Les lames de la raison
La brume était une bête vivante. Pas un simple voile, mais une chose lourde, presque consciente, qui rampait au ras des pavés disjoints, s’insinuait dans les creux, léchait les caniveaux pleins d’eau noire. Elle s’enroulait autour des réverbères comme une écharpe sale, étouffant leur lumière jaunâtre jusqu’à la réduire à des halos maladifs. Elle entrait dans les poumons avec un goût de métal et d’eau croupie, laissant sur la langue une âpreté persistante. Londres respirait lourdement, comme un animal trop vieux pour courir, mais encore assez puissant pour mordre, une ville aux poumons encrassés, aux artères bouchées, mais dont le cœur battait toujours, lent et menaçant. Eliza avançait sans hâte, mais sans bruit. Son pas ne cherchait pas à se dissimuler, il n’existait simplement pas. C’était la démarche de ceux qui ont appris à ne pas annoncer leur présence, pas même au monde. Le manteau sombre collait à ses épaules, gorgé d’humidité, alourdi par la bruine qui n’avait jamais vraiment cessé de tomber. Chaque mouvement faisait perler l’eau le long des coutures. Sous le tissu, le cuir de son harnais grinçait parfois, un soupir discret, aussitôt étouffé par la brume. Elle détestait ce son. Les nuits où l’on chasse, tout bruit est un aveu, et tout aveu peut être fatal. Les docks, au loin, n’étaient qu’un entrelacs d’ombres. Des silhouettes de grues se découpaient dans le brouillard, immobiles et menaçantes, comme des bras levés pour un serment qu’on n’avait jamais prononcé. Leurs chaînes pendaient, figées, mais Eliza savait qu’au moindre vent elles se mettraient à gémir comme des bêtes blessées. Le clapotis de la Tamise montait jusqu’à elle, régulier, obscène, faisant penser à une langue épaisse qui lèche une plaie qu’elle refuse de laisser cicatriser. Elle se retourna une fois, par réflexe, vers les rues en amont. Les façades de briques semblaient se pencher les unes vers les autres, conspirer en silence. Rien. Personne. Juste le souffle du vent entre les angles des immeubles et un fiacre qui s’éloignait, roues étouffées par l’humidité, comme s’il avait peur d’être vu, ou pire, reconnu. Eliza savait pourquoi elle était là. Elle avait suivi la trace, pas celle des pas, trop facile à effacer, mais celle des conséquences. Une rumeur, d’abord, glissée entre deux verres dans une arrière-salle où l’on servait du gin trouble à des hommes qui tremblaient encore d’avoir survécu. Puis des détails. Toujours les détails. Une odeur de chloroforme sur un homme qui n’avait aucune raison d’en porter, une coupure nette là où un couteau de cuisine aurait déchiré, et surtout… la manière dont les témoins parlaient du cri. Les gens mentent sur beaucoup de choses. Mais pas sur un cri qu’ils entendent encore au fond de leurs os, des semaines plus tard, quand la nuit est trop calme. Elle passa sous une arche de pierre, là où la ville se resserrait comme une gorge qu’on serre. La pierre suintait. Des gouttes tombaient du plafond, régulières, obstinées. Une pluie intérieure, patiente, comme un supplice lent. Chaque goutte résonnait trop fort dans ce couloir étroit, et Eliza calcula instinctivement les angles, les recoins, les zones d’ombre. Ses doigts glissèrent contre la garde de son épée, par habitude. L’arme était longue, fine, parfaitement équilibrée. Une lame faite pour la vitesse, pas pour la force. Eliza n’aimait pas forcer. Dans un combat, la force était une dépense. L’efficacité, elle, était une économie. Un mouvement, à gauche. Elle s’immobilisa, tout entière, jusqu’à la racine de ses cheveux. Les bruits de la ville se tassèrent, comme si Londres retenait son souffle. Le sien devint plus bas, plus lent. Une forme floue, puis une autre. Un rat ? Non. Trop haut. Trop lourd. Elle sentit, avant de voir, cette vibration