La chose dans les murs

Chapitre 1 : La chose dans les murs

Chapitre final

2573 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 28/02/2026 21:48

Cette fanfiction contribue au Défi du Forum de Fanfictions.fr "Défi HALLOWEEN (novembre 2016)" en Seconde Chance.

Les mots en gras sont les mots imposés pour ce défi.


La première chose que Dean remarqua, ce fut le silence. Pas celui, banal, d’une petite ville endormie après le couvre-feu, mais un silence déformé, anormal, un silence trop épais, trop présent, qui pesait sur la peau comme une couverture humide. Il semblait absorber les sons au lieu de simplement les faire taire, avalant jusqu’au ronronnement du moteur de l’Impala avant qu’il ne s’éteigne. Un silence qui s’insinuait dans les oreilles comme une pulvérulence glacée, laissant une sensation de froid au fond du crâne. Même les décorations d’Halloween paraissaient compromises par cette absence de vie. Les citrouilles éventrées alignées sur les trottoirs affichaient des sourires figés, leurs bougies éteintes laissant couler des traînées de cire noire comme des larmes coagulées. Les faux squelettes suspendus aux porches ne grinçaient pas sous le vent, parce qu’il n’y avait pas de vent. Les toiles d’araignées synthétiques pendaient, immobiles, privées de leur fonction grotesque, réduites à des accessoires absurdes, des polichinelles décoratifs dans une ville qui avait oublié comment jouer la comédie. Hollow Pines avait cessé de respirer. Dean coupa le moteur. Le clic du contact résonna trop fort, presque inconvenant dans ce vide sonore.

« Je n’aime pas ça », murmura-t-il, sans humour.

Sam ne répondit pas tout de suite. Son regard s’était fixé sur l’immeuble qui leur faisait face, de l’autre côté de la rue déserte. Un bloc massif, sans âme, un parfait parallélépipède rectangle de béton gris, dressé au milieu de la ville comme une anomalie architecturale. Les angles trop nets, les fenêtres étroites et sombres, l’absence totale de décoration, tout en lui respirait la contention, l’enfermement, la négation de l’individu. Une dent cariée plantée dans la mâchoire de Hollow Pines. L’ancien hôpital psychiatrique. Même abandonné, il dégageait une autorité malsaine, comme si les murs se souvenaient encore des cris qu’ils avaient absorbés.

« Tous les appels viennent de là », finit par dire Sam, la voix basse. « Disparitions. Cris la nuit. Hallucinations. Les témoins parlent de voix dans les murs… de silhouettes qui les observent. Et toujours à Halloween. »

Dean laissa échapper un grognement fatigué.

« Génial. Des dingues, des fantômes et du mauvais béton. Le tiercé gagnant. »

Ils traversèrent la rue. Leurs pas semblaient étouffés, comme si l’asphalte refusait de renvoyer l’écho. La porte de l’hôpital céda avec un gémissement prolongé, trop long, trop plaintif. À l’intérieur, l’air était vicié. L’ascenseur se trouvait encore en état de marche, ce qui, en soi, relevait déjà de l’horreur. Sa porte métallique était rayée, piquée de rouille, et maculée de traces brunâtres indéfinissables. Lorsqu’ils entrèrent, une odeur les frappa de plein fouet. La graisse rance des mécanismes. Et quelque chose d’autre. Une senteur de chair ancienne, confinée, mêlée à celle d’un liniment médical éventé, cette odeur âcre et mentholée qui colle à la mémoire, comme si les murs eux-mêmes se souvenaient encore des corps qu’on y avait frottés, calmés, immobilisés, contenus. Les portes se refermèrent dans un claquement trop sec, trop brutal. L’ascenseur se mit en mouvement. Il monta lentement. Anormalement lentement. Chaque vibration du câble faisait frissonner la cabine. Les chiffres défilaient, un à un, puis s’immobilisèrent brusquement entre deux étages. Le silence revint, plus lourd encore. La lumière vacilla, clignota une fois, deux fois, projetant des ombres déformées sur les parois métalliques. Dean serra la mâchoire. Sa main se crispa autour de son arme.

« Dis-moi que t’as pas lu de mythe grec foireux avant de venir. »

Sam déglutit. Sa voix, quand elle sortit, semblait étranglée.

« Korê. »

Dean ferma les yeux une seconde, inspira lentement.

