Digne de vie

Chapitre 4 : Chapitre IV – L’anneau d’or et la dague d’ébonite

5082 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 11/11/2020 15:40

Chapitre IV – L’anneau d’or et la dague d’ébonite



Les jours et les mois passèrent, et rapidement une nouvelle année s’écoula ; le premier jour de primétoile, tout le sanctuaire fêta à sa manière le festival de la Nouvelle Vie, et accueillit dans un cadre intime quoique festif l’avènement d’une nouvelle année. Au-delà des murs dans lesquels la famille d’assassins s’était rassemblée, la fête battait son plein en Bruma. Les gens participaient à des concours de boisson – que les taverniers distribuaient gratuitement – et laissaient jaillir bon nombre d’éclats de voix. C’était, pour la Confrérie Noire, le seul véritable jour de repos de l’année, puisque personne ne procédait au sacrement noir afin de commanditer des meurtres ce jour-là. Ainsi tous pouvaient vaquer à leurs occupations, et pouvaient même rejoindre les fêtes populaires à l’extérieur s’ils le souhaitaient, mais ils s’en abstenaient généralement par crainte d’être reconnus. Cicéron écoutait avec fascination les histoires que se racontaient ses frères et sœurs, narrant certains de leurs assassinats avec moult détails grotesques qui y ajoutaient une touche d’humour. Aemillia ne s’était pas jointe à la fête, préférant s’isoler dans les quartiers vides afin de lire. Lorsque l’Impérial le fit remarquer aux autres, on lui répondit que c’était habituel, que c’était son rituel de début d’année.


Puis dès le lendemain la vie reprit son cours ; des contrats arrivèrent par messager, il fallait les exécuter, ce à quoi chacun s’attelait. Ticilius forgeait des armes toujours plus perfectionnées, Aemillia concevait toujours quelques petits poisons en fonction des plantes saisonnières qu’elle trouvait, Clenhor, Irwaweneth et Nililyth s’entraînaient toujours à l’arc afin de parfaire un peu plus leurs techniques furtives, et Gireanr et Feristair amélioraient leur maîtrise des sorts de destruction. Tout était comme à son habitude ; Cicéron avait fini par complètement se faire à la vie du sanctuaire. Il comptait les mois dans sa tête ; cela ferait huit mois ce mois-ci qu’il était officiellement devenu un assassin, et quinze s’étaient écoulés depuis son arrivée impromptue dans le sanctuaire. Comme le temps passait vite.

Il profitait de chaque jour avec l’insouciance d’un enfant ; il prenait un certain plaisir à remplir les contrats qui lui étaient attribués. Lui qui n’avait jamais eu tant de facilités à côtoyer les gens, il préférait de loin la partie où il fallait les éliminer. Sa rencontre avec la famille du Père de la terreur lui avait fait découvrir des facettes de sa personnalité qu’il n’avait jamais soupçonnées ; lui qui avait longtemps détesté le contact humain, il comprenait peu à peu que jamais il ne saurait se détacher de la chaleur qui se dégageait de ce foyer.


Un jour, il eut la réalisation qu’il avait manqué d’oublier quelque chose des plus important. Il se souvenait très bien du jour où Aemillia lui avait parlé de son passé, elle lui avait dit quel mois elle était née, mais n’avait pas mentionné le jour de son anniversaire. Lui qui aimait particulièrement les festivités tenues en l’honneur d’un proche, il se dit que cela aurait été une parfaite idée que de lui donner le sourire en lui offrant quelque chose. Mais pour cela, se dit-il, il faut que je sache quel jour est le bon


Il alla la trouver, encore une fois, dans les quartiers privés, seule, assise sur son fauteuil, le regard perdu entre les mots recouvrant page après page l’ouvrage. Il voyait en elle une certaine forme de beauté qui trouvait son apogée dans l’atmosphère lénitive de la pièce, où les troubles du silence n’étaient que le crépitement de la torche et la respiration douce de la jeune femme. Depuis le temps, il savait où la trouver lorsqu’elle n’était pas en mission ; elle passait le plus clair de son temps dans cette pièce, où seuls ceux qui étaient fatigués et souhaitaient se reposer venaient.