particulière. L’intuition que quelque chose de vivant, là-bas, se déplaçait avec un but. Sa main libre glissa vers sa cuisse. Une dague y dormait, invisible, parfaite pour le silence. Elle avança à peine. Un pas. Un autre. La brume se déchira sur un angle, dévoilant une cour étroite entre deux entrepôts. Les murs y étaient si proches que le ciel n’existait plus. Et là, au centre, une silhouette se balançait, comme si elle hésitait entre tenir debout et se coucher pour de bon. Eliza plissa les yeux. Ce n’était pas un homme saoul. Le corps, car c’était déjà un corps, même s’il se mouvait encore, était tordu d’une manière presque… incorrecte. Comme si les lois élémentaires de l’anatomie avaient été consultées, puis volontairement ignorées. L’épaule droite pendait trop bas, la tête penchait selon un angle que le cou ne semblait plus comprendre. La chemise, ouverte, pendait en lambeaux sombres, collée à la peau. Un liquide noir luisait sur le torse, accrochant la faible lumière. Du sang, pensa-t-elle. Non. Du sang… et autre chose. Elle s’approcha, sans précipitation. Dans son métier, la vitesse est un luxe qu’on ne s’offre qu’au dernier instant. Avant cela, on observe. On écoute. On laisse le monde se trahir de lui-même. Un souffle court, rauque, lui parvint. La silhouette tournait légèrement sur elle-même, les bras ballants, comme ceux d’une marionnette mal suspendue. Lorsqu’elle fit un pas de plus, elle vit enfin le visage. C’était un homme, jeune encore. Trop jeune pour finir ainsi. Les yeux ouverts, vitreux, fixés sur rien, comme s’ils avaient regardé quelque chose qu’ils n’auraient jamais dû voir. La bouche entrouverte, la langue gonflée, violacée. Sur sa gorge, une marque sombre. Une pression nette, méthodique, comme si des doigts avaient serré jusqu’à l’os, sans colère, sans hâte. Il était vivant. Mais il n’était plus vraiment là. Eliza s’accroupit à distance prudente. Elle ne le toucha pas tout de suite. L’odeur, d’abord. Une pointe chimique, sucrée, qui lui piqua le fond du nez. Chloroforme, confirma son instinct. Et une seconde odeur, plus lourde, plus ancienne, celle du fer humide, du sang qui commence à refroidir. Ses yeux glissèrent sur le torse. La chemise déchirée révélait des entailles fines, parallèles, précises. Trop précises. Comme si quelqu’un avait utilisé un scalpel et non une lame de rue. Les coupures ne cherchaient pas seulement à tuer. Elles cherchaient à ouvrir. À explorer. Le jeune homme fit un bruit, pas un mot, pas un gémissement, un gargouillis mouillé, comme un animal noyé qui refuse encore de mourir. Eliza se redressa, déjà en alerte. Elle tourna lentement la tête, scrutant les angles, la porte de service rouillée, la fenêtre brisée au-dessus d’eux, la ruelle étroite qui menait aux quais. Personne. Mais l’absence, ici, avait quelque chose de trop propre. De trop volontaire. Comme si le tueur avait quitté la scène depuis longtemps, sûr qu’on trouverait son œuvre, sûr qu’elle parlerait d’elle-même. Eliza sortit sa dague et la posa, un instant, contre la gorge de l’homme, non pour menacer, il n’avait plus peur de rien, mais pour sentir le rythme. Une pulsation faible, irrégulière, battait encore sous la lame.
« Ne meurs pas maintenant », murmura-t-elle.
Les mots se perdirent aussitôt, avalés par le brouillard. Elle glissa une main dans la poche intérieure de son manteau et en sortit un petit flacon. De l’ammoniaque. Vulgaire. Brutal. Efficace. Elle en déversa une goutte sur un chiffon et l’approcha du nez du garçon. La réaction fut brutale. Un spasme secoua tout son corps. Une toux violente fit remonter du sang dans sa bouche. Les yeux clignèrent, affolés, comme s’ils réapprenaient soudain la lumière, la douleur, l’existence. Il la vit. Ou plutôt… il vit une forme sombre dans la brume. Ses lèvres tremblèrent.
