Ce que l'on façonne
Chapitre 9 : Cinq minutes pour disparaître
1833 mots, Catégorie: G
Dernière mise à jour 23/02/2026 00:19
Lena était sortie en douce pour acheter quelques accessoires, de quoi changer d’apparence dans leur fuite. Lorsqu’elle revint, quelques minutes plus tard, un sac en papier kraft sous le bras, son visage était déjà refermé, concentré.
— Tenez.
Elle jeta à Holmes son nouvel attirail : un pull rose pâle, une casquette assortie, une doudoune épaisse. Des vêtements banals, presque insignifiants. Le genre qu’on oublie aussitôt.
Elle, en revanche, s’était contentée de changer de veste. Un long manteau élégant, des lunettes rondes aux montures dorées. Elle rassembla ses cheveux sombres en un chignon faussement désordonné, d’un geste précis, sans coquetterie réelle.
Sherlock enfila le pull sans un mot.
Lena recula de quelques pas pour l’observer. Elle grimaça à peine : ce n’était pas parfait, mais ça ferait l’affaire. Ils n’avaient pas vraiment le choix.
— Vous prenez plaisir à me ridiculiser, murmura Sherlock.
Il était calme, parfaitement alerte. Ses yeux, pourtant, trahissaient une lueur amusée. Il semblait trouver la situation… divertissante.
Elle détourna brièvement le regard.
— Bien. Le service du midi commence dans dix minutes, déclara-t-elle à voix basse. En attendant, on sera cachés dans les toilettes. On attend que le bar se remplisse un peu, et on sort discrètement.
Il approuva.
— Je vous suis, dit-il simplement.
Quelques minutes plus tard, ils franchirent la porte.
L’air froid mordit aussitôt la peau de Lena. Elle remonta légèrement son écharpe, inspira, puis se força à adopter une démarche souple, ordinaire.
La rue était déjà animée. Trop de monde, trop de mouvements désordonnés. Elle hésita une fraction de seconde, puis tendit la main.
Ses doigts se refermèrent autour de ceux de Sherlock.
Il ne réagit pas immédiatement. Elle sentit juste le léger ajustement de sa paume, une acceptation silencieuse. Lorsqu’il tourna la tête vers elle, son regard transpirait l’ironie.
— Nous sommes intimes, maintenant ?
— Un couple attire moins l’attention, répondit-elle sans le regarder. Marchez doucement. On ne doit pas avoir l’air pressé.
Il ralentit aussitôt, se calant sur le rythme qu’elle imposait.
Lena sentit ses épaules se tendre malgré elle, et força sa respiration à s’approfondir. Ils avancèrent côte à côte, mêlés au flux de la foule.
De loin, ils auraient pu être n’importe qui.
Elle s’approcha de Holmes, faisant mine de lui montrer un monument.
— Donnez-moi un chiffre entre un et cinq.
Il leva un sourcil.
— Trois, répondit-il aussitôt.
— Merci, dit-elle, se tournant vers la rue.
Elle laissa passer un, deux, trois taxis, appela le quatrième.
Le véhicule s’arrêta à leur hauteur. Lena ouvrit la portière avec assurance et s’installa, un sourire enjoué aux lèvres. Sherlock la suivit, calme, silencieux.
— Bonjour ! lança-t-elle, comme si rien n’était anormal.
L’homme au volant, un quinquagénaire basané, sourit poliment, ignorant complètement Sherlock.
— Je vous emmène où ? demanda-t-il.
Lena fit mine d’hésiter, remuant légèrement le sac sur ses genoux.
— Eh bien… je n’ai jamais vraiment pris de taxi… Peut-on aller à Windsor ? C’est à quarante-cinq minutes de Londres.
Le conducteur acquiesça avec empressement. Une course rentable.
— Bien sûr. Installez-vous, on y sera en moins d’une heure.
Lena boucla sa ceinture sous le regard amusé de Sherlock. En quelques secondes, la touriste vaguement niaise avait remplacé l’espionne froide et méthodique. Chaque geste, chaque tic était calculé pour sembler innocent.
