Digne de vie

Chapitre 2 : Chapitre II – Exécution des ordres

4269 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 11/11/2020 15:39

Chapitre II – Exécution des ordres



L’entraînement aux arts de l’assassinat de Cicéron débuta dès le lendemain. Il avait passé la nuit dans une cellule dont Livius avait gardé la clé ; la raison était qu’il avait préféré ne pas prendre de risques et ne pas se réveiller dans un sanctuaire purgé à cause d’un possible traître infiltré. On n’était jamais trop prudent.

Le rouquin avait accepté son sort, comprenant la logique selon laquelle raisonnait la famille. Aemillia n’avait pas assisté aux rituels règlementaires ; sa vision, qui avait été une des plus violentes qu’il lui avait été donné de voir, l’avait vidée de toutes ses forces, et elle s’était rapidement endormie après s’être couchée dans son lit, bien que ses rêves eussent été hantés par cet homme dont elle avait deviné la folie d’un simple regard dans ses yeux.


« Bien, fit-elle en croisant les bras sur sa poitrine et en se tournant vers la nouvelle recrue bien qu’elle ne le regardât pas directement, tout d’abord il faut déterminer avec quelle arme tu te sens le plus à l’aise. Je ne vais pas y aller par quatre chemins. On a de tout ici ; toutes ont été fabriquées par Ticilius, notre forgeron. Mais j’ai bien vu hier, tu n’étais pas à l’aise avec cette épée. Tu n’as pas l’air de jouer avec la magie non plus. Que dirais-tu d’une dague plutôt que d’une épée ? Elles sont plus fines, plus légères, passent partout, et tout aussi létales que bien d’autres. »


Elle lui montra, parmi les armes posées sur la table de bois, une dague de fer des plus sobres ; la poignée était recouverte d’un cuir finement tanné. Ticilius se donnait toujours du mal pour réaliser des armes légères et bien affûtées ; ici, peu d’entre eux n’utilisait d’arme lourde puisque cela était contradictoire avec leur politique de furtivité. À part les elfes des bois, qui eux employaient arcs et flèches, ils se servaient d’épées et de dagues, quand il ne s’agissait pas de magie dans le cas de Gireanr, qui avait appris à Aemillia à jouer avec le feu.

Cicéron, qui avait revêtu la tenue sibylline que portait chaque membre de la guilde d’assassins, avança avec hésitation, et prit tour à tour chacune des armes afin de les soupeser et de tenter quelques mouvements avec. Il jugea la dague légère, mais trop courte ; la masse permettait de donner des coups puissants sans être emporté par l’élan ; l’épée lui posait plus de problèmes à cause de son envergure ; la hache de guerre était quelque peu trop lourde pour lui. Lorsqu’il tenta de se saisir d’une grande épée à deux mains, il manqua de s’écrouler sous son poids. Cela aurait pu faire sourire ou rire Aemillia si seulement elle ne se sentait pas mal à l’aise face à la nouvelle recrue. Qu’avait donc Livius en tête ? Comment pouvait-elle le former, alors qu’elle-même n’avait pas passé le test ? Elle était incapable de transmettre son savoir à un gamin comme lui.


« Finalement je pense que je vais partir là-dessus, fit-il en empoignant de nouveau la dague. Vous aviez raison, la dague est vraiment le meilleur choix pour tuer. »


Elle eut un léger rictus – à moins que l’on appelât cela un sourire ? – et se stoppa à quelques mètres de distance de lui, près d’un mannequin d’entraînement. Elle se mit en position, jambe droite en arrière, et jambe gauche fléchie, prête à bondir sur sa cible.


« Regarde-moi et observe bien. Imagine que ce mannequin est ta cible. Tu dois t’approcher discrètement – elle s’accroupit et avança pas à pas sans faire le moindre bruit – et lui porter un coup fatal. Vise la gorge, le ventre ou le torse. Comme ça. »


Elle se jeta, toujours dans un silence presque cérémonieux, et planta sa lame dans trois parties du mannequin, successivement dans sa trachée, dans son cœur, et dans ses viscères. Puis elle fit un bond en arrière pour s’éloigner de sa victime factice, et se réceptionna avec autant d’agilité qu’un Khajiit sous les yeux ébahis de Cicéron.