« L… la… »
« Chut », fit Eliza, ferme. « Respire. »
Le garçon tenta d’obéir. Son souffle fit un bruit de papier froissé. Il essaya de bouger, mais ses jambes ne répondirent pas. Eliza remarqua alors les chevilles. La peau arrachée, violacée, des marques de corde profondément incrustées, la chair gonflée, meurtrie. Comme si on l’avait suspendu. Longtemps. Assez longtemps pour que le temps perde son sens. Son regard glissa vers le sol. Et elle le vit. Sous l’homme, tracé dans la poussière humide, il y avait un symbole. Pas un pentacle. Pas une croix. Quelque chose de géométrique, froid, précis, presque… médical. Un cercle parfait, des lignes droites, des points alignés comme sur une planche d’anatomie. Et au centre, une lettre. Une seule. Eliza sentit son ventre se serrer. Ce n’était pas la première fois. Elle avait déjà vu cette marque, des mois plus tôt, sur un mur de briques près de Whitechapel, après qu’on eut retrouvé un corps… vidé, littéralement, comme une enveloppe abandonnée. À l’époque, elle avait cru à un culte. Elle avait traqué des prêtres de ruelle, interrogé des fous, fouillé des caves où l’on priait des dieux sans nom. Rien. Mais la marque revenait. Toujours après. Toujours comme une signature. Le garçon attrapa faiblement son poignet. Ses doigts étaient glacés, mais sa poigne avait le désespoir d’un noyé qui refuse de lâcher la surface.
« Il… il… »
Il avala, incapable.
« Il a dit… »
Eliza se pencha, oreille près de sa bouche.
« Qu’il… qu’il fallait… voir dedans. »
Un frisson remonta la nuque d’Eliza, lent et glacé.
« Qui ? » demanda-t-elle.
Le garçon ferma les yeux, et dans ce mouvement, son visage se crispa d’une douleur ancienne, pas seulement physique. Une peur qui avait eu le temps de s’installer.
« Un… un monsieur… bien… »
Il tenta un rire, mais ce fut un râle.
« Pas un homme… des docks… un monsieur… propre… »
Propre. Les pires monstres avaient toujours des mains propres. Eliza sentit, sans réfléchir, que le danger n’était pas seulement passé. Il était proche. Un tueur qui laisse un vivant derrière lui, ce n’est pas un tueur pressé. C’est un tueur qui attend qu’on écoute. Qu’on comprenne.
« Écoute-moi », dit-elle, la voix basse et coupante. « Tu vas te lever. Tu vas marcher. Je vais te sortir d’ici. »
Le garçon secoua la tête, un spasme de panique.
« Il va… revenir… »
Eliza posa sa main sur sa joue, pas tendrement.
« Alors je serai là. »
Elle le fit se redresser. Le garçon gémit, et Eliza sentit sous sa paume la chaleur du sang, la fièvre qui montait. Elle passa son bras autour de ses épaules et le força à poser un pied devant l’autre. Chaque pas laissait une traînée sombre derrière eux, comme si la nuit saignait à leur passage. Au moment où ils atteignirent l’angle de la ruelle, un bruit retentit. Un claquement sec. Pas une portière. Pas une caisse. Une chaussure sur un pavé. Quelqu’un venait. Eliza lâcha le garçon un instant et dégaina son épée. Le mouvement fut si fluide qu’il ressemblait à une respiration. La lame attrapa la lueur malade d’un réverbère et la renvoya, froide, sans promesse. Le garçon poussa un petit son étranglé.
« Non… »
La silhouette apparut dans la brume. Grande. Immobile. Un homme ? Peut-être. Ou pas. Elle ne distingua que la forme d’un manteau long, d’un chapeau, et surtout… l’absence de précipitation. Comme si l’apparition avait tout son temps. Comme si le temps lui appartenait. Eliza se plaça devant le garçon. Dague dans la main gauche, épée dans la droite.
« Montre-toi », lança-t-elle.
La silhouette ne répondit pas. Elle avança d’un pas. Eliza sentit alors ce détail, ce minuscule grain dans la réalité. Le bruit des pas ne correspondait pas. Il n’y avait qu’un pas. Un seul. Puis rien. Comme si la silhouette glissait au lieu de marcher. Et soudain, la brume se referma. La forme disparut, avalée comme un secret trop bien gardé. Eliza ne baissa pas son arme. Son cœur, lui, ne ralentit pas. Elle resta là, quelques secondes, immobile, à écouter. Rien. Mais le rien, cette nuit, avait des dents.
« Viens », souffla-t-elle au garçon.
Et ils repartirent, plus vite.
