Ce que l'on façonne
Le centre de surveillance était silencieux, à l’exception du bourdonnement sourd des écrans. Watson était resté à l’écart, observant avec prudence. Sherlock, lui, ne touchait rien. Il regardait.
Ils avaient obtenu l’accès à ces flux grâce à une dérogation exceptionnelle de Mycroft. Les images, les logs d’accès aux systèmes, les caméras périphériques — tout était là, une cartographie complète du complexe.
Sherlock n’aurait jamais dû avoir accès à tout ceci. Et ça changeait tout.
Il passa ses yeux sur les enregistrements. Le détective regarda Lena quitter sa salle de travail après les heures normales, son rythme précis, chaque geste calculé.
Tout paraissait normal pour qui ne savait pas où regarder. Sherlock, lui, nota les zones qu’elle évitait, celles qu’elle privilégiait, et comment ses trajectoires coïncidaient étrangement avec les rotations des agents de sécurité.
Pas un hasard. Il avança encore.
Il repéra un détail intriguant : un coup d’œil rapide vers une caméra, un léger délai dans la transmission des données à distance. Quelqu’un avait corrigé les logs, manipulé le système.
La signature d’un maître invisible.
— Tu vois quelque chose ? demanda Watson.
— Je n’en suis pas encore sûr, dit-il. Mais je sens le fil. Il mène quelque part.
Sherlock n’ajouta rien d’autre. Son esprit reliait les points, tissait la carte invisible.
Elle n’agissait pas seulement pour vérifier ses systèmes ou tester ses compétences. Elle préparait quelque chose. Seule. Et la méthode, le timing, la précision, tout indiquait que Voss était la cible de son plan.
Aussi douée soit-elle, les probabilités de succès étaient minces, et les risques énormes. Lena était engagée dans une voie sans issue, guidée par une audace mortelle. Mais même la meilleure stratégie pouvait être balayée par une erreur.
Sherlock se leva, laissant les écrans clignoter derrière lui. Chaque image, chaque mouvement, chaque hésitation gravés dans son esprit comme des pièces d’un puzzle dont la dernière pièce allait tomber bientôt.
— Watson, murmura-t-il, il est temps.
Il sortit du centre de surveillance avec la certitude froide qu’il devait arrêter la jeune femme. Pas pour la protéger.
Mais parce que si elle mourait, il perdait un pion essentiel dans sa lutte.
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La nuit était tombée sur le complexe sans douceur.
Les lumières extérieures dessinaient des halos réguliers sur le bitume humide. Lena marchait d’un pas constant, capuche rabattue, sac sur l’épaule. À cette heure-là, les allées étaient presque vides.
Elle fit tourner la clé dans la serrure de son appartement.
— Bonsoir.
La voix venait du fond du couloir.
Elle s’arrêta net.
Pas de sursaut. Pas de geste inutile. Elle pivota lentement, le corps déjà prêt, l’esprit en alerte.
Sherlock Holmes se tenait à quelques mètres d’elle, immobile, silhouette sortant de l’ombre. Manteau ouvert, mains visibles. Calme. Trop calme.
— Vous avez de nouvelles questions ? dit-elle.
— En effet, répondit-il aussitôt. Mais vous ne me répondrez pas.
Elle soutint son regard sans ciller.
— Je ne vois pas de quoi vous parlez.
— Bien sûr que si.
Il s’approcha d’un pas, puis s’arrêta à distance raisonnable. Pas une menace. Pas encore.
— Les logs corrigés. La latence sur la caméra du bâtiment C3, ajouta-t-il. Élégant, d’ailleurs. Presque invisible.
Son visage resta impassible, mais quelque chose se durcit dans son regard.
— Vous n’avez aucune preuve, dit-elle.
— Non, concéda-t-il. Pas encore.
Silence.
— Vous me suivez pour m’impressionner ? demanda-t-elle.
— Je vous suis parce que vous préparez quelque chose que vous ne pouvez pas mener seule.
Un sourire bref, sans joie, effleura ses lèvres.
— C’est là que vous vous trompez.
Elle fit un pas en avant. Lui ne bougea pas.
— Vous croyez avoir compris parce que vous avez vu des images et des chiffres sur un écran. Mais vous ne savez rien du terrain. Rien de Voss. Et rien de moi.
— Je sais que vous voulez l’atteindre sans passer par vos supérieurs, répondit Sherlock. Je sais que vous agissez dans leur dos, hors radar. Et je sais que vous avez volontairement laissé tomber la sécurité pour gagner du temps.
Il inclina légèrement la tête.
— Un plan brillant. Et suicidaire.
Les mâchoires de l’agent se contractèrent.
— Ce n’est pas votre problème.
— Je pense justement que si.
— Je ne vous dirai rien.
— Vous n’avez pas à le faire.
Il sortit quelque chose de sa poche.
Un téléphone.
— Vous continuez seule, et je vous arrêterai. Officiellement ou non.
Il marqua une pause.
— Ou vous continuez… avec moi.
Elle resta silencieuse.
— Personne ne sera au courant, reprit-elle finalement. Ni Mycroft. Ni vos alliés. Ni les miens.
— Évidemment, répondit-il. Sinon vous ne diriez pas oui.
Ses yeux se plissèrent.
— Ce n’est pas un oui.
— Si.
Elle inspira lentement. La situation lui échappait, et elle avait horreur de ça.
— Une seule condition de plus, dit-elle. Vous ne prenez aucune décision à ma place.
Un très léger sourire apparut sur le visage de Sherlock.
— Seulement si vous prenez les bonnes.
Elle eut un rire sec.
— Je vous contacterai, reprit le détective. Ne faites rien d’irréversible d’ici là.
La jeune femme tourna les talons, sans un mot.
Sherlock la regarda s’éloigner, déjà en train de recalculer toutes les probabilités.
Pour la première fois depuis longtemps, il sourit vraiment.
La partie venait de commencer.