Les Portes du Destin

Chapitre 4 : Le Poids des Traditions

8208 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 15/03/2026 18:08

Le vortex se referma derrière eux avec un sifflement cristallin, une implosion de lumière qui laissa place au silence majestueux d'une plaine à perte de vue. L’air, d’une pureté saisissante, portait une brise chaude qui charriait des effluves de terre sèche et d’herbes sauvages. Le paysage s'étirait à l'infini, une steppe sauvage balayée par des ondes vert-émeraude sous un ciel électrique. Le regard butait finalement sur la barrière colossale des monts enneigés, dont la blancheur aveuglante rappelait la pureté cruelle des hauts plateaux de l'Asie centrale. L'équipe SG-1 progressait avec une prudence tactique. Teal'c, le front plissé par une vigilance constante, scrutait les mouvements de l'herbe, chaque frémissement pouvant cacher un prédateur ou une lance, tandis que Jack ajustait ses lunettes de soleil, le regard balayant l'horizon.

« On se croirait en Mongolie, Jack », murmura Daniel, les yeux brillants de la passion du chercheur, fasciné par les yourtes de feutre blanc qui commençaient à poindre à l'horizon, telles des perles déposées sur un océan de verdure.

« Sauf qu'en Mongolie, ils ne nous accueilleraient probablement pas avec des arcs bandés », répondit Jack d'un ton sec, désignant d'un hochement de menton un groupe de cavaliers galopant vers eux à une vitesse fulgurante, soulevant un nuage de poussière ocre.

L'accueil fut glacial. Les Shavadai, fiers guerriers aux armures de cuir bouilli et aux visages burinés par un soleil implacable, encerclèrent l'équipe dans un tourbillon de sabots et de cris rauques. Cassidy sentit immédiatement un malaise visqueux la gagner. Ce n'était pas la peur physique du combat, mais la manière dont les regards des hommes pesaient sur elle et sur Sam. Ce n'était pas de la curiosité, ni même de l'hostilité guerrière. C'était une évaluation froide, déshumanisante. Comme si elles étaient du bétail à estimer sur un marché. Moghal, le chef du clan, descendit de sa monture avec une dignité pesante. Ses yeux, sombres comme de l'obsidienne, s'arrêtèrent sur Carter, dont les cheveux courts et l'uniforme militaire semblaient être une insulte vivante à ses ancêtres.

« Pourquoi ces femmes ne sont-elles pas voilées ? Pourquoi portent-elles les vêtements des guerriers ? », tonna-t-il, sa voix résonnant comme un coup de fouet dans le silence de la plaine.

Sam fit un pas en avant, la mâchoire serrée, ignorant le signe de recul discret de Jack.

« Je suis le Capitaine Samantha Carter, de l'armée de l'air des États-Unis. Nous venons en paix pour échanger nos connaissances. »

Un silence pesant, presque tangible, s'installa. Moghal ne daigna même pas poser son regard sur elle. Il s'adressa directement à O'Neill, comme si Sam n'avait été qu'une brise insignifiante.

« Reprenez vos propriétés. Ici, la voix d'une femme n'est qu'un souffle inutile. »



L’ambiance au campement, à la tombée du jour, était saturée d'une tension misogyne si dense qu’elle semblait peser physiquement sur les épaules, comme un ciel d’orage prêt à s’effondrer. Dès leur arrivée, la séparation avait été actée avec une brutalité muette. Un simple geste du menton de Moghal avait suffi. Jack, Daniel et Teal'c furent escortés vers la yourte d'honneur, tandis que Sam et Cassidy furent poussées, presque sans un mot, vers les quartiers des femmes à l'extrémité du camp, là où les feux étaient moins vifs et les voix moins hautes. Sous la yourte des femmes, l'air était épais, saturé d'une odeur de suif de mouton, de laine grasse et de fumée de bois qui piquait la gorge. Mais le plus étouffant restait le silence. Une atmosphère de soumission séculaire où les regards se baissaient systématiquement. Les deux soldates furent encerclées par des matrones aux visages fermés qui, avec autorité les contraignirent à abandonner leurs treillis. Cassidy sentit un froid viscéral l'envahir alors qu'on lui retirait son holster, son gilet tactique et ce tissu de nylon qui était son armure. En échange, on leur imposa des tuniques de soie lourde, des robes interminables aux broderies complexes qui entravaient chaque mouvement. Un voile de coton sombre vint clore le supplice, ne laissant filtrer de leur identité que leurs yeux. Cassidy se sentait déshéritée, dépouillée de sa force et de son grade. Sa peau brûlait sous ce tissu de luxe qui, dans ce monde, n'était rien d'autre que la livrée d'une propriété. Après avoir été contraintes de troquer leurs treillis contre ces étoffes encombrantes, Sam et Cassidy furent escortées vers la yourte principale, là où les hommes s'étaient réunis. La transition fut brutale. Elles quittèrent la pénombre feutrée des quartiers féminins pour entrer dans l'éclat doré et étouffant de la yourte de Moghal. L’air y était saturé par l'odeur du cuir, du tabac fort et de la viande grillée. Le silence se fit instantanément, un silence si lourd qu'on entendait le crépitement des braises au centre de la tente. Les guerriers Shavadai, assis en cercle, les dévisageaient avec une curiosité mâtinée de mépris. Jack, Daniel et Teal'c, qui discutaient âprement avec Moghal, se figèrent net. Jack resta la bouche ouverte, son verre de koumis à moitié soulevé, ses yeux s'écarquillant. Daniel, lui, ajusta ses lunettes nerveusement, le visage rouge de confusion, incapable de masquer son choc face à cette métamorphose forcée. Même Teal'c laissa filtrer une lueur de surprise dans ses sourcils levés. Ils ne voyaient plus leurs coéquipières, mais deux apparitions de soie, voilées comme des captives de haut rang. Cassidy, le regard dur malgré le tissu qui lui masquait le visage, ignora les murmures scandalisés des Shavadai. D'un pas lent, entravé par les longs pans de sa robe, elle traversa le cercle et vint s'asseoir avec une détermination froide entre Jack et Daniel. Sam, la tête haute malgré l'humiliation évidente, s'installa juste à côté d'elle, formant un bloc serré avec l'archéologue.

