Cœur de Diamant
10 ans déjà…
Assise sur la dernière marche de l’entrée de la Septième Maison, Maïa regardait l’horizon se teinter lentement de violet et d’azur, comme si le ciel abandonnait une à une les dernières lueurs du jour pour revêtir le voile paisible de la nuit.
Loin au-dessus des montagnes brillait déjà l’Étoile du Divin. Première à s’éveiller dans les derniers souffles du crépuscule, elle régnait seule sur la voûte céleste, éclat immuable que les Chevaliers considéraient comme le regard bienveillant d’Athéna posé sur la Terre. Sa lumière solitaire semblait défier l’obscurité naissante, comme une présence silencieuse veillant sur le Sanctuaire. Puis, lentement, d’autres étoiles émergèrent à leur tour, timides d’abord, avant de se multiplier jusqu’à consteller le ciel de mille lueurs, tel l’éclat d’un diamant. Enfin, derrière les cimes assombries, une lune diaphane finit par émerger. Elle s’éleva avec une grâce presque solennelle, enveloppant le paysage d’un voile d’argent. Elle offrait à la nuit son premier souffle tout en baignant les pierres du Sanctuaire d’une lumière douce, presque irréelle.
La tête délicatement appuyée contre la pierre lisse d’une immense colonne, Maïa accueillait sans y penser la fraîcheur du soir. La brise automnale glissait sur son visage avec une douceur presque maternelle, faisant danser quelques mèches de ses longs cheveux d’un bleu tropical.
Celles-ci venaient parfois effleurer ses lèvres avant de retomber lentement sur ses épaules.
Ses yeux, d’un bleu aussi profond que sa chevelure, demeuraient perdus au loin.
Mais ce bleu n’était qu’un premier voile.
À qui prenait le temps de s’y attarder, une teinte fugace se dévoilait peu à peu au creux de ses iris. Un vert lagon, discret mais bien présent, semblable à une oasis cachée sous la surface d’une mer paisible, dont la lumière demeurait enfouie sous des eaux calmes.
Une nuance presque secrète, qui ne s’offrait qu’à ceux capables de réellement la regarder.
Ses jambes étaient allongées devant elle, immobiles, tandis que ses mains reposaient avec une élégance naturelle sur ses cuisses.
Ses pieds nus effleuraient la pierre calcaire des marches. La fraîcheur de la roche remontait doucement le long de sa voûte plantaire, contrastant avec la chaleur que le soleil déclinant y avait laissée quelques instants plus tôt. Chaque aspérité, chaque relief poli par les siècles, semblait lui rappeler qu’elle était bien là, assise au cœur du Domaine Sacré, à mille lieues du vacarme des batailles qui avaient façonné la femme qu’elle était devenue.
Dans cette posture abandonnée, elle paraissait enfin laisser retomber un poids invisible que son Armure, autrefois, dissimulait sans jamais l’effacer. Privée de ces protections qui avaient façonné la guerrière qu’elle était devenue, elle n’avait plus besoin de se tenir droite ni d’afficher une force inébranlable. Pieds nus sur cette pierre plusieurs fois millénaire, elle se sentait étrangement légère, presque vulnérable. Plus humaine, aussi. Une part d’elle-même qu’elle avait si longtemps refusé d’accepter.
Le silence des lieux n’était troublé que par le souffle du vent qui venait faire frémir les ramures argentées des oliviers bordant les maisons du Sanctuaire. Par instants, quelques feuilles sèches détachées des arbustes voisins glissaient sur les marches de pierre dans un léger froissement.
La brise, chargée des effluves iodés de la mer Égéenne, remontait jusqu’au Domaine Sacré, mêlant à l’odeur chaude du calcaire et des oliviers celle, plus fraîche, de l’écume.
Chaque souffle semblait lui murmurer un souvenir réalisé sur ces dix années de vie : un rire oublié, une promesse qui n’avait jamais été tenue, des visages que le temps refusait d’effacer…
Elle se surprit à fermer les yeux un bref instant.
