La cité des Nuages

Chapitre 3 : Le Miroir de l'Âme

4549 mots, Catégorie: G

Dernière mise à jour 27/12/2025 13:15



« Souviens-toi : la Force sera toujours avec toi…

mais seulement si tu acceptes d’écouter ce qu’elle essaie de t’apprendre. »



La seringue se rapprochait de sa peau. Les battements de son cœur résonnaient dans sa poitrine, lourds comme le bruit des pas qui se rapprochaient au fond du couloir métallique qui menait à la porte de l’infirmerie. La pointe brillante perça lentement l’épiderme ; une goutte de sang glissa le long de son bras avant de s’écraser sur le sol d’un blanc immaculé. Elle s’étala, dessinant brièvement une forme qui rappelait l’emblème de l’Empire.


Zar appuya sur le piston, faisant entrer le liquide dans les veines du technicien.


Yul l’observa, impassible, le regard vitreux. Le mélange du docteur Ollan commençait-il déjà à agir ?


— Je suis sûr que vous prenez du plaisir à faire ça…, murmura-t-il.


Sa bouche s’alourdit soudain, comme remplie de pâte molle, presque semblable aux friandises qu’il s’offrait parfois dans les cantinas de la cité.


— J’avoue que j’ai toujours aimé faire des injections… ou des prises de sang, répondit Zar avec un calme déconcertant.


— C’est votre côté sadique…


— Vous n’avez aucune idée de ce dont je suis capable, dit-elle pleine de malice.


Il l’observait pratiquer, regardant ses mains, ses cheveux, ses yeux. Leurs regards se croisèrent.


— J’aime ce moment que nous sommes en train de vivre, vous qui m’offrez une part de douleur et d’esprit… avant ma probable mort, souffla-t-il en esquissant un pauvre sourire. 


Elle baissa les yeux, retournant à son ouvrage. 


— Vous n’allez pas mourir. Faites-moi confiance.


— Aïe…

— Vous êtes douillet, en plus de manquer cruellement de courage.


— Je ne manque pas de courage… Je ne suis juste pas fou.


— Ne commençons pas un débat aussi près de votre…


— Mort ?


— Interrogatoire.


Elle retira l’aiguille et posa le matériel sur le plateau métallique, qui résonna légèrement.


— Le produit va commencer à agir maintenant.


— Il a déjà commencé…, articula-t-il avec difficulté. Ma bou… bouche devient de plus en plus molle… et je sens mon corps… partir.


Ses mots se déformaient, s’alourdissaient. Sa langue semblait coller à son palais, ses lèvres obéissaient avec retard. Ses épaules se détendirent d’un coup contre le dossier, comme si tout son poids glissait vers le bas.

Il cligna des yeux, lentement.


— C’est… bizarre… je n’ai plus de forces…


Il tomba en arrière, retenu par le médecin, et son esprit commença à dériver. Ses pensées se brouillaient. Son corps devenait flasque et lourd, tout en gardant une certaine rigidité. Un étrange vertige enveloppa sa conscience.


La porte de l’infirmerie s’ouvrit brusquement. Deux stormtroopers entrèrent, leurs bottes martelant le sol.


— Nous sommes venus chercher le technicien Yul Kesh, opérant dans le secteur sept, annonça l’un d’eux.


Un droïde médical s’avança aussitôt.


— Le patient se trouve en salle de radiographie avec le docteur Ollan. Il ne devrait plus tarder à revenir.


— Allez me les chercher immédiatement, grogna le soldat.


Au même moment, Zar et Yul franchirent le seuil de la salle de radiographie. Yul vacillait à moitié. Deux droïdes vinrent le soutenir pour éviter sa chute.


— Il n’a pas l’air en très grande forme. Que lui est-il arrivé ? demanda l’un des troopers.


— Un de vos coéquipiers lui a donné un coup de crosse sur la tête mais ne vous tracassez pas, le prisonnier est prêt, déclara Zar.

Il n’a pas encore totalement récupéré, mais il sait comment il s’appelle, et ses souvenirs sont en train de se remettre en place.

— Je pense que notre responsable sera heureux de tester un autre mode d’interrogatoire compte tenu de son état. Le Miroir de l’Âme, sera parfait pour ce sujet, déclara le soldat.


Zar sentit son ventre se nouer. Le produit qu’elle avait injecté à Yul n’avait jamais été testé avec un protocole aussi invasif. Si les deux substances entraient en conflit, il pouvait en mourir sur le champ.


