, même si le chef des Radikors avait tout fait pour le cacher. Le simple fait de lever les bras ravivait sa brûlure, et il s’était dépêché d’en finir. Puis Zair était venu l’aider, toujours accompagnée de Tekris qui ne voulait pas qu’elle se fatigue trop. Sa blessure étant sur le point de se rouvrir, et, peu patient, il avait lancé quantité de « aïe » et de « je leur ferais payer ». Puis, il avait demandé si Zair voulait qu’il s’occupe de Tekris pour la reposer ; ce dernier, connaissant la douceur légendaire de son chef, en avait eu des sueurs froides. Mais voyant son visage se décomposer, Zair eut pitié de lui. Dissimulant son sourire sous sa main, elle avait affirmé que ce n’était pas la peine, et qu’il pouvait se reposer. Zane, sa susceptibilité un peu froissée, n’avait rien ajouté. Si pour une fois qu’il voulait aider, ils refusaient, eh bien tant pis, qu’ils ne se plaignent pas après ! Puis, s’asseyant dans un coin de la pièce en vérifiant que personne n’était en vue, c’était là qu’il s’était endormi comme une masse. Et Tekris avait d’abord eu bien du mal à garder sa façade d’impassibilité durant les soins, avant de la laisser tomber en faisant le dos rond pour soulager ses douleurs.

Et à présent, Zair vérifiait l’avancée de la guérison de Tekris, qui ne supportait pas la vue du sang –sa grande hantise, mais hors de question que les deux autres l’apprenne, sinon il ne manquerait pas de se faire charrier jusqu’à la fin de ses jours !-, d’où son agitation actuelle. Encore vexé d’avoir été presque impuissant face à l’équipe de Teos, Zane avait refusé de se faire soigner par Zair le matin même, déclarant qu’il en était parfaitement capable seul. Tekris avait craint d’avoir à regarder un mouchoir taché de sang (voir le filet le long de la tempe de Zane lui avait déjà fait des frissons), mais s’il n’avait qu’un bleu, comme les remarques du style « mais qu’est-ce que t’es douillet, c’est pas possible » venaient juste de défiler, ça devrait aller…C’était juste embêtant en somme, mais encore quelques jours, et il serait suffisamment en forme pour repartir au combat contre les Stax, et peut-être bien se venger de cette équipe franchement étrange.Du moins, il s’en persuadait avec une ténacité admirable pour se motiver et s’empêcher de ruminer à longueur de journée.

-C’est bon, j’ai terminé, tu peux aller chercher ton doudou, fit Zair en se rinçant les mains.

-Ha ha, vraiment très drôle…

Bon, il se doutait bien qu’en se tortillant sur sa chaise, sur laquelle il s’était assis à califourchon, Zair n’allait pas manquer de le taquiner. Mais ça faisait partie du personnage, comme les colères violentes ne pouvaient être dissociées de Zane. Observant du coin de l’oeil sa coéquipière, Tekris se demanda pourquoi, envers et contre toutes les démonstrations de son caractère, disons, particulier, Zane ne baissait jamais dans l’estime de la jeune femme. Pourtant, avec ses caprices et ses désirs de domination du monde, Tekris avait déjà du mal à le supporter alors que cela ne faisait que cinq ans qu’ils cohabitaient. Zair, elle, s’il avait bien interprété les sous-entendus, vivait près de lui depuis leur enfance. Néanmoins, il ne pouvait qu’avoir des soupçons, surtout avec la façon dont Zair regardait leur chef quand ce dernier se préoccupait de tout autre chose. C’était un sujet tabou, et Tekris n’en savait guère beaucoup plus. Il ne cherchait pas non plus à les interroger,, de toutes façons, avec la quête du kaïru, ce n’était pas du tout le sujet principal de préoccupation. Zane et Zair ne l’avaient pas non plus interrogé sur sa propre famille. Il ne s’en plaignait pas, tout comme il s’en fichait royalement en temps normal. Mais depuis qu’il avait vu les retrouvailles entre Ky et Connor, il y repensait régulièrement, presque malgré lui. Il n’avait pas connu son père, parti peu après sa naissance pour une raison obscure, mais se souvenait un peu de sa mère. Elle était morte alors qu’il n’avait que quatre ans, mais durant ces quelques années, elle lui avait donné tout l’amour qu’il aurait pu rêver d’avoir, jouant sans difficulté les rôles des deux parents. Vivre avec son souvenir était à peu près la seule chose qui lui avait permis de tenir tout ce temps, entre son arrivée sur Terre, les familles d’accueil qu’il détestait, les soucis de la vie. Cela avait été son but, se rappeler son visage, de sa tendresse quand elle le réveillait le matin avant de partir travailler, le confiant à d’autres femmes de l’établissement qu’elle sélectionnait avec soin. Et puis, comme pour toute personne ayant perdu ses parents jeune, les contours étaient devenus flous, les couleurs moins précises en dépit de ses efforts, jusqu’à un beau jour où il ne se rappelait plus que du général, sans pouvoir se souvenir de tel ou tel détail lui ayant paru inoubliable. C’était peu de temps après cette triste découverte que Lokar l’avait recruté, lui donnant un nouveau but dans sa vie, devenir plus fort grâce au kaïru. Mais le retour de Connor avait ravivé ces pénibles souvenirs, et il regrettait de n’avoir aucune image, pas même une photo, pour se rappeler le doux visage de sa mère. Il n’en avait gardé que son alliance et celle de son géniteur, qu’elle avait conservé avec un faible espoir, pendues à une chaînette autour de son cou, et son nom de famille, Emmett, qu’il portait fièrement. Espérant malgré tout sans se l’avouer que ce nom lui permettrait de rencontrer un jour son père. Juste une heure, le temps nécessaire pour lui demander pourquoi, et lui cracher à la figure toute sa colère et son mépris. En attendant, il restait auprès de ses équipiers, écartant toute question qui pourrait remettre en cause ses choix et ses décisions, même – surtout – venant de sa conscience. Il détestait les humains ne lui ayant jamais rien apporté de bon, alors le kaïru était un excellent moyen d’en tabasser quelques-uns dans les règles.

Le voyant voûter un peu plus le dos, restant silencieux, Zair se trompa sur ses préoccupations réelles. Jusque là, elle l’avait vu adopter cette attitude uniquement quand il cherchait à sentir le moins possible les douleurs de son corps, trop fier pour le montrer ouvertement. Aussi crût-elle qu’il s’agissait une nouvelle fois de cela.

Elle eut un instant d’hésitation, puis revint jusqu’à lui. Ne s’en apercevant pas immédiatement, il manqua de sursauter en sentant une main fraîche sur son épaule douloureuse. Tordant le cou pour dévisager sa partenaire, elle lui intima de se tourner de nouveau d’une pichenette sur le crâne. Du bout des doigts, elle suivit le tracé de trois marques noirâtres, rigoureusement parallèles, gravées dans la chair de son ami. Mordillant sa lèvre inférieure, effroyablement nerveuse, elle appuya crescendo ses mains, bien à plat sur les balafres dont elle avait caché l’existence. Durant toutes ces années, elle n’avait pu s’exercer, dans le but tacite de ne pas attirer l’attention. Zane en personne avait décrété, six ans auparavant, nécessaire de rester les plus discrets possible. Aussi, s’il apprenait ce qu’elle s’apprêtait à faire, il y avait de grandes chances de le lui faire payer d’une manière ou d’une autre. Ou peut-être pas, qui savait ? Zane était probablement moins radical, elle ne savait plus vraiment quoi penser à son sujet. La seule chose lui important, était l’importance de se trouver en état de combattre, si l’équipe de la falaise réapparaissait. Hors, Tekris ne pourrait pas se défendre correctement en l’état actuel des choses, si les Radikors devaient essuyer une offensive dans les prochains jours. Il s’agissait uniquement de logique, implacable. Et puis, pour l’objectif visé, elle n’aurait besoin que d’une toute petite quantité d’énergie kaïru, à peine décelable,et encore.

Avant de pouvoir marmonner à la dictature, Tekris eut le souffle coupé par une brusque brûlure dans son dos. Serrant le bois de sa chaise au point de la faire craquer, il posa le front sur le dossier, se demandant quelle ânerie était sortie de sa bouche méritant pareil traitement. Cependant, la sensation ne dura pas, et à peine quelques secondes plus tard, un froid à la limite du supportable s’installa, décroissant rapidement, laissant son dos engourdi. Cela lui rappela la seule fois de sa vie où il était allé chez le dentiste pour se faire arracher une dent : c’était la même impression que celle de l’anesthésie, la joue de hamster en moins. Mais excepté cela, la douleur l’ayant tiraillée ces derniers jours semblait endormie définitivement. Se redressant, il fit jouer prudemment les muscles de son épaule, surpris de ne sentir qu’un léger pincement.

Bouche bée, il suivit des yeux sa coéquipière reboucher le tube de pommade, comme si rien ne s’était passé. Quand il reporta son attention sur elle, elle demanda d’un ton neutre :

-C’est mieux comme ça ?

-Mais…Ce que tu viens de faire, c’était…Enfin, je veux dire, c’est de la magie !

-Pas du tout, j’ai juste tenté une autre manière de mettre la pommade, tout simplement. Contente de voir un résultat positif.

Tekris fronça les sourcils, loin d’être convaincu. Un doute s’invita dans son esprit. Cette étrange guérison ressemblait à s’y méprendre à une autre manipulation de sa coéquipière, vue dans un contexte bien différent. Il faillit lui poser la question directement, mais se ravisa au dernier moment. Cependant, Zair, le voyant ouvrir la bouche, attendait patiemment le suite, sur la défensive. Ne souhaitant pas la braquer, l’adolescent dit la première chose lui passant par la tête.

-Je m’interroge sur cette nouvelle équipe.

Bon, il aurait mieux fait d’être moins concis…Heureusement, Zair sauta sur cette occasion de changer de sujet, se permettant un léger sourire taquin.