Le fiacre qu’Eliza finit par arrêter ne posa pas de questions. Le cheval ralentit presque de lui-même, comme s’il sentait le sang avant même que la portière ne s’ouvre. Le cocher, emmitouflé dans un manteau élimé, leva à peine la tête. Il regarda le garçon, vit la pâleur, les taches sombres sur les vêtements, puis détourna les yeux avec la précision de ceux qui ont appris à survivre en ne voyant pas tout. Les hommes qui vivent de la nuit savent quand il faut être aveugle, et quand poser une question peut vous coûter plus cher qu’un silence. Eliza glissa quelques pièces dans la paume rêche. Les doigts se refermèrent aussitôt. Pas de remerciement. Juste un claquement de langue, et le fiacre repartit, grinçant, s’arrachant à la rue comme une bête fatiguée. Les roues avalaient les pavés avec un bruit sourd, et Londres défilait autour d’eux, veine sombre où circulaient trop de choses qu’on préférait ignorer. À l’intérieur, l’air était épais, chargé d’odeurs mêlées. Cuir humide, paille froide, sueur ancienne. Le garçon s’affaissait contre Eliza, son poids devenant de plus en plus lourd à mesure que la fièvre montait. Par moments, il murmurait des syllabes sans forme, des fragments de mots qui semblaient n’avoir de sens que pour lui. Par moments, son corps se raidissait brusquement, comme si ses nerfs se souvenaient encore des cordes, de la suspension, de l’attente. Eliza le maintenait d’un bras ferme, sans douceur inutile. Elle regardait dehors. Les façades défilaient, spectres de pierre noyés dans le brouillard. Une enseigne d’auberge oscillait faiblement, grinçant comme une plainte. Une fenêtre éclairée laissait deviner un dîner tardif, des silhouettes qui riaient trop fort pour se convaincre qu’elles étaient en sécurité. Plus loin, une femme seule aperçut le sang et referma vivement ses rideaux, comme on ferme les yeux devant un cauchemar. Londres se protégeait comme elle pouvait. En refusant de voir. Eliza, elle, voyait. Elle savait où aller. Il y avait des choses qu’on pouvait gérer seule. Une traque. Une lame. Une nuit. Et puis il y avait les choses qui dépassaient la simple chasse. Les marques. Les symboles. Les hommes propres qui jouaient avec la chair comme avec une idée. Pour cela, il fallait un autre type de guerre.
La maison de Sir Malcolm Murray n’était pas un sanctuaire. C’était une forteresse élégante, austère, dressée derrière ses grilles comme une promesse tenue à la douleur. Une demeure trop solide pour être seulement habitée, trop silencieuse pour être paisible. Les pierres semblaient plus anciennes que le quartier, comme si la bâtisse avait été plantée là avant même que Londres n’accepte son propre nom, et qu’elle avait observé la ville grandir, se salir, se dévorer elle-même. Eliza frappa. Deux fois. Un rythme précis, appris, jamais oublié. La porte s’entrouvrit dans un souffle feutré. Un domestique apparut, raide, méfiant, puis la reconnut. Son expression changea. Ni peur, ni respect. Une fatigue lasse, presque résignée. Comme si Eliza portait toujours avec elle des nouvelles qu’on n’avait jamais envie de recevoir.
« Il y a du sang », dit-il, inutilement.
« Oui », répondit-elle. « Et il respire encore. Pour l’instant. »
On les fit entrer sans cérémonie. Le battant se referma derrière eux, coupant net le froid et le brouillard. Le couloir était chaud, presque trop. Parfumé de cire, de bois ancien, d’un feu entretenu avec soin. Le contraste avec la rue avait quelque chose d’indécent, presque obscène. Eliza sentit ses bottes laisser des traces humides sur le tapis épais, une souillure sombre sur le confort feutré. Elle ne s’excusa pas. Certaines choses n’étaient pas faites pour rester propres. On les conduisit dans une pièce latérale, un salon aux boiseries sombres où les rideaux étaient tirés malgré l’heure. Le feu brûlait bas dans la cheminée. Sir Malcolm était là, debout, immobile, comme s’il dormait rarement ailleurs que sur ses propres nerfs. Sa silhouette semblait taillée dans la volonté pure, et pourtant, quelque chose dans son regard trahissait un homme qui avait trop enterré. À côté de lui, Vanessa Ives. Eliza sentit immédiatement sa présence, comme on sent un orage avant qu’il n’éclate. Ce n’était pas une question de gestes ou de paroles. C’était une densité dans l’air, une pression invisible qui rendait chaque silence plus lourd, chaque respiration plus consciente. Vanessa tourna la tête vers elle. Ses yeux eurent cette lueur particulière, non, pas inquiète. Avertie. Puis elle regarda le garçon. Et son visage se ferma.
