D'honnêtes Argonautes

Chapitre 3 : Les lois de l'hospitalité

5033 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 19/10/2025 12:19

Chapitre 3 : Les lois de l’hospitalité


Vaisseau Enterprise, salle des machines

Le capitaine et son premier officier s’étaient mis d’accord sur la procédure à suivre pour faire face à cette situation inédite. C’était une invasion en bonne et due forme : il fallait y répondre mais sans trop saboter les efforts de l’Amiral Archer, là-bas, loin sur Terre.

L’escouade de sécurité insista pour entrer la première, histoire de protéger son capitaine qui voulait toujours être aux premières loges. Immanquablement, il débarquait au galop, le phaseur levé et réglé sur « Assommer ». Mais lorsqu’elle pénétra dans les lieux, tous eurent la surprise de voir Scotty et son équipe, encerclés par des gardes kolcidiens, bien reconnaissables à leurs plastrons éclatants, leurs bottes souples et leurs casques jetant des reflets dorés. Sur les côtés de ceux-ci, des cornes stylisées et enroulées cachaient leur système de communication, évoquant le bélier traditionnel de leur culture.

Le plus gradé de tous, paré d’une cape rouge foncé mi-longue, se retourna à demi en voyant arriver d’autres hommes de l’Enterprise. Il leva un sourcil face à leurs tenues sobres dépourvues de tout apparat et puis interpela Scotty tenu en respect qu’il prenait pour le chef ayant appelé sa garde... en raison de leur habit rouge.*

— Dites à vos hommes de reculer, intima-t-il de sa voix déformée par un modulateur. Nous prenons le commandement de ce navire.

— J’aimerais bien voir ça ! répondit le capitaine Kirk avec un sourire léger que ses yeux démentaient fermement.

Le chef de la garde royale de Kolcid dût percevoir un léger flottement parmi tous les Terranans et la façon dont ils se raidissaient, les épaules plus en arrière, le dos plus droit, le ventre rentré, le menton levé.

— Tout va bien, Scotty ?

— Aye, cap’taine. Tout juste un peu bousculé. J’avais toujours le laser en main et ils ont cru bon de me le retirer.

Le chef de la garde retira son casque, s’étant assuré que l’air était respirable. Il plissa les yeux pour lui jeter une œillade aigue et fouailleuse. Son profil au long nez droit était auréolé d’une masse de boucles luisantes. Un homme de sa troupe vint lui chuchoter quelque chose à l’oreille. Il s’agissait de celui qui leur avait déjà parlé dans le chasseur d’interception.

— Est-ce vous qui commandez ? demanda-t-il à Kirk. Espériez-vous nous tromper en sacrifiant l’un de vos hommes ?

— On ne va rien sacrifier du tout et vous allez commencer par baisser vos armes. Vous êtes sur un vaisseau de la Fédération avec laquelle votre planète, et tout le secteur de Marenostre, a des accords commerciaux et des rapports civils depuis plusieurs années. Je suis le capitaine James T. Kirk et vous êtes ?

— Demetrios Paaris, le chef de la garde du Basile de Kolcid. Capitaine Jaemsti Kirk, vous avez pénétré dans notre espace céleste sans invitation et par deux fois. L’un de vos vaisseaux a déjà été arraisonné en tentant de franchir nos défenses.

— Nos journaux de bords ont la trace des tentatives de communication de l’Enterprise avec votre centre de commande, si vous souhaitez les consulter. Mais comme je l’ai expliqué à votre second ici présent, nous sommes en train de réparer des avaries survenues en traversant votre système planétaire. Vous étiez la planète la plus proche. Puis-je souligner qu’il serait tactiquement regrettable de déclencher un incident diplomatique à moins d’une semaine de l’anniversaire de votre premier contact avec les Vulcains ? En effet, les Vulcains sont nos alliés. Ils ne verront pas d’un bon œil de tels agissements...

— Est-ce une menace ?

Le second chuchota encore à l’oreille de Paaris. À dix contre un, il confirmait avoir vu un Vulcain sur la passerelle. Le capitaine Kirk désigna les Kolcidiens d’un geste large.