« Bien sûr. »

Et dans le silence suspendu de l’ascenseur bloqué, quelque chose sembla écouter. Un chuchotement s’éleva. Pas une voix identifiable, ni même un murmure cohérent, plutôt une accumulation de souffles, une superposition de respirations décalées, trop nombreuses pour provenir d’un seul corps. Cela ressemblait à un mimétisme sonore imparfait, une tentative maladroite d’imiter des pleurs humains sans jamais en saisir la justesse. Les sons montaient et descendaient, tantôt trop proches, tantôt étouffés, comme s’ils provenaient de l’intérieur même des murs. Le béton vibrait sous leurs doigts lorsqu’ils frôlaient la paroi. Une vibration sourde semblable au battement lent d’un cœur déformé. On aurait dit que quelque chose, derrière la structure, s’était développé au fil des années, subissant une hypertrophie monstrueuse, poussant contre les cloisons, cherchant de l’espace, de l’air, une sortie. Les portes de l’ascenseur s’ouvrirent brutalement dans un grincement métallique qui déchira le silence. Le couloir s’offrit à eux. Une pénombre verdâtre, maladive, baignait l’étage, diffusée par des néons agonisants qui clignotaient par intermittence. Le sol collait sous leurs bottes avec un bruit humide, comme s’ils marchaient sur une surface mal lavée, saturée de vieux résidus. Chaque pas semblait laisser une empreinte invisible, aussitôt absorbée par le carrelage terni. Les murs étaient lacérés de longues traces de griffures, certaines profondes, d’autres superficielles, comme si des mains, ou quelque chose qui s’en approchait, avaient tenté de s’extraire du béton à mains nues. Des chambres capitonnées s’alignaient de part et d’autre du couloir, leurs portes arrachées ou pendantes sur une seule charnière. À l’intérieur, le rembourrage était éventré, laissant apparaître la mousse jaunie, griffée, mâchée, comme si la folie elle-même avait cherché à s’échapper par les murs. Dean inspira lentement, le regard constamment en mouvement.

« Ça sent la bisbille cosmique. »

Sam acquiesça, le visage tendu.

« Ce lieu était un sanctuaire déguisé. »

Il marqua une pause, observant les cellules béantes.

« Un euphémisme pour une prison. Une cage rituelle. »

Ils avancèrent. Chaque pas semblait réveiller le bâtiment, provoquant des craquements lointains, des soupirs dans les conduits, comme si l’hôpital protestait contre leur présence. Au bout du couloir, la salle commune s’ouvrait dans une obscurité plus dense encore. Au centre trônait une sculpture. Informe, vaguement humanoïde, elle était trop grande, trop massive pour être cohérente. Son torse se déployait en volumes excessifs, ses membres se fondaient les uns dans les autres, et certaines excroissances charnelles évoquaient sans ambiguïté un symbole priapique, obscène et archaïque. Rien de sexuel dans cette forme, seulement une impression de fertilité détournée, une caricature primitive devenue malade, comme si le concept même de création avait pourri sur place. La surface de la sculpture semblait humide, pulsante, parcourue de fissures lentes. Autour d’elle, des bougies d’Halloween se consumaient, leurs flammes tremblantes projetant des ombres grotesques sur les murs. La cire fondue s’accumulait à ses pieds, épaisse, visqueuse, semblable à de la chair liquéfiée. Puis la sculpture bougea. Pas brusquement. Elle respira. Et dans ce souffle profond, les chuchotements se turent, comme retenus par quelque chose qui venait enfin de s’éveiller. Elle ne marcha pas. La chose ne se déplaça pas selon des lois reconnaissables. Elle s’arracha à la matière, s’étira hors d’elle comme un souvenir qu’on force à refaire surface. Sa forme se déploya lentement, avec une résistance visqueuse, comme si elle devait se libérer du béton qui l’avait contenue trop longtemps. Sa peau n’était pas une surface continue. Elle semblait composée de couches superposées, de fragments de mémoire compressés, de cris figés dans la chair. À certains endroits, des visages à demi formés affleuraient, aussitôt réabsorbés, laissant derrière eux une impression de souffrance inachevée. Ses yeux, s’il s’agissait bien d’yeux, n’étaient pas fixes. Ils se reconfiguraient sans cesse, reflets instables d’images empruntées. En les croisant, Dean eut l’impression de regarder à travers une vitre fissurée donnant sur des scènes de panique brute. Des silhouettes recroquevillées dans des coins capitonnés, des ongles s’arrachant sur des murs trop proches, des bouches ouvertes sur des cris muets. Une succession d’épisodes de delirium tremens, de solitude absolue, de terreur sans témoin, des esprits brisés hurlant contre des murs qui, parfois, semblaient leur répondre. Sam sentit son souffle se bloquer.

« Korê n’était pas censée être comme ça », souffla-t-il, plus pour se rassurer que pour informer.

La chose répondit. Pas avec des mots. Une onde traversa la pièce, froide et intrusive, et leurs esprits furent envahis. Les images s’imposèrent sans transition. Des enfants déguisés en monstres maladroits, riant trop fort, défiant l’interdit en franchissant les portes de l’hôpital abandonné. Des rires nerveux, des pas précipités. Puis des adultes ivres, le visage rougi par l’alcool, amateurs de zythologie locale venus prolonger la fête, se moquant de la peur des plus jeunes. La lumière vacilla. Le rire se transforma en cris. Les murs se rapprochèrent. Littéralement. Les couloirs s’allongèrent puis se rétractèrent, avalant les silhouettes. La chose observait, apprenait. Elle absorbait la peur, la disséquait, l’enregistrait. Elle perfectionnait son imitation, son mimétisme, gagnant en précision avec une alacrité malsaine, presque joyeuse. Sam haleta, les mains crispées contre ses tempes.