« Ne dites pas un mot, Monsieur. Pas un seul », murmura Cassidy à l'adresse de Jack, sa voix vibrant d'une menace sourde sous son voile.

Jack referma la bouche, l'air partagé entre l'indignation et une sorte de fascination interdite, tandis que Daniel se tassait sur lui-même, terrassé par la tension qui émanait des deux femmes. Elles étaient là, physiquement soumises aux coutumes locales, mais leur présence assise au milieu des hommes agissait comme un acte de rébellion silencieux.



Malgré cette apparente réunion sous la yourte d'honneur, le repos fut de courte durée. Quelques heures plus tard, le campement s'était enfoncé dans une torpeur lourde, celle qui suit les excès de koumis et de viande grasse. À l'extérieur, le vent de la steppe gémissait doucement contre les parois de feutre, un son de scie monotone qui masquait les bruits de la nuit. À l'intérieur, Cassidy ne parvenait pas à trouver le sommeil. Allongée sur des tapis de laine rêche, elle sentait chaque fibre de la soie lourde qui l'emprisonnait. Ses sens, aiguisés par des années de terrain et des missions où la moindre erreur était fatale, luttaient contre l'engourdissement imposé par cette tenue absurde. Elle se sentait vulnérable, presque nue sans le poids rassurant de son holster à la hanche. Sa peau brûlait sous ces broderies complexes qui lui donnait l'impression d'être une proie parée pour le sacrifice. C’est alors qu’un froissement, à peine plus haut que le souffle du vent sur la structure, fit vibrer l'air. Ce n'était pas le craquement naturel du bois, mais le glissement intentionnel d'un corps. Le pan arrière de la tente s'entrouvrit dans un mouvement furtif, laissant filtrer un trait de lune argenté qui trancha l'obscurité comme une lame. Dans cette lueur spectrale, Cassidy vit une silhouette massive s’extraire de la yourte, traînant une forme inerte derrière elle. Son cœur manqua un battement lorsqu'elle reconnut à la lueur d'une braise mourante la chevelure blonde de Sam. Elle était bâillonnée, ses poignets enserrés par des cordes de cuir brut qui s'enfonçaient dans sa peau.

« Sam ! » hurla Cassidy.

Le cri, bien qu'étouffé par l'épaisseur du voile qui lui collait aux lèvres, déchira la torpeur de la nuit comme un coup de feu. Sans réfléchir, elle se projeta en avant. Oubliant les pans de sa robe qui s’entortillaient cruellement autour de ses chevilles, elle se jeta hors de la tente, dans le froid mordant de la nuit. Elle s'élança dans une course désespérée, ses pieds nus martelant le sol durci et gelé de la steppe. Chaque caillou tranchant, chaque touffe d'herbe séchée était une morsure, mais la rage qui bouillait dans ses veines étouffait la douleur. Elle était une ombre de soie courant après une ombre. Elle rattrapa les ravisseurs à la lisière extrême du camp, là où l'influence des hommes s'arrête et où commence l'immensité sauvage. Les derniers feux de camp n'étaient plus que des lueurs mourantes, des points rouges dans le noir comme des yeux en agonie. Abu, le fils de Moghal, se retourna brusquement, surpris par la vitesse de cette apparition voilée. Sous la lune d'argent, son visage jeune mais déformé par une résolution désespérée se dévoila. Ses traits étaient tendus, habités par une logique que lui seul trouvait juste. Troquer Carter, cette « femme-guerrière » qui représentait une valeur inestimable pour les clans, contre la liberté de celle qu'il aimait chez les Toughai. Mais Abu n'était pas seul. Derrière lui, deux colosses, ses gardes personnels, s'interposèrent dans un cliquetis sinistre de cuir bouilli et de plaques d'acier. Leurs silhouettes massives bloquèrent le passage, leurs yeux brillant d'un mépris manifeste. Pour eux, Cassidy n'était qu'une servante en détresse, une distraction en soie qu'ils pourraient briser d'un revers de main. Cass s’arrêta net, le souffle court, ses poumons brûlant dans l'air glacial. Elle se tenait là, désarmée, entravée par des mètres de tissu brodé qui balayaient la poussière. Face à elle, deux guerriers dont le métier était la mort, sabres à la main. Mais alors qu'elle dégageait ses jambes de la jupe longue pour consolider ses appuis, ses yeux gris prirent l'éclat de l'acier froid. Abu avait commis l'erreur fatale de croire que le vêtement faisait la captive. Il allait découvrir, à ses dépens, que l'instinct d'une soldate d'élite ne se voilait pas. Il ne faisait que s'aiguiser dans l'obscurité. Cassidy se jeta dans la mêlée avec une fureur glacée. Elle était rapide, précise, une ombre létale se mouvant dans la pénombre. D'une pirouette athlétique, elle utilisa l'élan de ses adversaires pour les projeter l'un contre l'autre, libérant ainsi Sam de son entrave. Alors qu'elles s'élançaient vers la lisière protectrice de la forêt, un arc de métal froid fendit l'obscurité, étincelant sous la lumière argentée de l'astre nocturne. Un sabre shavadai, incurvé, lourd et affûté comme un rasoir, fendit l'air avec un sifflement de mort. Cassidy ne réfléchit pas. Elle se jeta devant Carter, offrant son corps en bouclier. La lame s'enfonça profondément dans son flanc gauche. Le bruit de la chair déchirée et de la robe de soie cédant sous l'acier fut étouffé par le cri de Sam. Cass s'effondra sur le sol gelé, une tache de sang sombre s'étendant rapidement sous elle, fumante dans l'air froid de la nuit.

« Fuis, Sam... » articula Cass dans un râle, la main pressée contre sa blessure béante d'où la vie s'échappait par pulsations irrégulières.

À cet instant, les cavaliers du clan rival, les redoutables Toughai, surgirent des ténèbres, encerclant le périmètre dans un concert de hennissements et de sabres levés. Sam, le regard embrasé par une fureur qu'elle n'avait jamais ressentie, une colère qui dépassait le cadre du devoir pour toucher à la sororité pure, ne recula pas. Elle se tint debout, dominant le corps sanglant de Cassidy. Face aux cavaliers qui la surplombaient, elle serra les poings, prête à prouver à ce monde de tyrans qu'une femme ne se négocie pas, elle se bat jusqu'au dernier souffle.