Combien de crépuscules avait-elle traversés ? Combien de combats, de victoires et de deuils avaient fini par se confondre dans une même fatigue silencieuse ?
À force de protéger les autres, elle avait fini par oublier ce que signifiait simplement vivre.
Lorsqu’elle rouvrit les yeux, la nuit avait encore gagné du terrain. Le crépuscule dissimulait peu à peu les couleurs flamboyantes de l’automne sous ses nuances froides, comme si le jour refusait de s’effacer brusquement. Le monde semblait ralentir, comme si le temps lui-même respectait cet instant de solitude.
10 ans… rien que ça…
Lentement, elle tourna la tête et observa la vive clarté qui se découpait au loin. L’Armure d’Or de la Balance se dressait fièrement, enveloppée d’une aura dorée qui semblait défier l’obscurité naissante.
À quelques pas seulement reposait une autre Armure. Plus silencieuse, plus discrète aussi. Sa teinte, d’un bleu pétrole profond, où se mêlaient de délicates nuances de vert, se confondait presque avec les ombres du temple millénaire.
Ce n’était que lorsque la lumière de la Balance venait caresser son métal que celui-ci s’animait, révélant une surface lisse où dansaient de fugaces reflets d’or.
Comme si, malgré son éclat propre, elle préférait demeurer cachée aux yeux du monde.
Lentement, son regard glissa de l’horizon jusqu’à la surface dallée qui s’étendait devant le temple, avant de s’arrêter sur cette armure qui semblait volontairement se fondre dans les ombres.
Dans un mouvement d’une infinie douceur, sa longue chevelure suivit la rotation de sa tête, dessinant un voile azuré autour d’un visage délicatement doré par les rayons du soleil du Pacifique.
Son regard glissa lentement le long des courbes de cette armure que les ombres semblaient vouloir préserver. Plus elle l’observait, plus elle avait l’étrange sensation d’y reconnaître une part d’elle-même.
Oui… Cette armure répondait à l’appel de sa propre personnalité : digne sans ostentation, discrète sans effacement, distante sans froideur…
À l’image de celle qui la portait, elle ne cherchait jamais à s’imposer aux regards. Là où certaines Armures revendiquaient leur éclat comme le Phénix, la sienne semblait préférer le silence des ombres. Son métal ne livrait toute sa beauté qu’à ceux qui acceptaient de ralentir, laissant la lumière révéler, avec une infinie délicatesse, les reflets qu’il dissimulait.
En somme, elle y retrouvait son propre reflet.
Nombreux étaient ceux qui s’arrêtaient à la première impression. Son silence leur paraissait être de la froideur. Sa réserve devenait de la distance. Son calme était souvent pris pour de l’indifférence.
Mais ils se trompaient !
Elle ne repoussait personne. Elle n’avait simplement jamais ressenti le besoin de se dévoiler à la hâte. Certaines choses perdaient leur valeur lorsqu’elles étaient offertes sans discernement. Elle préférait laisser le temps faire son œuvre, convaincue que les liens les plus sincères naissaient de la patience, de l’observation et de la confiance.
Chaque geste qu’elle accomplissait était mesuré. Chaque parole trouvait sa place après avoir traversé le silence de sa réflexion. Rien n’était précipité. Rien n’était laissé au hasard. Le temps n’avait jamais été un adversaire, mais un allié. Il révélait les vérités que l’empressement ne faisait qu’effleurer.
Au fil des années, elle avait appris à préserver son cœur. Enfin... en partie...
Non parce qu’il était incapable d’aimer, mais parce qu’elle connaissait le prix d’une confiance accordée trop vite. Les blessures les plus profondes étaient souvent invisibles, et leurs cicatrices demeuraient bien après que la douleur s’était tue. Alors elle avait laissé cette réserve devenir une seconde peau. Une protection silencieuse, non pour éloigner les autres, mais pour laisser entrer uniquement ceux qui accepteraient de voir au-delà des apparences.
À ceux-là, elle offrait tout : une loyauté sans faille, une présence constante, une douceur que peu soupçonnaient derrière cette apparente impassibilité.