-Laquelle ? Les novices ou les cinglés ?

-Deuxième réponse, rit Tekris. La première m’amuse plus qu’autre chose !

-Moi aussi. Je me demande surtout pourquoi ils voulaient tellement nous éliminer.

-Surtout pour des novices !

-Tekris, tu pourrais rester sérieux deux minutes ?

-Impossible, sinon j’ai trop de questions flippantes qui me viennent à l’esprit. Par exemple, si ces extraterrestres, parce qu’ils en sont, sauf si les humains ont muté vachement vite dans certains coins de la planète, tenaient tant à garder leur présence secrète, pourquoi les Stax les connaissaient déjà ?

-Ce n’est pas très correcte comme phrase, ça.

-Je veux dire, les trois zozos nous ont dit que c’était dans notre intérêt de nous taire. Mais les Stax ont du les rencontrer auparavant, d’après ce qu’ils ont dit. Pourquoi, dans ce cas, lancer cet avertissement de fait inutile.

-Bonne question. Un oubli peut-être ?

-J’pense pas que c’est aussi simple, grommela Zane en entrant dans la pièce.

En pleine opération sieste, il avait été tiré de son sommeil par le rire de son équipier. Il ne se tenait pas derrière la porte en attendant de pouvoir soigner son entrée, du tout.

Maussade, il attrapa la première chose mangeable à portée de main, à savoir un bâtonnet de réglisse à demi mangé. Mâchonnant la friandise sous le regard dégoûté de Tekris (il détestait le réglisse. A dire vrai, il l’avait en horreur), Zane se vautra fort peu élégamment sur un petit tabouret en ébène qui avait connu des jours meilleurs. Pensif, il se gratta machinalement le côté de l’oreille, avant de darder un regard malaimable sur ses deux camarades.

-Vous en faites du bruit, j’avais enfin réussi à m’endormir, et voilà que vous me réveillez au saut du lit.

-Tu sais, il est presque deux heures de l’après-midi…

-Hein ? Mais pourquoi vous m’avez pas réveillé ?!

-T’avais l’air d’en avoir besoin, et puis quand on te réveille, tu cries à l’injustice.

-Raah mais vous êtes idiots ? Enfin bref, ils voulaient vous garder en vie, j’en suis certain. Leur but était surtout de nous mettre hors d’état de lutter pour que vous fassiez ce qu’ils veulent. Je crois qu’ils veulent quelque chose de précis, et sont prêts à tout pour ça.

-Mais pourquoi ? protesta Tekris. On les connaît même pas ! Pourquoi manipuler du kaïru comme ils le font, pour ne pas récolter une importante source juste à côté ?

-Je viens de le dire, c’était nous leur cible. Pas le kaïru.

-Et si c’était une diversion ? Effrayer les autres équipes de combattants pour pouvoir récolter l’énergie à leur guis, tenta Zair, la voix soudain faible.

Si Tekris s’en inquiéta intérieurement, Zane ne dévia pas d’un iota de son affirmation.

-Absolument pas. Ces trois-là ne cherchaient pas de reliques, il voulaient des proies. Et pas toute l’équipe, si vous voyez ce que je veux dire. Le type là, Teos, il a essayé de me planter en plein défi. Je l’ai vu sortir une arme. Discrètement, mais bien réelle.

-Il y a autre chose qui me turlupine, ajouta Tekris. Comment tu as su qu’ils allaient attaquer ? Pas que je m’en plaigne, ça nous a sûrement sauvé les fesses. Mais quand même, c’était providentiel.

-Hum, marmonna Zane, pris de court. Une intuition.

Zair, ayant repris une posture plus assurée, fronça les sourcils. Un effet tendant à devenir une mode, ironisa-t-elle. Bientôt, les Radikors finiraient ridés comme des papis !

-Aussi, renchérit le colosse, vous avez vu cet espèce d’oiseau gigantesque, sur lequel ils sont partis?

-Absolument pas, je me suis fait crever les yeux récemment, ricana Zane, on ne peut plus moqueur.

Mais malgré sa pique, il échangea un regard gêné avec Zair. Les deux Radikors, soudain tendus, ne prêtèrent qu’une oreille discrète au bavardage de Tekris.

-C’étaient le même que celui représenté sur les brassards du chef, enfin je crois. Vous avez vu ?

-On essayait plutôt de ne pas se faire écraser, marmonna Zane.

-Des oiseaux géants, si on peut appeler ça des oiseaux, sûrement pas terriens. Pourtant, je suis certain d’avoir déjà vu un truc de ce genre quelque part. Mais où ?

-Ca, ça m’étonnerait beaucoup, murmura Zair, le regard perdu dans le vide.

-Pardon ?

-Rien, je pensais à voix haute. Je peux te parler d’un truc, Zane ?

-Tu n’as pas plus précis ?

-Si, mais ça ne va pas te plaire.

-Dis toujours, ça sera peut-être utile.

Prenant le bout de ses cheveux qu’elle avait détaché lors de sa toilette, n’ayant pas eu le courage de se faire son chignon habituel à cause de ses côtes encore sensibles, Zair lança un rapide regard sans équivoque vers Tekris. Zane, comprenant le message, écarquilla les yeux, avant de la prendre par le bras et de l’emmener à grandes enjambées un peu à l’écart, la collant sur le mur pour que leur coéquipier ne les entendent pas.

-Hé ! Fais attention à elle, elle est blessée ! intervint ce dernier à l’attention de Zane, préférant ne pas insister sur sa mise à l’écart sans explications.

Il se doutait que les deux autres avaient leurs secrets, c’était même logique s’ils avaient grandis au moins en partie ensemble. Mais savoir qu’ils n’avaient probablement pas le choix ne rendait pas cette situation plus agréable. Il mourait d’envie d’écouter leur conversation, seulement, s’ils s’en rendait compte, ils risquaient de lui en vouloir, et pas pour deux minutes.

Se tournant vers la fenêtre, presque blessé, il ne vit pas Zair lui jeter un regard d’excuse.

-Vas-y, balance, grogna Zane. A quoi te font penser ces drôles d’oiseaux, que je sache si j’en suis un de mauvais augure ?

-Tu sais ce que je vais dire. Cet animal, c’était sans aucun doute un de la race des arsank.

-Ceux que tu utilisais pour aller t’entraîner au Dôme ?

Zair hocha affirmativement la tête. La lâchant, Zane se passa la main sur les yeux, cherchant à comprendre. Tout allait si bien depuis plusieurs années-il occultait volontairement son renvoi du monastère de sa mémoire-, alors pourquoi leur passé se manifestait aussi brutalement tout à coup ? Car il ne croyait pas aux coïncidences ; l’éclair qui le frappait, ses visions, puis cette nouvelle équipe, ça ne pouvait pas être un pur hasard.

-Ne nous emballons pas. Que voulais-tu me dire ?

-Tu crois qu’ils venaient pour nous Zane ?

-C’est fort probable en tout cas.

-Mais qu’est-ce qu’ils nous voudraient précisément s’ils ne veulent pas tous nous envoyer six pieds sous terre ? Je ne comprends pas.

-Moi, ce que je me demande, c’est comment ils auraient pu retrouver notre trace. Nous avons été plus que discrets, on a choisi une planète qu’ils méprisaient, et surtout, nous n’avons pas utilisé réellement notre kaïru intérieur pour ne pas les alerter. A quoi ça servait alors d’être aussi prudent !

Zair lui fit signe de baisser d’un ton, Tekris s’étant retourné pour leur lancer un regard interrogateur.

Alors qu’il commençait à se demander si la façon dont il avait trouvé le coffret de Lokar avait joué un rôle dans l’intervention subite de Teos et ses sbires, il remarqua que sa vis-à-vis avait l’air mal à l’aise, se grattant nerveusement les bras. Un tic nerveux quand elle cachait quelque chose.

-Dis-moi, tu es certaine de tout me dire, l’interpella-t-il en fronçant les sourcils.

Sursautant, Zair fit un sourire forcé, cherchant une bonne excuse expresse et crédible.

-Mais oui, je pensais, c’est tout. (Devant l’air peu convaincu de Zane, elle se dépêcha d’ajouter) En fait, je me disais…pour Tekris, est-ce que ça ne serais pas mieux de lui expliquer un peu la situation ? En restant vague bien sûr, mais il ne sait rien, et l’équipe que nous avons croisée n’a pas l’air de faire grand cas des dommages collatéraux. S’ils essaient de le capturer, ce serait mieux qu’il sache à quoi s’attendre.

-Mais on ne sait même pas ce qu’ils nous veulent exactement ! Ne le mêlons pas à ça.

-Enfin, Zane, on peut juste lui dire…

-Tu es sourde ou quoi ? Je t’ai dit non, alors n’insiste pas !

-J’aimerais que tu me parles autrement, je ne suis pas une Imperiaz que je sache !

-Ah oui ? Eh bien eux, au moins, ils obéissent quand je commande ! Pas comme certains !

-Attention à ce que tu vas dire, Zane !

-Je tremble de peur ! Que vas-tu faire sinon ?

Zair le regarda, outrée. La colère monta rapidement en elle, sans qu’elle ne puisse l’en empêcher. Serrant les poings, elle fit ce dont elle ne se serait jamais cru capable.

Levant la main bien haut, elle gifla avec force le vert, avec l’idée de lui remettre les idées en place, si forte que sa tête en tourna. Le bruit de la claque surprit tout le monde, la jeune femme y compris. Zane mit quelques secondes à réaliser, puis porta la main à sa joue. Bouche bée, Tekris résistait à l’envie de prendre ses jambes à son cou pour ne pas subir l’ouragan qu’il sentait venir à grande vitesse, malgré le silence pesant.

-Ca. Celle-là, tu l’as pas volée, siffla Zair, prête à détaler, le coeur menaçant de sortir de sa poitrine.

