Immersion

Chapitre 1 : Réveil

9750 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 17/09/2026 16:18

Tom émerge lentement. Il est sur un lit, dans une chambre qu’il ne connaît pas. La luminosité de la pièce est faible. Pas de lampe allumée, il ne doit pas faire beau à l’extérieur. Les murs, le sol et le plafond sont recouverts de bois. Cela ressemble à une pièce de chalet de montagne.

Tom va régulièrement en vacances au ski avec sa femme et ses enfants. Cependant, bien qu’il n’ait pas le moindre souvenir de son arrivée dans cette chambre, il sait qu’il ne se trouve pas dans un gîte qu’il pourrait fréquenter. Il n’aurait jamais opté pour ce chalet-ci. Sans avoir véritablement des goûts de luxe, il est habitué à un minimum de standing.

Les draps mités sentent le renfermé. D’une manière générale, les odeurs et les traces d’humidité présentes prouvent que cette pièce ne doit pas souvent être aérée. Bien que la chambre soit recouverte de bois, si Tom ne s’était fié qu’à l’odeur, les yeux clos, il aurait pu parier qu’il allait se réveiller dans un garage.

Le sommier est plus que rudimentaire, Tom craint de faire basculer ce lit une place à chaque mouvement. Le matelas informe inquiète un peu le cinquantenaire, il se dit qu’il n’est certainement pas le premier à s’y être assoupi … Le drap est plié à ses pieds, Tom en conclut qu’il n’a pas dormi recouvert par ce dernier, ce qui le rassure. La restriction de contacts physiques avec des linges souillés réduit les risques de contaminations bactériologiques. Malheureusement, cet argument est ridiculisé par le fait que son crâne ait reposé un certain temps sur cet oreiller. Des images répugnantes gagnent alors son esprit. Il imagine les individus qui ont pu baver, ronfler ou pire encore sur ce coussin jauni, sans que la taie ne soit lavée.

Tom est écœuré. Il devra s’épouiller quand il se douchera. Il redoute les piqûres de puces ou de punaises. Par chance, son absence de chevelure sera son meilleur allié pour un décrassage complet.

Et cette odeur ! Tom va vraiment finir par vomir. Lui qui fait tant attention à son hygiène. La machine à laver sera programmée dès son retour à la maison, il devra scrupuleusement faire tourner l’ensemble de ses habits à 90° !

D’ailleurs, en parlant d’habits, Tom a visiblement dormi habillé, cela le tracasse. Mais il est encore plus perturbé de constater qu’il ne reconnaît pas ces vêtements. Un pull col rond, un pantalon en coton, tous les deux blancs. Ce n’est pas à lui. Aux pieds, il porte des tennis souples, bas de gamme, blanches également. Se mettre au lit habillé et chaussé, c’est une première pour lui ! Il possède une certaine classe et du savoir-vivre, peu importe que ce lit soit d’une aussi piètre qualité, il respecte le mobilier de tous les endroits dans lesquels il se rend. Même lors de soirées bien arrosées durant sa jeunesse, il ne s’est jamais couché chaussé ! Il entend encore les avertissements de sa mère, lui inculquant les notions de bienséance de base. Il espère qu’elle ne le voit pas de là-haut, sinon, pire que la réalité de son décès, ne pas pouvoir infliger une correction corporelle à son fils doit être une torture pour elle ! Tom pourrait encore ressentir son oreille être tirée.

Outre la colère pour cette sacro-sainte règle d’hygiène maternelle transgressée, sa mère pourrait éprouver une frayeur en le voyant ainsi vêtu. Du blanc ! La pauvre femme croirait que son fils est arrivé à ses côté au paradis ! Il ne porte jamais de cette couleur ! Ce blanc, Tom l’a en horreur, pour deux raisons. La première est très subjective : ayant la peau noire comme l’ébène, il trouve que le blanc fait trop tranché avec son teint naturel, il ne se sent pas mis en valeur ainsi. La seconde raison est liée à son emploi. Etant médecin urgentiste, le blanc est associé aux blouses médicales. Porter cette couleur hors de l’hôpital est impensable pour lui. Quand il quitte les urgences, il redevient un homme normal, il n’est plus docteur. Dans la vie privée : pas de blanc.

Tom se lève, il est groggy. Il s’étire et fait craquer ses articulations. Même en étant davantage réveillé, il ignore toujours comment il a pu atterrir ici. De plus en plus alerte, par réflexe, il s’ausculte rapidement. Il soulève ses manches : pas de traces de piqûres. Le voilà en partie apaisé. La perte de mémoire aurait pu être liée à une substance injectée à son insu. Pour autant, il n’est pas naïf, l’hypothèse d’absorption d’une drogue n’est pas à rejeter. Une seringue aurait pu être plantée ailleurs dans son corps, dans un endroit hors de sa vue. Mais il aurait aussi très bien pu avaler ou inhaler un produit toxique. Son manque d’énergie, sa vision légèrement troublée ainsi que ses picotements dans les membres, l’inquiètent. Selon lui, une substance hallucinogène ou paralysante pourrait être à l’origine de cet état physique global. Les possibilités sont multiples, cela va du simple chloroforme à des produits plus dangereux, en passant par le GHB[1]. 

Pour l’heure, même s’il est vrai que la situation est préoccupante, Tom ne panique pas. Il est d’un naturel calme. Sa patience et son sang-froid sont loués dans son métier. Sans ce pragmatisme et cette sérénité, il en est convaincu, il ne pourrait pas être un bon médecin. Ce n’est pas un impulsif, il a pour habitude d’évaluer les faits avant de prendre une décision. Toutefois, il mentirait s’il disait que ce contexte ne le tourmente pas du tout…

La pièce dans laquelle se trouve Tom est très anxiogène. Ou du moins, elle l’est en s’ajoutant à son absence de souvenirs de s’y être rendu. La décoration est vieillissante. Sur les murs, des cadres avec des photos en noir et blanc : une petite fille et un adolescent dans un jardin, des chasseurs dans la forêt, une femme portant un chiffon sur la tête dans une basse-cour…. Bien que la qualité des photos soit médiocre, Tom ne reconnaît personne, ces gens et ces lieux lui sont inconnus.

Le docteur s’approche de la fenêtre. Son pas est lent. Il reprend peu à peu possession de ses moyens, sans être encore totalement maître de ce corps qui a, de toute évidence, été malmené d’une manière ou d’une autre.

