Chante pour moi

Chapitre 6 : Découverte

5669 mots, Catégorie: G

Dernière mise à jour 24/04/2023 12:37

Chapitre 6 - Découverte

Les jours défilaient, et Solfège s’habituait à ce nouveau train de vie avec une facilité déconcertante. Il fallait dire que la majeure partie du temps, elle courait après Bowser Jr qui se révélait être un enfant particulièrement capricieux… Pour ne pas dire franchement effronté. Elle avait parfois l’impression de poursuivre une tornade impossible à contenir, tant son énergie semblait inépuisable. Il se moquait des gardes qu’ils croisaient dans les couloirs, grimpait partout selon son bon vouloir, faisait de vilaines farces aux cuisiniers… Et menaçait quiconque avait l’audace de lui refuser quoi que ce soit. Un véritable petit tyran en devenir. Apparemment, cet enfant roi était surprotégé par son père. Il n’hésitait pas à aller se plaindre auprès de lui pour obtenir gain de cause, même lorsque la situation était clairement injuste. Comme ce pauvre Koopa qu’il avait malencontreusement bousculé lors d’une partie de cache-cache. Désormais, celui-ci errait parmi les Skelerex, condamné à sillonner les terres infertiles pour avoir simplement croisé le chemin du prince.

Solfège n’avait plutôt pas intérêt à le contrarier, au risque de subir le même sort que ces malheureux. Et elle n’avait absolument aucune envie de finir ainsi. Rien que d’y penser, cela la peinait profondément. Faisant de son mieux pour répondre aux besoins d’attention de Bowser Junior, il lui arrivait parfois de s’épuiser après une journée entière à jouer à des jeux particulièrement physiques. Jusqu’à présent, elle parvenait à trouver de bonnes excuses pour orienter leurs activités vers quelque chose de moins fatigant. La peinture sur toile, par exemple. À sa grande surprise, le jeune Koopa hyperactif semblait apprécier l’art, s’y investissant avec un enthousiasme inattendu. Et ils pouvaient ainsi passer des heures à dessiner toutes sortes de choses, laissant libre cours à leur imagination. Solfège aussi avait le droit de peindre, et cette activité la détendait énormément. Elle y trouvait une forme d’évasion, dessinant souvent sa propre interprétation du monde. N’ayant cependant pas vu grand-chose de l’extérieur depuis son arrivée, elle se contentait de représenter la dernière planète qu’elle avait visitée… Avant que l’ombre de Bowser ne l’emporte avec lui.

Bon, ses dessins n’étaient pas aussi jolis que ceux du prince, mais elle faisait de son mieux pour leur donner une forme reconnaissable.

Concernant Junior, il préférait dessiner des personnages imaginaires, souvent accompagnés de lui-même et de son père en pleine guerre contre les royaumes voisins. Toujours représenté aux commandes de machines sophistiquées, Bowser Jr mettait en scène des explosions spectaculaires, décimant presque systématiquement une partie de la population locale. Ce genre de dessins mettait Solfège mal à l’aise. Elle ne pouvait s’empêcher de grimacer face à leur réalisme troublant. D’accord, ce n’était qu’un enfant débordant d’imagination, mais de là à représenter une telle violence… Elle n’avait vraiment aucune envie de se retrouver à la place de ces pauvres personnages champignons sur la toile. Était-ce réellement le reflet des ambitions de son père, ainsi illustrées à travers ses dessins ? Ou simplement la vision déformée d’un enfant influencé par ce qu’il voyait autour de lui ? Curieusement, Solfège penchait davantage pour la première hypothèse… Surtout après avoir été témoin de la colère dévastatrice de Bowser.

