'Normalité' : essayer c'est l'adopter
Là, après quelques jours dans les pénates de sa maison, de retour dans la seule ville où il avait grandi, tout avait été en suspens, personne n’avait osé faire un geste, et maintenant tout reprenait en même temps. La ville, stupéfaite par tant de changement sismique, de blessés, et de morts, avait organisé les premiers secours de manière très calme pour un temps et à petite échelle, avant que l’ampleur des dégâts n’amènent les monsieur et madame tout le monde à paniquer. Les bien-pensants criaient que c’était la faute du satanisme, des étrangers, des sodomites, aliens ou d’un voisin untel car il n’avait pas bien coupé sa haie. Certains en sortant de la messe avaient décidé de leur mission de vie : aider les pauvres ères. Pour ces ‘certains’, gagner sa place au paradis revenait à faire du bénévolat alors qu’ils n’avaient pas bouger le petit doigt jusque-là, et ils avaient de la chance car il y avait beaucoup à faire en ce moment. En plus de cette effusion de bonne volonté, de multiples nouveautés s’étaient invités, sans gêne, sur le territoire et avaient secoués Hawkins. Des cratères en plein milieu d’une ville, c’était comme une cicatrice au milieu du visage ; apparemment ça a son charme car de nombreux hurluberlus et huluberluses étaient venus contempler la fin du monde. Les journalistes étrangers et autres curieux se faisaient éjecter de la ville par l’armée, si bien qu’il trainait la rumeur que personne hors de la zone de quarantaine n’était au courant des brèches béantes zébrant le sol et s’ouvrant sur le feu de l’enfer.
C’est dans cette ambiance au bord de l’orage que Mike retrouva El, dans un coin sans histoire où il pouvait enfin se voir en face à face, et pas juste parler deux trois mots loin l’un de l’autre par talkie-walkie.
L’armée n’avait pas encore organisée ses rondes, la limite d’Hawkins était encore ouverte à quelques endroits stratégiques connus des experts, mais les soldats surveillaient tout de même ici et là. Il fallait être prudent, disait Hopper, mais pas non plus trop stressée, disait Joyce tout en paniquant. Les hommes en tenue de camouflages ne semblaient pas avoir toutes les instructions. Vu comment ils s’affairaient sans accomplir grand-chose, on aurait plutôt dit qu’ils voulaient ‘rassurer’ les habitants pour l’instant mais que rien n’était décidé à 100%. Certains suspectaient que leurs chefs étaient en chemin et que quand ils seraient là, c’est là que la vraie guerre entre héros américains et fils du mal auraient lieux, déterminant le futur du monde et qui aurait droit à sa fameuse place VIP dans les cieux. Les autres personnes essayaient surtout de se concentrer sur la vie quotidienne, les blessés et autres plutôt que d’émettre des théories auxquelles elles n’avaient pas le temps de penser.
Il avait fallu se faufiler à l’extérieur sans se faire remarquer du monde qui squattait la maison des Wheelers. Plutôt facile pour Mike car la maison en question était bruyante et chaotique. Will était le seul avec Holly à ne pas s’agiter dans le salon. Ils dessinaient côte à côte, comme s’il n’y avait que l’enfant et lui dans la pièce. Le visage rayonnant, ils riaient et parlaient doucement du dessin de Will.
Avant de fermer doucement la porte, les yeux du fuyard contemplèrent la scène avec un sourire tendre. Il aurait pu parier que Will dessinait des personnages drôles ou des scénettes stupides juste pour faire rire sa petite sœur : Pour qu’elle ne pense plus trop à ce qui se passait dehors et à l’atmosphère électrique au sein des murs. Même si elle s’entendait bien avec Will depuis l’enfance, Holly restait timide face à son mentor. La blonde toute mignonne cachait encore sa feuille quand elle dessinait, l’entourant de ses courts bras et se penchant dessus, concentrée. Will, comprenant sa réserve, ne regardait son dessin ou ne faisait de commentaire que si elle le permettait. Il lui avait raconté qu’Holly avait une attitude particulière quand elle voulait son attention et que c’est là qu’il pouvait commencer à poser des questions sur ce qu’elle faisait. Mike avait fait semblant de se moquer de Will et de son don pour comprendre le cerveau tortueux de tout le monde et lui avait fait semblant de se moquer de Mike en lâchant « Bien mieux que d’être aussi dense qu’un troll assommé par sa propre massue. ». En toute honnêteté, Mike trouvait l’empathie de son ami tout simplement charmante. Il n’aurait jamais eu cette patiente avec qui que soit.
El ne se tourna pas, elle était assise dans l’herbe et Mike se posa pour regarder dans la même direction. Les deux ne s’étaient pas retrouvé dans un endroit si reclus que ça, ils étaient en terrain familier car c’était derrière l’ancienne maison des Byers. Les soldats restaient pour l’instant en périphérie ou au bord de certaines crevasses. Ce lieu était encore épargné par leur passage puisque beaucoup d’habitants avaient fuit les maisons du quartier. Bientôt les habitants restants ne pourraient plus circuler aussi librement dans le coin.
