L’Héritage Winchester

Chapitre 6 : Maison

9749 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 15/03/2026 09:30

Chapitre 6 — Maison

Dean s’engagea le premier dans l’escalier, l’arme levée et la lampe torche tendue devant lui. Le faisceau glissait sur les marches de bois brut, sur les murs étroits et sur les angles où l’ombre semblait s’accrocher plus lourdement. Sous son poids, chaque marche grinçait légèrement, juste assez pour rappeler que cet endroit n’avait jamais été conçu pour être découvert par hasard.Le bruit résonnait dans l’escalier étroit d’une manière désagréable, comme si l’endroit lui-même amplifiait chaque mouvement.

Il descendait lentement, le corps tout entier tendu vers l’écoute, attentif au moindre bruit qui ne viendrait pas d’eux.

Quelques marches derrière lui, Sam suivait, lui aussi armé, la lampe braquée régulièrement vers le haut de l’escalier et l’arrière du passage. Il refusait l’idée d’être pris entre deux dangers. Saphyrra restait près de lui, et sa main demeurait prête à la retenir au moindre faux pas, car depuis qu’ils avaient quitté la voiture sa faiblesse devenait de plus en plus visible.

Elle semblait plus nerveuse maintenant. Ses mains tremblaient toujours, serrées sur le tissu de son pantalon comme si ce simple contact l’aidait à tenir, et ses yeux parcouraient les parois étroites de l’escalier avec une attention étrange. Ce n’était pas seulement de l’inquiétude. Il y avait dans la manière dont elle observait le bois, les angles et la descente elle-même quelque chose de plus troublant.

À mesure qu’ils descendaient, l’air changeait. Il devenait plus froid, mais surtout plus dense, chargé de cette lourdeur particulière que prennent certains lieux fermés où trop de choses se sont produites pour que les murs puissent les oublier.

En bas, une porte à moitié arrachée pendait sur ses gonds. Elle avait visiblement été conçue pour s’ouvrir grâce à un système électronique — le lecteur de carte restait encore fixé au mur — mais quelqu’un l’avait forcée sans chercher à faire proprement.

Dean échangea un regard avec Sam.

Il n’aimait vraiment pas ça.

Une odeur leur parvint alors, d’abord diffuse, puis assez nette pour ne laisser aucun doute. Elle mêlait plusieurs choses que les Winchester connaissaient trop bien : le soufre, immédiatement reconnaissable ; le sang, avec sa note métallique sèche ; et quelque chose d’autre encore, plus stagnant, plus lourd.

La mort.

La mâchoire de Dean se contracta. Sans un mot, il poussa la porte du bout du canon.

Au moment précis où il franchit le seuil, la lumière s’alluma brusquement au plafond. Le déclenchement automatique fut si sec qu’il se raidit aussitôt, prêt à tirer avant même d’avoir pleinement identifié ce qui venait de se produire.

Mais rien ne bougea.

Le faisceau de sa lampe devint presque inutile sous l’éclairage cru des néons qui révélaient un long couloir aux murs blancs, trop lisses, trop nets, presque cliniques. Rien dans cet espace ne correspondait à la cabane délabrée qui se trouvait au-dessus de leurs têtes.

Puis Dean vit le corps.

Le corps se trouvait à une cinquantaine de mètres de là, rejeté sur le côté dans une posture qui n’avait plus rien d’humain sinon la forme. C’était une femme en blouse blanche, étendue au milieu du couloir sous la lumière crue des néons.

Dean sentit quelque chose de froid lui glisser dans le ventre.

Derrière lui, Sam descendit les dernières marches et s’immobilisa à son tour en découvrant la scène, tandis qu’un peu plus haut dans l’escalier Saphyrra restait figée, pâle, les doigts crispés contre la rampe et les yeux fixés droit devant elle comme si son regard refusait encore de se poser ailleurs.

— « Génial… » murmura Dean d’une voix plus tendue que réellement ironique.

Sam acheva de descendre et laissa son regard parcourir l’ensemble du couloir, les murs blancs, la lumière brutale des néons et la porte éventrée derrière eux. Tout ici respirait l’organisation et la méthode, sans plus rien avoir en commun avec la cabane abandonnée qu’ils avaient découverte à la surface.

— « C’est pas une simple planque », dit-il à voix basse.

Dean n’eut pas besoin de répondre. L’endroit n’avait rien d’un refuge improvisé ; il avait été conçu pour fonctionner.

Il avança lentement dans le couloir, l’arme toujours levée par réflexe. Les néons rendaient sa lampe inutile désormais, mais son geste resta le même, mécanique, forgé par des années d’habitude. Le sol parfaitement lisse renvoyait sous ses pas un écho discret, trop net dans cet espace fermé.

Lorsqu’il s’accroupit près de la victime sans la toucher, son regard parcourut lentement la silhouette étendue au sol. Les yeux de la femme restaient ouverts, figés dans cette expression vide que la mort commençait déjà à durcir. Sa tête reposait dans un angle anormal, la nuque brisée net. L’attention de Dean glissa ensuite vers le haut de sa chemise, où une fine trace sombre marquait le tissu, tandis qu’une odeur légère mais caractéristique de soufre flottait encore dans l’air.

Il inspira lentement.

Le soufre était bien là, mêlé à l’odeur métallique du sang et à celle, plus lourde, d’une pièce restée close depuis trop longtemps.

— « Pas récent », dit-il finalement en se redressant légèrement. « Mais pas vieux non plus. »

Quand il releva les yeux vers Sam, aucun mot supplémentaire ne fut nécessaire. Ils avaient déjà vu ça beaucoup trop souvent.

Derrière eux, Saphyrra descendait lentement les dernières marches de l’escalier. Elle avançait avec prudence, gardant une main posée contre le mur pour stabiliser ses pas, comme si chaque mouvement devait être soigneusement contrôlé pour ne pas perdre l’équilibre. Ses jambes semblaient fragiles, presque prêtes à céder à chaque pas, mais son attention restait fixée droit devant elle.

Elle ne détourna pas les yeux du corps étendu au milieu du couloir.

Ce détail troubla Dean. Il s’attendait instinctivement à voir apparaître du choc, de la peur ou simplement du dégoût — la réaction normale face à un cadavre pour quelqu’un qui n’avait pas passé sa vie à courir après les pires horreurs du monde. Pourtant rien de tout cela n’apparut sur son visage. Il n’y avait dans ses yeux ni panique ni répulsion, seulement une attention silencieuse, presque réfléchie, comme si elle observait quelque chose qui lui était déjà familier.

Dean détourna légèrement le regard, mal à l’aise sans vraiment comprendre pourquoi.

Ils poursuivirent leur progression dans le couloir. Les portes alignées de chaque côté portaient des numéros partiellement effacés, comme si l’usure ou des manipulations répétées avaient fini par les rendre illisibles. Certaines étaient entrouvertes et révélaient des pièces vides, tandis que d’autres avaient été forcées, leurs serrures arrachées ou leurs battants éclatés.