« Qui a fait cela ? » demanda-t-elle, la voix douce, mais trempée de fer.
Eliza déglutit malgré elle.
« Je ne sais pas encore. Mais il laisse des marques. »
Sir Malcolm s’approcha aussitôt, pragmatique, déjà dans l’action.
« Posez-le là. »
Eliza aida le garçon à s’allonger sur un canapé. Le cuir craqua sous son poids. Sa respiration était plus courte maintenant, plus hachée. Son visage prenait déjà cette pâleur particulière des gens qui basculent, ce moment fragile où la vie hésite. Vanessa posa une main sur son front. Son geste n’était pas celui d’une infirmière. C’était celui de quelqu’un qui écoute quelque chose de plus profond que la fièvre. Le garçon frissonna.
« Non… pas… »
Vanessa pencha la tête, comme si elle percevait des mots derrière les mots, des images derrière les paupières closes.
« Il a peur », murmura-t-elle.
« Il a raison », répondit Eliza.
Sir Malcolm la fixa.
« Vous avez vu quelque chose. »
Eliza hésita une seconde. Les hommes comme Sir Malcolm n’aimaient pas l’hésitation. Mais Vanessa comprenait que certaines vérités résistaient au langage, qu’elles s’arrachaient parfois de la gorge. Eliza inspira.
« Une signature. Un symbole. Géométrique. Comme un… schéma. Et une lettre au centre. »
Vanessa retira sa main lentement, comme si elle rompait un contact dangereux.
« Une lettre ? »
Eliza hocha la tête.
« Oui. Toujours la même. »
Sir Malcolm serra la mâchoire.
« Et vous l’avez déjà vue. »
Eliza soutint son regard.
« Oui. »
Le silence qui suivit n’était pas vide. Il pesait. La cheminée craqua, un bruit sec. Dans ce son, on aurait pu croire entendre des os. Vanessa murmura, plus pour elle-même que pour eux :
« Ce n’est pas une bête. Une bête dévore. Elle ne… conçoit pas. »
Eliza sentit une chaleur froide lui traverser la poitrine.
« Ce n’est pas une bête », confirma-t-elle. « C’est un homme. Un homme propre. »
Sir Malcolm souffla un rire sans joie.
« Les pires. »
La porte s’ouvrit brusquement. Victor Frankenstein entra, l’air absent, déjà ailleurs, comme toujours. Ses cheveux étaient en désordre, ses yeux cernés d’insomnie. Son regard se posa sur le garçon, et l’intérêt scientifique, presque indécent, traversa son visage avant que la décence ne revienne, tardive.
« Qu’est-ce que… »
Vanessa le coupa.
« Victor. Il est vivant. »
Victor s’approcha aussitôt, ses mains déjà prêtes, comme si le corps humain était pour lui une langue familière. Il examina les entailles, la gorge, les marques aux chevilles. Sa concentration était rapide, précise, presque fébrile. Eliza observa son visage. Il y avait chez lui une culpabilité permanente, une ombre ancienne, comme s’il portait en lui un crime qui refusait de rester au passé.
« Ce ne sont pas des coupures de rue », murmura-t-il. « Ce sont des incisions. »
Eliza sentit son estomac se nouer.
« Je sais. »
Victor leva enfin les yeux vers elle.
« Vous l’avez trouvé où ? »
« Aux docks. Entre deux entrepôts. »
Victor pâlit légèrement.
« Évidemment. »
Sir Malcolm fronça les sourcils.
« Évidemment ? »
Victor hésita, puis secoua la tête, comme pour repousser ses propres pensées.
« Rien. C’est… un endroit commode. Les cris se perdent. L’humidité efface. »
Vanessa fixa Victor, et Eliza vit passer entre eux un éclat de suspicion, bref mais dangereux, comme une lame qu’on n’a pas encore sortie. Le garçon eut un spasme. Victor glissa un tissu sous sa nuque, redressa légèrement sa tête.
« Il doit boire. Ou au moins… tenir. »
Eliza fouilla dans son manteau et sortit une petite gourde. Elle la tendit à Victor. Il la regarda, surpris, comme si l’idée qu’Eliza vive constamment prête à ce genre de nuit l’étonnait encore. Elle soutint son regard sans un mot. Oui, elle était prête. Toujours. Vanessa se rapprocha d’Eliza, à voix basse.