Pourtant, il existait en elle une sagesse que les années seules ne pouvaient expliquer.
Héritière d’un peuple oublié, dont les cités reposaient désormais sous les flots, elle semblait porter en elle la mémoire silencieuse de l’océan.
Les anciens disaient que la mer était la plus exigeante des maîtresses : les courants enseignaient la patience et les marées rappelaient que tout était appelé à changer.
Les profondeurs, enfin, révélaient une vérité que peu d’êtres comprenaient : ce qui possède le plus de valeur ne cherche jamais à se montrer.
Elle avait fait de cet enseignement une manière de vivre.
Plus les tempêtes s’abattaient sur elle, plus elle puisait sa force dans le calme des profondeurs. Car la surface pouvait être balayée par les vagues sans que les abysses ne cessent d’être paisibles.
Peut-être était-ce pour cela que les épreuves ne l’avaient jamais brisée ?
Les tempêtes avaient beau se déchaîner, elles ne faisaient qu’agiter la surface. Au plus profond d’elle-même demeurait une quiétude que rien ne semblait pouvoir atteindre. Comme les abysses dont les eaux restent immobiles malgré la violence des vagues, elle puisait sa force dans un calme que le monde extérieur ignorait.
Elle n’avait jamais cherché à lutter contre les courants de son existence. Elle avait appris à les comprendre, à les accompagner lorsqu’ils étaient favorables, à leur résister lorsqu’ils menaçaient de l’entraîner. Car telle était la sagesse héritée de ses ancêtres : la véritable force n’était pas de dominer l’océan, mais de vivre en harmonie avec lui.
C’était sans doute cela qui la touchait autant dans cette armure.
Comme elle, elle n’avait nul besoin de briller pour exister. Elle demeurait fidèle à sa nature, laissant les regards pressés passer leur chemin. Seuls ceux qui savaient ralentir, observer et comprendre découvraient l’éclat véritable qu’elle renfermait.
Et peut-être était-ce là sa plus grande force.
Être digne, sans jamais chercher les honneurs.
Être discrète, sans jamais s’effacer.
Être distante, sans jamais cesser d’aimer.
Perdue dans ses pensées, elle se laissa porter par le courant de ses souvenirs, naviguant à travers les méandres de sa mémoire jusqu’à une époque désormais révolue. Les années avaient poursuivi leur course, mais elles n’étaient jamais parvenues à effacer ce fragment de son existence.
1er octobre 2010…
« Maïa ? »
La jeune fille portant ce délicat prénom releva aussitôt la tête du livre qu’elle étudiait avec application.
Le délicat bleu de ses yeux, nuancé d’un soupçon de vert, vint se perdre dans les iris d’un cobalt profond de l’homme qui se tenait devant elle.
Grand et solidement bâti, il dégageait cette présence singulière qui imposait naturellement le respect. Une longue chevelure d’un bleu nuit retombait librement sur ses épaules, encadrant un visage aux traits marqués où la rudesse semblait n’être qu’une façade. Sous ses épais sourcils, son regard, aussi intense qu’un brasier contenu, paraissait capable de transpercer la moindre hésitation. Pourtant, lorsqu’il se posait sur elle, cette dureté s’effaçait toujours au profit d’une bienveillance discrète, presque imperceptible.
Il n’avait nul besoin d’élever la voix pour se faire entendre. Sa seule présence suffisait à imposer le respect, comme si les innombrables épreuves qu’il avait traversées avaient gravé en lui une force silencieuse, indissociable de son être.
Pourtant, là où beaucoup ne voyaient qu’un homme impressionnant, Maïa distinguait autre chose. Une solitude discrète, qu’elle était encore incapable de comprendre ou de nommer. Comme si, malgré la lumière qui baignait le Sanctuaire et la vie qui l’animait, une part de lui demeurait à jamais inaccessible, perdue dans un endroit où personne ne pouvait le rejoindre.
