Des espoirs

Chapitre 4 : Grégaire guerrier

Chapitre final

1946 mots, Catégorie: K+

Dernière mise à jour 10/02/2026 14:41

Grégaire guerrier



Le gosse était parti. Lors de ses monologues intérieurs, il s'efforçait à l'appeler "le gosse".

Était-ce donc cela que l'on ressentait lorsque les oiseaux quittaient le nid ?

Le rouge-gorge s'était envolé, et lui, ce vieil imbécile était bouffi de fierté.


Debout sur une corniche détrempée, il observait le microcosme de la vie nocturne.


Quelque part entre les lueurs agressives des néons, l'éclairage des lampadaires fatigués et leurs reflets dans les flaques, la nuit s'animait.

Les prostituées restaient groupées, gardant un œil les unes sur les autres, se rassemblant autour des clients trop insistants, trop agressifs ou trop fauchés, afin de les faire descendre du trottoir et les tenir a distance.

Sans avoir mis la main sur d'éventuels clients, quelques dealers disparaissaient dans de sombres ruelles à la vue d'un véhicule blanc et azur du GCPD*.


Sur son promontoire, l'observateur silencieux, vêtu d'ombre, était satisfait. L'équilibre du microcosme se maintenait de ce côté de Gotham city. Encore quelques rues, et il aurait terminé sa tournée.


Il s'accroupit un instant, sa cape noire absorbant l'eau au bas des tuiles anthracite qui remontait derrière lui. Sous sa cagoule de chauve-souris, ses pensées ne faisaient que dériver vers Richard. Il soupira. Le gosse lui manquait.

Depuis quand n'avait-il pas patrouillé seul ?

Après tout, n'était-ce pas le but de tout ça ? Le but de Batman ? D'affronter seul les ténèbres ?


L'imposant funambule se releva, puis se mit à cheminer le long du rebord, sous les nuages gris. Ils avaient arrosé copieusement les rues sans les nettoyer pour autant. Ils étaient vides désormais, toujours nombreux cependant.


Il apprenait petit à petit à redevenir Batman sans Robin.

Dick lui manquait, cette, mais quel brave jeune homme il était devenu ! Oui, sous sa cagoule, Bruce était fier de son gosse.

Poussé hors du nid tout môme par la même tragédie qui avait été la sienne: leurs parents victimes de la violence de ce monde. Il l'avait ramassé sur le carreau, brisé.

Bruce pensait avoir ce jour-là trouvé le frère qu'il n'avait jamais eut.

Il s'était trouvé un fils.

Ainsi avait-il élevé Richard, tout comme Alfred l'avait élevé lui.

Le majordome de la famille Wayne, depuis toujours habité par le besoin d'aller au-delà de sa simple fonction, s'était fait père de substitution pour Bruce Wayne, puis parrain pour le jeune Maître Dick Grayson.

Ce fut Alfred qui proposa l'avatar du rouge-gorge lorsque le gosse découvrit la batcave.

Bruce s'y était d'abord opposé, mais le temps avait fait son œuvre.

Aujourd'hui, des années plus tard, le dynamique duo se séparait.


Bruce était arrivé au bout de la corniche d'où il s'apprêtait à sauter, pour rejoindre son sombre bolide plus bas dans la ruelle. Il se figea. La pression de l'air venait de se modifier, imperceptiblement. Un souffle léger lui indiqua la présence d'un nouveau venu, qu'il accueillit de sa lourde voix caverneuse, sans lui faire face.

-Salut, Clark.

-Ne m'appelle pas Clark quand on est en tenue, Batman.

Le ton gêné de son interlocuteur amusa l'homme chauve souris qui se retourna enfin.

Il croisa les bras. Le cuir de ses longs gants craqua.

-Que viens-tu faire à Gotham... Clark?

Batman ne dissimulait nullement sa suspicion, son comparse quittant rarement son fief de Metropolis.

Superman flottait dans le halo d'un lampadaire, sa cape flottant dans le vent calme de la nuit. L'homme en costume bleu et rouge portait un petit sac en plastique.

-Je passais dans le coin, par hasard, je me suis dit que j'allais venir te saluer. Comment ça va, Batman?