Elle se retourna vers lui, et lui fit signe de faire de même. Il tenta de l’imiter, prenant appui sur ses jambes du mieux qu’il put, mais au moment de s’élancer trébucha lamentablement à cause des pierres un peu glissantes. Aemillia afficha un nouveau rictus.


« C’est bien beau d’avoir sa victime en visuel, mais tu as oublié le plus important ; il faut examiner le terrain sur lequel tu évolues. Je t’avais prévenu ; observe bien. »


Il se releva sur ses coudes et genoux, et elle le regarda se relever et retenter son attaque. Il prit ses appuis, jambe droite fléchie, jambe gauche tendue, et se retourna vers elle, comme s’il cherchait son approbation.


Elle eut le malheur de croiser son regard, et crispa soudainement tandis que son esprit était de nouveau torturé par une nouvelle vision qui manqua de la faire s’écrouler. Elle porta sa main à son front, et respira lourdement.


Elle se trouvait dans une pièce sombre – elle reconnaissait la « chapelle » mais quelque chose avait l’air différent – et était en compagnie d’un individu ; cet homme, elle le devinait malgré les traits plus adultes qui creusaient son visage, n’était autre que Cicéron. Elle s’éloigna de lui, et sans savoir où il se trouvait, elle s’avança vers la porte menant à l’entrée principale du sanctuaire. Elle sortit sa dague, et s’apprêta à affronter des hommes en armure qui pénétraient avec, semblait-il, grand fracas dans le sanctuaire.

Elle écarquilla l’œil. Par Sithis, ce n’était pas une purge interne, c’était pire que cela, une purge sous ordre de l’empereur. Mais quand serait-ce ? Le Cicéron qu’elle avait vu était bien âgée de quelques années de plus que celui qu’elle devait entraîner. Serait-ce lui qui les mènerait à leur perte ? Non, puisqu’il semblait lui aussi prêt à en découdre – était-ce vraiment le cas ? – avec leurs ennemis. Impossible. Devait-elle informer les autres ? Devait-elle…


Un haut-le-cœur la prit, et elle sentit la bile remonter dans sa gorge. Elle ne put s’empêcher de renverser, et tomba à genoux sur la pierre humide. Elle sentait sa tête tourner, son esprit était lui aussi pris de vertiges.


« Sœur ! s’écria Cicéron en accourant vers elle. Sœur ! Que vous arrive-t-il ? »


Il l’empoigna par les épaules ; il avait laissé tomber la dague au sol, le métal résonnant à chaque rebond qu’elle faisait.

Aemillia lui désigna son œil droit de son index ; cela ne le rassura pas pour autant. Après tout, il ignorait ce qu’elle voulait dire par là.


« Que puis-je faire pour aider ?

– Rien, articula-t-elle difficilement. Retourne t’entraîner. J’ai pas besoin d’un gamin pour aller mieux. »


Rapidement, J'ura, une de leurs sœurs de race khajiit, accourut ; elle avait perçu le bruit de la dague au sol et avait deviné que quelque chose n’allait pas. Elle aida Aemillia à se remettre sur pied, et la mena jusqu’à une chaise en bois où elle se laissa tomber ; sa tête penchée en avant n’affichait aucune expression. J’ura passa sa main poilue sur son front, plaquant sa paume contre la peau de l’impériale. Sans prononcer le moindre mot, elle alla chercher un linge qu’elle trempa dans l’eau de la fontaine des quartiers communs et le plaqua sur le haut de son visage.


« M—Merci, J’ura, souffla-t-elle.

– Repose-toi. Notre Père ne souhaite pas que tu le rejoignes à cause de ce maudit Divin.

