Digne de vie

Chapitre 3 : Chapitre III – Le premier contrat

5851 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 12/09/2020 15:31

Chapitre III – Le premier contrat



Le soir de l’exécution de Fa’rris, Cicéron avait surpris par hasard une discrète entrevue entre Aemillia et Livius, dans les quartiers privés de ce dernier. Il fut surpris d’entendre sa sœur et mentor parler de lui avec autant d’intérêt – elle qui le rejetait sans cesse – et fut ravi de l’entendre annoncer qu’elle n’avait désormais plus rien à lui apprendre, qu’il était fin prêt pour son ultime test. Livius avait semblé, au ton de sa voix, très amusé de voir la jeune femme vanter son élève en privé alors qu’en public elle restait froide et distante à son égard, dénuée du moindre intérêt pour lui et sa progression, voyant en son rôle d’enseignant un fardeau dont elle avait hâte de se débarrasser. Cicéron avait, au premier abord, eu peur qu’elle voulût l’envoyer de ce fait dans une mission suicide, en annonçant qu’il était prêt à remplir ses contrats alors que ce n’était pas encore le cas, mais à l’entendre parler de lui, il sentait son cœur, son âme, vibrer ; elle le pensait sincèrement apte à exécuter le travail qu’on attendait de lui.

Ce fut le lendemain, lorsque Livius lui fit savoir par le biais de Siturio, le Silencieux de Ticilius, qu’il voulait le voir, il ne put s’empêcher de trépigner d’impatience. Il tenta de faire bonne figure et de paraître neutre face à son supérieur, il fut rapidement trahi par son sourire qui s’étendait contre son gré. Le Parleur, qui par chance était si friand de la bonne humeur de ses plus jeunes frères et sœurs, ne put s’empêcher de lui faire la remarque à plusieurs reprises.

« Bien, parlons sérieusement, veux-tu ? finit-il par dire en changeant de ton et d’expression. Aemillia te juge apte à exécuter ton premier contrat. Notre Oreille Noire, Alisanne Dupré, qui est à Bravil – la ville qui se trouve au sud de la capitale, en suivant la Route Verte jusqu’à la rivière Larsius, tu vois de laquelle il s’agit ? – nous en a fait parvenir plusieurs ce matin. Voilà le tien. »

Il lui tendit une lettre décachetée ; le papier de couleur jaunâtre avait été recouvert d’inscriptions rédigées à la main, à l’encre noire. D’après ce qu’il lut, son contact se trouvait dans une des fermes se trouvant à quelques minutes de marche de l’entrée de la ville ; Livius lui indiqua qu’Aemillia se trouverait avec lui pour la prise de contact, mais qu’il serait livré à lui-même lorsqu’il se retrouverait face à sa cible.

« Es-tu sûr de pouvoir y arriver ? s’enquit son frère en le voyant déglutir. Si tu veux nous pouvons attendre encore un peu…

– Je le ferai, articula Cicéron, comme si cela pouvait lui donner du courage. Vous pouvez compter sur moi, mon frère. »

Il prit congé de son supérieur, et alla retrouver sa mentor dans les quartiers communs. Bien qu’elle ne vînt pas l’accueillir, elle le salua poliment et le gratifia même d’un sourire ; il se sentit honoré.

Elle lui proposa de partir dès lors, afin de régler ce contrat au plus vite. Ils enfilèrent tous deux leurs coules, et se faufilèrent dans les dédales menant à diverses sorties.

Alors qu’ils progressaient dans l’un des tunnels, Aemillia laissa résonner un léger rire.

« Que se passe-t-il ?

– Je repensais à tes entraînements. Tu te souviens combien de fois il a fallu que nos frères et sœurs m’aident à te retrouver alors que tu t’étais perdu dans l’une de ces veines ?

– Ah, ça, souffla-t-il en rougissant sous la gêne, j’avoue que je ne suis pas sûr de pouvoir retrouver mon chemin de moi-même un jour là-dedans. Il y a tant de sorties et d’entrées, jamais je ne saurais toutes les mémoriser.