Qui a pénétré armé sans motif réel en usant d’une technologie d’occultation, sur un vaisseau allié et tient en joue son équipage. Moi ? Écoutez, tout ceci mène dans une impasse. Soyons sérieux, il s’agit d’un malentendu. Votre second nous a expliqué qu’un phénomène astronomique dangereux était en cours. Puisque vous êtes là, nous vous demandons l’autorisation d’atterrir. Dès que vos scientifiques nous confirmeront que c’est sûr de le faire, nous redécollerons. Et j’aimerais bien récupérer au passage mon médecin chef qui se trouvait dans la navette. Que vous faut-il pour prouver notre bonne foi si la parole d’un capitaine de la Fédération n’est pas suffisante ?

Demetrios Paaris serra les dents. Il n’aimait pas ce capitaine, ni son assurance, et pas plus les visées expansionnistes de la Fédération des Planètes Unies qui ne faisait que dévorer des mondes pour les formater à sa philosophie scientiste, tolérant les religions qui ne la dérangeaient pas trop au plan de leur propre éthique...

— Très bien. Nous allons vous ouvrir la grille pour que vous vous posiez mais il va falloir faire vite. Le Basile voudra vous voir pour s’assurer de vos intentions. Votre délégation sera conduite au Palais sous bon escorte et le reste de votre équipage consigné à bord...

Un long grincement se fit entendre le long des ponts et quelques tremblements commencèrent à secouer le sol. Toujours posée mais un tantinet pressante, la voix de Spock résonna à nouveau dans les haut-parleurs.

— Capitaine, quoi que nous fassions, il faut le faire maintenant, la structure de la coque se fragilise. Avons-nous les moteurs à présent ?

Le capitaine sortit son communicateur pour répondre, sans se soucier de le faire lentement ou d’alarmer les intrus. Il était « chez lui ».

— Non, Monsieur Spock. Nos « invités surprise » ont empêché Scotty de continuer. Nous avons l’autorisation de nous poser en attendant que l’orage passe... Enclenchez les manœuvres et positionnez le vaisseau aux coordonnées suivantes...

Il tendit l’appareil devant la bouche de Paaris.

— Parlez-là dedans, s’il vous plaît.

Le vaisseau se mit à trembler de nouveau par à-coups.

— Capitaine, une nacelle est en train de plier ! s’écria Scotty qui n’avait jamais les yeux trop loin de ses chers moniteurs de contrôle.

Il avait eu soin d’y placer un trémolo aigu. Kirk leva plus haut le micro en ne lâchant pas Paaris du regard.

— Allez-vous nous donner ces coordonnées ou votre mission était-elle de mourir en nous interdisant l’accès ?

L’Enterprise mugit de partout et certaines parois commencèrent à se froisser, les stabilisateurs bâbord donnèrent des signes de défaillance. Le chef de la garde semblait tétanisé qu’un vaisseau aussi gros ne résiste pas plus face à la pression du noyau lunaire. On lui avait dit que cette force était puissante, mais les Kolcidiens avaient arrêté depuis longtemps de perdre bêtement des bâtiments pour vérifier jusqu’à quel point.

Kirk soupira. Il tourna le dos et dit tout fort dans son communicateur en se dirigeant vers la porte d’un ton concentré et posé :

— Alerte rouge, alerte rouge. C’est le capitaine qui vous parle. On abandonne le vaisseau. Je répète : on abandonne le vaisseau qui va s’écraser sur la lune. Tous aux nacelles de survie ! Sécurité, dégagez les accès et faites sortir l’équipage. Spock, vous vous chargez de l’évacuation des ponts inférieurs, je prends ceux du haut et l’infirmerie. ! Et je vous conseille de partir aussi, si vous tenez à la vie, dit-il en plantant là la haute garde du Basile de Kolcid.

°°°

— Ils ont détalé comme des lapins, commenta Chekov en gloussant sur son tableau de bord.

— Ah on va encore passer pour des menteurs, mais au moins, pas des briseurs de traités ! philosopha le capitaine. Uhura tenez-vous prête, je gage qu’on va recevoir bientôt un appel de leur part quand ils réaliseront ce qu’on a fait.

