Les Portes du Destin
Le retour de Chulak n'avait rien d'un défilé victorieux. Dans les entrailles du Cheyenne Mountain, l'air pressurisé du niveau 28 semblait plus lourd qu'à l'ordinaire, chargé d'une tension électrique et d'une odeur de poussière ionisée que les puissants filtres à air de la base ne parvenaient pas à dissiper. L’effervescence des équipes de décontamination, le vrombissement constant des générateurs et le pas précipité des Marines créaient un bourdonnement oppressant. Dans l'infirmerie, sous une lumière néon crue, qui soulignait chaque ride et chaque fatigue, Cassidy était assise sur une table d'examen en inox froid. Elle observait en silence le chaos organisé qui l'entourait. Le cliquetis des plateaux d'instruments, le murmure inquiet des infirmiers et le bip lancinant des moniteurs cardiaques. Elle avait une entaille superficielle à la tempe et des ecchymoses virant déjà au pourpre sombre sur ses avant-bras, mais son attention était ailleurs. À travers la vitre blindée de la salle d'isolement, elle fixait Teal'c. Le géant de Chulak était assis sur un tabouret, immobile comme une statue de granit taillée dans la roche même de la montagne. Il était entouré de capteurs médicaux dont les fils serpentaient sur son torse puissant, et de gardes armés, immobiles, le doigt sur la détente de leurs MP5. Pour les médecins et les hauts gradés du Pentagone qui observaient derrière leurs écrans dans les salles de briefing climatisées, il n'était qu'un spécimen biologique, une anomalie fascinante et létale. Pour Cass, il était l'homme qui avait retourné sa lance contre les siens pour leur offrir un demain.
« Ils vont le disséquer du regard jusqu'à ce qu'il craque, » murmura-t-elle pour elle-même, la voix rauque.
« Teal'c est plus solide que vous ne le pensez, Reed, » répondit une voix familière, teintée de cette ironie lasse qui servait de bouclier à son propriétaire.
Jack s'approcha, une compresse blanche pressée contre une coupure qui marquait sa joue. Sous la lumière impitoyable de l'infirmerie, il paraissait avoir vieilli de dix ans. Ses traits étaient tirés, ses yeux bruns marqués par une frustration sourde, celle d'un homme de terrain qui se bat désormais contre une bureaucratie incapable de reconnaître un allié s'il ne porte pas l'uniforme de l'Air Force.
« Le Général Hammond est sous pression, Monsieur. Le Pentagone veut des réponses sur cette... chose qu'il porte en lui, » fit Cass en sautant de la table, ses bottes claquant sèchement sur le linoléum.
« C'est un symbiote, Lieutenant. Pas une larve. Et sans lui, Teal'c meurt. C'est leur pacte avec le diable, leur ticket pour une force surhumaine au prix de leur liberté. »
Leur conversation fut interrompue par l'entrée brutale du Major Kawalsky. Il avançait d’un pas chancelant, les traits déformés par une souffrance invisible, tandis que ses doigts s'enfonçaient dans sa tempe pour tenter de contenir une pression insoutenable. Cassidy fut frappée par son teint livide, presque translucide, et par cette sueur glacée qui inondait son front, trahissant un mal qui dévorait ses dernières forces. Ce n'était pas la fatigue habituelle d'un retour de mission. C'était quelque chose de plus sombre.
« Jack... j'ai une migraine de tous les diables. C'est comme si j'avais des clous qui s'enfonçaient dans le cerveau, » grogna Kawalsky en s'effondrant lourdement sur une chaise pivotante qui grinca sous son poids.
Jack posa une main inquiète, presque paternelle, sur l'épaule de son vieil ami.
« C'est le contrecoup de la Porte, Louis. Le passage a été violent. Repose-toi. Le Dr Fraiser va te donner un calmant. »
Mais Cassidy ne fut pas rassurée. Un souvenir, vif et glacé, lui revint en mémoire. Ce moment sur Chulak, dans le chaos du repli, où une ombre grisâtre s'était jetée sur Kawalsky. Elle avait cru voir le Major la repousser. Elle aurait dû vérifier. Un sentiment de culpabilité commença à germer dans sa poitrine, aussi froid que la roche du Cheyenne Mountain.
