Lumière Obscure
L'homme filait à toute allure sur un speeder, accroché à la taille du pilote cornu qui l'avait arraché de l'enfer dans lequel il avait été plongé quelques instants plus tôt.
Les pensées de l'homme étaient brouillées, sa mémoire était obscure, comme profondément enfouie, et il avait la sensation qu'on lui avait arraché tous ses souvenirs, toute la subtile essence qui le définissait auparavant.
D'ailleurs qui était-il? Il n'en n'avait pas la moindre idée.
L'homme s'était réveillé au beau milieu d'un incendie qui ravageait un bâtiment. Des chasseurs de prime étaient alors à ses trousses et lui avaient tiré dessus avec leur blaster. Il avait fuit. Il avait couru. Il ignorait pourquoi ces bandits de bas étage en avaient après lui, ni pourquoi ils cherchaient à le tuer.
L'homme s'était frayé un chemin à travers les flammes dévorantes, et il avait réussi à échapper aux mercenaires de justesse. Puis il était tombé sur un devaronien.
Ce-dernier avait plus l'air d'un démon que d'un sauveur providentiel avec son teint de brique et ses deux cornes proéminentes et pointues sur le front. Mais quelque chose en l'homme lui soufflait de ne pas se fier aux apparences, et en effet, l'inconnu l'avait emmené loin du chaos et du combat à bord de son speeder.
La ville défilait désormais à perte de vue sous eux (d'ailleurs, où se trouvaient-ils?), les vastes entrepôts jouxtant des quartiers résidentiels à l'apparence miteuse.
L'engin ralentit progressivement en se rapprochant du sol, et le devaronien atterrit dans un hangar, à l'abri des regards indiscrets. L'espace était immense, vide et sombre, et la voix de l'homme sans mémoire résonna en écho lorsqu'il prit la parole en sautant à bas de l'engin volant:
-Qui es-tu?
-Moi être Villie Grahrk, répondit le grand diable en enjambant à son tour son véhicule. Toi avoir grand plaisir connaître moi. Moi sauve la vie de toi.
Le devaronien tendit une main vers lui en affichant un large sourire qui découvrit deux rangées de dents blanches impeccables. Son rictus déformait ses traits en un masque grimaçant peu engageant, accentué par son teint de brique et ses deux cornes dressées au sommet de son crâne chauve. Une étincelle de malice brillait dans ses yeux rouges, ou était-ce de la ruse? L'homme aux souvenirs volés n'aurait su le dire.
Mais le devaronien lui avait sauvé la vie en lui permettant de s'échapper, aussi il décida de lui saisir sa main en retour.
-Qui sont ces gens qui me traquent? Pourquoi...?, hasarda l'homme, de plus en plus perplexe.
-Eux sont des parieurs. Ici être Naa Shaddaa. Planète mauvaise. Gens mauvais. Ici grosses sommes d'argent pour parier sur qui vit et qui meurt. Et tuer Jedi... être gros gros pari.
-Qu'est-ce qu'un Jedi?
-Toi être Jedi.
-Est-ce mon espèce? Jedi? Ou mon nom? Le nom de mon clan...?
Le devaronien n'eut pas le temps de répondre. Des bruits de bottes lancées au pas de course ainsi que des éclats de voix se répercutèrent entre les murs de tôle de l'entrepôt. Bientôt, des tirs de blasters crépitèrent autour d'eux, leurs traits rougeoyants et mortels rebondissant dangereusement en les frôlant toujours de plus près.
Villie Grahrk se mit à couvert derrière son speeder, et sortit à son tour son pistolet. Le diable arma et visa en direction de la menace, alors que l'homme à la mémoire obscure le rejoignait derrière le véhicule pour s'abriter lui aussi.
-Eux ont retrouvé nous!, annonça calmement le grand diable en ouvrant le feu alors que les silhouettes de leurs assaillants sortaient des ténèbres devant eux.
-J'avais remarqué, Grahrk, merci.
Bientôt, quatre inconnus armés jusqu'aux dents les encerclèrent, ne leur laissant aucune chance de fuite.