Il appuya sur l’intercom.

— Scotty, c’est bon ? On est posés ? Je n’ai rien senti ?

— Merci, capitaine !

— Et bien joué !

— Pas de quoi, capitaine !

Kirk se tourna vers Spock, l’air bien trop satisfait.

— M. Spock, voulez-vous bien consigner ce qui vient de se passer et faire envoyer cela au QG ? Je veux parler de la réception des Kolcidiens et de leur non-assistance face à une situation d’extrême danger, qu’ils connaissaient. L’amiral Archer m’a expressément demandé de surveiller nos arrières car Kolcid a une fâcheuse tendance à prendre la mouche très vite et à ignorer la diplomatie. Vous avez des suggestions ? s’enquit-il avec intérêt.

— Tenter avant tout de contacter le Dr McCoy pour connaître est sa situation. Si elle est moins mauvaise que la nôtre, il pourrait peut-être intercéder. S’il est prisonnier et qu’il s’avère qu’il n’a rien fait qui enfreigne les lois locales, je crains que nous ne devions en passer par la voie hiérarchique pour le récupérer car les Kolcidiens ne respectent que l’autorité des rois. Et leurs plus hautes vertus sont le courage et la parole donnée.

— Oui, j’ai bien vu qu’il a tiqué lorsque j’en ai parlé tout à l’heure. Rajoutez qu’un Thessalien dont on est sans nouvelles a été capturé avec un membre de notre équipage... Quoi ? C’est la stricte vérité... Je descends à l’infirmerie. Le Dr Chapel doit m’abimer un peu pour que ce soit crédible quand ils appelleront en ayant compris leur erreur.

°°°

Palais basilique de Kolcid City

Faussement tuméfié et nanti d’une fine suture à la pommette, le capitaine Kirk fut reçu dans la salle du trône dans une grande démonstration de faste vouée à impressionner.

Entouré de deux gardes armés d’une lance épaisse et luisante, Kirk avait revêtu également sa tenue d’apparat. Il n’était pas ambassadeur officiel de la Fédération, mais à cette minute, il l’était de fait. Il patientait calmement, Spock lui ayant bien signalé qu’il ne devait pas parler avant qu’on ne l’y autorise, aussi le capitaine en profitait-il pour évaluer à la fois les lieux et l’homme à qui il avait affaire. Spock avait dit que « les Kolcidiens » étaient un peu irascibles mais peut-être que seul leur dirigeant l’était ?

Le commandant Spock n’avait pas menti non plus sur la richesse de ce peuple. Ils faisaient grand usage d’un métal rare appelé « calcaire de lumière » ou « aurichalque ». La Fédération trouvait essentiel de connaître les légendes et faits culturels ou historiques des peuples avec lesquels elle nouait des relations afin de mieux s’entendre avec d’autres civilisations. C’était la raison pour laquelle, au fond d’une base de données, il était consigné que l’aurichalque provenait de la planète Talantis, aujourd’hui submergée par d’immenses océans. On disait que sur ses fonds marins se dressaient toujours les ruines d’antiques cités, vieilles de centaines de millénaires, et où ne vivaient plus que des créatures aquatiques fort peu engageantes. Mutations dues à des radiations, rapportaient les chercheurs de trésors qui avaient eu la chance de survivre pour le raconter.

En tous cas, s’ils aimaient en faire ostentation dans ce palais, les Kolcidiens ne l’échangeaient pas dans leur galaxie et s’étaient bien gardés de donner l’emplacement de ladite planète.

La mine sombre et ses yeux perçants brillants sous sa mince couronne éclatante, le Basile Etess ressemblait étrangement à Paaris, au point qu’on puisse se demander s’ils étaient de la même famille, peut-être un frère cadet ou un cousin. Ce dernier se tenait tout près du souverain et quand Kirk regarda les soldats qui qui le retenaient de son air le plus débonnaire en croisant les mains devant lui, Paaris fit signe à ses hommes de reculer de quelques pas.