Plus tard dans la soirée, alors que la base passait en mode nocturne et que les lumières des couloirs s'adoucissaient, Cass se retrouva dans le gymnase désert. C'était son sanctuaire, le seul endroit où l'effort physique parvenait à étouffer le tumulte de ses pensées. Elle frappait un sac de frappe lourd avec une rage sourde, chaque impact résonnant comme une détonation dans la salle vide.
« Vous frappez comme si vous vouliez tuer le sac, Reed. Ou vous-même. »
Jack était là, appuyé contre l'encadrement métallique de la porte, une serviette jetée autour du cou. Il l'observait avec cette intensité tranquille qui la déstabilisait toujours, un mélange d'autorité et de compréhension tacite.
« Je n'aime pas la façon dont on traite Teal'c, Monsieur. Et je n'aime pas l'état de Kawalsky. On est revenus, mais j'ai l'impression qu'on a ramené l'ombre de Chulak avec nous dans nos bagages. »
O'Neill s'approcha lentement, s'arrêtant dans son espace personnel. L'odeur du savon propre et de la sueur se mêlait dans l'air confiné du gymnase. Cassidy sentit son cœur cogner contre ses côtes, et cette fois, l'effort physique n'y était pour rien.
« Vous avez un instinct de survie qui ferait passer un loup pour un amateur, Lieutenant. C'est ce qui fait de vous une excellente soldate. Mais ne laissez pas l'inquiétude manger votre sang-froid. On a besoin de vous à 100 %. »
Il leva une main, hésitant une fraction de seconde, avant de lui écarter une mèche de cheveux humide collée à son visage. Le contact fut électrique, une décharge de chaleur qui remonta le long de la nuque de Cassidy. Elle retint son souffle, ses yeux gris plongés dans les siens, cherchant une réponse qu'aucun règlement militaire ne pouvait fournir. Pendant un instant, les Goa'ulds, la paranoïa de la base et les années-lumière qui les séparaient de leur prochaine mission n'existaient plus.
« Je serai prête, Mon Colonel, » murmura-t-elle, sa voix n'étant plus qu'un souffle.
« Je n'en doute pas une seconde, » répondit Jack en retirant sa main avec une lenteur chargée de regret.
Leur moment fut brisé par la sirène d'alerte médicale, un hurlement strident qui déchira le silence du gymnase.
« Urgence au niveau 21 ! Infirmerie ! Priorité Alpha ! » hurla le haut-parleur.
Ils s'élancèrent ensemble, leurs pas résonnant en écho sur le béton des couloirs. En arrivant à l'infirmerie, ils découvrirent une scène de cauchemar. Kawalsky était au sol, son corps arqué dans des convulsions d'une violence inhumaine. Ses mains griffaient le carrelage, ses yeux s'étaient révulsés pour ne laisser paraître que le blanc. Alors que le Dr Fraiser et deux infirmiers tentaient désespérément de le stabiliser, les paupières du Major s'ouvrirent brusquement. Pendant une fraction de seconde, une lueur dorée, incandescente et totalement étrangère brilla dans ses pupilles. Le cri qui sortit de sa gorge n'avait plus rien d'humain. C'était un son métallique, souverain et terrifiant. Cassidy sentit un froid polaire l'envahir. Elle échangea un regard horrifié avec Jack. Le mal n'était plus derrière la Porte des Étoiles. Il s'était infiltré dans leurs murs, tapis dans la chair de leur ami, et il venait de revendiquer son trône.
L’infirmerie du niveau 21 était devenue une zone de guerre psychologique, une enclave de béton et de néons où l’air semblait s’être raréfié. Au centre de la salle d'isolement, le Major Kawalsky n'était plus qu'une silhouette suppliciée. Il avait été sanglé sur un lit de contention en acier renforcé, mais les sangles de cuir épais craquaient sous la tension de ses muscles, bandés par une force primitive qui n'avait plus rien d'humain. Le Dr Fraiser s'activait dans un ballet nerveux autour du lit. Son visage, d'ordinaire si calme, était marqué par une concentration mêlée d'un effroi qu'elle peinait à dissimuler derrière son masque chirurgical. À travers la vitre d'observation, Jack, Cass et le Général Hammond observaient la scène en silence.
