La Menace de Chronos

Chapitre 10 : Partie I ~ Remonter dans le temps – Chapitre IX –

9530 mots, Catégorie: G

Dernière mise à jour 31/05/2023 18:00

– Chapitre IX –


« – Tout ceci est ridicule !                                                                                                                                                       

– Tout ceci, Madame, c’est Versailles. » – Marie-Antoinette et la Comtesse de Noailles.


Mes sens se mirent aussitôt en alerte lorsque la porte s’ouvrit et qu’on entra dans la chambre. Une visite ? songeai-je en fronçant les sourcils. Attends, je reconnais ces pas, c’est… !

Je me redressai et enlevai mes écouteurs. Une charmante blonde posa un plateau-repas sur le bureau face à la fenêtre.

–       Marie ?

–       Je me doutais que tu ne mangerais pas au réfectoire. Je n’ai pas très faim non plus, après ce qui s’est passé, alors je propose qu’on casse une croûte toutes les deux.

Je haussais un sourcil de surprise.

–       Tu es sûre que le couvent… l’autorise ?

–       D’habitude non, mais comme c’est une exception, le personnel a été compréhensif, surtout quand je leur ai expliqué ma mésaventure cet après-midi. Alors sers-toi.

Un discret sourire étira mes lèvres l’espace d’un instant. Alors comme ça, on fait s’apitoyer le personnel de Saint-Louré sur son sort pour bénéficier d’avantages, hein ? Joli coup.

–       Merci, c’est… très gentil.

Alors que moi, je… n’ai jamais rien fait pour toi jusqu’ici. Le plateau patientait, supportant des petits assortiments autant salés que sucrés, à l’aspect fort appétissant. Je me levai pour en prendre un au hasard, et me rassit, prête à le savourer. Je refusais de laisser Jean-François me couper l’appétit.

De son côté, ma colocataire se dirigea jusqu’à la fenêtre, observant le paysage extérieur nocturne, puisque les rideaux n’étaient pas encore tirés.

–       En fait, je voulais qu’on parle de demain. Tu vas continuer à compléter la couronne, j’imagine ? J’aimerais t’accompagner.

Ma bouche resta entrouverte ; au lieu d’avaler la friandise, je demeurai quelques secondes le bras en l’air, avant de le baisser, et je tournai la tête dans la direction de mon interlocutrice, abasourdie.

Quoi ?!

Ce maudit diadème m’était sorti de l’esprit, avec toutes les péripéties d’aujourd’hui.

–       Marie, tu plaisantes ? C’est trop dangereux, protestai-je, la bouchée au saumon toujours dans ma main.

–       Que fais-tu de la marque présente sur le violon laissé par ma mère ?

Je sentais que la jeune fille n’en démordrait pas : hors de question pour elle que je repartisse à la chasse au trésor toute seule. Chasse au trésor à laquelle je ne veux même plus participer. Je pourrais lui demander d’y réfléchir pendant la nuit – elle porte conseil, non ? –, en espérant qu’elle oublie tout demain, mais mon petit doigt me dit que ce serait peine perdue. Après m’avoir saluée, elle n’attendrait pas pour relancer aussitôt le sujet, je commençais à bien la connaître.

Je ne comprenais pas du tout son obsession de vouloir m’accompagner à tout prix, du pur délire ! En même temps, il fallait que j’imaginasse sa situation : elle ignorait tout de la suite des événements, qui représentait une raison majeure à mon refus de l’autoriser à me suivre. Elle s’exposait à de graves ennuis.

Sauf que je ne pouvais pas lui dire : « Écoute Marie, demain tu vas te faire kidnapper à Versailles par Jean-François, Napoléon va manquer de peu de tuer ta mère qui, au passage, est la duchesse Élisabeth, et ah oui, tu es une princesse qui porte dans ton sang les lignées de France et de Babylone, et la clef pour faire sortir de terre une arme de destruction massive », elle m’aurait considérée comme une folle.

Pourtant… c’est la vérité. Marie, je veux vraiment te protéger.

Et je n’avais aucune idée de comment me débrouiller. Ça s’annonçait très difficile. Plus j’y pensais, plus j’avais conscience de mon engagement dans une aventure dans laquelle je n’aurais jamais dû m’impliquer. Marie et Raphaël ne m’avaient rien fait, après tout, et depuis plusieurs jours, je détruisais leur vie. Les dégâts promettaient d’être durs à recoller. Néanmoins, pas le choix. Je devais me retrousser les manches. Je pouvais peut-être encore arranger les problèmes.

Ou pas… Je vais devoir ruser. Le pire : j’affrontais ces péripéties seules – enfin, pas tant que ça, si on comptait Marie. Elle évoluait à mes côtés depuis le début, et je l’avais beaucoup haïe, au départ, quoique… Pas tant que ça, en fait. J’ai refusé de me l’avouer, mais, je me suis attachée à elle. Elle ne méritait pas d’être victime de la perversité de son cousin, et je comptais bien la ramener à sa mère. Si j’avais connu la mienne… Je ne pouvais pas briser des vies comme ça, même si…

… même si je possédais une excellente raison pour justifier mes actions. Mais j’avais été aveugle, de me comporter ainsi, avec tant d’égoïsme ! Et Marie et Raphaël m’aidaient à y voir plus clair. Je n’avais pas le droit de tout chambouler dans mon propre intérêt.

–       Elle a peut-être un lien avec le trésor perdu de Napoléon…

Elle joignit ses deux mains, me suppliant du regard. Elle aurait eu des yeux de chien battu que ça ne m’aurait pas plus surprise que ça. Bien sûr que tout cela était lié… Mais les jardins suspendus détenaient des pouvoirs destructeurs ; la blonde vivrait des horreurs, si elle s’impliquait là-dedans. Es-tu assez forte pour affronter ce qui t’attend, duchesse Marie ?

–       Et si le trésor me menait à elle… ?

Je soupirai, croisant les bras. Tu es vraiment obstinée, tu le sais, ça, n’est-ce pas ?

–       Je ne sais pas… On ignore ce qui se passera, une fois la couronne du dragon complétée.

–       C’est pour ça qu’on doit le découvrir ! Je t’en prie, Gwen, emmène-moi avec toi pour trouver le trésor. S’il te plaît.