Au bout d’un moment, Etess esquissa un sourire quand il devint manifeste que l’étranger avait eu vent de leurs usages, et que son comportement ne donnait absolument aucune raison de le coller en geôle pour manque de respect à la couronne, en accablant le roi par des requêtes impolies ou en exigeant qu’on lui réponde. Le Basile soupira.

— Au nom de Kolcid, je vous souhaite la bienvenue. Comme vous le savez certainement maintenant, vous arrivez pile au plus mauvais moment ce qui va me contraindre à écourter notre entrevue, et croyez que je le regrette. Dans deux heures tout au plus, les ébranlements cesseront et nous pourrons discuter de ce qui vous amène. D’ici là, je vous propose d’assurer votre sécurité en vous conduisant dans nos appartements les plus solides sous le palais où vous ne craindrez rien, ils sont conçus pour résister à la sismicité...

Kirk allait ouvrir la bouche pour remercier et demander à voir McCoy quand il surprit l’œillade furibonde de Demetrios Paaris. Il s’abstint donc.

— Je vous rejoindrai d’ici peu, poursuivit le Basile. Vous y retrouverez le Terranan et le Thessalien arrivés avant vous. Je vais faire savoir à votre commandant en second que vous êtes en sécurité avant que les communications ne soient totalement inopérantes. Avez-vous quelque chose à ajouter ?

Kirk inclina la tête.

— Non Basile. Au nom de la Fédération et de mon équipage, je vous présente nos remerciements pour votre hospitalité.

Les deux gardes refirent un pas pour le serrer de près et Kirk pivota pour les suivre sans dire un mot de plus, s’efforçant d’adopter une posture qui ne trahisse pas ses pensées impatientes... ce qui n’était pas facile. A dix contre un, les « appartements très sûrs sous le palais » étaient un euphémisme pour désigner les cachots.

.

Toujours assis sur son inconfortable trône, le Basile le regarda partir songeur. Il se tourna vers Demetrios dès qu’ils furent seuls.

— Quelqu’un l’a renseigné sur notre étiquette ? As-tu dit quelque chose ?

— Absolument pas !

— Alors quoi ?

— La Fédération enregistre toute ses connaissances dans des bibliothèques dématérialisées qu’ils appellent des bases de données. Et ils les partagent avec leurs alliés, ajouta-t-il avec un reniflement et une grimace de mépris. Ils n’ont aucune mémoire personnelle. À mon avis, ce Kirk tient les informations de son second.

— Qu’est-ce qui peut bien te faire penser qu’un Terranan sache quoi que ce soit de nos coutumes ?

— Mais justement ce n’en est pas un. Mon navigateur m’a informé qu’il s’agissait d’un Vulcain.

Etess le regarda avec étonnement et se releva lentement, les rouages de son cerveau se mettant en marche.

— Un Vulcain ? Voilà bien une première ! Les Vulcains sont des gens civilisés tournés vers la science. Ils sont respectueux des coutumes religieuses des peuples qu’ils contactent officiellement, ils pratiquent une intense discipline personnelle. Et ce qui est encore mieux, ils ne se mêlent que rarement des affaires des autres s’ils n’y sont pas invités. Il n’y a rien de « logique » au fait qu’il s’en trouve un à son bord de ce vaisseau et encore moins qu’il n’en soit pas le capitaine !

— Tu penses qu’ils mentent ? suggéra le chef de la garde. Qu’ils ont échangé leurs rôles comme lorsqu’ils nous ont fait croire que leur chef des machines commandait ? Que veux-tu faire ?

— Convions simplement le Vulcain. Il me plairait d’avoir son point de vue. Et laisse mariner un peu nos « invités ». Ils n’ont pas besoin de savoir que l’alerte est passée...

Demetrios acquiesça d’un coup de tête et s’éclipsa pour faire appliquer ses ordres.

.

Cachée derrière une lourde tenture brodée de formes végétales, Mayde en fit autant, contente de savoir qu’elle disposait de suffisamment de temps pour tenter de communiquer avec Jaeson. Elle appuya délicatement sur un panneau très ouvragé derrière elle et il coulissa derrière le mur, révélant un petit espace étroit dans l’épaisse cloison où elle se faufila. Une fois dedans, elle libéra le petit rongeur qu’elle avait eu soin d’emporter avec elle. Le panneau se repositionna au bout de cinq secondes.

