La cité des Nuages

Chapitre 4 : Le chemin partie 1 ouvrir les yeux

5032 mots, Catégorie: G

Dernière mise à jour 13/01/2026 13:32



Tu ne peux pas arrêter le changement, pas plus que tu ne peux empêcher les soleils de se coucher.  Shmi Skywalker.



Yul émergea du sommeil. La lourdeur de son corps écrasé sur le matelas dur lui donnait l’impression que chacun de ses muscles avait été lesté de plomb. Il eut la sensation de déjà-vu en se retrouvant encore dans ce lit, dans cette infirmerie, avec les mêmes odeurs de médicaments, d’antiseptique, mêlées à la sueur de ses collègues et à la sienne. Il était nu sous son drap, quelqu'un l’avait déshabillé. À côté de lui, une machine indiquait les battements de son cœur, et il les regardait comme hypnotisé, entendant à chaque bip : tu es vivant… tu es vivant…

« Oui, tu es vivant… mais pour combien de temps ? »

Il repensait à la machine de torture, se rappelant les blessures mentales qu’elle avait laissées, l’horreur des images qu’il avait vues. Mais dans ce chaos de noirceur et de violence, il restait cette lumière, ce bleu, cette béatitude qu’il avait ressentie. C’était grâce à elle qu’il avait tenu, une force refusant de se laisser étouffer par l’ombre.

Il resta un moment les yeux fermés, écoutant simplement : il y avait le ronronnement discret des ventilations, un bourdonnement bas et constant qui était relaxant. Le glissement d’un droïde médical qui passait dans l’allée centrale, ses roues caoutchoutées effleurant le sol avec un chuintement presque inaudible. Un toussotement étouffé derrière un rideau voisin, suivi d’un murmure, peut-être un patient qui appelait faiblement une aide qui ne viendrait pas tout de suite. Pas de voix inquisitrice, pas de bottes qui claquaient sur le métal avec cette précision militaire qui glaçait le sang. Pour le moment, il était encore dans ce no man’s land entre la torture qu’il avait subie et la liberté surveillée qui l’attendait dehors. Un cocon, un moment arrêté dans le temps où il pouvait encore prétendre que tout n’était qu’un mauvais rêve.


Il ouvrit enfin les yeux, laissant la lumière blanche et diffuse de l’infirmerie l’envahir progressivement. Le plafond était le même qu’avant son interrogatoire : blanc sale, avec ces fissures fines qui serpentaient, dessinant des cartes imaginaires de mondes lointains qu’il ne visiterait sans doute jamais. 


Une ombre se pencha au-dessus de lui, bloquant partiellement la lumière. Zar Ollan, elle avait les traits plus tirés que dans ses souvenirs récents, les cheveux gras, et ses yeux étaient cerclés de cernes profondes.

Elle tenait un verre d’eau à la main, transparent et embué par la condensation, et un datapad dans l’autre, sur lequel elle notait sans doute ses constantes vitales.

— Buvez lentement, dit-elle à voix basse, en lui tendant le verre. Vous avez été inconscient pendant presque douze heures. Votre corps a besoin de se réhydrater.


Yul se redressa un peu sur les coudes, sentant une pointe de douleur lui traverser la nuque. Il prit le verre avec des doigts encore engourdis, comme s’ils appartenaient à quelqu’un d’autre. L’eau était tiède, avec un goût légèrement métallique, filtrée à travers les systèmes de recyclage de la station, mais elle lui fit un bien fou, descendant dans sa gorge comme un baume apaisant. Il but par petites gorgées, sentant la sécheresse se dénouer progressivement, et posa le verre sur la table de chevet.

— Combien de temps… avant qu’ils reviennent ? demanda-t-il enfin, la voix rauque et éraillée, comme si on lui avait râpé la gorge avec du papier de verre.


Zar secoua la tête lentement, jetant un regard discret vers l’entrée de la salle, où deux stormtroopers montaient la garde, immobiles comme des statues blanches et menaçantes.