« Ses scanners cérébraux sont impossibles, » murmura le docteur en les rejoignant dans le couloir, retirant ses gants d'un geste sec. « On dirait qu'un second système nerveux, plus dense, plus complexe, s'est greffé sur le sien comme un lierre venimeux. Il ne s'agit pas d'une infection, Colonel. C'est un organisme conscient. »
Jack frappa du poing contre la cloison métallique, un bruit sourd qui fit tressauter Cassidy.
« On savait que ces serpents pouvaient prendre le contrôle, mais on pensait qu'il fallait une chirurgie, un rituel, des heures de préparation... »
« Apparemment, une seconde suffit, » intervint Cassidy, la voix blanche et le regard fixe.
Elle revoyait la scène en boucle. La poussière de Chulak, le chaos du repli, et cette ombre grise jaillissant des décombres.
« Sur Chulak, près de la Porte... j'ai vu quelque chose sauter sur lui. J'ai cru qu'il l'avait écrasé. J'aurais dû... »
Elle se tourna vers Jack, cherchant dans ses yeux gris une condamnation qu'elle s'infligeait déjà. Mais O'Neill, malgré la douleur de voir son ami ainsi, ne lui offrit que de la détermination.
« Ne commencez pas à porter le sac de culpabilité, Reed. On a tous manqué de vigilance. C'est ce qu'ils attendent. »
Soudain, un cri sourd, venu des profondeurs des poumons de Kawalsky, retentit à travers l'interphone. Le Major s'était redressé d'un coup sec, malgré les sangles qui s'enfonçaient dans sa chair. Il ne hurlait pas de douleur humaine. Il émettait un son guttural, une fréquence basse et métallique qui faisait vibrer les vitres d'observation. Ses yeux s'illuminèrent de cette lueur ambrée, une incandescence maléfique qui semblait consumer ses pupilles.
« Jack... aide-moi... »
Le timbre de Kawalsky luttait désespérément, étranglé par une voix plus profonde, une résonance double qui donnait le frisson. Le Général Hammond, le visage sombre, prit une décision immédiate. « Placez le niveau 21 sous verrouillage total. Personne n'entre ou ne sort sans mon autorisation. Et faites venir Teal'c. Si quelqu'un sait à quoi nous avons affaire, c'est lui. »
Le transfert de Teal'c depuis sa cellule d'isolement se fit sous une escorte de Marines armés jusqu'aux dents. Cassidy insista pour en faire partie, refusant de laisser le Jaffa être traité comme un vulgaire monstre de foire. Alors qu'ils marchaient dans les couloirs déserts, où seule la lumière rouge de l'alerte clignotait, elle se posta aux côtés du géant.
« Ils ont peur de vous, Teal'c, » dit-elle sans le regarder, fixant le béton.
« La peur est une réaction naturelle face à l'inconnu, Lieutenant Reed, » répondit-il d'une voix calme, presque apaisante. « Mais la peur de vos dirigeants pourrait coûter la vie à votre compagnon d'armes. Mon peuple a appris que la peur est la chaîne la plus solide des Goa'ulds. »
Une fois devant la vitre d'isolement, Teal'c s'immobilisa. Son visage ne trahit aucune émotion, mais ses mains se serrèrent lentement derrière son dos. Il observa Kawalsky, ou plutôt l'entité qui s'agitait sous sa peau.
« C'est un Goa'uld immature, » prononça-t-il enfin. « Un nouveau-né qui n'a pas encore fusionné totalement avec son hôte. Il est instable, mais il cherche désespérément à s'emparer de l'esprit du Major pour retourner vers la Porte. Il veut rentrer chez lui, mais il ne partira pas seul. »
Jack s'approcha, le visage ravagé par l'angoisse.
« On peut le retirer ? On a les meilleurs chirurgiens, on peut ouvrir et... »
Teal'c tourna son regard vers lui, une lueur de tristesse solennelle dans les yeux.
« Dans mon monde, le retrait d'un symbiote signifie la mort de l'hôte. Les racines du serpent s'enroulent autour de la moelle épinière comme des fibres nerveuses. Le séparer, c'est déchirer l'âme et le corps d'un seul geste. »
Le silence qui suivit le verdict de Teal’c était une chape de plomb, pesant sur chaque souffle. Mais ce calme n'était qu'un leurre. Soudain, les haut-parleurs du niveau 21 crachèrent un larsen strident, immédiatement remplacé par le hurlement binaire de l'alerte maximale. Les gyrophares rouges se mirent à balayer les couloirs de béton, découpant l'espace en séquences cauchemardesques.