– Je ne compte pas vous abandonner de sitôt, rit-elle bien que le cœur n’y fût pas.

Toi, cracha la Khajiit à la fourrure brune en direction de Cicéron qui restait immobile et silencieux tant il ne savait que faire, ne t’approche pas d’elle. Je sais pas qui tu es, ni ce que tu es venu faire parmi nous, mais si tu blesses notre sœur tu le paieras de ton sang. »


Il acquiesça, et déglutit en constatant les crocs pointus et les poils hérissés de la femme animale, ainsi que ses griffes qu’elle avait sorties, et qui semblaient bien plus affûtées que la meilleure des lames.


Aemillia congédia J’ura et laissa s’échapper un long soupir. Elle sentait ses vertiges se dissiper, mais était encore bien incapable de se remettre debout.


« Est-ce que je peux faire quelque chose pour vous ?

– Reste loin de moi, grogna-t-elle. Va attaquer ce maudit sac de paille. Bon sang, laisse-moi tranquille. »


Il obéit en silence et reprit l’arme dans ses mains. Il tenta encore et encore d’imiter les geste qu’il l’avait vue exécuter, sans parvenir n’était-ce qu’à s’approcher sans faire le moindre bruit. Quelquefois, il jetait un regard en arrière, et contemplait la jeune femme dont le visage était parcouru de rictus de douleur dès que le souvenir de sa vision, ou encore du regard de cet homme fou qu’elle avait croisé la veille, revenait hanter son esprit.


× × ×


Les jours se succédèrent, puis les semaines et même les mois. Depuis ce début de soirée d’hiver où Cicéron avait rejoint la Confrérie Noire, voilà à présent que la belle saison se faisait de plus en plus proche. Les récoltes de plantes et racines à partir desquelles Aemillia concoctait ses poisons étaient bonnes, pour son plus grand bonheur. Cependant, l’entraînement du dernier arrivé l’enchantait moins.

Bon nombre de fois avait-il manqué de lui trancher dangereusement les deux bras et même une jambe. Elle en garderait peut-être des cicatrices à vie. Il avait rapidement gagné en musculature, il fallait dire qu’elle le forçait à faire de nombreux exercices visant à améliorer sa vitesse et sa force ; un bon coup était un coup qui tuait à coup sûr.

Il était difficile de décrire leur relation tant elle était étrange ; Cicéron buvait ses moindres paroles avec fascination et intérêt dès qu’elle lui enseignait quelque technique, et en retour, elle le rejetait violemment. Il ignorait qu’à chaque fois qu’elle le voyait elle était de nouveau hantée par cette vision qui lui annonçait sa mort. Elle n’en avait parlé à personne, pas même à Livius de qui elle était assez proche.

Depuis qu’elle avait été contrainte d’enseigner à Cicéron l’art de l’assassinat, elle n’avait plus eu le droit de remplir le moindre contrat, et cela lui manquait terriblement. Parfois, elle se prenait à rêver qu’elle enduisait sa dague de poison, et qu’elle l’enfonçait dans le corps de l’Impérial. Mais à chaque fois, elle revoyait ce terrible regard de l’homme fou. Bientôt dans son esprit se fit un lien entre son élève et cet étranger au regard effrayant. Elle qui ne pouvait jamais regarder dans les yeux son apprenti, voilà qu’elle n’osait plus poser son œil sur la moindre partie de son corps. Lorsqu’il lui fallait rectifier sa position elle devait avancer à tâtons telle une véritable aveugle, fermant son œil valide et palpant chaque partie de ses bras ou jambes pour lui indiquer ce qui n’allait pas. C’était en partie grâce à cela qu’elle avait constaté le renforcement de sa musculature.