Des rideaux d’un autre temps encadrent l’ouverture sur l’extérieur. Le vitrage est simple, laissant échapper de l’air frais, mais Tom n’a pas froid. Il n’est pas frileux par nature. Pourtant, d’après ce qu’il voit dehors, il peut y faire frais. Ce paysage ne lui évoque rien de familier. Il se trouve dans une forêt. La plupart des arbres ont perdu leurs atouts. Les feuilles tombées au sol pourrissent sur la gadoue. Pas un brin de soleil, mais il fait jour. La vue terne est déprimante.

Maintenant qu’il est debout, Tom peut mieux visiter son environnement. L’aménagement de cette pièce est minimaliste. Une commode est placée sous la fenêtre, mais il ne peut se résoudre à fouiller. Sa préoccupation n’a pas fait disparaître son éthique. Après tout, et s’il se trouvait chez des personnes qui lui seraient venues en aide ? Son dernier souvenir avant cette chambre est de se diriger vers sa voiture. Peut-être aurait-il été victime d’un accident de la route ? D’honnêtes citoyens l’auraient hébergé ici ? Toutes les hypothèses sont intéressantes. Toutefois, c’est un homme rationnel qui aime se rattacher aux faits tangibles. Ni ecchymoses ni douleurs physiques, cela ne concorde pas avec la théorie d’un accident.

Repenser à sa voiture lui fait penser à ses clefs. Tom devrait les avoir sur lui, ainsi que ses papiers et son portable ! Il ne voit aucune affaire à lui dans les parages.  Rien sur la commode, rien sur la table de chevet. Peut-être que ses effets personnels sont rangés dans une pièce voisine ?

Résigné, le docteur pense avoir fait le tour de cette chambre et part en quête de réponses dans le reste du chalet. En face de la fenêtre, se trouve une unique porte. Il se dirige vers cette dernière. Se faisant, il tombe face à un miroir qu’il n’avait pas encore remarqué. De loin, il l’avait pris pour un cadre photo supplémentaire. Il se rapproche, son reflet est rassurant : visage intact et propre, pupilles correctes, langue normale. Rien de suspect à signaler.

A droite du miroir, une horloge miniature indique qu’il est 9h. Enfin, en toute logique, d’après la luminosité extérieure, il semblerait qu’il soit 9h du matin et non 21h du soir.

La sensation d’engourdissement s’est désormais totalement résorbée. Un léger mal de crâne persiste, surtout quand Tom essaye de se remémorer sa nuit. La veille, il a quitté le travail en début de soirée. Il est allé sur le parking de l’hôpital pour rejoindre sa voiture… Puis le vide, plus rien… Il n’arrive même pas à se souvenir s’il est bien monté ou non dans son véhicule. Cela ne fait rien. De toute manière, autant continuer d’avancer afin de partir en quête de réponses.

Tom saisit la poignée, la porte n’est pas verrouillée. Au moins, il n’est pas séquestré chez un psychopathe se dit-il. Il sort de la pièce.

Tout compte fait, sa chambre n’était pas si mal à côté de ce minuscule couloir sombre, aux murs gondolés par l’humidité. La décoration ne varie pas, toujours du bois partout, que cela soit dans la structure même de la maison ou pour le mobilier. L’espace est restreint, même l’architecture prouve que ce chalet est daté.

Le corridor dessert la chambre où il se trouvait, ainsi que trois autres pièces fermées qu’il n’essaye pas d’ouvrir. Sur deux portes figurent des encadrés : un avec un dessin de WC et l’autre avec une baignoire en porcelaine. Il ne ressent pas le besoin de se soulager et, puisqu’il a déjà pu s’observer dans sa chambre, il ne voit pas l’intérêt de se diriger vers ce qui doit être une salle de bain. Il doit trouver ses hôtes, alors il préfère explorer la partie ouverte. De loin, il devine un espace salon sur sa gauche.

Une cheminée trône, au centre du mur droit. Pas de feu allumé. Face à ce foyer disproportionné par rapport à la taille de la maisonnette, se trouve un canapé recouvert d’un tissu de velours brodé datant du siècle dernier. Tom voit le meuble de dos, inutile d’aller le contempler de plus près, il anticipe une odeur peu agréable.

Le reste de la pièce est sans surprise : du bois, du bois, toujours du bois. Une porte d’entrée vitrée, un étroit espace cuisine délimité par un bar. Au sol, deux tapis dans les tons rouges essayent vainement d’égayer l’ensemble. Au mur, toujours ces photos sans couleurs, mornes, peuplées d’inconnus. Tom ne se donne même plus la peine de regarder ces cadres dans le détail. Convaincu que les souvenirs exposés ne le concernent pas.

Un grognement le fait sursauter ! Cela venait du salon, près de la cheminée. Intrigué, il s’avance prudemment vers la source du bruit et découvre un homme sur le canapé ! Celui-ci dort profondément.

L’inconnu est blanc, plutôt bel homme, brun, taille moyenne, une quarantaine d’années. A première vue, sans examen approfondi, Tom en conclut que l’individu va bien, il n’est pas blessé, pas de marques visibles sur le corps. Mais un détail perturbe fortement le médecin. Un détail qui pourrait aisément le faire basculer dans une panique invalidante. L’homme est vêtu exactement comme lui !

Le docteur s’assoit délicatement sur la table basse qui se situe entre le canapé et la cheminée. D’après l’usure, cette table a plusieurs dizaines d’années. Il craint que le meuble ne plie en deux sous son poids.

Déformation professionnelle oblige, Tom observe plus précisément l’endormi, avec son regard aguerri d’urgentiste. Lentement, il se risque à effleurer la main de son patient. L’homme réagit. Il gémit, s’étire dans son sommeil.

L’inconnu finit par ouvrir les yeux, il sursaute, fronce les sourcils et a un léger mouvement de recul quand il voit le docteur. Brusquement, il retire sa main, refusant d’être touché et se redresse à toute vitesse.

Les deux hommes sont face à face. Conscient de la méfiance légitime de son voisin de chambre, Tom sait qu’il doit prendre les devants. Sereinement, comme à son habitude, le médecin engage la discussion.

-         Bonjour, je m’appelle Tom. Je me suis réveillé dans ce chalet, dans une chambre, juste là, à côté. J’ignore comment je suis arrivé ici et ne sais d’ailleurs pas où nous nous trouvons, en auriez-vous une idée, par hasard ?