Il resta sur le seuil, à l’observer ; il adorait la regarder alors qu’elle se détendait et s’adonnait à son activité favorite. Il voyait son œil se promener ligne après ligne sur les mots, et parfois elle le fermait, inspirait, et s’imprégnait des phrases qu’elle venait de lire. Il ne savait pas de quoi parlaient ces livres, s’ils étaient historiques, s’ils retraçaient des légendes ou bien des faits de guerres, mais la voir les savourer les uns après les autres le remplissait de joie. Elle semblait comblée.


Au bout d’un certain temps, elle le remarqua, et lui adressa silencieusement un sourire. Elle ferma le livre qu’elle parcourait, le posa sur ses genoux, et l’invita à la rejoindre. Il avança à pas légers jusqu’à elle, et s’installa sur le fauteuil voisin vacant. C’étaient toujours ces deux sièges-là qu’ils utilisaient ; elle prenait le plus à gauche, et lui venait s’asseoir à sa droite. C’était devenu si habituel que c’en était presque un rituel sacré qu’il ne fallait en aucun cas manquer sous peine d’être banni dans l’Oblivion à tout jamais.


« Que t’arrive-t-il ? demanda-t-elle en le regardant avec bienveillance ; il n’osa croiser son regard tant elle l’intimidait.

– Je me suis souvenu que ton anniversaire était ce mois-ci. Mais tu ne m’as jamais dit quel jour c’était, bredouilla-t-il en frottant ses mains l’une contre l’autre afin de dissimuler sa gêne.

– Oh. »


Le son, clair et distinct, de sa voix le fit relever la tête. Ses lèvres étaient restées dans cette forme arrondie, notant la surprise et en même temps une sorte de déception. Elles devinrent un sourire triste, avant de s’écarter de nouveau lorsqu’elle répondit.


« Tu sais, dit-elle simplement en posant son œil sur la couverture du livre dont elle caressait la reliure du bout des doigts, dans cette famille nous n’avons que faire des anniversaires, et de ce genre de date qui est d’ordinaire importante pour les gens normaux. »


La mine de Cicéron s’effondra, comme si toute sa bonne humeur et toute sa joie de prévoir quelque chose pour celle qui l’a intégré à cette famille l’avaient quitté face à cette réalisation.


« Ici, personne ne connaît la date d’anniversaire des autres, c’est comme ça. Il faut l’accepter.

– Mais nous pouvons faire une exception, non ? »


Le regard dubitatif qu’elle avait le calma quelque peu, mais la fougue le reprit presque aussitôt.


« Le 27 âtrefeu, dit-il. C’est mon anniversaire.

– Et ? Que suis-je supposée faire de cela ?

– Maintenant tu connais la mienne, de date d’anniversaire. Alors dis-moi la tienne, et on sera quitte. Nous serons l’exception qui confirme la règle de notre famille. »


Aemillia porta la main à sa bouche et la dissimula alors qu’elle émettait un rire léger. Ce n’était pas un rire moqueur, non. C’était un rire innocent, simplement d’amusement, tant la naïveté et l’ingénuité de son frère étaient plaisantes. Cela lui réchauffait le cœur que de voir que, malgré sa vingtaine, Cicéron gardait dans un sens une âme d’enfant qui contrastait grandement avec leur situation et leur profession. Il était tel un rayon de soleil nitescent dans ce sanctuaire froid et lugubre.


« Mais, si tu veux tout savoir, c’est le dix. Ne t’emballe pas avec ça, cela fait des années que je n’ai pas fêté quoi que ce soit. »


Cicéron lui adressa un sourire franc qui traduisait toute la reconnaissance qu’il éprouvait. Il n’avait pas eu besoin de mots pour la remercier de lui avoir confié cette information qu’il jugeait précieuse. Ils restèrent tous deux assis en silence, la torche crépitant au-dessus de leurs têtes, jusqu’à ce qu’on appelât l’Impérial depuis une autre pièce ; un contrat n’attendait que lui pour être rempli.