– On est tous passé par là, tous, sans exception. C’est ce qui fait le charme de notre sanctuaire. En cas de purge de la part des Impériaux, on devrait pouvoir s’enfuir sans problème. Je doute que chaque sanctuaire de notre grande famille n’ait cette chance.

– Si vous le dites, » murmura-t-il avec incertitude.

Un silence étrange s’installa entre eux ; ils étaient trop timides pour oser relancer la conversation, mais ils se devaient admettre qu’ils avaient chacun hâte que l’autre reprît la parole.

Mais le temps que l’un d’eux se décidât, ils étaient déjà arrivés au bout de leur parcours ; une trappe leur permettait de sortir à la frontière de la ville. Bien camouflée par divers rochers et tonneaux, nul ne soupçonnait qu’elle pût déboucher ici. On voyait, de là où ils se trouvaient, le moulin de la ferme où attendait le commanditaire. Il leur fallut marcher une dizaine de minutes pour y parvenir. Marchant à découvert, le visage camouflé par la coule sibylline typique de leur famille, ils n’attiraient aucunement la curiosité des voyageurs qu’ils croisaient. Ils agissaient si bien dans l’ombre que nul ne connaissait leurs visages ni leur armure, et donc ne se méfiait d’eux.

La ferme était familiale ; ils rencontrèrent tour à tour les enfants travaillant aux champs, la mère surveillant la mule qui faisait tourner le moulin, et le père nourrissant les bêtes parquées dans leur enclos. C’était lui qui avait fait appel à eux, et il sembla soulagé de les voir enfin arrivés. Il les prit à part, loin de la vue de sa femme et de ses fils, et formula sa requête.

« Je voudrais que vous assassiniez le gérant de l’auberge À la vue de Jerall, annonça-t-il. Voilà tout l’or que j’ai pu mettre de côté pour vous. Prenez tout. »

Il leur mit entre les mains une bourse dont le tintement des pièces contenues à l’intérieur laissait entendre qu’il y avait une belle somme.

Cicéron acquiesça, et ils prirent congé. Alors qu’ils se dirigeaient de nouveau vers les murs encerclant Bruma, il posa la question qui lui brûlait les lèvres.

« Pourquoi veut-il sa mort ? Cet homme n’a rien fait de mal.

– Il a ses raisons, trancha Aemillia. Vu la somme, on ne peut pas refuser. Nous pourrions faire un festin ce soir, pour fêter ton succès, » réfléchit-elle ensuite à haute voix.

Elle se doutait bien qu’il affichait à présent une mine abattue ; elle ne pouvait le voir, mais elle le sentait d’une certaine manière.

« Il n’y a pas de place pour les sentiments chez nous. Tu as bien vu Fa’rris, nul ne l’a pleuré, pas même Ji’dara. Nous connaissons la règle, les sentiments, quels qu’ils soient, n’apportent que du malheur. Nous devons le respect à nos frères et sœurs, rien de plus.

– Et vous, Aemillia ? Qu’en pensez-vous ? Croyez-vous vraiment que c’est possible ? »

La question de Cicéron la prit au dépourvu. Elle bredouilla quelques mots, avant de se reprendre.

« Je me suis juré de ne jamais apprécier qui que ce soit, répondit-elle d’un ton qui se voulait distant, bien que l’on pût y déceler une forme de tristesse. Seul Livius est différent – à ces mots Cicéron sentit son cœur se serrer – puisque c’est à lui que je dois tout. Il m’a sauvée, en quelque sorte. Il a été mon mentor, et m’a permis de me sentir à ma place dans notre famille.

– Il est pour vous ce que vous êtes pour moi.

– Ne dis pas de bêtise. Lui au moins n’était pas un estropié incapable de regarder son élève, » répliqua-t-elle amèrement, en laissant sa voix se fondre dans un murmure.

