Des espoirs
Chapitre 1: Tombé du ciel
La route de terre qui se déroulait sous le vieux pick-up n'offrait plus ni cahots ni surprise. Le moteur fatigué ronronnait sous le soleil fixe de cet après-midi de printemps.
Ses yeux étaient douloureux, mais Martha ne pleurait plus.
Assise côté passager, elle regardait, sans les voir, défiler les champs du Kansas, submergée de part et d'autres par les océans émeraude des champs de blé.
Elle avait tant versé de larmes qu'elle se sentait vide, desséché, presque exsangue... Sans but. Son crâne bourdonnait.
Jonathan, au volant, brisa le silence.
-S'il ne pleut pas bientôt, ça ne restera pas vert bien longtemps.
Il soupira, lança un regard furtif à son épouse. Il aurait aimé pouvoir hurler, libérer cette colère que l'injustice avait naître en son cœur.
Voir son épouse souffrir lui était insupportable.
Ils étaient encore jeunes. Ils avaient déjà affronté tellement. Mais le couple venait de subir l'ultime revers. Et Jonathan ne voulait pas l'accepter. Peut-être ne voulait-il pas l'affronter, tout simplement.
-On devrait inviter les Ross pour le Memorial, qu'en penses-tu?
-Je n'en peux plus, Jonathan.
La voix de Martha était étranglée, presque enrouée. Elle ajouta, le regard toujours perdu :
-Combien de médecins ai-je vu, Jonathan ? Combien devrais-je en voir encore ? Combien de fois devrais-je m'entendre dire que je ne peux pas avoir d'enfants, Jonathan ? Je ne le supporte plus.
La main de son époux quitta le volant pour se poser sur la sienne.
-Alors, tu ne verras plus de médecin.
Le ronronnement du moteur sembla envahir la cabine.
De longues minutes s'écoulèrent, puis Jonathan s'éclaircit la voix.
-Les gosses, c'est surfait. Ça braille, ça se bat...
-Ne fais pas ça, s'il te plaît.
Le fermier soupira.
Il n'avait jamais vraiment su trouver les mots pour parler des choses importantes. Il allait ouvrir la bouche lorsque Martha déclara, presque sans appel :
-Si tu veux te trouver quelqu'un d'autre. Si tu ne veux plus de moi, je comprendrai.
Un poids venait de s'abattre sur sa tête, froid et douloureux. Son regard dériva, quittant la route.
-Tu sais Martha, commença-t-il avec conviction, le timbre mate. J'ai cherché dans tout le Kansas. Tu es la seule à savoir cuisiner correctement la tarte de pomme de terre.
Un rire nerveux s'échappa de la gorge de sa triste compagne. Elle lui asséna un coup de poing dans l'épaule.
-Jonathan !
Celui-ci lui adressa un sourire, le regard embrumé.
Le bruit du moteur sembla s'intensifier.
Le conducteur se pencha par-dessus son volant, cherchant, au travers le pare-brise, des indices, d'éventuelles volutes de fumées, un signe d'une quelconque défaillance de son moteur. Comme s'il eût été capable de voir au travers le capot du pick-up.
Mais le grondement venait des cieux.
Barrant l'azur, une ligne noire traversa la route. Le pick-up fit une embardée pour l'éviter, se retrouvant face au champ de blé, s'immobilisant dans un crissement de pneu, soulevant la poussière.
La terre trembla.
Sans réfléchir, les Kent quittèrent leur véhicule. Seul le vent se faisait entendre, faisant danser doucement le blé, la robe à fleur et les longs cheveux roux de Martha.
L'océan d'émeraude avait été ouvert en deux. Le sillon faisait quelques mètres de large. Il avait brûlé le blé sur son passage.
Levant la paume, Jonathan invita son épouse à rester à l'entrée du corridor végétal, tandis qu'il s'y enfonçait.
Elle ne chercha pas à le retenir, comme si cela devait être, comme si c'était écrit.
Elle le regarda disparaitre dans les ombres du couloir de blé, restant seul sous le ciel qui s'assombrissait.
Au bout de quelques minutes, alors qu'elle s'apprêtait à crier son nom, il reparut.
Le grand brun portait contre sa chemise à carreaux un petit paquet, enroulé dans un tissu soyeux aux nuances rubis.
Il était tout proche lorsque le paquet se mit à gazouiller.
Il releva un coin de tissus, dévoilant la bouille d'un bébé babillant.
