Des espoirs

Chapitre 3 : La tête dans les nuages

2494 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 03/02/2026 09:40

Chapitre 3:

La tête dans les nuages



Le nez se brisa sous l'impact du poing.

La foule compacte autour d'eux s'éloigna rapidement, uniformément, comme la surface d'une eau sale dans laquelle viendrait de tomber une goutte de savon.

Un quinqua a la calvitie luisante se tenait le milieu du visage, un fin filet écarlate se frayant un chemin entre ses doigts. Le sang tombait au goutte à goutte sur ses mocassins cirés mal assortis à son costume gris.

-Vous m'avez pété le nez !

Dans la rame bondée, un vide venait de se former autour du duo.

Les yeux ronds des voyageurs observaient la scène, avides. Face à l'individu se tenait une grande brune aux cheveux légèrement ondulés, bien campé sur ses pieds en dépit des mouvements du wagon. Elle pointait un index accusateur sur l'homme qu'elle venait de frapper.

-Je n'apprécie pas les mains baladeuses !

-N'ai pas fait exprès !

-Évidemment ! Eh bien, dites-vous que mon poing aussi a glissé !

Les spectateurs avaient commencés à applaudir lorsqu'ils tanguèrent en avant à l'unisson.

La voiture 17 venait d'accoster. La pression de la foule sembla forcer les portes coulissantes puis le contenu sombre de la rame se déversa dans la station.

L'implacable brune cingla au travers de la foule, pour émerger quelques minutes plus tard sous l'éclatant soleil de juin.


Vêtu d'un élégant gilet bordeaux par-dessus un chemisier blancs, d'une jupe crayon couleur caramel, elle sauta les dernières marches qui la menèrent sur le trottoir. Ses sneakers blanches n'étaient pas coordonnées avec son ensemble, mais elles étaient indispensables pour la traversée matinale de Metropolis.

Aux creux de ses reins dansait une fine besace, et au coin de celle-ci balançait une carte plastifiée indiquant "PRESS".

Lois Lane ne prêtait guère attention à la sombre foule qui la submergeait, aux innombrables passants qui la gratifiée parfois d'un coup d'épaule, d'un coup de coude.

Elle avait le nez en l'air, la tête dans les nuages, armée d'un radieux sourire. Imperméable à la morosité des passants pressés.

Son "ami" ne devait certainement pas affronter la déferlante de la foule matinale, se disait-elle. C'est un oiseau, un avion, une fusée, survolant nos petits problèmes quotidiens.


Elle fut la première journaliste à le rencontrer, la première à publier, en exclusivité, un article sur le sujet. Le gratifiant du sobriquet qui avait fini par devenir son nom : Superman.


La journaliste était à bord du Boeing de la Ferris Airline que les robots défaillants de Luthor Corp avaient attaqués. Elle fut l'une des premières à apercevoir l'homme en bleu accroché à l'aile de l'avion.


Une fois le danger écarté, Lois fut la seule à pouvoir l'approcher sur le tarmac avant qu'il ne s'envole, littéralement. Elle eut tout juste le temps de lui demander :

-Qui êtes-vous ?

-Un ami, avait il répondu.

Un ami.

La jeune femme était en première ligne en permanence, bien placée pour constater l'état du monde.

Et le monde avait grand besoin d'un ami.


Tandis qu'elle franchissait en crabe en banc d'écoliers, Lois extirpa d'un geste machinal son portable de l'une des poches sa besace. Il ne prit pas la peine de déverrouiller l'appareil. Laconique, désagréable, l'écran indiquait :

Mon Général :

Dsl, pas dispo.

La grande brune se planta au milieu de la foule. Souffla longuement, lentement au travers ses fines narines, puis glissa le smartphone à sa place. Il était inutile de répondre.


Elle leva les yeux.

Trônant au milieu des buildings, la sphère dorée était là. Elle serait toujours là, tel un phare, un soleil qui resterait dans les cieux de Metropolis même au cœur des nuits les plus sombres.

