Immersion

Chapitre 2 : Ils étaient sept

6496 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 17/09/2026 16:20

Hélèna est sereine. Elle prend la vie à la légère, ce qui lui a souvent été reproché d’ailleurs. En toute honnêteté, elle ne comprend pas pourquoi les six autres paniquent autant.

Certes, ils ne se connaissent pas et ne se souviennent pas comment ils ont atterri ici, et alors ? Ils sont en bonne santé, pas de danger immédiat visible et ils sont sept. Tout cela est inhabituel et surprenant, mais pas affolant. Elle trouve sincèrement qu’ils exagèrent.

Plusieurs explications pourraient expliquer cette situation : un jeu, une soirée trop arrosée, une caméra cachée… Hélèna ne se donne pas la peine de réfléchir davantage. Elle préfère laisser les autres se creuser les méninges.

Par habitude, elle prend les événements comme ils viennent, persuadée que des réponses arriveront bien, tôt ou tard. Elle est du genre fataliste, rien ne se produit par hasard et tout a une explication, pour qui veut bien l’entendre.

Ce n’est pas par montée de stress et encore moins pour trouver une réponse que la brune voulait absolument sortir de cette maison. Il s’agit là plutôt d’une décision prise de manière impulsive, dans le but d’assouvir un unique besoin animal : coller ce beau Bruce au plus près.

C’est bien simple, Hélèna n’a vu que lui dans ce chalet. Immédiatement, lorsqu’elle a croisé son regard, plus rien n’existait autour d’eux. C’est à peine si elle a regardé les trois autres garçons. Elle a vaguement suivi qu’il y avait un docteur et des adolescents, sans plus. Sans être raciste, Hélèna n’est pas attirée par les hommes noirs. Pour ce qui est des deux autres, en un clin d’œil, elle a bien compris qu’ils étaient bien trop jeunes pour elle. Non pas qu’elle doute de ses capacités à plaire, non, c’est plutôt qu’elle recherche une certaine maturité. Et puis, encore une fois, ce Bruce est à tomber ! Une proie qu’elle ne pouvait pas laisser passer.

Pour ce qui est des autres filles, Hélèna a été contrainte de leur parler dans la chambre où elles se sont réveillées ensemble. Elle n’apprécie pas vraiment la compagnie féminine, elle trouve les relations entre femmes trop compliquées et sans grand intérêt. En réalité, lorsqu’elle a vu ses camarades de chambre, elle a surtout été rassurée de voir, qu’à son goût, elle était la plus sexy. La blonde est beaucoup trop squelettique et enfantine ! Un homme comme Bruce doit aimer les vraies femmes, cela se sent. En ce qui concerne Laure, elle est la tristesse incarnée. Cette fille ne doit pas souvent sortir de son trou, ce n’est pas ce que le beau citadin recherche. Laure ne parviendrait à séduire Bruce, du moins, elle ne se montrera pas entreprenante, c’est une certitude. Ce n’est pas ce genre de nana.

Via son métier, Hélèna a l’habitude de côtoyer du monde. Elle aime croire qu’elle parvient à cerner les gens qui l’entourent à force de croiser des profils si variés.

Dans la chambre, quand Hélèna s’est réveillée, les deux autres étaient déjà levées et se parlaient, ou plutôt, elles se chamaillaient. Ces filles se posaient des questions et s’interrogeaient mutuellement, sur un ton accusateur pour Wendy et un air agacé et fatigué pour Laure. Hélèna est arrivée comme un cheveu sur la soupe dans cette discussion sensible. La brune a osé être joviale et de bonne humeur, ce qui avait coupé la chique aux deux autres rabat-joie.

Ce n’est pas la première fois qu’Hélèna ne reconnaît pas le lieu où elle se réveille. Régulièrement, elle participe à des soirées qui se terminent dans les appartements d’illustres inconnus. Au début, elle fut amusée de voir qu’elle partageait sa chambre avec deux filles. Durant un bref instant, elle a regretté de ne pas avoir de souvenirs de sa soirée ! Mais elle comprit bien assez vite que ces deux camarades n’avaient pas la même ouverture d’esprit qu’elle et que rien de bien foufou n’avait dû se passer dans cette chambre. Ceci n’est pas très grave car, encore une fois, elle préfère les hommes.