« Alerte ! Intrusion système ! Niveau 21 compromis ! » vociféra la voix synthétique de la base.
L'entité avait joué sa carte avec la patience glaciale d'un prédateur millénaire, attendant l'instant précis où la vigilance humaine fléchirait sous le poids de la fatigue. Dans la salle d'isolement, le corps de Kawalsky s'était soudainement voûté. Un râle d'agonie, parfaitement imité, s'était échappé de ses lèvres, tandis que les moniteurs cardiaques s'emballaient dans un vacarme strident de fin du monde. L'infirmier de garde, un jeune homme dont le nom serait bientôt gravé sur un mur de marbre, n'avait écouté que son instinct. Oubliant le protocole de décontamination et les consignes strictes de confinement, il avait déverrouillé le sas dans un élan de secours désespéré. L'air pressurisé de la salle siffla alors que le joint hermétique se brisait. L'homme n'eut pas le temps de crier. Il n'eut même pas le temps de comprendre que le "mourant" s'était redressé avec une vitesse que l'œil humain peinait à suivre. Une main, dont la force semblait démultipliée par une rage antique, saisit le menton de l'infirmier pendant que l'autre affermissait ses doigts à la base du crâne. Le craquement fut sec, net, semblable à une branche de bois mort se brisant en plein hiver. C'était le son atroce des vertèbres cervicales cédant sous une pression hydraulique. L'infirmier était déjà mort avant que ses genoux ne touchent le linoléum immaculé de l'infirmerie. Sans un regard pour le cadavre, la chose qui habitait Kawalsky se tourna vers la grille d'aération. D'un geste fluide, elle arracha le panneau métallique comme s'il était fait de carton et s'engouffra dans les conduits. Sa souplesse était devenue contre-nature. On entendait le froissement de sa peau et le choc sourd de ses os se déformant contre les parois d'aluminium alors qu'elle disparaissait dans les ténèbres du système de ventilation.
Au poste de garde, le hurlement binaire de l'alerte maximale déchira l'air, une fréquence stridente conçue pour empêcher toute réflexion calme, imposant l'urgence par la douleur auditive. Simultanément, les gyrophares de secours s’éveillèrent dans un éclat sanglant. Leurs rotations frénétiques transformèrent les couloirs de béton brut en un enfer stroboscopique, où chaque ombre semblait se détacher des murs pour bondir sur les gardes hébétés.
« Alerte ! Intrusion système ! Niveau 21 compromis ! Code de sécurité Noir ! »
La voix synthétique de la base, dépourvue de toute émotion humaine, vociféra l'ordre à travers les haut-parleurs saturés. Elle répétait la consigne comme une litanie funèbre, une sentence tombant sur les survivants. Jack sentit une décharge d'adrénaline pure lui glacer le sang. Ce son, il le connaissait. C'était le cri de la montagne lorsqu'elle se sentait violée par un ennemi qu'elle ne pouvait pas contenir. C’était le signal que le protocole de destruction n’était plus qu’à quelques étapes de l’activation. Il ne perdit pas un instant en vaines interrogations. Sa main s'abattit avec une violence instinctive sur la crosse de son Beretta, ses phalanges blanchissant sous la pression d’une poigne qui ne tremblait pas. Il ne regarda pas le Général Hammond, dont le visage se figeait dans une grimace de commandement désespéré, ni les moniteurs qui affichaient des lignes de codes. Ses yeux bruns, d’ordinaire voilés par le cynisme, se posèrent dans ceux de Cassidy avec une acuité de rapace. Il y chercha, et y trouva, le reflet exact de sa propre détermination guerrière. Cette étincelle froide qui sépare les survivants des victimes.
« Reed, avec moi ! » tonna-t-il.