— Ils ont eu des images floues. Des couleurs dominantes : du rouge, du bleu. Rien d’utilisable pour eux, apparemment. Le Moff n’était pas content de leur prise d’initiative et des dégâts qu’il aurait pu causer en vous faisant passer par cette torture de l’âme. Il a ordonné qu’on vous laisse récupérer. Je ne comprends pas son geste : d’après ce que je sais de lui, il n’est pas du genre à avoir de la pitié… enfin, si de pitié il s’agit. Il veut vous interroger lui-même plus tard, quand vous aurez retrouvé la forme. Pour l’instant, vous êtes encore sous ma responsabilité.


— Comment savez-vous tout ça ? 


— Disons que je sais laisser traîner mes oreilles là où il faut et que j’ai des amis bien renseignés.


Elle marqua une pause, observant son visage avec une attention professionnelle, mais aussi une curiosité plus personnelle, comme si elle cherchait à lire dans ses yeux ce que le Miroir avait révélé.


— Vous avez l’air… différent. Plus calme, peut-être ? Ou plus résolu ? Qu’est-ce que vous avez vu, exactement ?


Yul posa la tête en arrière contre l’oreiller fin et usé, fermant les yeux un instant pour revivre les fragments de ses souvenirs. Les images revenaient par vagues : sa mère en robe rouge, le visage déformé par une fausse joie, l’invitant du côté obscur ; Kouba qui enflait comme un monstre, l’écrasant contre les murs ; la vague de feu rouge qui engloutissait tout, ses parents, ses amis, la galaxie entière ; et puis cette lumière bleue qui surgissait, apaisante, chassant le chaos, avec cette voix calme qui résonnait encore dans sa tête : « Nous serons toujours là. Ne t’en fais pas. Ce n’est pas la fin. Quoi qu’il arrive, on finit tous par se retrouver. »


— J’ai vu des choses… horribles, murmura-t-il : mes parents, qui trahissaient leurs idéaux pour l’Empire ; Kouba, que je traitais comme un moins que rien et qui devenait un monstre ; tout qui brûlait, la galaxie qui explosait en flammes. Et puis… une voix, qui disait qu’on se retrouverait toujours, que ce n’était pas la fin.

Il rouvrit les yeux, fixant Zar.


— Je crois que j’ai compris un truc. Toute ma vie, j’ai fui, parce que j’avais peur de finir comme eux, comme mes parents. Ils ont décidé de rester, de lutter contre l’Empire et peut-être qu’ils en sont morts maintenant. Ils m’ont envoyé loin pour me sauver, et moi, en partant, j’ai appris surtout à me protéger, à encaisser sans rien dire… à me planquer derrière des portes et des boulons. Et au final, continua-t-il dans un souffle, je me retrouve exactement là où je ne voulais pas être : tout seul, à réparer des portes qui s’ouvrent sur le vide.


Zar resta silencieuse un moment, puis hocha la tête, comme si ses mots faisaient écho à quelque chose en elle.


— Et maintenant ? Qu’est-ce que vous allez faire ?


Il prit une profonde inspiration, sentant l’air frais remplir ses poumons, chassant un peu la lourdeur.


— Maintenant… je ne sais pas encore. Je veux retrouver Kouba d’abord. Il doit être terrifié, tout seul dans les conduits. Et après… je verrai, peut-être que je trouverai un moyen de partir pour Lao-Mon, ou peut-être pas. Je dois réfléchir à tout ce qui est arrivé.


Elle ne poussa pas plus loin la conversation. Elle se contenta de vérifier une dernière fois le moniteur à côté du lit, notant quelques chiffres sur son datapad, puis se leva en soupirant.


— Vous sortez cet après-midi, reposez-vous jusque-là. Je vais vous apporter quelque chose à manger. Rien de trop lourd, juste de la bouillie nutritive pour commencer.