Avec de grands yeux ronds, Jonathan bredouilla :
-Il était là, au milieu des flammes...
Martha ne pouvait quitter le regard bleu, plein d'innocence, de cet enfant, qu'elle étreignit à son tour.
Le couple ne s'était pas rendu compte qu'il pleuvait. Les rayons du soleil se découpaient en une myriade de couleurs au-dessus du champ.
La jeune femme couvrit la tête du bambin avant de reprendre la direction du pick-up.
-Martha? Qu'est-ce que tu fais ?
Remontant sur la route, elle lui lança :
-C'est un bébé, Jonathan, je le mets à l'abri de la pluie.
-Mais, enfin, il a peut-être des parents !
Plaquant la tête de l'enfant tout contre son épaule, Martha planta un regard décidé dans celui de son époux :
-Cet enfant vient de tomber du ciel. Tu viens de le tirer des flammes, Jonathan. Quiconque a fait subir ça à ce petit n'a aucune intention de venir le récupérer. Ni aucune intention d'en prendre soin.
Ils n'échangèrent pas un mot sur le chemin du retour. L'enfant dormait paisiblement dans les bras de Martha. Celle-ci avait pris une décision, Jonathan le savait.
Le pick-up traversa les terres de la famille Kent avant de s'éloigner de la ferme.
La pluie avait cessé, et l'astre couchant jetait un voile orangé au-dessus des plantations.
Le véhicule fatigué s'engagea sur une route bitumée, continuant pendant une bonne demi-heure.
Enfin, ils passèrent les barrières de bois qui entourait une maison au jardin bien entretenu.
Là, Jonathan coupa le moteur.
Ce n'est qu'une fois stationné qu'il prit la parole, entrecoupé par les aboiements d'un vieux chien de berger qui faisait des bonds autour de la voiture.
-Si c'est ce que tu veux, autant bien faire les choses.
Il sonda le regard noisette de sa compagne pour y déceler une détermination qui n'avait pas faibli.
Au-dehors, les lumières s'allumèrent sous le porche, il faisait nuit désormais. Jonathan quitta la voiture, salua le chien, qui lui lécha le bout des doigts. Alerté par les aboiements du border collie, un homme venait à sa rencontre. Ils échangèrent quelques mots.
Sam Dabney connaissait la famille Kent depuis bien longtemps. Le médecin soignait les entorses et les coups de froid de Jonathan du temps où celui-ci n'était encore qu'un enfant. Le Docteur Dabney avait également accompagné Matha dans ses récentes démarches médicales.
Aussi ne fut-il pas difficile à convaincre en dépit de l'heure tardive.
Le pick-up avait repris la route, Dabney serré à côté de Martha et du bébé.
-Il est à qui ce p'tit bonhomme ? Demanda le vieux médecin dont le bambin tenait le doigt. Il a de la poigne.
Il jeta un regard suspicieux au conducteur :
-Tu ne veux toujours pas me dire où nous allons, Jonathan ?
Sans quitter des yeux la route qui défilait sous la lumière des phares, celui-ci resta mutique. Dabney n'insista pas.
Après quelques kilomètres, le pick-up retrouva l'entrée du couloir végétal. Après avoir coupé le moteur, Jonathan Kent saisi une maglite qui traînait sur le tableau de bord.
-Venez, Doc.
Depuis l'intérieur du pick-up, Martha regarda les deux hommes disparaître dans l'ouverture au cœur du champ de blé, tout en berçant l'enfant emmitouflé dans sa couverture.
Interpellant son guide dont le faisceau de la lampe tanguait au-devant, Dabney avait du mal à suivre, manquant de trébucher plusieurs fois dans l'obscurité. Jonathan résuma fébrilement les événements de la soirée, indiquant de son rayon de lumière la trajectoire de ce qu'il appelait l'engin, comme s'il pointait un objet en mouvement dans le ciel.
Le halo finit sa course au fond du sillon.
D'une envergure de cinq mètres, une étoile de pierre noire, ouverte telle une bogue de châtaignes, était partiellement enfoncée dans le sol. La pluie avait éteint les flammes que l'engin avait commencé à propager lors de son crash. Le faisceau de Jonathan balaya l'intérieur de l'engin. Là, se trouvaient des cristaux luminescents disposés en corolle autour du cœur matelassé.
-Il était là.
La voix froide, entre inquiétude et peur, Jonathan indiquait le cœur de l'étoile.
-Qui était là, Jonathan ?