Sa voix autoritaire parvint à dominer le vacarme des sirènes, tranchant l'indécision qui commençait à paralyser la pièce. Cassidy ne cilla pas. Elle ne perdit pas une fraction de seconde en hésitations superflues. Dans un mouvement fluide, elle vérifia l'engagement de son propre chargeur. Le clic métallique de l'arme résonna comme une ponctuation finale. Son visage, quelques instants plus tôt encore marqué par l'empathie, se figea dans un masque de concentration absolue. Ils s’engouffrèrent dans la coursive, le martèlement de leurs bottes résonnant comme un glas contre les parois de pierre. Derrière eux, le verrouillage de sécurité s'activa. Les portes blindées pivotèrent lourdement avant de se clore dans une détonation métallique, une onde de choc sourde qui remonta jusque dans leurs poitrines. Ce claquement marquait la fin du temps des doutes. Le destin de ceux qui restaient était désormais scellé, tandis que Jack et Cass s'enfonçaient dans les entrailles de la montagne pour traquer ce qui restait de leur collègue. Chaque conduit d'aération au-dessus de leurs têtes semblait désormais receler une menace, chaque recoin d'ombre devenait le terrain de chasse d'un prédateur qu'ils avaient eux-mêmes ramené à la maison.
Ils ignorèrent les ascenseurs, ces cercueils d'acier désormais figés par le verrouillage de sécurité du Général Hammond. À la place, ils se jetèrent dans la cage d’escalier de service, un conduit de béton brut où l’écho de leurs propres pas semblait les poursuivre. Leurs bottes martelaient les marches métalliques dans un rythme effréné. Cassidy sentait l'adrénaline brûler ses poumons à chaque palier franchi, une sensation de feu qui lui déchirait la poitrine. Le goût métallique du sang et de l’effort saturait sa bouche, tandis que la sueur piquait ses yeux. À chaque étage, elle jetait un regard instinctif vers les grilles d’aération. Elle savait que Kawalsky n’empruntait pas les chemins des hommes. Elle l'imaginait ramper dans les conduits au-dessus d'eux, avec cette souplesse reptilienne qui lui retournait le cœur. Elle savait précisément où il allait. La Porte des Étoiles. Pour cette chose, c’était son seul espoir de regagner les étoiles. Lorsqu'ils déboulèrent enfin dans la salle de contrôle, l'ambiance était électrique. Sous la lueur azurée et spasmodique des moniteurs qui clignotaient furieusement, le chaos régnait sur les écrans. La silhouette de Kawalsky se découpait contre le mur de données défilantes du supercalculateur. Il ne tapait pas sur le clavier comme un homme le ferait. Ses doigts dansaient sur les touches, une traînée floue et inhumaine de mouvements. Il encodait des protocoles de lancement cryptés, contournant les pare-feu du SGC avec une aisance qui aurait mis des heures de calcul aux meilleurs techniciens du Pentagone. Pour lui, la technologie humaine n'était qu'un jouet primitif.
« Louis, arrête ça tout de suite ! » cria Jack.
Sa voix se brisa presque sur le prénom de son ami. Il tenait son Beretta à bout de bras, ses deux mains serrées sur la crosse pour masquer un tremblement que Cassidy fut la seule à remarquer. C’était le tremblement d’un homme qui s’apprêtait à abattre son frère. Le Major suspendit ses mouvements, mais il ne tressaillit pas. Il se retourna avec une lenteur calculée, une fluidité onctueuse et prédatrice qui n'appartenait plus à la physiologie humaine. Son visage était devenu un masque de marbre froid, une effigie sans rides où seul un rictus de mépris souverain s'étirait sur ses lèvres. Lorsqu'il leva la tête, Cassidy sentit ses poils s'hérisser. Les yeux de Kawalsky n'étaient plus là. À leur place, deux brasiers d'or pur brûlaient avec une intensité solaire, le signe distinctif de la possession.
« Votre ami n'est plus qu'un murmure dans le noir, O'Neill, cracha l'entité. »
La voix était celle de Kawalsky, mais elle était portée par une résonance métallique d'outre-tombe, un écho double qui fit vibrer les tympans de Cass jusque dans sa mâchoire.
« Son esprit s'efface, comme une empreinte dans le sable sous la marée. Je suis désormais le seul souverain de cette chair. Et ce monde... »
Il fit un geste de la main vers les écrans, un mouvement plein d'une arrogance millénaire.