Elle attrapa mes mains, et je frissonnai à ce contact. Nos regards se croisèrent, et je sus qu’elle ne renoncerait pas. À présent, la blonde montrait une facette très mature de sa personnalité. Et cette détermination, dans ses traits… C’est incroyable, elle a exactement les mêmes expressions qu’Élisabeth ; c’est sa fille tout craché. Bon, on oubliait le refus.

Je réfléchis. Quel plan adopter, dans ce cas ? Une seule option m’apparut, et elle ne me plaisait guère : suivre le plan comme prévu, et laisser son cousin enlever Marie à Versailles. Je ne voyais que ça. Au moins, elle découvrirait la véritable personnalité de Jean-François ; maigre point positif. Mais, en me débrouillant bien, je pouvais agir avec assez d’efficacité pour la libérer, sous les Invalides. Il restait à savoir si j’y parviendrais. C’est jouable. Jean-jean emprisonnerait Marie, et moi, je la libérerais par la suite. Pas évident, mais c’est jouable. Je n’avais pas intérêt à me planter, sur ce coup-là. Marie n’avait plus que moi sur qui compter.

Ah. Quelle ironie.

Plus que moi sur qui compter, alors que j’avais bouleversé son existence, et que je m’étais toujours considérée comme son ennemie ? Comment osai-je encore la regarder dans les yeux, après ça ? Je secouai la tête. Le scintillement bracelet de Tiamat à la cathédrale aurait dû m’aiguiller : il avait réagi parce qu’au plus profond de moi, je tenais à Marie. Peut-être même plus qu’elle ne tient à moi. Je me retrouvais victime de mon propre piège, et j’abhorrai cette situation. Je ne voyais pas d’issue favorable, et le ton de prière de la blonde ne m’aidait pas.

–       Et si on se retrouve face à Napoléon ? tentai-je sans grande conviction, dans une ultime tentative pour la dissuader. C’est très risqué.

Ma seule envie : que la violoniste acceptât enfin de rester au couvent. Néanmoins, je craignais qu’en ne l’emmenant pas avec moi, cela attirât l’attention de Graf – je lui avais exposé dès mon arrivée la visite de Marie à Versailles, après tout.

–       Aussi risqué que de te laisser aller à la recherche de ce trésor toute seule ? Je ne crois pas, contre-attaqua-t-elle en haussant un sourcil, l’air sévère. Si on y va ensemble, on pourra s’entraider !

–       Très bien, capitulai-je en posant les mains sur les hanches. À condition que tu sois prudente, d’accord ?

Elle m’adressa un sourire lumineux. Elle ignorait dans quoi elle s’embarquait. Et ma réserve d’argument pour l’empêcher de me suivre s’épuisait. Alea jacta est, je suppose…

–       Promis ! Merci, Gwen ! Alors, on commence les fouilles demain après le petit-déjeuner !

–       Je ne te savais pas si têtue, remarquai-je avec amusement. Tu es toujours aussi enquiquinante, ou–

Je n’achevai pas ma phrase. Un objet volant non identifié m’arriva en plein sur la figure, et je m’écroulai sur le lit, plongée dans le noir. Qu’est-ce que… ?

Mes bras soulevèrent le mystérieux paquet de ma tête, et mes yeux s’arrondirent comme des soucoupes en en constatant la nature exacte. Un oreiller ? Marie m’a envoyé ça en plein visage ? Je me redressai, le coussin toujours dans mes bras, pour apercevoir une musicienne avec un air de défi marqué dans ses traits.

–       Je ne te permets pas de parler aussi mal de moi, ça t’apprendra.

–       Ah oui ? demandai-je sur un ton joueur. Attends, tu vas voir ce que tu vas voir !

Pour étoffer ma « menace », je lui renvoyai avec force son oreiller. Elle se retrouva étalée sur le lit, et pour éviter de lui accorder du répit, j’attrapai mon propre élément de literie et l’attaquai à nouveau avec. Nous partîmes toutes les deux dans un fou rire retentissant, et l’adolescente me bombarda à son tour. Je récupérai le premier coussin et tentai de m’en servir comme bouclier pour amortir l’impact avec le second, mais la puissance de la salve me força malgré tout à m’allonger sur ma couche, alors que je rigolais toujours autant avec ma partenaire. Ça, c’est du bonheur à l’état brut. Exactement comme quand…

Mon corps se crispa.

Exactement comme quand elle était là.

Nous aussi, on faisait des batailles d’oreillers.

J’enfouis mon visage dans le textile, prenant une profonde inspiration. Cette maudite poussière dans l’œil… ! Je ne me reconnaissais plus. Tout aurait dû se dérouler sans accrocs, et à présent, voilà qu’une certaine fragilité fissurait mon être entier. Je songeais à défier l’organisation et brûlais du désir de sauver Marie et Raphaël. Et ces souvenirs qui affluaient tourbillonnaient dans mon esprit.

–       Gwen, ça va ? Je ne t’ai pas blessée, j’espère ?

Cette voix claire me ramena à la réalité. Ôtant le polochon de ma figure, je remarquai avec surprise le visage anxieux d’une Marie penchée au-dessus de moi. Je souris.

–       Non, ne t’inquiète pas. Je repensais juste à certaines choses.

–       Ah, d’accord. Tu me rassures, s’esclaffa-t-elle en s’asseyant au bord du lit. Nous avons assez eu de larmes pour aujourd’hui.

Je suis bien d’accord, songeai-je en me redressant. Un silence s’écoula.

–       Tu sais… Je suis vraiment heureuse de te connaître. Je me sentais un peu seule, avant.

Décontenancée par sa dernière phrae je haussai les sourcils.

–       Je pensais que tu avais des amis, non ?

–       Eh bien… Je m’entends à merveille avec les pensionnaires et le personnel du couvent, oui, mais il y a peu de personnes dont je suis vraiment proche. C’est pour ça que Josette représente beaucoup pour moi.

Je l’ignorais… Moi qui te croyais si entourée… Elle tourna son visage dans ma direction, radieuse.

–       Et maintenant, toi aussi. J’ai enfin une nouvelle amie de mon âge avec qui partager !

Ses mots me touchèrent en plein cœur, et nous nous adressâmes un sourire complice. J’espère que tu me considèreras toujours comme tel lorsque tu apprendras la vérité.