L’inconnu le regarde avec étonnement, puis ses yeux balayent la pièce. Pas besoin d’explication superflue, de par son expression, Tom comprend que son interlocuteur ne doit pas en savoir beaucoup plus que lui sur la situation.

Le quarantenaire se lève, s’étire, se gratte la tête. Tom reste assis, il attend sagement une réponse, ne souhaitant pas se montrer désagréable auprès de son nouvel équipier d’infortune potentiel. De plus, il conçoit que le contexte peut nécessiter un temps d’adaptation, lui-même n’avait pas été fringuant dans l’immédiateté de son éveil.

-         C’est quoi cette baraque ? s’interroge l’homme dans un murmure, sans regarder Tom. 

Le médecin se lève à son tour. Désormais certain qu’il n’aura pas de réponses claires de la part de cet inconnu quant à leur situation actuelle.

-         Pis vous êtes qui vous déjà ? demande l’homme en regardant Tom d’un air circonspect.

-         Tom, répond le médecin en tendant la main. Et vous ?

-         Euh… Bruce, répond-il déconcerté en ignorant sciemment la poignée de main proposée.

Tom racle sa gorge en refermant son poing qu’il ramène vers lui. Il est embarrassé par cette main tendue refoulée. Cette légère humiliation ne l’affaiblit pas, il garde son flegme face à ce Bruce.

 

-         Comme je vous le disais plus haut, je suis comme vous, j’ignore totalement où nous sommes, reprend Tom sur un ton professionnel. Comment vous sentez-vous ?

-         Bien… Dans le gaz, mais bien. Pourquoi ? Vous êtes médecin ?

-         Oui.

-         Oh.

Bruce affiche une moue surprise, mais satisfaite. Tom a déjà remarqué que le fait d’être médecin lui confère, généralement, une approbation de la part des personnes qu’il rencontre. Cela semble posséder des vertus apaisantes. Dans le cas présent, se réveiller dans un lieu inconnu, auprès d’un médecin qui annonce être dans la même situation, peut s’avérer être une information tranquillisante. Une sorte de moindre mal.

Tom laisse Bruce se réveiller en douceur. Il voit l’homme s’approcher des cadres accrochés aux murs. Avec un peu de chance, ces visages affichés auront un sens pour lui.

Pendant ce temps, le cinquantenaire décide de se diriger vers cette cuisine ouverte. S’il se fie à l’épaisseur de poussière présente sur les récipients de condiments, personne n’a cuisiné ici depuis bien longtemps. Tout comme dans le reste de la maison, il n’y pas de téléphone, pas d’ordinateur, pas de télévision, pas de journal. Aucun moyen de communication ou d’information à disposition. Enfin, il est vrai que le médecin n’a pas fouillé de fond en comble les lieux. Certaines pièces lui sont encore étrangères. Peut-être qu’un bureau avec des outils et du matériel informatique se trouve de l’autre côté de la porte qui faisait face à sa chambre.

La seule issue semble être la porte d’entrée vitrée. L’extérieur pourrait révéler son lot d’indices. Alors qu’il s’apprête à sortir, Tom entend un craquement semblable à un son de loquet actionné, provenant du couloir où se situait sa chambre. Il échange un regard avec Bruce, lui aussi a entendu ce bruit.

Tom regagne le salon, laissant momentanément tomber ses envies de recherches en extérieur. Peut-être qu’une personne pouvant les aider va apparaître ! Dans le couloir, une porte s’ouvre, ce n’est pas une nouvelle personne mais trois qui arrivent ! Trois femmes. Elles aussi sont vêtues d’un pull blanc à col rond, d’un pantalon blanc et de tennis blanches. Cette vision serre la gorge de Tom.

Tout le monde se dévisage. La surprise, la stupeur, la suspicion et l’interrogation habitent tous les regards. Dans ce silence pesant, le docteur scrute les dernières arrivées.

Ø La première est une jeune femme blonde, peut-être de 20 ans. Elle est excessivement maigre. Yeux marrons maquillés de façon charbonneuse. Il a l’impression de l’avoir déjà vue, mais il n’en est pas certain. Il se dit que des maigrichonnes fortement maquillées, il en voit tous les jours lorsqu’il accompagne ses enfants au collège.

Ø La deuxième a bien quarante ans, minimum. Elle non plus n’a pas le teint naturel, mais Tom la qualifierait plus de déguisée ou de peinturlurée. Le visage de celle-ci est recouvert d’une épaisse couche de fond de teint, ses yeux bleus sont dissimulés sous des épaisseurs de mascara et de rimmel, ses lèvres sont dessinées et accentuées par du crayon, sans parler des ongles manucurés de manière extravagante. Elle est brune, de taille moyenne, formes généreuses, De prime abord, ce n’est pas le genre de femme que Tom aime fréquenter. Trop tape à l’œil, limite vulgaire. 

Ø La dernière est plus en retrait, Tom la distingue mal. Il pense qu’elle est plus jeune que la précédente, mais plus âgée que la première. Elle semble assez grande, corpulence normale, cheveux mi-longs et châtains. Peut-être trente-cinq ou quarante ans. Une femme passe-partout.

A l’instar de ce qu’a révélé son auto-examen et celui réalisé brièvement sur Bruce, Tom a l’impression que les filles sont dans un bon état de santé général. Pas de blessures, coups, bleus ou bosses visibles.

Maintenant que le docteur a fait le tour des observations physiques, il se sent confiant pour, une nouvelle fois, engager la discussion. Mais Bruce le devance.

-         Bonjour mesdames. Malgré vos tenues et vos mines déconfites, je tente tout de même : sauriez-vous, par hasard, où nous sommes et ce que nous faisons ici ? essaye-t-il sur un ton mielleux teinté d’ironie. 

La blonde maigre aux cheveux coupés en carré fixe sévèrement Bruce, tandis que la brune le dévore des yeux avec gourmandise, sans dire un mot. C’est finalement la troisième femme qui s’avance en poussant légèrement les deux autres. Elle paraît agacée par Bruce et ses manières, mais elle se résigne à lui répondre. Dans un visage très expressif, elle marque une négation en opinant de la tête.

-         Je m’en doutais, conclut Bruce. 