Plus ils avançaient, plus l’endroit révélait sa véritable nature. Ce n’était pas une cachette improvisée sous une cabane isolée, mais une installation organisée.

Le couloir finit par déboucher sur une salle beaucoup plus vaste.

Trois autres corps gisaient au sol, vêtus des mêmes blouses blanches que la première victime, leurs visages figés dans cette immobilité étrange que la mort impose brutalement aux vivants. Pourtant, malgré cette scène familière pour des chasseurs comme eux, ce ne furent pas les cadavres qui arrêtèrent net les deux frères.

Leurs regards furent immédiatement attirés par les murs.

Le béton brut qui entourait la pièce était couvert de symboles gravés directement dans la surface : cercles de protection, sigils anti-démons et inscriptions anciennes que Sam et Dean reconnurent aussitôt. Ce genre de marquage n’avait jamais été décoratif. Il servait à repousser les démons, à les enfermer ou à contrôler quelque chose que l’on ne voulait pas voir s’échapper.

Certaines lignes avaient été grattées avec une violence telle que le béton lui-même avait été entamé, tandis que d’autres semblaient avoir été effacées à la hâte, comme si quelqu’un avait tenté de briser les protections sous la pression d’une urgence.

Sam s’approcha lentement d’un des tracés abîmés et passa la main à quelques centimètres du symbole sans le toucher, suivant la courbe brisée qui traversait le cercle.

— « Ils essayaient de les tenir à distance », murmura-t-il.

Dean observa les lignes gravées, puis les portions détruites, avant de laisser son regard glisser vers les corps étendus dans la pièce.

— « Ou de les garder à l’intérieur », répondit-il d’une voix plus sombre.

Au centre de la salle se trouvait une table métallique solidement fixée au sol. Des symboles beaucoup plus complexes avaient été tracés autour de sa surface, mêlant rituels occultes et marques plus anciennes encore, tandis que plusieurs sangles épaisses étaient attachées aux montants, disposées de manière à maintenir fermement quelqu’un immobile.

Dean s’en approcha plus lentement cette fois, comme si la table attirait son attention malgré lui. La lumière crue des néons faisait briller le métal d’un éclat froid et clinique. Il passa la main au-dessus des attaches sans les toucher, observant les sangles fixées aux montants puis les traces sombres qui maculaient la surface.

— « Quelqu’un était attaché là », dit-il finalement.

Sa voix avait changé, plus basse, plus lourde, tandis que son regard continuait de parcourir la pièce. Contre l’un des murs, plusieurs autels improvisés s’alignaient. Des bougies presque consumées avaient laissé des coulées de cire figée sur le béton, et des restes d’herbes brûlées noircissaient des coupelles de métal. Des fioles vides et des morceaux d’os gravés reposaient au milieu de symboles tracés à la craie. 

Sam n’eut pas besoin de s’approcher davantage pour comprendre ce qu’il regardait : ce genre de matériel appartenait sans ambiguïté au monde des sorcières. Il recula légèrement, balayant la pièce du regard comme s’il essayait d’en saisir la logique.

— « C’est pas un simple labo », dit-il finalement.

Dean secoua lentement la tête en continuant d’examiner la pièce.

— « Non. »

Son regard passait d’un élément à l’autre, reliant peu à peu les détails entre eux : les blouses blanches abandonnées, les symboles gravés dans le béton, les sangles fixées à la table, les autels improvisés alignés contre le mur.

Sam finit par souffler, pensif :

— « Ils ont mélangé science et sorcellerie. »

Le mot resta suspendu quelques secondes dans l’air. Ici, la science et la magie ne s’opposaient pas ; elles travaillaient ensemble. Les blouses blanches et les rituels gravés dans le béton appartenaient au même projet, à la même logique froide qui cherchait à assembler deux mondes que la plupart des gens préféraient ignorer.

Cette idée, plus encore que les corps étendus sur le sol, fit naître un froid bien réel dans le ventre des deux frères. Ils avaient déjà vu des rituels et des laboratoires clandestins, mais celui-ci possédait quelque chose de différent : tout semblait répondre à une organisation précise.

La mâchoire de Dean se contracta légèrement tandis que son regard glissait une dernière fois sur la table sanglée au centre de la pièce. Puis il tourna brièvement les yeux vers Saphyrra. Le regard qu’il posa sur elle n’était plus exactement le même que quelques minutes plus tôt. Ce n’était pas encore de la compréhension, mais une inquiétude nouvelle commençait à prendre forme, une intuition désagréable qui refusait encore de se transformer en pensée claire.

Saphyrra, elle, restait d’un calme déroutant au milieu de la pièce. Elle ne regardait ni les murs couverts de symboles ni les autels improvisés disposés contre le béton. Son attention restait fixée sur les corps étendus au sol, qu’elle observait longuement avec une concentration étrange.

Il n’y avait dans ses yeux ni horreur ni véritable curiosité. Plutôt une forme d’attention silencieuse, comme si elle cherchait quelque chose dans cette scène.

Puis, sans que personne ne lui demande quoi que ce soit, elle se mit à marcher vers la table centrale.

Ses pas demeuraient instables. Elle vacilla légèrement avant de poser une main sur le bord métallique pour se soutenir. Ses doigts tremblaient contre la surface froide, mais elle continua d’avancer.

Dean fit instinctivement un pas vers elle.

— « Hé… »


Le mot lui échappa avant même qu’il ait le temps d’y penser.

Mais il ne termina jamais sa phrase.

Saphyrra venait de s’asseoir sur la table.

Le geste avait été simple, presque naturel, comme si sa place avait toujours été là. Elle resta immobile, les mains posées près de ses cuisses, les épaules légèrement rentrées, les pieds suspendus sans toucher vraiment le sol. Cette posture donnait à la scène quelque chose de trop familier pour être accidentel.

Un froid traversa la poitrine de Sam.

Dean, lui, ne bougeait plus. Son regard glissa sur la manière dont Saphyrra était installée, puis dériva lentement vers les sangles fixées aux montants de la table. Sam suivit ce regard et comprit aussitôt ce qui venait de se former dans l’esprit de son frère.

Pendant une fraction de seconde, Dean imagina ces sangles refermées autour de ses poignets et de ses chevilles.

Il inspira lentement.

— « Sam… »

Le mot n’était pas une question. Ils avaient déjà vu des rituels et des laboratoires clandestins, mais ici les deux semblaient se confondre. Les symboles gravés autour de la table, les sangles fixées aux montants et la disposition même de la pièce formaient un ensemble trop cohérent pour être un simple décor.

Cette table n’était pas seulement un autel. Elle servait aussi de table d’opération, un endroit où les rituels et la science semblaient se confondre. Et Saphyrra n’y avait jamais été une simple visiteuse.