Le trajet jusqu’au campement des Toughai fut un supplice de chaque instant, une dérive cauchemardesque entre le marteau du galop et l'enclume des selles de bois. Jetées en travers de montures rudimentaires comme de vulgaires sacs de grain, Sam et Cassidy subirent la fureur des cavaliers de Turghan. Pour Cass, l'horizon n'était plus qu'un balancement frénétique de crins de cheval et de poussière soulevée par les sabots. À chaque secousse, à chaque cahot du terrain accidenté de la steppe, elle laissait échapper un gémissement étouffé, le souffle court. Sa main, poisseuse et tremblante, restait crispée sur son flanc d'où le sang continuait de s'écouler par pulsations sourdes, marquant la robe alezane du cheval d'un ruban écarlate qui fumait dans l'air froid de la nuit. Sam, entravée sur le cheval voisin, ne pouvait que fixer avec horreur la silhouette de son amie qui s'affaissait un peu plus à chaque kilomètre. Lorsqu'ils atteignirent enfin le cœur du campement, un amas circulaire de tentes sombres dressées comme des pustules sur le flanc d'une colline, elles furent projetées sans ménagement à l'intérieur d'une yourte isolée. L'épaisse porte en feutre noir se referma derrière elles, étouffant les rires gras et les railleries des guerriers Toughai qui célébraient déjà leur prise. L'air sous la yourte était d'une épaisseur fétide, saturé par les émanations de laine suintante, l'aigreur du lait de jument fermenté et un encens lourd dont la fumée toxique brûlait les paupières. Dans cette pénombre rousse, à peine troublée par le pouls agonisant d'un brasero, des silhouettes spectrales s'écrasèrent contre les parois de feutre, leurs voiles brodés d'argent scintillant comme des écailles dans l'ombre.

« À l'aide ! » s'époumona Sam, s'effondrant aux côtés d'une Cassidy dont la conscience s'étiolait, sa peau, d'une blancheur de cire, semblant presque irréelle contre l'abîme de soie sombre qui l'enveloppait.« Elle a besoin d'eau propre et de linges ! Maintenant ! »

Les femmes échangèrent des regards terrifiés, pétrifiées par le code de silence et de terreur imposé par Turghan. Mais alors que le désespoir de Sam commençait à se muer en rage, une jeune femme, parée de bijoux d'argent plus fins et plus complexes que les autres, s'avança. Elle écarta son voile. Ses yeux, sombres et habités par une détermination farouche, rencontrèrent ceux de la soldate terrienne. C'était Nya, la fille du redoutable chef Toughai.

« Si mon père l'apprend, nous serons toutes fouettées à sang, » murmura-t-elle dans un dialecte rude que Sam parvenait à grand-peine à déchiffrer.

« Si vous ne faites rien, elle mourra sous vos yeux, » rétorqua Sam, les mains déjà rouges, pressant de toutes ses forces la plaie béante de Cass pour stopper l'hémorragie. « Est-ce là l'honneur de votre peuple ? Laisser mourir une guerrière sans un regard ? »

Nya hésita, le regard fuyant vers l'entrée de la tente. Puis, dans un geste sec qui trahissait sa lignée, elle ordonna aux autres femmes d'apporter un bassin de cuivre et des herbes médicinales. Elle s'agenouilla aux côtés de Carter. Ses mains, bien que tremblantes sous le poids de la transgression, étaient d'une expertise ancestrale.

« J'ai vu le garçon qui vous accompagnait, » confia Nya tout bas, alors qu'elle appliquait avec précaution un cataplasme de feuilles broyées et de graisse sur l'entaille de Cassidy. « Abu... est-il sauf ? »

Sam marqua une pause, observant la détresse amoureuse qui faisait vibrer les pupilles de la princesse nomade.

« Il l'est. C'est pour vous qu'il a tout risqué, Nya. Jusqu'à la paix entre nos clans. »


*****


Le feu de camp s'éteignait doucement, les flammes n'étant plus que des spectres vacillants. Dans l'air glacial de la nuit, les braises rougeoyaient comme des yeux malveillants tapis dans l'obscurité de la steppe, observant les trois hommes endormis. Jack se réveilla en sursaut. Ce ne fut pas un bruit qui le tira de son sommeil, mais ce sixième sens de soldat, affûté par des décennies de survie, qui hurlait à ses oreilles. Le silence était trop dense. Le vent avait cessé de faire battre le feutre des tentes, et même le souffle des montures au loin semblait suspendu.

« Daniel. Teal'c. Debout, » souffla-t-il, sa voix n’étant qu’un frisson dans l’air gelé, tandis que ses doigts se verrouillaient sur la crosse de son Beretta.

Un seul regard suffit. L'unité fit corps instantanément, l'urgence de la situation se substituant aux ordres. Ils se dirigèrent immédiatement vers la tente réservée aux femmes du groupe, située à la périphérie du campement des Shavadai. Jack écarta le pan de cuir d'un geste sec, prêt à tout. Mais la yourte était vide. Les couvertures étaient froissées, jetées à même le sol dans un désordre qui témoignait d'une lutte brève.

« Elles sont parties », murmura Daniel, la voix tremblante d'une panique qu'il peinait à contenir. « Jack, Abu n'est plus là non plus. Il a dû les emmener. »

Teal'c sortit de la tente et s'accroupit à l'extérieur, sa silhouette massive découpée par les étoiles. Il passa ses doigts sur l'herbe bleutée, désormais couchée et brisée, et sur les empreintes de sabots encore fraîches qui marquaient le sol meuble.

« Six cavaliers, O'Neill. Ils se sont dirigés vers les contreforts du nord. Ils ne cherchaient pas à être discrets. Ils comptaient sur la rapidité des pur-sang Shavadai. »

Jack sentit une froideur familière, une glace noire et solide, s'installer dans sa poitrine. Ce n'était plus de la diplomatie culturelle. Ce n'était plus une mission d'exploration. C'était une traque. Dévorant les derniers lambeaux de la nuit, les trois hommes s'élancèrent sur une piste encore chaude. Simarka, qui rayonnait d'une douceur pastorale quelques heures plus tôt, avait laissé place à un désert d'ombres funestes, un terrain de chasse accidenté où la mort rôdait dans chaque repli du terrain. Teal'c ouvrait la marche, ses sens de Jaffa traquant la moindre brindille cassée, le moindre caillou déplacé.