Doucement, ses yeux glissèrent jusqu’à son front et s’arrêtèrent sur la fine cicatrice qui en traversait la peau. Plus claire que son teint doré, elle tranchait avec délicatesse sur son visage, comme un discret rappel que même les êtres les plus forts portaient les traces de leur passé.
Elle se demandait souvent d’où elle venait.
Pour elle, cette marque avait toujours fait partie de son visage, comme si elle lui appartenait depuis toujours.
« Maïa ! »
« Oui, maître Ikki ? »
Se levant de sa chaise, elle contourna la petite table qui occupait le centre de la pièce.
De simples sandales de cuir, lacées autour de ses chevilles, protégeaient ses pieds des pierres brûlantes de l’île. Elle portait une sobre tenue d’entraînement composée d’un collant blanc et d’un justaucorps vert émeraude. Nouée autour de sa taille, une fine écharpe de soie d’un violet améthyste rompait la simplicité de l’ensemble, apportant une touche de douceur au milieu de cette austérité.
Une fois arrivée aux côtés de la table, elle s’inclina respectueusement, les bras reposant naturellement le long de son jeune corps.
L’habitation n’avait rien d’accueillant. Les murs, assemblés de pierres volcaniques grossièrement taillées, conservaient la chaleur que le volcan diffusait sans relâche à travers l’île. Le plafond, soutenu par d’épaisses poutres de bois noircies par les fumées et les années, semblait avoir défié le temps.
Contre l’un des murs reposait un simple lit d’une personne, composé d’un robuste cadre de bois surmonté d’un mince matelas. Deux portes en bois brut rompaient la monotonie de la pierre. L’une menait à la petite chambre de la jeune fille, tandis que l’autre ouvrait sur le reste de la modeste demeure.
Rien n’y était superflu. Chaque objet avait sa place, chaque meuble sa raison d’être. Ici, le confort s’effaçait devant la nécessité.
Pourtant, voilà déjà cinq longues années qu’elle appelait cet endroit son foyer. Cinq années passées à endurer un entraînement impitoyable sans jamais laisser le doute ébranler sa détermination. Jour après jour, elle était tombée, s’était relevée, avait repoussé ses limites, guidée par une volonté inébranlable : prouver qu’elle était digne de devenir chevalière !
Un détail, pourtant, la distinguait de toutes les autres aspirantes chevalières du Domaine Sacré d’Athéna : son visage.
Il demeurait découvert, révélant une jeunesse qui contrastait avec la rudesse de cette île maudite.
Malgré les cinq longues années passées sur cette terre façonnée par le feu, les épreuves n’étaient pas encore parvenues à en altérer la douceur, comme si une part de l’enfant qu’elle avait été refusait obstinément de disparaître.
Le masque qu’elle aurait dû porter, lui, reposait simplement dans sa chambre, suspendu au mur, dans l’attente silencieuse du jour où elle accepterait enfin de le revêtir.
« Tu auras bientôt dix ans. Dans exactement dix jours... », déclara Ikki en croisant les bras sur son torse, sa voix grave résonnant doucement dans la petite bâtisse.
Le tissu de son éternel t-shirt bleu indigo se tendit légèrement, épousant les muscles de son torse sous l’effet de ce simple mouvement.
« C’est exact, maître Ikki. Dans dix jours, jour pour jour. »
Le silence retomba entre eux.
Comme toujours, il n’avait rien de gênant. Il faisait partie de leur quotidien, presque autant que leurs entraînements. Pourtant, cette fois, Ikki se racla discrètement la gorge, signe qu’il cherchait ses mots. Un détail suffisamment inhabituel pour éveiller la curiosité de la jeune fille.
« Je pense qu’après ces cinq années passées à t’entraîner auprès de moi, tu es prête à comprendre la véritable raison de ta présence sur cette île. »
« Vous en êtes certain, maître ? »
« Certain… non. »
Sa réponse fut immédiate, sans détour. Une franchise presque brutale qui n’avait jamais cessé de le caractériser.
« Seule Athéna pourra nous dire si le moment est venu. »
Il marqua une courte pause avant de reprendre.