La neige recouvrait les toits de la ville ; quelques courageux déblayaient les allées dallées afin de permettre à tous d’y avancer sans peine. Le plus embêtant avec cette ville et ses montagnes voisines était les intempéries hiémales qu’on y subissait. Malgré l’épais manteau dont il était couvert, Cicéron tremblait. À chaque expiration l’air qui franchissait ses lèvres s’échappait en volutes blanches et disparaissait en se mêlant au ciel. Son nez devenait douloureux tandis qu’il rougissait à cause de la basse température. Par Sithis, il détestait cette saison. Il n’y avait que deux raisons qui le poussaient à sortir : le travail, et Aemillia.

Bien qu’il ne comprît pas lui-même la raison de son engouement quant à son anniversaire qui approchait – bon sang il n’avait plus que deux jours ! – il s’échinait à arpenter la ville à la recherche de la perle rare. Il s’était longuement creusé la tête, et il était incapable d’avoir une idée qui lui plût réellement. Il était trop fier pour aller se confier à ses frères et sœurs et pour leur demander conseil, il ne voulait pas que l’on se moquât de lui puisqu’il ne respectait pas les us et coutumes de leur famille. Enfin, étant donné qu’il n’avait plus aucun contact dans le mondain c’était peine perdue que de chercher de ce côté-ci.


Il errait sans but, jusqu’à ce que ses pas le menassent dans l’auberge dont il avait tué le propriétaire en guise de rite de passage ; il fut surpris de voir qu’il avait été remplacé par sa femme après son décès. Curieux, mais néanmoins peu désireux de retourner le couteau dans la plaie, il se contenta de commander de quoi s’hydrater et se rassasier, et alla s’asseoir dans un coin de la salle, face contre mur, mais tourné de sorte à pouvoir entr’apercevoir la porte d’entrée et les nouveaux arrivants. Il regardait les autres clients sans vraiment les voir, bien trop absorbé par ses réflexions.

Il ne pouvait lui offrir une arme ; Ticilius demanderait d’où elle provenait, et dans quelles conditions Aemillia l’aurait obtenue, et Cicéron ne pouvait supporter la gêne que cela lui apporterait. Il ne pouvait pas non plus lui offrir de vêtements ; il ignorait quelle taille lui conviendrait, et avait encore moins connaissance de ses goûts. Par ailleurs, elle ne mettait que très rarement des vêtements typiques de la vie de dehors ; il la voyait presque systématiquement vêtue de son armure de cuir digne de leur famille. À de très rares occasions elle revêtait une tenue plus commune, mais étant donné qu’elle sortait assez peu fréquemment pour le simple plaisir de sortir, cela ne servait à rien. Une amulette ? Non, quel idiot il faisait, ils vénéraient Sithis, et pas un des Divins. Pourtant elle était sous la protection de Stendarr, non ? Peut-être possédait-elle déjà une amulette en son honneur de toute manière.

Dans ce cas, se demanda-t-il en s’écroulant sur la table, que lui offrir ? Que fallait-il offrir à une sœur ? Lui qui avait toujours été fils unique jusqu’à rejoindre la Confrérie Noire, il l’ignorait. De plus sa mère était morte en couches, si bien qu’il n’avait eu que des contacts très sommaires avec la gent féminine. Il était plutôt ignare sur bien des sujets, il fallait bien l’admettre.


Sans qu’il ne sût trop d’où le venait cette idée, il se dit alors qu’un bijou pouvait peut-être faire l’affaire. Discret et passe-partout, elle pourrait aisément le dissimuler, et il était plutôt commun pour une femme d’en posséder. Cela scella sa décision ; il finit expressément son repas, et quitta les lieux sans plus tarder.

Il se souvenait d’une échoppe commerçante, un bijoutier du nom de Vantustius Doran la tenait depuis quelques années déjà si ses souvenirs étaient bons. Il retrouva facilement le bâtiment dans lequel il avait établi son commerce – bâtiment qui abritait aussi sa propre demeure à l’étage – et y entra, non sans ressentir une certaine appréhension. Et s’il ne trouvait rien d’intéressant ? Pire, et si son présent déplaisait à Aemillia ? Il ne voulait pas y penser, et pourtant cela le hantait.