En ce moment, elle est en couple, mais cela ne l’empêche pas d’être sensible aux atouts de Bruce. D’ailleurs, lors du tour de table, elle s’est bien gardée de parler de son statut marital. Manque de chance, personne n’a abordé sa situation familiale et sentimentale. Elle ignore donc si son prince charmant est libre ou non. Cela n’est pas grave. En ce qui la concerne, son petit ami n’est pas là, il n’en saura rien si Hélèna fricote avec le beau mâle dans la forêt. S’il est en couple, peut-être que Bruce a la même ouverture d’esprit. Et puis, dans ce contexte, il n’y a pas de mal à se faire du bien pour décompresser !

Malheureusement pour elle, ce Franck a décidé de les accompagner. Elle va devoir la jouer fine si elle veut profiter d’un moment d’intimité seule avec le brun sensuel.

Pour l’instant, elle n’arrive pas à percevoir si ses charmes fonctionnent. Faute d’indices, elle reste confiante quant à ses atouts. Elle n’aura qu’à jouer le rôle de la demoiselle apeurée dans la nature, afin de réveiller chez Bruce son instinct de protecteur.

Dehors, la fraîcheur de la forêt envahit Hélèna. Le chalet est bel et bien perdu dans ce bois et paraît loin de toute civilisation. L’humidité, la luminosité et l’aspect lugubre de la végétation la font frissonner. C’est bien plus l’ambiance que le réel climat qui la refroidit. Objectivement, il ne fait pas si froid.

La porte d’entrée de la maisonnette s’ouvre sur une terrasse. Des marches mènent à une sorte de parking boueux. L’espace est suffisamment dégagé pour accueillir des véhicules. Bruce fait remarquer qu’aucune trace de roues n’est visible sur le sol. Pour lui, il est impossible qu’un quelconque véhicule les ait amenés jusqu’ici. Hélèna est subjuguée, il n’est pas que beau, il a également l’esprit fin !

Devant la maison, à quelques mètres, Hélèna voit le lac évoqué plus tôt par les garçons. Pas de pontons, mais une plage brune, marécageuse. Le genre d’endroit qui n’inspire pas à la baignade. Sur le côté, Bruce déclare apercevoir ce qui s’apparente à un chemin. Franck et Hélèna confirment son impression. Visiblement, ce sentier n’a pas été emprunté depuis longtemps, les ronces qui l’entourent débordent sur la voie.

Difficile, voire impossible pour une voiture de passer par ici. Cela inquiète Bruce, il se demande vraiment comment ils ont pu arriver ici, si ce n’est pas via la route. Hélèna est définitivement conquise par l’intelligence de sa cible. Cet homme songe à des détails qui ne lui avaient même pas effleuré l’esprit.

Bruce suggère de suivre tout de même ce sentier. Selon lui, même si ce chemin n’a pas été utilisé récemment, il doit sûrement rejoindre une route plus passante. Il est persuadé que cette habitation ne peut pas être totalement coupée du monde. Décidément, il est bluffant.

Mais au moment de se mettre en route, le jeune Franck interpelle Bruce et Hélèna. Il dit deviner au loin un sac à dos, posé au bord du lac.

Hélèna y voit sa chance ! Elle n’a qu’à proposer à Franck d’aller seul vers ce sac, tandis qu’elle et Bruce continueraient à avancer sur le sentier !

Mais la brune n’a pas le temps de formuler son idée que Bruce s’oriente de lui-même vers le lac, sans même répondre à Franck. C’est loupé pour ce coup-ci.

L’adolescent suit Bruce de près, Hélèna se sent contrainte de faire pareil. Elle est vexée que Bruce ne l’ait pas conviée à le suivre. Il sera peut-être plus difficile que prévu à ferrer.

En chemin, une sensation étrange continue de picoter les narines d’Hélèna. Sortir du chalet l’arrangeait également pour une raison beaucoup moins glamour. Etant asthmatique, elle craignait que l’odeur de renfermé qui planait dans cette masure ne la conduise à des crises d’éternuements à répétition, pouvant même aller jusqu’à une suffocation. Comme tout le monde ici, elle n’a plus aucune affaire personnelle, elle se retrouve donc dépourvue de son cher inhalateur. Respirer l’air extérieur n’a pas apaisé ses symptômes. Comme si… Comme si cet air n’était pas si pur que cela… Elle garde ses interrogations pour elle. C’est un coup à passer pour une folle ou pour un fardeau, deux positions qui ne l’aideraient pas à le draguer.