« Elle se nourrit de seuils… »

La compréhension s’imposa à lui avec une clarté glaciale.

« Des moments où les frontières s’amincissent. Halloween. Le passage. »

Dean leva son arme, les muscles tendus, le regard fixe.

« Alors on ferme la porte. »

La créature attaqua. Elle ne bondit pas. Elle se déforma. Sa masse se fragmenta, se démultiplia, ses membres s’allongeant de manière contre-nature, glissant sur les murs, le plafond, le sol simultanément. Il n’y avait pas de centre identifiable, pas de cœur à viser. Seulement une volonté diffuse, omniprésente. Une faim ancienne, patiente. Une mémoire collective hypertrophiée par des décennies d’abandon, de douleur non reconnue, de silence imposé. Dean fut projeté violemment contre un mur. L’air quitta ses poumons dans un râle sec. Le béton se fissura sous l’impact, comme s’il était devenu friable. Sam s’effondra à genoux. Les voix affluèrent en lui. Trop nombreuses. Trop proches. La chose parlait à travers lui, utilisait son esprit comme une caisse de résonance. Elle connaissait leurs failles. Leurs pertes. Le poids d’une enfance passée à lutter contre l’invisible. Elle savait ce que signifiait être enfermé dans sa propre tête, sans issue, sans clé.

« Ce n’est pas une déesse », cracha Dean en se redressant avec difficulté, le sang au coin des lèvres. « C’est une erreur. »

Sam traça un symbole au sol d’un geste tremblant mais précis, mêlant le sel, son sang et les cendres dans un motif ancien. Une incantation archaïque, sans poésie ni révérence. Nonobstant les mythes, certaines choses ne méritaient pas d’être nommées. Elles devaient être effacées. La créature hurla. Le son n’était pas fait pour être entendu. Il fit vibrer les os, lacéra l’air, provoquant une onde de choc qui fendit les murs. Le béton se craquela, se désagrégea dans une pulvérulence suffocante. Les néons explosèrent. La façade de l’illusion d’Halloween se disloqua, révélant l’horreur nue, sans masque, sans mise en scène. Puis tout s’effondra. Et dans le fracas final, quelque chose de très ancien comprit qu’il avait perdu son terrain de jeu.



Ils se réveillèrent à l’aube, étendus à même le bitume froid, à l’extérieur du bâtiment. Le ciel était d’un gris blafard, comme si la nuit avait aspiré jusqu’au dernier pigment avant de se retirer. Chaque respiration râpait la gorge. Leurs corps protestaient au moindre mouvement, lourds, engourdis, encore imprégnés d’une fatigue qui n’avait rien de physique. L’hôpital n’existait plus. À sa place s’étendait un amas informe de gravats, de poutres tordues et de murs éventrés, comme si la structure s’était effondrée sur elle-même dans un dernier spasme. Les fondations avaient cédé, avalant ce qu’elles contenaient, ou libérant enfin ce qui y était enfoui. Une fine poussière recouvrait tout, retombant lentement comme des cendres après un incendie. Aucun corps. Aucun témoin. Les premières voitures arrivèrent plus tard. Quelques habitants, encore en manteaux de nuit, regardèrent les ruines sans réellement comprendre. Personne ne posa de questions. Ou plutôt, personne ne posa les bonnes questions. On détourna le regard. On accepta l’inacceptable avec une facilité presque inquiétante. La ville reprit son souffle. Les citrouilles furent ramassées et jetées à la benne, leurs visages ricanants brisés, leurs entrailles déjà pourries. Les décorations furent rangées dans des cartons en plastique, empilées dans des garages humides. Les costumes retournèrent dans les placards, les masques furent oubliés au fond des tiroirs. On parla d’une fuite de gaz, d’une structure instable, d’un accident évité de justesse. Un euphémisme de plus, soigneusement empaqueté pour que personne n’ait à se souvenir. Hollow Pines continua.



Dans le motel, la lumière du matin filtrait à travers des rideaux jaunis. Dean s’affala sur le futon râpé sans même retirer sa veste. Ses vêtements étaient trempés de sueur froide, collés à sa peau comme un rappel persistant de la nuit. Ses mains tremblaient légèrement, malgré lui.

« J’te jure », marmonna-t-il, la voix rauque, usée, « Halloween devrait être interdit. »

Sam ne répondit pas tout de suite. Il était assis sur le bord du lit, le regard fixé sur le mur en face de lui. Un mur banal. Trop banal. Sa pâleur ne s’était pas dissipée. Ses yeux semblaient encore chercher quelque chose, comme s’il s’attendait à voir le plâtre se fissurer, à entendre un souffle derrière la cloison.

« Certaines portes ne devraient jamais être décorées », dit-il enfin.

Le silence retomba, plus léger qu’avant, mais toujours présent. Dehors, dans la rue, un enfant riait. Un rire clair, innocent, rebondissant contre les façades encore endormies. Un rire qui imitait parfaitement ce qu’il devait être. Quelque chose, quelque part, avait appris à le reproduire. Et cette fois, personne ne l’entendit.

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