Que voulait-elle lui faire comprendre ? Y avait-il une réelle raison autre que son ressentiment – dont il ignorait la cause – qui fît qu’elle ne le considérait jamais de face ? Il voulut la questionner à ce sujet encore une fois, mais il était déjà trop tard – ils arrivaient près de l’entrée secrète permettant d’accéder au sanctuaire. Aemillia se tourna vers lui, ses yeux toujours fermement clos, et posa sa main droite gantée de cuir noir sur son épaule, dans un geste qui se voulait réconfortant.

« Tu as ta dague, tes capacités et ton entraînement. Exécute le contrat, et ce soir nous fêterons ça ensemble, sourit-elle gentiment. Toi, moi, et les autres, » s’empressa-t-elle ensuite d’ajouter.

Sur ces derniers mots, ils se séparèrent ; il prit la direction de la ville, passa les lourdes portes permettant d’en franchir les murs, et se retrouva dans l’agitation habituelle de Bruma. L’auberge dans laquelle se trouvait sa cible était une des premières que l’on rencontrait lorsqu’on franchissait le seuil de la ville. Il entra dans l’immense pièce chauffée par un brasier en son centre, autour duquel quelques individus dégustaient de l’hydromel en se racontant des histoires des temps passés. Lorsqu’ils saluèrent le nouveau venu, celui-ci leur rendit la pareille d’un sourire faux ; l’inquiétude commençait à le ronger tandis que la même question venait et revenait dans son esprit. Serais-je à la hauteur ?

Il s’approcha du comptoir, commanda la dernière boisson qu’il pourrait se faire servir par le tavernier qu’il avait connu pendant longtemps, et s’installa quelques sièges plus loin afin de le garder en visuel. Comment devait-il procéder ? Il y avait du monde, et le tavernier s’absentait rarement. Il était rare de le voir prendre une pause, Cicéron ignorait même comment faisait-il la nuit pour garder son enseigne ouverte afin d’accueillir quelque voyageur nocturne. Fallait-il vraiment qu’il attendît la nuit pour mener à bien son contrat ? Il voyait difficilement comment il pouvait passer toute la journée à patienter. Non, il devait s’y prendre furtivement.

Il connaissait relativement bien les lieux ; lorsque son père venait se saouler jusqu’à l’inconscience, c’était lui qui venait le chercher, et il l’avait déjà retrouvé dans l’arrière-cuisine. Il se souvenait d’une porte de bois qui donnait sur une rue adjacente, et permettait le ravitaillement des fûts et des denrées alimentaires. Plutôt que de passer par la grande porte, il pouvait s’extirper par cette sortie-ci. Connaître l’issue qu’il pouvait emprunter le rassura déjà quelque peu, et calma ses tremblements.

Il serra contre lui sa dague fermement fixée à hauteur de la ceinture ; Ticilius lui en avait affûté la lame le matin-même, son tranchant ne connaissait aucune limite. Seulement… Et s’il était incapable de tuer ? Il n’avait jamais tué. Il ne connaissait pas la sensation du sang coulant sur ses mains. Et s’il n’était pas taillé pour ce genre de métier ? Que ferait-il ? Qu’adviendrait-il de lui ? Il ne pourrait quitter la famille. Devrait-il payer de sa vie son hésitation ?

Un tintement de métal tombant et rebondissant sur le sol de pierre le ramena à la réalité. Le tavernier avait par mégarde laissé s’échapper une chope de ses mains ; il ramassa l’objet déformé par sa lourde chute et se dirigea vers une des pièces voisines de l’arrière-boutique afin de la mettre de côté pour s’en débarrasser plus tard. C’était là la seule chance qu’aurait Cicéron pour mener à bien sa mission. Il n’avait plus d’autre choix.

Il vida cul sec le contenu de la chope qu’il avait commandée un peu plus tôt, et suivit discrètement l’aubergiste ; ses bottes de cuir ne faisaient presque aucun bruit sur les dalles grisâtres, et les voyageurs assis autour du feu étaient bien trop concentrés sur leur discussion pour remarquer le comportement du jeune Impérial dont le visage était recouvert. Un pas, deux pas, voilà qu’il se trouvait dans le dos de cet homme affairé à chercher une nouvelle chope pour remplacer celle qu’il avait abîmée.