« Quoi qu’il en soit, le temps est venu pour toi d’affronter ton ultime épreuve. Tu entreprendras un pèlerinage. »
Ses hikimayu, d’un délicat vermillon, se rapprochèrent imperceptiblement, dessinant de fins sillons sur son front sous l’effet de sa réflexion.
Superbe cadeau pour mes dix ans…
Un léger sourire en coin étira les lèvres d’Ikki.
« Tu es beaucoup trop expressive. »
Elle releva aussitôt les yeux, surprise.
« Je n’ai pourtant rien dit… »
« Tu n’en avais pas besoin. »
Il marqua une brève pause, sans jamais détourner son regard du sien.
« Depuis le temps que tu vis ici, tu devrais savoir que rien ne m’échappe. »
Son sourire, d’une denrée rare, s’effaça lentement.
« Cinq années passées à t’observer m’ont appris bien des choses. Un simple froncement de tes points frontaux me suffit à deviner le chemin que prennent tes pensées. Apprends à les maîtriser. Un adversaire attentif pourrait un jour y lire bien plus que tu ne le souhaiterais. »
Un silence s’installa.
« Et retiens également ceci… Un chevalier ne choisit jamais le moment où l’épreuve se présente à lui. Il choisit seulement la manière dont il y fait face. »
Sans répondre, Maïa baissa les yeux. Une légère gêne colorait désormais son visage. Elle ne se souvenait pas avoir laissé transparaître la moindre émotion.
Ikki laissa passer quelques secondes avant de reprendre d’une voix plus posée.
« Ton grand-père est déjà informé de cette décision. Il m’a demandé de te transmettre tous ses vœux de réussite. »
Un sourire, cette fois sincère, illumina brièvement le visage de la jeune fille.
Grand-père… merci…
Elle releva ensuite les yeux vers son maître.
« Où dois-je commencer ce pèlerinage ? »
« Personne ne peut répondre à cette question », répondit le chevalier du Phénix. « Tu devras suivre ton instinct. Il sera ton seul guide jusqu’au premier lieu que tu devras atteindre. »
Maïa demeura silencieuse quelques instants avant d’oser une nouvelle question.
« Savez-vous au moins quelle armure je dois retrouver ? »
Ikki soutint son regard sans ciller.
« L’armure que tu convoites est restée scellée durant une dizaine de décennie, après avoir traversé les siècles dans le silence, témoin des dérives du monde des hommes.
Maïa demeura silencieuse. Son regard ne quittait plus celui de son maître.
Toujours égale à lui-même quand l’on lui pose une question ouvertement…
Depuis son arrivée sur cette île, elle l’avait toujours connu ainsi. Droit. Impassible. Inébranlable. Ses traits semblaient sculptés dans la pierre, ne laissant que rarement une émotion franchir cette muraille qu’il avait érigée autour de lui.
Pourtant, elle devait le remercier car, à force de vivre à ses côtés, elle avait appris à lire ce que les autres ne voyaient pas.
Derrière cette austérité se cachait un homme qui avait consacré cinq années de son existence à faire d’elle une chevalière. Chaque entraînement, chaque correction, chaque silence avaient contribué à la façonner.
Elle comprit alors que ce pèlerinage ne marquait pas seulement le début de sa propre quête, il signifiait aussi la fin de leur vie commune.
« Si elle t’a choisie… elle se révélera à toi, où que tu sois. »
Ses yeux d’un bleu cobalt ne quittèrent pas un seul instant ceux, d’un bleu tropical teinté de vert lagon, de la jeune fille.
« Fais en sorte que ces cinq années n’aient pas été vaines. »
Et ce fut tout.
Le silence reprit naturellement possession de la petite demeure. Seul le crépitement discret du bois travaillant sous la chaleur permanente de l’extérieur venait troubler cette quiétude.
Ikki referma lentement les yeux.
Maïa, elle, demeura immobile, les mains toujours jointes devant elle.