En plusieurs jours de servitude auprès du jeune prince, elle n’avait croisé le roi Koopa que deux fois dans son château. La première fois, elle s’était faite toute petite, rasant les murs pour éviter de l’importuner par sa simple présence, se fondant presque dans le décor. Mais Bowser ne lui avait accordé aucun intérêt. Il était passé à côté d’elle sans même un regard, sans la moindre menace, sans un mot. Rien. La grande tortue n’était visiblement que de passage ce jour-là. Pourtant, Solfège avait remarqué qu’il semblait complètement absorbé par ses pensées, au point de ne prêter attention à personne autour de lui. Son regard était ailleurs, sombre et lointain. Prudemment, elle avait attendu qu’il s’éloigne avant d’oser relever les yeux, observant sa carapace hérissée d’épines avec une certaine perplexité. Il l’ignorait, et elle n’allait certainement pas s’en plaindre. Au moins, elle ne risquait rien… Ou presque. C’était parfait ainsi. En dépit de ce soulagement, une question persistait dans son esprit.

Pourquoi le roi semblait-il aussi distrait ?

La deuxième fois, c’était quelques jours plus tard, lorsque le château avait amorcé une descente pour s’amarrer dans des contrées inconnues. Bowser avait, à en juger par son état, essuyé une sévère défaite. Elle ignorait contre qui il s’était battu, mais une chose était certaine : le combat avait été d’une violence extrême, au vu des nombreuses blessures qui marquaient son corps. C’était aussi la toute première fois qu’elle le voyait ainsi aussi vulnérable, dans un certain sens. Son visage était marqué, fermé et abattu. Le grand Koopa avait traversé le couloir sans dire un mot, le regard rivé au sol, les épaules affaissées, comme écrasé par le poids de sa propre défaite. Une image bien différente de celle du tyran invincible qu’il donnait habituellement. Malgré elle, cette vision serra le cœur de Solfège. Le voir dans un tel état éveillait en elle un pincement inattendu, une émotion qu’elle n’aurait jamais cru ressentir pour lui… Même si, au fond, elle savait qu’il ne méritait ni sa pitié, ni la moindre forme d’empathie après tout ce qu’il avait fait.

Bon, dire qu’elle ne risquait rien était sans doute exagéré, surtout lorsqu’on était la servante d’un enfant aussi capricieux, toujours désireux d’avoir le dernier mot. À chaque instant. Chaque journée représentait une véritable épreuve, alternant sans cesse entre amusement sincère et tension imprévisible. Bowser Junior ne lui avait fait que deux véritables crises de colère jusqu’à présent. Et à chaque fois, elle avait réussi à l’apaiser en lui proposant de lui raconter des histoires. Un moyen simple et improvisé, mais qui s’avérait efficace pour l’instant. Car ce petit stratagème ne fonctionnerait pas éternellement. Un jour ou l’autre, il finirait par s’en lasser et cette idée la hantait de plus en plus. À force de le côtoyer, elle s’était attachée à lui. Une véritable amitié s’était installée entre eux, fragile mais sincère. Après tout, c’était lui qui lui avait sauvé la vie. Lui qui lui avait offert un toit, un lit, et de quoi se nourrir chaque jour. Était-il aussi cruel que son père ? Solfège en doutait. Il était simplement trop gâté et surtout doté d’un pouvoir bien trop grand pour un enfant de son âge.

«C’est moi qui compte ! C’est moi, c’est moi !» Hurla Bowser Jr en sautillant sur place avec les poings serrés face aux participants de son jeu. Ce jour-là, il portait un foulard rose que la princesse Peach lui avait confectionné lors de sa dernière «visite» plusieurs mois auparavant.

«Très bien, ça me va. Mais attention… Pas de triche cette fois-ci !» Prévint Solfège en levant un doigt devant son petit visage impatient, un sourcil arqué. À côté d’elle, les deux gardes qui s’étaient laissés entraîner dans la partie acquiescèrent vivement. Ils en avaient déjà fait les frais plus tôt de la triche du prince, battus par un tour de passe-passe aussi rusé que prévisible de la part du petit Koopa.