Tom s’avance à son tour. Il décide de respecter une certaine distance de sécurité. De toute évidence, le climat n’est pas très chaleureux. Cinq personnes qui ne se connaissent pas, ces habits identiques, cette absence de réponses aux multiples questions possibles, cela commence à faire grimper la panique environnante, y compris sa propre tension artérielle. Il souhaite calmer ce climat avant qu’une hystérie collective ne prenne le dessus. D’expérience, il sait que le stress ne produit que rarement du bon. 

-         Enchanté, je suis Tom. Je ne sais pas non plus ce que nous faisons ici, mais je suis médecin, est-ce que vous allez bien ?

De légers « oui » pratiquement inaudibles sortent des bouches des trois femmes. Elles sont déstabilisées à l’annonce de ce statut mais semblent être en confiance. Tom est heureux de constater que son titre a, encore une fois, été fédérateur. Il échange un regard furtif avec Bruce. Ce dernier étouffe un rire moqueur, le prestige de la blouse blanche n’aura pas eu un effet durable sur ce quarantenaire.

C’est alors que la porte d’entrée s’ouvre ! La surprise est générale : deux jeunes hommes entrent à leur tour dans le salon ! Deux adolescents, ou de très jeunes adultes. Eux aussi, sont tout de blanc et de coton vêtus, même si un peu salis par des traces de terre fraîche.  

-         Ben merde… laisse échapper le garçon qui semble le plus âgé. 

Une nouvelle fois, tout le monde s’observe. Personne n’ose parler. Visiblement assez sûr de lui, c’est encore Bruce qui finit par oser briser le silence en s’adressant aux deux nouveaux entrants. Il leur demande qui ils sont, d’où ils viennent et comment sont les extérieurs. Tom trouve cette initiative pertinente, bien que cavalière dans le phrasé.

D’après les dires des garçons, ils étaient endormis dans la forêt. Un sur une sorte de hamac placé entre deux arbres et l’autre à même le sol. Ils se sont croisés alors qu’ils gagnaient le chalet, qu’ils avaient tous les deux repéré. Pendant leurs discours, Tom scrute attentivement les garçons. Les taches sur le plus jeune, ainsi que les salissures sur leurs tennis rendent leurs explications plausibles.

-         Vous n’avez vu que la forêt et ce chalet depuis l’extérieur ? s’enquiert Tom.

-         Non, un peu plus bas, en face de la maison, y a de l’eau, comme un lac, dit le plus âgé. 

-         Pas de voiture ? interrompt Bruce.

-         Non, pas de voiture, répond le deuxième garçon.

-         Vous avez un portable ? demande Bruce.

-         Non, répond le plus jeune.

Le plus âgé tâte ses cuisses, comme pour vérifier ses poches, mais ces pantalons en sont dépourvus. Il fait non de la tête. L’adolescent est à la fois surpris, déçu et énervé de ne pas avoir son téléphone. A longueur de journée, Tom reprend ses enfants qui sont constamment sur leurs écrans. Il trouve le sort ironique : pour une fois que le portable serait essentiel, cet ustensile est désespérément absent.

Quoi qu’il en soit, si les garçons disent vrai et qu’il n’y a pas de véhicule, comment sont-ils tous arrivés ici ? Tom n’est pas venu par ses propres moyens. Pire que cela, s’ils sont perdus dans un chalet au beau milieu de la forêt, sans possibilité de contacter qui que ce soit et sans moyen de transport, quelles options ont-ils devant eux ?

Avec un peu de chance, les filles auront un téléphone. Mais la brune et la jeune femme en retrait répondent par la négative. Quant à la dernière, elle fait demi-tour et peste. Dans l’encadrement de la porte, Tom la devine en train de s’activer, dans ce qui semble être une seconde chambre. Des linges de maison volent. Les claquements de tiroirs et de portes de placard accompagnent les insultes grommelées par la blonde.

Après quelques secondes, la jeune femme revient dans le salon et proteste. Elle n’avait pas vérifié ses poches avant et ne trouve aucune de ses affaires dans la chambre, pas même son smartphone. Comme pour la rassurer, Bruce et les deux autres filles déplorent le fait de n’avoir aucun effet personnel non plus.

Tom ne dit rien. Il est agacé par cette jeune femme. Elle est d’une superficialité excessive. Dans un tel contexte, elle s’agace du fait d’être dépossédée « de son bien le plus précieux », oubliant que tous se trouvent dans la même situation qu’elle. Enfin, cela, elle semble s’en moquer royalement. Visiblement, seule sa propre personne compte. Pour couronner le tout, elle regarde ses ongles et se plaint, de façon assez caricaturale, d’avoir un ongle abîmé. Pourtant, son vernis est moins tape-à-l’œil que celui de la brune. D’ailleurs, Tom n’aurait pas remarqué qu’elle avait les doigts manucurés si elle ne l’avait pas mentionné elle-même.

Devant l’incompréhension de tous, la jeune femme passe d’un énervement hystérique plaintif à un rire de soulagement. Elle précise que l’absence de smartphones l’arrange désormais, personne ne peut filmer ou diffuser des images d’elle ainsi « défigurée ». Décidément, Tom la trouve lamentable et ignore si elle surjoue ou si son attitude est naturelle. Dans les deux cas, cela lui paraît pathétique.

-         Wendy Sweet ! T’es Wendy Sweet ! s’exclame alors un des adolescents.

La blonde sourit, à la fois gênée et fière. « Wendy Sweet », Tom a déjà entendu ce nom-là quelque part… Mais oui ! C’est ça ! Sa fille aînée de 13 ans est fan de cette influenceuse ! C’est pour cela que le visage de cette dernière lui semblait familier. Cependant, Tom n’a jamais très bien compris quelle était la spécialité de cette tik-tokeuse. Il sait seulement que sa fille a voulu s’inscrire à des cours de capoeira, suite aux recommandations de cette Wendy. Heureusement pour Tom qu’ils habitent dans une grande ville. En bon père de famille, il était parvenu à trouver un club enseignant ce sport. Tous les jeudis, il fait quarante minutes de route pour satisfaire cette lubie. D’après sa fille, cette influenceuse aurait pratiqué cet art martial, grâce auquel, elle se sentirait plus en sécurité dans la vie de tous les jours. Tom était resté dubitatif quant à cet argument, mais le fait que sa fille veuille s’inscrire à une activité sportive lui plaisait, peu importe la raison de ce choix.