« Jack, attendez ! » lança Daniel, manquant de trébucher sur une racine alors qu'il tentait de suivre la cadence infernale du Colonel. « Tout s'éclaire... j'aurais dû le voir venir. Hier, au camp, Abu n'arrêtait pas de me poser des questions sur nos coutumes, sur la valeur qu'on accordait à nos femmes-soldats. »

Jack s'arrêta net et se tourna vers lui, le regard brûlant d'une impatience contenue. Daniel reprit son souffle, le visage marqué par l'inquiétude.

« Il m'a confié qu'il était éperdument amoureux de Nya, la fille de Turghan. Mais leurs clans sont ennemis jurés. Pour les Shavadai, Carter et Reed ne sont pas des officiers, ce sont des "propriétés" d'une valeur inestimable, des trophées de guerre uniques. Abu ne cherche pas à nous nuire, il est simplement désespéré. Je parie qu'il est parti les offrir à Turghan en guise de dot... une monnaie d'échanges pour obtenir la main de Nya. »

« Il a échangé mon équipe contre une fiancée ? » gronda Jack, dont la mâchoire se crispa davantage. « S'il croit que je vais le laisser jouer les entremetteurs avec la vie de Carter et de Reed, il se trompe de galaxie. »

« S'il fait ça, Jack, il déclenche une guerre totale entre Moghal et Turghan », ajouta Daniel d'une voix plus basse. « On ne récupère pas seulement deux otages, on court après une mèche allumée sur un baril de poudre. »

« Je me fiche de ses problèmes de cœur, Daniel », trancha Jack, ses yeux fixés sur l'horizon sombre comme s'il pouvait percer la courbure du monde. « Il a touché à mon équipe. Il a emmené Carter et Reed. S'ils leur font le moindre mal... »

Il n'acheva pas sa phrase, mais le cliquetis métallique de sa culasse qu'il vérifia d'un coup sec parlait pour lui. C'était la promesse d'une foudre que Turghan n'était pas prêt à affronter.


*****


Cassidy reprit connaissance brusquement, le corps secoué d'un spasme sous l'effet de la douleur lancinante du remède qui mordait sa chair. Ses doigts se refermèrent sur le poignet de Sam avec une force surprenante, un réflexe de soldat qui refuse de lâcher prise. Ses yeux gris, d'ordinaire si tranchants comme des lames de scalpel, étaient voilés par le brouillard de la fièvre.

« Sam... laisse-moi... » grimaça-t-elle dans un souffle. « Prends une de leurs lames... fuis pendant qu'elles s'occupent de moi. »

« Je ne pars pas sans toi, Cass. On est SG-1, tu te rappelles ? On ne laisse personne derrière. »

Carter se tourna vers Nya. La fille du chef observait avec fascination l'attitude de Sam, sa voix ferme et son regard qui ne s'abaissait jamais. Pour Nya, ces deux étrangères étaient des anomalies, des preuves vivantes qu'une femme pouvait porter l'autorité comme une armure.

« Votre père ne me gardera pas comme une esclave, Nya, » déclara Sam, sa voix résonnant avec une puissance qui fit cesser les chuchotements dans la yourte. « Je vais lui demander une audience. Et je vais retourner ses propres lois contre lui. »

« Il vous tuera avant que vous n'ayez fini votre première phrase ! » s'exclama Nya, horrifiée.

« Qu'il essaie, » répondit Sam en jetant un regard protecteur vers Cassidy, qui s'était rendormie sous l'effet narcotique des herbes. « Il va apprendre que sur Terre, on n'achète pas la loyauté d'un soldat, et qu'on ne sous-estime jamais une femme qui protège les siens. »

Soudain, le lourd rideau de feutre fut arraché de ses attaches avec une violence brutale. Turghan entra, sa silhouette massive bloquant instantanément la lumière crue du jour qui s'immisçait dans la yourte. Son visage, marqué de cicatrices et d'un mépris souverain, s'empourpra de rage en voyant sa fille agenouillée près des étrangères.

« Nya ! Éloigne-toi de ces chiens ! » rugit-il, sa main se crispant sur le pommeau de son sabre.

Sam se releva lentement, ajustant sa tunique de soie avec une dignité glaciale. Elle fit face au géant sans ciller, se plaçant délibérément entre le chef Toughai et le corps blessé de Cassidy. Ce n'était que le prélude d'un affrontement sans merci, un face-à-face où chaque battement de cœur rapprochait l'acier de la chair. Le crépuscule semblait bien loin pour des hommes dont les lames brûlaient déjà de conclure la sentence.


*****


Alors qu'ils abordaient un passage encaissé, véritable goulet d'étranglement où le ciel ne devenait plus qu'un mince ruban d'étoiles, Teal’c marqua un arrêt brutal. Son regard de Jaffa sonda les ténèbres du passage, détectant une anomalie que l'œil humain n'aurait pu percevoir. Il leva une main, paume ouverte. Au sol, sur une pierre plate et grise, une tache sombre et visqueuse luisait sous la lune. Daniel se figea, le visage livide. Jack s'approcha et effleura le liquide du bout des doigts. C'était du sang. Encore chaud.

« Ce n'est pas celui de Carter », dit Jack, sa voix devenant d'un calme effrayant, ce calme qui précède les tempêtes les plus dévastatrices. « Sam aurait cherché à les ralentir, à saboter leur fuite. Elle n'aurait pas laissé des traces aussi évidentes. C'est Reed. Elle a dû tenter de s'interposer. »

Teal'c scruta les hauteurs, ses muscles bandés comme des ressorts d'acier sous son uniforme.

« Le combat a eu lieu ici. Les traces de sabots s'enfoncent davantage dans le sol à partir de ce point, O'Neill. Les chevaux portent désormais une charge plus lourde. Des corps inertes. »

Jack se redressa. Au loin, dans la vallée profonde des Toughai, des points lumineux clignotaient. Les feux d'un immense campement, un nid de frelons regroupant des centaines de guerriers fanatiques.