«Attrape-moi si tu peux», c’était le jeu qu’elle avait proposé aujourd’hui pour occuper Bowser Jr. Mais pour que l’activité soit encore plus amusante, il fallait des participants. Et qui de mieux que les deux gardes chargés de surveiller la porte de la chambre ? Ils devaient bien s’ennuyer, à rester plantés là toute la journée... Étonnamment, les deux Koopas avaient immédiatement accepté sa proposition lorsqu’elle leur avait présenté cette petite activité dans les couloirs du château. L’endroit était si gigantesque qu’une seule partie pouvait durer près d’une heure ! Certains secteurs restaient toutefois interdits ou inaccessibles comme l’aile ouest par exemple, ou encore le rez-de-chaussée, presque deux fois plus vaste que l’étage. Et cela ne représentait rien comparé au sous-sol qui surpassait à lui seul les deux niveaux réunis. Il était facile de s’y perdre… Ou de ne jamais en revenir sans un minimum d’organisation. Dans un tel labyrinthe, il fallait presque augmenter le nombre de joueurs pour que la partie reste intéressante.

«C’est pas vrai ! Je ne triche pas ! Je n’ai pas besoin de tricher pour montrer que je suis le plus fort à ce jeu-là !» Renifla Junior d’un air prétentieux avec les bras croisés et le museau levé dans un geste de frustration, n’appréciant que moyennement d’être traité de tricheur.

«C’est ce qu’on va voir.» Amusée, Solfège imita sa posture puis fit un check au garde à côté d’elle qui lui souriait avec complicité. Ils avaient déjà repéré leur prochaine cachette. Et cette fois-ci, ils étaient bien décidés à remporter la troisième manche.

«On se sépare !» Chuchota le plus âgé des Koopas après s’être détourné de Bowser Jr, qui avait commencé le décompte contre une statuette représentant son père. Pour ne pas changer.

Leurs pas précipités s’éloignant dans le grand corridor furent la dernière chose que la petite tortue entendit alors que les trois joueurs censés se cacher se dispersaient chacun dans une direction différente, leurs silhouettes disparaissant rapidement au détour des couloirs. Solfège partit sur la gauche sans hésiter, longeant les murs de pierre en veillant à ne pas faire trop de bruit, retenant même sa respiration par moments, misant cette fois sur la discrétion plutôt que sur la rapidité. Pour ne pas être gênée par ses cheveux pendant sa course, elle les avait attachés en une queue-de-cheval. Quelques mèches seulement encadrant son visage animé par un sourire d’excitation, ses yeux brillants d’un mélange d’amusement et de défi. Aussi furtivement que possible, elle s’enfonça dans le couloir ouest puis bifurqua à gauche, puis à droite, jusqu’à atteindre un passage plus sombre que les précédents. C’était un vrai labyrinthe ici ! Après tout ce temps passée captive, elle découvrait encore des recoins inexplorés.

Elle avait mis suffisamment de distance avec Junior pour ne plus l’entendre compter, ce qui lui permit de ralentir le rythme. À bout de souffle après avoir autant couru, Solfège traîna les pieds jusqu’à un petit banc situé sur la gauche du couloir, juste en dessous d’un chandelier. Dans cette partie du château, la pierre était plus sombre, ce qui faisait d’autant plus ressortir les différentes œuvres d’art accrochées aux murs. La plupart étaient plutôt jolies, représentant de vastes paysages chaotiques aux couleurs intenses, des cieux embrasés ou des terres en ruine baignées de lumière. Tandis que d’autres, plus inquiétantes, semblaient presque vivantes, leurs formes déformées lui arrachant un frisson le long de l’échine. Grimaçante à la créature qui la dévisageait à travers la toile, elle pouvait entendre son cœur battre à ses tempes alors qu’elle s’asseyait lourdement sur ce qu’elle croyait être un siège. Mais à peine l’eut-elle touché que celui-ci se mit à grogner. Lâchant un petit cri de stupeur, Solfège bondit en arrière pour réaliser qu’il s’agissait en réalité d’un Goomba très en colère d’avoir été confondu avec un simple siège.

«Mille excuses !» S’excusa-t-elle précipitamment tout en levant les mains vers lui, un sourire embarrassé aux lèvres. Oups… Cependant le Goomba, ne comprenant évidemment pas son langage, se mit à la pourchasser en grognant sans relâche. Avec ses deux dents saillantes et ses sourcils noirs touffus, la petite créature brune sans bras se lança à ses trousses.