Tous ses souvenirs de son entraînement défilèrent devant ses yeux. Furtivité, vitesse, adresse, il fallait qu’il usât de toutes ses compétences qu’Aemillia avait mis tant de temps à le faire développer. Tout s’enchaîna particulièrement vite ; il se trouvait derrière l’homme, et l’instant d’après, ce dernier gisait sur le sol, la gorge scindée en deux et prenant peu à peu une couleur rouge vif qui recouvrait sa peau et imbibait ses vêtements. Son corps fut parcouru de spasmes, avant de rester inerte. Cicéron se retrouva figé, paralysé par la sidération : il n’en revenait pas ; il avait réussi à tuer, il avait tué. Il était parvenu à remplir son tout premier contrat… !

Il entendit des pas et des voix ; la raison lui revint aussi subitement qu’elle l’avait quitté. Il lui fallait fuir. Maintenant.

La porte était presque à portée de main. Il n’avait qu’à l’ouvrir, la passer, la refermer, et il en aurait fini avec cette histoire. Il retint son souffle, et fit un pas, puis un deuxième. Sa main se resserra sur la poignée, qu’il actionna en tentant de faire le moins de bruit possible. En l’espace d’un battement d’aile de papillon, voilà qu’il se trouvait dans la rue, à quelques pas de la porte qu’il venait de passer. Il poursuivit sa fuite discrète en passant au-delà de plusieurs bâtiments, jusqu’à chercher l’entrée du sanctuaire ; un des passages secrets était tout proche, et il retourna auprès de ses frères et sœurs en courant dans les dédales. La transpiration coulait le long de sa peau et imbibait ses cheveux et son armure. Il avait successivement froid, puis chaud, comme si son corps prenait enfin conscience de ce qui s’était passé et lui faisait ressentir les émotions qui l’avaient parcouru plus tôt toutes à la fois.

Il tomba tout d’abord sur Akh’aasha, une Khajiit couleur sable, qui, fidèle à elle-même lui jetait un regard mauvais, avant de lui adresser un sourire et une salutation amicale. L’acceptait-elle enfin ? Il sembla que oui. Il alla ensuite rejoindre Livius afin de lui annoncer que le contrat avait été rempli comme demandé. Ce dernier se trouvait comme à son habitude dans ses quartiers, et discutait avec sa Silencieuse, Isovinia.

« Frère, parvint-il à prononcer alors qu’il se trouvait à bout de souffle, j’ai scellé le contrat, comme demandé.

– Bien, bien, bien, sourit le Parleur. Voilà qui est excellent. Te voilà officiellement membre à part entière de notre chère Confrérie. Je vais adresser un courrier à Alisanne afin de l’informer de la bonne nouvelle.

– Tu devrais aller l’annoncer à Aemillia, suggéra Isovinia. Elle en sera ravie. »

Un immense sourire s’afficha sur le visage de Cicéron alors qu’il se précipitait vers les quartiers communs. Intrigué de ne pas la trouver dans la salle d’entraînement, il alla voir du côté du dortoir. Il la trouva assise sur un fauteuil de bois à demi rembourré de plumes enveloppées dans des peaux de chevreuil, un livre entre les mains. La couverture de cuir était très abîmée, cela était sûrement dû aux maintes lectures que l’ouvrage avait subies. Elle était plongée dans sa lecture et paraissait si paisible qu’il n’osa la déranger. Il resta là, sur le seuil de la pièce, à attendre qu’elle sortît de son univers de lettres et de mots. Elle lui parut différente ; elle se révélait à lui sous une forme qu’il ne lui connaissait pas. Il l’avait toujours vue comme un mentor qui devait malgré elle lui inculquer tout son savoir, et qui répugnait à le voir, mais à présent elle lui semblait être une jeune femme si calme, si détendue, qu’il était difficile de croire qu’elle était un redoutable assassin, à en croire ce qu’il avait entendu à son sujet.