« Vous avez senti… quelque chose ? »
Eliza pensa à la silhouette dans la brume, aux pas qui n’étaient pas des pas. Elle hocha la tête, très légèrement.
« Quelqu’un nous regardait. »
Vanessa ferma les yeux un bref instant.
« Alors il a voulu que vous le trouviez. »
Eliza eut un sourire sec. Vanessa rouvrit les yeux. Dans son regard, il y avait cette douceur terrible des gens qui ont vu l’enfer et qui savent qu’il a de la patience.
« Ce n’est pas lui que je crains », dit-elle doucement. « C’est ce qu’il cherche à réveiller chez les autres. »
Eliza posa sa main sur la garde de son épée, comme pour se rappeler qu’il existait encore des choses simples. Trancher. Survivre.
« Il ne réveillera rien chez moi », répondit-elle.
Vanessa la regarda longuement. Et un instant, Eliza eut l’impression d’être vue jusqu’au fond, au-delà des armes et des certitudes.
« Nous verrons », murmura Vanessa.
Sir Malcolm se racla la gorge.
« Il faut prévenir Chandler. »
Eliza se raidit. Certains hommes ne venaient jamais sans que la nuit ne réclame son dû. Mais Sir Malcolm n’était pas homme à demander la permission à l’ombre.
« Il viendra », dit Vanessa. « Il vient toujours quand la nuit s’épaissit. »
Eliza détourna le regard vers les flammes, pour cacher un frisson. La nuit s’épaississait, oui. Et elle n’avait pas fini de mordre.
Plus tard, quand le garçon fut stabilisé, autant qu’on peut stabiliser un corps qui a été traité comme un objet, emballé dans la douleur puis jeté comme un reste, Eliza sortit sur le perron. Le vestibule derrière elle gardait encore l’odeur de la maison. Cire chaude, bois ancien, feu contenu dans la cheminée. Une chaleur civilisée, presque honteuse. Mais dehors, l’air la frappa comme une gifle humide. Froid, cru, vivant. Londres respirait encore, oui, mais d’un souffle malade, râpeux, chargé de suie et de brouillard. La brume avait gagné en densité depuis leur arrivée ; elle s’était épaissie comme une pensée mauvaise qu’on laisse enfler, et les réverbères, à présent, ne projetaient plus de lumière. Ils flottaient, suspendus dedans, comme des yeux noyés qui clignent trop lentement. Les grilles du jardin dessinaient des ombres longues sur le pavé. Les trottoirs luisaient, trempés, et le silence était trompeur. Un silence de ville qui se fait petite pour écouter. Même les bruits ordinaires, un pas lointain, un battement d’ailes, une roue sur les pavés, semblaient étouffés, comme s’ils avaient peur d’être entendus. Eliza alluma une cigarette. Elle n’aimait pas le tabac. Elle n’aimait ni l’odeur, ni le goût, ni la lente brûlure qui reste sur la langue. Mais elle aimait le feu minuscule au bout, cette preuve qu’on pouvait encore créer de la chaleur, même dans une ville qui semblait n’en produire que pour brûler. Une braise, une petite obstination rouge dans un monde qui ne jurait que par le gris. Elle tira une bouffée. La fumée, trop blanche, se mêla au brouillard, inutile, presque ridicule, comme une prière qu’on répète sans y croire. Elle la laissa s’échapper lentement par le nez, les yeux fixés sur la rue comme on fixe un animal qu’on ne voit pas mais qu’on sait proche. Derrière elle, la porte s’entrouvrit avec le soupir discret des maisons riches qui n’aiment pas être dérangées. Sir Malcolm passa la tête. Sa silhouette remplissait l’encadrement. Large, lourde, comme si la maison avait été construite autour de ses épaules.
« Il dort », dit-il.
Eliza ne bougea pas. La braise pulsa une seconde au bout de sa cigarette.
« Il ne dort pas », corrigea-t-elle. « Il s’éteint doucement. »
Sir Malcolm sortit à moitié, s’appuya contre l’encadrement. Sa fatigue n’était pas celle d’un homme qui manque de sommeil. C’était celle d’un homme qui manque de paix.
« Vous pensez qu’il a vu le visage ? »
Eliza souffla. La fumée dessina un voile qui se déchira aussitôt.
« Il a dit : “un monsieur bien”. »
Elle tourna très légèrement la tête vers Malcolm, sans vraiment le regarder.