Nous continuâmes à discuter ainsi de longues minutes, tout en grignotant les petits fours apportés par la jeune femme plus tôt, jusqu’à ce qu’il ne restât plus rien sur le plateau.

–       Bon, je pense qu’il est l’heure d’éteindre, indiquai-je en m’étirant. Nous ne serons pas en forme pour demain, sinon.

–       Tu as raison, répondit mon amie en se redressant de mon lit pour regagner le sien.

Son oreiller tendrement serré contre elle, elle avança de quelques pas légers, avant d’effectuer une volte-face et de me faire face, les yeux fermés et un sourire éblouissant aux lèvres.

–       Merci beaucoup, Gwen.

Mes yeux brillèrent de manière incontrôlable tandis qu’elle se glissait sous les draps.

Après m’être préparée pour le coucher, je m’allongeai à mon tour sous la couette, non sans étouffer un bâillement au passage. La nuit qui s’écoula s’avéra la plus agréable que j’eusse passée depuis longtemps, et rien ne troubla mon sommeil bercé par les rêves jusqu’au matin.


*


À neuf heures le lendemain, après des préparations en vitesse, ma colocataire et moi descendîmes au réfectoire, ramenant par la même occasion le plateau de la veille. Marie discuta avec Josette, entre deux gorgées de chocolat et un peu de pain beurré. Elle ne lui souffla pas mot de notre petite expédition, et Josette exultait de savoir que sa meilleure amie ne la quitterait pas de sitôt. Enfin, pas tout de suite, du moins. Mais Marie découvrirait l’identité de sa mère dès le jour suivant, et, une fois cette aventure achevée, nul doute que la violoniste vivrait avec Élisabeth au manoir. Ça, c’est la théorie en cas de succès, mais si jamais Bonar réussit son coup d’État, adieu le scénario heureux…

Je bus un peu de jus d’orange, tentant de ramener de l’ordre dans mes idées. Si je laissais son tuteur kidnapper Marie ce soir, il faudrait que je me dépêchasse de la sauver après. Jusque-là, très bien.

Mais ensuite ?

Que se passerait-il, lorsque Bonar, ou Jean-François, découvriraient la cellule de la blonde vide ? Lorsqu’on viendrait la chercher pour l’emmener sur la place de la Concorde afin qu’elle jouât la princesse de la lune, et qu’on ne la trouverait plus ? Si je libérais Marie, je devais trouver un endroit où la cacher, afin d’empêcher qu’on ne l’enlevât pour la forcer à révéler le trésor. Je pouvais exclure le couvent d’office : il s’agissait du repère de Graf, et après avoir découvert sa vraie nature, Marie refuserait d’y remettre les pieds. Je n’avais pas croisé Jean-jean depuis hier soir, et je n’y tenais d’ailleurs pas. Moins je le verrai, mieux je me porterai. Ce gars ne m’avait jamais vraiment inspiré confiance. Ce double jeu auquel il jouait m’effrayait.

Une évidence me sauta aux yeux. L’appartement de Raphaël. Mais n’était-ce pas trop prévisible ? Et comment y accéder, sachant que le rouquin conservait les clés avec lui ? Pourvu qu’il y ait une concierge qui ait un double… Je m’en voulais : l’adolescent aurait pu nous aider, s’il ne croupissait pas en ce moment en prison… par ma faute.

Je pouvais toujours me rendre au commissariat pour tenter de le libérer, mais ça engendrerait des complications supplémentaires. Déjà, en me voyant débarquer comme ça, il me poserait plein de questions, et je me voyais mal lui répondre : « je suis la fille qui a foutu ta vie en l’air, mais j’ai besoin de ton aide pour sauver une adolescente que tu ne connais pas, mais que tu es censé aimer à la folie », enfin, apprécier, plutôt.

Déjà, commencer en douceur. Rien ne me garantit que Raphaël veuille venir au secours de Marie… Les sentiments, ça ne se contrôlait pas comme ça. D’autant plus que j’avais empêché la rencontre prévue entre les deux adolescents. Et maintenant, Raphaël n’avait jamais entendu parler de la violoniste, et la blonde considérait Fantôme R comme un horrible criminel. Tout ça à cause de moi. Quelle poisse ! Je me trouvais dans de beaux draps. Pourvu que je parvinsse à améliorer les choses ! L’espoir perdurait : je pouvais encore rectifier le tir.

J’espère.

Je ne pus presque rien manger du tout, l’estomac trop noué quant à la suite des événements. Par chance, ni Marie, ni Josette, n’y prêtèrent attention. Les pensées se bousculaient dans ma tête, et manquèrent de me provoquer une migraine. Je souhaitais en finir au plus vite avec cette histoire. Je devais quitter le couvent ; l’air y devenait malsain et irrespirable.

J’attendis la blonde devant l’imposant édifice du couvent. Une douce brise soufflait, et quelques oiseaux sifflaient. Dans mes mains, je récoltai un peu d’eau fraiche de la fontaine que je portai à mes lèvres, avant de me rafraîchir un peu le visage. J’ai besoin d’être au taquet, aujourd’hui plus que jamais, songeai-je en regardant le ciel bleu taché de nuages. Je m’assis sur le rebord de la fontaine et quelques instants après, la blonde me rejoignit, accompagnée de son étui. Bonne initiative, Marie. Nous aurions besoin de l’instrument, lorsque Charles demanderait à l’adolescente de remplacer un violoniste malade.

Sans perdre de temps, nous délaissâmes Saint-Louré pour commencer les fouilles, à la grande joie de la fille d'Élisabeth, dont l’enthousiasme ne connaissait plus de limites. Pour ma part, plein de choses me traversaient l’esprit. Ne pas envisager le pire relevait de l’impossible. Surtout, je concevais mal mon changement aussi rapide d’opinion – voilà que je devenais d’un seul coup l’amie de Marie, alors que ça aurait été inconcevable, l’avant-veille encore ! Et les menaces proférées par Jean-François quant au fait qu’elle

STOP ! Je dois rester concentrée. Ce n’est pas le moment de m’éparpiller. Il fallait agir vite. Et bien.

Je proposai à Marie de commencer par mener l’enquête en ville. Inutile de se presser, Versailles ne nous « attendait » que ce soir. Et puis, ça nous octroierait une bonne occasion de nous balader. Même si je savais déjà de quoi il retournait, je ne voulais pas créer encore plus de bazar. Mieux valait ne pas improviser, et suivre la journée comme prévu.