Sonné, son vis-à-vis mis un temps à réagir. L’air s’épaissit, emplit d’une tension à couper au couteau. Puis, en une fraction de seconde, elle vit le visage de Zane se parer d’une telle fureur, d’une telle violence, qu’elle regretta sur-le-champ son geste de rébellion, surtout en n’étant pas dans des conditions de défense optimales. Le corps entier de l’adolescent se mit à trembler, tandis qu’il gardait le visage tourné, dans la position où l’avait mis la claque.

Des souvenirs heurtaient son esprit, si violemment qu’il ne parvenait à penser correctement. Enfant, dans une salle d’entraînement, en face-à-face avec lui. Il n’avait même pas dix ans. Une première gifle s’abattant sur sa joue, le projetant au sol dans un bruit sourd.

Recommence.

Cette voix maudite, haïe ! Et pourtant il obéit, échoue encore. Une nouvelle gifle.

Recommence !

Encore une fois, il se remet en position, réessaie. Échoue de nouveau, comme à chaque fois.

Tu n’essaies même pas. Tu es pathétique. Ta sœur, elle, est déjà si prometteuse. Recommence !

Lui, l’enfant, proteste avec véhémence. Il n’y arrive pas ! Il a tout essayé, travaillé des heures et des heures, sans obtenir de résultats. Il n’y arrive pas !

Sale petit menteur. Lâche. Tu as peur, avoue.

L’homme ne crie pas, il n’en a pas besoin. Il lui fait peur, l’enfant nie. Mais la vérité se lit dans ses yeux. Oui, il le sait, l’autre en face aussi. Il est mort de trouille, effrayé de ce pouvoir qui l’habite. Il ne veut pas essayer de nouveau, il veut juste avoir la paix ! Et l’autre ricane, méprisant.

Tellement pathétique. J’aurais pourtant pu être si fier de toi.

L’enfant relève le nez. Bien vrai, ça ? Juste un peu ? Mais son espoir est impitoyablement broyé.

Mais tu es si misérable que tu me donnes envie de vomir.

Une gifle encore. L’enfant ne bouge pas, se contentant de se protéger le visage.

Puisque tu es si faible, je m’en vais. Je ne veux pas perdre mon temps. Mieux vaut s’occuper de ta sœur, elle, elle obéit. Si je reviens un jour, peut-être seras-tu bon à cirer mes chaussures.

Et l’homme ricane, ravi de sa propre plaisanterie.

Des gifles, une gifle…Pourquoi ?

-Pourquoi, siffla l’adolescent, relevant lentement les yeux.

Avant qu’elle n’ait pu réagir, il fondit sur elle, lui agrippa brutalement les bras, si fort que Zair craignit futilement qu’il ne les brise. Il la secouait violemment, criant de plus en plus fort.

-Pourquoi tu as fait ça hein ? Pourquoi ? POURQUOI ?!

-Lâche-moi, tu me fais mal ! se débattit l’E-Teens en réponse.

-Pourquoi Zair, pourquoi m’as-tu fait ça ? hurla-t-il en levant le poing.

-Ca suffit !

Lâchée brusquement, elle tomba à la renverse, incapable de comprendre dans un premier temps qu’elle gisait les fesses par terre, libérée de cette emprise mauvaise. Le cœur battant la chamade, elle releva les yeux, terrifiée à l’idée de devoir se battre contre son propre chef. Zane lui faisait face, maintenu par la taille par Tekris. Interloqué, il fixa ses mains, les yeux vides. Puis il en leva une, la passa comme machinalement sur sa joue, fixant l’horizon droit devant lui. Ce geste finit par le reconnecter à la réalité ; regardant sans comprendre la jeune femme lui faisant face, il réalisa ce qu’il s’apprêtait à faire une seconde plus tôt. Il allait lever physiquement la main sur Zair, la frapper, comme si c’était normal, ça lui était venu impulsivement, sans qu’il ne saisisse tout de suite.

Il bredouilla, paraissant ne pas y croire lui-même.

-Ne refais plus jamais ça. Jamais.

Se défaisant de l’emprise de son coéquipier, il recula lentement. Prudemment, le colosse s’interposa entre les deux combattants, mains sur les hanches et regard peu amène.

-Est-ce que, bordel de bonsoir, vous vous rendez compte de l’énormité de vos réactions !? beugla-t-il, le langage de son enfance lui revenant naturellement en bouche. Vous n’avez pas l’impression que c’est plus que disproportionné non ?

Aucune réponse ne suivit cette déclaration, par ailleurs rhétorique. Zair ne parvenait pas à articuler le moindre mot, les yeux fixés sur les deux hommes devant elle. Puis Zane se retourna, repartant vers sa chambre, sans un mot.

Quelques secondes pesantes et silencieuses passèrent, puis Tekris alla jusqu’à Zair, l’aidant à se relever. Encore choquée, elle bougea les lèvres sans rien dire, avant de laisser échapper :

-Ce n’était pas…En face de moi, quand j’ai relevé les yeux en lui criant de me lâcher, ce n’était pas Zane que j’ai vu dans ces yeux qui me faisait face. Zane avait disparu, ce n’était pas lui que je voyais. Mon Zane n’aurait jamais levé la main sur moi, quoi qu’il puisse se passer. Mais moi aussi, je l’ai frappé, alors que jamais je ne… Petits, il me protégeait dès qu’il le pouvait, quitte à fuir ensemble se cacher en attendant que ça passe. Il a mauvais caractère, il aime se battre, mais n’aurait jamais osé la secouer, surtout si je suis blessée. Mais depuis quelques temps, les bons souvenirs se font plus rares, moins forts. Et même moi, je n’arrive pas à faire la part des choses…Je l’ai frappé Tekris ! Et j’ai peur, peur de ce qu’il contient en lui !

-Shh, calmes-toi, murmura l’intéressé, passant sa main dans son dos dans un geste apaisant.

Franchement largué par la tirade précipitée de sa coéquipière, il pesa soigneusement ses mots avant de reprendre la parole, plus lentement qu’à son habitude. Et d’où provenait ce pincement au coeur quand elle avait dit « mon Zane », complètement incongru ?

-C’est allé beaucoup trop loin. Je ne comprends pas vos réactions, à tous les deux. Mais il n’aurait pas dû te provoquer. Tout comme tu n’aurais pas dû réagir à sa provocation.

-Je sais, mais ç’a été plus fort que moi. Il ressemblait tellement à…quelqu’un que je ne tiens pas en haute estime.

Un ange passa, durant lequel Tekris maudit son incapacité à trouver les bons mots. Puis Zair murmura, plus pour elle-même qu’à son attention :

-C’est peut-être un peu plus compliqué. Mais comme Zane est un garçon, j’ai toujours eu peur qu’un jour, il ne devienne pas seulement d’un caractère exécrable, mais aussi violent…comme ça. (Elle respira un grand coup, prenant conscience de ne pas être seule). Il va falloir qu’on en parle, je crois.

-C’est nécessaire, oui, confirma Tekris, résistant péniblement à l’envie de demander des précisions. Mais je ne te laisses pas seule avec lui avant d’être certain que ça ne se reproduira plus.

Zair réarrangea ses vêtements, un petit sourire sur les lèvres, comme pour rassurer un naïf.

-Tu sais, j’ai juste été déstabilisée. Je suis capable de me défendre seule sinon.

-Ca je sais, tu l’as déjà prouvé plein de fois. Tu es la fille la plus courageuse que je connaisse.

-Tu sais quoi ? Je te préfère depuis quelques jours. J’ai l’impression qu’avec Lokar, tu n’étais qu’une machine à combattre, alors que depuis qu’il a disparu, on voit plus ta personnalité. Tu t’affirmes.

-Ah ? Oh, ben merci. Tu veux que j’aille chercher Zane ?

-Ca ira, je peux m’en charger si tu veux. Je sais que tu n’aime pas trop te confronter à lui quand il est en rogne, et là, c’est pas mal.

-Non, j’y vais, il faut bien que je m’affirme, hé hé !

Ignorant sa remarque, la jeune femme se contenta de lever les yeux au ciel, le regardant partir vers la chambre de Zane. Elle n’était pas douée pour la discussion, mais au fond, elle voulait savoir si Zane devenait réellement dangereux, ou s’il s’était juste s’agit d’une circonstance exceptionnelle. Quand il avait fondu sur elle, elle avait nettement vu la rougeur de ses iris habituellement noirs. Il avait perdu le contrôle, et elle se demandait à quel point. Zair était habile à maîtriser ses émotions, et les débordements étaient rares. Seulement elle savait qu’il n’en était pas de même pour Zane, qui devait, bien qu’il n’en dise rien, se battre chaque jour contre sa nature plus qu’impulsive. Mais jamais il n’y avait eut semblable situation.

Et si cela empirait au point que Zane ne disparaisse complètement, ou trop, elle ne devrait pas hésiter à prendre les choix qui s’imposeront.


µµµ


Zane claqua la porte de sa chambre, puis saisit la chaise pour la coincer sous la poignée. Une fois sûr que personne ne pourrait ouvrir la porte facilement, il recula jusqu’au mur, se laissant glisser au sol, les jambes en coton. Sa poitrine lui faisait mal, et pas seulement à cause de sa blessure. Il était abasourdi : qu’est-ce qui lui arrivait ? Depuis son face-à-face avec Teos, il perdait totalement les pédales ; et encore, cela ne datait pas non plus de la fin des âges, comme si le démon à la peau noire avait réveillé quelque chose en lui, quelque chose qu’il voulait oublier. Il se trouvait tellement ridicule, à avoir l’impression de perdre pied, de se perdre. Un mauvais caractère n’était pas ça ! Ce n’était pas lui ! Ou…et si c’était son vrai lui, s’il n’y avait rien à faire pour contrer la malédiction du sang ?

Alors je me battrai encore et encore, jusqu’à réussir ou sombrer définitivement.