Arrivés devant le lac, tous constatent qu’il s’agit bien d’un sac à dos. Le sac est d’un vert passé, une couleur due au soleil et à l’usure. Il est volumineux et divers accessoires visibles prouvent que ces effets doivent appartenir à un campeur ou un randonneur. Une gourde, une carte, le style d’objets qu’Hélèna n’utilise jamais.

Les deux garçons se disputent gentiment. Ils sont en désaccord. Franck voudrait ouvrir le sac mais Bruce le lui interdit. Franck maintient qu’il pourrait y trouver un téléphone et que, même cette carte qui dépasse pourrait leur être d’un grand secours ! Mais Bruce refuse de fouiller dans les affaires d’un inconnu, il ajoute que le propriétaire pourrait les surprendre.

Alors qu’ils ne lui demandent rien, Hélèna sent que les garçons comptent sur elle pour trancher. Le problème est qu’elle n’a pas d’avis sur la question. En soi, ce n’est qu’un sac, mais il est vrai que le propriétaire pourrait porter plainte ou les accuser de vol s’il les voyait faire.

Défendre Bruce pourrait la faire passer pour une simple suiveuse sans intérêt, ou alors, le conforter dans sa position de mâle dominant et flatter son égo masculin. D’un autre côté, aller contre son avis et partager l’opinion de Franck pourrait braquer sa proie, ou attiser sa curiosité et l’exciter.

Finalement, elle opte pour la neutralité et fuit cette conversation. Seule, elle s’avance vers l’eau.

Le sol est gadoueux, plus elle progresse, plus ses pieds s’enfoncent dans une sorte d’argile. Elle qui est pourtant précautionneuse de ses affaires, aujourd’hui elle s’en fiche. De toute façon ces chaussures et ce pantalon ne sont pas à elle. Peu importe si le blanc devient marron. Quand elle sera chez elle, ces habits iront à la poubelle, sales ou non. Ils sont tellement fades, ce n’est pas du tout son style.

Le lac est calme, plat. Une légère brume s’évapore et crée une nappe de coton au-dessus des eaux. Hélèna s’agenouille, elle veut plonger sa main et dessiner des ondes légères. Elle a toujours aimé jouer avec l’eau, elle trouve cet élément si sensuel. Mais elle n’a pas le temps de toucher l’eau qu’un aboiement vient la déconcentrer.

Hélèna tourne la tête et croise le regard des garçons, elle n’est pas folle, eux aussi ont entendu ces jappements. Les appels canins reprennent et un berger noir et blanc sort du bosquet !

Le chien se rue sur Hélèna qui manque de tomber sous l’enthousiasme de la bête. La brune est à genoux dans la gadoue. Elle caresse gentiment le chien de la main gauche. Sa main droite est à portée du sol, elle se maintient en équilibre et reste prête au cas où elle aurait besoin d’un appui supplémentaire pour ne pas tomber, devant les ardeurs de ce canidé !

Le chien est heureux, il remue la queue et lèche abondamment le visage d’Hélèna. Celle-ci connaît bien les chiens, elle a toujours vécu auprès de ces animaux. Elle possède elle-même deux caniches qu’elle ne quitte jamais ! Même dans la boutique dans laquelle elle travaille, ses amis poilus sont toujours là, attendant patiemment dans leurs paniers que leur maîtresse termine sa journée.

En ce moment, Hélèna espère que ses trésors sont bien au chaud dans sa maison. En général, lorsqu’elle s’absente, elle sollicite l’aide de sa mère pour nourrir et sortir ceux qu’elle nomme ses « bébés ».

Quand ils se trouveront face aux organisateurs de cette farce, la première doléance d’Hélèna sera d’appeler sa mère afin de s’assurer que ses chiens chéris se portent bien ! 

Au loin, une voix féminine hèle les trois compagnons. Hélèna parvient à décaler le berger euphorique et à se mettre debout. Le chien retourne en courant vers le bois.

Quelques secondes plus tard, l’animal revient, accompagné d’une femme habillée chaudement. Cette inconnue doit être la propriétaire du sac à dos. La doudoune colorée de cette femme contraste avec les uniformes blancs de Bruce, Franck et Hélèna.