Maintenant qu’il y repensait, elle ne lui avait jamais réellement parlé d’elle, tous les exploits dont il avait eu vent lui avaient été narrés par ses frères et sœurs lors de quelques soirées passées autour du feu à festoyer et rire. Il se souvenait d’une anecdote que Nililyth, une des archères bosmers, lui avait racontée ; Aemillia avait à elle seule rempli un jour la totalité des contrats qui leur avait été communiqués par Alisanne. Leur messager avait eu quelques problèmes sur la route, et avait été intercepté par des gardes ; la crainte que leur couverture partît en fumée avait poussé Aemillia à braver les dangers – elle était alors tout juste formée – et à s’infiltrer dans la tour de garde où étaient retenus les documents et le messager. Tuant au passage deux d’entre eux qui avaient manqué de la surprendre, elle avait libéré le messager en lui ordonnant de rentrer à Bravil, tout en récupérant le paquet de lettres qui leur étaient destinées. Plutôt que d’attendre une validation de la part de Livius, la jeune Impériale qui souhaitait faire ses preuves avait pris d’elle-même contact avec les commanditaires et rempli les contrats, un à un. D’après ce qu’il avait entendu, elle avait grandement été grondée par les quatre Parleurs lorsqu’elle les informa de ce qu’elle avait fait, mais ils avaient salué son courage et sa bravoure. À l’époque, avait ajouté Nililyth d’un ton un peu plus sombre, elle n’était pas encore harcelée de visions. Cicéron s’était empressé de demander quelle était cette histoire de visions dont il avait pu être témoin, dans un sens, et dont il avait entendu parler, Nililyth, tout comme ses autres frères et sœurs, avait refusé d’y répondre, disait qu’elle-même ne connaissait pas tout ce de quoi il en retournait, bien qu’il la suspectât de mentir.

« Oh, tu es là ? fit soudainement Aemillia, l’arrachant de ses pensées. Est-ce que tout s’est bien passé ?

– Parfaitement bien, ma sœur, exalta l’impérial. Jamais je n’ai ressenti de choses pareilles, c’était si fort, si— »

Aemillia souriait, et l’invita à venir s’asseoir près d’elle. Il ne se fit pas prier, et prit place sur le fauteuil voisin au sien. Une torche crépitait au-dessus de leurs têtes, apportant lumière et chaleur.

« Cela fait tout drôle de tuer pour la première fois, pas vrai ?

– J’avais si peur qu’on me voit et qu’on m’entende. Quand ma lame a tranché cet homme, je n’ai su quoi faire. Mon corps a réagi tout seul pour que je m’échappe des lieux. C’était si surréaliste…

– Je suis contente que ton premier meurtre ait été désiré. Cela n’a pas été notre cas à tous, dans cette famille. »

S’il avait pu voir ses yeux, il aurait juré pouvoir y déceler ici aussi une tristesse et une amertume profondes, tant cela transparaissait dans sa voix. Son cœur balançait ; devait-il la laisser tranquille, ou bien devait-il appuyer pour savoir ce qu’elle sous-entendait par cela ? Il hésitait grandement entre son envie de savoir et son respect pour son mentor.

« Sais-tu d’où me vient cette balafre ? » demanda simplement Aemillia en la pointant du doigt, toujours de ce même doigt portant un anneau d’or.

Il secoua la tête de droite à gauche, avant de se souvenir qu’elle ne pouvait le voir de ses yeux clos ; avant qu’il n’articulât sa réponse, elle reprit.

« Je l’ai depuis une quinzaine d’années ; c’est à cette époque que j’ai perdu tout ce que j’avais de plus cher. Le monde m’a volé ma famille et m’a affligée par cette balafre hideuse qui effraie quiconque me découvre pour la première fois.

– Que vous est-il arrivé ?

– Veux-tu vraiment l’entendre ? Ce n’est pas une belle histoire. »

Cicéron répondit par l’affirmative. Elle posa le livre sur ses genoux, garda les mains à plat dessus, et inspira profondément.

« Bien, » dit-elle enfin.

Elle se repositionna sur sa chaise, se mettant un peu plus à l’aise qu’elle ne l’était, et débuta son récit.