Croyant avoir entendu un frottement alors qu’il était seul, Etess se rapprocha soudain et écarta d’un geste sec les rideaux. Il ne vit rien du tout, jusqu’à ce que son attention soit détournée par un minuscule couinement près de ses sandales. Là, les joues pleines, une petite créature des champs mâchonnait tranquillement une dînette.

— Mais qu’est-ce que tu fiches là, toi ? Déguerpis ! C’est intolérable !

Le basile se retourna en faisant voler son long manteau.

— Basalte ? appela-t-il. Où est-tu fainéant ?

Après quelques secondes, un immense félin s’avança nonchalamment dans sa direction, tandis qu’Etess lui indiquait le rongeur d’un air furieux. Le gros animal faisait rouler ses muscles déliés sous sa robe noire et lustrée. À courte distance, il cligna ses yeux jaunes vers la petite créature avec l’air de penser qu’il n’y avait absolument rien à manger dessus. La souris restait tétanisée derrière sa boule de mie de pain. Basalte, traqueur officiel des rongeurs du palais, rapprocha son museau et ouvrit la gueule pour activer ses capteurs. Sur la petite bête, il reconnut immanquablement l’odeur de la princesse.

Une demi-seconde lui suffit pour refermer ses mâchoires sur la souris. La queue dépassait entre ses dents et battait furieusement les vibrisses du fauve. Après un coup d’œil vers le Basile, l’animal se retira dignement de la salle du trône avec la proie pressée impérieusement contre sa langue râpeuse.

°°°

— Pas la peine, on a déjà tout essayé depuis une demi-heure, soupira McCoy en voyant son capitaine inspecter leur cellule au peigne fin.

Car même joliment décorée, la pièce aux dimensions très modestes où Kirk venait d’être amené, était bien... une cage dorée. Au moins sur ce point, il ne s’était pas trompé.

McCoy avait fini par s’installer sur un canapé impossible à déplacer. Il n’avait pas de coussins non plus – Dieu savait qu’ils pouvaient servir à étouffer quelqu’un, et les vases à être cassés sur des têtes innocentes. Le capitaine n’abandonnait cependant pas.

— Ce n’est pas normal, murmurait Jaeson en pianotant répétitivement sur un accoudoir. Mayde aurait dû être là pour nous accueillir. Elle avait promis de prévenir son père bien à l’avance, aussitôt que nous nous serions mis en route.

— Quelque chose a dû l’en empêcher, supputa fort justement Kirk tout en palpant de la paume les murs qui les entouraient. Eh attendez, vous avez entendu ça ?

— Entendu quoi ?

— Il y a eu un bruit...

Il colla son oreille à la paroi. Des phalanges, il cogna doucement dessus ne détectant cependant rien qui lui permette de supposer qu’elle était différente des autres. Pourtant son regard fut attiré par un rayon de lumière très fin qui dessinait soudain près du sol, comme une petite ouverture carrée au niveau de ses jambes. Une mini-porte.

— Hey, regardez ça !

— Sur quoi avez-vous appuyé capitaine ? s’étonna Jeason.

— Mais sur rien ! Cela s’est fait tout seul !

— Non. Pas « tout seul » ! protesta une voix éraillée par la toux tandis qu’une tête brune aux longs cheveux apparaissait dans l’ouverture.

— Mayde ! s’écria Jaeson en bondissant pour l’aider à se relever hors du passage secret.

Elle s’épousseta un peu coquettement.

— J’allais suggérer que c’était peut-être un piège pour avoir le loisir de nous pourchasser mais... s’interrompit McCoy.

Les tourtereaux s’embrassaient comme s’ils ne s’étaient pas vus depuis des semaines.

— Mais où étais-tu ? demanda le jeune homme d’un ton précipité et soulagé.

— J’étais enfermée dans mes appartements. Je n’avais le droit que de me rendre au Sanctuaire pour officier.

— Qu’est-ce qui s’est passé ?

