Passion de glace
Le poing prisonnier de la main de l’autre, Milo et Camus se faisaient face. La mâchoire crispée, les muscles contractés, les deux chevaliers ne se quittaient pas du regard. De fines gouttes de sueur avaient perlé sur le front du Scorpion avant de couler sur ses paupières. Le liquide salé lui brûlait les yeux mais le grec ne fit pas un geste pour l’essuyer. Il ne pouvait en aucun cas relâcher la tension qui régnait entre lui et son frère d’arme sous peine de prendre un mauvais coup. Milo décida qu’il était grand temps de mettre un terme à cet affrontement qui n’avait pas lieu d’être. Il avait des choses à dire au Verseau et il était fermement décidé à ce que celui-ci l’écoute même s’il devait user de sa force pour l’y contraindre. Ses prunelles prirent une légère teinte orangée tandis que des anneaux de couleur identique venaient peu à peu encercler les membres du français qui ne relâcha pas pour autant sa prise.
Il se contenta de fermer les yeux et recouvrit de givre l’attaque de son ami. Bientôt les étaux se brisèrent sous l’œil dépité du gardien de la huitième maison. Oh bien sûr Milo n’espérait pas que son attaque soit suffisante pour mettre fin à cet échange un peu particulier. Hyôga avait prouvé l’inefficacité de cette technique contre un chevalier des glaces de plus il n’y avait pas mis toute sa puissance, il aurait seulement souhaité que Camus accepte de l’écouter.
Le grec dut se rendre à l’évidence, il n’avait pas du tout obtenu l’effet escompté et ça le mettait de mauvaise humeur car il détestait perdre. En plus il se rendait compte que le chevalier du Verseau pouvait se montrer encore plus borné que lui. C’était un comble pour le Scorpion qui avait pour habitude de suivre son instinct sans chercher à savoir s’il avait raison ou tord d’agir de la sorte. Des picotements au bout de ses doigts accompagnés d’une désagréable impression de plonger dans une mer de glace stoppèrent net ses réflexions mentales.
Camus avait décidé de riposter pour l’obliger à battre en retraite. Milo n’avait plus le choix. Si l’attaque glaciale du Verseau le touchait il risquait d’y laisser ses deux bras. Sans sa protection d’orichalque son corps ne supporterait pas la puissance du cosmos mais s’il faisait appel à son armure, le français ferait de même et s’engagerait alors un combat de mille jours et mille nuits qui ne verrait naître aucun vainqueur.
Cela lui semblait un peu exagéré pour ce qui n’était à la base qu’un problème conjugal qui ne le concernait d’ailleurs même pas. Ravalant sa fierté, l’impétueux Scorpion relâcha doucement son adversaire. Après tout il s’était lui-même mis dans le pétrin. Tant pis si pour s’en sortir son ego devait en prendre un coup.
Une fois qu’il eut recouvré l’usage de ses mains, le grec les fourra dans les poches de sa tunique. Il jeta un regard lourd de reproches au chevalier du onzième temple qui lui n’avait toujours pas bougé.
- Tu avais vraiment l’intention de me changer en glaçon ? fit le jeune homme à la chevelure bouclée.
- Qui a commencé à attaquer l’autre ? rétorqua le français toujours sur la défensive.
- Ok, ça va ! Pas la peine d’en rajouter ! bougonna le Scorpion en envoyant rouler au loin, du bout de sa sandale, un caillou qui avait eu le malheur de se trouver sur son chemin. J’étais seulement venu pour discuter, tu es mon ami, je voulais juste t’aider. Il y a trois ans quand j’ai connu Niënor et que j’ai cru l’avoir perdue, tu étais là pour me soutenir et m’obliger à persévérer, à aller de l’avant au lieu de me morfondre sur mon sort. Aujourd’hui c’est à mon tour d’être là pour toi !
Camus fut touché par les paroles de son ami bien qu’il ne le montra pas. Il se détendit néanmoins et finit par laisser échapper un simple mais sincère merci.
- Pour répondre à ta question… ajouta-t-il …la réponse est non.
- Non ?
- Non je n’aurais pas changé mon meilleur ami en glaçon malgré le fait que tu l’aurais bien mérité ! fit-il avec un demi sourire en lui tendant la main.
Milo la saisit et attira son frère d’arme contre lui. Après un court instant de surprise, Camus lui rendit son accolade.
Puis reprenant une attitude moins familière les deux hommes quittèrent le lieu qui les avait vu s’affronter avant de renforcer leur amitié.
Arrivé aux abords des arènes, Camus quitta son ami pour se diriger vers le temple du Bélier car il venait d’apercevoir Morwen marchant dans cette direction. Il ne lui fallut pas longtemps pour rattraper la jeune femme. Il lui prit le poignet et elle sursauta avant de se retourner pour voir qui venait d’interrompre sa montée du zodiaque d’or. Quand elle croisa le regard de son amant, la demoiselle sentit ses jambes devenir semblable à du coton mais par un gros effort de volonté, elle resta fièrement campée sur ses jambes.
- Je crois qu’il faut que nous parlions, murmura le jeune homme d’une voix douce.
- Oui, je le crois également, répondit-elle un peu mal à l’aise.
Ils terminèrent leur ascension main dans la main, le chevalier ne l’ayant pas lâchée depuis qu’il l’avait rejointe peu après le temple gardé par Mu.
Le couple progressait en silence, redoutant chacun à leur manière l’instant où il leur faudrait laisser parler leurs émotions. La demoiselle avait gardé les yeux baissés sur les boucles de ses sandales jusqu’au moment où ils arrivèrent à destination. Ils ne prirent pas la peine de pénétrer dans le temple. Les deux jeunes gens s’assirent sur la dernière marche de l’escalier marbré. Le temps était venu pour eux de briser le silence. La biologiste inspira lentement et profondément pour se donner du courage avant de prendre la parole.
- Je sais que tu ne veux pas parler de ton passé, que tes actes pèsent sur ta conscience même si tu as agi pour le bien de tous. Jamais je n’aurais dû chercher à savoir. Je ne suis sûrement pas la personne la mieux placée pour ce genre de confidences. Tu as raison de vouloir tourner la page il n’est pas bon de vivre dans le passé.
Le jeune homme regarda sa compagne et comprit alors la raison de son mal être.
- C’est moi qui ai mal réagi ! dit-il. Tu as accepté de tout laisser derrière toi pour me suivre ici. Tu es en droit de connaître toute l’histoire. J’ai commis une erreur en voulant te cacher certaines choses. Je pensais t’épargner en agissant de la sorte. Je ne voulais pas que tu penses que je ne te faisais pas confiance…
Morwen le fit taire d’un baiser posé sur ses lèvres. Bien qu’elles fussent voilées, il venait de lui présenter des excuses alors que la jeune femme se sentait seule responsable dans cette affaire. La demoiselle réalisa à cet instant la chance qu’elle avait d’être aimée de cet homme et se jura de lui être dévouée jusqu’à son dernier soupir.
La biologiste noua ses bras derrière la nuque de son preux chevalier pour approfondir leur baiser et tout en reprenant son souffle elle lui chuchota dans le creux de l’oreille :
- Cette histoire peut bien attendre, je pense me souvenir qu’avant cet « incident » tu avais d’autres projets.
Camus se leva et partit en direction de sa demeure.
- Tu as une bonne mémoire ! Répondit-il en invitant la biologiste à le suivre.