Solfège n’eut d’autre choix que de prendre la fuite.

Elle essaya de le semer dans les vastes couloirs du château, mais le Goomba restait sur ses traces… Inarrêtable, comme décidé à lui faire regretter son geste. Elle prit alors la décision de se réfugier dans la première porte venue, espérant qu’il ne puisse pas l’ouvrir. Sans bras, il ne devait pas pouvoir l’atteindre, n’est-ce pas ? Après un dérapage maîtrisé au détour d’un angle, Solfège se précipita vers la porte. Mais en sautant pour l’atteindre, elle constata avec horreur qu’elle était fermée à double tour. Zut ! Sur le point de reprendre sa fuite, le souffle court, elle remarqua que la créature furieuse ne la poursuivait plus. Elle avait abandonné la chasse en cours de route, disparaissant dans les méandres du couloir. Un soupir de soulagement lui échappa tandis qu’elle s’adossait contre la porte, une main posée sur sa poitrine encore tambourinante, tentant de calmer les battements affolés de son cœur. Heureusement qu’avec cette robe, elle pouvait courir sur de longues distances ! Sinon, le Goomba l’aurait sans doute croquée pour son impolitesse.

«Merci Junior. Sans même le faire exprès, tu me sauves encore la vie…» Soupira-t-elle, la tête posée en arrière. Ce simple mouvement lui permit de remarquer que la porte située en diagonale était entrouverte, laissant filtrer une mince rai de lumière.

La curiosité était un vilain défaut… Elle l’avait appris à ses dépens.

Pourtant, elle ne put résister à la tentation. Ses pas l’entraînèrent vers l’embrasure d’où filtrait un mince filet de lumière. Intriguée, elle passa d’abord la tête pour jeter un premier coup d’œil, ses yeux s’habituant lentement à la pénombre. La pièce était plongée dans une obscurité presque totale, à l’exception du mur gauche où se dressait une grande armoire en bois, semblable à un présentoir ancien. Les rideaux rouges des fenêtres étaient tirés, lourds et opaques, laissant à peine passer la moindre lueur extérieure. Une table ovale occupait le centre de la salle poussiéreuse, entourée de deux larges fauteuils verts aux accoudoirs usés. Sur le mur opposé s’étendait une immense bibliothèque, remplie d’un nombre incalculable d’ouvrages aux couvertures colorées. Certaines ternies par le temps, d’autres encore étonnamment vives. Absorbée par les détails de cette pièce aux proportions démesurées, Solfège finit par entrer prudemment, ses pas à peine audibles sur le sol. C’est alors qu’elle remarqua un petit Luma enfermé dans un bocal suspendu à un crochet, près de l’armoire. C’était lui qui diffusait cette lumière douce et tamisée dans toute la pièce, éclairant les lieux d’une lueur presque irréelle.

À son approche silencieuse, l’étoile jaune enfermée dans le récipient translucide se tourna vers l’humaine, ses petits yeux s’illuminant aussitôt puis se mit à effectuer de légères pirouettes. Visiblement dépourvu de la parole, le Luma sautillait contre la paroi de verre comme pour attirer son attention, tandis que Solfège s’avançait vers le présentoir. Guidée par la curiosité. Celui-ci était couvert de photographies de formats variés, disposées les unes à côté des autres. Certaines étaient légèrement de travers, d’autres parfaitement alignées, comme si elles avaient été ajoutées au fil du temps sans véritable ordre. Quelques bougies blanches avaient été allumées, laissant couler leur cire à leur base et diffusant une lumière vacillante dans la pièce. Tout en haut de l’armoire gigantesque, entre deux chandelles, se trouvaient trois photographies représentant une jeune femme aux cheveux d’or, vêtue d’une robe immédiatement reconnaissable à sa teinte rose atypique. À côté du cadre situé le plus à gauche reposait une bague de fiançailles ornée d’un diamant. Plus loin, une représentation de son diadème avait été placée avec une grande précision, c’était une copie parfaite.