— Vous êtes du coin ? demanda le chauffeur.
— Pas vraiment… mais j’ai de la famille à Tottenham, alors je suis un peu Londonienne, répondit-elle avec un sourire faussement candide.
Sherlock, derrière elle, eut un léger sourire en coin, visible seulement pour Lena. Elle lui lança un regard réprobateur.
— Et votre ami ? poursuivit le chauffeur. Il ne parle pas beaucoup.
— Oh, il n’est pas toujours comme ça… mais nous allons rendre visite à ma tante Lize, et Charlie ne la porte pas dans son cœur.
Elle posa sur l’épaule de Sherlock une main faussement complice, et ajouta :
— Pas vrai, Charlie ?
— Mmh, marmonna le détective.
Le reste du trajet se déroula dans un calme relatif. Lena observait le paysage défiler, le menton légèrement relevé. Sherlock scrutait les alentours, toujours attentif, mais ne fit aucune remarque.
Le taxi s’arrêta à l’adresse indiquée. La jeune femme se redressa aussitôt.
— Merci infiniment, s’exclama-t-elle. C’était parfait.
Elle jeta un regard entendu à Sherlock avant d’ajouter, plus bas :
— Charlie, tu as pensé à prendre du liquide ce matin ? J’ai peur de ne pas avoir assez sur moi…
Le détective régla la course sans un mot. Lena observa le taxi disparaître au coin de la rue, un léger sourire aux lèvres. Elle se tourna vers Sherlock et son visage reprit aussitôt son sérieux, froid et précis.
— Parfait, dit-elle. On continue.
Ils reprirent leur route. Sherlock observait les environs avec attention : un lotissement calme, des maisons de classe moyenne, en bordure de la ville. Il accéléra le pas jusqu’à se trouver à sa hauteur.
— Je rêve ou vous venez de me faire payer une course à cent livres ? murmura-t-il.
Lena eut un rire bref.
— Ça va, je vous rembourserai. C’était plus crédible comme ça.
Son regard glissa vers un sentier de terre disparaissant entre deux jardins.
— Par ici.
Sherlock la suivit, chaque sens en alerte.
Ils s’engagèrent sur un sentier forestier étroit, bordé de chênes et de broussailles. Ici, plus de caméras, plus de passants. Pour la première fois depuis le départ, Lena sentit ses épaules se détendre légèrement. Ils étaient seuls… mais pas en sécurité.
— On va traverser la forêt à pied, dit-elle. Le complexe est à cinq kilomètres.
— Et vous avez un plan pour me faire rentrer ? demanda Sherlock, l’œil vif.
Elle hésita.
— J’ai plusieurs pistes, concéda-t-elle, mais elles sont toutes risquées. Il faudra faire avec.
— Parfait, répliqua Sherlock avec une pointe d’ironie.
____
Ils marchaient depuis une demi-heure. Le sol humide glissait sous leurs pas. Les craquements des branches semblaient amplifier chaque mouvement, chaque souffle. Lena s’arrêta soudain et désigna un point précis à la lisière.
— C’est ici.
Holmes était déjà sur ses talons. Il scruta la lisière de la forêt, cherchant un indice, une rupture dans la monotonie des arbres.
— Là, indiqua-t-elle à voix basse. Il y a un trou dans le grillage. Et la caméra ne fonctionne plus.
— Personne ne l’a remplacée ?
Lena leva vers lui un regard énigmatique.
— Si. Mais les caméras finissent toujours par lâcher sur cette portion. Probablement une défaillance électrique.
Holmes esquissa un sourire imperceptible. Probablement un sabotage soigneusement entretenu.
— Et ensuite ? demanda-t-il.
— Vous me suivez jusqu’à mes quartiers.
Elle jeta un coup d’œil à sa montre. Midi approchait.
— Heureusement, personne ne traîne par ici à cette heure-là.
— Et les caméras ?