Elle ne dit rien. La moindre objection éveillerait les soupçons et révélerait qu’elle avait fait bien plus que « le soigner ». Elle se contenta de serrer les dents, les mains crispées sur son datapad, tandis qu’on emmenait Yul vers la salle blanche.


Le Miroir de l’Âme était, parmi tous les instruments de l’Empire, celui dont on murmurait le nom à voix basse, celui que même les tortionnaires préféraient ne pas décrire. Ce n’était ni un simple fauteuil de supplice, ni un droïde sonde de plus, mais une machine étrange, silencieuse, conçue pour fouiller l’esprit. Il ne s’agissait pas là de torture physique mais de torture de l’âme.​


On y attachait le prisonnier au centre d’une salle sur un siège muni de sangles pour l’entraver et éviter d’éventuelles convulsions. À l’arrière de cette assise se trouvait un cercle noir avec un point rouge en son centre. On aurait dit un œil, observant, analysant chaque mouvement du corps et du visage. Il y avait également des capteurs plaqués contre les tempes du torturé. Tout ceci était relié à un sérum qui s’insinuait dans les veines et venait fissurer, une à une, les défenses mentales.​


Le Miroir ne lisait pas les pensées comme on feuillette un rapport ; il faisait remonter ce que l’on pensait enterré à jamais. Il provoquait des visions au prisonnier, des souvenirs détournés, des visages aimés, tordus par la peur, des scènes qui semblaient réelles au point de ne plus savoir ce qui était vrai ou non… Les tortionnaires ne voyaient que des morceaux d’images, jamais l’horreur complète que la victime traversait seule, mais cela leur suffisait. Un visage qui revenait, un symbole sur un mur, un fragment de paysage… À la sortie du Miroir, ils n’avaient pas un récit complet, mais assez d’indices pour orienter leurs questions.

Quand ils les posaient au prisonnier, déjà brisé par la peur, celui-ci pensait qu’ils savaient tout et ne pouvait alors que se livrer.


C’était une machine imparfaite, capricieuse, parfois trop brutale, mais elle suffisait à briser les plus solides. Plus le prisonnier résistait, plus le Miroir resserrait son emprise et enfonçait ses peurs, jusqu’à frôler la rupture de l’esprit.

Ils escortèrent Yul jusqu’à une grande pièce blanche, parfaitement carrée. Au centre, un siège unique, équipé de lanières épaisses, attendait sa prochaine victime. En face, sur le mur lisse, un simple point rouge, comme un œil artificiel, fixait la pièce.

Yul ne se débattit pas. Toujours engourdi, il se laissa attacher. Les sangles se refermèrent sur ses poignets, ses chevilles, sa poitrine.


Un droïde sphérique, noir, flottant à hauteur de visage, s’approcha de lui. De ses bras mécaniques jaillirent divers instruments. Deux pastilles électroniques vinrent se coller sur ses tempes. Puis une injection lui fut administrée : un sérum translucide, surnommé par les impériaux l’Extrait de Vérité, censé ouvrir les portes des souvenirs et exposer les images enfouies au fond de l’esprit.


Ce que personne n’avait prévu, c’était le mélange de ce sérum avec celui mis au point par Zar. Les deux substances se livrèrent une bataille silencieuse dans le corps de Yul. Son cœur s’emballa, ses muscles se raidirent, des spasmes traversèrent ses membres. Ses mâchoires se crispèrent, son souffle se fit saccader.


Les capteurs vitaux du prisonnier s’emballèrent, créant la panique autour de lui.


— Il ne tiendra pas, lança un des tortionnaires, inquiet. Il faut faire quelque chose, si  on le perd…, que va dire le Moff ? On risque de lui faire perdre des informations cruciales.


— Je n’ai pas la moindre idée de comment le stabiliser. Cette situation n’est jamais arrivée par le passé… marmonna le responsable.


Pour ne pas aggraver leur cas, ils envoyèrent immédiatement un message à Vladron Netayu, demandant sa présence.


Pendant ce temps, les yeux de Yul se refermèrent. Sa conscience plongea, s’enfonçant toujours plus profond, son esprit était maintenant dans un océan de ténèbres intérieures. Il n’y avait plus de salle, plus de sangles, plus de douleur physique. Seulement une nuit épaisse, lourde, sans repère, un noir total.


Puis, dans cette obscurité, une lueur apparut peu à peu. Une lumière douce, vacillante, qui se rapprochait. En s’avançant, Yul distingua un visage.


Celui de sa mère.