Quoique, en y réfléchissant, il agissait bizarrement depuis sa chute de l’arbre. Portant la main à sa poitrine machinalement- cela commençait à devenir un réflexe chaque fois que ça le tirait désagréablement-, il ferma les yeux, convoquant à lui le maximum de souvenirs. D’ailleurs, n’avait-il pas rêvé tout à l’heure, quand il s’était endormi ? Il ne s’en souvenait plus non plus.

Revenant à la fameuse mission à l’origine de tout, ses yeux se fermèrent, l’aidant à se concentrer. Quelque chose avait changé, mais il n’arrivait pas à déterminer quoi. Il se souvenait de Maya qui l’interpellait, avoir vu l’attaque « pointes de glace » se précipiter vers lui. Et à partir de là, tout devenait flou. Il se souvenait de la lumière aveuglante, de la douleur, puis d’avoir sombré dans le noir complet, avant de rêver.

Il se concentra sur ce qui c’était passé juste avant qu’il ne chute, une manière comme une autre de ne pas penser à Zair et à ce qu’il avait fait, même s’il savait pertinemment qu’il devrait affronter son geste tôt ou tard. L’attaque, la lumière, la douleur, la chute. La glace, le blanc aveuglant, la brûlure, ne plus pouvoir se raccrocher. Le rouge de l’attaque…

Une réminiscence soudaine l’arrêta. Il se rappelait d’autre chose, d’une sensation ; il n’avait pas souffert au torse conjointement avec l’attaque de Maya ou l’éclair. Juste avant, il sentit comme une autre douleur, distincte, aux yeux. La lumière de l’éclair, trop forte, lui avait brûlé une demi-seconde avant la rétine, y imprimant une image qu’il n’arrivait pas à visualiser, il s’en souvenait maintenant.

Levant une main jusqu’à son visage, il se cacha l’œil droit, fixant le mur sombre de brique, sans succès. Il changea ensuite de côté. Il vit tout de suite qu’il avait l’impression de voir les contours plus flous et plus sombres, bien que ce ne soit que léger. Fronçant les sourcils, il essaya de se concentrer sur l’image qui avait été formée si rapidement, pour savoir ce que cela pouvait bien être.

Au bout de quelques minutes il laissa tomber, incapable de vraiment se concentrer et agacé.

Ruminant avec irritation ces cent-vingt seconde chronos ayant changées son existence, son X-Reader se mit à biper légèrement, indiquant une nouvelle source kaïru. Et une sacrée relique, constata-t-il en voyant l’appareil survolté. Il devait y avoir une quantité énorme d’énergie pour dégager un tel signal.

Presque aussitôt, une deuxième source de kaïru obscur se manifesta. Il allait devoir envoyer les Imperiaz sur l’une d’elle, c’était certain, car les Stax n’allaient pas tarder à les détecter eux aussi, si ce n’était pas déjà fait. Mais il fallait savoir sur quelle relique les Stax allait partir pour ne pas faire d’erreur stratégique. Traçant de nouveau un cercle-miroir dans le vide, il pensa à Mookee, non pas que ça l’enchantait, mais la petite mascotte alien restait tout le temps dans le X-Scaper pendant les missions. Si les Stax avaient décollé, Mookee devait regarder le tableau de bord avec la destination de l’équipe de Baoddaï, ou n’en était pas loin. Comme ça Zane saurait où ils se rendaient en priorité, puisque les deux sources étaient de kaïru obscur.

Les marais hein ? Eh bien, j’avais pensé envoyer les Imperiaz à la rencontre des Stax, mais j’ai une meilleure idée, qui va me permettre de réfléchir correctement en m’amusant un peu.

Et comme pour se moquer des coïncidences, un coup sec frappé à sa porte lui fit tourner la tête, puis la voix de Tekris, plus ou moins bien maîtrisée :

-Zane, il faut qu’on parle tous les trois, et tout de suite.

-Pas maintenant Tekris, fit Zane d’une voix forte, pour qu’il n’entende pas le bruit de la chaise qu’il remettait à sa place. Tu peux entrer (ce que fit Tekris sans se gêner, le visage fermé). Deux sources kaïru ont été détectées. Les Imperiaz se chargeront d’une, tandis que je m’occuperais de l’autre choisie par les Stax. Je ne veux pas vous exclure, mais (il chercha comment le formuler sans que Tekris ne le prenne pour du je-m’en-foutisme, au vu de ce qui venait de se passer)…Zair et toi, vous ne pouvez pas combattre du tout, alors que de mon côté, je peux lancer quelques attaques.

-Tu ne vas pas combattre maintenant ? Fais plutôt l’inverse, tes blessures sont loin d’être guéries.

Une attention charmante, mais à l’effet gâché par le ton peu concerné de Tekris.

-Face aux Stax, en ce moment, je ne suis pas certain qu’ils soient capables de gagner. Je vais bien, et je prends mes précautions. Je sais exactement ce que je vais faire. Peux-tu te charger de les prévenir ? Ton X-Reader devrait avoir les coordonnées de la relique, c’est celle qui n’est pas dans un marais.

-Je crois surtout que tu veux éviter une discussion qui doit avoir lieu. Et je maintiens que te transformer maintenant est prématuré. Tu ne peux pas tout fuir comme ça.

-Tu veux jouer les donneurs de leçons ?

-Je suis très loin de jouer.

-Je ne fuis pas Tekris ! C’est juste que deux reliques ont été détectées, et je vais bien…

-Si tu ne fuis pas, pourquoi tu ne me regarde pas en face ?

Un silence suivit sa question, pendant lequel Zane, le corps tendu comme un arc, prenait une autre cape dans son armoire, tentant de paraître naturel et assuré. Mais il sentait le regard peu convaincu de Tekris le marquer comme au fer rouge entre les omoplates. Il lissa le tissu du plat de la main –cette cape-ci était comme la première, à l’exception qu’il n’y avait pas de col montant, juste une encolure épousant la base de son cou, et pas d’excroissances sur la partie lui recouvrant les épaules. Ca ferait l’affaire pour l’instant. Enfin, d’une voix peu assurée, il finit par avouer, tout en enfilant son vêtement d’un geste rapide :

-Parce que je ne peux pas. Je suppose que c’est ça, éprouver de la culpabilité.

-Et tu crois que te jeter tête baissée dans la bataille, et souffrir en te battant, t’aideras ?

-Non, admit Zane, mais…

-Mais ?

Le chef des Radikors forma les mots avec sa bouche, silencieusement, sans parvenir à les prononcer. Il l’avait mérité. Zair ne se vengerait jamais de la même manière que celle dont il l’avait traitée. Alors sentir un peu de douleur, voir même éprouver cette sensation de déchirement quand sa blessure n’était pas cicatrisée, c’était ce qu’il recherchait au fond. Se punir, s’infliger lui-même de la douleur, au moins savait-il ce qu’il faisait. Cela pouvait paraître kamikaze, mais Zane avait parfois une fâcheuse tendance à l’autodestruction, qu’il cachait si bien que personne ne s’en rendait compte. Alors cela pouvait paraître égoïste, mais il allait volontairement se transformer, autant pour gagner le combat –ce qui était nécessaire-, que pour avoir mal. Mais Tekris semblait avoir deviné, tout sinon une partie de ses intentions profondes. Enfin, peu lui importait, tant qu’il le laissait y aller. C’est pourquoi il répondit, sans confirmer ni infirmer son affirmation précédente :

-Écoute, nous parlerons autant que vous voudrez à mon retour, et quelle que soit mon humeur, d’accord ?

-J’y compte bien, mais n’essaie pas de te défiler.

-Bien sûr que non. Tu préviens les Imperiaz ? Et…est-ce qu’elle va bien ?

-Je m’occupe des pourris-gâtés. Mais si c’est ce que tu veux vraiment savoir, par rapport à la deuxième question, elle ne m’a rien dit de plus sur vous. Sinon, tu peux le lui demander toi-même.

Hochant la tête sans vraiment y penser, Zane ouvrit la fenêtre, puis s’envola, laissant Tekris se charger de la deuxième équipe, tout en n’ayant pas hâte de rentrer.


µµµ


Marchant dans la boue qui collait à ses chaussures telle une sangsue, Zane avançait vite. Être seul avait ses avantages, comme progresser beaucoup plus vite, surtout quand on connaissait mystérieusement bien le chemin. Il n’avait pas à répondre aux questions intriguées de ses équipiers. Car il se souvenait très bien de ce passage de sa vision : sa transformation en monstre assez…perturbante. Il ne s’en faisait pas pour le duel qu’il avait prévu de lancer à Ky, mais que Bruticon devienne couvert de cloques tel un adolescent faisant une poussée d’acné ne lui donnait pas vraiment envie de tenter l’expérience. Si cette métamorphose allait vraiment avoir lieu, peut-être était-ce encore une de ces fausses visions qu’il expérimentait depuis tout petit. Il n’en revenait toujours pas d’avoir réussi à en avoir qui ne finissait pas en queue-de-poisson pour lui ou son équipe. Jamais, avant aujourd’hui, ses visions ne s’étaient révélées exactes, alors pourquoi maintenant son pouvoir déciderait de lui venir en aide ? Sauf, s’il s’agissait d’une manipulation pour le pousser exactement là où l’on voulait qu’il soit.

A cette pensée, il frissonna de colère. Il commençait à en avoir marre, de cette impression d’être manipulé ! Pourtant, peu de temps auparavant, en trouvant l’X-Reader de Lokar, il pensait vraiment être tel un élu, choisi par la destinée, et qu’il allait accomplir de grandes choses. Seul cela comptait, prouver qu’en dépit de tout ce qu’on avait pu lui dire enfant, il était puissant, capable de régner, de dominer. Qu’il était fort ! Et il le prouverait, il le désirait toujours aussi ardemment, et la première étape était d’être reconnu comme une vraie menace par le Redakaï, pas seulement comme un pauvre sous-fifre ayant pris la grosse tête. Euh, houlà, depuis quand il se souciait de tels détails ?