« On ne va pas attendre le petit-déjeuner », ordonna Jack. « Teal'c, on passe par les crêtes pour dominer leur camp. Daniel, restez derrière nous, couvrez nos arrières. On va récupérer nos filles, et on va montrer à ce Turghan ce qui se passe quand on essaie de collectionner des officiers de l'Air Force. »

Les trois hommes s'enfoncèrent dans l'ombre des rochers, progressant comme des fantômes vers le cœur du territoire ennemi. Ils n'étaient plus que trois, mais ils portaient avec eux une rage silencieuse et l'urgence absolue de sauver ce qui restait de leur famille.


*****


Turghan se tenait toujours à l’entrée de la yourte. Il était drapé dans des fourrures de loup sombres et des plaques de métal gravées qui tintaient sourdement à chacun de ses mouvements. Derrière lui, deux gardes de son élite, les visages profondément balafrés par d'anciens duels, pointaient des lances d'apparat dont le fer acéré scintillait d'un éclat froid. Le chef des Toughai ignora superbement Sam. Ses yeux, injectés de sang et de mépris, se fixèrent sur Cassidy. Le Lieutenant gisait sur le tapis de laine, livide, sa respiration n'étant plus qu'un sifflement erratique et douloureux. D'un revers de main violent, il repoussa sa fille Nya qui tentait de s'interposer, et s'approcha du corps inerte avec la lourdeur d'un prédateur.

« Ce déchet ne passera pas la nuit », cracha Turghan, le dégoût tordant ses traits. « Une femme qui répand son sang ainsi est un fardeau pour le clan, une souillure sous ma tente. On devrait la jeter aux loups de la steppe dès maintenant, avant qu'elle ne refroidisse. »

Il leva sa botte lourde, ferrée de bronze et maculée de boue séchée, comme s'il s'apprêtait à piétiner la blessure ouverte de Cassidy pour abréger son dédain.

« Touchez-la, et je vous arrache le cœur. »

La voix de Sam claqua dans l'espace confiné avec la netteté d'un coup de feu. Elle s'était redressée d'un bond, les poings serrés au point de blanchir ses phalanges. Ses yeux bleus, d'ordinaire si analytiques, dardaient une lueur de fureur pure que Turghan n'avait jamais rencontrée chez une femme. Le chef s'arrêta net, le pied suspendu, un rire incrédule et guttural mourant au bord de ses lèvres. Il se détourna de la blessée pour faire face à Sam. Il la dominait d'une tête, exhalant une odeur de cuir rance, de sueur de cheval et de sang séché. Le silence dans la yourte devint si dense qu'on entendait le craquement des braises dans le foyer.

« Tu oses me menacer dans ma propre demeure, étrangère ? » gronda-t-il, sa voix faisant vibrer les parois de feutre. « Tu n'es qu'une marchandise qu'Abu m'a livrée pour acheter sa paix. Tu m'appartiens, comme mes chevaux, comme mes chiens, comme la terre que je piétine. »

Il tendit une main rugueuse, aux ongles cassés, pour saisir brutalement le menton de Sam. Mais elle esquiva le geste d'un mouvement de tête sec, ses muscles bandés comme des ressorts d'acier sous sa tunique de soie.

« Je ne suis la propriété de personne, Turghan. Chez moi, nous ne mesurons pas la valeur d'un être à sa capacité à rester silencieux ou à obéir. Mon amie là-bas a pris un sabre pour moi. Elle a plus d'honneur dans une seule goutte de son sang que vous n'en aurez jamais dans tout votre clan de pillards. »

Elle désigna Cassidy d'un geste tranchant, alors que cette dernière laissait échapper un râle de douleur, sa main crispée sur son flanc déchiré.

« Si vous la tuez, vous perdez votre seule chance de comprendre la puissance que nous portons. Mais si vous avez vraiment le courage dont vous vous vantez devant vos hommes... »

Turghan plissa ses paupières lourdes, intrigué malgré lui par l'audace suicidaire de cette captive qui refusait de baisser les yeux.

« Parle. Avant que je ne décide que ta langue est un membre superflu. »

« Je vous défie, selon vos lois ancestrales », déclara Sam, sa voix portant jusqu'aux oreilles des autres femmes terrifiées qui se fondaient dans l'ombre. « Un combat singulier. Ici. Demain. Si je gagne, vous nous libérez, Cassidy et moi, et vous laissez Nya choisir son propre destin. »

Un silence de mort s'installa. Les gardes à l'entrée échangèrent des regards de pure stupéfaction. Jamais, dans l'histoire des Toughai, une femme n'avait osé invoquer le code du combat contre un chef de clan. Turghan éclata d'un rire tonitruant, un son sauvage qui fit tressaillir les silhouettes voilées.

« Tu veux te battre contre moi ? Pour la vie d'une mourante et les caprices d'une fille ingrate ? »

Il fit un pas, envahissant l'espace vital de Sam jusqu'à ce qu'elle sente son souffle chaud sur son visage. D'un mouvement subit, il dégaina son sabre incurvé. La lame chanta en quittant son fourreau avant de venir presser sa pointe glacée contre la carotide de Sam.

« Et si tu perds, petite guerrière ? »

« Je ne perdrai pas », répondit Sam sans ciller, le métal effleurant sa peau à chaque pulsation de son cœur. « Mais si le sort en décide autrement, vous ferez de moi ce que vous voudrez. En échange, vous jurerez de soigner Cassidy et de la traiter avec les honneurs. C'est mon prix. »

Turghan retira sa lame lentement, un sourire cruel et fasciné étirant ses lèvres sombres. L'idée d'écraser cette fierté devant tout son clan, de briser cette "femme-guerrière" sur la place publique, le séduisait bien plus que de l'égorger dans l'ombre d'une tente.

« Demain, au lever du soleil, sur la place des épreuves. Je vais montrer à tout Simarka ce qu'il advient des femmes qui oublient leur place. »

Il sortit brusquement, ordonnant à ses gardes de doubler la surveillance. Sam s'effondra presque aux côtés de Cassidy, saisissant sa main brûlante de fièvre.