Il y avait du silence mais l’air était calme. La sensation de suspend amenée par la nuit et les bruit d’oiseaux nocturnes étaient agréables, et pour la première fois depuis longtemps, Mike ressentit une vraie connexion tacite avec El.
Il avait été nerveux pendant si longtemps mais là, au milieu de tout ce bazar, le garçon regardait la fille et il sentait qu’ils étaient sur la même longueur d’onde. Il se dit que ça allait, qu’il avait bien fait de lui demander un rendez-vous. C’était le bon moment.
Grâce à Max, il était maintenant certain de lui, et il eut une pointe de tristesse au cœur quand il pensa à elle et à tout ce qu’elle avait traversé pour écrire ces mots.
Chacun ressentait la présence l’un de l’autre et Mike ne savait pas si c’était à lui de parler en premier. On ne peut pas dire qu’il y avait eu beaucoup de sincérité dans leurs dernières discussions en face à face, pas de sa part en tout cas. C’était donc un peu dur de savoir sous quel angle il pouvait aborder le sujet sans apparaitre comme un bouffon (dirait Max) ou un énorme goujat égocentrique (ce qu’il se sentait être).
Et puis quoi encore, se dit Mike, autant sauter dans le vide :
« El ? »
Il s’était tourné vers elle, le visage inquiet, sa culpabilité prête à le faire craquer et pleurer au point de ne plus pouvoir respirer. C’était idiot mais c’était son activité préférée ces derniers temps depuis que l’état inquiétant de Max avait ouvert la vanne de ses larmes. Il n’était pas encore sûr que ça lui fasse du bien de s’endormir secoué par les sanglots mais Will et sa mère, sans s’être concertés, disaient que c’était le cas mais que parler ferait du bien, qu’ils seraient là en tant voulus. Il essayait de croire en cette réponse toujours assurée.
Là, c’est ce qu’il allait faire, parler.
« Mike. »
El s’était tourné vers lui aussi. Aucune trace d’animosité dans la voix, aucun sentiment négatif sur son visage, elle explorait juste de ses yeux curieux les expressions de son ami et fit un petit sourire nostalgique, presque triste quand elle reconnut l’intensité dans ses traits. On aurait dit qu’il attendait sa sentence avant même le jugement.
Le garçon se mordit la lèvre, baissa le regard, fit une vague grimace quand ses mots se perdirent et disparurent, juste avant de sortir de sa gorge.
« Mike ? »
El avait doucement penché la tête vers lui, en prononçant son prénom pas trop fort, essayant de retrouver le regard de son interlocuteur, de montrer tout simplement qu’elle était attentive et prête à tout entendre.
Elle aussi avait peut-être attendu ce moment entre eux deux.
« El. »
La voix était plus ferme, il ne releva pas la tête non plus quand elle répondu « oui », il préféra ne pas voir toute suite l’effet que ferait ses prochains mots.
« Je suis désolé, je ne pense pas qu’on devrait être ensemble.
-Ensemble ? répéta-t-elle, pas comme si elle ne comprenait pas, mais comme si elle voulait l’encourager à continuer. Petit-ami et Petite-ami ?
-Oui, c’est ça. Je n’ai pas les mêmes…sentiments, bafouilla-t-il en jetant juste des coups d’œil paniqué vers elle, tête toujours baissée, corps tendu de stress. Euh…je n’ai…pluuus les mêmes sentiments ? [Essaya-t-il de se corriger mais il abandonna bien vite.] Je ne t’aime pas comme ça, comme un petit ami je veux dire…c’est compliqué mais…je ne sais pas, je ne sais pas si…je… »
Il se mordit la lèvre plusieurs fois en récitant ça, ses yeux regardaient à côté et la panique s’entendait de plus en plus dans sa voix. Elle se ressentait tout autour. On aurait dit qu’elle avait pris corps et étouffait son ancien hôte. Respirant fort, celui-ci se sentait comme un faon nouveau-né traqué par une meute de loup, ou comme un homme enterré vivant à coup de pellle, ou comme un minuscule insecte face à une très très grande chaussure…et il ne savait pas quoi dire après. Il ne savait pas quoi. Il faillit rebondir sur le fait qu’il avait une passion pour les cailloux ou l’herbe devant lui, ou n’importe quel sujet parce que là il ramait durement et que même s’il devait parler d’un sujet comme Steve Loréal Harrington pour tout changer, il le ferait et avec plus de conviction que si Steve lui-même lui avait donner la fortune de ses parents pour vendre ses qualités auprès de Nancy. S’il continuait à parler, Mike était à peu prêt sûr de tout gâcher encore une fois. Ou de revenir en arrière, ce qui serait pire ? Il ne savait pas. Du coup il ne pouvait que continuer à bégailler comme si c’était un sport de compétition.
« MIKE. »
Jane avait coupé la chique à panique, d’une voix assez forte, et Mike la fixa enfin, même si avec ses yeux de chiens battus, son visage presque implorant, on aurait dit qu’elle venait de le frapper très fort. Elle l’avait appelé plusieurs fois doucement mais c’était cette fois-là, franche et haute, qui l’avait ramené sur terre.