Au début, c’était bien plus simple dans sa tête : devenir maître du mal à la place de Lokar, être son digne successeur dans le style puissance et sournoiserie. Mais plus le jeune homme cherchait à accomplir son rêve, plus les difficultés et autres aspects techniques se présentaient à lui. Et s’il les balayait habituellement d’un revers de main, il n’y arrivait plus. Parce qu’il était un chef avec plus de responsabilités ? Peut-être, mais il ne voulait pas se perdre en cours de chemin, songea-t-il en repensant à la scène qui s’était déroulée, et qu’il n’arrivait pas à chasser totalement de son esprit.

Sur sa droite, le paysage changea du tout au tout. La végétation, déjà rachitique, en devenait inexistante, et les arbres semblaient flétris, comme privés de leur force vitale. Obliquant, le jeune homme s’engagea sur le chemin, grimpant une petite butte. Au sommet de celle-ci, il observa les alentours, s’appuyant sur un arbre pour reprendre son souffle. De là, il pouvait dominer un peu plus le marais, voir si les Stax s’approchaient de trop près. Et par chance, il était seul pour le moment. La source kaïru se trouvait en contrebas de la petite colline où l se trouvait, au centre d’une clairière crée par son pouvoir destructeur, comme entourée de sable et de terre poussiéreuse ; et même sans se rapprocher davantage, Zane pouvait sans problème sentir la puissance qu’elle dégageait. Et bien que se rappelant ce qui risquait d’être un moment désagréable, il avait hâte de pouvoir tout récolter, au nez et à la barbe de Ky, qui n’aurait d’autre choix que de le regarder faire !

En parlant du loup, sourit-il. Le chef des Stax venait d’apparaître un peu plus loin, puis disparut derrière les arbres, pour en ressortir à quelques mètres de la source. Seul. Ca allait être encore mieux que ce qu’il pensait. Se dissimulant un peu plus derrière l’arbre, il attendit patiemment que Ky soit juste à côté de la source. On pouvait lui reprocher beaucoup, mais pas de ne pas soigner ses entrées !

-On a eu de la chance de la trouver avant les E-Teens ! se réjouissait d’ailleurs le chef des Stax, bien loin de se douter de ce que préparait l’adolescent.

Pointant son X-Reader sans même lever les yeux vers le lieu où se tenait Zane, il s’apprêta à récolter le kaïru. Maya et Boomer allaient être heureux de pouvoir quitter ce marais qui empestait, sans compter que la puissance de la source était trop forte pour la laisser entre de mauvaises mains !

-Alors ça c’est pas gentil, champion ! On ne partage plus avec ses amis ?

Zane ricana tandis que Ky se retournait vers lui. Vu sa tête, il ne s’attendait pas à être dérangé.

-Mes amis ne sont pas aussi corrompus et assoiffés de pouvoir que toi, Zane !

-Merci pour tous ces compliments, susurra l’intéressé (décidément, quand il s’agissait de Ky, il pouvait tout lui dire, ça lui glissait dessus comme un pet sur une tringle à rideau- merci Tekris pour l’expression). Mais il est temps pour moi de prendre ma revanche. Je te défie en duel kaïru !

-Duel kaïru accepté, fit Ky, d’un air suffisant que Zane se promit d’effacer.

Se baissant pour faire le signe du défi, les deux combattants virent le ciel se parer une nouvelle fois de bleu, formant comme un puits au-dessus du lieu où ils se tenaient. Se redressant rapidement, Zane dégaina son X-Reader. S’il voulait avoir toutes les chances de son côté, il devait tout de suite passer aux choses sérieuses sans laisser à Ky le temps de réfléchir. Même s’il savait qu’il serait vainqueur.

-Bruticon !

Il poussa un cri autant d’habitude que de douleur en se transformant. Il repensa à la scène qui s’était déroulé le matin même, à ce qu’il avait fait à Zair, au moment exact où il se sentit disloqué, là où la douleur se fit la plus forte, imprimant la sensation avec violence dans son esprit, associant la brutalité dont il avait fait preuve à cette souffrance. S’il ne parvenait pas à se contrôler en douceur, il allait s’imposer de quoi ne plus jamais lever la main sur elle !

D’après ses prévisions, le début du combat aurait dû se dérouler ainsi : invoquant une « scie antimatière », Ky se serait fait emporter, l’attaque n’arrêtant pas son chemin à son abdomen.

-Scie antimatière !

Sauf que, faisant outrageusement fi de la conviction ayant prononcée ces paroles, rien n’apparut entre les énormes mains verdâtres de l’adolescent transformé en monstre.

Son adversaire restant muet de stupeur, Ky éclata d’un rire franc.

-Bah alors, on ne sait plus se battre, Zane ? Besoin d’un petit stage de remise à niveau ?

-Tu sais où tu peux te le carrer, ton stage ? rétorqua l’intéressé, autant inquiet que furieux. Marteau titane !

Voilà qui n’était absolument pas subtil, mais cette façon de procéder se révéla payante. Le champion kaïru n’eut que le temps de lever les yeux pour distinguer de quelle attaque il s’agissait. Heurté en plein ventre, ce dernier pensa avec ironie qu’heureusement, ce n’était qu’une attaque kaïru, car sinon, il n’y aurait plus de Ky du tout ! Étrangement, Zane le regrettait au contraire.

Le dos de Ky heurta durement les racines d’un arbre. Le souffle coupé, il entendit Maya crier son prénom. Encore tremblant sur ses bras, il avala goulûment de grandes gorgées d’air dès qu’il put respirer de nouveau, avant de sentir une ombre imposante assombrir sa vue. Moqueur, Zane s’était posé à quelques pas de lui.

-Ne me dis pas que tu en as déjà eu assez ? fit-il, ravi de voir son rival par terre.

-Ne rêve pas trop, rétorqua Ky qui n’avait pas l’intention de se faire battre aussi facilement.

Sortant à son tour son X-Reader de sa pochette, il invoqua son monstre favori.

-Métanoid ! (Il s’éleva pour prendre de la hauteur, afin d’avoir assez d’espace pour frapper fort sans abîmer la nature alentour, Maya n’aurait pas aimé le voir saccager quelconque plante verte, même pour un duel. Puis, choisissant une attaque rouge :) Frappe de titan !

Zane se retint de pousser un ricanement justifié en entendant le nom prononcé. Oh le doux imbécile ! Il savait exactement quelle attaque utiliser pour contrer celle-ci.

-Épée de l’ombre, clama-t-il, savourant son effet.

Le vert traversa le rouge comme un couteau dans du beurre, puis heurta Ky de plein fouet, qui s’était imprudemment positionné juste derrière sa « frappe de titan ». Levant le bras pour se protéger le visage par réflexe, ce dernier ne put rien faire, entraîné de nouveau jusqu’au sol, jusqu’à se retrouver pour la deuxième fois dos-à-dos avec un arbre. Durement secoué, il se détransforma en gémissant, tentant de comprendre ce qui c’était passé, sous les yeux effarés de Maya et Boomer, qui avaient du mal à y croire.

Zane, de son côté, atterrit victorieusement au sol, un large sourire sur le visage. Après l’humiliation de son tout premier duel kaïru, celui-ci avait un délicieux goût de « reviens-y ». Il regrettait presque que le combat soit aussi court, même si cela ridiculisait copieusement Ky.

Mais maintenant, le plus dur restait à faire. Oubliant de lancer une réplique cinglante comme il en avait l’habitude, il jeta un regard sur la source de kaïru obscur. Elle était terrifiante, certes, mais aussi terriblement attirante. Il avait presque l’impression qu’elle l’appelait, le suppliant de se laisser succomber à la tentation d’y plonger. Mais penser à l’étrange transformation qui devait avoir lieu l’arrêtait un peu. Enfin, si cela impliquait de devenir encore plus puissant pour écraser les Stax…

Réprimant un frisson, il fit apparaître l’X-Reader de Lokar, le pointant sur la source pour en récolter l’énergie. Sachant à peu près ce qui allait se passer, il se força à ne pas paniquer quand le kaïru obscur remonta le faisceau partant de son appareil, mais il eut tout de même un geste de recul en le voyant se jeter sur la main de Bruticon comme une sangsue. Ne bougeant pas mais regardant avec appréhension le kaïru, il le regarda modifier l’apparence de son monstre signature, couvrant son bras d’espèce de purulences rouges. L’énergie remonta ensuite à son épaule, puis sur son visage. A ce niveau, l’adolescent fut brutalement envahi par la puissance du kaïru. Il sentit tout son potentiel, sa force, et pendant quelques secondes, ce fut d’une intensité presque jouissive.

Seulement pour quelques secondes. Car presque immédiatement, il sentit que ça n’allait pas le faire. Et à partir de là, tout bascula.

Le kaïru obscur envahissant son torse, il eut l’impression que l’on versait du sel sur sa plaie, l’énergie noire continuant son chemin sur son monstre sans s’en soucier. Celle-ci s’engouffra dans cette faille ouverte, cherchant à pénétrer plus profondément encore, tentant de prendre le contrôle en se servant de cette brèche, tout en semblant murmurer des promesses de le rendre plus puissant s’il se laissait faire. Zane s’arc-bouta mentalement contre cette intrusion autant physique que psychique. D’accord, il avait senti que cette source détenait un potentiel fantastique, mais il se battait déjà depuis quelques jours pour garder le contrôle sur lui-même, alors ne pas résister pour ne plus pouvoir se dominer, aujourd’hui, ça lui semblait au-dessus de ses forces ! Mais alors, une chose encore plus étrange se passa.