« Tiens bon, Cass... », murmura-t-elle, son pouce caressant la peau moite du Lieutenant. « Demain, je vais leur montrer de quoi une "propriété" de l'Air Force est capable lorsqu'on touche à sa famille. »


*****


La nuit sur Simarka commença à s'effriter, révélant une cicatrice de lumière à l'horizon. Par-delà les cimes acérées qui lacéraient le ciel, l'aube pointa enfin ses traits glacés. Une clarté violacée et malingre s'étira alors sur la steppe, réveillant les ombres avec la lenteur d'un mauvais présage. Ce n'était pas une lumière salvatrice. C'était une clarté crue et impitoyable qui étirait les ombres démesurées des tentes de feutre sur le sol gelé, révélant toute l'ampleur du piège. Le campement des Toughai s'étalait désormais devant eux, une ville éphémère de poussière et de cruauté. Jack, tapi derrière un affleurement de roche volcanique surplombant la vallée, observa le campement à travers ses jumelles de vision nocturne dont il venait de désactiver le filtre. Sous cette lumière naissante, le monde perdait sa teinte verte spectrale pour prendre des tons de gris d’acier et de pourpre.

« On a un problème de nombre, Jack », murmura Daniel à sa gauche.

Le vent de l'aube, cinglant comme un fouet, faisait claquer ses dents alors qu'il s'enfonçait un peu plus dans le col de sa veste de combat. La buée de sa respiration formait de petits nuages s'évanouissant dans le froid.

« Je compte au moins deux cents yourtes. Ça fait beaucoup de sabres. Et beaucoup de guerriers qui n'attendent qu'une excuse pour les sortir. »

Jack ne répondit pas immédiatement. Ses yeux balayaient le périmètre, repérant les sentinelles dont les silhouettes massives, coiffées de bonnets de fourrure, se détachaient de mieux en mieux contre le ciel de nacre. Son regard se fixa finalement sur une yourte isolée, située à la lisière nord, gardée par deux colosses dont les armures de cuir bouilli luisaient d’un éclat mat.

« Elles sont là-dedans », trancha Jack, sa voix basse, chargée d'une tension qui aurait pu briser du verre. « Teal'c, situation ? »

Le Jaffa se matérialisa dans le gris de l'aube, son pas aussi silencieux que celui d'un spectre sur la mousse. Il revenait d'une reconnaissance audacieuse du flanc est, là où le relief se faisait plus escarpé.

« Les guerriers de Turghan sont confiants, O'Neill. Ils célèbrent la capture de leurs nouvelles "propriétés". La vigilance est lâche près des enclos de bétail, mais la yourte d'isolement est désormais verrouillée par trois hommes. Turghan ne prend aucun risque avec Carter. »

Jack abaissa ses jumelles. Ses traits, sculptés par une colère froide, semblaient taillés dans le granit, accentués par la lumière rasante qui soulignait les cernes de fatigue et la barbe de deux jours sur son visage.

« Très bien. Voilà le plan. On ne peut pas prendre tout le camp de front, on se ferait hacher menu avant d'atteindre la première tente. On va jouer sur leur plus grande fierté. Leurs chevaux. »

Daniel fronça les sourcils, réajustant ses lunettes.

« Une diversion ? »

« Une bousculade, Daniel. Un mouvement de panique massif », expliqua Jack en désignant du menton les enclos où s'agitaient des centaines de pur-sang. « Teal'c, vous vous infiltrez par le nord. Vous libérez les montures et vous créez un enfer de sabots. Daniel, vous restez sur cette crête. Vous êtes notre ange gardien. Si ça tourne mal, vous videz vos chargeurs pour couvrir notre retraite. »

« Et vous, Jack ? »

« Moi, je vais chercher Carter et Reed. »

Teal'c inclina la tête, vérifiant avec un cliquetis sourd la charge de sa lance Jaffa.

« Le sang de Cassidy Reed a marqué le sol jusqu'ici, O'Neill. La blessure est profonde. Elle est affaiblie. Le transport sera difficile sous le feu ennemi. »

« Je la porterai s'il le faut, Teal'c », répondit Jack, son regard se fixant avec une intensité farouche sur la yourte d'isolement. « Mais on ne repart pas sans elles. Jamais. »

Soudain, un roulement de tambours sourds, profonds, monta du centre du camp. Le son vibrait dans l'air froid, une percussion qui semblait répondre aux battements de cœur des trois hommes. Les torches furent éteintes les unes après les autres, rendant la place centrale étrangement nue sous l'aurore qui grandissait. Un grand cercle de guerriers commença à se former, un mur d'hommes et d'acier au milieu des tentes. Jack se figea, le doigt sur la détente de son MP5.

« Qu'est-ce qu'ils fabriquent ? »

Daniel observa la scène, le visage déformé par une inquiétude soudaine.

« C'est un cercle de défi, Jack. Ils préparent une arène. C’est un rituel Toughai... quelqu'un va se battre pour sa vie ou pour son honneur. »

Jack serra les poings sur son arme. Alors que le premier rayon de soleil, d'un rouge sanglant, frappait enfin le sommet de la yourte d'isolement, le rideau s'écarta. Sam en sortit, la tête haute, les épaules carrées malgré la tenue de soie qui entravait ses mouvements. Elle était escortée par les gardes de Turghan, mais elle ne marchait pas comme une prisonnière. Elle avançait comme un officier montant au front, sa silhouette se découpant en ombre chinoise contre la lumière pourpre du matin.

« Changement de plan », souffla Jack, le cœur battant à tout rompre contre ses côtes. « Carter est en train de jouer le tout pour le tout. Elle a dû provoquer Turghan. On se positionne. Maintenant. Si ce barbare tente de l'exécuter ou de tricher, on transforme ce campement en brasier. »

Les trois hommes se glissèrent comme des ombres fuyantes dans les replis du terrain, encerclant le nid de frelons alors que le soleil, désormais bien levé, faisait étinceler l'acier du sabre incurvé que Turghan brandissait déjà au centre de l'arène, un sourire de prédateur aux lèvres.