« Ça suffit. Ça me suffit. »
Sir Malcolm grogna, comme un homme qui reconnaît un terrain familier. Celui où la société protège ses monstres, où la respectabilité sert de masque et d’armure.
« La police ? »
Eliza eut un petit rire sans amusement, un son bref, sec, qui n’avait rien d’humain.
« La police arrive quand le sang est déjà sec. Et encore… seulement si le sang appartient à quelqu’un qui compte. »
Malcolm la fixa, puis, après un silence plus long qu’un simple temps de réflexion :
« Vous n’êtes pas seule dans cette ville, Eliza. »
Eliza ne répondit pas. Parce qu’elle l’était. Toujours. Même entourée. La solitude n’était pas une absence de gens. C’était une manière d’être debout. Une manière de tenir son arme plus près que sa propre respiration. Sir Malcolm poursuivit, plus bas, comme s’il craignait que la brume elle-même écoute.
« J’ai… des contacts. Des hommes… particuliers. »
Eliza tourna lentement la tête vers lui. Ses yeux étaient calmes, mais dans ce calme il y avait l’acier.
« Des hommes propres ? »
Sir Malcolm eut un rictus, une grimace qui ressemblait presque à un sourire.
« Non. Des hommes intelligents. Ce n’est pas la même chose. »
Eliza écrasa sa cigarette du bout de sa botte. La braise s’éteignit en un petit sifflement, comme un animal qu’on noie.
« Intelligents », répéta-t-elle, prudente, comme si elle goûtait le mot pour en vérifier le poison.
Sir Malcolm inclina légèrement la tête.
« Ils sont revenus d’un continent où l’on croit être civilisé. Ils ont été appelés ici pour… d’autres affaires. Mais je peux les détourner. »
Eliza plissa les yeux.
« Qui ? »
Sir Malcolm ne répondit pas tout de suite. Il regarda la rue, la brume, les halos tremblants, comme s’il mesurait la distance entre ce qu’il allait dire et les conséquences. On aurait dit qu’il pesait le nom comme on pèse une arme. Utile, dangereuse, impossible à reprendre une fois donnée. Puis il dit :
« Holmes. Et son associé et médecin. Watson. »
Le nom frappa Eliza avec une étrangeté froide. Elle l’avait déjà entendu, comme tout le monde qui traîne assez longtemps dans les recoins où les journaux aiment inventer des héros. Holmes. Un homme qui résout des énigmes comme on coupe du pain. Un homme qui transforme les existences en traces, les émotions en indices. Un homme qui regarde les autres comme des preuves. Eliza n’aimait pas les hommes qui regardent. Elle préférait les hommes qui agissent.
« Un détective », dit-elle, sans enthousiasme, comme si elle annonçait la météo.
Sir Malcolm eut un sourire mince.
« Un détective… et quelque chose de plus. »
Eliza sentit un agacement monter, vif, immédiat. Elle n’aimait pas les mythes. Les mythes finissent toujours par demander du sang.
« Qu’est-ce qu’il fera ? » dit-elle, la voix plus tranchante. « Compter les traces de pas pendant qu’on égorge des gens ? »
Sir Malcolm la dévisagea. Il n’y avait pas de colère dans son regard, seulement cette obstination calme des hommes qui ont déjà perdu trop de choses pour se permettre l’orgueil.
« Il verra ce que nous ne voyons pas. »
Eliza se rapprocha d’un pas. Sa présence changea l’air entre eux.
« Et moi », dit-elle, « je ferai ce que lui ne fait pas. »
Sir Malcolm soutint son regard. Une seconde. Deux. Une éternité brève où ils se jaugeaient comme deux armes posées sur une table. Puis il hocha la tête.
« Alors vous vous comprendrez peut-être. Ou vous vous détruirez. »
Eliza souffla, un sourire dur au coin des lèvres.