« Bonjour, accueillit sobrement l’Impérial affairé à son comptoir. Que puis-je faire pour vous ?

– B—Bonjour, bredouilla-t-il en tirant la capuche recouverte de neige de son manteau ; il fut ravi de constater l’âtre qui brûlait dans l’entrée. Je souhaiterais vous acheter un bijou. C’est pour l’anniversaire de ma sœur, vous voyez… »


Le marchand lui jeta un regard intrigué, puis lui demanda quel type de bijou il souhaitait ; Cicéron resta quelques instants songeur.

Aemillia ne portait aucune parure, si ce n’était cet anneau d’or qu’elle avait autour de l’index droit. Peut-être qu’une autre bague pouvait lui faire plaisir ? Il se décida de partir sur cette idée-là.


Après une longue, très longue réflexion sur lequel des articles qu’on lui présentait choisir, il se décida enfin, et repartit avec son achat dans un petit coffret de bois. Il le garda précieusement dans ses poches jusqu’au jour fatidique où il dut l’offrir.


Aemillia avait été introuvable ce jour-là. Lorsqu’il interrogeait ses frères et sœurs, tous lui répondaient soit qu’ils ignoraient où elle se trouvait, soit qu’elle devait vraisemblablement être en mission. Depuis que Cicéron avait fini sa formation aux arts de l’assassinat, elle sautait toujours sur l’occasion d’aller tuer, à croire que rester devoir s’en passer à cause de ses obligations vis-à-vis de lui pendant plusieurs mois lui avait fait prendre conscience de combien elle aimait tuer. Lorsque cette idée s’était immiscée en son esprit, il s’était senti affreusement coupable, et cette sensation lui collait à la peau, aussi désagréable qu’un vêtement mal taillé.

Il la trouva enfin en fin de journée, plus par malchance que par un heureux hasard. Il avait à parler à Ticilius, qui se trouvait dans sa chambre au sein des quartiers privés des Parleurs, au sujet de son arme, si bien qu’il se trouvait dans la pièce menant à chacune des chambres des Parleurs lorsqu’il entendit deux voix distinctes. La première était grave, celle de Livius, et la seconde relativement aigüe, celle d’Aemillia. Il entendait leur conversation à travers la porte de bois, et se prit à écouter aux portes. Il ne pouvait s’arrêter, il était comme captivé par les sons qui lui parvenaient.


« Pourquoi m’as-tu demandé de venir ?

– Tu le sais très bien. Ne fais pas semblant. »


Il y eut un bruit de tissu qui remuait. Puis les voix reprirent.


« C’est aujourd’hui, ton anniversaire. Voilà pour toi.

– Arrête, Livius, soupira Aemillia d’un ton visiblement exacerbé. Tu le sais bien pourtant…

– Tu as le droit d’avoir un semblant de vie normale. Tu le mérites.

– Parce que c’est une vie normale que d’être un assassin dissimulé dans l’ombre au quotidien ? Tu as une drôle de notion de la normalité.

– S’il te plaît, Aemillia. Tu le sais tout autant que moi. Prends ce cadeau, s’il te plaît. »


Il y eut un silence, durant lequel Cicéron se remémora l’attitude désintéressée quoiqu’un peu attristée d’Aemillia lorsque celle-ci lui avait dit que nul ne connaissait la date de naissance des autres, à part eux deux. Pourquoi avait-elle menti ?

Un sentiment qu’il n’avait jamais ressenti jusque là commença à brûler en lui. Était-ce de la jalousie ? Il n’en savait rien.


« Tu sais bien que je n’aime pas ça.

– Tu dis ça alors que tu ne l’as pas encore ouvert. »


Il entendit quelques bruits semblables à celui d’une boîte de bois que l’on déballait. Puis il y eut une légère exclamation de la part d’Aemillia.


« Elle est magnifique.