D’ailleurs, Hélèna est interloquée par le look de cette femme. Elle qui est vendeuse dans le prêt à porter, elle se sent visuellement agressée par ces habits passés de mode. Certes, la randonnée ou le camping nécessitent plus une tenue confortable et pratique qu’esthétique, mais tout de même, il ne faut pas pour autant en oublier le bon goût ! Ce rose bonbon permet au moins à l’inconnue d’être repérée de loin, impossible pour un chasseur de la confondre avec du gibier.

De plus, Hélèna est intriguée par la différence de perception de température. En sortant de la cabane, elle a frissonné d’effroi mais ne fut pas véritablement saisie par le froid. Là, elle se trouve face à une jeune femme qui porte un manteau. Cette épaisseur supplémentaire n’est pas des moindres ! Il s’agit d’une doudoune bien épaisse, le genre de tenue parfaite pour affronter les grands froids hivernaux. Pourtant, Hélèna est d’un naturel plutôt frileux, mais là, elle se sent bien, en simple pull léger dehors.

La campeuse s’approche. Elle salue les trois compères puis s’inquiète de savoir si son chien ne les a pas trop dérangés. Voyant cette jolie jeune fille comme une concurrente potentielle, Hélèna scrute les réactions de Bruce. Il ne dit rien. Il semble plutôt étonné que sous le charme. Hélèna doit rester vigilante, il est peut-être secrètement envoûté par cette inconnue ! Avec un peu de chance, son mutisme peut être simplement dû à la surprise liée à cette rencontre inattendue.

La randonneuse ne relève pas la légèreté de leurs tenues. Elle se contente de leur demander ce qu’ils font ici. Spontanément, Franck répond en expliquant qu’ils sont perdus et qu’ils aimeraient rentrer chez eux ! Il en profite pour demander à l’inconnue si elle est véhiculée. La jeune femme sourit et dit qu’elle a été déposée par un bus la veille à plusieurs kilomètres d’ici.

Bruce demande à cette arriviste s’il peut lui emprunter son smartphone. La jeune femme le regarde avec des yeux ronds et lui fait répéter sa question. Bruce s’agace, il lui promet qu’il ne lui volera pas son portable mais qu’il en a fortement besoin. La campeuse acquiesce alors et s’excuse de ne pas avoir compris tout de suite la requête.

La jeune femme fouille dans sa poche de manteau et en sort un téléphone portable d’un autre temps. Hélèna essaye de se contenir, cela ferait mauvais genre de se moquer de cette généreuse demoiselle. Cette brave fille est serviable, elle accepte de prêter son portable et peut-être qu’elle n’a pas les moyens de se payer un mobile plus moderne. Ou alors, peut-être que cette antiquité est plus adaptée à ses randonnées. C’est vrai qu’elle ne risque pas de casser son mobile. Si cette cabine tombe sur un caillou, le caillou aura plus de séquelles que cette dernière ! De plus, si elle perd un tel engin, elle y perdrait moins d’argent que s’il s’agissait d’un appareil dernier cri.

Au moment où la campeuse s’apprête à tendre son téléphone, elle devient pâle et se met à tousser convulsivement. Elle s’époumone avec tant de vigueur, qu’elle en laisse tomber sa cabine téléphonique portative.

Hélèna attrape l’inconnue en passant son bras sous son épaule pour l’aider à tenir, mais elle sent que le corps de celle-ci vacille. La brune lève la tête et croise les regards perdus de ses camarades qui sont restés interdits de surprise face à la scène.

Pas le temps pour Hélèna d’exiger de l’aide en criant sur ses partenaires, la randonneuse se gratte subitement le cou, ce qui fait perdre l’équilibre de la brune. Hélèna et l’inconnue sont à deux doigts de tomber, mais Bruce les saisit au vol avec force. Puis il ordonne à Franck d’aller prévenir le docteur dans la maison. Le jeune bafouille quelques mots, Bruce lui hurle dessus. Le lycéen décampe à toute vitesse.

Ne quittant pas son ton autoritaire, Bruce recommande à Hélèna de mieux se positionner, afin d’aider la randonneuse dans sa marche. Chacun d’un côté de la malade, ils se précipitent lentement vers le chalet.

Hélèna aurait souhaité un autre scénario ! Bof, elle parvient à y voir tout de même un premier rapprochement entre le beau mâle et elle. Elle est ravie que leurs mains se frôlent dans le dos de cette campeuse.

Très vite, les bras de Bruce et d’Hélèna se croisent dans le dos de la souffrante, cette dernière a besoin d’un maintien plus solide. L’asphyxiante est un poids mort, elle ne parvient plus à mettre un pied devant l’autre.