Elle s’éloigna, ses pas résonnant doucement sur le sol. Yul resta allongé, les yeux fixés sur le plafond. Ses pensées dérivèrent vers Kouba, cette petite boule de poils qui l’avait sauvé plus d’une fois de la solitude et de ces soirées où la station semblait trop grande pour lui. Il l’imagina tapi dans sa cachette favorite, les oreilles aux aguets, attendant, écoutant les bruits de la cité, sursautant au moindre pas trop lourd dans le couloir, se demandant où était passé son maître et pourquoi il ne revenait pas. Pendant que

Yul travaillait, Kouba passait son temps à rester couché non loin de lui, étalé sur le sol ou roulé en boule sous l’établi, à l’observer, à l’écouter en silence. Il suivait chacun de ses gestes, chaque soupir, redressant parfois les oreilles quand la clé dérapait ou que


Yul lâchait un juron. À force de le suivre partout, de sentir ses humeurs avant même qu’il parle, il devait le connaître mieux que Yul ne se connaissait lui-même.


Après son repas, il se leva de son lit, les jambes encore un peu tremblantes. Il s’habilla lentement, enfilant la combinaison tachée, sentant l’odeur familière de graisse et de sueur qui imprégnait le tissu comme un vieux compagnon. C’était une illusion de normalité, un retour à la routine qui masquait à peine le chaos ambiant. Il noua ses bottes usées, ajusta la ceinture où pendait habituellement sa boîte à outils. Il s’approcha des gardes qui gardaient l’entrée de l’infirmerie, tout en cherchant le docteur Ollan, pour la remercier de ce qu’elle avait fait pour lui. 

— Vous êtes libre de circuler, grogna-t-il d’une voix filtrée par le vocodeur. Mais restez disponible, le Grand Moff veut vous voir personnellement, quand il l’aura décidé. 


Acquiesçant et se retournant vers la sortie, il entra en contact avec Zar ; leurs yeux étaient à quelques centimètres l’un de l’autre. Dans leur soudaine proximité, ils pouvaient sentir leur chaleur corporelle. 

— Elle est belle…, se dit-il. Ses yeux d’un bleu profond, son sourire un peu confus, et ses cheveux, malmenés par les heures de travail. Il se surprit à imaginer passer ses mains dedans, les démêler doucement, puis finir par lui caresser le visage, juste pour sentir la chaleur de sa peau sous ses doigts. 


Ils se séparèrent, gênés et un peu perdus par ce contact soudain. Elle rougit, ses joues prenant une teinte rosée, et baissa les yeux avant de les relever vers lui avec un petit sourire maladroit. C’était presque mignon, cette fragilité qui tranchait avec l’image de la médecin solide et sûre d’elle.

— Pardon, excusez-moi…, dit-elle en se reculant d’un pas.


— Non, c’est moi, je n’ai pas fait attention, je ne regardais pas devant moi.


— Pas de souci, répondit-elle en souriant, la voix un peu plus douce. Vous partez ?

Il hocha la tête.


— Oui. Vous m’avez dit que je pouvais quitter l’infirmerie, alors je vais retourner dans mes quartiers et, avant ça, essayer de retrouver Kouba.


— J’espère que vous reviendrez nous voir… en forme, et sans blessures, cette fois.


Elle marqua une légère pause, puis ajouta, un peu plus bas :


— Et… N'oubliez pas ce que vous avez trouvé là-bas est un symbole d’espoir et qu’il peut aider à changer les choses. Si un jour vous avez envie d’en reparler… ou de ce que le Miroir vous a montré… ou même de tout autre chose, vous savez où me trouver.


Il détourna légèrement le regard, partagé entre l’envie de disparaître et celle de rester encore un peu près d’elle.


— Je ne sais pas si tout cela est ma guerre, murmura-t-il.


Elle le fixa un instant, comme si elle pesait chaque mot avant de parler.


— Rappelez-vous juste que vous faites partie de ce monde, dit-elle simplement. Que vous le vouliez ou non.


Il lui sourit, un sourire doux et sincère, puis emprunta le couloir qui menait à l’ascenseur. Il sentait encore la chaleur de son corps contre le sien, comme une trace qui refusait de s’effacer.


Derrière lui, Zar le regardait s’éloigner, la mâchoire un peu crispée. Elle eut un léger mouvement en avant, comme si elle allait l’appeler, le retenir, lui dire une phrase de plus, quelque chose de plus fort qui le pousserait à rester et à se battre. Mais les mots restèrent coincés dans sa gorge. Elle soupira, peut-être que ce n’était pas le moment, peut-être que chacun devait trouver son propre chemin.