Bruce salue Wendy sur un ton un peu sarcastique, il tire une révérence. L’influenceuse ne paraît pas distinguer l’aspect moqueur de cet acte. Puis Bruce en profite pour suggérer que chacun se présente. Tom sourit. La façon d’agir diffère, mais finalement, ce quarantenaire et lui semblent être sur la même longueur d’ondes et posséder le même esprit pratique. Quitte à être perdus ensemble, autant savoir qui est qui.

-         Donc moi c’est Bruce, un architecte citadin, très attaché à son petit confort et pantouflard, complètement paumé dans ce chalet à la décoration douteuse.

-         Tom. Je n’ai aucun souvenir de mon arrivée ici et ne connaît pas cet endroit.

-         Parce que vous croyez que moi je le connais peut-être ? intervient Wendy. C’est un trou perdu ! Même si j’avais mon tel, je suis sûre qu’il n’y aurait pas de réseau ici. Jamais je ne serais venue dans ce bled de mon plein gré ! Je ne vous connais pas et ne vous fais absolument pas confiance ! Je suis la seule à être célèbre ici ! Vous pourriez très bien avoir organisé mon enlèvement !

La réaction de Wendy surprend tout le monde. Tous la regardent partir s’assoir sur le fauteuil placé à côté de la cheminée. Elle se renferme sur elle-même, se mettant en tailleur sur l’assise, tout en gardant ses chaussures. Tom ne peut s’empêcher de penser qu’il ne s’agit que d’une enfant pourrie gâtée. Une gamine qui mériterait bien de se faire tirer les oreilles…

Le médecin cesse de donner de l’importance à cette diva de pacotille. Si plus personne ne lui témoigne de l’attention, elle redescendra peut-être sur Terre. Il croise le regard de la fille plus en retrait et lui sourit. Il espère ainsi l’inciter à se présenter à son tour. Celle-ci semble plus raisonnable que les deux autres.

-         Je m’appelle Laure, murmure-t-elle d’un ton timide.

-         Et moi c’est Hélèna, clame la brune très maquillée.

-         Johnny, dit le plus jeune garçon.

-         Franck, termine le dernier adolescent.

Tom regarde les deux jeunes hommes. Son regard professionnel a encore frappé, il soupçonne ces deux compères de ne pas être adultes.

-         Je suis désolé les garçons, ne vous vexez pas mais… Quel âge avez-vous ? ose Tom.

-         18 depuis hier ! annonce fièrement Franck.

-         12… dit Johnny fébrilement.

L’âge des garçons questionne et ajoute une connotation mystérieuse, mais aussi de l’épouvante à l’atmosphère. Le docteur échange des regards anxieux avec Laure et Bruce qui, eux aussi, paraissent tiquer face à la jeunesse de ces adolescents. Même la fameuse Wendy semble réagir à l’âge de Johnny. En effet, cette dernière s’est redressée à la révélation du jeune homme. Finalement, elle est plus humaine que ce qu’elle veut laisser croire se dit Tom.

Comprenant qu’il suscite l’étonnement, Johnny devient blême. Ses yeux s’humidifient. Tom a pitié du pauvre garçon. Ce dernier va s’assoir sur le canapé. Tous suivent le mouvement et se meuvent dans le salon.

Bruce se place sur l’accoudoir du canapé, prêt à fuir en courant s’il le faut. Hélèna se faufile pour se glisser entre Bruce et Johnny. Laure reste debout, à côté du fauteuil de Wendy. Franck est également debout, face aux filles. Tom s’adosse à la cheminée.

Les conversations sont tendues. Chacun décrit ce qu’il a vu et tente de se remémorer ses derniers souvenirs. Au fil des minutes, les échanges deviennent de plus en plus diffus et superficiels. Tom en apprend sur ses camarades d’infortune. Johnny est collégien. Franck est lycéen. Laure gère un cinéma en campagne. Hélèna est issue de l’immigration et travaille dans une boutique. Wendy n’apporte rien de nouveau et Bruce paraît peiné quand il s’aperçoit n’avoir aucun souvenir récent en mémoire. Tout ce petit monde lui tient compagnie à lui, médecin urgentiste. En clair, âges, sexes, catégories socio-professionnelles et même les origines ethniques sont variées. Si une personne voulait constituer un large panel, l’opération serait plutôt réussie.

Tom ressent de la peur et du stress dans toutes les voix. Dans les discours, les soupçons et la défiance des uns envers les autres sont palpables. Le fait est qu’ils ignorent pourquoi ils sont ici et comment ils sont arrivés là. Il n’y a pas que Tom et Bruce qui ont la mémoire qui flanche, personne n’a le moindre souvenir du débarquement dans ce chalet.

Maintenant, Tom commence à comprendre la précédente sortie de Wendy, quant à son possible enlèvement. Il avait pris cela pour du délire de persécution, mais finalement, la crainte de la jeune femme est compréhensible. Après tout, s’il était dans sa situation, cette pensée aurait pu lui effleurer l’esprit à lui aussi. Elle est célèbre, croire à un complot à l’encontre de sa personne est une peur légitime. Tom regrette de l’avoir jugée aussi vite. Dans ce contexte, il est normal d’avoir peur. Toutefois, les préoccupations de Wendy semblent avoir évolué. Désormais, elle tourne en boucle sur sa tenue qu’elle trouve « affreusement fade et informe ».

Mettant ses préjugés de côté, Tom décide d’écouter et de respecter toutes les réactions et tous les points de vue. Ce n’est que collectivement qu’ils pourront s’en sortir. Il prend en considération les propos de la jeune blonde. Son intervention n’est pas aussi creuse qu’elle pourrait paraître. Oui, ces tenues sont curieuses. De plus, l’influenceuse enchaîne en se disant écœurée d’imaginer que quelqu’un l’ait changée. Tom félicite cette déduction ! Il ajoute que si personne ne se souvient avoir enfilé cet uniforme blanc de lui-même, cela signifie qu’un tiers individu s’en est occupé pour eux !