– J’ai demandé à Ticilius de la forger, exprès pour toi. Elle est bien plus légère que celle que tu utilises en ce moment. Et bien plus létale.

– Merci, » souffla Aemillia après quelques instants.


Il devina ainsi qu’il lui avait offert une dague, sûrement meilleure que la dague d’acier qu’elle avait toujours utilisée. Le moral quelque peu abattu, Cicéron s’éloigna de la porte de bois et alla frapper à celle du Parleur et forgeron attitré de la famille. Celui-ci l’accueillit chaleureusement, comme à son habitude, et l’écouta attentivement lorsqu’il exposa sa requête.

Lorsqu’il ressortit de sa chambre après une dizaine de minutes, il entendait toujours les voix d’Aemillia et de Livius qui riaient dans la chambre de ce dernier. Il secoua la tête, et se dirigea vers le terrain d’entraînement où s’échauffaient Remaher et Ji'dara. Un peu d’exercice lui ferait le plus grand bien.



Il ne revit Aemillia que tard ce soir-là, lorsqu’elle vint se servir une assiette de soupe à la tomate que J’ura avait préparée et qui restait maintenue à une bonne température par l’âtre au-dessus duquel la marmite était disposée. Cicéron était encore affairé à essayer quelques techniques sur le mannequin de paille – dont il faudrait probablement un jour recoudre les quelques déchirures causées par leurs coups de lames et rembourrer de paille son corps – lorsqu’il la vit arriver. Il hésita longuement à la rejoindre, se demandant si ça n’était pas osé de sa part de la déranger, puis il se dit qu’il n’avait de toute manière rien à perdre. Il rangea sa dague à sa place, sur sa ceinture, et s’approcha d’elle. Il en profita pour se servir lui aussi un bol ; ses exercices lui avaient creusé l’appétit.


« Sœur, salua-t-il – elle lui répondit par un hochement de tête – avant de s’installer près d’elle, laissant un siège vide entre eux. Ta lecture était bien ?

– Oui, très, répondit-elle – mais il voyait dans son regard qu’elle mentait ; il ne releva pas – tout en soufflant sur son bol. Il faudrait que je m’en procure rapidement d’autres, j’arrive à la fin de ma réserve.

– C’est le problème quand on passe son temps à en lire, rit Cicéron. On se retrouve vite à cours de livres. »


Aemillia afficha un sourire amusé. Elle porta une cuillère pleine de potage à sa bouche et s’en délecta.


« J’ai… » Cicéron marqua un temps d’arrêt, hésitant quelque peu sur les mots à choisir. « Je me suis dit que, puisque c’était ton anniversaire, un petit quelque chose s’imposait…

– Voyons, tu n’étais pas obligé. Je te l’ai dit, ce n’est pas dans nos habitudes, ça.

– C’est pour ça que Livius t’a offert une dague ? lança-t-il amèrement en fixant du regard l’arme d’ébonite qu’elle portait à la ceinture. Parce que ça n’est pas dans vos habitudes ? »


Elle tourna la tête vers lui et l’observa avec incompréhension. Où voulait-il en venir ? Pourquoi cela sonnait-il comme une accusation ?


« Qu’est-ce que tu insinues là ?

– Tu me l’as dit toi-même, vous ne fêtez pas vos anniversaires. Pourtant tu as une nouvelle dague, en ébonite, à ce que je vois. C’est vrai qu’elle est belle, elle a l’air d’être bien légère et tranchante.

– Quel est le problème ? lança Aemillia avec agacement ; elle serrait le poing pour contenir sa colère, mais cela était bien difficile, et instinctivement elle avait porté la main à son arme au cas où il lui fallait se défendre. Qu’est-ce que ça te fait ?

– Je ne comprends pas, c’est tout. »


Elle lâcha un rire amer, offusqué. Elle inspira et expira plusieurs fois afin de se calmer, bien que ce fût difficile. Puis elle répliqua.