Elle se répéta en silence qu’il fallait avoir confiance en la vie, en la Force. Puis elle se retourna vers l’infirmerie, le cœur un peu plus lourd, mais avec une petite étincelle au fond d’elle.


Les couloirs étaient calmes, presque trop, un silence oppressant ponctué par le vrombissement des systèmes d’aération et les pas occasionnels des habitants. Les gens marchaient vite, tête baissée, évitant les regards. Les murs étaient maintenant couverts d’affiches impériales, leurs couleurs rouge et noir absorbant la lumière rosée qui filtrait des nuages extérieurs à travers les baies vitrées. « La vigilance est un devoir citoyen. » « Toute parole suspecte doit être rapportée aux autorités. » « Gloire à l’Empire, pour un ordre éternel. » Les stormtroopers patrouillaient par deux, silencieux et menaçants.


Yul marcha longtemps sans but précis au début, laissant ses pieds le guider à travers les niveaux supérieurs de la cité. Il évitait les zones trop fréquentées, préférant les corridors secondaires où l’air était plus frais, porté par les courants des nuages. Il observait les changements : les commerces qui avaient fermé leurs portes, les visages familiers qui avaient disparu, remplacés par des humains loyaux à l’Empire qui arboraient fièrement des insignes neufs. Une cantina qu’il fréquentait autrefois était maintenant un point de distribution de rations, gardé par des droïdes impériaux qui scannaient les cartes d’identité, dans une série de bips froids et mécaniques.


Et puis, au milieu de cette errance, une pensée le frappa comme un appel urgent : Kouba, il savait exactement où le trouver, ou du moins, où il se cachait quand les choses tournaient mal. Le conduit d’aération à quelques étages en dessous de ses quartiers, un tube large et tordu, couvert de poussière. Kouba y avait aménagé un nid improvisé avec des bouts de tissu volés, il y avait entreposé des pièces brillantes qu’il collectionnait comme des trésors, et même une vieille couverture que Yul lui avait donnée imprégnée de son odeur. C’était son refuge quand il avait peur, ou quand Yul était absent trop longtemps. Il y allait instinctivement, attendant patiemment le retour de son maître.


Yul prit les escaliers de service, évitant les ascenseurs surveillés où des caméras clignotaient comme des yeux accusateurs. Plus il descendait dans les profondeurs de la station, plus l’air changeait : il devenait plus lourd, plus humide, presque poisseux sur la peau, comme si la station transpirait par ses parois. À chaque palier, la température semblait monter d’un degré, et une fine pellicule de moiteur se formait dans sa nuque, glissant lentement le long de sa colonne vertébrale.


Les lumières étaient plus espacées, certaines clignotaient faiblement, diffusant une lueur jaunâtre qui faisait palpiter des ombres longues et tremblantes sur les murs. Par endroits, des câbles pendaient du plafond comme des veines à vif, parcourus de faibles crépitements, et des plaques de métal vibraient au rythme des machines cachées derrière les cloisons. La station donnait l’impression de respirer difficilement, chaque couloir devenant une gorge étroite où l’air peinait à circuler.


Le bruit des systèmes d’aération était plus fort ici, un grondement continu qui vibrait dans sa poitrine, comme le battement irrégulier d’un cœur géant enfermé dans le ventre de la cité. Yul se surprit à se demander si la station souffrait, elle aussi, de ce que l’Empire lui faisait, forcée de contenir trop de peur, trop de misère, dans ses entrailles métalliques.


Il arriva enfin au conduit, un tube sombre et oublié dans un coin reculé du secteur. Il s’accroupit, les genoux craquant légèrement sous l’effort, et appela doucement, sa voix étouffée par l’écho du métal.


— Kouba… Hé, mon vieux… C’est moi. Tu es là ? Viens, mon ami.


Un silence tendu lui répondit d’abord ; il pouvait presque entendre son propre cœur résonner dans le conduit. Puis un grattement discret sur le métal, comme des petites griffes qui testaient prudemment le terrain. Un museau couvert de petites moustaches apparut dans l’obscurité, suivi de deux yeux brillants qui hésitèrent une seconde, avant de le reconnaître.