En effet, Tom était, lui aussi, perturbé par ce détail. Il y a eu une volonté de la part de leur logeur de les habiller de la même façon. Pourquoi ? Et dans ce cas, pourquoi les changer, les déposséder de leurs effets personnels mais ne pas les avoir lavés ? Les filles ont du vernis et/ou du maquillage. Pourquoi se donner tant de mal à les vêtir similairement, pour finalement laisser cette liberté esthétique ? Cela n’a aucun sens. Ou du moins, cela ne peut pas avoir un but rigoriste. Tom reste logique, il prend cela comme un indice : ils ne sont certainement pas ici dans un but scientifique, les artifices auraient été retirés à tout le monde. Mais dans ce cas, quelle est l’utilité de cette tenue unique ? Les coiffures variées confortent Tom dans son hypothèse. Aucune personne présente dans cette pièce n’est coiffée de la même façon. Bruce a les cheveux courts avec une légère épaisseur, la jeune fille maigre porte un carré parfait, la brune a un chignon sophistiqué, Laure a ses cheveux lâchés, les deux adolescents ont une épaisseur raisonnable, quant à Tom, son crâne est totalement rasé et lisse.

Cette idée d’avoir été déshabillé par des inconnus a jeté un froid dans l’assemblée. Sur un ton blagueur, certainement pour détendre l’atmosphère, Bruce précise que celui qui lui aura passé ces habits a eu de la chance de pouvoir admirer son corps d’Apollon. Hélèna glousse.

Le jeune Johnny sort de son mutisme et dit d’une voix tremblante qu’il a l’impression d’être dans un film d’horreur. Bruce rit aux éclats, il attaque le jeune homme en lui disant qu’il regarde trop la télévision.

Laure défend le garçon. Elle critique l’air assuré de Bruce et lui demande son analyse de la situation. Elle précise que s’il est apte à se moquer, c’est qu’il doit avoir des réponses pertinentes à apporter au débat. Ce dernier a en effet un avis, il est certain qu’ils sont victimes d’une blague de mauvais goût et que le causeur de troubles va bientôt les rejoindre. Selon lui, il pourrait même s’agir d’une caméra cachée.

Tom voit que l’attitude de la discrète Laure a changé. Il semblerait qu’elle soit totalement réveillée et mise suffisamment en confiance pour participer activement aux échanges. Sur un ton solennel, celle-ci rebondit sur les propos de l’adolescent et confesse s’être fait la même réflexion que lui quant aux films d’horreur. Bruce rit de nouveau, il les trouve ridicules.

Un silence s’instaure. Malgré les moqueries de Bruce, Tom ne peut s’empêcher d’accorder du crédit à cette idée horrifique. Sept inconnus qui se réveillent dans un chalet perdu dans la forêt, tous habillés de la même manière, sans moyen de communication, il est vrai que cela ressemble à une entame de prémisse d’un film d’horreur classique. Tom se raisonne, ce ne sont pas des acteurs. Ils sont dans la vraie vie, pas dans un film. Néanmoins, ils pourraient être victimes de personnes voulant faire penser à un contexte horrifique. Dans ce cas, l’hypothèse de la caméra cachée n’est pas dénuée d’intérêt.

Peu importe l’explication qui se cache derrière tout ça, le médecin a beau essayer de se raisonner, il est de plus en plus inquiet. Bien sûr, Bruce pourrait avoir raison, mais s’il s’agit d’une blague, alors où s’arrêtera-t-elle ? Est-ce que des complices de cette mascarade se cachent parmi eux ?

Peu à peu, Tom s’engouffre dans des réflexions sombres qu’il garde pour lui. Et si un malade mental les avait enlevés ? Si finalement, tout cela n’était que pour une expérience ? Pourquoi eux ? Pourquoi ces tenues ? L’esprit de Tom divague et commence à s’engager sur des pistes absurdes comme le rêve (collectif ou non). Et… S’il était mort ?

Fort heureusement, une nouvelle fois, Bruce se lève et rompt le silence. Tom est à deux doigts de le remercier, grâce à lui, ces délires stupides quittent son esprit.

Bruce frappe dans ses mains. Il ne veut pas attendre indéfiniment dans ce salon qu’une réponse lui tombe du plafond. En dévisageant tout le monde, il demande pourquoi ils restent assis, plutôt que d’aller chercher des réponses dehors. Franck lui répond en disant qu’il n’y avait rien dehors. Mais Bruce veut s’en assurer lui-même. Il se dirige vers la porte d’entrée et se propose de faire une exploration rapide des alentours.

Hélèna se lève et le rejoint. Très excitée, elle dit à Bruce qu’elle l’accompagne. Tom est dubitatif quant à cette démonstration de joie. Dans un tel environnement, Hélèna semble prendre tout pour un jeu, sans se rendre compte du caractère angoissant de la situation. Franck se lève à son tour, il ne veut pas rester immobile, cela l’angoisse. Bien que le jeune homme continue d’affirmer que les extérieurs ne leur apporteront rien, il a besoin de prendre l’air. Tom n’est pas surpris par cette décision du jeune homme. Depuis le début, il voit bien que Franck a du mal à rester en place, il doit toujours être en mouvement. Se dégourdir lui fera du bien pour extérioriser son stress.

Bruce tient la porte et laisse passer Hélèna et Franck. Puis, avant de fermer la porte, il adresse un clin d’œil aux quatre autres et leur souhaite « un joyeux Evil Dead[2] », sur le ton taquin que Tom commence à lui connaître. 

Le docteur regarde les trois explorateurs sortir. Il n’a rien à leur dire. Les avertir ? De quoi ? En soit, rien ne lui permet d’affirmer qu’ils sont plus en sécurité à l’intérieur qu’à l’extérieur. Quant au fait d’attendre dans ce salon, la possibilité que personne ne vienne à leur rencontre est à prendre en considération. Toutefois, il est tout de même possible qu’une âme vienne à leur rescousse dans ce chalet. Il semble donc judicieux de faire deux équipes.

-         Un « Evil Dead » ? C’est quoi ce machin ? demande Wendy en bougonnant.

-         Un film d’horreur des années 80, précise laconiquement Tom.

Dans une moue d’indifférence, Wendy confesse ne pas regarder de films. Elle en profite pour critiquer les personnes « so[3] 2000 » de s’adonner à cette pratique passée de mode. Pour elle, la télévision et le cinéma ne sont d’aucun intérêt. Elle ne comprend pas comment des gens peuvent apprécier une vidéo de plus de quinze minutes. Eventuellement, elle accepte la possibilité que des individus soient accros à des séries, mais sans pour autant en regarder elle-même.