— Qu’il est bon de te revoir, mon fils, murmura-t-elle en souriant.


— Maman… Oh oui, comme il est bon de te revoir. Si tu savais comme tu m’as manqué. J’ai pensé à vous tous les jours depuis mon départ de Coruscant. Papa est là aussi ? demanda-t-il, la voix d’un enfant retrouvée.


— Il est avec l’Empereur. Ils discutent de l’avenir… de ton avenir.

Un froncement de sourcils plissa le visage de Yul.


— Papa n’aime pas l’Empereur. Il n’aime pas l’Empire…


— Nous avons changé d’avis, notre seigneur a été très bon avec nous, insista-t-elle. Il nous a offert ton retour. Maintenant nous vivons dans les hauteurs de la cité et la fortune nous sourit. Regarde la robe que je porte…

Elle se leva en riant doucement. Une robe rouge, épaisse, d’un velours somptueux, épousait sa silhouette. Un collier doré brillait à son cou. Ses cheveux étaient parfaitement coiffés, retenus par une broche étincelante.

Jamais il ne l’avait vue ainsi. Et, plus encore, jamais elle n’avait montré le moindre intérêt pour ce genre de parure.

Quelque chose clochait.

Elle tournoya sur elle-même, laissant virevolter le tissu.


— Viens, mon amour, dit-elle. Nous allons remercier l’Empereur. Il est ton parrain, maintenant.

Un malaise glacial prit Yul. Il sentit un instinct de fuite le prendre. Sa mère le prit par la main… mais il la repoussa. 

Derrière cette femme qu’il ne reconnaissait pas, une lueur rouge commença à s’allumer, faible au début, puis de plus en plus intense. Les traits de cette personne se modifièrent : sa peau pâlit, ses yeux semblèrent se creuser, des ombres marquèrent ses joues. Sa voix, douce quelques instants plus tôt, prit une inflexion plus dure.

Elle tendit de nouveau sa main vers lui.


— Viens, mon fils. Rejoins-nous du côté obscur.


Yul hésita. Son bras se leva, presque malgré lui, pour échapper à cette main.

Puis sous ses doigts, une autre lumière se fit sentir. Un éclat bleu, discret d’abord, puis de plus en plus vif, irradia sa paume. Il baissa les yeux sur sa main. La lueur bleue grandit, palpitant à un rythme régulier, comme si elle était vivante.

La raison revint, par vagues.

Il releva la tête vers ce qui devait être sa mère… et ne la reconnut plus.


— Vous n’êtes pas elle, vous n’êtes qu’un mensonge, dit-il, la voix tremblante mais ferme.


— Comment peux-tu dire ça, mon chéri ? Viens dans mes bras, fais-moi un câlin, insiste-t-elle en avançant d’un pas.


— Non, laissez-moi, je veux partir.


Il se retourna et se mit à courir dans la direction opposée, trébuchant, se relevant, haletant. Derrière lui, l’ombre rouge enfla, énorme, étouffante, jusqu’à remplir tout l’espace. En un souffle, elle le rattrapa et le balaya. La tristesse l’écrasa comme une vague qui brise tout sur son passage. Il sentit ses os se fissurer, son cœur éclater, son corps se dissoudre dans un torrent de larmes et de désespoir.


Au milieu de ce chaos, une pensée s’imposa, plus tranchante que la douleur. Comment ses parents auraient-ils pu se retrouver au service de ceux contre qui il s’était toujours juré de se battre ? Les imaginer aujourd’hui soumis à cette puissance qu’ils détestaient lui paraissait impensable.


Ce n’est pas possible. Dans le silence qui suivit, il sentit une chaleur naître au creux de sa poitrine, d’abord ténue, presque imperceptible. Non… ce n’est pas POSSIBLE, hurla-t-il, comme pour repousser l’ombre qui l’entourait. J’en suis sûr, je le sais : ce ne sont pas mes parents. L’idée, d’abord fragile, devint certitude. Ce qu’il voyait n’était qu’un piège, une illusion façonnée pour le briser.


Son cœur se remit à battre plus fort. Son corps se reforma dans une lueur bleutée qui chassa peu à peu le rouge oppressant. La lumière enveloppa ses membres, recousant ses contours, ravivant ses sens. Cette clarté confirma ce qu’il pressentait au sujet de son père et de sa mère : ils n’avaient pas trahi, ils n’avaient pas sombré du côté obscur. Au plus profond de lui, il le sentait, avec évidence.