Kouba bondit hors de sa cachette avec un couinement joyeux et se jeta contre ses jambes, comme une boule de poils et d’énergie qui lui rentrait dedans de tout son poids. Il se frotta à lui avec une affection débordante, tournant autour de ses bottes, cherchant ses mains, se dressant à moitié pour l’attraper. Sa queue battait l’air frénétiquement, au point de taper contre les parois du conduit, et ses petites cornes raclaient la combinaison de Yul comme pour le marquer de nouveau, pour être sûr qu’il lui appartenait encore.


— Mouuuuuahhhh !


— Oh oui, moi aussi je suis heureux de te revoir, mon grand… Comme tu m’as manqué, souffla Yul.


Il se laissa tomber à genoux, sans même sentir le choc, et prit Kouba dans ses bras, le serrant fort contre sa poitrine comme s’il avait peur qu’on vienne encore le lui arracher. La fourrure de l’Anooba était chaude, douce, un peu emmêlée par les heures passées à se cacher, imprégnée de cette odeur unique qui le réconfortait chaque fois qu’il y plongeait le visage. Sous ses doigts, il sentit les muscles de Kouba vibrer légèrement, une tension nerveuse, comme si l’animal hésitait encore entre l’excitation et le soulagement, puis se détendre d’un coup, s’abandonnant complètement contre lui.


Les larmes montèrent, chaudes et inattendues, brouillant sa vision. Il ne chercha même pas à les retenir. Elles glissèrent sur ses joues, roulèrent jusqu’au menton, tombant en petites gouttes salées dans le pelage de Kouba. Une première, puis une autre, se perdant dans la chaleur de la fourrure. Yul appuya son front contre le crâne cornu de son compagnon, referma les yeux et resta là, un long moment, sans bouger.


Il enfouit ensuite son visage contre Kouba, respirant profondément ce parfum familier qui effaçait un peu les derniers moments difficiles qu’il venait de vivre, comme si chaque inspiration arrachait une couche de peur et de douleur pour la remplacer par quelque chose de plus doux. Pendant quelques secondes, le reste de la station cessa d’exister : plus de stormtroopers, plus d’Empire, plus de Miroir, plus d’interrogatoire. Juste ce battement de cœur régulier contre sa poitrine, ce souffle chaud qui chatouillait sa joue, et le poids rassurant de l’animal dans ses bras.


Cette petite créature était devenue sa famille. Un repère, une stabilité, une des preuves que quelque chose de simple et de bon tenait encore debout dans ce monde qui s’effondrait autour de lui. 


— Je t’ai retrouvé…, murmura-t-il, la voix brisée par l’émotion. Tu as dû avoir si peur, tout seul ici. Je suis désolé, mon grand. Je t’ai laissé trop longtemps, mais je n’ai pas vraiment eu le choix.


Kouba lui lécha la joue, sa langue rugueuse laissant une traînée humide sur sa peau, puis poussa un autre petit « mouuuuah » de contentement avant de se blottir contre lui. Il posa sa tête sur son épaule, calant tout son poids contre sa poitrine comme s’il essayait de ne plus faire qu’un avec son maître. Yul sentit la tension se relâcher un peu, la chaleur de l’animal repousser ce froid tenace qui lui collait à l’os depuis l’interrogatoire. 


Il resta ainsi, à genoux dans le conduit, à serrer Kouba comme si sa vie en dépendait, en laissant son cœur reprendre doucement un rythme normal. Pour la première fois depuis longtemps, il eut l’impression de respirer vraiment. 


Mais ils n’étaient pas seuls dans le conduit. Une silhouette se redressa lentement plus loin dans l’ombre, émergeant comme un fantôme d’un recoin sombre. C’était Jix, un Lutrillien qu’il connaissait de vue pour avoir travaillé avec lui sur quelques réparations dans les zones inférieures. Grand et maigre, la peau pâle et ridée par l’épuisement et la malnutrition récente, ses mains tremblaient nerveusement. Il avait une ecchymose fraîche sur la joue, violette et gonflée, et ses vêtements étaient déchirés par endroits, imprégnés de l’humidité des bas-fonds.