Et maintenant… ? Que suis-je censée faire ? Je pars dans une heure ? Demain ? Dans quelques jours ?
À peine cette dernière pensée avait-elle traversé son esprit que la voix grave de son maître retentit.
« Maintenant. »
La jeune fille sursauta.
Ses grands yeux s’ouvrirent de surprise avant de se poser sur Ikki, qui n’avait pourtant pas rouvert les yeux.
Un léger pli barra son front.
« Maître… »
Il ne répondit pas.
Elle l’observa quelques secondes, comme si elle espérait déceler un indice sur son visage.
Puis un sourire amusé vint finalement étirer les lèvres de la fillette.
« Vous ne me ferez jamais croire que vous n’avez pas un don de télépathie. »
Un souffle, à peine perceptible, s’échappa du nez d’Ikki. Était-ce un soupir… ou le début d’un rire ? Difficile à dire.
« Depuis le temps que tu vis ici, tu devrais savoir que rien ne m’échappe. »
Il ouvrit finalement les yeux.
Ses iris cobalt retrouvèrent immédiatement ceux de Maïa.
« Cinq années passées à t’observer m’ont appris à te connaître. Tu réfléchis avec ton regard bien avant de le faire avec tes mots. »
Il marqua une courte pause.
« C’est une qualité lorsqu’il s’agit de faire preuve de sincérité. C’est un défaut lorsqu’un adversaire peut y lire chacune de tes intentions. »
Maïa baissa instinctivement les yeux alors que ses joues se teintèrent légèrement de rose.
« Je… j’y travaillerai, maître. »
« Tu y travailleras, je m’en assurerais par la suite. Et pourquoi en suis je si sûr ? Parce qu’un jour, celui qui te fera face cherchera la moindre faille et je ne tiens pas à ce que tu lui offres ce privilège. »
Le silence retomba quelques instants avant qu’il ne poursuive d’une voix calme, presque imperceptiblement différente.
« J’ai vu ton grand-père hier matin. »
À cette simple évocation, Maïa releva vivement la tête. Une inquiétude fugace traversa son regard avant qu’Ikki ne poursuive.
« Il connaît déjà ma décision concernant l’épreuve que je t’impose. Il m’a simplement demandé de te transmettre tous ses encouragements… et de te souhaiter autant de courage que de réussite. »
Durant un instant, Maïa ne répondit pas.
Les traits de son visage s’adoucirent imperceptiblement tandis qu’une chaleur familière envahissait sa poitrine. Malgré les cinq années passées sur Death Queen Island, malgré les entraînements qui avaient endurci son corps et son esprit, une seule pensée suffisait encore à lui rappeler la maison où elle avait grandi.
Merci… Apo.
Elle imaginait sans peine le vieil homme adressant ces quelques mots à Ikki avec ce calme qui ne le quittait jamais. Il n’avait pas cherché à la retenir lorsqu’elle était partie cinq ans plus tôt. Il savait qu’un oiseau ne pouvait apprendre à voler si l’on gardait toujours la main ouverte sous ses ailes. Pourtant, pas un seul jour elle n’avait douté qu’il l’attendrait, là-bas, sur leur île.
Cette pensée lui arracha un léger sourire.
Elle inspira profondément, laissant cette douceur trouver naturellement sa place au fond de son cœur avant de relever les yeux vers son maître.
« Où commence mon pèlerinage ? »
« Tu le découvriras toi-même. »
« Vous ne pouvez vraiment pas m’aider ? »
« Non. »
La réponse tomba avec la même évidence que les précédentes.
« Chaque chevalier emprunte une route différente. Si je te montre le premier pas, alors cette route ne sera déjà plus la tienne. »
Maïa demeura silencieuse.
Son regard glissa vers les dalles de pierre qui recouvrait le sol volcanique du baraquement. Les paroles de son maître résonnaient encore dans son esprit, chacune d’elles alimentant un mélange étrange d’appréhension et d’impatience. Ce pèlerinage serait sans doute bien plus éprouvant que tout ce qu’elle avait connu jusqu’alors.