Hélèna s’inquièterait de l’état de santé de cette inconnue. Elle s’étonne de cet altruisme inhabituel ! C’est bien la première fois qu’elle assiste quelqu’un à se déplacer ! Elle espère que cela lui permettra de marquer des points aux yeux de Bruce. Le ténébreux s’exécute avec tant de grâce et de naturel, cela se voit immédiatement qu’il possède un cœur généreux et sensible.

La brune se motive, elle ne doit pas lâcher. Même si la campeuse n’est pas épaisse, un corps inerte devient vite insoutenable. La toux et les gestes frénétiques de la malade ne facilitent pas la tâche. Hélèna se retient de sermonner la blessée et de lui signifier que l’énergie qu’elle met pour se gratter, elle ferait mieux de la mettre dans sa marche ! Mais elle ne dit rien, elle passerait pour une horrible mégère.

Ensemble, Hélèna et Bruce réussissent à conduire la jeune fille jusqu’à la maison, en suivant Franck qui vient d’entrer. La brune laisse échapper quatre éternuements consécutifs. Son Appolon s’enquière de sa santé. En espérant ne pas avoir la goutte au nez, Hélèna répond qu’elle a juste respiré une poussière.

Bruce se penche auprès du visage de la randonneuse. Il lui explique qu’il retournera chercher ses affaires plus tard, lorsqu’elle sera en sécurité, auprès du médecin dans le chalet.

Sur le perron, le chien qui les a suivis se met à aboyer. Cela émeut Hélèna. Ces animaux sont tellement dévoués à leurs maîtres. Elle espère que les siens n’auront jamais une vision aussi diminuée d’elle. Elle souhaite préserver ces trésors d’un tel choc.

Le berger se couche sur la terrasse, à côté de la porte d’entrée. Ses jappements ont évolué, désormais, il émet de légers gémissements. Hélèna a toujours été persuadée que les animaux avaient le pouvoir de sentir des éléments imperceptibles par les humains. Les plaintes de l’animal n’augurent rien de bon…

La porte est entre-ouverte, Franck n’a pas fermé derrière lui. Bruce donne un coup de pied pour ouvrir en grand. Ce geste perturbe l’équilibre d’Hélèna qui commence à vraiment éprouver des difficultés à soutenir la randonneuse. En plus, elle ressent un inconfort physique, elle désirerait pouvoir se gratter le dos. Ce pull ne doit pas être d’une prime qualité.

Cédant à ses pulsions, Hélèna finit par lâcher la souffrante et se contorsionne afin d’atteindre la zone qui la démange.

Plus du tout soutenue à sa gauche, la randonneuse retire d’elle-même le bras de Bruce qui la supportait encore. Tel un zombie, elle essaye de tenir debout seule et avance dans la pièce. Bruce essaye de retenir la malade, mais il avorte son geste. Il reste en retrait avec Hélèna. Ils contemplent ce spectre coloré se déplacer en toussant. La brune est touchée, elle aime croire que Bruce a préféré se soucier d’elle, plutôt que de continuer de voler au secours de l’inconnue.

Hélèna continue de se gratter, cela lui fait un bien fou. En même temps, elle profite de sa vue panoramique pour observer les visages de Tom, Laure, Johnny, Franck et Wendy. Bruce et la campeuse lui tournent le dos.

La brune lit l’inquiétude de Wendy et de Johnny, la stupeur de Tom et l’expectation de Franck.

Bruce se déplace avec lenteur. Il regarde ses pieds, lui qui semblait sûr de lui jusqu’à présent a changé d’expression. Il regarde Hélèna en fronçant les sourcils. La brune arrête de se gratter, cela fait mauvais genre.

Déçue par les yeux désapprobateurs de sa proie, Hélèna cherche de la douceur, pourquoi pas sur le visage de Laure ! Mais celle-ci est absente de cette scène, elle vit tout cela à distance.

Hélèna tousse, Laure se réveille et la fixe. La vendeuse n’est pas certaine, mais elle a l’impression que sa partenaire de chambre la juge. Ce serait le comble qu’une fille aussi peu charismatique qu’elle se permette de la critiquer !