La lueur bleue l’enveloppa totalement, apaisant les battements affolés de son cœur, adoucissant le tumulte de ses pensées. Il inspira lentement, ferma les yeux, et se laissa glisser de nouveau dans ses songes.


Il sentit alors des coups de langue sur son visage, quand il rouvrit les yeux, il se trouvait allongé sur un lit. Mais la pièce n’était pas celle qu’il connaissait, ce n'était pas ses quartiers. Les murs, d’ordinaire pâles au revêtement métallique couvert de quelques affiches et décorations personnelles, étaient désormais d’un rouge profond avec une texture organique, semblant vivante. Il n’y avait qu’un lit : aucune trace de son voisin de chambre. Était-il revenu à la réalité ? Ou se trouvait-il toujours dans les limbes de son propre esprit ?


Un museau humide s’approcha de son visage, il reconnut Kouba, la petite créature lui léchait les joues, insistant avec une affection maladroite. Pris de colère, il la repoussa.


— Dégage de là, sale bête, grogna Yul. Arrête de me lécher, tu me dégoûtes !


Les mots sortaient de sa bouche avant même qu’il ne les pense vraiment. Une colère sourde montait en lui, dirigée sans raison précise.


— Qu’est-ce qui m’a pris de te ramasser sur ce maudit vaisseau ? J’aurais dû te laisser là-bas. Tu ne m’as apporté que des ennuis. C’est de ta faute si je suis encore ici. Je passe mon temps à m’occuper de toi, et toi, tu m’apportes des objets de malheur…


Il parlait sans mesurer le poids de ses mots, noyé dans ses propres accusations et la rage qui l’aveuglait contre celui qui, pourtant, était son meilleur ami. Pour lui, Kouba avait « encore fait une bêtise » qui risquait de lui coûter cher, et il ne voyait plus que ça, perdant peu à peu toute raison dans ses paroles comme dans ses actes.


Il leva la main et frappa l’animal de toutes ses forces.


Kouba vola contre le mur et poussa un cri aigu de douleur. Il retomba, chancelant, puis se redressa lentement. Au lieu de fuir, il revint vers Yul et recommença à lui lécher le visage, comme si de rien n’était.


Yul, exaspéré, le frappa de nouveau avec encore plus de force et de violence.

Cette fois, l’animal, de nouveau à terre, leva son regard. Ses yeux se teintèrent de rouge sang. Son corps se mit à enfler, à se déformer, remplissant la pièce. Sa masse velue envahit l’espace, jusqu’à écraser son maître contre les murs rouges, suintant d’un liquide visqueux.


— Arrête… animal stupide…, hurla Yul. Tu ne vois pas que tu m’écrabouilles ?


D’instinct, sa main se posa sur sa poitrine, là où il pouvait sentir son cœur battre encore et s'entendit dire : « Pardon, mon Kouba, je ne te mérite pas, je suis désolé pour cette colère sans raison, je t’aime, mon grand. » La lumière bleue revint, plus vive, plus nette. Son compagnon disparut comme par magie. Yul se vit tomber, puis rebondir sur le sol. Lorsqu’il leva de nouveau la tête, il constata qu’il était seul.


La pièce s’étira, se distordit, jusqu’à devenir un long couloir sombre et métallique. L’odeur de rouille, de graisse et de poussière lui parvint, familière. C’était la même senteur que dans les conduits où il travaillait chaque jour.

Allongé sur le sol, il aperçut au loin une petite forme, baignée d’une clarté bleutée. Un petit être à fourrure, avec des cornes, qu’il connaissait mieux que quiconque.

Kouba.


La créature poussa un cri caractéristique :


— Mouuuuuahhhh ! 


Dans son langage, on pouvait définir ça comme un contentement, une marque d’amour.


Un sourire étira les lèvres de Yul. Il ferma les yeux, apaisé.


Alors, tout changea. Il vit la galaxie entière s’étaler devant lui. Il glissait d’un monde à l’autre, plus rapide que la lumière. Montagnes, déserts, océans, planètes, étoiles : tout défilait sous ses yeux. Il s’arrêta finalement au pied d’un paysage qu’il ne parvenait pas à nommer, mais qui évoquait la paix, la sérénité et le calme d’un lieu paisible.


Ses parents étaient là. Kouba aussi. Yorel, et toutes les personnes qu’il avait croisées dans sa vie s’alignaient devant lui. Tous lui

tournaient le dos, regardant vers le ciel. Puis, d’un même mouvement, ils se retournèrent et lui sourirent. Yul leur rendit leur sourire, le cœur serré.