L'immense globe qui surmontait le bâtiment du Daily Planet devait peser des tonnes, pourtant il semblait flotter dans les airs.


Un sourire se dessina à nouveau sur le visage de Lois Lane, puis elle reprit sa route.


L'essentiel des publications du Daily Planet se faisait désormais en ligne, mais pour Perry White, son rédacteur en chef, abandonner le papier aurait été comme renier les racines mêmes du journal.


Aussi, au pied de la tour se dressait un kiosque, comme une île déserte, devant laquelle passaient les badauds sans le voir, absorbés qu'ils étaient par l'écran de leurs portables.

Lois lança une pièce, un sourire et un salut au vieux vendeur, se saisit de l'édition du matin, puis disparue par la large porte à tambour du building.


Dans l'ascenseur qui la conduisit dans les derniers étages, le centre névralgique. L'énergique journaliste troqua ses baskets pour une paire d'escarpins tirée de son sac.

Elle était déjà grande. Maintenant, elle était imposante.


Les portes s'ouvrir, la jeune femme prit une profonde inspiration, avant plonger dans le brouhaha et l'agitation de la vaste salle de rédaction.

Encadrée d'interminables baies vitrées donnant sur le bleu du ciel, la "newsroom" prenait vie tôt le matin pour ne s'apaiser qu'une fois la nuit venue.

Les îlots de bureau rassemblaient autour d'eux les différentes équipes : sports, potins, économie et autres rouages essentiels à l'écriture de l'information au jour le jour.


De hauts piliers de marbre s'élevaient régulièrement de-ci de-là, en haut desquels étaient installés plusieurs écrans diffusant diverses chaînes d'informations en continu, s'assurant ainsi un regard sur les remous mondes au-dehors.

Lois traversait ce vibrant espace qui semblait mue d'une volonté et d'une vie propre. Les feuilles voletaient dans les airs, accompagnant blagues, injures, ordres et sonneries de téléphone.


Elle contourna l'aquarium, le bureau de verre qui siégeait au centre de ce microcosme.

À peine eut-elle dépassé la porte de ce bloc transparent, mais protégé de rideaux à lamelles métalliques blanche, quand celle-ci s'ouvrit.

Perry White, large bonhomme grisonnant mâchouillant un cigare odorant, intercepta sa journaliste. Celle-ci fit quelques pas en arrière, le visage rayonnant. Le rédacteur en chef brandissait une tablette :

-Lane! Il vous arrive de vous relire ? Par le fantôme de César ! Combien de y a-t-il de S dans "assassin"?

-Pourquoi Chef ? J'en ai oublié ou j'en ai trop mis ?

Le cigare se mit à tanguer, suivant le bougonnement incompréhensible de Perry. Finalement, une lueur paternelle dans le regard, il résuma sa pensée d'un :

-Je ne trouve pas ça très drôle, jeune fille.

Celle-ci coupa court d'un :

-Bonjour Chef. Je vous envoie mon article corrigé dans l'heure. C'est promis !


Lois échoua finalement face à son bureau encombré, s'affalant sur sa chaise. Son voisin n'était pas arrivé. Le poste adjacent au sien, impeccablement ordonné, ne présentait pas, comme chaque matin, les deux gobelets aux arômes caféinés habituels. Clark arrivait toujours aux aurores, armés de cafés, un pour lui, l'autre pour sa collègue.

Quoiqu'ils n'étaient plus uniquement des collègues depuis quelques jours.

Clark avait la capacité de voir le bon en chacun, il était pourvu de la meilleure volonté du monde. Et si son apparente naïveté pouvait parfois irriter Lois, elle s'était laissé peu à peu attendrir par ce beau brun du midwest.


Clark possédait une ressource inépuisable de patience et de bienveillance.

Lois avait été élevée par un père distant, prompt aux mystères et aux secrets, de part son statut de militaire.