Hélèna décolère assez vite. Elle peine à garder son esprit concentré. Sa vision se floute peu à peu et les sons deviennent lointains. Le regard vaseux, elle fixe son attention sur la randonneuse. Elle est obnubilée par cette campeuse. Cette dernière est l’unique personne en mouvement de la pièce. Telle une cape de Matador, cette ombre rose s’agite de gauche à droite. Elle se frotte à travers son manteau épais. Hélèna se dit que cette pauvre fille doit souffrir de problèmes de peau. Prise par un élan de compassion, Hélèna s’avance vers sa nouvelle rencontre. Ainsi plus proche, elle devine une plaque rouge dans le cou de sa collègue de démangeaisons. Elle qui est fan de produits cosmétiques, elle pense immédiatement à la liste de crèmes qu’elle devrait lui conseiller.

La vendeuse a un coup de chaud. Elle éternue une dizaine de fois, ce qui l’empêche de convenablement entendre l’intervention de Tom. Elle suppose qu’il demandait des explications. Elle aimerait que Bruce prenne la parole mais celui-ci reste muet. Finalement, à la plus grande surprise d’Hélèna, mais aussi pour son plus grand soulagement, c’est Franck qui, succinctement, explique aux autres la situation. L’extérieur, le lac, le sac, le chien, la randonneuse, le téléphone portable, la toux, la perte d’équilibre et le retour précipité au chalet. A la fin de son récit, un silence règne de nouveau dans la pièce. Seule la toux de la campeuse meuble l’espace sonore.

Hélèna a retrouvé une netteté dans sa vision. Elle voit bien que Tom est intrigué par la campeuse. Il ne la regarde pas comme une inconnue. A force de courir après les hommes, elle se vante souvent de pouvoir les comprendre avec facilité. Elle s’avoue toutefois vaincue par le regard du médecin. Il ne fixe pas la fille comme une ex-conquête, ni comme une étrangère, ni comme une victime. Mais elle ne parvient pas à décoder ce regard…

Les réflexions d’Hélèna sont interrompues par la campeuse qui se met à faire des bruits de gorge. L’air jovial que la demoiselle affichait dehors a totalement disparu.  

La randonneuse a les lèvres gercées, Hélèna n’avait pas relevé ce détail dehors. La fille transpire et retire difficilement son manteau. Le vêtement lui tombe des mains. A travers le pull, Hélèna devine une tache de sang visible sur les bras de la souffrante. Embarrassée, constatant ces marques sanguinolentes, la campeuse réussit péniblement à formuler une phrase. Dans un phrasé comme entravé par un excès de matière en bouche, elle demande si elle peut utiliser la salle de bain. Hélèna n’est pas certaine, mais en étant aussi proche physiquement de la malade, elle croit avoir vu du sang dans la bouche de cette dernière. C’est sûrement son esprit qui lui joue un tour.

Laure sort du peloton et désigne le couloir avec son index. Elle précise que c’est indiqué sur la porte, la salle d’eau est fléchée par une baignoire en porcelaine. La campeuse la remercie d’un signe de tête et va à l’endroit montré. La porte de la salle de bain claque.

-         On va encore dire que je suis folle mais dans Cabin Fever… commence Laure sur un ton très calme.

-         Arrête ! ordonne sèchement Tom. 

Franck fait fi de la réaction de Tom et demande à Laure de quoi elle veut parler. Encore une fois, cette intervention arrange Hélèna qui n’aurait pas osé demander quoi que ce soit après cet énervement inattendu du médecin.

Tout en gardant un œil sur Tom, Laure explique que le contexte dans lequel ils se trouvent lui rappelle un film d’horreur. Elle avoue même avoir pensé à la possibilité que des caméras soient en train de les filmer, afin de tourner les scènes les plus réalistes possibles. Elle se lance alors dans l’hypothèse que cette jeune malade puisse être une actrice maquillée qui tiendrait son rôle à la perfection.

Tom est dépité, il s’assoit et peste contre Laure en marmonnant des propos inaudibles. Mais Laure ne le laisse pas s’en tirer à si bon compte, elle questionne le docteur. Elle ne comprend pas pourquoi il n’a pas ausculté la jeune inconnue ! Lui qui se vante d’être médecin quand il se présente, elle ne voit pas ce qui excuse son inaction face à cette jeune fille souffrante, si ce n’est pas par appréhension d’une maladie virale extrêmement contagieuse ! Tom hausse le ton et avoue que la prudence est effectivement la meilleure des réactions à avoir. Il se refuse de sombrer dans des idées loufoques, mais il ne veut pas pour autant prendre des risques inconsidérés. Il n’a rien pour se protéger, il conclut cet échange en se disant être un médecin lucide et prudent, non pas un fou inconscient qui agit de manière stupide.