Solfège commençait à comprendre où voulait en venir Junior lorsqu’il parlait de l’obsession de son père pour cette princesse au joli minois. Elle avait un adorable sourire et de beaux yeux bleus… Son charme était à la hauteur de sa réputation. Mais parmi ces photos se trouvaient également des clichés du Royaume Champignon, témoignant de l’ampleur de son ambition de conquête. Tout indiquait que son désir de gouverner le monde était grand, voire insatiable. Ce qui amena Solfège à se demander si Bowser ne cherchait pas à épouser Peach uniquement pour accéder au pouvoir, ce qui ferait de lui le roi le plus puissant du monde par alliance. D’après ce que lui avait raconté son fils à la langue bien pendue, le Royaume Champignon était le plus vaste de tous. Et donc par défaut le plus influent, le plus stratégique. Cela pouvait expliquer cet intérêt si marqué pour la princesse. Mais une question persistait malgré tout. S’il ne s’agissait que de pouvoir… Pourquoi tant d’efforts pour obtenir sa main ? N’y avait-il pas, au fond, autre chose qu’une simple stratégie de conquête ?

Cette dernière pensée serra le cœur de Solfège. Les mains croisées dans le dos pour résister à la tentation de toucher aux bibelots, elle continua de parcourir les différentes photographies, ses yeux glissant d’un cliché à l’autre jusqu’à tomber sur d’autres images datant d’une époque bien plus lointaine Intriguée, elle rapprocha son visage de l’une d’elles et reconnut presque immédiatement Bowser enfant, installé dans un panier rose devant le Magikoopa du nom de Kamek, au seuil d’une porte. Comment pouvait-elle en être certaine ? Tout simplement parce que son fils et lui se ressemblaient comme deux gouttes d’eau à cet âge-là. Elle ne pouvait pas se tromper. Sur la photo, la version plus jeune de Kamek affichait un large sourire, apparemment fier, brandissant sa baguette avec enthousiasme tandis que la petite tortue dans le panier, vraisemblablement Bowser, pleurait à chaudes larmes, le visage crispé, muni d’un hochet fermement serré dans la main.

«Un orphelin…» En déduisit Solfège d’un sourire attristé. Évidemment, pourquoi n’y avait-elle pas pensé plus tôt ?

Kamek était celui qui l’avait élevé pour en faire le roi des Koopas, le puissant et redouté souverain qu’il était devenu aujourd’hui. Elle pouvait suivre, à travers les différentes photographies, l’évolution de Bowser aux côtés des Magikoopas. Capturé à divers moments de sa vie, chaque image racontant un fragment de son histoire. Comme les pages éparses d’un passé qu’elle découvrait peu à peu. De l’enfance à l’âge adulte, le grand monarque, façonné par des choix difficiles, avait connu une existence loin d’être simple. Destiné très tôt à gouverner le royaume des Koopas, une photo le montrait déjà coiffé d’une petite couronne, il n’avait sans doute jamais connu les joies ordinaires de l’enfance. L’insouciance, l’innocence… Deux éléments essentiels à la construction d’un enfant découvrant le monde, qui lui avaient été arrachés bien trop tôt. Remplacés par des attentes et des exigences écrasantes. Sur un autre cliché, il brandissait fièrement une baguette magique après avoir invoqué un sort à l’apparence sombre, inquiétante, évoquant une magie dangereuse. Sous le regard admiratif de Kamek, extatique devant les prouesses de son jeune protégé, contemplant déjà la puissance future qu’il deviendrait.

Il semblerait que son parcours de vie ait été difficile dès le départ, peut-être même chaotique pour l’amener à un tel degré de méchanceté. Néanmoins, Solfège ne savait pas vraiment comment se positionner face à cette découverte des plus intimes. Un mélange de pitié et de tristesse l’envahissait à l’égard du roi, malgré tout ce qu’il lui avait déjà fait subir. Rien n’excusait ses actes de cruauté, bien sûr. Et pourtant… Elle avait l’étrange impression qu’il n’avait pas uniquement ce visage-là. Que derrière cette brutalité se cachait autre chose, enfoui, inaccessible. Peut-être ne savait-il simplement pas comment atteindre le bonheur. Un bonheur qu’il semblait poursuivre avec une obstination désespérée, palpable à travers chacun de ses actes. Il en était tellement obsédé qu’il n’hésitait pas à écraser tout ce qui s’y opposait, sans le moindre scrupule, quitte à s’emparer de ce qu’il désirait de force et à emporter avec lui des vies innocentes. Le Royaume Champignon et la princesse Peach en faisaient malheureusement partie.