La pensée serra la poitrine de Dean. La colère monta en lui, lente et froide, mêlée à une certitude qui ne demandait plus vraiment de preuve : si quelqu’un avait attaché cette fille sur cette table, alors quelqu’un allait devoir répondre de ce qui avait été fait ici.

Sam s’approcha d’elle avec précaution et posa doucement une main sur son bras.

— « Saphyrra… descends. »

Sa voix resta basse, presque posée, comme s’il craignait de briser quelque chose de fragile dans cet instant étrange. Elle hésita un bref moment, le regard toujours tourné vers les corps étendus sur le sol, puis elle le laissa l’aider à glisser au sol. Ses jambes fléchirent légèrement lorsqu’elle toucha le plancher et Sam dut soutenir son poids un instant pour l’empêcher de vaciller.

Elle paraissait confuse, non pas effrayée ni bouleversée, mais simplement perdue.

Dean détourna les yeux vers la table, vers les sangles et vers les symboles gravés autour du métal. Il inspira lentement, comme pour contenir les images qui se formaient déjà dans son esprit.

— « Putain… » souffla-t-il finalement. « Ils ont fait quoi ici ? »

La question n’était pas réellement adressée à la pièce ni même à Sam. Elle ressemblait davantage à une tentative de mettre des mots sur quelque chose qu’il préférait encore ne pas imaginer complètement.

Sam resserra légèrement sa main sur l’épaule de Saphyrra.

— « On va trouver. »

Dean hocha la tête, mais son regard resta dur tandis qu’il parcourait la pièce une dernière fois. Rien ici ne ressemblait à un acte improvisé ni à la dérive d’un esprit dérangé. Tout indiquait au contraire un projet réfléchi, mené avec méthode et sur la durée.

Ils reprirent leur progression dans le laboratoire.

D’autres portes s’alignaient le long du couloir, menant à des pièces qu’ils n’avaient pas encore explorées. Sam gardait une main près de Saphyrra, prêt à la retenir si ses jambes cédaient de nouveau, tandis que Dean avançait en tête, l’arme levée par réflexe.

L’appréhension continuait de monter à mesure qu’ils avançaient. À ce stade, pourtant, faire demi-tour n’était plus vraiment une option.

Ce n’était plus seulement une enquête. C’était devenu personnel.

Ils finirent par entrer dans une nouvelle pièce qui ressemblait à une salle d’observation. Un pan entier du mur était couvert d’écrans de surveillance, certains éteints, d’autres fissurés, tandis que des câbles pendaient encore au-dessus de claviers renversés et de consoles partiellement démontées.

Mais ce ne fut pas cela qui attira leur attention.

En face d’eux, une large vitre sans tain occupait presque tout le mur opposé et donnait directement sur une autre pièce.

Derrière le verre se trouvait une petite chambre entièrement blanche, dont l’espace réduit semblait avoir été conçu pour ne contenir que l’essentiel. Au centre reposait un lit métallique entouré d’appareils médicaux encore branchés. Des perfusions pendaient au-dessus du matelas, leurs poches désormais vides, tandis que plusieurs caméras fixées aux angles du plafond surveillaient chaque centimètre de la pièce.

L’endroit était nu. Aucun objet personnel, rien qui puisse laisser penser qu’un être humain avait réellement vécu là.

Dean s’approcha lentement de la vitre et s’immobilisa devant elle, le regard fixé sur l’intérieur de la chambre.

— « Non… » murmura-t-il.

Le mot n’avait rien d’une question. C’était un refus instinctif de ce que ses yeux commençaient déjà à comprendre.

Sam le rejoignit quelques secondes plus tard et observa la pièce à son tour, laissant son regard parcourir méthodiquement l’espace : le lit métallique, les appareils médicaux, les caméras fixées aux angles du plafond pour ne laisser aucun angle mort.

— « Ils la surveillaient », dit-il finalement à voix basse.

Dean ne répondit pas tout de suite. Il continuait de fixer la chambre, comme si chaque détail venait confirmer ce que son instinct refusait encore d’accepter : une porte verrouillée, la lumière sans doute allumée en permanence, les caméras qui n’arrêtaient jamais d’enregistrer.

— « C’était une cage », finit-il par dire.

Sa mâchoire se contracta tandis qu’il levait les yeux vers l’un des écrans fissurés derrière eux, comme s’il espérait y trouver des images capables d’expliquer ce qu’ils avaient sous les yeux.

— « Ils l’ont gardée là-dedans. »

Sam perçut aussitôt la tension nouvelle dans la voix de son frère. Ce n’était pas seulement de la colère ; quelque chose de plus brut, de plus personnel venait de s’y glisser. Il tourna légèrement la tête vers Saphyrra.

Elle fixait toujours la chambre blanche à travers la vitre, mais son regard avait changé. Il n’y avait ni peur ni surprise dans ses yeux, seulement une reconnaissance silencieuse qui n’avait rien de rassurant.

Dean le remarqua lui aussi, et la simple expression sur son visage suffit à lui nouer l’estomac.

— « Dis-moi que c’est pas ça… »

Il resta immobile devant la vitre, incapable de détourner le regard de cette pièce trop blanche, de ce lit métallique trop étroit et de ces murs sans relief qui semblaient avoir été conçus pour effacer toute trace de vie.

Derrière lui, Sam observait la chambre avec l’habitude de celui qui analyse avant de ressentir, tandis que Saphyrra demeurait encore figée quelques secondes. Puis elle se mit lentement en mouvement.

Ses pas restaient hésitants, ses jambes semblant encore peiner à lui obéir, mais une détermination étrange guidait sa progression. Elle traversa la salle sans quitter la petite chambre des yeux et s’arrêta devant la vitre, levant la main avec précaution jusqu’à poser la paume contre le verre, ses doigts tremblant légèrement lorsque le contact se fit.

Elle resta ainsi quelques instants, immobile, la main contre la vitre et le regard fixé sur l’intérieur de la pièce. Dean sentit malgré lui son souffle ralentir tandis qu’il observait la scène en silence, incapable de dire quoi que ce soit — et surtout incapable d’interrompre ce moment étrange qui semblait suspendre la pièce entière.

Saphyrra tourna alors légèrement la tête vers eux. Son regard n’avait rien de paniqué ni d’absent ; il était au contraire parfaitement clair, presque tranquille, comme si elle énonçait simplement une évidence que personne d’autre dans la pièce n’était prêt à entendre.

— « Maison. »

Le mot tomba doucement dans le silence, sans emphase particulière, mais avec une simplicité qui le rendait d’autant plus lourd.

Sam sentit aussitôt quelque chose se serrer dans sa poitrine tandis que Dean restait figé devant la vitre. Son regard revint malgré lui vers la chambre blanche : le lit métallique, les perfusions suspendues, les caméras fixées au plafond. Son esprit reconstituait déjà ce que cet endroit avait dû être — des nuits interminables sous une lumière qui ne s’éteignait jamais, le silence, l’absence de voix humaines, tout ce qui transformait cette pièce immaculée en une cage soigneusement surveillée.