Contre toute attente, Wendy prend la parole et juge le raisonnement de Laure pertinent. Tout en se grattant de nouveau, Hélèna écoute l’influenceuse. Cette dernière reprend son idée de base : elle se trouverait ici parce qu’elle est célèbre. Pour elle, un film tourné à leur insu serait tout à fait possible, avec elle en invitée spéciale.

Sur un ton provocateur, Wendy applaudit et regarde les murs et le plafond. Elle félicite ceux qui les ont amenés ici et les prie de bien vouloir se montrer et de les ramener chez eux. Elle promet qu’elle ne portera pas plainte si elle a le droit à un pourcentage sur la recette du film. En regardant cette brindille blonde s’énerver, Hélèna sent un coup de chaud envahir son corps.

Laure et Tom sont agacés par la starlette, ils lèvent les yeux au ciel ou hochent la tête de désespoir. Au contraire de Franck et de Johnny qui l’admirent faire, les yeux illuminés. En réalité, plus que de la fascination pour l’audace de leur idole, les deux garçons ont l’air de souhaiter que cette dernière ait raison. Ils attendent qu’une alarme retentisse pour signifier que le tournage est fini. 

Mais c’est l’avis de Bruce qu’Hélèna attend. Le beau brun est tracassé. En se grattant le ventre, la vendeuse lui demande pourquoi il est si préoccupé. Une nouvelle fois, il la dévisage, il est énervé qu’elle l’ait sorti de ses pensées. Mais il a également l’air écœuré de la voir se triturer. Cette fois-ci, Hélèna ne peut pas arrêter son geste, pas même pour la belle gueule de Bruce, les démangeaisons sont trop fortes

Voyant Hélèna continuer de se gratter, Bruce s’adoucit. Mais il garde les sourcils froncés. Tout en reculant et s’éloignant de la brune, il se tourne vers Laure.

-         Ton film, il est sorti en quelle année ? demande Bruce.

-         Ah non ! Ces deux-là c’est déjà bien assez, dit Tom en pointant Laure et Wendy, tu ne vas pas t’y mettre aussi !

-         Début des années 2000, je dirais. Pourquoi ? répond Laure en ignorant Tom.

Bruce marque un temps d’hésitation. Puis il explique que dehors, l’inconnue lui a tendu un Nokia 3310. Il précise qu’il n’avait pas vu cet appareil depuis plusieurs décennies.

Evidemment, Bruce se voit obligé d’expliquer à Wendy, Franck et Johnny qu’il parle d’un ancien téléphone portable, le premier véritablement commercialisé à grande échelle.

Wendy sourit, elle est satisfaite. Selon elle, ceci constitue un indice supplémentaire pour étayer la thèse d’un tournage ! Les accessoires sont très bien pensés. Elle avoue avoir eu des doutes quant au décor, mais elle apprécie que d’autres détails soient plus poussés. Elle se dit rassurée de faire partie d’une production aussi scrupuleuse.

Un vacarme provenant alors de la salle de bain interrompt la discussion. Des bruits de chute et de casse. Spontanément, Tom court vers la pièce où la campeuse s’est enfermée, impossible d’ouvrir. Le docteur toque, pas de réponse.

Hélèna sent la pression monter. Habituellement, elle sait gérer son stress, elle sait que cela ne lui apporte jamais rien de bon de céder face à la panique. Mais là, elle commence à craquer, sa respiration lui échappe, son rythme cardiaque s’emballe.

Elle doit se contrôler, sans son inhalateur, une crise pourrait être fatalement dangereuse ! Même si un médecin se trouve dans la pièce.

Hélèna a tenu jusqu’ici, même cette satanée odeur piquante n’a pas eu raison d’elle, mais là, ça commence à faire beaucoup ! Elle ne parvient plus à tout minimiser ! De plus, tout son corps la démange à présent ! Probablement qu’elle fait une crise d’angoisse ! Ou que le fait de voir l’autre fille céder à ses pulsions la démange par contagion, un peu comme quand on évoque l’existence des poux et que l’on se gratte le crâne !  