« Serais-tu jaloux de Livius ? »


Le mutisme de Cicéron, qui détournait le regard, lui suffit comme réponse. Il y eut un nouvel éclat de rire, bien qu’il sonnât faux. Puis elle passa sa main dans ses cheveux, avant de se masser les tempes. Bon sang.


« Si tu voulais ne pas être jaloux de lui, alors il te fallait être l’homme qui m’a sauvée il y a seize ans d’une mort certaine à cause de l’hémorragie due aux griffures de ce ragnard, et à la malnutrition dont j’ai été victime. »


Cela frappa Cicéron comme une évidence : il avait été un sombre idiot. Pour qui se prenait-il ? Il n’avait été que l’apprenti d’Aemillia, et personne d’autre, rien de plus. Il n’avait pas de relation si spéciale avec elle, à présent qu’ils n’étaient plus que frère et sœur d’armes. Pourquoi s’était-il monté la tête pour si peu ? Que se passait-il dans son esprit ?


« Je— Excuse-moi, je l’ignorais.

– Tu n’es pas le seul. Tout le monde ici ignore qui il est pour moi. Il m’a juste présentée comme une nouvelle recrue, sans trop s’attarder dessus.

– C’est lui, l’homme qui a rendu ton destin meilleur ? »


Elle acquiesça.


« Il est vrai que je ne me suis pas non plus attardée sur ce sujet-là. Excuse-moi. »


Elle but quelques gorgées de sa soupe, et détailla un peu plus son histoire.


« Lorsque je me suis réveillée après ma convalescence, il était la seule personne présente à mes côtés. J’ai eu peur, au début, après tout c’était un inconnu et c’était un homme. Puis il m’a expliqué qu’il m’avait trouvée sur un chemin de terre, qu’il m’avait amenée dans cet hospice au plus vite, qu’il avait frappé à toutes les portes pour qu’on me soigne. Je lui ai posé beaucoup de questions, il m’en a posé de nombreuses en retour. Il avait entendu parler d’un convoi de marchands qui avait été attaqué – il s’agissait de mes parents – et qu’on avait retrouvé, les marchands avaient été égorgés, comme dans mes souvenirs. D’après les autres membres du convoi, qui nous avaient distancés, il y avait une petite fille avec eux, mais elle n’avait pas été retrouvée. Un avis de recherche avait été lancé, bien que maigre, et en me trouvant il avait fait le lien. Il ne cherchait pas de prime ni rien, c’était juste un acte purement altruiste. Ça ne l’a pas empêché pour autant d’empocher l’argent, ajouta-t-elle en riant.

« Lorsque je me suis rétablie, non sans avoir été peinée par la découverte de mon œil aveugle qu’ils n’avaient pu sauver, complètement ravagé par l’infection, il m’a proposé de venir avec lui. Il m’a dit qu’il vivait dans une ville plus loin, qu’il avait une grande famille, et que tous s’occuperaient de moi. Je n’avais plus rien à perdre, et j’étais bien trop jeune pour vivre toute seule ; j’aurais pu finir dans un orphelinat mais je n’en avais pas réellement envie. Alors je suis montée dans une charrette avec lui, et il m’a emmenée dans ce sanctuaire. Les autres membres avaient été surpris de voir une gamine revenir avec Lucius, mais ils m’ont plus ou moins acceptée ; la plupart d’entre eux était restée indifférente à ma présence.

« Je savais à peine lire et écrire ; mes parents m’avaient enseigné les rudiments afin que je sache noter le nom de ce qu’on avait vendu, et pour combien, pour faire les comptes. Quand il a vu mon manque d’instruction il m’a appris tout ce qu’il savait. J’ai grandi, tous m’apportaient le soutien qu’il me fallait ; je n’ai pas eu à passer de test d’entrée pour rejoindre la famille, j’ai fini par la rejoindre en grandissant. C’est lui qui m’a, entre autres, appris à lire, et depuis je chéris ce passe-temps plus que tout autre. Tu comprends mieux maintenant pourquoi je me plonge autant dans ces objets de papier.