Comme une liste de souhaits à cocher, sans considération pour les conséquences.

«Arrêtez ! Ou je vais le dire à papa !»

«Junior.» S’épouvanta Solfège après avoir entendu le cri de détresse du jeune Koopa résonner dans le couloir. Sans attendre, elle sortit en trombe de la pièce pour débouler dans le corridor à la recherche du Bowser miniature, l’inquiétude accélérant le rythme de ses pas. Des éclats de rire moqueurs lui parvinrent alors qu’elle tournait à l’angle, jusqu’à apercevoir les trois Koopalings autour de Bowser Jr.

«C’est quoi cette bavette pour bébé ?» Ricana Ludwig avec un léger zozotement après avoir attrapé le bandana autour du cou du plus petit Koopa.

«Touche pas à ça ! C’est mama Peach qui me l’a offert !» Rouspéta ce dernier en tirant sur le tissu rose pour tenter de le récupérer des griffes du Koopa aux cheveux bleus ébouriffés. Son visage se tordit de colère, les yeux levés vers lui.

«Haha, cette andouille croit toujours que Peach est sa vraie mère…» Se moqua Morton en le pointant grossièrement du doigt, hilare, bientôt imité par Lemmy. Bowser Jr devint écarlate sous leurs rires, gonflant les joues et serrant les poings de frustration. Impuissant face aux Koopalings, des larmes se formèrent dans ses petits yeux noirs. Cependant, les deux cessèrent immédiatement de rire lorsqu’ils virent l’humaine en colère s’approcher d’eux pour crier la chose suivante, les sourcils froncés.

«Hé ! Laissez-le tranquille ! Ne le touchez pas !» Leur somma-t-elle, mais Ludwig continua de tirer sur le bandana jusqu’à ce que l’inévitable se produise. À force de tirer chacun de son côté, le tissu se déchira lentement puis finit par céder en deux, projetant Bowser Junior en arrière dans un petit cri de surprise alors qu’il retombait maladroitement sur sa carapace.

«Oh oh…» Grimaça Ludwig qui tenait désormais un morceau du tissu dans les mains, l’autre restant encore accroché au cou de Junior. Il venait clairement de faire une énorme bêtise… Si Bowser venait à l’apprendre, il n’osait même pas imaginer l’engueulade monumentale qu’il allait recevoir. Ou pire encore ! La correction d’un père particulièrement protecteur.

«Restons pas là !» S’écria Morton en attrapant Ludwig par le bras puis Lemmy à son tour avant de s’élancer dans le couloir en sens inverse. Ils disparurent tous les trois rapidement en laissant derrière eux Solfège pour gérer leur grosse boulette.

«Junior…» Chuchota Solfège prise d’effroi, alors qu’elle se précipitait à ses côtés pour le redresser en position assise. Elle posa une main sur son épaule puis le regarda avec une profonde inquiétude. Heureusement, il n’avait pas été blessé lors de l’incident mais le mal était déjà fait. Il attrapa le reste de son bandana rose et l’observa un instant, silencieux. Son visage se crispa aussitôt, puis de grosses larmes envahirent ses yeux noirs, habituellement si vifs et adorables. Cette image lui transperça le cœur. Solfège ouvrit la bouche pour dire quelque chose, mais aucun mot ne parvint à franchir ses lèvres. Avant qu’elle n’ait le temps de réagir, le petit Koopa se releva brusquement et s’enfuit vers sa chambre sans même lui lancer un regard en arrière, laissant la jeune femme totalement démunie.