Pourtant, plus elle y songeait, plus cette inquiétude s’effaçait. À sa place grandissait une certitude. Celle que cette épreuve était précisément ce vers quoi toutes ces années d’entraînement l’avaient conduite.
Elle inspira profondément, puis releva lentement la tête. Ses longs cheveux bleus glissèrent dans son dos tandis qu’un éclat nouveau illuminait son regard. Ce n’était plus celui d’une enfant à qui l’on annonçait une épreuve, mais celui d’une future chevalière prête à aller à la rencontre de son destin.
« Alors… je réussirai. »
Son poing se referma avec conviction contre sa poitrine.
« Peu importe les épreuves qui m’attendent… je reviendrai avec cette Armure. »
Un silence s’installa.
Ikki soutint son regard sans répondre immédiatement. Son visage demeurait impassible, pourtant quelque chose avait changé. La dureté qui habitait habituellement ses yeux semblait s’être légèrement estompée, laissant apparaître, l’espace d’un instant, une discrète lueur de satisfaction. Elle disparut presque aussitôt, comme si elle n’avait jamais existé.
« Cette épreuve n’est pas la mienne », dit-il finalement.
Sa voix avait retrouvé toute sa gravité.
« C’est Athéna qui te la confie. »
Il la fixa quelques secondes supplémentaires.
« N’oublie jamais une chose, Maïa. Les armures ne récompensent pas la volonté… elles reconnaissent celui ou celle qui a su devenir digne de les porter. »
La jeune fille soutint son regard sans faiblir.
« Alors je lui prouverai qu’elle ne s’est pas trompée. »
Ikki hocha lentement la tête.
« C’est tout ce que j’attends de toi. »
« Il n’empêche que je ne sais toujours pas où je dois me rendre pour commencer ce pèlerinage… »
Elle croisa les bras sur sa poitrine, ses hikimayu se fronçant légèrement. Cette idée l’agaçait plus qu’elle ne voulait bien l’admettre. Comment pouvait-elle entreprendre un voyage dont elle ignorait jusqu’au point de départ ?
Le silence s’installa de nouveau.
Puis, sans la moindre transition, la voix grave d’Ikki rompit le calme de la petite bâtisse.
« Quand es-tu née, Maïa ? »
La jeune fille cligna des yeux, déconcertée.
« Que… quand ? Le dix octobre… Vous le savez pourtant, maître. »
Elle inclina légèrement la tête. Quelques mèches de sa longue chevelure bleutée s’échappèrent derrière son oreille pour venir encadrer son visage.
« Pourquoi cette question ? »
Ikki demeura silencieux quelques instants avant de reprendre.
« Répond. »
Maïa resta interdite.
Ses lèvres s’entrouvrirent légèrement tandis qu’elle dévisageait son maître, comme si, pour la première fois depuis cinq ans, elle ne parvenait plus à suivre le fil de sa réflexion. Plus il parlait, plus elle avait l’impression qu’il cherchait volontairement à l’égarer.
« Maître… » souffla-t-elle avec hésitation. « Soyez un peu plus précis. Je ne comprends pas où vous voulez en venir… »
Ikki soutint son regard pendant quelques instants. Son silence, plus que n’importe quel reproche, suffit à lui faire rentrer instinctivement la tête dans les épaules.
Lorsqu’il reprit enfin la parole, sa voix n’avait pas changé d’un iota.
« Parce qu’une naissance ne se résume pas à une date. »
Les hikimayu de Maïa se froncèrent davantage, accentuant les légers plis qui barraient son front.
« Je… je ne comprends toujours pas. »
« Réfléchis. »
Il rouvrit lentement les yeux et planta son regard cobalt dans celui de son élève.
« Si tu trouves la réponse à cette énigme, tu sauras où te rendre… »
Sans rien ajouter, Ikki se leva, contourna la table, traversa la pièce d’un pas tranquille et posa la main sur la poignée de la porte.
Avant de franchir le seuil, il s’immobilisa un bref instant dans l’encadrement de la porte.