L’animation ambiançait les rues, certaines plus que d’autres, sans compter la circulation dense – quel bruit ! Devant l’appartement de Raphaël, je croisai un Michel inquiet de ne pas avoir vu son ami depuis plusieurs jours – normal, puisque ce dernier se trouvait en prison. Je ne pus m’empêcher de me sentir coupable. En faisant coffrer Raphaël, je n’avais pas prévu que ça impacterait également ses amis… Émile angoissait sans doute lui aussi. J’avais dépassé les bornes, et je ne le remarquais qu’à présent. C’est pitoyable, songeai-je avec amertume. Malgré les couleurs très vives des auvents des boutiques et des banderoles tricolores, je ne me sentais pas joyeuse. Beaucoup de sentiments m’assaillaient, et je peinais à m’en débarrasser.

Mon mal-être n’échappa pas à Marie – elle possédait un sixième sens pour repérer l’humeur des gens.

–       Quelque chose ne va pas ?

–       Euh… Si si, ça va. Tout va bien, ne t’inquiète pas, répondis-je, un peu troublée.

Elle hocha la tête et repartit sur un nouveau sujet de discussion ; je l’écoutai avec autant d’attention que possible et suivis la conversation jusqu’au bout. Mais je n’arrivais pas à me vider l’esprit – c’était bien trop dur. J’éprouvais une énorme culpabilité.

Aux alentours de midi, les recherches n’aboutissant à rien de significatif, je proposai à la blonde de déjeuner. Marie insista pour payer elle-même les sandwichs, plus exactement deux paninis bien chauds, dans une boulangerie pleine de charme. Devant mon air ahuri, elle éclata de rire, et m’invita à nous asseoir à une des tables à l’extérieur de la boutique.

–       Ça te surprend ? Comment penses-tu que j’aurais payé les tickets, hier, sans argent de poche ? Je suis très économe, tu sais. En général, je garde cet argent pour le donner aux pauvres, mais je peux bien faire une exception.

Après la dégustation, nous décidâmes de nous rendre aux Archives. Les informations dont nous avions besoin s’y trouvaient, et les deux adolescents s’étaient aussi rendus là-bas, l’an passé.

La bibliothécaire fut facile à distraire – surtout parce que je connaissais l’astuce. Elle s’endormit aussitôt après avoir entendu la berceuse enregistrée sur mon portable, à défaut de posséder un microphone comme le rouquin. Une fois la porte permettant l’accès à la collection spéciale déverrouillée, nous consultâmes à loisir les livres qui nous intéressaient.

Sans surprise, les bouquins indiquaient que le « Roi Soleil » se référait à Louis XIV, et que la famille royale possédait la croix. Napoléon recherchait lui aussi cet artéfact et avait ordonné de briser la Pierre de Rosette fantôme. En somme, rien de nouveau pour moi. Marie, en revanche, semblait stupéfaite d’apprendre toutes ces révélations : elle paraissait plus énergique et déterminée que jamais. Nous ne nous attardâmes pas plus que nécessaire dans la salle, tout de même non dénuée d’une certaine prestance.

Lorsque nous ressortîmes du bâtiment, la nuit tombait déjà. Je n’ai pourtant pas l’impression que nous soyons restées tant de temps que ça à l’intérieur. L’air se rafraîchissait. Marie se tourna vers moi avec un regard interrogateur. Hmm, que faire ? J’aurais pu reproduire l’itinéraire de Fantôme R à l’époque et utiliser le passage secret, pour pénétrer dans le Louvre, histoire de voir la pierre, mais la perspective ne m’enchantait guère : inutile de se concentrer sur cette roche puisque je savais d’ores et déjà où reposait la relique. Et puis, avec le musée fermé, à cette heure, si j’empruntais le passage secret, la blonde se demanderait d’où j’en connaissais l’existence.

–       Je pense que la croix se trouve encore au château de Versailles, puisque personne ne l’a trouvée pendant la Révolution. C’est la seule piste dont nous disposons, ajoutai-je pour apaiser son scepticisme.

–       Dans ce cas… Il y a un bus qui s’y rend régulièrement, depuis l’Arc de Triomphe. Il ne partira que dans un moment, mais ça nous permettra de boire un verre, comme ça !

Elle ponctua ces paroles d’un rire doux, et attrapa mon bras, m’entraînant à sa suite. Je ne protestai pas, trop heureuse de ce bref moment de légèreté qui calmait ce malaise violent qui me dévorait depuis le début de la journée.

Un voyage en métro et un peu de marche plus tard, nous nous retrouvions attablées à la terrasse d’un café tout en haut de l’avenue des Champs-Élysées. En attendant nos consommations, Marie sortit de son étui un carnet à musique à spirales qu’elle ouvrit devant elle, ainsi qu’un critérium et une gomme, et commença à écrire.

–       Tu rédiges tes propres mélodies ? m’étonnai-je tandis qu’elle inscrivait des notes sur une des portées.

–       C’est un de mes passe-temps favoris, avoua-t-elle en relevant la tête, souriante. Je ne compte pas devenir une professionnelle de la composition, mais ça me plaît beaucoup. La place de la Concorde et Montmartre sont des lieux incroyables pour l’inspiration…

C’est pour ça que tu aimes autant ces endroits… Lorsque la serveuse termina d’apporter nos boissons, je relançai la discussion.

–       Tu travailles sur quoi, en ce moment, sans indiscrétion ?

Ma question la dérangea. Elle écarquilla ses grands yeux azur et détourna quelque peu le regard, les joues très colorées. Sa réaction m’étonna. J’ai… dit quelque chose qu’il ne fallait pas ? Je ne voyais pourtant pas quoi.

–       Je ne t’oblige pas à me répondre si tu ne le souhaites pas, la rassurai-je.

–       C’est-à-dire, c’est… un peu gênant… Bon, je me lance.

Elle inspira un grand coup.

–       J’écris une musique qui me rappelle les moments passés avec toi.

Oh.

–       Je comptais te faire la surprise et t’offrir la partition quand je l’aurais terminée. Mais j’aurais peut-être dû te demander ton autorisation, en fait. Pardonne-moi, je ne voulais pas–

–       Marie.