Son propre kaïru intérieur, sentant sa résistance, entrant en contact avec le kaïru obscur, cet intrus plus ou moins désiré. Les deux semblèrent s’apprivoiser, puis se fondre, collaborer, au grand désespoir de Zane. Des flashs de sa chute des arbres apparurent sous ses paupières closes, comme si la stimulation de sa blessure en ravivait les souvenirs enfouis. Il avait oublié où il était, ce qu’il faisait, seules les images qui défilaient dans son esprit étaient claires. Il vit de nouveau la lumière aveuglante, en ayant cette fois la nette sensation de brûlure sur son œil, l’image qui s’y imprimait aperçue plus nettement sans toutefois être clairement distinguée encore. Il se vit tomber, basculer dans le vide, à la recherche d’un appui qui ne vint jamais. Serrant les dents, il maudit de toutes ses forces Teos, Lokar et les deux cinglées qui accompagnaient le noir, pour tous les ennuis qu’ils lui apportaient.

Et il atterrit sans douceur sur les fesses. Rouvrant les yeux sous la surprise, il balaya les alentours du regard. Il avait déboulé dans une grotte très spacieuse ; les murs étaient arrondis, fait de pierre irrégulière mais ayant étrangement une apparence lisse. De courts stalactites tombaient du plafond, et le sol était jonché de stalagmites, de crevasses et de petits monticules pierreux, dont l’apparence n’engageait pas à y faire un somme sous peine de se retrouver le dos en compote. La seule source de lumière de l’endroit était un petit feu dressé dans l’une des rares zones à peu près plate, révélant les tons gris et marron de la pierre. Zane était un peu à l’écart de ce feu, ce qui était plutôt sage, car trois silhouettes se tenait, droites, devant ce dernier. L’adolescent retint un cri de stupeur. Les trois formes, celle du milieu ayant les bras croisés, n’étaient autres que Teos et ses sbires. Un silence surpris régnait, et le chef de l’équipe semblait attendre une réponse. Soudain, un rire mauvais éclata, résonnant sur les parois pierreuses, Zane sursautant. Pourtant, les trois cinglés gardaient leurs bouche close ? Fronçant les sourcils, l’adolescent remarqua une anfractuosité dans la paroi, qu’il n’avait pas aperçue de prime abord, dans laquelle se tenait une silhouette de forte stature. Puis, une voix en sortit, si horrible que Zane en regrettait presque le rire qui avait précédé.

-Je comprends mieux maintenant.

-Peu importe, a soupiré Teos Alors, qu’en pensez-vous ? Allez-vous faire ce que nous voulons ?

-Bien sûr. Comment pourrais-je refuser, alors que le Redakaï se retrouvera à genoux, sans pouvoir rien faire ? De votre côté, êtes-vous certain de pouvoir y arriver ?

-J’aime votre façon de tout sacrifier pour la vengeance, ricana Saïn, mais ne faites pas l’erreur de nous sous-estimer. C’est un grand honneur que nous vous faisons là.

-Laissez-nous faire ce que nous devons, et assurez nos arrières au cas où. C’est tout ce que nous vous demandons. Comme ça, quoi qu’il se passe, nous serons gagnants.

Un frisson désagréable remonta le long de l’échine de Zane. Qu’est-ce que c’était que cette histoire ? Et à qui parlaient les trois cinglés encore ? Certainement pas un marchand de fleurs. Se retournant afin de quitter les lieux, Teos laissa un sourire fleurir sur ses lèvres. Le sourire de quelqu’un qui se rend à une bataille qu’il sait gagné d’avance. Et l’espace d’un instant, le E-Teens aurait pu jurer qu’il le fixait lui, à travers les piliers de pierre. Il remarqua que le regard du garçon n’exprimait aucune émotion à ce moment, lui faisant penser à un acteur dont le film aurait été mis sur « pause », sans qu’il ne sache d’où lui venait cette étrange comparaison. Puis, les contours du lieu se brouillèrent, pas assez rapidement pour l’empêcher de distinguer une silhouette capuchonnée se renfonçant dans les ombres de la grotte.

Enfin, il sentit le kaïru obscur cesser son invasion, et son esprit put revenir là où il était censé être une minute plus tôt. Zane esquissa un mouvement en ne sentant rien sous ses pieds, avant de se rendre compte que ses yeux, qui s’étaient refermés, voyaient le ciel grisâtre qui aurait du se trouver au-dessus de sa tête. Le sol dur sous ses omoplates termina de lui confirmait ce qu’il craignait ; il était apparemment tombé sur le dos, l’adolescent préférant éviter le mot « évanoui ». Il s’appuya sur ses mains pour ne pas s’étaler lamentablement, se disant que cela lui rappelait terriblement quelque chose qu’il avait sur le bout de la pensée. Sa blessure l’élança douloureusement, crispant son visage. Zane se força à agir pas réflexe pour ne pas s’y attarder. La priorité était de se relever, c’était une règle de base pour rester fier, rester debout. Croisant les bras sur sa poitrine dans une tentative de paraître nonchalant, il fit un effort considérable pour lever une jambe et poser le pied sur le sol, reprenant son souffle, puis presque immédiatement il avança sa deuxième jambe, se levant d’une impulsion, serrant les dents quand de petits points noirs apparurent dans son champ de vision. Depuis quand était-il faible au point d’avoir la vue qui se troublait ? Ce n’était qu’un cauchemar, il allait se réveiller et se retrouver avec ses rêves de conquête et de gloire « simples », Lokar ne reviendrait jamais et il pourrait asservir l’Univers comme il le voulait.

-Wouah, ça, c’était intense, laissa-t-il échapper.

Balayant les alentours du regard, Zane croisa celui de Maya. Rempli d’une sourde angoisse, en dépit de son statut d’ennemi du monastère. Ah non, tout, mais ne pas paraître faible devant la gamine des Stax !

Se concentrant brièvement, il parvint à créer une illusion de lui dans son état normal, comme il l’avait fait des dizaines de fois enfant. De là où il venait, la moindre faiblesse était sujette aux pires moqueries et à la honte. Aussi avait-il dû développer suffisamment son énergie intérieure, afin de toujours paraître prêt à en découdre, et surtout prêt à gagner n’importe quel combat. Aux yeux des Stax, il était aussi frais qu’au début du combat, dissimulant sa faiblesse passagère. Ca ne durerait pas longtemps, mais ce serait suffisant, se dit-il, sans savoir que Maya, surprise de le voir tout à coup en forme alors qu’il venait à peine de se relever, se posa quelques questions en se promettant de trouver la réponse plus tard.

-Zane, est-ce que…est-ce que ça va ? osa demander Ky.

Entendre la voix du chef des Stax rendit toute sa fougue au E-Teens.

-Mais bien sûr, qu’est-ce que tu crois ? Je respire la santé et la bonne humeur ! siffla-t-il d’un ton acerbe, le foudroyant littéralement du regard.

Berné par l’illusion, Ky prit sa remarque au premier degré, l’observant sans rien dire tandis que Zane observait quels X-Drives il venait de récolter, s’éloignant de quelques pas. Mais Maya ne fut pas totalement dupe de l’illusion. Elle se doutait que ce qu’elle voyait ne reflétait pas réellement la vérité. Le chef des Radikors était un menteur et un dissimulateur hors pair, alors masquer son état physique ne devait pas être très dur pour lui. Cette idée l’agaça profondément ; détestant ne pas savoir quand on lui cachait quelque chose. La personne en question dusse-t-elle être l’E-Teens le plus désagréable qu’elle connaisse.

Elle avança de quelques pas, Zane leva les yeux vers elle d’un air méfiant (pourvu qu’il soit juste tombé et qu’il n’ait pas perdu connaissance, espéra le chef des Radikors) mais ne reculant pas d’une cacahuète (se contentant d’incliner l’écran de son X-Reader pour qu’elle ne puisse pas voir ses X-Drives), elle mit les poings sur les hanches, décidée à ne pas se laisser impressionner :

-Si là tout de suite tu respire la bonne humeur, je n’aimerais pas savoir ce que c’est quand tu es fâché.

Baissant les yeux sur la jeune femme, Zane ne semblait pas savoir quoi faire entre l’envoyer balader vertement ou l’ignorer grossièrement. Histoire d’arranger les choses, la petite péronnelle lui bloquait le passage ; pour partir, il devait s’envoler, mais pour ça, il fallait qu’elle se pousse afin d’avoir un espace de débattement ! Il faillit la pousser sans ménagement, mais le souvenir de ce qui s’était passé à la forteresse l’arrêta net. Alors, comme à chaque fois qu’il ne savait pas quoi faire, il lança une réplique d’un ton le plus désagréable possible :

-Eh bien, continue sur cette voie, et tu verras bientôt la différence de manière significative.

-Je ne te conseille pas de lui faire le moindre mal, intervint Boomer, l’air menaçant.

-Maya, reviens avec nous, ajouta Ky en lui tendant la main.

-Et pourquoi ne viens-tu pas la chercher toi-même, monsieur l’ex-champion ?

-Ne te mêle pas de ça Zane, Ky sait très bien que je peux me débrouiller toute seule.

-Oui, et c’est pour ça que tu vas lui obéir bien gentiment, n’est-ce pas Maya ? susurra l’adolescent en reculant afin d’avoir l’espace nécessaire pour s’envoler. On se reverra bientôt Ky, à ton grand regret.


µµµ


Atterrissant sans douceur dans la neige près de l’ancien repaire de Lokar, Zane s’appuya sur une paroi glacée pour s’empêcher de tomber le nez dans la poudreuse. Luttant pour garder les yeux ouverts, il pensa presque avec désespoir à la discussion qu’il avait promis de tenir avec Zair et Tekris. Il ne se sentait pas du tout en état. Sa tête pulsait affreusement alors qu’il n’avait pas poussé sur son énergie, Ky ayant été vaincu en deux attaques, et il avait l’impression d’avoir les jambes en coton. Sans compter que le tissu de son vêtement collant à sa poitrine ne lui disait rien de bon. Maudit kaïru !

Je n’aurais jamais dû céder, j’aurais dû lutter encore plus !