— Mon père a découvert que je t’avais aidé à trouver le point faible de la sécurité de Talos. Il a dit que c’était considéré comme de la trahison et que je devais en subir les conséquences. Il a accepté de ne pas me tuer...

— Quoi ? s’égosilla Jaeson tandis que les deux autres sursautaient.

— Je plaisante. Je suis punie dans ma chambre, privée de sortie et je n’ai que le droit de faire mes devoirs en étant rentrée pile à l’heure, expliqua-t-elle avec un sourire.

Etreignant toujours la main de sa fiancée, Jaeson s’approcha de ses compagnons qui dévisageaient la belle avec insistance.

— Leonard, permettez-moi de vous présenter Mayde. Elle a passé son doctorat de xénopharmacologie avec moi et... a eu de meilleures notes. C’est la fille d’Etess et ici elle est l’équivalent de la plus haute autorité médicale du pays. Elle dirige le plus réputé institut de santé de la capitale.

— Eh bien chère Mlle Etess, j’avoue que je suis impressionnée d’un tel palmarès alors que vous êtes aussi...

— Brillante ? proposa Kirk en lui donnant discrètement un coup de coude pour l’empêcher de dire « jeune ».

— Mayde, voici le capitaine Kirk. Le Dr McCoy travaille à son bord.

— Doit-on vous appeler « basilide » ? s’enquit galamment le capitaine en s’inclinant.

— Capitaine, je viens de passer trois ans dans une division scientifique de l’Académie de Starfleet... J’ai largement eu le temps d’oublier les formalités. De plus, vous y êtes nettement plus célèbre que moi, dit-elle avec amusement. L’écho de vos tours pendables de cadet résonne encore entre ses murs. Appelez-moi simplement Mayde. Nous autres du système Marenostre, parmi les grandes familles, nous n’avons pas de patronyme, mais on m’appelle Mlle Etess toute la journée pour satisfaire aux critères administratifs...

— Ce ne serait pas le cas sur mon vaisseau. Mon second n’a qu’un patronyme et personne ne lui en tient rigueur.

— C’est surtout que son prénom est imprononçable et que l’administration a renoncé et à l’orthographier et à le prononcer... l’éclaira le Dr McCoy. Mais moi je voudrais plutôt savoir comment vous êtes entrée ?

Mayde baissa les paupières en rosissant.

— Comme vous l’a dit Jaeson, j’appartiens à la caste des guérisseuses, comme ma mère avant moi. Je conçois les médicaments sur mesure et je détermine la posologie à appliquer en fonction de chaque patient. C’est comme travailler dans un laboratoire pharmaceutique mais nous ne sommes pas déconnectés de ceux dont nous avons la responsabilité... Bref. La première personne que j’ai guérie, il y a quelques années, à la fin de mes études au Sanctuaire, était la petite fille de notre architecte. Nous ne sommes pas censées être rétribuées par les patients mais l’architecte était fou de bonheur, il a insisté. J’ai dit que j’allais y réfléchir. A l’occasion d’une réfection du palais, je lui ai demandé de m’aménager des passages comme celui-ci un peu partout.

— Et il a accepté sans difficulté ? s’étonna Jaeson.

— Je lui ai dit que c’était pour me déplacer plus rapidement dans le palais en évitant le protocole car pour des malades en situation d’urgence, quelques minutes en plus ou en moins pouvaient faire parfois toute la différence, n’est-ce pas, Dr McCoy ?

L’intéressé acquiesça avec un sourire, mais peu dupe.

— Puisqu’on parle de ça, enchaina-t-il, est-ce que vous avez eu le temps de sonder votre père à propos de ce qui nous amène ?

— Le mariage ?

— Non, l’acquisition d’aurifera.

— Oh, ni l’un ni l’autre. Je vous l’ai dit, il m’a bouclée depuis deux semaines et j’ai fait profil bas. Vous devez savoir qu’il sera contre la transaction sur l’aurifera, et à peu près aussi peu réceptif quant à mon union avec un Thessalien, même si c’est un fils de praseidon. Mais il faut essayer. Et lui présenter les bons arguments. Moi il ne m’écoute pas – il ne me voit pas comme une adulte – mais vous peut-être un peu plus ?