El n’avait toujours pas l’air en colère et malgré ce qu’il venait de révéler, une partie de lui en était rassurée. L’autre partie savait qu’il n’avait pas encore dit le pire et ne savait pas s’il en aurait le courage.
« Mike, répéta-t-elle une énième fois.
-Oui ?
-J’aimerai vraiment que tu m’écoutes, d’accord ? »
Un peu hébété et toujours tremblant, il se redressa et hocha trois fois vite la tête, en réponse à cette voix douce mais quelque peu autoritaire.
« Je ne veux plus qu’on soit ensemble non plus. Je veux qu’on soit ami. »
L’ami en question hocha la tête encore, comme s’il n’avait pas tout suivi, mais ces mots atteignirent le chemin de son cerveau, son corps se calma et ses yeux semblèrent retrouver leur focus.
« Moi aussi, ami je veux dire, c’est bien. Fit-il avec un rire encore très maladroit. »
Jane rit aussi. Mike savait qu’il avait l’air idiot mais il savait aussi qu’un grand poids s’enlevait de ses épaules avec ce rire joyeux sur lequel il put se caler aussi.
Ils restèrent un peu. On commençait à sentir l’odeur de bois brulé qui arrivait jusqu’à eux du camp militaire.
« Tu aimes mon frère ? »
Jane brisa le silence de manière si soudaine. Mike après un temps s’étouffa avec un rire nerveux dans une tentative bien ratée de paraitre décontracté.
« Non je ne suis pas amoureux de Jonathan. »
El lui rendit un regard sans jugement.
« Mike, n’essaie pas de t’en tirer comme ça »
Ses sourcils ne se froncèrent même pas, elle continua juste de le regarder avec le même air franc et honnête qu’elle avait à chaque fois avant de dire « Les amis disent toujours la vérité ». Il se sentait cerné. Il n’y avait pas 36 manières de s’en sortir.
« J'aime Will comme un ami, El. Comme un ami. »
Cette voix sur la défensive, Mike la détestait, il l’avait utilisé beaucoup trop au cours de la dernière année, c’était presque devenue sa voix par défaut. Il essayait d’arrêter car elle lui brulait la gorge. Une voix de stupide stupide écervelé insupportable.
Cependant, El lui montra qu’elle ne pensait pas cela de lui. Elle passa une main confiante et compréhensive sur la joue de Mike, hochant la tête. Un mouvement qui recala les yeux de Mike dans les siens car il se sentit vu par son amie, vu et rassuré.
« Un ami spécial. »
Mike se détendit complètement devant le sourire bienveillant de Jane, sa voix douce.
Ça il pouvait l'avouer, il n’y avait pas de mal à avouer ce que tout le monde savait déjà, même si « spécial » était à interpréter. Même si Jane avait parlé avec ses yeux et que Mike et elle savaient parfaitement ce qu’elle voulait dire par ‘spécial’. Mike se mordit la lèvre, regarda un instant sur le côté et baissa les armes, remettant son regard sur Jane, honnête cette fois.
« Oui, Will est spécial. »
Il l’a toujours été, s’empêcha-t-il de dire. Mais il avait l’impression que son amie comprenait malgré tout. C’était ironique : après leur rupture, ils avaient enfin l’intention de vraiment se comprendre et de s’en faire part.
« Il t’a donné le tableau, alors ? »
Elle avait penché la tête et un hochement en réponse, c’est la seule chose qu’il put faire avec un sourire mièvre qu’il ravala vite et il se mordit une autre fois la lèvre avant de se lancer, un air plus détaché au visage :
« Il m'a dit que c'était toi qui lui avais demandé de le peindre. Un tableau sur Donjons et Dragons, tu imagines ? »
C’était la première fois qu’il le disait à qui que ce soit, que Will avait menti et qu’il lui avait menti aussi en faisant semblant de le croire. Jane éclata de rire et encore une fois, Mike se sentit plus en confiance : il avait eu raison de répondre à son honnêteté par la même chose.
Il en avait les larmes aux yeux, il était pathétique mais il se sentait si bien et si léger.
« Oui...je suis désolé, plaisanta-t-il, mais tu ne pouvais pas être plus clair quand on était ensemble. Tu détestais ce jeu. »
Elle rit, elle lui avait pris les mains et regard droit dans ses yeuxn lâcha :
« Je ne comprends pas ce…Donjons et Dragons. Je n’avais pas tellement envie d’essayer. Et j’ai été nul comme petite amie, du coup ? "
« J'ai été pire comme petit ami. Le pire de genre, tous les pires et les plus ignobles des petits amis. Pire qu’un troll marié à une princesse. »
Mike ne savait pas si El savait ce qu’était un troll et il faillit lui expliquer en beaucoup trop de détail. Mais elle ne paraissait pas particulièrement demandeuse, lui non plus finalement. Ça ne paraissait pas grave qu’elle le sache ou pas : cette fois c’était bien juste de réagir aux expressions de l’autre et à cette joie enivrante qu’ils avaient d’enfin être amis.
Ils sourirent tous les deux. Mike se sentait moins troll, plus lui-même, et ça faisait un bien fou.