Visiblement, Laure a compris que ça n’allait pas, elle vient au secours d’Hélèna. Délicatement, Laure pose sa main sur son épaule, tout en gardant une distance de sécurité. La vendeuse regarde sa partenaire, elle souffle lentement et se retient de se gratter. Elle voit l’expression de Laure devenir grave. Visiblement, celle-ci s’inquiète de son état.

Pendant ce temps, le docteur persiste à appeler la campeuse qui ne répond toujours pas. Il tambourine à la porte. Bruce le rejoint et lui suggère de défoncer la porte. Tom hésite, puis il s’adresse à la campeuse et la prévient, il la prie de s’éloigner un maximum de l’ouverture.

Hélèna voit trouble, ses sens sont perturbés, elle ne sait plus où fixer son attention. Elle entend Johnny hurler de peur, Wendy disputer ce dernier pour essayer de le calmer. Quant à Franck, il dit à Wendy sur un ton mielleux que cela ne sert à rien de s’acharner sur un enfant.

Peu à peu, toutes ces paroles se mélangent et fusionnent en un immense brouhaha. Hélèna essaye de regarder Bruce, il est flou au loin. Dans ce chaos, elle réussit à entendre les propos de son chouchou. Il fait un décompte, avant de foncer sur la porte de la salle de bain avec Tom. Les deux hommes s’y reprennent à deux fois pour parvenir à leur fin. Une fois la porte ouverte, Tom et Bruce restent immobiles dans l’encadrement. Bruce essaye de parler mais il prononce une phrase incompréhensible.

Laure est toujours à côté d’Hélèna, cela ne suffit plus à rassurer cette dernière. Elle ne parviendra pas longtemps à freiner sa crise d’asthme. Ses démangeaisons sont de plus en plus intenses. 

Wendy, visiblement à bout de devoir côtoyer les deux adolescents et irritée par l’absence de réponse de Bruce et Tom quant à ses interrogations sur la campeuse. En vociférant des accusations qui font siffler les oreilles d’Hélèna, l’influenceuse se dirige vers la salle de bain en bousculant Laure au passage.

Hélèna entend Wendy hurler. Elle tourne la tête et se concentre pour voir ce qui se passe dans le couloir. Tom doit être entré dans la salle de bain et Bruce épaule Wendy qui titube. La maigrichonne célèbre est aussi blanche que sa tenue.

Laure dit quelques mots gentils à Hélèna, mais elle ne les comprend pas tous. Elle a l’impression d’être sous cloche. Laure finit par laisser Hélèna et part vers la salle de bain. Bruce accompagne Wendy jusqu’à un tabouret placé sous le bar de la cuisine. Wendy reste debout, elle se tient fermement à son siège. Le beau brun regagne le salon et ordonne à Franck et Johnny de rester là où ils sont.

Franck exige des précisions ! Laure revient dans la pièce, elle est livide, elle se tient au mur. Elle explique que la campeuse est sans vie dans la baignoire.

Tom débarque à son tour. Il affirme n’avoir jamais rien vu de tel. Pour lui, il ne faut pas approcher le corps, la randonneuse présente des symptômes inconnus, il ne sait pas de quoi elle est morte.

Franck se moque des avertissements, il délaisse Johnny et va vers le couloir mais Bruce l’intercepte et le maintient avec fermeté. Franck se débat en vain, Bruce est beaucoup plus costaud que lui.

Wendy adopte un ton doux pour dissuader Franck. Elle n’a jamais rien vu d’aussi affreux et répugnant que le corps de cette pauvre femme. Dans un discours haché, encore traumatisée par la vision d’horreur qu’elle vient d’avoir, elle explique que la salle de bain est tapie de sang et que de grands lambeaux de peau ont été arrachés du corps de la victime. Puis elle dissimule vainement une nausée.

C’en est trop pour Hélèna, la crise d’asthme se déclenche. Elle n’est plus maîtresse d’elle-même. Elle s’écroule au sol. Elle entend des voix qui essayent de la calmer. L’oxygénation de son cerveau ne se fait plus correctement. Furieusement, elle se gratte partout.

Tout ce qu’Hélèna comprend est une phrase aussi angoissante qu’énervante de Tom qui demande à tous de garder leur distance.

Soudain, Wendy crie à nouveau. Hélèna se redresse sur ses genoux et voit ses compagnons la regarder avec effroi. Usée, elle se frotte les yeux mais elle sent que des morceaux de chair restent accrochés à ses mains. Choquée et à bout de forces, elle se laisse tomber sur le côté.


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