Mais leurs visages se figèrent soudain. Les mines se glacèrent, comme s’ils avaient vu, senti ce que lui-même ne percevait pas encore. Ils ouvrirent la bouche pour crier, mais aucun son ne parvint jusqu’à lui. Leurs lèvres bougeaient, déformant des mots qu’il ne parvenait pas à entendre.


Yul fit un pas vers eux, la main tendue. Un malaise monta en lui, d’abord diffus, puis de plus en plus net. C’est à ce moment-là qu’il la vit.


Derrière eux, à l’horizon, quelque chose se levait. D’abord une lueur rouge, à peine plus vive qu’un coucher de soleil. Puis cette lueur enfla, jusqu’à devenir une immense vague de flammes rouges qui déchirait le ciel. Elle montait lentement, majestueuse et monstrueuse à la fois, comme une tempête de feu prête à tout engloutir.


La vague se mit à avancer. Pas comme un simple incendie qui se propage, mais comme une entité vivante, déterminée, consciente. Elle déferlait vers eux à une vitesse effrayante, dévorant tout ce qui se trouvait sur son passage. Les silhouettes de ceux qu’il aimait se mirent à courir vers lui, à tendre leurs bras pour l’atteindre. Il voyait la panique dans leurs yeux.

Leurs jambes refusaient d’obéir, elles étaient lourdes, comme prises dans une matière invisible. Chaque pas qu’ils essayaient de faire se transformait en un piétinement désespéré. Plus ils tentaient de s’approcher de lui, plus la distance qui les séparait paraissait insurmontable. 


La vague les rattrapa et les enveloppa un à un, les engloutissant dans sa lumière. Leurs peaux se mirent à brûler, leurs cheveux se consumèrent, noircirent, se réduisirent en fumée. Leurs corps se désagrégèrent, se transformant en milliers de particules lumineuses. Ces fragments s’élevèrent dans le ciel avant de retomber en une pluie de cendres sur la planète. Il ne restait plus qu’un sol gris, silencieux, recouvert d’une fine poussière.


La vision recula alors, comme si on tirait brusquement la scène en arrière. Il flottait, maintenant au-dessus de la planète, témoin impuissant d’une destruction qu’il ne pouvait pas arrêter. Il vit l’astre bleu où il se trouvait se fissurer, d’abord en lignes fines et lumineuses, les failles s’élargirent, se croisèrent, et, dans un grondement silencieux, le monde explosa.


Des fragments de roche et de lumière se répandirent dans l’espace. Les systèmes voisins prirent feu à leur tour. D’abord une étoile, puis une autre, puis une succession de mondes qu’il ne connaissait pas, mais qui disparaissaient sous ses yeux comme s’ils n’avaient jamais existé. Puis la galaxie entière sembla se dissoudre dans un tourbillon uniforme de flammes.


Cette masse venait maintenant droit sur lui, remplissant tout son champ de vision. Il n’y avait plus d’étoiles, plus de ciel, plus d’espace. Rien qu’un rouge profond, brûlant, qui avançait, encore et encore.


La peur le prit d’un seul coup, brutale, sans prévenir. Ce n’était plus une simple inquiétude, ni même la peur de mourir, mais la sensation qu’il allait disparaître entièrement, comme s’il n’avait jamais existé.


Ses pensées lui échappaient, une par une, comme emportées par le feu. Les souvenirs se brouillaient, les visages perdaient leurs traits. Il cherchait désespérément à s’accrocher à quelque chose, une image, un mot, une voix, mais rien ne tenait. Tout en lui voulait crier, protester, refuser cette fin qui venait. Pourtant aucun son ne sortit. Sa gorge resta serrée, sa voix étouffée, engloutie par le grondement muet du brasier qui se rapprochait.


Alors, par réflexe, il ferma les yeux. Comme si ce simple geste pouvait, ne serait-ce qu’un instant repousser la fin qui se jetait sur lui.


Il ne resta plus que le silence, et cela durant un temps qui lui sembla interminable.


Dans le noir, la lumière bleue revint. Plus douce. Plus stable. Et, cette fois-ci, elle portait un message.

« Nous serons toujours là. Ne t’en fais pas. Ce n’est pas la fin. Quoi qu’il arrive, on finit tous par se retrouver. »


De l’autre côté du songe, les gardes s’agitaient autour de lui. Ils tentaient de le réveiller par tous les moyens, appelaient les médecins, ajustaient les machines. Le Miroir de l’Âme avait enregistré des fragments de ses visions, mais les images étaient floues : des éclairs de lumière, des couleurs, des silhouettes indistinctes. Impossible de savoir s’il avait vu, ou non, le sabre qu’ils recherchaient.