« Ce monde n'est que le prochain grain de sable que nous écraserons sous nos talons. Vous nous avez ouvert la porte, barbares. Ne vous plaignez pas si nous décidons d'entrer. »
L'entité fit un pas vers eux, et Cassidy vit les veines du cou de Kawalsky pulser avec une vigueur anormale. Le parasite était en train de fusionner avec chaque fibre, chaque nerf, transformant leur compagnon en une arme vivante. Cassidy entama un mouvement tournant, glissant derrière les consoles pour trouver un angle de neutralisation, mais le Goa'uld possédait une conscience spatiale totale. D'un bond qui couvrit cinq mètres, il fut sur elle. Une main de fer se referma sur sa gorge, la soulevant de terre avec une facilité insultante. Cassidy griffa le bras de Kawalsky, mais c'était comme s'attaquer à une poutre industrielle. Ses pieds battaient dans le vide. Ses yeux gris plongèrent dans le vide doré des pupilles du parasite. Elle y vit une haine froide, une intelligence qui la considérait comme une simple particule de poussière à balayer. L'étreinte était absolue, bloquant sa respiration, faisant pulser le sang contre ses tempes.
« Lâche-la ! » rugit Jack, le doigt crispé sur la détente, mais ses yeux criaient son impuissance.
Il ne pouvait pas tirer sans risquer de loger une balle dans la poitrine de Cassidy. C'est alors que la porte blindée vola littéralement en éclats. Sous l'impact d'une force brute, les charnières cédèrent dans un cri de métal déchiré. Teal'c entra. Il n'avait pas d'arme, ses mains étaient nues, mais son aura de Prima sembla densifier l'air de la pièce. Sa seule présence fit vaciller l'assurance de l'entité.
« Jaffa ! » siffla le Goa'uld à travers les dents de Kawalsky. « Tu oses trahir tes maîtres pour ces vermines ? »
Teal'c fit un pas en avant, sa silhouette massive éclipsant les terminaux informatiques.
« Je ne sers plus de faux dieux, » répondit-il d'une voix qui résonna comme un coup de tonnerre. « Et tu ne franchiras pas ce seuil. »
Dans un geste de pur dédain, l'entité projeta Cassidy contre un mur de serveurs. Le choc fut violent, le plastique des boîtiers volant en éclats sous l'impact. Elle s'effondra au sol, luttant pour arracher une bouffée d'air à ses poumons en feu. L'entité et Teal'c s'entrechoquèrent au centre de la salle. Le bruit de l'impact fut celui de deux blocs de granit se percutant. Chaque coup porté faisait trembler les consoles de contrôle. Jack se précipita vers Cass, la soulevant avec une urgence fébrile.
« Cassidy ! Regardez-moi ! Ça va ? » demanda-t-il, l'angoisse brisant enfin sa façade de Colonel.
« Allez... aidez-le... » parvint-elle à articuler, une main pressée contre ses côtes qu'elle sentait prêtes à céder.
Le grondement du vortex emplissait la salle d’embarquement, un rugissement de tonnerre liquide qui faisait vibrer les fondations mêmes de la montagne. L'éclat azuré de l'horizon des événements projetait des ombres dansantes et spectrales sur les parois de béton. Sur la rampe de lancement, le temps semblait s’être dilaté en une agonie insoutenable. Teal’c maintenait Kawalsky, ou la chose innommable qui s'était enracinée dans son tronc cérébral, au bord même du gouffre énergétique. Les deux hommes étaient engagés dans une étreinte mortelle. Les muscles du Jaffa saillaient sous son uniforme, ses tendons tendus comme des câbles d'acier pour contenir la force brute du Goa'uld qui projetait le corps de Kawalsky vers l'avant.
« Teal’c, écarte-toi ! » hurla Jack depuis la passerelle d'observation.
Mais Teal’c resta immobile, une ancre de granit au milieu de la tempête. Il savait, avec la clarté froide du guerrier, que s’il lâchait prise ne serait-ce qu’une fraction de seconde, le parasite franchirait le seuil, regagnerait Chulak et reviendrait avec une légion de Jaffas. Cassidy, s’appuyant contre la console de navigation pour stabiliser sa vision que l'adrénaline et la fatigue rendaient floue, vit alors l'incroyable. Le visage de Kawalsky, ce masque de mépris doré, se craquela. La lueur ambrée s’estompa derrière ses pupilles, laissant place à la couleur familière et humaine de ses yeux clairs, désormais noyés dans une détresse infinie.