Et pourtant, pour elle, c’était une maison.

La mâchoire de Dean se contracta. Il continua de fixer la chambre quelques secondes, comme s’il espérait encore y voir autre chose que ce qu’elle était réellement.

— « C’est pas une maison », lâcha Dean d’une voix plus basse qu’il ne l’aurait voulu. « C’est une putain de cage. »

Sam s’approcha doucement de Saphyrra.

— « Depuis combien de temps ? » demanda-t-il.

Elle ne répondit pas. Sa main restait posée contre la vitre, immobile, comme si cette paroi avait longtemps été la seule chose solide entre elle et le reste du monde.

Dean détourna légèrement le regard. La colère froide qu’il ressentait toujours se mêlait désormais à quelque chose de plus lourd. Si cet endroit était réellement ce qu’elle appelait une maison… alors c’était tout ce qu’on lui avait laissé du monde.

Sam posa doucement la main sur la sienne pour l’éloigner du verre.

— « On reste pas ici », dit-il calmement. « On continue. »

Il lança un regard à Dean. Celui-ci hocha la tête sans quitter la chambre des yeux.

— « Ils l’ont gardée là-dedans », murmura Dean. « Comme un animal. »

Sam serra légèrement la main de Saphyrra.

— « On sait pas encore tout », répondit-il.

Dean secoua à peine la tête.

— « J’ai pas besoin de tout savoir pour comprendre ce que c’est. »

Le ton de Dean ne monta pas, mais la tension dans sa voix vibrait clairement.

Sam inspira lentement. Il connaissait ce moment précis : celui où Dean était à deux doigts de laisser la colère prendre toute la place.

— « On trouvera qui a fait ça », dit-il plus fermement. « Mais d’abord on comprend. »

Dean tourna enfin la tête vers lui.

— « Comprendre quoi, exactement ? » répliqua-t-il. « Qu’ils ont décidé qu’elle était pas une personne ? »

Sam soutint son regard.

— « Comprendre ce qu’ils cherchaient. »

Le silence qui suivit pesa lourd dans la salle. Saphyrra restait entre eux, plus fragile que jamais, mais étrangement calme.

Dean passa une main sur son visage, comme pour reprendre le contrôle avant que la colère ne prenne toute la place.

— « On continue », lâcha-t-il finalement.

Sa voix avait retrouvé une stabilité apparente, mais Sam voyait bien que cet équilibre ne tenait qu’à un fil.

Ils quittèrent la salle d’observation et reprirent leur progression dans le laboratoire. Cette fois, ils ne cherchaient plus seulement des indices dispersés dans les pièces : ils cherchaient des réponses — et peut-être quelqu’un à qui faire payer ce qu’ils venaient de découvrir.

La pièce suivante ressemblait à une salle d’archives improvisée, ce qui correspondait exactement à ce dont ils avaient besoin pour comprendre ce qui s’était passé ici. Malheureusement, quelqu’un était déjà passé avant eux.

Des étagères métalliques gisaient renversées contre les murs, et des dossiers ouverts avaient été abandonnés au sol, leurs pages éparpillées comme si quelqu’un avait fouillé méthodiquement à la recherche de quelque chose de précis. Plusieurs ordinateurs avaient été fracassés ; leurs écrans fissurés reflétaient encore la lumière crue des néons. Tout dans la pièce indiquait qu’on avait tenté d’effacer des traces.

Sam ramassa une chaise encore intacte et l’installa contre le mur pour que Saphyrra puisse s’asseoir. Elle obéit sans discuter. Ses mains tremblaient toujours et la fatigue pesait sur chacun de ses mouvements. Il posa brièvement une main sur son épaule — davantage pour vérifier qu’elle ne vacillerait pas que pour la rassurer — puis se dirigea vers les postes informatiques.

De son côté, Dean entreprit de fouiller les dossiers papier encore exploitables. Il parcourait les feuilles rapidement, s’arrêtant parfois sur des termes techniques, des dates ou des fragments de rapports dont des sections entières avaient été arrachées, comme si quelqu’un avait pris soin de laisser juste assez d’éléments pour rendre l’ensemble incompréhensible.

— « Ils ont pas juste paniqué », finit-il par dire en laissant tomber une chemise vide sur le sol. « Ils ont nettoyé. »

Pendant qu’il parlait, Sam parvint finalement à relancer l’un des ordinateurs encore alimentés par un système de secours. L’écran clignota longuement avant d’afficher le menu interne du système de surveillance. Il parcourut rapidement les dossiers, cherchant les enregistrements des caméras, puis s’immobilisa.

— « J’ai quelque chose. »

Dean se rapprocha aussitôt.

Sur l’écran apparut le couloir blanc qu’ils avaient traversé quelques minutes plus tôt, puis la chambre d’observation où Saphyrra reposait immobile sur le lit métallique, figée sous la lumière crue des néons tandis que les caméras braquées vers elle enregistraient chaque mouvement.

Quelques secondes plus tard, plusieurs silhouettes surgirent dans le couloir, leurs yeux noirs brillant brièvement lorsqu’elles passèrent devant la caméra.

Les démons.

Ils n’étaient pas passés par la cabane. Les images révélaient clairement un autre accès, plus profond dans le complexe.

Dean resta un moment silencieux devant l’écran.

— « Ils savaient exactement où aller », finit-il par dire d’une voix tendue.

La séquence continua.

La porte de la chambre s’ouvrit brusquement et une femme en blouse entra précipitamment. Elle parla à Saphyrra — le son manquait — puis la saisit fermement par le poignet et la tira hors du lit. Saphyrra vacilla en essayant de suivre tandis que la femme l’entraînait vers la sortie sans ralentir, ses gestes rapides et brusques trahissant une urgence évidente.

Elles traversèrent le couloir presque en courant. Arrivées devant l’escalier qui remontait vers la cabane, la femme poussa Saphyrra vers l’extérieur, puis referma aussitôt la porte derrière elle. Elle verrouilla l’accès depuis l’intérieur et leva la main pour tracer un symbole dans l’air ; une brève lueur parcourut l’encadrement lorsque le signe se referma, formant une barrière invisible.

Quelques instants plus tard, les démons atteignirent le passage et ralentirent nettement en arrivant devant le symbole. L’un d’eux tenta de franchir le seuil mais fut repoussé comme s’il avait heurté une paroi invisible, et les autres se mirent aussitôt à forcer le passage, frappant la barrière tandis que la lumière du signe vacillait peu à peu sous la pression.

Ce n’est qu’après de longues secondes que le symbole finit par se fissurer, la lueur se brisant brusquement avant de céder complètement. Lorsqu’un démon franchit enfin le seuil, la femme en blouse se trouvait toujours dans le couloir. Il leva simplement la main dans sa direction, et dans le même instant la tête de la femme se brisa d’un mouvement sec, comme si une force invisible venait de lui rompre la nuque. Son corps s’effondra aussitôt sur le sol.