Pourtant, le tout formait un étrange mélange : il se sentait momentanément affaibli, mais il avait également l’impression qu’il serait presque invincible une fois remis. Ou bien délirait-il peut-être…il était déboussolé. Ca et cette excursion dans la grotte…il n’arrivait pas à s’expliquer tout ce qui lui arrivait. Il sentait quelque chose s’agiter en lui, mais différemment de d’habitude. En temps normal, quand « ça » se sentait assailli, « ça » réagissait avec brutalité, cherchant à le submerger, à prendre le contrôle. Mais cette fois, le kaïru obscur et « ça » semblait former une étrange synergie. Comme s’ils étaient en pleine phase de transition, avant de…De quoi d’ailleurs ? Sous la torture, Zane n’aurait su le dire. Mais ce qui l’inquiétait le plus, c’était de ne pas avoir réussi à invoquer une attaque kaïru, qu’il maîtrisait pourtant à la perfection.

Les choses changeaient, mais le chef des Radikors ne parvenait pas à comprendre vers où son équipe et lui se dirigeaient.

Remontant les marches quatre à quatre, il pénétra le plus silencieusement possible dans la forteresse, écoutant où pouvaient bien se trouver ses équipiers. Il fut soulagé de les entendre aux prises avec les Imperiaz, qui venaient visiblement d’apprendre qu’on les avait envoyés exprès loin des Stax.

-Une équipe telle que les Imperiaz mérite d’affronter les Stax en personne, pas d’être reléguée au rang de toutou, criait Diara à tue-tête, furieuse.

-Oh, ça, ça se discute, soupira Zair. Tu auras beau meugler, Diara, la décision vient de Zane, et on ne discute pas ses choix, est-ce bien clair ? Ah moins que tu ne veuille que je te débouche les oreilles ?

Cela lui laissait un peu de répit. Zane n’écouta pas la suite, repartant dans sa chambre, dont il oublia de bloquer de nouveau l’entrée à l’aide de la chaise. Il jeta sa cape sur la table, puis retira son sweat avec empressement. Allant dans sa salle de bain, il se plaça devant un miroir récupéré quelques jours plus tôt, laissant échapper un soupir de soulagement en ne voyant pas de sang maculer ses vêtements. Le bandage, constata-t-il, avait été suffisamment maintenu pour protéger efficacement sa blessure. Seul un léger tiraillement l’incommodait. Mais il sentit l’inquiétude monter en remarquant le reflet rouge dans ses pupilles ébènes. Cependant, s’il était intérieurement agité, son esprit restait à peu près clair, et la nuance était dérangeante. Fixant le plafond, il tenta de se concentrer sur son kaïru intérieur pour l’apaiser, afin qu’il puisse retrouver suffisamment de stabilité d’esprit pour garder « ça » tranquille, puisqu’il ne pouvait pas le faire disparaître.

De petits coups frappés à sa porte résonnèrent, suivis de l’entrée de Zair dans sa chambre. La fixant au travers du miroir, l’adolescent lui demanda silencieusement ce qu’elle voulait :

-Il me semblait bien t’avoir entendu rentrer, et vu que tu n’es pas intervenu pour remettre les Imperiaz à leur place, je me demandais si ça allait. Je crois que j’ai ma réponse.

La gorge sèche, Zane avala sa salive avant de lui dire :

-Laisse-moi tranquille, j’arrive dans quelques minutes pour parler. De toutes façons Tekris doit t’attendre à côté.

L’ignorant, elle posa sa main sur son front d’abord. Zane ferma les yeux ; ce contact l’avait toujours apaisé, la main fraîche de l’adolescente semblait calmer à coup sûr les idées ou les autres choses qui tourbillonnant follement sous son crâne en permanence. Comme si le froid engourdissait ses pensées parasites, leur intimant de le laisser tranquille aussi longtemps que cela durait. Il suivit ensuite le chemin de la main de son équipière sur sa tempe, puis sur son torse. Enfin, la fraîcheur se retira, et il ouvrit de nouveau les yeux.

-Qu’est-ce que tu as fait ? Tu ne t’es pas retrouvé dans un tel état d’agitation intérieure depuis bien longtemps, murmura Zair, peinant à détourner le regard de ses pupilles. Et même ainsi, tu ne devrais pas être aussi, comment dire…

-Moi-même ? C’est compliqué, et long à expliquer. Seulement il y a pire : je n’ai pas réussi à utiliser une simple scie antimatière, durant mon combat contre Ky. Je l’ai défié en duel kaïru, précisa-t-il devant l’air interrogateur de Zair.

-Tu t’es retrouvé incapable d’utiliser des attaques ? demanda sa vis-à-vis, incrédule.

-Non, toutes celles provenant du X-Reader de Lokar ont fonctionnées. Mais je n’ai pas pu toutes les vérifier, cela va de soit.

-Alors, attends avant de t’affoler. Teste-les, puis nous aviserons ensuite en fonction des résultats. Il s’agit peut-être d’une erreur de manipulation ?

Zane prit, pour une fois, le temps de réfléchir à ce qu’elle venait de dire. Qui sait, si elle avait raison ? Les évènements de ces derniers jours avaient pu le troubler suffisamment pour perturber son kaïru intérieur. Car c’était grâce à cela que les combattants parvenaient à utiliser les X-Drives : certes, ces derniers étaient récoltés grâce aux reliques et au kaïru qu’elles contenaient. Mais sans énergie, ils devenaient de simples cartes au design travaillé. Quand une personne avait le potentiel de devenir un ou une combattante, les X-Drives lui permettait de canaliser une fraction de sa force intérieure au sein des représentation d’attaques, donnant vie à ces dernières. Sans kaïru intérieur, pas d’attaques. Ainsi, une altération psychique de son kaïru intérieur pouvait parfaitement avoir provoqué ce cafouillage. En tout cas, Zane souhaitait tellement y croire…

Pardonne-moi.

Zair sursauta, surprise d’entendre tout à coup la voix mentale de Zane. Elle sourit malgré elle.

Enfants, comme ils avaient rarement le droit de se parler, ils développèrent rapidement cette méthode de communication pour pouvoir rester en contact, au point que ça leur était devenu plus naturel que l’usage de la parole. Au point de, en se concentrant, pouvoir ouvrir leurs esprits respectifs l’un à l’autre. Ainsi, ils étaient en permanence ensemble, même séparés d’une ou plusieurs planètes. Mais ils avaient dû arrêter et fermer hermétiquement leurs esprits l’un à l’autre afin de ne pas se faire repérer, suite à leur arrivée sur Terre. Si Zane, excepté quelques moments particuliers, avait toujours gardé une zone hors d’accès, Zair s’était habituée à être plus ou moins deux dans sa tête, et se retrouver seule tout à coup avait été brutal pour la petite fille qu’elle était. Ils n’avaient pas su quoi faire pour conserver le lien qui les unissaient, et s’étaient peu à peu éloignés. Puis ils avaient rencontrés Tekris, et, voyant Zane ravi d’être chef et de commander le garçon, déjà bien costaud et plus grand que lui d’une bonne tête, elle s’était dit qu’en calquant son comportement sur celui du colosse, elle pourrait à la fois se rapprocher de lui et tenter de l’apaiser. Mais Zane n’était pas quelqu’un de serein, il était plutôt l’inverse, torturé par son passé, et cela s’était significativement aggravé depuis son renvoi du monastère. Zair savait ce que l’enseignement de Baoddaï avait représenté pour l’adolescent, mais elle savait aussi qu’il n’aurait que difficilement pu rester en tant qu’élève de celui-ci avec son caractère, qui plus est que le chef du Redakaï ne savait pas quel passé se cachait derrière le garçon à la peau verte habitué à devoir tricher. Elle l’avait pourtant laissé faire, se contentant de lui dire qu’elle ne croyait pas à sa réussite plutôt que de l’encourager, avant de se mettre insidieusement à son service, en quelque sorte, sans pour autant oublier son propre caractère, prête à remettre son autorité en doute si cela lui procurait des avantages.

Et si je te dis qu’il faudra un peu plus que cela ?

Zane lui fit une petite moue, la prévenant implicitement de ne pas pousser pépé dans les hortensias.

Haussant les épaules, elle tenta un fin sourire à son attention. Il n’y répondit pas, mais se retourna directement face à elle, preuve qu’il l’avait apprécié, se laissant glisser au sol.

Je te promets de ne plus recommencer?

C’est déjà mieux. Vu que j’ai moi aussi quelques chose à regretter, disons que nous sommes quittes pour cette fois.

Zane hocha affirmativement la tête. Il n’était pas doué avec les mots, et pire encore pour s’excuser, vu qu’il n’en ressentait que très rarement à la fois l’envie et le besoin. Néanmoins, il se sentait plus calme à présent. Il conservait encore un léger mal de tête, mais ses agitations, si elles n’avaient pas disparues, semblaient s’être atténuées. Il se sentait simplement dans le même état qu’après une grosse mission. Même ses pupilles ne conservaient plus qu’un léger reflet rougeâtres, constata Zair avec soulagement.

-Tâchons de repartir du bon pied maintenant, conclut-elle.

-Comme tu dis. Tekris va encore trouver ça un peu trop facile je te parie.

-Ne nie pas qu’au fond, ça l’est. Mais, du moins personnellement, je veux croire en nous, à notre capacité à aller au-delà de nos querelles, quelles qu’elles soient.

-J’aimerais avoir encore un peu de ton optimisme, soupira Zane, s’apprêtant à se relever.

-Qu’est-ce que tu fais ?

-Je vais annoncer à notre cher coéquipier que ça va mieux entre nous…non ?

-Si si, s’empressa de répondre Zair en voyant sa moue soudainement méfiante, mais c’est moi qui vais lui parler. Toi, repose-toi, car les reliques n’attendront sûrement pas et tu dois être en état de te battre.

-Mhm, approuva l’adolescent. Mais on va la jouer prudente : jusqu’à ce que vous soyez guéris, nous allons plutôt envoyer les Imperiaz en mission à notre place, et je me chargerai des reliques isolées.