Tom écoute Wendy sans être convaincu par ses propos. En réalité, il trouve la compagnie de cette fille assez triste. Il se dit qu’il devra faire attention à sa propre progéniture, afin d’éviter qu’une telle pauvreté culturelle soit contagieuse.

Le médecin fixe le jeune Johnny. L’adolescent a peur, cela se lit dans ses yeux. Croisant le regard compatissant de Tom, Johnny sourit, puis il lui demande de quoi parle le film Evil Dead. Tom saisit l’occasion pour faire diversion, changer de sujet pourrait faire empêcher ce pauvre garçon de ruminer. Le médecin se lance alors dans un résumé rapide de ce grand classique. Il n’a pas vu le film depuis des décennies, ses souvenirs sont flous. Il explique à Johnny que des amis se retrouvent dans un chalet, perdu dans la forêt et que, suite à une incantation maléfique, un portail entre le chalet et les enfers va s’ouvrir. Pour sortir de cette situation, les jeunes gens devront s’aider d’un ancien grimoire, mais ils seront confrontés à des situations effrayantes et sanglantes.

Johnny se liquéfie. Il répète en boucle les mots « chalets », « perdus » et « forêt ». Tom culpabilise, il aurait dû changer de sujet plutôt que d’aborder cette discussion. Après réflexion, raconter le scénario d’un film d’horreur n’était peut-être pas très judicieux…

Cependant, le médecin est admiratif du petit Johnny. Le moment est déjà difficile à supporter pour eux, les adultes, alors ce doit être pire encore pour ce gamin ! Pourtant, même s’il a peur, le garçon ne cède pas. Il ne pleure pas, ne s’énerve pas et ne crie pas, alors que ces réactions seraient tout à fait légitimes.

Décidément, Tom ignore pourquoi ils sont ici et comment ils sont arrivés là, mais la présence de ce pauvre gosse innocent interroge plus que tout. Même de mauvais goût, cela ne peut pas être une blague. 

Wendy souffle, elle trouve le temps long, comme si elle était seule dans ce cas-là. Elle bascule la tête en arrière et ferme les yeux. Johnny remonte ses genoux en posant ses pieds sur le canapé, puis il enfouit sa tête contre ses jambes. Tom se dit que c’est une manie de mettre des chaussures sur des meubles, mais il n’a pas à critiquer ces jeunes gens.

Tom sent le regard de Laure sur lui, elle le fixe avec insistance. Le médecin ne parvient pas vraiment à déchiffrer les ressentis de cette femme. Il a l’impression qu’elle réfléchit, mais qu’elle voudrait le sonder rien qu’en un regard. Elle tente de lire des réponses dans ses yeux.

Pour se changer les idées, le médecin décide de se lever. Il se dirige vers la cuisine et fouille dans les placards. Il trouve des verres et demande si quelqu’un souhaite boire un coup. Personne ne lui répond.

Le docteur actionne la robinetterie sans trop y croire. Il est agréablement surpris en voyant de l’eau couler. Par prudence, il laisse quelques centilitres s’écouler avant de remplir son verre. Puis il retourne au salon.

Tom reste debout. Il se place à côté de Laure. La tension est redescendue, mais personne n’ose parler. Pas très à l’aise dans ce silence, Tom tente de dédramatiser.

-         C’est fou, dans d’autres circonstances, j’aurais été ravi de venir ici avec ma femme ! Très romantique cette cabane au fond des bois !

Déçu, Tom constate que sa tentative pour détendre l’atmosphère est vaine. Il n’a jamais été très doué pour les traits d’humour, sa famille le lui a bien assez dit. Johnny a toujours sa tête enfouie dans ses genoux et Wendy feint de dormir. Quant à Laure, elle fronce les sourcils et regarde le sol. La réflexion de Tom semble avoir eu l’effet inverse que désiré sur Laure qui a basculé dans une concentration encore plus intense.

-         « Cabane » … susurre Laure.

-         Pardon, tu dis ? demande Tom.  

Laure ne lui répond pas. De dépit, sans se laisser abattre par l’absence de réponse de la part de cette taiseuse, Tom porte le verre à ses lèvres et s’apprête à boire.

Alors que le verre effleure ses lèvres, Tom sent le récipient lui échapper ! Laure vient de donner un violent coup dans le verre, le faisant voler dans la pièce. Celui-ci heurte le mur et se brise en mille morceaux.

Le bruit a réveillé Wendy qui s’est redressée. Quant à Johnny, il a relevé la tête. Tous regardent Laure avec les yeux écarquillés.

-         Eh ! Ça ne va pas non ? s’énerve Tom, je sais que l’on est tous sur les nerfs, mais quand même !

-         Comment dis-tu « cabane » en anglais ? demande Laure à Tom.

-         Quoi ? Mais quel est le rapport avec mon verre ? Pourquoi t’as fait ça ? T’es folle ou quoi ?

-         Comment dis-tu « cabane » en anglais ? insiste Laure.

-         « Cabin », répond Johnny faiblement depuis le canapé.

-         Quoi ? demande Tom.

-         Je l’ai vu en cours, en anglais, quand on faisait les pièces de la maison. « Cabane » se dit « cabin », précise Johnny en regardant Tom. Ça fait partie des mots faciles, comme ça ressemble au français…

Tom regarde Laure. Il ne voit pas où cette dernière veut en venir. Mais elle affiche un regard déterminé. D’ailleurs, ce n’est pas la seule expression lisible dans ses yeux, Tom y décèle également une sorte de lueur. Cette jeune femme a compris une information que lui ignore encore.

Sûre d’elle, Laure décrit leur situation : ils se réveillent dans un endroit qui leur est inconnu, perdus au milieu de nulle part, sans aucun souvenir de leur arrivée. Elle enchaîne en précisant son métier. Elle ne fait pas que gérer un cinéma, elle est projectionniste dans ce dernier. Pour elle, même si elle ignore pourquoi, il est clair qu’ils ont été placés ici dans une ambiance évoquant volontairement des films d’horreur. Elle poursuit et met en garde Tom, tout en incluant Wendy et Johnny dans la discussion. D’après elle, ils pourraient très bien se trouver dans un chalet perdu, lieu propice à des divagations sataniques, comme dans Evil Dead, tout comme ils pourraient être dans une cabane isolée, dans un contexte d’épidémie mortelle, à l’image de Cabin Fever[4]. 