« Jack... fais-le... » articula Kawalsky.
Ce n'était qu'un souffle, un murmure déchirant, mais il parvint aux oreilles d'O'Neill avec la clarté d'un coup de canon. C'était l'adieu d'un soldat, un ordre final donné par un ami qui refusait de devenir un monstre. Jack ferma brièvement les yeux, une fraction de seconde où son cœur sembla s'arrêter, avant que le professionnalisme militaire ne reprenne le dessus sur la détresse. Ce fut le signal. Un silence de mort s'abattit sur la salle de contrôle tandis que tous les regards convergeaient vers le Général Hammond.
« Coupez tout. Maintenant ! » ordonna le Général, sa voix lapidaire tranchant l'air comme une lame de guillotine.
À la console de commande, le Dr Warner hésita un battement de cœur, ses mains tremblantes survolant les interrupteurs de secours. Ses doigts, moites de sueur, finirent par s'abattre sur les leviers d'alimentation. Dans les entrailles de la montagne, les générateurs hurlèrent une dernière fois avant de s'éteindre dans un gémissement électrique. Sur la rampe, Teal’c comprit instantanément. Dans un ultime élan de volonté, faisant appel à chaque fibre de ses muscles endoloris, il fixa ses pieds dans le métal et maintint avec une poigne de fer la tête du Major à l’intérieur de la nappe énergétique. C'était une position d'une brutalité nécessaire. La surface luminescente de l'horizon des événements aspira les dernières particules de lumière, se repliant sur elle-même. Cassidy regarda, incapable de détourner les yeux, le moment précis où la physique de la Porte des Étoiles devint une arme. Le silence qui suivit fut plus violent, plus assourdissant que le vacarme précédent. Il s'abattit sur la salle comme un linceul. Le corps de Kawalsky s'effondra sur la rampe métallique, sectionné. L’entité était morte, mais elle avait emporté avec elle l’un des meilleurs officiers de l’Air Force, un ami, un frère d'armes. Cassidy sentit ses jambes se dérober sous elle. Elle se laissa glisser le long du mur froid, incapable de regarder la silhouette inerte de son camarade. Jack, lui, resta immobile. Son visage figé dans un masque de marbre qui ne trahissait aucune émotion, bien que ses jointures soient blanches à force de serrer la rambarde. Teal’c se releva avec une lenteur solennelle et posa son regard sur O'Neill. Il n'y avait pas de triomphe, pas d'orgueil, seulement la reconnaissance muette d'un sacrifice nécessaire pour sauver un monde.
Quelques heures plus tard, le SGC avait retrouvé un semblant de calme, bien que l’ombre du deuil plane sur chaque couloir, éteignant les conversations habituelles. Dans le bureau du Général Hammond, l’atmosphère était saturée de fumée de cigare et de fatigue. La décision finale venait de tomber, irrévocable.
« Il a prouvé sa loyauté, Colonel, » admit Hammond d'une voix sourde, les yeux fixés sur le dossier de Teal'c. « Il sera affecté à SG-1 sous votre commandement. Mais gardez à l'esprit que le Pentagone l'aura à l'œil. Il est notre plus grand atout, mais aussi notre plus grand risque. »
Jack sortit du bureau sans un mot. Il descendit au niveau de l'infirmerie, là où le silence était le plus pesant. Il trouva Cassidy assise par terre dans le couloir.
« Vous devriez aller dormir, Reed, » dit-il d'une voix douce, dépourvue de toute trace de son sarcasme habituel.
Cass leva les yeux vers lui. Ses iris gris étaient voilés par une brume de tristesse qu’elle ne cherchait plus à dissimuler derrière son habituelle rigueur militaire.
« On a réussi, Monsieur. Teal’c reste parmi nous. Mais le prix... il est insupportable. »
Jack s’assit à côté d’elle, brisant cette distance protocolaire qu’il s’imposait comme une armure. Il sentait la chaleur de son épaule contre la sienne, une présence humaine dans le froid de la base souterraine.
« Le prix est toujours trop élevé dans ce bâtiment, Cassidy. Kawalsky savait dans quoi il s’engageait. On le savait tous en franchissant ce vortex. »
« Est-ce que ça devient plus facile ? » demanda-t-elle doucement, tournant son visage vers lui.