La séquence se coupa brutalement, laissant Sam immobile devant l’écran, les yeux fixés sur l’image figée.

— « Elle l’a fait sortir », dit finalement Sam.

Dean ne répondit pas tout de suite. Son regard restait rivé sur l’écran, mais ce n’était plus vraiment la vidéo qu’il voyait. Dans son esprit, la scène se rejouait encore : la porte qui se referme, le symbole tracé dans l’air, la femme qui reste derrière alors qu’elle sait très bien ce qui va arriver.

— « Elle savait qu’elle y resterait », finit-il par dire.

Sa voix ne portait ni admiration ni emphase. C’était simplement un constat.

Sam tourna légèrement la tête vers Saphyrra, toujours assise contre le mur. Elle les observait en silence, les mains posées sur ses genoux, le visage calme malgré la fatigue.

— « Elle voulait qu’elle sorte », reprit-il.

Dean passa une main fatiguée sur son visage avant de laisser son regard parcourir la pièce détruite autour d’eux : les dossiers éventrés, les écrans brisés, les étagères renversées.

— « Ou elle voulait sauver ce qu’ils avaient fabriqué », répondit Dean plus sèchement.

Il se tourna de nouveau vers l’écran noir.

— « Mais elle l’a fait sortir. »

Sam acquiesça lentement.

— « Elle savait ce qui arrivait. »

Dean hocha à peine la tête.

— « Ouais. »

Son regard revint brièvement vers l’image figée de la femme dans le couloir.

— « Et elle est restée quand même. »

Sam observa l’écran quelques secondes de plus avant de souffler :

— « Elle lui a acheté du temps. »

Dean serra la mâchoire.

— « Suffisamment pour qu’elle sorte d’ici. »

Ce n’était pas une hypothèse. Les images parlaient d’elles-mêmes.

Le silence retomba dans la pièce, plus lourd cette fois. Il ne restait plus beaucoup d’illusions possibles sur la nature de cet endroit. Ce laboratoire n’avait jamais été conçu pour observer quoi que ce soit ; il servait à contrôler, à expérimenter — peut-être même à manipuler quelque chose qui dépassait largement un simple protocole scientifique.

Dean détourna enfin les yeux de l’écran et reprit la fouille des dossiers avec beaucoup plus de méthode. Il ne parcourait plus les feuilles au hasard : il cherchait un nom, un responsable, n’importe quel lien capable de relier ce laboratoire à la table centrale qu’ils venaient de découvrir.

Les pages défilaient rapidement sous ses doigts. Il s’arrêtait parfois sur une date, une annotation technique… puis son geste se figea soudain.

Un nom venait d’apparaître sur la couverture d’un dossier.

Mary Winchester.

Pendant quelques secondes, Dean resta parfaitement immobile avant d’ouvrir le dossier.

Il était épais, bien trop épais pour se limiter à quelques notes administratives. Les premières pages décrivaient sa mère avec une précision clinique : date de naissance, historique familial, activités de chasse, lignée, capacités particulières, observations comportementales. Les annotations se poursuivaient plus loin et remontaient jusqu’à ses propres parents, comme si toute la famille avait été étudiée et disséquée méthodiquement.

La gorge de Dean se serra tandis qu’il tournait les pages une à une.

Plus loin apparaissaient d’autres noms qu’il connaissait évidemment trop bien : Samuel Winchester, puis Dean Winchester. Les notes ne ressemblaient plus à des profils génétiques mais à des observations accumulées sur plusieurs années — leurs déplacements, certaines chasses connues, leurs habitudes, et même des éléments qu’ils n’avaient jamais rendus publics. Quelqu’un les avait observés pendant longtemps.

Au centre du dossier, une annotation écrite en rouge attira finalement son regard.

ADN validé : Mary Winchester.

Dean referma le dossier un instant avant de l’ouvrir de nouveau, comme pour vérifier qu’il n’avait rien imaginé.

— « Sam… »

Sa voix resta basse, contenue.

Sam s’approcha aussitôt et Dean lui tendit le dossier sans un mot. Il se mit à parcourir les pages rapidement, son expression changeant peu à peu à mesure que les informations s’alignaient sous ses yeux.

— « Ils ont étudié maman… », murmura-t-il.

Pendant ce temps, Dean continuait de fouiller les piles de dossiers éparpillées sur la table lorsqu’un second classeur attira son attention. En l’ouvrant, il reconnut immédiatement le nom inscrit sur la première page : John Winchester. La structure du dossier était la même que celle du précédent, avec le même niveau de détail et la même accumulation d’informations. Au milieu des pages apparaissait la même annotation écrite en rouge qui confirmait ce que ces gens avaient cherché à obtenir.

ADN validé : John Winchester.

Certains éléments mentionnés dans ces rapports n’avaient jamais été partagés avec personne. On y trouvait des faits que seuls des chasseurs expérimentés — ou des Hommes de Lettres — auraient pu connaître.

— « Comment ils peuvent avoir ça ? » demanda Dean, tandis que la colère remontait lentement en lui, plus froide et plus contrôlée que quelques minutes plus tôt.

Sam continua de tourner les pages, parcourant les annotations avec une attention de plus en plus concentrée. Les notes ne ressemblaient pas à de simples informations compilées dans des livres ou recueillies auprès d’autres chasseurs : elles décrivaient des observations précises, leurs habitudes, certaines chasses et même des détails qu’aucun rapport public n’aurait pu mentionner.

— « C’est pas des recherches », dit-il finalement. « C’est de la surveillance. »

Dean resta immobile un instant, les yeux fixés sur les dossiers ouverts devant eux.

— « Génial. Donc quelqu’un nous surveille depuis des années. »

La caisse contenait d’autres dossiers, d’autres noms, d’autres lignées de chasseurs apparemment étudiées avec le même soin méthodique. Pourtant l’annotation rouge n’apparaissait que sur deux d’entre eux — ceux qui concernaient leurs parents.

Dean continua de fouiller, beaucoup plus vite maintenant, les feuilles glissant sous ses doigts avec une brusquerie qu’il ne cherchait même plus à contrôler. Au milieu des chemises cartonnées, il finit par tomber sur un dossier plus fin que les autres. Le titre inscrit sur la couverture attira aussitôt son attention :

Héritage S.W.

Dean resta immobile un bref instant avant d’ouvrir le dossier. Une photographie glissa hors de la chemise et vint se poser contre sa main.

C’était Saphyrra.

Elle était beaucoup plus jeune sur l’image, encore une enfant. Son visage paraissait plus rond, ses traits moins marqués, mais son regard possédait déjà cette gravité étrange qui ne correspondait pas à l’âge qu’elle devait avoir au moment de la photo.

Dean sentit quelque chose se durcir en lui.

Il abaissa les yeux vers les pages suivantes.