Il avait un rictus niais sur le visage. Les deux hommes se connaissaient depuis quelques années maintenant et Bruce appréciait ce grand benêt de bon samaritain. Clark ne savait pas mentir.

Il pointa du doigt le petit sac.

-Ce serait "par hasard" que tu sois passé par Keystone, depuis Metropolis pour venir jusqu'à Gotham City... Clark?

Le logo d'un petit chien avec une clé dans la gueule ornait le sac en plastique. Le Kryptonnien plaida :

-Oui, bon, d'accord, je suis passé par Keystone. Mais les hot-dogs Doggy sont les meilleurs du pays. Peut-être même du monde. Et appel moi Superman quand on est en costume... Batman.

L'homme chauve souris lui tourna le dos, avant de lâcher:

-C'est le surnom que t'as donné ta petite amie... J'aurai l'impression de t'appeler mon chéri ou mon roudoudou si je faisais ça.... Clark.

Il déploya sa cape avant de se laisser glisser dans l'air, jusqu'au sol détrempé de la ruelle.


La Batmobile était un étrange bolide aux lignes art déco, savant mélange des automobiles des années 30 et des muscle-cars actuelles. Batman n'avait pas encore rejoint son véhicule, que son comparse se posa en douceur, non loin de la portière.

-Mange un morceau avec moi, insista-t-il.

Batman soupira.

-Je t'accorde dix minutes, Superman.


A l'aide d'un puissant grappin, Batman se hissa à l'abri d'une corniche, et s'y installa. Le Kryptonnien s'assit à ses côtés, tirant de son sac sandwichs et sodas.


Alors qu'ils mâchaient en silence depuis quelques minutes, Clark déclara, trop enthousiaste, entre deux bouchés :

-On devrait faire ça plus souvent.

L'homme chauve souris lui glissa un regard en coin :

-Se cacher de la pluie sur une corniche pour manger des hot dogs? Tu n'aurais pas pris un coup de kryptonite sur le crâne, Clark?

Superman soupira.

-Tu te rends compte a quel nous sommes nombreux ? Les héros, je veux dire, les metahumains, ou peu importe le nom qu'on nous donne. Et on ne se réunit jamais. Toi, tu avais Robin...

-C'est donc ça, grand sentimental que tu es !

Bruce l'avait interrompu. Il jeta les quelques centimètres de sandwich restant, comme s'il cela avait pu abréger cette discussion gênante. Il ajouta:

-Oui, Robin est parti. Oui, le gosse me manque. Je n'ai pas besoin d'une épaule compatissante, Clark. Je gère. Merci.

Déployant à nouveau sa cape, Batman se laissa tomber pour atterrir en douceur près de son bolide.

-Je sais quelque chose que tu ignores à propos des chauves-souris, Bruce.

Le Kryptonnien descendait à son tour des hauteurs. Il posa doucement ses bottes rouges dans une flaque d'eau.

-Voyez vous ça, ironisa son comparse.

-Figure-toi, Bruce, qu'on en avait à la ferme, quand j'étais môme. Tu as beau vouloir jouer les héros solitaires mais les chauves-souris sont des animaux grégaires.

Le pare-brise et le toit du véhicule coulissèrent d'un bloc vers l'avant, dévoilant un confortable siège de cuir ainsi qu'un tableau de bord bardé de lumières clignotantes.

D'un bond agile, Batman s'y installa.

-Et tu proposes quoi, Clark? Un club de belote pour adulte en mal de compagnie ? Bonne soirée, Superman. Embrasse Lois de ma part.

L'engin se referma dans un souffle, puis Clark observa l'engin quitter la ruelle.


...



La nuit avait été courte. Les anneaux des rideaux grincèrent lorsqu'Alfred, le majordome, laissa entrer les lueurs agressives du matin.

-Bonjour, Maître Bruce. Le monde appartient à ceux qui se lèvent tôt, autant dire qu'en ce qui vous concerne, c'est trop tard.

La clarté envahie l'espace vital de celui qui avait passé la nuit à jouer les chauves-souris.

Les tentures, tapisseries et antiques portraits d'ancêtres n'étaient plus habillés d'ombres.

Se redressant péniblement, Bruce jeta un regard embrumé sur les aiguilles dorées de son réveil, avant de déverser sa mauvaise humeur sur son stoïque domestique :

-Vous connaissez mes horaires, Alfred. Il n'est pas encore midi.