Le quotidien de la jeune femme était de faire face aux mensonges des puissants, aux affaires les plus sordides.

Clark était une bouffée d'oxygène dans son univers.

Aujourd'hui, cependant, celui-ci qui était depuis peu devenu son petit ami était absent.


Au milieu d'un océan de gratte-papier, elle repéra la chevelure rousse et fournit de Jimmy Olsen, qu'elle héla comme une bouée de secours.

Qui de mieux informés au sujet de Kent que son colocataire ?

Celui-ci lui indiqua que Clark était bel et bien arrivé.

-Il t'attend sur le toit. Précisa-t-il, avant d'ajouter, un peu nerveux : il a un truc un peu privé à

te dire...


Elle n'entendait plus le bourdonnement ambiant de la salle de rédaction depuis longtemps lorsque celui-ci disparu derrière la porte coupe-feu que Lois referma derrière elle. Quelques marches la séparaient du toit de l'immeuble. Durant son ascension, elle fut assaillie de doutes et de questions.

"Un truc un peu privé."

Clark avait-il prévu de la quitter ? Cela ne faisait qu'une poignée de jour qu'ils avaient passé un cap. Quelques baisers, quelques étreintes... Peut-être ne souhaitait-il pas plus ? Peut-être regrettait-il de s'être engagé dans une relation avec une collègue ?

Elle ne pouvait s'empêcher de penser au message reçu plus tôt dans la matinée "Dsl, pas dispo".

Elle n'avait pas revu son père depuis trois ans. De retour au pays, il lui servait un "Dsl, pas dispo".


La luminosité la frappa sans ménagement lorsqu'elle poussa la porte qui débouchait sous l'immense globe doré.

Le vent frais lui caressa le visage.


Il était là, appuyé sur la rambarde de sécurité, à contempler les nuages.

Une veste de costume sur un sweat à capuche beige, les cheveux en bataille, il y avait tant de douceur chez cet homme que Lois en oubliait constamment à quel point il était grand.

Il se retourna et s'avança pour l'accueillir, les gobelets à la main.

-Je pensais que ce serait une bonne idée pour prendre nos cafés, mais avec le vent qu'il y a ici, ils ont un peu refroidi...

Lois se hissa sur la pointe des nez. Ce qui ne devait être qu'un court baiser, dura plus que de raison. Si ce devait être le dernier, se dit-elle, qu'il dure éternellement.

Ses chevilles la trahir.

Clark se redressa, tenant toujours les boissons à bout de bras, de la buée sur les verres de ses lunettes à montures noires et le rose aux joues.

-Tu m'as manqué également, balbutia-t-il, un sourire imbécile sur les lèvres.


Finalement, appuyés à la rambarde, ils échangèrent quelques tendres banalités, vidant leurs gobelets, observant les ombres se retirer des rues encombrées en contrebas.

Ces quelques douceurs quotidiennes chassèrent les doutes de la jeune journaliste.

-Mon père ne viendra pas finalement, finit-elle par lâcher, le teindre neutre.

-Je suis désolé Lois...

Elle soupira avant d'ajouter :

-Quelque part, je m'en doutais. Ce juste que...

Elle plongea son regard Intense dans celui de Clark avant de terminer :

-... j'aurais aimé te présenter à lui. Enfin, si nous deux, c'est sérieux.


Imperceptiblement, son compagnon se redressa. L'espace d'un instant, Lois crut déceler de la déception dans ses grands yeux azur. L'espace d'un instant, elle crut l'avoir blessé.

Clark eut un rictus gêné, répétant pour lui-même :

-... sérieux...

Il s'éclaircit la voix :

-C'est un peu pour ça que je voulais parler avec toi, à l'écart...

Les yeux de Loïs s'arrondirent, le moment partagé lui avait fait oublier les mots de Jimmy. Clark s'écarta de la rambarde, posa les deux gobelets vide sur le rebord, avant de saisir les mains de Loïs.