Le regard de celui-ci était désormais tourné vers la route, vers le pick-up. Dabney dégluti :
-Le petiot ?
Le vieil homme saisi la lampe torche des mains de Kent, puis examina l'étoile.
-S'il s'agit d'une supercherie, jeune homme...
-Doc, cette chose a traversé le ciel, et le gamin était dedans. Je ne veux pas appeler les flics, doc. Si l'armée est derrière ça...
Dabdney faisait se refléter les rayons de la lampe torche au travers l'un des cristaux qu'il tenait maintenant entre les doigts.
Il remit la longue pierre à l'intérieur de l'engin. Se releva sans cesser de détailler l'étoile.
-Je vais devoir examiner cet enfant.
-Merci, Doc.
-Il va lui falloir un foyer.
Jonathan laissa cette déclaration en suspens.
Dabdney ajouta :
-Il ne faut pas laisser ça ici. Ceux qui ont mit le gamin là-dedans pourrait chercher à le retrouver.
...
L'épais crochet de la lune, parcouru de nuages, jetait sur la cour des Kent une lueur irréelle. Sous la grange laissée entrouverte dormait le vieux pick-up. Une bâche avait été jetée a la va-vite sur le plateau, cachant une forme irrégulière.
L'engin s'était révélé étrangement léger.
Les mains autour de sa tasse de thé pleine et refroidie, Dabney observait les ombres mouvantes des nuages sur le sol lunaire de la cour, par-delà la vitre de la cuisine.
Le silence dominait les lieux, chacun essayant d'assimiler les événements de la nuit.
Sur les conseils du médecin, Martha avait fait bouillir du lait, avant de le couper avec de l'eau et du sucre. Un doigt de gant avait terminé en tétine à l'extrémité d'une bouteille de verre stérilisé pour l'occasion.
Le repas improvisé avait été au goût du nouveau venu qui, toujours enroulé dans son drap rouge, dormait désormais contre la poitrine de Martha.
Dabdney quitta son poste de réflexion pour venir rejoindre les Kent, toujours installé autour de l'ancienne table ronde.
Il tira une chaise avant de s'y poser et de déclarer d'une voix monocorde :
-Le déni de grossesse... Il arrive parfois qu'à trop espérer une chose, on en vienne à le redouter. Et dans votre cas, Martha, un déni de grossesse serait le mensonge le plus crédible.
Les époux échangèrent un regard entendu. Les bras au-dessus de la table, ils se tenaient la main.
-Si, évidemment, votre décision est prise.
-Docteur, commença Martha dont la voix était sereine et décidée, cet enfant nous est littéralement tombé dans les bras, à nous qui l'attendions au point de plus avoir la force d'y croire. Ce ne peut pas être un hasard, je refuse d'imaginer un instant que ce soit le hasard. Et Jonathan, bien qu'il n'en dise rien, pense exactement la même chose. Ce qu'on a fait subir à ce garçon est affreux. Nous ferons tout ce qui est en notre pouvoir pour lui éviter de souffrir, ou de vivre ça à nouveau.
Dabney poussa la tasse qu'il venait de vider. Il reprit :
-Physiquement, notre petit dormeur a une santé d'acier. Je dirais qu'il doit avoir entre six mois et un an. Vous devrez rester discrète dans les semaines à venir, Martha, afin les gens de Smallville se fassent à l'idée que vous ayez accouchée chez vous en catastrophe. Votre époux et moi-même, nous chargerons d'annoncer la nouvelle, de faire courir la rumeur. La version officielle sera celle-ci : vous venez officiellement d'accoucher d'un petit garçon en très bonne santé, après un déni de grossesse.
Le vieux Dabdney avait terminé son exposé par un rictus fatigué, mais satisfait. Il ajouta, après s'être levé :
-Je reviendrai demain dans la journée, pour remplir quelques papiers avec vous.
Le bon docteur se racla la gorge pour signifier à Jonathan qu'il allait avoir besoin d'un "taxi". Celui-ci n'y prêta aucune attention. Il avait les yeux fixés sur la petite tête brune posée sur l'épaule de son épouse. Les trois Kent semblaient finalement apaisés.
Se glissant dans son veston élimé, Dabdney demanda, avec un soupçon de solennité :
-Aviez-vous envisagez un prénom ?
Les yeux dans ceux de son époux, Martha acquiesça d'un signe de tête.
-Clark, annonça Jonathan. Notre petit Clark Kent.