— Yul… murmura Jix d’une voix rauque, comme s’il n’avait pas parlé depuis des jours. Je… je suis content de te voir.


Yul posa Kouba par terre et s’approcha, plissant les yeux dans la pénombre pour mieux distinguer les traits de l’alien. Kouba trottina à ses côtés, reniflant ça et là avec curiosité.


— Jix… Qu’est-ce que tu fais ici ? 


Jix laissa échapper un rire sans joie, vite brisé par une quinte de toux sèche qui lui déchira la gorge. Il se rattrapa à la paroi du conduit, les épaules voûtées, comme si rester debout lui demandait déjà trop d’énergie. 


— Comme tous les non-humains. Ils nous ont parqués dans le secteur inférieur, dans des zones sans lumière naturelle, sans aération correcte. Des rations réduites à une bouillie infâme par jour, juste assez pour ne pas mourir de faim, mais pas pour vivre vraiment. Surveillance constante par des droïdes qui bourdonnent sans arrêt, leurs optiques rouges qui balaient les couloirs comme des yeux de prédateurs. Ils disent que c’est « temporaire », pour « garantir la sécurité de la station ». Mais on sait tous ce que ça veut dire. Certains ont déjà disparu. Emmenés pour des « interrogatoires » qui durent des heures, et on ne les revoit jamais. Des familles entières, parfois, des enfants séparés de leurs parents.


Il baissa la voix, jetant un regard paranoïaque vers l’entrée du conduit, comme s’il s’attendait à voir surgir une patrouille à tout moment.


Le discours du Moff, qui avait été diffusé dans toute la station, revint à la mémoire de Yul : « diversité incontrôlée », « réorganisation des quartiers », « contrôle renforcé ». Il avait entendu le plan théorique. Là, il voyait le résultat.


— Et toi, comment vas-tu et que fais-tu ici ? 


— C’est une longue histoire, je remontais d’une réparation quand j’ai compris que la station était tombée aux mains de l’Empire. Deux stormtroopers m'ont arrêté et l’un d’eux m’a assommé, Kouba s’est enfui, j’ai dû passer par un interrogatoire également, puis ils m’ont relâché et me voici ici pour retrouver mon ami dit-il en regardant son fidèle compagnon. 


En parlant, il sentit la honte l’envahir : lui avait été conduit dans une infirmerie avec une médecin qui s’inquiétait. Quant à Jix, il avait été écarté de la société, devenant un paria et survivant dans un coin triste et obscur de la station.


— Je suis content que tu l’aies retrouvé. Il se reprit et redevint de nouveau plus sérieux. Tous ces interrogatoires…j’ai entendu des choses. En bas, les rumeurs circulent vite, comme dans les hauteurs de la cité. Ils seraient à la recherche d’un objet de grande valeur. Il y aurait eu un combat entre un Jedi et Vador. Le seigneur Sith aurait gagné et ils espèrent retrouver une chose appartenant au perdant. 


— Décidément, les nouvelles vont vite dans cette station.


— Pourquoi dis-tu ça, tu sais quelque chose ? 


— Non. Je ne sais rien, rien du tout. Et puis tu sais, j’ai toujours cherché à en savoir le moins possible, à me tenir loin de toutes ces histoires. J’étais juste en réparation à ce moment-là, mais le médecin qui s’est occupé de moi connaissait déjà cette histoire.


— Je te connais depuis des années, Yul. Je sais que tu n’es pas du genre à chercher les ennuis, à te mêler de politique. Tu répares ce qui est cassé, c’est tout.


— Ahaha, tu me connais bien, mon cher Jix. C’est une bonne description.


Jix baissa les yeux un instant, puis releva la tête avec une intensité nouvelle.


— Il faut aussi que tu saches… certains humains en haut veulent se faire bien voir des impériaux. Ils dénoncent pour des rations supplémentaires, pour une meilleure cabine, pour un poste plus haut dans la hiérarchie. Ne fais confiance à personne et garde tes pensées pour toi. 


Il se retourna, regardant dans l’ombre, je ne comprends pas pourquoi l’Empire nous fait ça, à nous qui n’avons rien demandé et qui avons toujours été de bons travailleurs, je sais qui ils sont mais de là à nous traiter comme des animaux.