Ma propre voix sonnait de façon bizarre à mes oreilles. La blonde releva la tête intriguée.

–       Je… te remercie. Peu de personnes jusqu’à présent ont eu de telles attentions pour moi. Ça me touche sincèrement.

–       De rien, Gwen. On est amies, après tout, n’est-ce pas ?

J’acquiesçai, radieuse.

–       On est amies.

Notre collation terminée, nous nous accordâmes pour payer chacune notre part de l’addition et la moitié du pourboire. Il ne restait plus qu’à gagner l’Arc de Triomphe tout proche pour attraper le bus. En route !

La construction de l’édifice remontait à mille-huit-cent-six, sous Napoléon 1er, mais n’avait été achevée que trente ans plus tard. Graf m’a tellement répété quelle idée de génie avait eu l’empereur à ce moment-là… Il ne parlait que de l’Empire ou presque quand il évoquait l’histoire de France. Symbole historique orné de magnifiques bas-reliefs, la tombe du Soldat inconnu reposait à ses pieds. De grands lampadaires éclairaient la place de l’Étoile, rond-point cauchemardesque pour tous les automobilistes, et j’aperçus Noël, le chauffeur, qui tournait avec inquiétude autour de son bus, dont la peinture rouge s’écaillait.

Un des usagers, à l’aspect plus que louche, commença à s’énerver envers le pauvre conducteur, dont les cheveux couleur poivre et les traits marqués trahissaient l’âge. Son mécontentement à l’idée de manquer le banquet de ce soir, au château, se reflétait dans son attitude hostile, et il remonta dans le véhicule, marmonnant une flopée d’injures à l’attention de Noël, ce qui choqua Marie. On devrait pouvoir arranger la situation, songeai-je en observant le conducteur qui pleurait, la tête enfouie dans ses bras posés contre le capot de l’autocar.

Je glissai ma main dans mes cheveux. Raphaël avait tapé sur des boutons, ou quelque chose dans ce goût-là, l’an passé. Il ne possédait pas plus de connaissances en mécanique que moi, donc nous réussirions bien à démarrer ce bus.

Mon smartphone vibra, dans ma poche. Je le sortis, tandis que Marie essayait de réconforter comme elle le pouvait Noël. Texto de Jean-François… Qu’est-ce qu’il veut, celui-là, encore ? J’affichai le message en plein écran. Rien de surprenant, le directeur du couvent m’annonçait juste qu’il avait pris la voiture, et qu’il attendait au château avec Isaac – l’automobile possédait l’avantage de la discrétion pour transporter une jeune fille enlevée.

Je relus plusieurs fois le message, et une idée, peut-être pas très lumineuse, mais la meilleure sous le coude pour arranger la situation, naquit dans mon esprit. Isaac ! La voilà ma solution ! Je lui demanderait de l’aide ! Puisque je ne disposerais pas d’assez de temps pour sauver les deux adolescents cette nuit, le père du rouquin m’assisterait, lui ! Nous nous répartirions les tâches ainsi : moi Marie, et lui son fils. Raphaël ne me connaissait pas, le plus judicieux n’était donc pas je le sauvasse, mais tout le problème reposait sur le fait de savoir s’il accepterait d’accorder à nouveau sa confiance à son père, après plus de trois ans abandonné par celui-ci. Rien n’est moins sûr.

Et rien ne m’affirmait non plus qu’Isaac accepterait de délivrer son fils – il travaillait avec l’organisation après tout. Sauf qu’il était aussi un ami proche d’Élisabeth, et ça m’étonnerait qu’elle soit devenue sa confidente s’il avait été aussi mauvais que ce qu’on veut bien faire croire. La duchesse n’avait-elle pas confié être certaine qu’il avait un plan ?

Je remballai mon portable dans ma sacoche. Bref, je devais lui parler. Je n’arriverais pas à tout gérer toute seule, et je n’étais pas bornée au point de ne pas reconnaître les moments où j’avais désespérément besoin d’aide. Me rapprochant de Noël et Marie, j’entendis cette dernière s’impatienter suite à une énième plainte lyrique du chauffeur qui reniflait à présent très fort.

–       Plus sérieusement, comment se rend-on à Versailles avec un bus qui ne démarre pas ?

Je gloussai. Voilà que mademoiselle perdait son calme. Elle paraissait à la fois contrariée et inquiète. Pas de soucis, Marie, on va le réparer, ce car. Et sans trop de difficultés, avec de la chance. Je posai une main rassurante sur son épaule.

–       Vous avez un problème de moteur ? Je pense qu’on devrait pouvoir vous aider.

En effet, de la fumée noirâtre s’échappait de devant le véhicule. Je soulevai avec précaution le morceau de tôle abritant les différents systèmes de la machine, et tentai, en tant qu’apprentie mécano, de réparer tout ça. Après plusieurs coups énergiques donnés avec une certaine cadence sur des boutons colorés incrustés dans le moteur, les trois jauges revinrent à un niveau normal, et le nuage sombre se dissipa. Faut croire que Raphie n’est pas le seul spécialiste du rythme, songeai-je, amusée, en refermant le capot. La musicienne se détendit d’un coup, tandis que Noël me remerciait, les mains jointes – le pauvre se serait presque jeté à mes genoux, tant il irradiait de bonheur. Ce n’était pas la peine de s’agiter comme ça.

–       Après toi, Marie. En route pour Versailles ! m’exclamai-je.

Nous montâmes dans l’autocar, suivi du chauffeur qui s’installait au volant ; une vague de soulagement se propagea parmi les usagers en apprenant qu’ils pouvaient enfin partir, suite à cette pénible attente.

La violoniste me laissa la place près de la fenêtre et s’installa à côté de moi. Nos ceintures bouclées, l’autocar démarra, plus ou moins chaotiquement, après quelques violents à-coups. La chaleur envahit l’habitacle, mais on n’entendait presque aucun bruit, sinon le chuchotement de quelques passagers à leurs voisins, et des dames qui s’éventaient de la main en se plaignant qu’elles défailliraient si la chaleur persistait. J’eus la folle envie de leur rétorquer d’enfiler des vêtements plus légers, plutôt que des robes à froufrous, mais je me retins.