-Tu ne sais pas tout de moi. Comment te dire les choses…? Je t'ai menti. Par omission, mais ça reste un mensonge.

Il y avait un conflit derrière ses lunettes, le jeune homme cherchait ses mots, ses idées…

-Enfin, ce n'est pas tout à fait exact, j'ai toujours cherché l'honnêteté vis-à-vis de toi.

Ses doigts quittèrent ceux, plus fins, de Lois.

-J'ai été honnête le jour où je t'ai dit que j'étais un ami…

Il passa ses mains dans les cheveux, les ordonnant à la va-vite. Il retira ensuite ses lunettes, qu'il replia avant de les glisser dans sa veste.

Lois recula, d'un pas, ne sachant pas comment assimiler l'information.

Clark, lui, semblait prendre enfin confiance.

-Ah, un dernier détail.

Lentement, son corps s'éleva de quelques centimètres dans les airs, quittant le sol.


Le talon droit de Lois vacilla sur le fin gravier qui recouvrait le toit de Daily Planet. Elle ne toucha cependant pas le sol.

Son ami était là, au-dessus d'elle, ses bras puissants l'enlaçant avec délicatesse.

-Tu.... Tu es Superman ?

-Appel moi, Clark s'il te plaît.


Ils volaient tous les deux désormais.

Une main entre les omoplates, une autre au creux des reins, l'amant raffermi son étreinte, emportant la jeune femme dans les hauteurs, loin au-dessus de la ville.

La fraîcheur de la stratosphère n'arriva pas à entamer leur passion, une éternité de quelques instants.


Ils n'avaient pas échangé un mot depuis plusieurs dizaines de minutes, un silence complice ayant remplacé toutes formes de communication.

Bien qu'installés à l'écart du monde, il fallu tout de même un certain avant que Lois ne demande :

-Combien de personnes sont au courant ?

Les deux amants étaient assis dans le creux du L de cuivre gigantesque accroché au globe du Daily Planet. Sa tête posée sur l'épaule réconfortante de Clark, elle insista :

-Combien ?

Celui-ci fit mine d'être absorbé par ses pensées, osant même un :

-Au courant de quoi ?

-Que tu es Superman, Clark. Combien de personnes l'ont su avant moi ?

Il s'éclaircit la voix, jugeant bon de préciser :

-"Superman" c'est le nom que TU m'as donné pour écrire ton article. Je ne te remercie pas, d'ailleurs. Tu aurais pu choisir quelque chose d'un peu moins m'as-tu-vu...

Loïs se redressa, croisa les bras. Son regard était suffisamment éloquent pour ne pas avoir à répéter la question.

Clark énuméra :

-Alors, il y a mes parents. Et le Docteur Dabney, qui est décédé il y a trois ans. C'était un homme bien.

Il se racla ensuite la gorge, puis conclu avec précipitation :

-Pete et Lana, mes amis d'enfance. Et Jimmy...

Loïs, indigné, éclata :

-Jimmy?! Jimmy Olsen l'a su avant moi ?

-Je te signale, Pulitzer, que je vis avec lui. C'est assez compliqué à cacher. Crois-moi, j'ai essayé.

Elle lui fila un coup de poing sur l'épaule.

-M'appel pas Pulitzer... Smallville...

Le grand brun eut un sourire fugace, avant d'ajouter.

-Ils l'ont découvert soit par hasard, soit par eux même, toujours malgré moi. À toi, je voulais le dire de vive voix.

Leurs doigts emmêlés, leurs regards dans celui de l'autre, Clark conclu :

-Je n'aurais pas supporté que tu le découvres par toi-même, malgré moi, tu comprends. Je devais te le dire. Même si finalement, je ne sais pas grand-chose....

Il lui parla d'un monde éloigné, d'une civilisation tombée et d'un couple découvrant leur enfant au centre d'une étoile.

Lois déposa un baiser sur ses lèvres. Taquine, elle demanda :

-Krypton, ça s'écrit comment ?

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