-Ah, Grahrk, heureux de te voir mon ami, déclara un zabrak de haute stature. Alors, es-tu prêt à perdre ton pari?
-Tu connais ces hommes, Grahrk?, s'exclama l'homme sans souvenir avec horreur.
Le devaronien ignora l’intervention de son compagnon d'infortune et se concentra sur le chef des attaquants:
-Moi parier que Jedi quitte Naa Shaddaa en vie. Alors Villie aidera Jedi.
-Mais ne reconnais-tu donc pas quand un pari est perdu, mon cher Grahrk?, ironisa le zabrak tandis que le reste des assaillants resserraient encore leur rang autour de leurs futures victimes. Tu es mort, et le Jedi mourra avec toi.
Mêlant le geste à la parole, le leader braqua son arme sur le front de Villie Grahrk, juste entre ses deux cornes.
Une grande peur saisit alors l'homme à la mémoire brouillée, et une colère rougeoyante monta en lui. L'urgence de la situation, la peur de mourir sans savoir qui il était réellement et la colère ressentie face à ces mercenaires qui ne les laissaient pas en paix déferlèrent dans tout son être. L'immense vague d'une écarlate noirceur menaça de le submerger et de l'emporter à tout jamais en l'entraînant sur le chemin des Ténèbres.
Puis il entendit.
La peur mène à la haine. La haine mène à la violence. La violence mène au Côté Obscur. Ferme les yeux et laisse toi envahir. Ais confiance en toi.
La mantrat venait de nul part et de partout à la fois, résonnant dans sa chair et dans son âme, repoussant la vague de colère rougeoyante, faisant éclater l'onde de peur Obscure.
Et c'est alors que l'homme ressentit.
Il ressentit le blaster ennemi prêt à décocher sa charge mortelle dans le crâne du devaronien.
Il ressentit l'index du zabrak prêt à appuyer sur la détente.
Il ressentit les corps de chaque être vivant présent dans cet entrepôt ici et maintenant.
Il ressentit la peur ultime du devaronien face à sa mort imminente.
Il ressentit chaque muscle, chaque fibre, chaque cellule, le tout relié à travers des milliards de particules qui ondoyaient autour et à travers lui.
Il était entouré du Tout et de la Lumière, et il faisait parti du Tout et de la Lumière.
Il était le Tout et la Lumière.
Instinctivement, l'homme à la mémoire trouble tendit le bras, et le blaster du chef ennemi sauta au creux de sa main. Le zabrak poussa un cri de surprise et hurla des ordres à ses équipiers. Un wookie à l'allure menaçante poussa un grognement à faire s'écrouler le mur du bâtiment et se précipita sur l'homme à la mémoire évanouie.
Mais ce dernier ne ressentait plus la peur. Il ne ressentait plus la colère.
Il était tout simplement en harmonie avec la Lumière qui se rallumait doucement à l'intérieur de lui, et le Tout des particules qui le reliaient au reste de l'univers.
Aussi le blaster faisait désormais parti de son bras, et il n'eut même pas besoin de viser pour atteindre sa cible. Les tirs partirent avec rapidité et précision, la main, l'œil et l'arme ne faisant qu'un avec une Force mystérieuse qui le guidait sans faille. Le wookie s'écroula avant même d'avoir pu faire un pas de plus, puis se fût au tour du chef de la bande de heurter durement le sol de béton.
Villie Grahrk partit alors dans un grand éclat rire victorieux et se mit à canarder les derniers adversaires avec son pistolet.
Mais les deux mercenaires survivants s'approchèrent et actionnèrent chacun une arme étrange dont ils maniaient le manche chromé à deux mains. Des lames verte et rose vibraient et crépitaient à leur extrémité, comme impatientes d'en découdre, et repoussaient efficacement les tirs anarchiques du devaronien.
-Ne bouge plus Jedi, nous sommes mieux armés que toi, commença un bothan aux oreilles pointues en agitant le sabre rose.
L'homme à la mémoire vacillante se releva et tira avec son blaster, imité par Villie Grahrk qui était toujours à couvert derrière son speeder.
Les deux chasseurs de primes chargèrent alors tout en repoussant les tirs de l'homme et du devaronien avec dextérité.