Quelques semaines auparavant, lors d’un contrat visant à tuer un général de la garde impériale, Fa’rris avait été capturé par des gardes et croupissait en prison dans une cellule isolée. Ils devaient sûrement attendre qu’il avouât où se trouvait le sanctuaire et ses comparses, mais tout ce qu’ils trouveraient ne serait qu’un silence coupable. Depuis la disparition de son frère, Ji’dara n’était plus que l’ombre de lui-même, il se sentait coupable d’avoir laissé son grand frère se charger de ce contrat.

Revenant d’une mission, Gireanr apprit que l’exécution du Khajiit était prévue pour le lendemain ; son cadet avait comme disparu depuis que la nouvelle avait été annoncée au sein de la famille, préférant rester seul avec ses pensées. Le pire dans cette mésaventure était qu’ils ne pouvaient lui rendre les derniers sacrements pour le salut de son âme.

Aemillia voyait en cette exécution sur la place publique un signe. Quelque chose n’allait pas, bien qu’elle ne pût mettre le doigt sur quoi. Cicéron, qui peinait toujours autant à gagner la confiance du reste de la famille – hormis celle de Livius et de Ticilius qui l’avaient accepté dès lors qu’il avait prononcé les mots du rituel le soir de son arrivée –, voulut consoler son frère d’armes, qui le repoussa avec violence. S’il ne portait pas son armure de cuir à cet instant-là, les griffes du Khajiit lui auraient entaillé le bras.


« Pourrions-nous le voir une dernière fois ? avait-il discrètement demandé à son mentor.

– L’exécution sera publique, alors oui, si tu n’as pas peur de voir quel traitement ils nous réservent. Je t’accompagnerai, mais n’y assisterai pas. J’ai des contacts à retrouver en ville. »


Ils décidèrent de s’y rendre, bien que Livius ne partageât pas leur opinion lorsqu’ils lui firent part de leur sortie.


« Ces chiens d’Impériaux, avait-il craché. Ils se doutent que nous voulons voir une dernière fois notre frère. S’ils vous trouvent, ils vous infligeront le même sort. »


Cela n’avait pas ébranlé la volonté de Cicéron, qui avait assuré que nul en ville n’avait connaissance de sa place au sein de la Confrérie. Cela sembla suffire pour le convaincre, puisque le lendemain les deux jeunes assassins se rendirent à l’extérieur, vêtus de vêtements de citoyens ordinaires.

Lorsque quelques personnes qu’il croisa le reconnurent, Cicéron affirmait que depuis le décès de son père il avait pris les routes en espérant pouvoir devenir un marchand itinérant, et que sa présence en ville n’était que temporaire. Nul ne se doutait de la réalité. Aemillia, quant à elle, se rendit à l’auberge À la vue de Jerall et demanda au gérant quelles nouveautés y avait-il en ville ; elle n’avait pas besoin d’inventer une excuse quant à sa longue absence, l’aubergiste savait qu’elle était toujours de passage dans cette ville et ne s’y arrêtait qu’à de rares occasions. Il lui fit part de l’événement, insultant copieusement le condamné à mort, évoquant sa « traîtrise envers l’Empire » non sans dissimuler une pointe de racisme envers sa race anthropomorphique. Elle commanda une chope d’hydromel, et s’assit au comptoir en face de lui. Sirotant gorgée par gorgée la boisson tiède, elle guetta l’instant où elle entendrait les cris de joie des résidents à la vue de la tête séparée du corps de Fa’rris.


De son côté, Cicéron dut se frayer un passage entre les nombreux impatients qui ne manquaient pas de hurler leur haine de l’assassin et de sa sordide famille. Il mentirait s’il affirmait que cela ne lui brisait pas le cœur ; voir un tel flot de haine, un tel rejet envers la famille qui l’avait accueilli n’eut pour résultat que de faire naître en lui une colère grondante envers ces gens. Il ne les connaissait pas, mais il était convaincu qu’ils n’hésiteraient pas à faire appel à leurs services si quelqu’un devenait trop gênant. Leur hypocrisie le dégoûtait, et il se prit pour la première fois à penser que tous ne méritaient que de mourir.