Leurs regards s'ancrèrent l'un dans l'autre, et dans cet espace confiné, le temps sembla se désagréger. Jack fixa les yeux gris de Cassidy, y décelant, sous la carapace de titane du lieutenant des Forces Spéciales, une vulnérabilité brute, une humanité mise à nu par l'horreur de la journée. Il vit la gamine qui avait voulu sauver le monde et la soldate qui venait de voir un de ses coéquipiers mourir sous ses yeux. Il aurait voulu lui mentir. Il aurait voulu trouver ces mots de confort, ces clichés de gradés qui promettent que le temps efface tout, que les cicatrices finissent par ne plus gratter. Mais les mots restèrent bloqués dans sa gorge. Il ne pouvait pas lui mentir. Pas à elle.
« Non, » répondit-il enfin, sa voix n'étant plus qu'un murmure rauque qui sembla mourir contre les murs de béton. « Ça ne devient jamais plus facile. Ça devient juste... plus personnel. »
Le silence qui suivit fut chargé d'une électricité nouvelle, plus profonde que celle des machines. Jack tendit la main. Ce fut un mouvement lent, presque incertain, comme s'il craignait de briser le fragile équilibre de cet instant. Ses doigts, marqués par des années de combat, vinrent se poser avec une légèreté infinie sur la joue de Cassidy. Il effleura l'endroit précis où une petite coupure, souvenir de l'attaque de Kawalsky, commençait à cicatriser. Le contact fut un choc thermique. La chaleur de sa peau contre ses doigts froids agissait comme un baume. Le geste était d'une tendresse inattendue, une hérésie dans ce sanctuaire militaire régi par le protocole et la hiérarchie. Mais Cass ne recula pas. Elle ne chercha pas à reprendre sa posture de subordonnée. Au contraire, elle ferma les yeux un instant et inclina légèrement le visage contre sa paume, cherchant dans ce contact un souffle de vie au milieu de la dévastation. C’était le geste d’une naufragée trouvant enfin une terre ferme.
« Vous avez bien agi aujourd'hui, Cass, » murmura-t-il, laissant glisser son surnom pour la première fois.
L’usage de ce diminutif agit sur elle comme une caresse supplémentaire.
« Vous l'avez protégé jusqu'au bout. Ne laissez personne vous dire le contraire. Pas même vous-même. »
Le moment resta suspendu dans l'air vicié de la base, loin, bien loin des conspirations galactiques, des faux dieux et des parasites millénaires qui menaçaient leur existence. Pendant ces quelques secondes, les grades s'effacèrent, les uniformes ne furent plus que du tissu et du sang séché. Ils n'étaient plus un Colonel et son Lieutenant exécutant une mission. Ils étaient deux êtres humains, écorchés et las, liés par une complicité nouvelle, une sorte de fraternité d'âme forgée dans le sang versé et le secret partagé. Cassidy sentit le pouce de Jack caresser doucement l'os de sa mâchoire, et pour la première fois depuis qu'ils avaient franchi la Porte, elle sentit qu'elle pouvait à nouveau respirer. Soudain, le claquement régulier de bottes dans le couloir les força à se séparer. Teal’c apparut, vêtu d’un uniforme de l’Air Force olive, sobre, sans insignes. Il s’arrêta devant eux et inclina la tête avec une dignité royale.
« La liberté a un goût amer, Colonel O’Neill. »
Jack se leva, tendant une main ferme vers le Jaffa.
« Bienvenue au club, Teal’c. »
Cass se leva à son tour. Elle adressa un hochement de tête respectueux au nouveau membre de l'équipe, puis son regard glissa vers Jack. La tension entre eux s’était transformée. Ce qui n’était qu’une attirance physique s’était mué en un lien indéfectible.
« On se voit au briefing de demain, Monsieur ? » demanda-t-elle, retrouvant son ton professionnel malgré l'éclat humide de ses yeux.« 08h00 pile, Reed. Ne soyez pas en retard. »
Elle s’éloigna dans le couloir, sa silhouette disparaissant dans le halo des néons. Jack la regarda partir, sentant encore la douceur de sa peau sur sa main. Il savait que franchir les Portes du Destin n'était que le début d'un voyage dangereux, mais pour la première fois, il sentait qu'il n'aurait plus à le faire seul.