Puis tout bascula soudain.
L'homme à la mémoire déchirée eut la sensation d'être soulevé du sol, et un souffle brûlant le frôla et le propulsa loin du speeder et de Villie Grahrk. Il lacha le blaster sous le choc puissant de l'explosion et l'arme alla valdinguer au loin. L'homme sentait les milliers de particules du Tout s'agiter autour de lui et le guider, aussi il se laissa porter par leur vague protectrice. Il atterrit souplement sur le sol du hangar alors que la puissante déflagration se dissipait, non sans avoir tué un des mercenaires au passage, dont le sabre s'éteignit et alla rouler à terre.
Le speeder de Villie Grahrk était en flamme, et ce dernier était étalé au sol, essayant difficilement de se relever.
-Moi déclencher grenade, moi sauver toi deux fois!, fanfaronna le devaronien en se remettant lentement sur pieds.
-Tu as faillit nous tuer, plutôt!, hurla l'homme à la mémoire voilée.
Le dernier ennemi en vie bondit alors sur lui, sa lame rose tourbillonnant dans les airs, cherchant à le taillader à tout prix pour venger ses comparses et empocher la somme pour l'extermination des deux cibles, évidemment.
Une grande paix envahit pourtant l'homme à la mémoire obscure malgré ce danger imminent. La mort allait peut être venir le prendre, mais il savait avec une certitude absolue qu'il rejoindrait le Tout et la Lumière, et qu'il devait en être ainsi. Ni plus ni moins.
Mais pas maintenant.
Un instinct profondément enfoui émergea alors à la surface de la conscience de l'homme à la mémoire tranchée, et il tendit une fois de plus le bras. Cette fois, le manche chromé du sabre au sol bondit dans sa main ouverte, et ne fit plus qu'un avec lui, le Tout et la Lumière.
Au moment où ses doigts se refermèrent sur le métal froid, le hangar de Nar Shaddaa sembla voler à nouveau en éclats. Ce n'était pas une explosion physique cette fois mais un véritable cataclysme mental.
Un torrent d'images, de sons et d'émotions submergea l'homme dont la mémoire revenait par flashs ininterrompus: le bourdonnement incessant de Coruscant, l'odeur de la pluie sur les forêts de Kashyyyk, la sécheresse des déserts de Tatouine, et le visage de ses frères et de ses soeurs du Temple. Et au centre, une jeune Twi'lek bleue aux yeux pleins de détermination qui le regardait avec une admiration non feinte.
Sa pupille. Sa padawan.
Aayla.
Le nom résonna dans son crâne comme un coup de gong. La confusion disparut soudain, balayée par une certitude tranchante: ce sabre était le sien, il venait d'y retrouver ses propres souvenirs, lui qui était capable de lire n'importe quel objet grâce à sa condition de kiffar.
Il n'était pas une proie sans défense face à des chasseurs de prime.
Il était Quinlan Vos, et il était Chevalier Jedi.
Imperceptiblement, la main de Vos resserra sa prise autour du manche si familier qui faisait désormais parti de son corps, du Tout et de la Lumière, et il en activa la lame émeraude chatoyante.
Le dernier mercenaire, le bothan, ne vit pas le changement dans le regard de son adversaire, et il ne vit que l'occasion de frapper. Il hurla, découvrant ses crocs proéminents, et abattit sa lame rose dans un arc de cercle vicieux en cherchant à décapiter l'homme en face de lui.
D’un geste fluide et parfaitement maitrisé, Quinlan dévia l’attaque du bandit et fit pivoter son corps. La lame verte décrivit une courbe parfaite, tranchant l'air et le plastron du mercenaire qui s'effondra sans un cri, son sabre glissant sur le sol de béton dans un fracas métallique.
Le silence retomba sur le hangar, troublé seulement par le crépitement du speeder qui était toujours en proie aux flammes.
Quinlan Vos éteignit sa lame, et fit voler grâce à la Force le sabre à la lame rose jusque dans son autre main.