Kouba poussa un cri de mécontentement.


— Ne te vexe pas petite chose, je ne parle pas de toi et je sais que ton maître est une bonne personne, dit Jix avec un sourire.


— Tiens… ça faisait un moment que je n’avais pas ri. 


Il redressa le regard, se rapprochant de Kesh, le prit par les épaules. 

 

— Et toi, Yul… qu’est-ce que tu vas devenir maintenant ?


Il resta silencieux un moment, la gorge serrée. Il voulait faire quelque chose pour lui, n’importe quoi pour alléger cette injustice absurde. Il avait l’impression d’avoir une dette envers lui, une dette d’équité, de bonté et d’intégrité. Il savait l’un comme l’autre qu’il risquait déjà gros problèmes en se parlant comme ça, mais il voulait en faire plus et le sortir de cette situation.


— Je… je ne sais pas encore. Mais je ne peux pas te laisser comme ça. Viens avec moi, ou dis-moi ce dont tu as besoin. Je te dois bien ça.


Jix refusa d’un léger mouvement de tête, avec ce sourire fatigué qui creusait encore plus ses traits.


— Tu es humain, toi, tu peux encore bouger, retourner dans les niveaux supérieurs, profite de cette chance pour en faire quelque chose. On ne se rend compte de la liberté qu’une fois qu’on l’a perdue, alors garde la tienne et bats-toi pour elle. Moi… je reste ici, dans l’ombre, jusqu’à ce que je trouve une sortie… ou pas. Prends soin de ton compagnon, et si tu peux… dis juste à ceux qui me connaissent… Dis-leur que Jix va bien, qu’il pense à eux, ça suffira.


Yul hésita longtemps, les doigts serrés sur la fourrure chaude de Kouba. Il pensa à Zar, à ses mots sur le fait qu’il faisait partie de ce monde. À la lumière bleue qui pulsait encore en lui, comme un appel à ne plus fuir. Finalement, il hocha la tête, la voix rauque.


— Merci, Jix. Je… je n’oublierai pas.


Le Lutrillien hocha la tête, puis recula d’un pas, et son corps sembla se dissoudre peu à peu dans l’ombre du conduit. La lumière faiblarde des néons s’arrêtait quelques centimètres avant lui, laissant ses traits se déformer dans la pénombre, jusqu’à ce qu’il ne reste plus qu’une silhouette maigre, découpée dans le noir.


Derrière lui, le conduit donnait l’impression d’une bête endormie : les câbles pendants prenaient des allures de tentacules figées, et les plaques de métal gondolées dessinaient comme des morceaux de mâchoire entrouverte. Dans cette gueule immobile, l’obscurité semblait attendre. Quand Jix disparut complètement, ce fut comme si la station l’avait avalé, l’engloutissant dans ses entrailles, sans bruit.


Kouba et son maître ne bougeaient pas. Ils restaient là, tous les deux, à regarder l’obscurité.


— J’ai peur, mon ami, souffla Yul.


— Mouaaahhh.


La réponse vibra contre sa poitrine plus qu’elle ne résonna dans le conduit.


— Oui, je sais… mais toi, tu es plus courageux que moi.


À ces mots, Kouba se redressa et lui lécha de nouveau le visage, avec insistance, comme s’il refusait de le laisser perdre confiance. 


— Merci, mon ami, murmura Yul en le serrant un peu plus fort. Ça va déjà mieux.


Un courant d’air froid passa, glaçant la nuque de Yul et lui arrachant un frisson. Instinctivement, il tourna de nouveau la tête vers le conduit. Dans un mince faisceau de lumière, quelque chose de plus léger que la poussière flottait : une petite peluche blanche, comme ces graines qui dérivaient parfois près des baies vitrées de la Cité. Yul la suivit du regard, hypnotisé, jusqu’à ce qu’elle disparaisse. Il en avait toujours fait un signe de chance, un clin d’œil discret de l’univers, et il se surprit à espérer que les choses allaient s'arranger.


Il était temps de retourner dans nos quartiers, quel avenir nous attend sur ce chemin que l’on vient d’emprunter.


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