L’arène de terre battue, un cercle de poussière ocre piétinée par des générations de guerriers, était entourée d'un mur humain compact. Une masse de combattants Toughai, drapés dans des pelisses de loup et de mouton, formait une frontière de cuir et de fer dont les murmures s’éteignirent brutalement dès que Sam franchit le périmètre. Sous la lumière crue et impitoyable de l'aurore, elle paraissait presque irréelle. Sa robe poussiéreuse était marquée par la boue et les épreuves. Elle semblait fragile, une silhouette solitaire face à la horde, mais son regard d'un bleu d'acier ne cillait pas. Il était planté dans celui de Turghan avec une résolution qui fit taire les derniers ricanements. Un garde s’avança, le visage dissimulé par un foulard de laine sombre qui ne laissait voir que des yeux froids. D’un geste sec, il lui tendit un couteau de combat traditionnel. Une lame incurvée, fine et élégante, forgée dans un acier sombre qui ne reflétait pas la lumière. Sam pesa l’objet, testant l’équilibre du métal froid contre sa paume. En face d'elle, Turghan faisait siffler son sabre lourd dans l'air, un moulinet expert qui fendait le vent avec un bruit de faux. Son sourire carnassier, dévoilant des dents jaunies, disait tout de sa certitude de l'écraser. Profitant de cette fascination morbide qui paralysait le camp, deux ombres se coulèrent le long d'un affleurement rocheux à la lisière sud. Jack et Teal'c, tels des spectres nés de la brume matinale, glissèrent entre les parois de feutre des premières yourtes. Chaque pas, chaque glissement de botte sur le sol gelé était calculé pour coïncider avec les acclamations sauvages de la foule qui s'échauffait au rythme des tambours. Ils s'infiltrèrent avec une fluidité de prédateurs, contournant les sentinelles dont les yeux étaient rivés, comme hypnotisés, sur le centre du village où le destin de leur chef allait se jouer. Jack finit par atteindre la yourte d'isolement, située dans l'ombre portée d'un grand rocher. Il écarta le pan de cuir lourd d'un geste sec, son Beretta pointé en avant, prêt à tirer. L’odeur de sang ferreux, de sueur et d'herbes médicinales amères le frappa comme un coup de poing. Dans la pénombre, il découvrit Cassidy, livide, étendue sur un amoncellement de tapis de laine. Près d'elle, une jeune fille aux yeux sombres et brillants de larmes, Nya, sursauta violemment. Elle porta une main à sa bouche pour étouffer un cri, ses bijoux d'argent tintant dans le silence de la tente.

« Chut... », murmura Jack, abaissant lentement son arme pour ne pas l'effrayer, bien que son regard reste aux aguets. « Je suis un ami. Je viens la récupérer. »

Nya, pétrifiée par la carrure imposante de cet homme, finit par hocher la tête. Elle comprit, à la rigueur de l'uniforme et à la détresse contenue dans les yeux du Colonel, qu'il appartenait au même monde que les deux femmes-guerrières. Jack rangea son pistolet avec un cliquetis discret et s'agenouilla aux côtés de Cass. Elle était brûlante de fièvre, sa peau d'une transparence de porcelaine. Sa respiration n'était plus qu'un sifflement erratique, un combat de chaque seconde contre le vide. D'un geste d'une douceur infinie, contrastant violemment avec la brutalité du combat qui commençait à tonner à l'extérieur, il glissa ses bras sous son corps inerte. Il la souleva avec précaution, sentant son coeur battre contre son torse, la fragilité d'une vie qui ne tenait plus qu'à un fil. Alors qu'il se redressait, il approcha son visage de celui de sa lieutenante. Sa voix ne fut qu'un souffle protecteur, au milieu du chaos :

« Tenez bon, Reed. Je vous tiens. On sort de cet enfer, c'est une promesse. »

Dehors, le premier choc de l'acier contre l'acier retentit, signalant que le temps de la fuite était désormais compté en secondes.



Dans la poussière de l'arène, le silence était devenu de plomb. Sam, les muscles brûlants et le visage maculé de terre, ne ressemblait plus à la scientifique de l'US Air Force, mais à une divinité guerrière. Profitant d'une ouverture, elle esquiva une charge de Turghan et projeta son pied dans le plexus du chef. Le colosse s'effondra, son sabre glissant sur le sol gelé. En un éclair, Sam fut sur lui, la pointe de son couteau de combat pressée contre la gorge du tyran.

« Le combat est fini, Turghan, » cracha-t-elle, le souffle court mais le regard incendiaire. « Vous avez perdu. »

À cet instant, le rideau de feutre de la yourte d'isolement s'écarta violemment. Jack apparut, une silhouette imposante sous la lumière de l'aurore, tenant contre son torse le corps frêle et ensanglanté de Cassidy. Il balaya l'arène d'un regard sombre, sa seule présence suffisant à calmer les guerriers qui hésitaient encore à charger.

« Carter ! On décroche ! Maintenant ! » ordonna Jack, sa voix claquant comme un coup de tonnerre.

Turghan, humilié dans la poussière, fixa Sam avec une haine impuissante.

« Partez... » gronda-t-il, le visage déformé. « Quittez ce camp et emmenez vos malédictions avec vous. »

C'est alors que Nya s'avança, sortant de l'ombre de la yourte. Elle ne regarda pas son père, mais fixa l'horizon où l'attendait Abu.

« Je pars avec eux, » déclara-t-elle.

Comme une onde de choc, un mouvement gagna les autres femmes du campement. Celles qui, depuis des siècles, restaient tapies dans l'ombre, s'avancèrent d'un même pas. Dans un geste de défi collectif qui fit frémir les guerriers Shavadai, elles saisirent leurs voiles de soie et les jetèrent au sol, sur la terre battue. Les tissus colorés tombèrent comme des drapeaux de reddition pour le patriarcat de Simarka. Teal'c et Daniel surgirent alors des ombres, menant par la bride un groupe de chevaux nerveux qu'ils avaient récupérés dans les enclos.

« O'Neill, la voie est libre, mais pour peu de temps ! » prévint Teal'c, sa lance jaffa activée par précaution.