Tout le monde dans car était habillé avec luxe et goût, pas tant pour la beauté des vêtements, que pour se faire bien remarquer lors de la fête organisée au château. Je me sentais un peu gênée, avec ma tenue décontractée, comparé aux robes plus époustouflantes les unes que les autres et aux smokings d’un noir intense et sans plis. Marie ne devait pas être plus à l’aise, car elle s’agitait et regardait avec nervosité autour d’elle – certaines personnes nous lançaient des regards en coin en murmurant entre elles. Charles prêtera une robe à Marie… J’espère qu’il en aura une pour moi aussi. Quoique… Raphaël, lui, était bien entré sans smoking.

La blonde se calma après quelques minutes, et posa sa tête sur mon épaule, en fermant les yeux. Dans ma sacoche posée sur mes genoux, j’attrapai mes écouteurs et les connectai à mon portable, hésitant entre laisser les morceaux défiler au hasard ou écouter une de mes playlists. J’optai finalement pour la seconde option, et entourai de mes bras une Marie qui sommeillait à moitié, tandis que, le nez contre la vitre, j’observais le paysage défiler : de hauts bâtiments, du béton, de l’urbain, ça ne changeait pas beaucoup. Les piétons et les voitures s’enchaînaient, et mes yeux ne quittèrent pas ce décor monotone mais si hypnotisant de tout le voyage ; mon esprit divagua.

Une heure plus tard environ, Noël arrêta enfin le bus, et tous les usagers se pressèrent de descendre. Dans la cohue générale, quelqu’un marcha même sur la traîne de la dame devant lui, manquant de peu de provoquer sa chute ; ça poussait, ça se bousculait dans tous les sens : tout le monde voulait arriver le plus vite possible au château pour s’assurer d’être vu et admiré. Mieux vaut laisser cette horde de fous sortir d’abord, ou on va se faire piétiner. Avec douceur, j’appelai Marie pour qu’elle se réveillât. Elle se frotta avec insistance les yeux, et constata que avec surprise notre arrivée à destination. La plupart des gens étant descendus, elle attrapa son étui et quitta à son tour le véhicule, moi sur ses talons, en remerciant Noël.

Il fallait compter encore plusieurs minutes de marche, car le bus ne s’arrêtait pas pile devant le château. Ce dernier était néanmoins magnifique, avec les grilles hautes, ornées de drapeaux français, qui entouraient le domaine royal. De style classique, il attirait beaucoup de monde, surtout à cause de la réception organisée ce soir. La duchesse n’y assisterait pourtant pas, et à mon avis, cela possédait un lien, même tenu, avec Marie, et moi aussi.

–       Il est encore plus incroyable que dans mon imagination, souffla la blonde en ouvrant des yeux émerveillés.

Elle regarda autour d’elle.

–       Tout le monde est si bien habillé, comme dans le bus.

–       N’oublie pas qu’une réception se tient ici ce soir, répondis-je. Ils sont apprêtés pour la fête.

–       Renseignons-nous.

Nous avançâmes de quelques pas sur le sol pavé. Des gens qui paraissaient tous provenir d’une classe sociale élevée discutaient çà et là, tandis que devant le grand portail d’entrée sculpté, un vigile squelettique, à la mâchoire allongée, et vêtu d’un complet sombre, vérifiait les tickets. Je laissai Marie s’informer auprès des gens sur l’événement se déroulant au château, et plaçai mes mains en visière. Où êtes-vous, Charles ? Le chef d’orchestre ne semblait pas encore là. La panique commença à me gagner, mais je me forçai à garder mon calme ; il ne tarderait sans doute pas.

De son côté, après avoir discuté avec les autres invités, la blonde revint, m’indiquant qu’il s’agissait d’un gala select en l’honneur de la fête de Paris – et nous allions devoir entrer, par n’importe quel moyen. D’autant plus que les gens nous dévisageaient, toutes les deux, à cause de nos vêtements simples et peu coûteux. Tenue de soirée exigée, songeai-je, à moitié amusée, à moitié énervée. Sans Charles, on ne peut rien faire.

Par chance, ce dernier arriva peu de temps après, visiblement contrarié – sûrement à cause du violoniste malade. Ça paraissait bien trop gros comme coïncidence, d’ailleurs. Va savoir si l’organisation ne se trouve pas derrière tout ça… Il nous interpella alors que nous tournions en rond devant les grilles du château, réfléchissant à un moyen d’entrer. Le soulagement le gagna de voir Marie ici. Je le laissai demander l’aide de la jeune fille, qui parut surprise ; elle me regarda avec hésitation. Vas-y, Marie. Tu peux le faire. Et puis, si tu veux devenir violoniste professionnelle, crois-moi que Charles sera un soutien indéniable pour lancer ta carrière. Hors de question que la blonde ratât cette chance.

–       Je ne sais pas… répliqua-t-elle, prise au dépourvu.

Sentant la jeune fille craquer, Charles insista, nous offrant des invitations. Marie réfléchit, serrant son étui contre sa poitrine. Je lui donnai un léger coup de coude, pour l’encourager. Allez, princesse ! Cette occasion unique ne se représenterait pas. Pour la persuader un bon coup, le vieil homme lui proposa un « test » déguisé en échauffement : après discussion, les deux tombèrent d’accord pour une version abrégée et plus rapide de l’Air sur la corde de sol de Jean-Sébastien Bach, le compositeur dont la musicienne connaissait le mieux le travail.

Posant son étui à même le sol, elle se prépara en vitesse, et commença sa prestation au signal du chef d’orchestre. Je l’observai frotter son archet, admirative. Quelle souplesse, dans les poignets…  Emportée par la musique, je me retrouvai surprise et triste lorsqu’elle l’acheva dans une puissante trille decrescendo et sépara doucement les crins des cordes.

–       Fantastique ! Même mieux que je ne l’avais espéré ! s’enthousiasma Charles, comblé par sa performance.

Je posai mes mains sur mes hanches, satisfaite. Super ! Maintenant, les billets et tout serait parfait. Elle a du talent, hein ? Un sourire se dessina sur mes lèvres. Tandis qu’elle se préparerait, j’interrogerais Isaac et–

–       Si je vous rejoins, j’aimerais que mon amie puisse jouer avec moi ; elle est aussi violoniste, vous devriez avoir une place pour elle aussi, dans l’orchestre ?