Le document commençait comme un rapport technique. Les premières lignes confirmaient l’origine du matériel génétique utilisé pour la création du sujet : l’ADN provenait de Mary Winchester et de John Winchester, prélevé et validé comme base compatible avec les objectifs du projet.

La lecture devenait de plus en plus difficile à mesure qu’il avançait. Le rapport mentionnait plusieurs tentatives antérieures, toutes décrites comme instables ou non viables. Certains sujets n’avaient pas survécu aux premières étapes du protocole ; d’autres avaient développé des réactions imprévisibles que les chercheurs classaient simplement comme des échecs.

Une section suivante précisait que le sujet identifié comme S.W-17 avait montré un niveau de stabilité supérieur aux précédents essais, suffisamment élevé pour autoriser sa conservation et la poursuite du programme jusqu’à l’âge adulte. Une annotation plus récente, ajoutée dans la marge, indiquait que malgré les effets secondaires observés, le sujet demeurait le plus stable de sa génération et présentait une résistance inhabituelle aux procédures rituelles appliquées pendant les différentes phases du projet.

Plus loin, le rapport décrivait les rituels utilisés pour ce qu’ils appelaient l’infusion de magie. Le texte précisait que ces procédures provoquaient une douleur extrême chez les sujets testés et que plusieurs n’avaient pas survécu à ces étapes. Pourtant, la ligne suivante indiquait que le sujet S.W-17 continuait de résister aux rituels et que les expérimentations devaient se poursuivre.

Dean resta figé devant cette phrase, la relisant lentement comme si les mots pouvaient changer sous ses yeux. Sam s’était rapproché sans qu’il s’en rende compte. Au bout de quelques secondes, Dean finit par lire la ligne à voix basse, incapable de masquer l’incrédulité qui traversait maintenant sa voix.

— « Infusion de magie… »

Le terme resta suspendu quelques secondes dans la pièce, comme s’il refusait de s’inscrire complètement dans la réalité. Dean referma brusquement le dossier avant de l’ouvrir de nouveau presque aussitôt, dans un geste nerveux qui ressemblait à une tentative absurde d’annuler ce qu’il venait de lire.

Mais les lignes étaient toujours là.

— « Ils l’ont créée… comme une expérience », finit-il par dire.

Les mots restèrent suspendus quelques secondes dans la pièce, lourds, presque irréels. Ce n’était ni une accusation ni une hypothèse lancée sous le coup de la colère. C’était simplement la conclusion qui s’imposait maintenant avec une brutalité impossible à ignorer.

Dean releva lentement les yeux vers Saphyrra, toujours assise contre le mur. Elle les observait en silence, comme depuis le début, sans intervenir, sans vraiment comprendre ce qui venait de se briser dans l’esprit de Dean.

Sam, lui, parcourait encore les pages du dossier, les annotations techniques, les références génétiques, les fragments de protocoles qui confirmaient peu à peu ce que Dean venait de comprendre.

Il finit par relever la tête.

— « Ils ont utilisé l’ADN de maman et de papa… »

La phrase resta inachevée, mais il n’avait pas besoin d’aller plus loin. Le dossier ouvert entre eux contenait déjà toute la réponse.

Dean ne répondit pas. Sa mâchoire s’était crispée et son regard restait fixé sur les pages étalées devant lui tandis que les implications de ce qu’il venait de lire s’assemblaient lentement dans son esprit.

Quelqu’un avait pris l’ADN de leurs parents.

Quelqu’un avait créé quelque chose à partir de leur famille.

Et ce “quelque chose” avait ensuite été enfermé dans une pièce blanche comme un simple objet d’étude.

Le mouvement partit sans prévenir.

Dean balaya brutalement la table devant lui. Les dossiers, les feuilles et le clavier brisé furent projetés au sol dans un fracas sec, tandis qu’une chaise se renversait en heurtant le béton avec un bruit dur qui résonna contre les murs nus du laboratoire.

Saphyrra sursauta et leva les yeux vers lui, visiblement incapable de comprendre ce qui venait de provoquer cette explosion soudaine.

Sam, lui, comprenait parfaitement.

Dean respirait plus fort maintenant, les épaules tendues comme s’il luttait pour garder le contrôle. Il ne criait pas, ne disait rien, mais la colère était là, entière, vibrante dans chacun de ses gestes.

— « Ils ont utilisé maman », finit-il par lâcher.

Sa voix resta basse, presque étranglée lorsqu’il ajouta :

— « Ils ont utilisé papa. »

Dean tourna alors lentement le regard vers Saphyrra.

La compréhension venait de s’imposer dans son esprit avec une brutalité qui lui serrait la poitrine. Elle n’était pas simplement passée par ce laboratoire, ni même tombée au milieu d’une expérience qui l’aurait croisée par hasard. Tout ce qu’ils venaient de découvrir — les dossiers, la chambre blanche, la table au centre du laboratoire — pointait dans la même direction.

Saphyrra n’avait jamais été un simple sujet d’étude.

Elle était le résultat du projet.

Et malgré tout cela, elle avait appelé cet endroit maison.

Le regard que Dean posa sur elle changea alors lentement. Ce n’était plus seulement de la méfiance ni même de la confusion face à ce qu’elle représentait ; quelque chose de plus brut s’était installé à la place, une forme de protection instinctive qui ressemblait davantage à un réflexe animal qu’à une décision réfléchie.

Sam sentit presque la même pensée le traverser, moins explosive mais tout aussi lourde. Une évidence s’imposait désormais à eux : Saphyrra portait l’ADN de leurs parents, et cette idée n’avait rien de simple ni de facile à accepter.

Il allait parler lorsque quelque chose d’autre attira soudain son attention.

Un son aigu venait de retentir quelque part dans la pièce — un bip court et régulier qui se répétait à intervalles constants.

Sam se figea aussitôt.

— « Attends. »

Il tourna la tête vers l’ordinateur encore allumé sur la table renversée. L’écran affichait désormais un encadré rouge qui clignotait avec insistance, et un message venait d’apparaître en lettres nettes :

Système de sécurité activé. Intrusion détectée.

Dean releva immédiatement la tête.

— « Dis-moi que c’est juste une alarme interne. »

Sam secoua lentement la tête en observant les lignes qui défilaient sous l’encadré rouge.

— «Non. » Sam fixa l’écran. « Ça envoie un signal dehors.»

Un silence tendu s’installa aussitôt dans la pièce.

Dean balaya le laboratoire du regard, comme si l’espace venait soudain de se refermer autour d’eux.

— « Donc si quelqu’un surveille encore cet endroit… »

— « Il sait qu’on est là », termina Sam.

Le bip continuait de retentir derrière eux, régulier et obstiné.

Saphyrra les observait toujours en silence. Pour la première fois depuis qu’ils étaient entrés dans ce laboratoire, l’esprit de Dean ne revenait plus sur ce qui s’y était passé, mais sur ce qui risquait d’arriver maintenant.