Jack ne perdit pas une seconde. Il hissa Cassidy sur une selle, montant derrière elle pour la maintenir contre lui. Daniel et Sam sautèrent sur leurs montures, imités par Nya. Dans un fracas de sabots, l'équipe s'élança à travers la steppe, laissant derrière elle un campement plongé dans la stupeur et une révolution silencieuse.



Le trajet vers la Porte des Étoiles fut une course contre la montre. Jack maintenait Cassidy d'un bras ferme, sentant le rythme saccadé de son cœur contre son propre flanc. Elle était brûlante de fièvre, sa tête reposant contre son épaule. Il ne prêtait attention ni au vent cinglant, ni aux sommets enneigés qui défilaient. Il pencha la tête vers l'oreille de sa lieutenante, sa voix devenant un murmure constant, pour l'empêcher de dériver vers le néant.

« Accrochez-vous, Cass. Je ne vous ai pas sortie de cette prison sur Chulak pour vous perdre dans un champ d'herbe. Respirez avec moi... Voilà... On y est presque. Je vous ai promis qu'on rentrerait. »

Cassidy laissa échapper un gémissement faible, ses doigts se crispant inconsciemment sur la manche du treillis de Jack. Elle n'était pas encore revenue à elle, mais dans le brouillard de sa douleur, elle s'accrochait à cette voix, à cette chaleur qui refusait de la lâcher. Lorsqu'ils atteignirent enfin l'anneau, le vortex s'ouvrit dans un jaillissement bleu azur. Jack fut le premier à franchir l'horizon des événements, emportant Cassidy vers les médecins du SGC, tandis que derrière eux, sur Simarka, les voiles jetés au sol commençaient déjà à être recouverts par la poussière d'une ère nouvelle.



Le passage du vortex fut une déflagration de givre et de silence, suivie brutalement par le choc des sabots sur la rampe métallique du SGC. Les chevaux, hennissant de terreur face à l'environnement stérile de la salle d'embarquement, furent rapidement maîtrisés par les équipes de sécurité. Jack fut au sol avant même que la Porte ne s'éteigne. Il portait Cassidy comme si elle était faite de verre, ignorant les protocoles, ignorant le Général Hammond qui descendait les marches de la passerelle.

« Écartez-vous ! » rugit-il alors qu'un brancard roulait vers eux.

Le Dr Fraiser prit immédiatement les choses en main. Ses gestes étaient vifs, tranchants. Elle jeta un regard professionnel à l'entaille béante sur le flanc de Cassidy, puis au visage livide de la jeune femme.

« Elle est en état de choc hypovolémique ! Montez-la immédiatement au bloc 1 ! »

Jack lâcha enfin prise, mais ses mains restèrent suspendues dans le vide pendant une seconde, tachées du sang de sa lieutenante. Il regarda le brancard disparaître dans l'ascenseur, emportant avec lui une partie de la tension qui lui broyait les poumons depuis des heures.



Quelques heures plus tard, le calme était revenu dans les niveaux inférieurs de la montagne. Nya et Abu avaient été confiés à Daniel pour les formalités de réfugiés, et Sam, après avoir été soignée pour ses propres ecchymoses, s'était installée devant la vitre de l'infirmerie. Jack la rejoignit. Il s'appuya contre le cadre de la porte, une tasse de café brûlant entre les mains qu'il n'avait pas encore lavées. Son regard était fixé sur Cassidy, qui reposait désormais sous un drap blanc, entourée du bourdonnement rassurant des moniteurs.

« Elle va s'en sortir, Monsieur, » murmura Sam sans détourner les yeux. « Janet a dû poser trente points de suture, mais aucun organe vital n'a été touché. Elle a une constitution de fer. »

« Elle a surtout une fâcheuse tendance à se jeter devant les sabres, » répondit Jack, sa voix trahissant une fatigue immense.

Il fit quelques pas dans la chambre et s'assit sur le tabouret métallique au chevet de Cass. Dans le silence de la pièce, seul le bip régulier du moniteur cardiaque rythmait le temps.



Cassidy finit par ouvrir les yeux. Les vapeurs cotonneuses de la morphine saturaient l'air, transformant l'infirmerie en un aquarium aux contours mouvants. À travers ce voile opalin, une silhouette familière finit par infiltrer son champ de vision. Alors qu’elle luttait contre la pesanteur de ses membres pour se redresser, une pression ferme et chaleureuse s’exerça sur son avant-bras, l’enchaînant avec douceur à son lit de douleur.

« Ne bougez pas, Reed. C'est un ordre, » dit Jack avec un petit sourire en coin, celui qu'il réservait aux moments où il voulait cacher son inquiétude.

« On est... à la maison ? » croassa-t-elle, sa voix n'étant plus qu'un fil ténu.

« On est à la maison. Carter a gagné son duel, les femmes de Simarka ont fait leur révolution, et vous... vous avez gagné une cicatrice de plus pour impressionner les gars au mess. »

Cassidy esquissa un sourire faible. Ses yeux gris rencontrèrent ceux de Jack. Pendant un instant, les barrières du grade s'effacèrent à nouveau. Elle se souvenait des murmures à son oreille sur le cheval, de cette chaleur qui l'avait empêchée de sombrer.

« Merci, Jack, » murmura-t-elle avant que ses paupières ne redeviennent trop lourdes.

O'Neill resta là, immobile, écoutant sa respiration devenir plus régulière. Il savait que le Pentagone demanderait des comptes sur Nya et Abu, que la diplomatie galactique serait un enfer, mais pour ce soir, cela n'avait aucune importance. Le Général Hammond apparut à l'entrée de la chambre, observant son meilleur officier veiller sur sa plus recrue. Il ne dit rien, se contentant d'un hochement de tête entendu avant de s'éloigner. Sur le bureau de Sam Carter, le journal de mission restait ouvert sur une dernière ligne griffonnée à la hâte :

« La culture shavadai a changé aujourd'hui. Mais nous aussi. Nous avons appris que la loyauté d'une équipe ne se mesure pas aux ordres suivis, mais au sang que l'on est prêt à verser pour celui qui marche à nos côtés. »

La Porte des Étoiles était silencieuse, mais dans l'ombre du Cheyenne Mountain, les liens de SG-1 venaient de se souder dans l'acier et le sacrifice.


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