Elle resta assise là au milieu du couloir, le regard dévasté suivant la fuite de son jeune ami anéanti par ce qui venait de se produire. Les enfants pouvaient parfois se montrer d’une cruauté sans nom entre eux… C’était un véritable crève-cœur. Les Koopalings étaient-ils jaloux de la relation qu’entretenait Bowser Junior avec son père ? Elle se posait la question tandis qu’elle se relevait précipitamment, décidée à le rejoindre, avec l’espoir qu’il ne la repousserait pas une fois devant sa chambre. Elle ressentit un immense soulagement lorsque les deux gardes, interrompant leur distraction pour reprendre leur poste, lui laissèrent le passage d’un simple signe de tête. Elle put ainsi entrer dans la pièce et découvrir Bowser Jr recroquevillé sur son lit. Le pauvre pleurait à chaudes larmes en serrant contre lui sa peluche lapin, complètement bouleversé et humilié. Apparemment, ce bandana comptait énormément pour lui… Il devait lui rappeler de précieux souvenirs passés aux côtés de la princesse, lorsqu’elle avait été contrainte de rester près de lui.

Solfège enjamba rapidement les jouets éparpillés sur son passage pour atteindre le lit, puis grimpa afin de pouvoir se tenir aux côtés du petit Koopa, toujours dissimulé dans ses coussins. Elle posa délicatement sa main sur son dos vert en prenant soin d’éviter ses épines, et écouta ses pleurs déchirants avec une immense peine au cœur. Que pouvait-elle faire ? Que pouvait-elle dire ? Bien sûr, elle se doutait que princesse Peach n’était pas sa véritable mère. C’était évident. Mais de là à se moquer d’un enfant pour ses croyances… L’idée la révoltait. Affligée, elle chercha une solution, parcourant mentalement les options qui pourraient apaiser ses sanglots et lui offrir un peu de réconfort. Le bandana étant malheureusement irréparable depuis que Ludwig était parti avec l’autre morceau, ils pourraient tout aussi bien en refaire un nouveau ! Oui, voilà une excellente idée. Alors qu’elle s’apprêtait à descendre du lit pour aller chercher de quoi bricoler quelque chose, Solfège s’interrompit brusquement, figée dans son mouvement lorsque Bowser Jr renifla.

«Est-ce que toi aussi tu vas partir un jour ? Comme mama Peach le fait à chaque fois ?» Demanda-t-il d’une toute petite voix brisée par les larmes, se redressant légèrement pour la regarder dans les yeux. Solfège sentit son cœur se serrer à son regard malheureux. Que pouvait-elle répondre ? Elle prit un instant pour réfléchir, avant de décider qu’il valait mieux ne pas lui mentir car il était bien trop malin pour le sentir de toute façon.

«Un jour, il le faudra bien. Mais je serai toujours là, juste ici…» Expliqua-t-elle doucement en posant la paume de sa main sur le torse de la petite tortue, juste au-dessus de son cœur encore affolé. Quand il la regarda avec étonnement, elle lui offrit un sourire tendre avant de chuchoter ; «Et tu veux savoir un secret ?»

«Oui… C’est quoi le secret ?» Répondit Bowser Jr dans la précipitation en se redressant aussitôt, suspendu à ses lèvres.

«J’ai le pouvoir de me rendre invisible ! Je suis comme une étoile en plein jour… Tu ne me vois pas, mais je suis là. Je reste ici, avec toi, quoi qu’il arrive. Je ne vais nulle part, promis.» Elle se pencha un peu plus vers lui pour tendrement lui prendre les bras, cherchant désespérément à le rassurer d’une manière ou d’une autre. Mais elle ne s’attendait ni à son froncement de sourcils incrédule… Ni à sa réponse.

«Mais c’est nul comme pouvoir ! Je préfère cracher du feu ou faire des explosions ! Comme ça, je pulvériserai tous ceux qui sont méchants avec moi !» Rétorqua-t-il avec férocité, les poings serrés de détermination. Tel père, tel fils… Il voulait tout faire comme son paternel afin de le rendre fier.