Vu de dos, sa haute silhouette semblait remplir à elle seule l’ouverture de la modeste bâtisse. Son éternel t-shirt bleu indigo épousait les contours d’une musculature forgée par des années de combats, tandis que sa longue chevelure bleu nuit, légèrement ébouriffée, ondulait sous le souffle tiède du vent venu de l’océan. Une main demeurait posée contre le chambranle de bois sombre, l’autre retenait encore la porte entrouverte, comme s’il accordait à son élève une ultime seconde avant de la laisser suivre son propre chemin.
Maïa voyait que devant lui, s’étendait l’immensité austère de Death Queen Island. Le volcan, dont les entrailles rougeoyaient sans relâche, projetait dans le ciel un épais panache de fumée noire qui se mêlait aux dernières couleurs du crépuscule.
Elle le regarda ainsi, immobile, le corps en tension. Lentement, il parla d’une voix calme sans même se retourner.
« Maïa… Toutes les réponses ne s’obtiennent pas en les demandant. Certaines doivent être découvertes. »
Puis, sans attendre de réponse, il franchit le seuil.
La porte se referma doucement derrière lui, laissant la jeune fille seule avec cette énigme qui, quelques instants plus tôt encore, n’existait pas.
Un pèlerinage… une énigme… mais où veut-il en venir ?
Elle demeura immobile au milieu de la pièce, les bras toujours croisés. Son regard se perdit sur les dalles de pierre tandis que les paroles de son maître tournaient en boucle dans son esprit.
« Quand es-tu née ? »
Cette question n’avait aucun sens.
Du moins… c’était ce qu’elle avait cru.
Elle connaissait évidemment la date de sa naissance. Son grand-père la lui avait répétée chaque année depuis aussi longtemps qu’elle s’en souvenait.
Mais Ikki n’aurait jamais posé une question dont il connaissait déjà la réponse. Il attendait autre chose.
« Il n’y a pas que le jour dans une naissance… »
Ces mots résonnèrent de nouveau dans son esprit.
Il n’y a pas que le jour…
Soudain, ses hikimayu d’un délicat vermillon se froncèrent.
Si pas seulement le jour… Alors… peut-être le lieu ?
Ses yeux s’ouvrirent légèrement.
Elle n’était pas née sur Death Queen Island, comme elle l’avait longtemps cru.
Son grand-père le lui avait raconté à maintes reprises. Elle avait vu le jour sur la petite île d’Orona, située à quelques dizaines de kilomètres au sud de Death Queen Island. C’était là que son existence avait commencé, bien avant que son destin ne la conduise, cinq années plus tôt, sur cette terre de feu.
Son regard s’anima.
Orona…
Maïa resta silencieuse, plongée dans sa propre réflexion. Était-ce aussi simple ?
Et si ce n'était pas le lieu ? La date ? Elle la connaissait déjà, c'était le dix octobre. Alors… l’heure peut-être ? Que lui avait dit son grand-père ? Ah oui, elle était née a dix heures dix...
Ses yeux s’écarquillèrent alors qu'elle relevait brusquement la tête.
Ca serait ça ? Mais... qu’est-ce qui est réellement important… Le jour ? Le lieu ? L’heure ?… Ou les trois ?
Le silence reprit doucement sa place dans son esprit alors qu'un sourire illuminait doucement son visage.
« Orona… »
Son choix était fait. Qu’il s’agisse du jour, du lieu, de l’heure, ou les trois réunis, c’était là que son pèlerinage devait commencer. Revenir là où elle avait poussé son premier souffle lui paraissait être une évidence.
Et rien que cette simple pensée faisait naître en elle une joie sincère. Tellement sincère qu'elle s'empressa de quitter la bâtisse pour se mettre en route.
Lexique :
Hikimayu : Le hikimayu est une ancienne coutume de beauté japonaise qui consiste à raser ou à épiler ses vrais sourcils pour en peindre de nouveaux plus haut sur le front. De fait, ce mot est approprié pour signifier l'appartenance des Atlantes par ce trait spécifique.