— Les Thessaliens ont cruellement besoin d’un remède viable, intervint Jaeson. Et le médicament que nous avons commencé à élaborer s’avère efficace et porteur d’espoir pour l’épidémie qui nous frappe. Il faut très peu d’aurifera pour produire plusieurs mois de traitement léger. Nous nous trouvons pourtant devant des choix difficiles face à la pénurie : en donner davantage à un patient très atteint fonctionne très bien, mais cela signifie aggraver le cas de dix autres personnes peu touchées mais contagieuses sans le savoir. Les symptômes les plus alarmants apparaissent plus tard.

— Je sais tout cela, murmura-t-elle. Mais sur Kolcid la société ne fonctionne pas comme chez toi ou dans la Fédération. Personne ne peut devenir médecin simplement en apprenant. On considère que c’est une hérésie. Il faut appartenir à la bonne caste et être capable de puiser dans la mémoire ancestrale de nos familles. Ma grand-mère Cirsei était une puissante guérisseuse. Et son savoir coule dans mes veines. Enfin, dans mon ADN.

— Que voulez-vous dire ? s’intéressa le Dr McCoy.

— Ce n’est pas qu’une métaphore. Nous n’avons pas de bases de données médicales publiques. Mais les connaissances sont simplement « stockées » directement encodées dans notre ADN. Il y a plein de place là-dedans. Mais chaque famille garde jalousement ses trésors de savoir génétique et ses membres porteurs des bons gènes sont les seuls à pouvoir les décoder et les lire. Une caste maintient ainsi son pouvoir et son rôle dans la société.

— Et c’est aussi pour cela que les mariages sont strictement surveillés, termina le capitaine. Ce que vous me dites, c’est que dans la culture kolcidienne la connaissance n’est pas destinée à être partagée à tous mais seulement détenue par quelques-uns.

— ... pour la protéger, ajouta-t-elle aussitôt en sentant l’once de jugement qui pointait. Si nous mourrons, des millénaires de savoir meurent avec nous. Et c’est pour ça que je veux me marier avec Jaeson. Si j’ai une fille, elle pourrait être guérisseuse comme moi car son père était également médecin. Et si j’ai un fils, je peux aussi arguer que Jaeson est un prince appelé à gouverner sur Thessalis et que notre famille reproduira exactement le schéma culturel traditionnel de Kolcid, où le roi épouse la haute prêtresse. Cela pourrait être vu comme pas idéal mais tout au moins acceptable...

— Et dire que je croyais que tu m’épousais pour mes beaux yeux, remarqua Jaeson qui ne semblait pas au courant de tout.

Mayde sourit.

— Oui, ça aussi... Maintenant pardonnez-moi, mais je dois partir avant qu’on ne découvre que je ne suis pas là où je devrais. Mon père devrait vous convoquer rapidement mais il a dit qu’il voulait entendre votre Vulcain d’abord. Il le fait venir au palais.

Notre Vulcain ? s’amusa Kirk avec un sourire en coin. Vous savez, on nous l’a seulement prêté pour une poignée d’années.

— Oui, d’ailleurs, je me demande pourquoi on ne l’a pas déjà rendu... maugréa McCoy avec mauvaise foi.

Le bruit de la porte qu’on déverrouillait les fit tous sursauter. Mayde se précipita dans la cache secrète tandis que les trois hommes formaient un groupe compact pour faire écran à sa fuite tout en discutant haut et fort pour attirer l’attention sur eux.

La petite ouverture se referma, ses bords quasiment cautérisés instantanément dans le matériau inédit constituant le mur. Faute de tricordeur qu’on lui avait retiré, McCoy avait été fort déçu de ne pouvoir l’analyser.

— Silence ! cria le garde pour couvrir leurs voix. Le Basile vous demande à sa table pour le dîner. Suivez-moi. On va essayer de vous trouver des tenues correctes !

 




Note

* Plus tard, Starfleet en viendra à s’aligner sur les pratiques de tous les autres peuples qui considèrent obstinément que le rouge est par essence la couleur du commandement (et pas le jaune d’or).

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