« Je suis née en primétoile, il y a… – elle marqua un temps d’arrêt, comme si elle comptait dans sa tête les années – vingt-deux ans ; ma constellation est celle du Mage, et mon signe est celui du Rituel. Comme tu le sais, ceux nés sous le signe du Rituel reçoivent des pouvoirs magiques qui varient en fonction de l'alignement des lunes et des Divins, et le signe les guide aussi sur leur voie tracée par les étoiles. Il semblerait que les étoiles ne voulaient, dans un sens, pas de moi. »

Un sourire se profila sur ses lèvres, mais il n’évoquait pour Cicéron qu’une tristesse mélancolique.

« Je suis née vers le sud de Cyrodiil, et ai vécu toute mon enfance sur les routes avec mes parents et d’autres marchands. Nous étions itinérants, et faisions fortune selon les saisons, selon les villes. Parfois les temps étaient durs, mais nous faisions avec. Rien ne me destinait à une telle vie. »

Elle marqua une légère pause. Il l’écoutait sans rien dire, les coudes posés sur ses genoux et le corps quelque peu penché en avant vers elle.

« Le jour où tout a changé était un jour d’ondepluie. Je me souviens de l’odeur des forêts que nous longions, le pétrichor qui emplissait mes poumons d’enfant… J’avais eu sept ans trois mois plus tôt, et je me sentais invincible. Comme toute gamine de cet âge, j’étais naïve et pensais que le monde était fondamentalement bon.

« Alors que nous traversions une route – je ne me souviens plus de laquelle il s’agissait – notre convoi a été attaqué par des bandits. Notre mule avait pris du retard, alors nous étions isolés du reste de notre groupe. Nous étions une proie facile. Les hors-la-loi ont égorgé mon père et ma mère, et m’ont forcée à me taire lorsqu’ils m’ont découverte dans la charrette ; j’étais si tétanisée que je les ai laissés me bâillonner pour être sûrs que je ne crie pas, et ne dise rien. Ils m’ont lié les poignets dans mon dos, et redoutant que je prenne la fuite à pieds, ils m’ont aussi attaché les chevilles. Je ne pouvais que pleurer en silence alors qu’ils m’emmenaient avec eux dans leur campement. J’étais prisonnière d’inconnus terrifiants qui vivaient dans une grotte, et vivais attachée à un rocher au milieu d’ossements de bêtes qu’ils avaient tuées et dépecées.

« L’un d’eux avait été particulièrement magnanime, et me donnait régulièrement à manger ; je n’étais pas nourrie à ma faim, mais c’était toujours mieux que de mourir de famine. C’était le seul qui était un tant soit peu gentil avec moi, des cinq hommes qui étaient là. Il n’y avait aucune femme, et je pense que c’est pour ça qu’ils m’ont causé autant de tort. Je pense qu’ils vénéraient Molag Bal lorsqu’ils n’avaient rien de mieux à faire ; ils étaient la personnification de ce maudit daedra, et tout comme le fait le Roi du Viol, ils s’en donnaient à cœur joie pour me retirer la part d’humanité qu’il me restait. »

Sa voix s’étouffa un instant. Elle baissa quelque peu la tête, et ses bras semblaient se mouvoir pour cacher son corps du regard de Cicéron qui, à cette révélation, ne put que détourner les yeux tant cela le gênait que de savoir ce que ces hommes avaient pu lui faire.

« Lorsqu’ils ne me passaient pas dessus, ils s’amusaient à me mettre face à un ragnard et à voir lequel de lui ou de moi survivrait. Je me défendais avec des pierres, des bâtons, et triomphais, parfois. La plupart de mes cicatrices viennent de ces combats ; c’est un miracle que je n’aie pas contracté de maladie grave. Peut-être aurait-il mieux valu que je meure à ce moment-là, cela aurait été plus simple pour tous.