«Dans ce cas, tu m’apprendras.» Solfège haussa les épaules avec un sourire détendu, ses boucles rouges rebondissant légèrement sur ses bras.

«Mais… c’est-à-dire que… Je ne sais pas comment faire.» Admit Bowser Junior, non sans une touche de honte. Il grinça des dents, jouant nerveusement avec ses griffes tout en évitant le contact visuel avec l’humaine assise face à lui, par peur d’y déceler de la moquerie. Une fois encore, il fut surpris par sa douceur.

«Avec un peu d’entrainement, je suis persuadée que tu y arriveras. Tu es suffisamment fort et courageux pour créer des boules de feu gigantesques !» Exagéra volontairement Solfège, traçant un grand mouvement circulaire avec ses bras pour imiter une boule de feu. Son sourire émerveillé apporta du réconfort et de la détermination au jeune prince, captivé par chacune de ses paroles. Sautillant sur son arrière-train d’enthousiasme, il sourit à son tour.

«Tu crois ?» Euphorique à l’idée de pouvoir faire comme son père, il regarda la jeune femme qui lui répondit par un hochement de tête rassurant, avant de descendre du lit pour aller chercher son ancienne robe blanche.

Solfège attrapa le tissu en question puis chercha une zone qui n’avait pas été souillée par la suie, faisant glisser ses doigts sur la matière pour en évaluer la propreté, notamment au niveau du dos. Sans hésitation, elle déchira la robe dans un bruit sec avant de récupérer la paire de ciseaux posée sur le bureau pour commencer son travail de découpe. Pendant de longues minutes, entrecoupées par le doux cliquetis régulier des lames sur le tissu, elle tailla la robe avec application. Cela intrigua rapidement Junior, qui sauta du lit pour la rejoindre sur le sol dans un petit bond. Les yeux ronds de curiosité, le petit Koopa désormais apaisé et ayant séché ses larmes, s’installa aux côtés de l’humaine au talent caché de couturière. Il ne savait pas exactement ce qu’elle fabriquait, mais tandis qu’elle découpait les restes de sa robe, il ne pouvait détacher son regard fasciné de son travail. Tous les deux plongés dans le silence, Solfège poussa un petit cri de victoire lorsqu’elle termina enfin le nouveau bandana destiné au jeune Koopa. Il n’était pas de la même couleur, certes, mais sa forme était nette, ses bords propres, et surtout, il était assez grand pour couvrir son torse.

«Et voilà ! Maintenant, que dirais-tu de lui donner un aspect effrayant ?» Proposa ensuite Solfège en levant sa main pour imiter une mâchoire, ce qui fit rire aux éclats le petit Koopa heureux d’avoir un tout nouveau bandana.

«Je sais ! Je sais ! Je vais lui faire les mêmes dents que papa ! Je serai aussi menaçant que lui et tout le monde aura peur de moi, niark niark niark !» Ricana vilement Bowser Jr après avoir bondit à ses pieds pour se frotter les mains d’anticipation, les sourcils se fronçant au dessin qui prenait vie dans sa tête. Attrapant le bandana blanc dès que Solfège le lui tendit, il s’empressa de rejoindre son bureau pour prendre ses crayons de couleur et mettre en pratique son idée qu’il jugeait brillante.

Toujours sur le sol, la jeune femme le regarda sans rien dire pendant qu’il gribouillait furieusement sur le tissu de son ancienne robe, bientôt plus blanche du tout. Un petit sourire contemplatif se dessina sur son visage pendant qu’elle observait le Koopa assis dos à elle à son bureau, contente d’avoir pu lui rendre service. Elle ne pouvait peut-être pas réparer les erreurs, mais au moins elle avait réussi à rendre Junior heureux, ne serait-ce que l’espace d’un instant. Lui offrir la possibilité d’exprimer sa créativité à travers un tissu qui lui rappelait beaucoup de souvenirs, pas forcément positifs, relevait presque d’une forme de rédemption pour tous les deux. Et son sourire inestimable était, selon elle, la plus belle des récompenses.

À suivre…


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