— « On dégage. Maintenant. »

Sam ne bougea pas tout de suite.

— « Dean… ils parlent d’effets secondaires multiples. »

Son regard glissa vers Saphyrra. Sa pâleur s’accentuait et sa respiration s’était faite plus courte, comme si chaque inspiration demandait un effort supplémentaire.

— « On doit comprendre ce qu’ils lui ont fait. »

Dean tourna brusquement la tête vers lui.

— « On comprendra. Mais pas ici. »

Il désigna l’écran d’un mouvement sec du menton.

— « Si quelqu’un reçoit cette alerte, on vient de s’annoncer. »

Sam hésita encore une seconde, partagé entre l’urgence et le besoin de réponses.

Dean reprit, plus bas :

— « Prends tout ce que tu peux. On analysera ça au bunker. »

Le mot bunker tomba naturellement entre eux et il n’y eut pas de débat. Sam acquiesça aussitôt et rassembla les dossiers concernant Saphyrra ainsi que ceux sur Mary et John avant d’attraper un ordinateur portable encore intact parmi le désordre.

— « Je peux peut-être récupérer des données là-dessus », dit-il en le glissant dans son sac.

Pendant ce temps, Dean s’était déjà rapproché de Saphyrra. Elle paraissait encore plus pâle qu’au moment où ils étaient entrés dans le laboratoire. Ses épaules s’affaissaient malgré elle et sa respiration devenait courte, irrégulière, comme si son corps commençait lentement à céder sous la fatigue.

Dean s’accroupit devant elle.

— « Hé… on s’en va, d’accord ? »

Saphyrra leva les yeux vers lui. Il lui fallut un instant pour comprendre, comme si les mots mettaient du temps à traverser le brouillard qui l’envahissait.

Ses jambes tremblèrent.

Dean n’attendit pas qu’elle perde l’équilibre. Il passa un bras sous ses genoux et l’autre dans son dos avant de la soulever avec précaution, ajustant légèrement sa prise pour la maintenir stable.

— « Ça va aller », murmura-t-il. « On sort d’ici. »

Sa voix s’était raffermie, sans la moindre dureté.

Derrière lui, Sam referma son sac d’un geste rapide.

— « Si quelqu’un arrive, ça va pas être discret. »

Dean hocha la tête sans ralentir.

— « Alors faut qu’on soit déjà partis. »

L’alarme continuait de clignoter derrière eux lorsque les deux frères quittèrent la pièce et regagnèrent le couloir. Cette fois, il ne s’agissait plus simplement d’une retraite prudente ou d’une sortie stratégique comme ils en avaient connu des dizaines au cours de leurs chasses.

C’était une extraction.

Sam avançait désormais en tête. Le sac pesait lourd sur son épaule, rempli des dossiers portant le nom Winchester ou la mention Projet Héritage, et il gardait son arme levée tandis qu’il progressait rapidement dans le couloir. Chaque angle était vérifié avant d’être franchi, chaque porte dépassée avec cette vigilance instinctive de quelqu’un qui s’attendait à voir surgir un danger à tout moment.

Derrière lui, Dean suivait en portant Saphyrra dans ses bras. Elle ne disait rien. Lorsqu’ils passèrent de nouveau devant les corps étendus sur le sol, son regard s’y attarda brièvement, comme si elle cherchait à retenir une dernière image de cet endroit qu’elle avait appelé maison pendant toutes ces années.

Son expression restait pourtant difficile à lire. Il n’y avait ni panique ni véritable tristesse — seulement cette attention silencieuse qu’elle semblait accorder à tout ce qui l’entourait.

Ils atteignirent finalement l’escalier.

Sam l’emprunta sans ralentir, sentant l’urgence revenir à mesure qu’ils remontaient vers la cabane située au-dessus du laboratoire. L’alarme ne s’entendait plus à cette hauteur, mais son écho continuait de résonner dans sa tête.

Lorsqu’il déboucha enfin dans la pièce principale de la cabane, il comprit immédiatement que quelque chose avait changé. Un homme se tenait près de l’entrée. Il ne fouillait pas la pièce et ne semblait pas hésiter sur ce qu’il devait faire ; sa posture était calme, presque détendue, comme s’il savait exactement qui allait sortir de l’escalier et qu’il n’avait plus qu’à attendre.

Sam tira aussitôt.

Les balles frappèrent le torse de l’homme et le firent vaciller un bref instant sans produire le moindre autre effet. Lorsqu’il releva la tête, ses yeux étaient devenus entièrement noirs.

Le démon franchit la distance qui les séparait en quelques pas rapides. Avant même que Sam ait eu le temps de se repositionner, sa main se referma sur sa gorge et il le projeta violemment à travers la pièce. Son dos heurta une table déjà fragilisée par les années, qui céda sous l’impact dans un craquement sec.

Plus bas dans l’escalier, Dean n’avait pas encore vu la scène, mais les coups de feu suivis du fracas lui suffirent. Il s’arrêta net, comprenant aussitôt que quelque chose n’allait pas.

Saphyrra dans ses bras limitait chacun de ses mouvements et il sut immédiatement qu’il ne pourrait pas monter ainsi. Malgré l’urgence, il la déposa avec précaution au pied des marches avant de se redresser.

— « Reste là. »

Dean glissa la main dans sa veste et en sortit le couteau avant de remonter l’escalier en quelques enjambées rapides.

Lorsqu’il déboucha dans la cabane, Sam était déjà en train de se redresser au milieu des débris de la table, son arme tombée quelques mètres plus loin. Le démon avançait vers lui avec un calme presque irritant, comme si le combat ne représentait qu’un simple contretemps.

Dean n’hésita pas. Il se jeta sur lui et enfonça la lame dans son dos avec toute la force qu’il put mobiliser. Le corps se raidit brutalement, vacilla un instant avant de s’effondrer lourdement sur le plancher.

Dean n’eut même pas le temps de reprendre son souffle.

Trois autres silhouettes apparurent presque aussitôt dans l’encadrement de la porte de la cabane. Aucun d’eux ne criait ni ne se précipitait ; ils avançaient avec une certitude froide dans leurs regards noirs.

L’un d’eux se jeta immédiatement sur Dean tandis qu’un second fonçait vers Sam, déjà debout malgré le choc. Le troisième, lui, ne s’attarda pas dans la pièce : son regard glissa vers l’escalier menant au laboratoire… là où Saphyrra se trouvait encore.

Dean le vit aussitôt.

Dean le vit aussitôt.

Le troisième démon ne cherchait pas à les affronter. Il se dirigeait déjà vers l’escalier.

— « Sam ! »

Dean abandonna le démon qui lui faisait face et traversa la pièce pour lui couper la route avant qu’il n’atteigne les marches. Ils se percutèrent avec une violence brutale qui les projeta tous les deux contre le mur de la cabane. Dean tenta aussitôt de planter la lame, mais son adversaire réagit plus vite. Le choc le força à reculer, lui fit perdre l’équilibre, et le couteau lui échappa des mains avant de glisser sous une chaise renversée.