« Lucius sait tout de moi. Il sait d’où me viennent ces visions, il sait qui je suis et d’où je viens. Il a été mon mentor. Dans un sens, c’est grâce à lui que tu es si bon en assassinat. On me dit beaucoup de bien de ton travail, tu sais ? Souvent il vient me voir et me répète combien il est content de ce que tu fais. Alors il me félicite de t’avoir si bien formé. Et je lui rappelle que c’est grâce à lui que j’ai pu t’enseigner tout ça. »


Elle lui adressa un regard complice. Il répondit par un sourire, bien que la honte de s’être emporté pour rien à cause d’un simple quiproquo l’habitait. Il se frappa la tête ; comment avait-il pu être si stupide ?


« Je… Je voulais t’offrir ça… Joyeux anniversaire, Aemillia, » finit-il par articuler en sortant de la sacoche qu’il gardait sur lui la petite boîte de bois rembourrée afin de protéger ce qui s’y trouvait.


Elle prit le cube qu’il lui tendait et l’ouvrit, révélant un petit anneau d’or finement travaillé ; elle remarqua des détails minuscules, des gravures représentant des cercles et autres figures arrondies. À plusieurs emplacements avaient été incrustés de petits diamants, clairs et brillants.


« J’avais lu dans un livre que les diamants symbolisaient la pureté, la perfection ou encore l’amour éternel, rit-elle en le faisant tourner entre ses doigts. J’espère que tu n’avais pas trop réfléchi aux significations.

– Je l’ignorais, sourit-il, amusé par toutes les connaissances qu’elle avait accumulées au fil de ses lectures. Je ne connais pas grand-chose aux métaux et aux pierres tu sais. Je ne suis qu’un simple assassin. J’ignore tout de ce qui n’a pas trait à l’assassinat. »


Elle eut un air songeur, plongée dans sa contemplation du cadeau qu’il lui avait fait. Au bout d’un moment, elle finit par ôter l’anneau qu’elle gardait à l’index droit et le remplaça par celui-ci.


« Merci Cicéron, dit-elle en observant la nouvelle parure de son index. L’autre commençait à me peser un peu trop. C’est Lucius qui me l’a offert, un peu après que je sois devenue officiellement une assassine. C’était pour me féliciter, et en même temps pour tenter de me faire oublier mon passé.

– J’avais remarqué qu’à chaque fois que tu désignais ton œil, tu le pointais de l’index, de celui qui portait cet anneau…

– Oui. Involontairement j’ai lié l’anneau à mes cicatrices. Triste sort, pas vrai ? Cet anneau devait permettre de rendre ces cicatrices et cet œil pitoyablement aveugle un peu moins laids. »


Ils restèrent un long moment à discuter, comme de bons amis. Lorsque finalement la fatigue les gagna, ils rejoignirent les dortoirs où ronflaient une bonne partie de leurs frères et sœurs, les autres faisant le guet près de la porte principale, ou de l’entrée du tunnel. Silencieusement, chacun rejoignit son lit à travers la pièce faiblement éclairée par les torches du couloir.

Pendant de très longues minutes, Cicéron se prit à repenser à cet instant où Aemillia lui avait fait part de son rapport à l’anneau. Il avait voulu lui dire quelques mots, mais s’était ravisé tant il trouvait cela déplacé. Pourtant, peut-être aurait-elle apprécié qu’il pensât cela d’elle ?

Il aurait tant voulu lui dire qu’il ne trouvait pas son œil aveugle pitoyable, et que ses cicatrices n’étaient pas laides, lui dire qu’il ne fallait pas un anneau pour changer cela. Mais peut-être que ses mots n’auraient pu lui parvenir, même s’il avait su comment les formuler.

Il peina à trouver le sommeil tant sa maladresse le hantait. Elle l’avait longuement remercié pour le cadeau qu’il lui avait fait pour son anniversaire, mais il ne parvenait à se défaire de son mal-être après la crise de jalousie qu’il avait faite au sujet de Livius. Quel bouffon faisait-il. Bouffon ? Non. Même un bouffon ferait rire les autres. Il se maudissait encore et encore, jusqu’à ce que la fatigue eût raison de lui.

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