–       Si vous n’y voyez pas de problème… déclara Charles en se tournant vers moi, ça me convient. Nous trouverons bien un violon à vous prêter, déclara-t-il à mon attention, en souriant.

Le rire de Marie, enchantée de la nouvelle, résonna à mes oreilles. Je reculai d’un pas, sous le choc. Une minute… On vient bien de me demander de jouer dans un orchestre, là ? À MOI ? C’est une blague, n’est-ce pas ? Je clignai des yeux, sans prononcer le moindre mot. Est-ce qu’on m’a seulement demandé ce que j’en pensais… ? Hors de question que je rejoignisse un orchestre, même pour un soir. Je pouvais interpréter un ou deux morceaux sans trop de difficultés, mais de là à me prétendre une « professionnelle »… Le niveau exigé me dépassait, je ne pratiquais pas aussi bien le violon que la fille de la duchesse, je me planterai en beauté, et bonjour la catastrophe. Surtout, je n’avais jamais joué dans un orchestre ! Et ça m’effrayait. D’un autre côté, mon amie non plus. Mais elle ne semblait déboussolée. J’aurais quand même préféré qu’elle… me prévienne qu’elle avait l’intention de me faire ce genre de plan.

–       Naturellement, vous comprendrez que j’ai besoin de vous entendre à l’œuvre, comme votre camarade.

Bien sûr. Il s’agissait d’un gala, impossible d’accepter la première personne venue. L’adulte tolérerait certainement quelques erreurs, mais il souhaitait un peu d’expérience de la part de ses musiciens.

–       Je… peux essayer, mais je n’ai pas de violon, admis-je, une main dans mes cheveux.

–       Emprunte le mien, contrattaqua Marie avec malice. Ce ne sera pas la première fois.

Tu as réponse à tout, hein… ? songeai-je en attrapant l’instrument par le manche, résignée. Bon, inutile de perdre du temps à argumenter avec elle, je ne pense pas qu’elle changera d’avis, et nous n’entrerons jamais si je n’y mets pas un peu du mien.

–       Une idée du morceau que vous voudriez interpréter, jeune fille ? Du Vivaldi, peut-être ? Ou bien Mozart ? Beethoven ?

Je restai un instant songeuse. Voulais-je m’embarquer dans du classique ? Je ne maîtrisais aucune œuvre de ces artistes. Quelques fragments des Quatre Saisons, tout au plus, mais les réciter entièrement de mémoire, je ne m’en sentais pas capable.

Maintenant que j’y pense, il n’y a qu’un seul air que je peux jouer les yeux fermés, tant je l’ai répété. Je glissai le violon sur ma clavicule et ajustai ma position. Je lançai un regard à Charles, et lui indiquai vouloir garder la surprise. Il hocha la tête, un peu étonné, mais n’ajouta rien et me donna le signal.

Les notes défilèrent avec facilité sous l’archet. Comme Marie, je gardai les paupières closes pour plus de concentration, même si je connaissais le morceau par cœur.

La dernière mesure terminée, je retirai le violon de sous mon menton avec une certaine pointe d’appréhension.

–       Voilà qui est… très intéressant, constata le vieil homme avec un sourire. Je ne m’attendais pas à un tel choix.

–       Cette musique… souffla Marie, c’est un air d’opéra, non ?

–       Vous avez l’oreille, mademoiselle. Il provient en effet d’un opéra de Rossini. Je n’avais jamais entendu un tel arrangement pour violon de « Largo al Factotum ».

Je m’apprêtais répondre, mais ma partenaire m’interrompit.

–       Tu as interprété une mélodie du Barbier de Séville ?!

–       Tu connais ? m’étonnai-je. La vraie partition est pour piano, normalement.

–       Oh, j’ai un peu de culture musicale quand même, s’esclaffa-t-elle. Simplement… tu arrives toujours à me surprendre.

Mes joues s’empourprèrent. Ces derniers temps, tu as le chic pour me chambouler…

Le chef d’orchestre nous donna nos invitations et nous invita à le suivre dans les coulisses, afin de rencontrer les autres musiciens avec qui nous jouerions – j’avais toujours du mal à m’habituer à cette idée. Ainsi, nous rencontrâmes entre autres Olive, une violoniste dont les cheveux châtains retombaient en cascade dans son dos, et César, un flûtiste, sympathiques l’un comme l’autre, sans oublier Rodolphe. Finalement, je pense que je vais apprécier de rejoindre l’orchestre.

Dans une grande armoire de style victorien, Olive, vêtue d’une ample robe à fines bretelles bleu pâle, nous aida à trouver, parmi une foule variée de vêtements, quelque chose de convenable à revêtir, tandis que Charles partait en quête d’un violon, pour moi. La penderie renfermait en majorité des robes et des smokings, ainsi que des chaussures à talons. Les tenues ne me convainquaient pas vraiment, d’autant que je ne portais jamais de robe ou presque, mais on me virerait du château, si je n’adoptais pas un code vestimentaire plus raffiné. Marie, elle, hésitait beaucoup moins. Une robe sous le bras, et une paire d’escarpins dans la main, elle avait décidé aussitôt.

Après un moment d’indécision, je choisis à mon tour une tenue, un peu dépitée ; Olive nous indiqua, dans le fond de la salle, des cabines d’essayage. Je me déshabillai sans traîner pour me changer, mais cela me provoqua quand même un drôle d’effet : j’avais peu l’occasion d’essayer de nouvelles fringues. Des vestiaires dans un château… On aura tout vu ! songeai-je, en tirant le rideau en velours bleu foncé, pour quitter la cabine. Mon regard se posa d’emblée sur Marie, qui se tenait au milieu de la pièce ; je ne l’avais même pas entendue sortir.

Et j’en eus le souffle coupé.

Elle était tout simplement divine dans sa tenue de bal – pourquoi ne pouvait-on s’empêcher de songer à un ange chaque fois qu’on la voyait ? Elle avait revêtu une ample robe blanche vaporeuse, teintée de rose par endroits, ainsi que des chaussures à talons hauts ; la longueur de la robe permettait d’en apercevoir une partie. Pas étonnant que Raphaël eût rougit en la voyant débarquer, belle comme le jour, dans la Galerie des Glaces. Elle tournoya, et demeura interdite en remarquant que je l’observais. Ses yeux bleus pétillèrent d’admiration.