Tom se retient de rire nerveusement. Poliment, il essaye de convaincre Laure avec des arguments rationnels. Certes la situation est anxiogène, mais ils ne doivent pas sombrer dans la paranoïa. Même s’il comprend où Laure veut en venir, il ne veut pas laisser la peur prendre le dessus. Il attrape Laure par les épaules et prend une mine grave. Il ne souhaite pas la vexer, mais il doit lui expliquer que son raisonnement est tout à fait irrationnel. Laure l’écoute, mais il voit bien qu’elle reste campée sur son idée ridicule. Tant pis, il aura essayé. L’essentiel est de maintenir un climat stable dans le groupe. Tom regarde Wendy et Johnny, les deux jeunes étaient attentifs aux échanges entre Laure et lui mais n’osaient pas intervenir.

Le docteur explique à Wendy et à Johnny qu’ils ne doivent pas céder à la panique. Comparer ce qu’ils vivent à des films ne fera pas évoluer la situation. A part les faire tomber dans des peurs déraisonnées, cela ne leur apporterait rien.

Johnny a les larmes aux yeux. Tom s’avance et s’assoit sur la table basse, de manière à être en face du jeune homme. Il lui attrape délicatement la main et continue de le rassurer comme il le peut. Le garçon a le regard fuyant. Il lève la tête, évite le regard compatissant de Tom et interpelle Laure.

-         Et si… Et si, on était dans un film d’horreur, que faut-il faire ? interroge le jeune garçon.

-         Ne touche rien, ne mange rien, ne bois rien, ne t’approche pas des inconnus, évite les contacts physiques avec les autres mais ne reste pas seul… précise Laure.

Johnny retire ses mains des mains de Tom. Ce geste irrite ce dernier qui se lève et demande à Laure d’arrêter immédiatement. La pression est suffisamment forte, il faut éviter à tout prix une hystérie collective.

Calmement, il répète, qu’Evil Dead ou Cabin Fever ne sont que des films tournés avec des acteurs, du maquillage, des décors et des caméras !

Laure ne se donne pas la peine de lui répondre. Avec sagesse, elle souhaite éviter tout débordements et disputes inutiles. Elle consent à s’assoir sur le second fauteuil. Tom comprend bien qu’elle campe sur sa théorie, mais peu importe, si elle reste silencieuse, cela lui convient.

Le médecin contemple son verre explosé au sol. L’espace d’un instant, il se demande si Laure ne viendrait pas de lui sauver la vie ? Non, impossible, il se sidère lui-même. Lui qui est un esprit cartésien, il ne doit pas sombrer dans ces raisonnements abracadabrantesques. Au pire des cas, en buvant une eau non comestible, il ne risquait qu’une simple intoxication.

Laure paraît lire dans ses pensées. Elle interpelle Tom et lui demande pourquoi il n’irait pas se servir un second verre, si tout cela n’est pas rationnel. Le docteur est gêné. En trouvant difficilement ses mots, il répond avec des arguments logiques. Il pense que Laure a raison sur un point : ils ne savent pas où ils sont et ne savent donc pas si l’eau est potable ou non. En tant que médecin, il prône la prudence. C’était inconscient de sa part d’être prêt à consommer l’eau courante de ces lieux. Il n’avait pas assez réfléchi. De plus, il n’a pas soif, c’était pour tuer le temps.

Tom repense à la possibilité d’une expérience psychologique. En soit, si une personne au moins se montre suffisamment convaincante, alors elle peut faire naître chez les autres certains doutes. Ainsi, même si le docteur trouve l’idée de l’allusion aux films d’horreur ridicule, le fait que Laure l’assène avec autant d’assurance et qu’elle représente une autorité en la matière en étant projectionniste, lui donne du crédit. Si lui, l’homme de sciences est capable de vaciller dans ses certitudes, il n’est pas étonnant que le petit Johnny craque et prenne pour vérité absolue cette hypothèse démente.

Ce faisant, Tom reconnaît que le contexte actuel est malsain. Quelle que soit la raison de leur présence ici, le but de leur hôte n’est pas de procurer bonheur et satisfaction aux sept convives. Le décor, les uniformes, l’absence de télécommunication, la disparition de leurs effets personnels, même si ce n’est pas un tournage, tout cela a été calculé dans un objectif précis. Mais Tom ne parvient pas à comprendre lequel.

Wendy se lève. Madame se plaint, elle en a marre. Tom préfère ne rien répondre à cette nouvelle intervention égocentrée.

-         Et d’après toi, on est en sécurité dans cette maison ou il vaut mieux en sortir ? demande Wendy à Laure sur un air hautain.

-         Si mes doutes sont fondés, que cela soit dans un univers conçu par Sam Raimi ou par Eli Roth[5], nous ne sommes en sécurité nulle part, répond sérieusement Laure.

-         Super ! conclut Wendy dans un sourire agacé et en frappant dans ses mains.

L’influenceuse se dirige vers la porte d’entrée. Laure l’appelle mais Wendy souffle et ajoute qu’elle refuse de rester plus longtemps dans « cette maison de fous ».

Mais la jeune femme n’a pas le temps d’arriver à la porte que Franck déboule à toute vitesse dans la maison en ouvrant la porte avec fracas ! Le garçon est affolé.

Tom croit comprendre quelques mots. Paniqué, Franck répète en boucle « elle est malade » et sollicite l’intervention du médecin.

L’ambiance était déjà suffisamment pesante, une telle intervention n’annonce rien de bon pour la suite ! Tom craint que la panique ne gagne l’ensemble du groupe et que des comportements dangereux ne naissent.

S’ils étaient ici dans le but de réaliser une expérience psychologique sur les impacts de la peur, de la contagion de panique ou sur l’hystérie collective, le contexte horrifique est plutôt bien amené…

Quel que soit le souci, l’urgentiste qu’il est doit intervenir, visiblement, une femme se trouve dans le besoin. Il s’agit certainement d’Hélèna.


[1] GHB ou acide 4-hydroxybutanoïque ou y-hydroxybutyrate : puissant psychotrope et dépresseur du système nerveux central

[2] Evil Dead, Sam Raimi, Renaissance Pictures, 1981

[3] So = tellement en anglais

[4] Roth, E. (2002). Cabin Fever [Film]. Metropolitan Filmexport

[5] Réalisateurs des films Evil Dead (Sam Raimi) et de Cabin Fever (Eli Roth).

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