Il y eut des clameurs lorsqu’un général amena Fa’rris sur l’estrade où se trouvait le billot, et quelques applaudissements retentirent lorsque le bourreau tenant sa hache à une main fit son entrée. Le soldat, un Impérial à la chevelure grisonnante, prit la parole en s’adressant à la populace :


« Mes chers compatriotes, lança-t-il, aujourd’hui est une belle journée pour l’Empire ! Nous allons débarrasser notre chère nation d’un de ces rats qui vivent terrés et qui s’en prennent à n’importe lequel d’entre vous par plaisir de tuer ! Ces assassins ne méritent rien de plus que du mépris et de la haine ! »


Tous se mirent à crier, levant leur poing dans les airs en signe d’approbation. Cicéron se sentit fiévreux tant il n’était pas à sa place ici. Pourtant, il était certain qu’il aurait partagé l’avis de la plèbe si son père était toujours en vie. Sa différence lui donnait presque la nausée.


On fit avancer Fa’rris devant le bloc de bois où il reposerait sa tête dans ses derniers instants. Forcé de s’y agenouiller, il leva son visage vers le public impatient de la voir tomber dans le panier. Lorsqu’il reconnut Cicéron dans la foule, il ne put réprimer un grognement.


« Toi ! hurla-t-il, à la plus grande surprise du public. C’est à cause de toi ! Crève, tu ne mérites pas de vénérer le Père ! »


Les individus cherchaient autour d’eux à qui ces mots étaient adressés, en vain. Nul ne trouva sur quel visage étaient posés les yeux du Khajiit.

Lorsque le calme revint, le général ordonna au bourreau de se mettre en place. L’individu à la cagoule sombre leva dans les airs sa hache qu’il avait affûtée pendant des heures, et l’abattit dans un claquement sourd. Cicéron détourna le regard, ne pouvant supporter de voir son frère mourir. C’était ironique qu’un assassin se fît tuer ; il était lui-même victime d’un assassinat après tout.

Le général saisit la tête de Fa’rris par la courte crinière qu’il s’était laisser pousser, et la montra au public, qui scanda quelque exclamation à la gloire de l’empire. Lorsque la joie générale s’estompa, tous retournèrent à leurs occupations, et le jeune homme traîna le pied jusqu’à l’auberge où il trouva Aemillia affalée au comptoir. Le tavernier lui indiqua qu’elle en était à sa cinquième choppe et qu’elle se « reposait » ; il fallait par là comprendre qu’elle était ivre et ne pouvait plus tenir d’elle-même.


« Vous la connaissez ?

– Non, mentit-il, j’étais juste curieux de savoir pourquoi une femme était déjà ivre morte à cette heure-ci.

– Ce petiote n’a pas eu une vie simple. Elle vit de petits contrats, elle remplit des commandes que lui font les gens du quartier. Ça doit bien faire une quinzaine d’années qu’on la voit par ici. C’est étonnant qu’elle tienne toujours.

– Je vois, » murmura Cicéron en regardant avec peine le visage endormi de sa sœur.


Il s’assit lui aussi au comptoir, laissant quelques sièges vacants entre elle et lui, et commanda une choppe d’hydromel qu’on lui servit presque immédiatement. Une des serveuses de l’auberge, la femme de celui qui se tenait devant lui, lui apporta avec cela une assiette de viande et légumes sans qu’il n’en fît la demande. On lui répondit, face à sa mine perplexe, qu’il s’agissait d’un cadeau de la maison, pour un visage familier. Il était vrai qu’il était déjà venu dans cette auberge chercher son père lorsque celui-ci avait un peu trop forcé de la boisson ; le tavernier avait dû le reconnaître, bien que cela fît quelques temps qu’il n’avait pas mis les pieds dans son établissement.