Tiré à quatre épingles, l'homme au crâne dégarni cerné d'une couronne capillaire argentée, leva dignement un sourcil en lieu et place d'un soupir.

-Certe, Monsieur. Mais Monsieur a de la visite.



Effectivement, quelques étages plus bas, dans le grand salon, l'attendait un éclectique trio. Bruce Wayne n'eut aucun mal à en reconnaître deux d'entre eux.

La première, debout près du séculaire piano demi-queue était Diana Prince. Sculpturale brune dont la chevelure retombait élégamment en cascade sur les épaules de son impeccable tailleur, Diana venait de défrayer la chronique. Connue jusqu'alors comme ambassadrice d'un lointain et obscur royaume de Méditerranée, Miss Prince venait de déclarer publiquement être Wonder Woman, l'amazone redresseuse de tort.

Le deuxième, tournant le dos à une bibliothèque dont la valeur de chaque ouvrage dépassée son maigre salaire mensuel de journaliste, vêtu d'un sweat à capuche aux couleurs des Corbeaux de Smallville et de son éternelle paire de lunettes, était Clark Kent. Ce qui eut pour effet immédiat de faire grincer la dentition parfaite du maître de maison.

Le dernier, lorsqu'il vit Wayne, sauta à bas de la banquette dans laquelle il s'était avachi. C'était un jeune homme aux cheveux noisette, au costume bon marché mal ajusté. Celui-ci marmonna une maladroite salutation, mais n'eut pas besoin de se présenter. Bruce remarqua le logo sur le sac à dos qui traînait à ses pieds, celui-ci des laboratoires Star lab de Keystone City.


Ce fut l'ambassadrice qui parla au nom de tous, après que l'hôte leur eut demandé d'être concis.

-La nuit a été courte, avait-il expliqué en se laissant tomber, la mine sombre, dans un élégant fauteuil club.

-Je viens vers vous sur les conseils de mon ami, Clark ici présent, commença Diana. Il m'a assuré que vous connaissiez son identité, et le jeune homme ici présent est...

-...le Flash de Keystone City, coupa Wayne avant de confirmer. Puisque vous êtes Wonder Woman et que ce bon vieux Clark se présente sous le très humble pseudonyme de Superman, cela semble évident...

Le jeune homme garda le silence, mais blanchit à l'évocation de son alter-ego.

Bruce prit la peine de le rassurer :

-Vous seriez venu seul jeune homme, je ne l'aurais en aucun cas soupçonné, rassurez-vous.

Diana reprit, avec calme et méthode :

-Pour faire "concis", nous envisageons former un groupe, une alliance. Pour cela, nous aurions besoin d'un mécène, ainsi que d'un soutien public... Mon royaume, Themyscira, se refuse à toutes ingérences sur la scène internationale, aussi...

L'hôte l'interrompit, non sans brusquerie, pour lancer froidement au journaliste.

-Est-ce là où tu souhaitais en venir, Clark? Un club contre la solitude des "super-héros"?

Il pointa le doigt en direction de l'écusson du corbeau, indiquant les mots "ligue de basketball universitaire".

-Est-ce là ce que tu souhaites ? La création d'une Ligue de justicier ?

Le jeune homme au costume mal ajusté pris la parole, de manière audible cette fois-ci, s'adressant à Clark :

-Hey, ça sonne rudement bien : la Justice League.

-Oui, Jay, ça sonne rudement bien, abonda le grand brun avec un sourire satisfait.

Clark ne décrochait pas son regard de celui de son hôte, toujours enfoncé dans son fauteuil, les mains jointes.

Posté dans un angle du grand salon, le majordome venait de se joindre à la réunion, plus impassible que son maître.

Au terme d'une longue délibération silencieuse, Bruce fini par se pencher légèrement en avant.

-Leur as tu dis, Clark ?

L'aimable géant se balançant sur ses semelles, satisfait, avec un signe de dénégation entendu pour son ami.

-Je ne me serai pas permis.

Alfred hasarda :

-Dois-je supposer que nos invités resteront pour le brunch, Monsieur ?

-Excellente suggestion. Nous prendrons le brunch à la cave, Alfred. À la cave.




*Gotham City Police Department

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