Le Moff Vladron finit par arriver. Il s’arrêta près de la vitre d’observation, les mains jointes derrière le dos, observant ses subalternes paniqués.


— Que se passe-t-il ? Pourquoi est-il dans cet état ? 


— Nous avons décidé d’utiliser le miroir de l’âme, mais il a très mal réagi et maintenant nous tentons par tous les moyens de le sauver et de le ramener parmi nous.


— Comment s’appelle-t-il ? demanda-t-il froidement.


— Kesh. Yul Kesh, Monseigneur.


— Kesh… Ce nom me dit quelque chose. Quel est son statut dans cette station ?


— Technicien de maintenance depuis une vingtaine d’années, répondit un officier.

Un bref silence suivit.


— J’espère pour vous qu’il s’en sortira, lâcha le Moff. En plus des informations qu’il pourrait nous fournir, nous avons besoin de réparateurs expérimentés sur cette station.


La voix qu’il venait d’entendre résonna dans l’esprit de Yul, se mêlant à celle de la lumière bleue.


« Nous serons toujours là… On se retrouve, quoi qu’il arrive… »


Une étrange sérénité l’envahit. La flamme rouge se dissipa.


Peu à peu les drogues se dissipèrent, et il commençait à revenir du monde des songes. Il ouvrit les yeux.


La salle blanche l’entourait de nouveau. Il était toujours attaché, mais sa respiration était devenue calme. Peu à peu, la lumière revint dans son regard d’abord perdu, son visage se détendit : il était revenu parmi eux.


— Monseigneur, il s’est réveillé, annonça un médecin. Je pense qu’il est tiré d'affaires. Malheureusement nous n’avons pas su avoir beaucoup d'informations au vu de son état, les images mentales sont floues, teintées de rouge et de bleu. Voulez-vous que nous tentions une autre forme d'interrogatoire ?


— Je pense que vous avez assez fait de dégâts pour aujourd’hui, je m’occuperai personnellement de lui quand il sera complètement rétabli. 


Ce n’était pourtant pas dans ses habitudes. Netayou n’agissait jamais ainsi : il était connu pour sa dureté, sa froideur, cette façon implacable de mener les interrogatoires sans un mot de trop ni un geste de compassion. On disait de lui qu’il ne reculait devant rien pour obtenir ce qu’il voulait, et que la pitié n’avait jamais eu sa place dans son regard. Alors, voir qu’il acceptait de suspendre l’interrogatoire, de lui laisser le temps de se remettre, avait quelque chose d’inédit, presque inquiétant. Que pouvait signifier ce changement de ton chez cet homme ? 


— Détachez-le, ordonna Vladron. Reconduisez-le à l’infirmerie et prévenez-moi quand il sera rétabli.


Les soldats obéirent sans poser de questions ni dire un mot de plus.


— Reprenez votre travail, et à l’avenir, évitez de vous aventurer dans des protocoles de torture que vous ne maîtrisez pas. Ces méthodes exigent une précision et un contrôle que, manifestement, vous êtes loin de posséder. Si je dois encore intervenir, je vous garantis que vous le regretterez amèrement.


Les sangles se desserrèrent une à une et on le ramena à l’infirmerie où il retrouva Zar et ses autres collègues qui seraient interrogés à leur tour. Ils l’observaient, constatant qu’il n’avait ni blessures, ni dégâts corporels, ce qui dans un premier temps les rassura, mais après un moment ils constatèrent qu’il avait l’air éprouvé, que son mental avait été touché.


Zar était rassurée qu’il soit toujours en vie et que son intervention ne l’ait pas tué. Au contraire des autres, en le regardant, elle sentit que quelque chose était différent, même si les traits de son visage étaient marqués, tirés, fatigués… il y avait un nouvel éclat dans ses yeux.

 

Tandis qu’il retrouvait son lit libéré de la torture de l’Empire, Yul lui-même se rendit compte qu’une chose avait changé. La peur était toujours là, tapie. Mais, quelque part, sous la surface, une autre force venait de naître. Quelque chose qui ressemblait peut-être, pour la première fois, à une volonté : il n’avait plus envie de subir mais de contrôler son destin. Le chemin serait sans doute encore long, mais un pas avait été fait…



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