Le contact fut plus doux, moins explosif que pour sa propre arme, mais des images et des souvenirs l'assaillirent tout de même en flashs vertigineux. Le visage d'Aayla se superposait sur des paysages de Ryloth et de Kiffex, assaillant son esprit en plusieurs vagues successives. Il put ressentir la peur de sa padawan, la trahison qu'elle avait subie, et le vide laissé par son absence. Ce sabre était donc à elle.
-Toi être incroyable!, s’exclama soudain la voix de Villie, brisant le silence du lieu et la lecture muette du Jedi.
Quinlan tourna lentement sur lui même pour fixer le Devaronien. Ses yeux sombres, autrefois égarés, étaient désormais d'une limpide clarté, lui dont la mémoire obscure avait rebasculé dans la Lumière. Son visage à la peau halée, baré horizontalement du tatouage jaune de son clan de kiffar, ne laissait filtrer aucune émotion. Ses longs cheveux noirs coiffés en dreadlocks encadraient ses traits imperturbables et retombaient au milieu de son dos. Le Jedi s'approcha lentement de Villie, et ce dernier recula d'un pas, son sourire forcé vacillant sous sa soudaine lucidité.
-Le pari, Villie, dit Quinlan d'une voix basse et glaciale. Tu fais parti des parieurs...
-Quel pari ? Moi sauver toi! Moi être meilleur ami de toi!
Quinlan posa sa main sur l'épaule du Devaronien. Un nouveau flash psychométrique l'assaillit: il vit Villie en train de négocier sa tête avec les autres chasseurs de prime quelques heures auparavant, calculant exactement combien il pourrait tirer de "l'amnésique" avant de le livrer ou de le sauver en fonction de la tournure du vent.
-Tu ne m'as pas sauvé par amitié, Grahrk. Tu m'as sauvé parce que les cotes ont grimpé et que je valais plus cher vivant que mort à cet instant précis. Et tu savais que ces sabres nous appartenaient, à ma padawan et moi. Tu connaissais l'existence d'Aayla.
Le Jedi resserra sa prise, sentant les muscles de l'épaule du Devaronien se tendre, et il poursuivit:
-Je me souviens de qui je suis, Villie. Et je sais exactement quel genre de vermine tu es. Tu es un parieur qui vit grâce à l'argent gagné sur la mort de centaines d'innocents... tu ne vaux pas mieux qu'eux, conclua Vos en désignant les cadavres ennemis qui jonchaient le sol.
Le Devaronien déglutit, son teint de brique pâlissant légèrement. Ses yeux rouges dansaient dans leurs orbites et Vos pouvait sentir la peur monter en lui. Villie Grahrk tenta de retrouver son aplomb avec une grimace nerveuse et tenta une argumentation:
-Bon, bon... Peut-être Villie aimer un peu l'argent. Mais toi avoir besoin de Villie pour quitter planète mauvaise, non? Et Villie possède vaisseau spatial. Le meilleur. Toi vouloir retrouver petite Twi'lek bleue, pas vrai?
Quinlan Vos sentit la vague de la colère l'assaillir à nouveau dangereusement. Villie était un traître et un menteur, qui connaissait son identité et l'existence de sa padawan depuis le début. Il lui cachait la vérité et avait omis beaucoup de choses, lui faisant miroiter qu'il était son sauveur alors que le Devaronien cherchait simplement à gagner le plus d'argent possible en pariant sur sa survie.
La main droite du Jedi, celle qui tenait son propre sabre à la lame verte, trembla légèrement. Le flot obscure de sa rage menaçait de l'emporter là où aucun Jedi ne devrait aller: le chemin de la vengeance. Quinlan se vit un instant activer son arme pour trancher la gorge de ce diable qui se riait de lui depuis le début. Ce ne serait après tout que justice.
Mais ce n'est pas la voie des Jedi, du Tout et de la Lumière. Chaque vie à son propre rôle à jouer au sein de la Force.
Le mantrat déferla en Quinlan Vos, écartant la vague obscure, repoussant la colère écarlate au loin tout en apaisant son esprit. Il relacha sa prise sur l'épaule de Villie Grahrk, et dit simplement:
-J'ai effectivement besoin de toi. Conduis-moi à ton vaisseau. Nous partons immédiatement.