« À chaque fin de combat ils m’enlevaient toutes les armes qu’ils avaient pu trouver sur moi. Ils savaient que j’étais dangereuse malgré tout ce qu’ils me faisaient subir ; lorsque j’ai étranglé à mains nues un ragnard, ils riaient, mais je savais très bien qu’ils redoutaient que je me rebelle. Ça aurait pu durer longtemps comme ça – j’ai tout de même subi tout ça pendant plusieurs semaines – jusqu’au jour où mes prières furent entendues.

« J’avais réussi à ramener jusqu’à ma « prison » une pierre particulièrement bien affûtée ; ils avaient été un peu plus laxistes vis-à-vis de leurs fouilles, et c’est ce qui m’a sauvée. J’ai passé ma nuit à taillader en silence la corde qui me reliait à cette pierre, et lorsqu’elle a cédé, je sentais déjà la liberté me tendre les bras et m’accueillir. Je me suis faufilée près de ces porcs endormis, et ai pris la dague de l’un d’eux. En silence, je leur ai tour à tour tranché la gorge ; ils gisaient dans leur puanteur comme des bêtes, et je les ai regardés se vider de leur sang et se tordre de douleur, un large sourire sur le visage. Je ne m’étais jamais sentie aussi bien de toute ma vie, avant cela. »

Cicéron sentit un frisson glacial parcourir son corps et ne put s’empêcher de trembler violemment. Il se sentait affreusement mal de connaître le passé d’Aemillia, mais la fascination le poussait à continuer à écouter.

« Si vous avez pu vous libérer et tous les tuer, alors d’où vient votre blessure ?

– C’est là que l’ironie frappe. Ils avaient mis un ragnard dans la même position que moi, attaché à un rocher. La pauvre bête avait rongé la corde pour se libérer, tout comme moi, dans un sens. Il devait être affamé, et a dû voir en moi une proie facile, puisqu’il s’est jeté dans mon dos et m’a plaquée au sol ; j’ai dû me battre de toutes mes forces contre cette bestiole qui était bien trop grosse comparée à moi, et ai essuyé quelques coups et blessures. Elle m’a mordue au bras, je lui ai planté la dague dans les flancs, et alors que je ne m’y attendais pas, elle m’a violemment griffé le visage. Puisque l’œil avait été touché, il n’en fallut pas plus pour que je perde rapidement la vue. »

Elle toucha du bout des doigts l’endroit où les griffes avaient creusé cinq sillons presque parallèles, et reprit.

« J’ai erré sur les chemins, le visage ensanglanté et aussi affamée qu’un ours. J’étais la proie idéale pour n’importe qui. Mais j’ai croisé le chemin d’un homme qui a rendu mon destin meilleur ; il m’a trouvée inconsciente, étendue par terre, et emmenée dans la ville la plus proche pour m’y faire soigner. Nul là-bas ne connaissait de sort de guérison, alors il a fallu m’administrer cataplasmes sur cataplasmes. À cause de ça, j’ai gardé la marque de cette aventure. Quant aux visions… »

Elle leva le visage vers le plafond de la pièce, avant de le tourner en direction de Cicéron.

« Les Divins m’ont prise en pitié. Stendarr et sa miséricorde m’ont offert une capacité de clairvoyance pour s’excuser de ne pas avoir pu intervenir. Il avait sûrement eu pitié de moi. Grâce à lui je vois des choses, parfois abstraites, parfois claires. Je vois des visages, des scènes, des paysages. Je vois le futur, le passé, le présent. Je vois des proches, ou des inconnus. Mais jamais je n’entends, jamais je ne ressens, je vois juste. Et dans l’une d’elles, je t’ai vu, toi. »

Elle ouvrit doucement les yeux, et ce fut la première fois qu’il put plonger son regard dans le sien. Il découvrit alors un iris brillant, de la couleur de la forêt, où céladon, viride, pin et lichen se mêlaient sur quelques notes de blé et de topaze ; il resta un instant muet, captivé par les couleurs dansant autour de la pupille d’un noir profond.