Il déjeuna en silence, seul le bruit de ses couverts résonnait dans la pièce presque vide. La femme du gérant passait le balai, nettoyant les monticules de poussière et de terre qui avaient été accumulés par les clients allant et venant dans l’auberge. Un peu plus loin, vers le fond de la pièce, un barde accordait son luth en attendant que quelqu’un lui demandât d’interpréter quelque hymne célébrant l’Empire. Dans une pièce voisine, qui servait de cuisine et de réserve, on entendait une autre employée affairée à préparer quelques plats pour de futurs clients.

La respiration lourde d’Aemillia venait troubler ce quasi-silence.


Après avoir fini son repas et sa boisson, il resta un instant à observer les environs. Il n’avait pas quitté le sanctuaire depuis qu’il avait rejoint la Confrérie, et la lumière du jour lui avait manqué ; ce n’était pas qu’on vivait mal en étant caché de la sorte, seulement la ville grouillante et ses visages qui lui étaient inconnus le faisaient se sentir, d’une certaine manière, sans qu’il ne sût pourquoi, vivant. Non pas que son ancienne vie lui manquait, il s’y plaisait particulièrement, se sentait chez lui dans cette étrange famille spirituelle, bien au contraire.


Il laissa s’échapper un soupir, et s’étira. À ses côtés, Aemillia remua quelque peu, avant de relever la tête. Son œil encore embrumé par le sommeil se posait aléatoirement sur les environs, tandis que son esprit tentait de se remémorer où elle était et pourquoi elle s’y trouvait. Lorsqu’elle remarqua que quelqu’un se trouvait sur sa droite, elle tourna la tête vers lui, et ne réalisa que bien trop tard de qui il s’agissait. Ses souvenirs s’emballèrent alors que les visions resurgissaient. Elle eut un mouvement de recul, et détourna tout aussi vite le visage, sous le regard surpris de l’aubergiste. Elle marmonna qu’elle avait faim, et commanda quelque repas et boisson afin d’apaiser – ou de raviver ? – sa gueule de bois, et s’effondra de nouveau en attendant d’être servie. Comme pour l’accompagner dans son ivresse, Cicéron en fit de même.


« Vous passez souvent par ici ? demanda-t-il innocemment à sa voisine. Je ne vous ai jamais vue en ville. »


Il eut en guise de réponse un grognement étouffé. Cela le fit sourire, et il poursuivit sa tentative de faire la conversation en espérant qu’elle daignât lui répondre.


« Je suis originaire d’ici, et vous ? Êtes-vous une marchande itinérante ?

– Par Stendarr, laisse-moi tranquille ! »


Le tavernier revint avec deux chopes qu’il posa devant eux ; Cicéron lui tendit l’argent nécessaire à payer pour leurs deux consommations.


« Je vous l’offre, sourit-il en approchant son verre de celui de l’Impériale pour trinquer. À notre rencontre, qui pourrait être le départ d’une belle amitié ! »


Il leva sa chope, et en engloutit plusieurs gorgées, avant de le reposer dans un bruit sourd sur le comptoir de bois. Il essuya d’un revers de manche la mousse qui s’était accumulée au-dessus de ses lèvres, et remercia son hôte pour la si bonne boisson qu’il lui avait servie. Ils s’engagèrent dans une discussion autour de l’hydromel ; Cicéron demanda où il avait été préparé, et il écoutait avec fort intérêt la réponse de son interlocuteur lorsque le tintement de deux verres de métal que l’on entrechoquait le surprit. Lorsqu’il tourna la tête en direction de l’origine de ce bruit, il vit Aemillia qui tenait par la poignée sa choppe, et qui la tenait près de la sienne. Bien qu’elle ne regardât pas dans sa direction, un sourire se dessinait sur ses fines lèvres, et il savait que ce sourire lui était destiné.


« À la tienne, fit-elle d’une voix presque muette.

– À la vôtre, » répondit-il en reprenant sa boisson, et en trinquant avec sa sœur.


Je crois bien, se dit-il, que c’est le meilleur hydromel qu’il m’ait été donné de goûter.

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