« J’ai vu pire. »
Dans la rue, au loin, un fiacre passa. Son bruit était étouffé par la brume, mais Eliza le suivit des yeux. Les silhouettes, cheval, roues, cocher, n’étaient que des ombres qui glissaient. Pourtant, quelque chose dans ce mouvement lui donna une sensation désagréable. L’impression que les choses avaient déjà commencé à se mettre en place, comme des pièces sur un échiquier qu’on n’avait pas choisi. Elle détestait les échiquiers. Elle préférait les ruelles, où l’on saigne pour de vrai. À l’intérieur, une voix s’éleva, Vanessa, probablement, parlant bas, comme une prière cassée, un murmure qui se tient debout malgré tout. Eliza resta dehors. Elle n’avait pas besoin d’entendre. Elle savait ce que Vanessa dirait. Que la nuit s’ouvre, que le mal revient, que des portes invisibles grincent sur leurs gonds. Eliza n’avait pas de portes invisibles. Elle n’avait que des lames. Pourtant, lorsqu’elle leva les yeux vers la brume, elle crut voir, une fraction de seconde, la même silhouette que dans la ruelle. Là, immobile, à l’angle de la rue. La forme d’un manteau long, d’un chapeau, et cette absence de hâte qui faisait plus peur que n’importe quelle course. Puis rien. Eliza porta la main à sa dague. Son pouls s’accéléra, mais son visage resta calme, fermé, presque impassible. Elle descendit une marche. Le bois du perron craqua à peine. La ville avala le son. Sir Malcolm l’appela, une inquiétude brute dans la voix :
« Eliza ? »
Elle ne se retourna pas.
« Je vais vérifier le périmètre. »
« Ce n’est pas... »
« Si », coupa-t-elle, sans élever la voix. « C’est mon travail. »
Elle s’avança dans la brume. Ses bottes ne faisaient presque aucun bruit. Ses yeux scrutaient le vide. Son esprit énumérait déjà les possibilités, méthodique. Un éclaireur, un complice, une hallucination née de la fatigue, une mise en scène. Mais au fond, elle savait. On ne fabrique pas cette sensation-là. La sensation d’être attendue. Elle arriva à l’angle. Il n’y avait personne. Seulement, posé contre le mur, un petit paquet enveloppé dans du papier brun, humide, taché par la brume. Comme un cadeau. Comme une provocation déposée avec soin. Trop près de la maison. Trop visible pour être oublié. Trop discret pour être un hasard. Eliza s’accroupit, sans le toucher tout de suite. Elle observa. Pas de corde, pas de mécanisme apparent, pas de fil tendu. Rien qui saute aux yeux. C’était presque pire. Les pièges les plus efficaces sont ceux qu’on ne voit pas, ou ceux qui n’explosent pas. Ceux qui entrent dans votre tête. L’odeur monta doucement. Papier, moisissure… et une pointe chimique, sucrée, familière. Chloroforme. Elle déchira le papier. À l’intérieur, il y avait un carnet. Petit. Noir. Sa couverture était rêche, usée comme si elle avait été longtemps manipulée. Et sur le cuir, gravée au couteau. La même lettre que dans la ruelle. La même froideur. La même signature. Eliza sentit un froid se répandre dans sa poitrine, lent, méthodique, comme si quelqu’un y versait de l’eau glacée. Elle ouvrit. Les pages étaient remplies d’une écriture fine, précise, presque élégante, une écriture de main qui ne tremble pas. Pas des prières. Pas des délires. Pas des incantations. Des notes. Des schémas. Des mesures. Des lignes tracées avec une obsession calme. Comme un journal d’expériences. Comme le carnet d’un homme qui se considère plus chirurgien que criminel. Eliza tourna une page, et une phrase sauta aux yeux, nette, polie, parfaitement posée, comme si elle avait été écrite pour être lue :
« La peur est un organe comme un autre. Il suffit de savoir où l’inciser. »
Eliza referma le carnet d’un coup, comme si la phrase avait tenté de la mordre. Lorsqu’elle se redressa, la brume semblait plus épaisse qu’avant. La rue avait rétréci. Les halos des réverbères avaient l’air plus lointains. Le monde, soudain, se comportait comme un piège qui se referme doucement, sans bruit. Eliza serra le carnet contre elle et repartit vers la maison. Pas en courant. Mais avec cette urgence froide, méthodique, des gens qui savent qu’ils viennent d’être invités à une partie où la règle principale est simple. Survivre. Au moment où elle posa la main sur la poignée de la porte, une pensée la traversa, brutale, involontaire. Holmes. Si cet homme voit vraiment tout… Alors il verra aussi ce qu’Eliza cache. Et ce qu’Eliza cache, elle le protège avec ses lames. La porte s’ouvrit. La chaleur intérieure la frappa au visage, presque violente après le froid. Et la nuit, derrière elle, sembla sourire.