Aemillia, quant à elle, luttait contre elle-même pour ne pas détourner le regard. Elle voulait le voir, elle voulait voir le visage de celui qu’elle avait aidé à grandir. Elle voulait pouvoir poser son œil sur lui et le contempler sans que cet homme au regard fou ne revînt la hanter, sans que l’idée de sa fin ne revînt la frapper. Elle savait que si elle gagnait cette fois-ci elle gagnerait toutes les fois suivantes. Sa tête lui faisait mal, son œil aussi, et son cœur se serrait à la simple pensée qu’elle reverrait cet homme à la tenue de bouffon. Il manqua de peu de l’assaillir, mais la voix de Cicéron la rattrapa et l’extirpa de cet enfer d’images superposées et floues.

« Merci, lui dit-il timidement. Merci de m’avoir raconté tout ça.

– Merci à toi, répondit-elle sobrement, bien que les mots eussent du mal à franchir ses lèvres. Mais tu sais… »

Elle eut un temps d’hésitation. Elle ferma les yeux, pencha son visage en arrière alors qu’elle s’appuyait un peu plus sur le dossier du fauteuil.

« Je me suis toujours demandé pourquoi j’avais survécu, finit-elle par articuler. J’ai longtemps prié Stendarr, le suppliant de me dire si j’étais digne de vivre. Et tout ce qu’il a pu faire était de me doter de ce don de clairvoyance tout aussi douloureux que mystérieux. Il y a, la plupart du temps, des signes qui me font comprendre qu’une vision va arriver, mais je suis toujours surprise quand elles arrivent. Le dieu de la miséricorde a pris en pitié une pauvre infirme à demi aveugle. Il doit me haïr pour avoir voué le reste de mon existence à Sithis. C’est étrange qu’il ne m’ait pas repris ce qu’il m’avait donné. »

La douceur et l’amertume qui se mêlaient dans ses paroles étaient semblables à un appel à l’aide. Elle semblait inquiète à l’idée de ne pas avoir sa place en ces lieux.

Il senti que son devoir était de la rassurer ; sans qu’il n’eût à réfléchir, les mots s’échappèrent de ses lèvres sans qu’il ne les contrôlât.

« Je pense que vous l’êtes, digne de vie, sourit-il en s’avançant afin de poser sa main sur la sienne, avant de se raviser. Je vous ai observée. Et j’ai compris. La personne qui a tué mon père, c’était vous. J’ai compris grâce au poison et à la dague. C’est grâce à vous que j’ai trouvé ma voie, alors oui, Aemillia, ma sœur, au moins pour cela, vous êtes digne de vie. »

Elle afficha un mince sourire quelque peu farouche, et il vit son œil gauche envoûtant pétiller d’une énergie nouvelle. Il sentit ses joues rougir sous l’intimidation, et se prit à penser qu’il la trouvait fantastique tandis que sa douce voix le remerciait de nouveau.

« Au fait, reprit-il finalement après un court silence, vous m’avez donné votre âge, mais vous ignorez le mien. Je fêterai mes dix-neuf ans en âtrefeu. Je suis né en 161.

– J’espère que tu feras une longue carrière dans notre famille. »

Il se leva, prêt à retourner près de ses frères et sœurs pour s’entraîner ; ce n’était pas parce qu’il avait réussi sa première mission qu’il était exempté de travail, il y avait toujours quelque chose à faire ici. Aemillia le retint une dernière fois de sa voix douce et posée.

« Tu peux arrêter de me vouvoyer tu sais. Je ne suis plus ton mentor, nous sommes égaux maintenant. D’accord, Cicéron ? »

Entendre son nom prononcé par la jeune femme le prit au dépourvu – comment était-il censé réagir à cela ? – si bien qu’il ne put formuler de réelle réponse. Il acquiesça, et quitta les lieux, sous le regard amusé de celle qui fut jusqu’alors sa mentor.

Ce soir-là, le soir du 12 du mois de plantaisons de l’an 180 de l’ère quatrième, Cicéron fut officiellement reconnu par ses pairs, ainsi que par le Père de la terreur, Sithis, comme un membre de la sombre famille de la Confrérie Noire. Sa nouvelle vie commençait désormais.

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