Elle tressaillit légèrement. Son regard se durcit, précis, calculateur, évaluant chaque variable avec une froideur redoutable.
— C’est le plus délicat. Les agents de sécurité prennent leur pause à midi pile. Ils sont censés laisser quelqu’un dans la salle de contrôle, mais en pratique… ils ne le font jamais.
Elle fronça les sourcils.
— Je prends mon poste à treize heures. Si j’arrive en avance, il me suffira de quelques minutes pour vous effacer des enregistrements. Quelques secondes à droite, quelques secondes à gauche. Ça ne se remarquera pas.
Holmes s’accroupit, observant le grillage à distance.
— C’est faisable. En supposant que les agents quittent tous la salle en même temps. Et que personne ne vous surprenne.
Lena soupira, brièvement.
— Je vous l’ai dit, c’est risqué. Mais je n’ai pas mieux.
Un silence passa entre eux.
— Alors je vous suis.
Ils sortirent de la forêt sans un mot. La grille métallique se dressait devant eux, froide, imposante, presque arrogante.
Lena s’en approcha sans bruit et, d’un mouvement souple, se hissa jusqu’à la brèche, à près de deux mètres du sol.
Elle atterrit de l’autre côté avec une aisance déconcertante. Quelques secondes avaient suffi. Elle se retourna vers Holmes.
— Vous mettez votre pied là. Votre main ici. L’autre là. Ensuite, vous basculez votre poids vers l’avant.
Il s’exécuta, moins habilement. Lena pâlit en voyant ses mouvements trop larges, incertains.
— Doucement, dit-elle d’une voix sèche. Si vous vous brisez une cheville, je vous laisse là.
Holmes ne put s’empêcher de sourire. Il ajusta sa prise et parvint finalement à atterrir sans encombre.
— Bien, dit-elle. Le plus dur est passé. Maintenant, c’est de la chance.
Elle s’engagea dans les allées du complexe d’un pas souple, parfaitement mesuré. Sherlock la suivait, chaque sens en alerte. Chaque caméra semblait fixer leur trajectoire, mais Lena semblait danser avec elles, anticipant chaque angle, chaque reflet.
Le cliquetis de la porte verrouillée fit tomber la tension comme une bulle de glace qui éclate. Elle fit entrer Holmes le premier, verrouilla la porte derrière elle. Puis, enfin, souffla.
Le détective, lui, passait déjà l’appartement au crible. L’endroit était net, presque clinique, trop propre pour être confortable, typiquement militaire. Un lit étroit contre le mur, une table au centre, un bureau couvert de dossiers parfaitement empilés. Dans un coin, une kitchenette minimaliste.
Lena posa son sac à dos contre le mur, le geste calculé, lent. Son regard restait calme, sa posture mesurée, presque immobile. Seule une veine sur son front trahissait la tension qui persistait.
Elle leva les yeux vers l’horloge face à elle.
— Parfait, dit-elle, j’ai cinq minutes avant de partir. Je rentrerai ce soir vers vingt heures. Peut-être plus tôt si je peux.
Son regard se fit glacial, presque menaçant.
— D’ici là, continua-t-elle, vous ne sortez pas d’ici. Vous ne faites aucun bruit, n’allumez aucune lumière, ne vous approchez pas des fenêtres. Et vous ne rallumez pas votre téléphone.
— J’étais censé l’éteindre ?
Elle s’avança d’un pas lent, le fixant.
— Vous êtes sérieux ?
— Calmez-vous, répondit-il. Je vous taquine.
Lena pivota vers lui, froide, tranchante. La colère s’infiltra dans son regard. Sa voix resta ferme, mais sa mâchoire serrée trahissait la brèche.
— Je joue ma carrière, Holmes.
— Je sais.
Sherlock ne dit rien de plus. Il se contenta d’un léger sourire, l’œil pétillant, tandis que Lena se détourna pour quitter l’appartement. Elle emportait avec elle le souffle de sa colère, contenu mais brûlant.