Le démon ne lui laissa pas le temps de le récupérer. Sa force brute l’obligeait à rester au corps-à-corps, l’empêchant de se dégager tandis que chaque seconde gagnée rapprochait l’autre démon de l’escalier.

À quelques mètres de là, Sam luttait lui aussi pour reprendre le contrôle de la situation. Il essayait de rejoindre son arme tombée sur le plancher, mais le démon qui lui faisait face se déplaçait méthodiquement pour lui barrer le passage, restant toujours juste assez près pour l’empêcher d’intervenir.

C’est alors que Dean entendit le bruit.

Un frottement irrégulier sur le bois, accompagné du choc sourd d’un corps contre les marches.

Il tourna la tête.

Le troisième démon remontait déjà l’escalier en tirant Saphyrra par le col de sa veste. Son corps était à moitié traîné derrière lui, ses jambes raclant les marches tandis qu’elle tentait de se débattre, mais ses mouvements restaient faibles et désordonnés, comme si son corps n’avait plus la force nécessaire pour résister réellement.

Pour le démon, elle n’était rien de plus qu’un objet à récupérer.

Quelque chose se rompit dans la poitrine de Dean. La colère monta d’un coup, brutale et aveuglante.

Il frappa le démon qui lui faisait face avec une violence nouvelle, le repoussa contre le mur d’un coup d’épaule avant de se jeter au sol pour récupérer le couteau glissé sous la chaise renversée. Dans le même mouvement, il se redressa et planta la lame dans la gorge du possédé, qui se raidit un instant avant de s’affaisser lourdement.

Dean ne s’arrêta pas.

Il se projeta aussitôt vers l’escalier.

Le démon venait juste de déboucher en haut de l’escalier lorsque Dean le percuta de plein fouet. L’impact le fit basculer en arrière et sa prise céda aussitôt ; Saphyrra retomba lourdement sur le plancher de la cabane, le souffle coupé, tandis que le démon tentait déjà de se redresser.

Dean ne lui en laissa pas le temps.

Il était déjà sur lui lorsque la lame surgit dans sa main. Le geste fut rapide, précis, sans la moindre hésitation : le couteau s’enfonça dans la gorge du possédé, et le corps se raidit brutalement avant de s’affaisser, inerte, contre le plancher.

Le silence qui suivit ne dura qu’un instant. Derrière lui, Sam luttait encore au milieu de la cabane lorsque le démon qui le maintenait au sol releva la tête en voyant son compagnon s’effondrer. Quelque chose changea aussitôt dans son regard noir. Dans un mouvement brusque, une fumée épaisse jaillit de la bouche du possédé et s’échappa vers la porte ouverte avant de disparaître dans l’air extérieur. Le corps qu’il occupait s’écroula aussitôt, vidé de toute présence. Le démon venait de fuir.

Sam resta quelques secondes à genoux sur le plancher, reprenant son souffle après la lutte, puis releva enfin les yeux. Mais Dean ne regardait déjà plus le combat. Toute son attention s’était tournée vers Saphyrra. Elle était toujours étendue sur le sol, visiblement sonnée par la chute, et lorsqu’elle tenta de se redresser ses mouvements restèrent hésitants, comme si son corps refusait encore de lui obéir complètement. Ses mains tremblaient légèrement et la pâleur de son visage trahissait l’effort que lui demandait le simple fait de se tenir droite.

Dean se mit immédiatement à genoux près d’elle. Sans perdre une seconde, il passa rapidement ses mains le long de ses bras et de ses épaules avec l’efficacité presque mécanique d’un chasseur habitué à vérifier l’état d’un blessé après un combat, cherchant la moindre réaction qui aurait pu indiquer un os cassé ou une blessure plus grave. Lorsqu’il constata qu’elle ne saignait pas et que ses épaules tenaient encore, sa main resta derrière son dos pour la soutenir tandis qu’elle essayait de s’asseoir.

— « Hé… doucement », murmura-t-il en la stabilisant. « Ça va. »

Saphyrra inspira difficilement avant de parvenir enfin à se redresser un peu plus, encore désorientée. Pendant ce temps, Sam s’était relevé lentement et balayait déjà la cabane du regard. Son attention s’arrêta un instant sur la porte ouverte par laquelle la fumée noire venait de disparaître. Le démon avait choisi de fuir plutôt que de continuer le combat, et cette décision n’avait rien de rassurant.

Il reporta ensuite son regard vers Dean et Saphyrra.

— « Elle va ? »

Dean secoua légèrement la tête sans quitter Saphyrra des yeux.

— « Elle est juste sonnée. »

Il ajusta sa prise sous son bras lorsqu’elle vacilla encore un peu, l’aidant à rester assise pendant qu’elle reprenait lentement ses esprits. Sam jeta un nouveau coup d’œil vers la porte ouverte avant de souffler :

— « Le démon s’est barré. »

Dean releva brièvement les yeux vers lui.

— « Ouais. »

Son regard revint aussitôt vers Saphyrra.

— « Et ça veut dire qu’il va revenir avec des copains. »

Sam n’ajouta rien. Ils savaient tous les deux ce que cela signifiait.

Dean reporta aussitôt toute son attention sur Saphyrra. La violence du combat était retombée d’un coup, mais une autre tension s’était installée à sa place, plus sourde. Elle était toujours assise sur le plancher de la cabane, les épaules légèrement voûtées comme si son corps avait du mal à suivre ce qui venait de se produire. Lorsqu’elle leva les yeux vers lui, son regard restait encore trouble, comme si elle essayait de rattraper les événements qui s’étaient enchaînés autour d’elle.

Elle tenta de se redresser davantage.

Ses bras tremblèrent aussitôt.

Dean le vit immédiatement et ne la laissa pas insister. Il passa un bras derrière son dos et l’autre sous ses genoux avant de la soulever d’un mouvement sûr, la ramenant contre lui avec une facilité presque automatique.

— « On dégage. »

Il ne criait pas. Sa voix était basse, ferme, déjà tournée vers l’étape suivante.

Pendant ce temps, Sam récupérait son arme tombée au sol tout en jetant un regard rapide autour de la cabane. Les corps des possédés gisaient sur le plancher, immobiles, et la porte restait ouverte sur la forêt sombre qui entourait la cabane. Le démon avait fui, mais ils savaient tous les deux que ce genre de retraite ne signifiait jamais la fin d’un problème.

— « Deux kilomètres jusqu’à la voiture », dit-il en se tournant déjà vers l’extérieur.

Dean acquiesça sans répondre et ajusta sa prise sur Saphyrra avant de suivre Sam vers la forêt. Deux kilomètres à parcourir et probablement des démons déjà en route. Ils n’avaient pas une seconde à perdre.



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