-Mais comment vas-tu faire pour savoir sur quelle relique iront les Stax ?

-Ca, marmonna Zane en observant avec une obstination admirable le carrelage des murs, je m’en charge. Ah, et au fait, arrange-toi pour te remettre le plus vite possible. Il faut se tenir prêts à toute éventualité.

-Ne t’en fais pas pour ça, sourit la jeune femme ; elle savait qu’il s’agissait de sa manière de sous-entendre qu’elle devait également se reposer. Sinon, Tekris me forcera à aller dormir !

Mais juste avant qu’elle ne passe le seuil, Zair se retourna, prenant son courage à deux mains :

-Zane, tu sais, je pense qu’on s’est beaucoup éloignés tous les deux ces dernières années.

-Est-ce que tu veux bien en discuter plus tard s’il-te-plaît ?

-Oui, évidemment, soupira l’adolescente en levant les yeux au ciel.

Elle sortit à regrets de la pièce. Buté comme l’était Zane, il ne dirait rien de plus.

µµµ


Ne voyant Tekris nulle part dans la cuisine, Zair sortit à l’extérieur de la forteresse, ignorant le froid qui mordit instantanément sa peau. A vrai dire, elle n’y avait jamais été sensible. Les Imperiaz avaient disparus depuis longtemps de l’horizon ; le plus jeune des Radikor avait fini par trouver un moyen de les renvoyer d’où ils venaient, et tant mieux ! La prochaine fois, ce sera Zane qui s’occupera de l’horripilante princesse et de son équipe ! Bon, il fallait être juste, depuis que le garçon à la peau verte avait libéré leurs parents, au moins Koz et Teeny semblaient les tenir en meilleure estime- pour ce que ça lui faisait personnellement…- et ne rechignaient pas à venir dès qu’ils étaient appelés. Et comme Tekris, devant l’absence de Zane, avait décidé de leur laisser les trois monstres de l’ombre que les Imperiaz avaient récupérés le matin, ces deux-là ne cherchaient pas à se venger des Radikors ou à les renverser, Zair en était sûre. Le véritable problème, c’était franchement Diara ! Quoiqu’il se passe, elle était toujours en train de se plaindre, et c’était la seule qui n’acceptait pas la situation vis-à-vis de l’équipe régnante. A tous les coups, comme elle était encore étiquetée « sous-fifre », ça ne lui plaisait pas. Il n’y avait qu’à espérer que son frère et sa sœur la tienne, car vu l’humeur générale de Zane en ce moment, il ne laisserait pas passer quelconque insubordination. Quoique, s’il fallait remettre le trio princier à sa place, Zair ne serait pas contre un peu d’exercice de remise en forme…

Apercevant enfin son acolyte assis en tailleur sur une pierre, contemplant d’un œil pensif les étendues désertiques s’étendant à perte de vue, elle se dirigea vers lui silencieusement, comme à son habitude. Lui ne la vit pas tout de suite, au point qu’elle put s’approcher suffisamment pour voir qu’il tenait une petite chaînette dans sa main. Il tournait entre ses doigts ce qui ressemblait à des anneaux. Faisant mine de rien, Zair sifflota innocemment pour signaler sa présence. Le sursaut que fit Tekris en se retournant, lui permit d’entrapercevoir rapidement qu’il y avait quelque chose d’inscrit à l’intérieur de l’une d’entre elle. Remettant précipitamment l’ensemble dans sa poche, l’adolescent bredouilla, pris au dépourvu :

-Euh, tu n’es pas avec Zane ? Puisque tu as refusé que je t’accompagne.

-Je te l’ai dit, cette fois, nous devions parler de choses personnelles. Mais tu t’en doutes, puisque tu nous a observés à travers la fenêtre de sa chambre, n’est-ce pas ?

-Moi ? Mais pas du tout, je…

-N’essaie pas de jouer les innocents, je t’ai vu.

-Ah bon ? fit l’adolescent, tout piteux. D’accord, j’avoue. Mais je n’avais pas confiance, admets que c’était justifié.

-C’est gentil de ta part je suppose. Nous avons revu l’incident de ce matin, et c’est réglé. Il n’y a plus à s’en faire, ça ne se reproduiras pas.

-Tu en es vraiment sûre ? Parce que j’ai plutôt l’impression que tu lui pardonne facilement.

-Tu peux me reprocher beaucoup, mais pas ça. Fais-moi juste confiance, d’accord ?

Marmonnant trop bas pour qu’elle comprenne, Tekris mit les mains dans ses poches, visiblement contrarié. Mais si Zair lui disait que ça allait, il ne pouvait pas faire grand-chose d’autre…

-Dis-moi, qu’est-ce que tu avais dans la main tout à l’heure ?

Se raidissant, Tekris se maudit intérieurement. Comme elle n’avait pas posé immédiatement la question, il s’était bêtement dit qu’elle n’avait peut-être rien vu. Mais évidemment, c’était mal connaître la jeune E-Teens et sa curiosité/vue exceptionnelle (il hésitait encore). Résigné, il sortit de sa poche sa fameuse chaînette, qu’il serra fortement dans son poing, avant d’ouvrir sa main pour la lui montrer. Se penchant, pleine de curiosité, Zair observa minutieusement les anneaux. Elle vit plus précisément l’inscription gravée à l’intérieur, dans une langue qu’elle ne comprenait pas, à son grand agacement.

-Ce sont les alliances de mes parents. Enfin, celle de ma mère, et celle que mon père lui a redonnée quand il est parti. Maman les gardait toujours autour du cou, enfin, jusqu’à ce qu’elle me les donne.

-L’anneau gravé était celui de ta mère (Tekris acquiesça, brusquement mélancolique) ? Elle avait vraiment de tous petits doigts ! Même moi, je pourrais porter sa bague.

-Oui, c’est vrai. Mais ses mains étaient les plus douces de toutes.

-Et qu’est-ce qui est écrit à l’intérieur ? Pas un truc du genre « amour éternel », j’espère ? Parce que sinon, je crains que ça n’ait pas vraiment marché.

-En gros, ça veut dire qu’elle aimait mon géniteur à la folie. Sur ma planète, les mariés doivent eux-mêmes inscrire le même mot à l’intérieur de leurs alliances pour avoir une union durable. Et comme tu peux le voir, seule maman a respecté la tradition.

-En gros, et sauf ton respect, ta mère s’est faite avoir…ou je n’ai pas compris.

-On peut le résumer comme ça, soupira Tekris, constatant une nouvelle fois son absence de tact.

-Et pourquoi tu les gardent ? En souvenir ou pour les donner à ta chérie future ?

-Un peu des deux, avoua le colosse en la regardant d’un air qu’elle ne parvint pas à déchiffrer. Je me disais que je conjurerais le sort en gravant de mes mains l’anneau de mon père.

-Tiens tiens, tu es un grand romantique en fait !

-Peut-être. Mais plus ça va, moins j’y crois. L’amour, soit ça ne vient pas, soit il est inaccessible.

-Rah, ne dis pas ça, on dirait Zane ! Même discours. Vous verrez quand ça vous tomberas dessus.

-Tu dis ça pour me faire enrager ?! s’exclama Tekris, médusé.

-Absolument pas, j’ai exactement les mêmes idées. J’ajouterais que les sentiments sont la plus cruelle des tendres tortures, confirma Zane, qui venait de déboucher sur la plateforme.

Serrant les pans de sa cape autour de son corps encore fatigué, il vint se poster à côté de ses deux acolytes, regardant Zair d’un air désapprobateur.

-Je ne t’avais pas dit d’aller te remettre ?

-Et toi donc ? Je devais d’abord prévenir Tekris que tout va bien. Tu nous espionnais ?

-Même pas, contesta l’adolescent, sincère. Je n’arrivais pas à me reposer. J’ai oublié de vous montrer quelque chose en fait.

Sortant son X-Reader, lové contre sa main gantée, il l’alluma, leurs trois visages penchés au-dessus.

-Maintenant que tu m’as aidé à retrouver un semblant de calme, je me suis dit que je ne laisserais pas les Stax nous vaincre une fois de plus. J’ai récolté de nouveaux monstres dans les marais ce matin. Je vous présente Bruteron, Crapler et Maneclor.

-Génial ! s’extasia Zair, en arrêt devant le monstre que Zane lui avait attribué.

-Trop cool ! renchérit Tekris en voyant l’aspect sadique de Maneclor. Mais, je vais peut-être dire une bêtise, seulement tu n’utilises plus l’X-Reader de Lokar pour te battre ? C’est le tien là, non ?

-Tu as raison, mais je vais plutôt prendre les deux en mission. Si je parviens à utiliser mes attaques…, ajouta-t-il pour lui-même. J’utiliserai majoritairement celui de Lokar, mais j’aurais le mien à proximité, au cas où. En parlant de mission, continua-t-il d’un ton plus grave, je voulais vous dire, si un jour je me fais expulser d’un défi kaïru de quelque manière que ce soit, continuez coûte que coûte le combat ! Le kaïru en jeu est le plus important. Je me débrouillerais.

-Euh, désolée de te poser la question, mais pourquoi tu dis ça ?

-Juste au cas où, je viens de te le dire. Contentez-vous de le faire si ça arrive.

-D’accord, pas la peine de t’énerver, fit Zair d’un ton apaisant.

Elle s’étira avant de sauter lestement au sol, dans l’intention d’aller prendre un repos qu’elle considérait comme bien mérité, sous les regards perplexes des garçons, surpris de la voir traverser la plateforme sans se soucier de rien.

Une fois la porte de sa chambre fermée, elle enleva rapidement ses chaussures pour s’allonger prudemment sur le lit, se rendant ironiquement compte que le meuble n’était pas idéal pour des côtes en mauvais état. Se détendant lentement, allongée sous la couette, elle se sentit progressivement dériver dans un sommeil réparateur, dénué de rêves.


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