–       Gwen, tu es vraiment… splendide. Cette robe te met incroyablement bien en valeur.

La remarque me déstabilisa quelque peu. À quand remonte la dernière fois qu’on m’a fait un compliment ? J’avais oublié l’effet que ça procurait… C’est tellement agréable ! J’avais déniché une longue robe bustier rose pâle tout en volume, avec du tulle et des paillettes ; elle cachait ma paire d’escarpins en velours assortie.

–       Euh… Merci, répliquai-je timidement. Il me reste quelques détails à parfaire. Toi aussi, tu es très jolie, tu sais.

Sur une petite coiffeuse usée, Olive nous aida à apporter la touche finale à nos tenues. Dans un premier temps, choix des bijoux : Marie opta pour un collier de perles fin et des boucles d’oreilles pendantes – je me demandais bien à quelle occasion elle s’était fait percer les lobes.

–       Ça remonte à plusieurs années, quand j’avais réussi l’audition pour pouvoir jouer dans le métro. J’avais reçu une paire en récompense, je n’avais pas le choix si je voulais les porter. Ce sont mes préférées, d’ailleurs.

J’en apprenais toujours plus sur son compte. Pour ma part, le bracelet de Tiamat, ainsi que le pendentif de Sîn, reposaient dans ma sacoche, et celui en argent, avec le fragment cœur, brillait autour de mon cou. Il se maria à la perfection avec une paire de créoles que je dénichai tant bien que mal dans le coffret.

Au moment d’enfiler des gants, je partis dans un fou rire avec Marie. Quelle épreuve ! On parvenait à peine à glisser nos doigts à l’intérieur du textile – Élisabeth aurait pu nous aider, elle : elle devait être habituée à ce genre de difficultés.

Dernier détail et pas des moindres, la coiffure. Je m’appliquai à faire un joli chignon bien strict avec ma pince, tandis que la blonde réajustait sa barrette ; tout devait être impeccable. Pour parfaire le tout, Olive sortit, d’une poche de sa veste bleue suspendue dans l’armoire, une petite trousse de maquillage, contenant le nécessaire parfait pour valoriser une jeune femme et la sublimer. Je m’appliquai crayon, mascara et autres produits en m’aidant du miroir, avant de tendre les accessoires à Marie, qui les attrapa avec timidité. Je fronçai les sourcils. Elle ne paraissait pas à l’aise, d’un coup. Que se passait-il ? Je regardai les ustensiles dans ses mains, puis l’observai de nouveau, éberluée – ça venait de tilter dans ma tête. Non, ne me dis pas que…

–       Tu n’as jamais mis de maquillage ? devinai-je.

Elle baissa la tête, gênée.

–       Disons que… je n’en ai pas l’habitude.

–       Pas de soucis, je vais t’aider.

Tu aurais dû me le dire ! pensai-je en voyant l’expression soulagée de la jeune fille. J’imagine que les occasions de se poudrer ne se comptent pas par milliers, dans un couvent simple comme Saint-Louré… On va arranger ça.

Une couche de rimmel plus tard, j’approchai la jeune fille de la glace.

–       Et voilà ! Qu’est-ce que tu en dis ?

–       Oh… C’est magnifique ! Ça rend merveilleusement bien ! Merci, Gwen.

Je ne suis pas une pro, mais je me débrouille. Elle admirait encore le résultat lorsque Charles revint avec un violon déniché pour moi. Après une ultime vérification, nous étions tous partis.

Dans le château, le luxe se remarquait partout où nous posions les yeux : les lustres en cristal scintillaient de mille feux, le sol avait été ciré et un tapis rouge était même déroulé dans le hall d’entrée. Nous empruntâmes les escaliers en marbre pour accéder à l’étage ; un serveur passa à côté de notre groupe, portant un plateau avec plusieurs coupes de champagne dans ses mains.

La Galerie des Glaces était immense ; on pouvait voir son propre reflet par terre, tant ça brillait, et du plafond voûté pendaient encore et toujours des lustres, qui produisaient tant de lumière qu’on se serait cru à un défilé, sous le feu des projecteurs – et notre tenue de soirée accentuait cet effet.

Charles nous guida jusqu’au grand espace dédié à l’orchestre ; des coussins en velours rouge agrémentaient des chaises en bois, pour assurer une assise confortable aux musiciens. En nous voyant arriver, quelques-uns d’entre eux se levèrent, et nous cédèrent leurs sièges pour le prochain morceau à jouer. Beaucoup de monde s’agitait sur la piste : ceux qui venaient de danser laissaient leur place aux suivants, et musiciens comme valseurs se succédaient ainsi, à la fin de chaque morceau, pour permettre à chacun de s’amuser. Plutôt pas mal, comme système !

En tant que premiers violons, Charles nous installa sur sa gauche, Marie et moi, et côte à côte. Olive se plaça juste derrière nous. Devant chaque chaise se tenait un pupitre, avec des partitions. Celle que nous devions interpréter était la « Valse des fleurs » de Tchaïkovski. Hum, c’est un bon choix. J’avais bien sûr entendu à plusieurs reprises cet air connu, mais je n’avais jamais regardé Casse-noisette. Ça allait au moins être une belle occasion de jouer cette jolie mélodie. Chose curieuse, je me sentais beaucoup moins stressée qu’auparavant.

–       Ça va aller, Marie ? demandai-je à ma voisine qui observait sa partition.

Elle hocha la tête.

–       Une armature simple, un tempo pas trop rapide, pas beaucoup d’altérations accidentelles et des nuances qui se tiennent ; ça ne devrait pas être trop compliqué. J’avoue n’avoir jamais étudié ce morceau.

–       Allez les filles, ne vous inquiétez pas, vous serez parfaites, nous souffla Olive.

Le hautbois joua un la pour permettre à tout le monde de s’accorder. D’abord les vents, puis les cordes. Je tournai délicatement les chevilles de mon violon, et laissai à mon amie le soin de reproduire la note pour permettre aux autres instruments du même type de se caler sur le bon timbre. Rapidement, chacun parvint à retrouver une sonorité juste.

Un dernier regard entendu, échangé entre moi et Marie, et Charles se positionna face à l’orchestre, prêt à le diriger ; avec près d’une cinquantaine de musiciens, autant dire qu’il s’agissait d’un véritable défi.

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