Digne de vie

Chapitre 5 : Chapitre V – Acceptation

4632 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 15/09/2020 22:55

Chapitre V – Acceptation



Les mois et les années se succédèrent, semblables et différents à la fois. Cicéron avait peu à peu découvert que, même dans la profession d’assassin, une routine pouvait s’installer. Chaque jour ou presque ils recevaient par messager des contrats envoyés depuis Bravil – il avait un jour osé demander pourquoi il fallait nécessairement passer par Bravil, qui était tout de même assez loin, au-delà de la cité impériale au sud, dans la baie du Niben, la réponse le surprit tant il ne s’y attendait pas – et il leur fallait les remplir. Le reste du temps s’organisait autour d’entraînements, de discussions avec les autres membres de la Confrérie, de repas partagés et de longues heures de repos.

Il avait, un soir où tous se retrouvaient autour du feu, posé la question qui lui brûlait les lèvres depuis qu’il était officiellement devenu assassin. Pourquoi diable les contrats leur parvenaient-ils de Bravil ? Les commanditaires étaient-ils trop timides pour les contacter directement ?

Les autres avaient ri gentiment, s’étonnant que personne ne le lui avait expliqué auparavant. Alors on lui raconta tout. On lui décrivit la procédure à suivre pour appeler un assassin : l’invocateur devait créer une effigie de la personne qu’il souhaitait faire assassiner à partir de vrais morceaux de corps humain, ce qui n’était déjà pas une mince affaire. Il fallait réunir un cœur, un crâne, des os et de la chair ; à cette évocation Cicéron afficha une moue dégoûtée, mais néanmoins intriguée. Il fallait vraiment profondément souhaiter la mort de quelqu’un pour en venir à de telles extrémités, se dit-il. Il fallait en plus de cela établir un cercle de bougies autour de la représentation ; tels étaient les préparatifs. Ensuite, il fallait frotter une dague avec de l’obscurcine, une plante toxique qui poussait étrangement près des sanctuaires, entre autres, et planter à maintes reprises la dague dans l’effigie, lui asséner autant de coups qu’il fallait de temps pour réciter une prière.

« Mère adorée, Mère adorée, envoyez-moi votre enfant, car les péchés des indignes doivent être lavés dans le sang et la peur, » avait récité Remaher tout en mimant l’action de poignarder, presque avec insolence.

C’était un bien étrange rituel, mais cela suffisait pour que la Mère de la nuit entendît la prière. Cette dernière était une momie, la dépouille d’une femme qui aurait été unie à Sithis et aurait été à l’origine de la Confrérie Noire bien des siècles auparavant, et possédait un don d’omniscience qui lui permettait de savoir qui avait commis un rituel, et requérait donc la visite d’un assassin. Entretenue par un individu que l’on nommait le Gardien, elle résidait dans un sarcophage, et était gardée à l’abri dans le sanctuaire de Bravil, là où se trouvait elle aussi Alisanne Dupré, l’Oreille Noire. Choisie par la Mère de la Nuit, elle seule avait la capacité de l’entendre, et avait pour tâche de faire savoir aux Parleurs les contrats qui avaient été demandés. Etant donné qu’elle avait connaissance des contrats faits aux quatre coins de Cyrodiil, et parfois même plus loin que les frontières, elle faisait en sorte de faire savoir aux Parleurs des sanctuaires de chaque ville quels contrats avaient été réclamés dans leur ville et ses environs. C’était une lourde tâche, mais elle la remplissait avec brio.

Cicéron demanda comment fallait-il faire pour devenir l’Oreille Noire, on lui répondit qu’il fallait obtenir les faveurs de la Mère de la Nuit en la servant avec fidélité, rien de plus, rien de moins.

Ainsi les jours et les mois se suivaient et se ressemblaient. Il y eut une période relativement calme, durant laquelle très peu de contrats leur parvenaient, quand seulement il y en avait. Cela n’était pas pour déplaire les assassins, qui étaient plutôt heureux d’avoir quelques jours paisibles à couler. Chacun vaquait à ses occupations, tout était tranquille.

Quant à Aemillia, c’était rare de la croiser. Elle semblait distante vis-à-vis de tous, même de Lucius, à sa plus grande surprise. Pendant les deux années qui avaient suivi, elle et Cicéron avaient pris l’habitude de « fêter » leurs anniversaires autour d’une chope d’un bon hydromel nordique qu’ils dégustaient dans une taverne. Puis, lorsqu’elle avait commencé à s’éloigner quelque peu de la Confrérie, ne se présentant que pour récupérer des contrats à remplir et passant bon nombre de ses nuits ailleurs, ils avaient cessé de se côtoyer, et de prendre des verres ensemble. Personne ne connaissait la raison de son détachement progressif, mais cela n’affectait personne, à l’exception de Lucius et de Cicéron. Le premier se demandait si cela avait à voir avec sa clairvoyance – il la suspectait d’avoir des visions plutôt inquiétantes et sinistres quant à son avenir ou celui de ses frères et sœurs – tandis que le second s’interrogeait si ce n’était pas de sa faute. Puis ils commencèrent à s’y faire, et acceptèrent l’idée que leur sœur menait à présent une vie de reclus.

Un jour, alors que nul ne s’attendait à la voir, Ji’dara la croisa dans l’entrée du sanctuaire. Adossée à un des murs proches de la porte principale, elle patientait, les bras croisés sur sa poitrine. Lorsqu’il la vit, elle sembla remarquer sa présence bien que son œil valide fût fermé, et lui adressa un sourire duquel on percevait une sorte de tristesse. De son œil aveugle elle le fixait jusqu’au plus profond de son âme. Elle grimaça, tentant de le dissimuler le plus possible, et à l’instant où il passa la porte et la referma derrière lui, il crut l’entendre lui murmurer quelque chose.

« Passe le bonjour à Fa’rris de ma part. »

Ce jour-là, Ji’dara ne rentra pas de son assassinat. On retrouva son corps une semaine plus tard, enseveli sous de la neige, lacéré de coups d’épée.

Ce genre d’événement se reproduisit quelques mois plus tard ; une mésaventure similaire arriva à Gireanr, qui ne reparut pas après s’être absenté pour prendre contact avec un commanditaire. D’après les rumeurs en ville, il s’agissait d’un traquenard monté par des gardes qui souhaitaient faire justice à leur manière, et venger un de leurs camarades qui avait été assassiné. Cela porta un coup assez violent aux membres du sanctuaire, surtout à Feristair puisque Gireanr était son Silencieux ; incapable de choisir qui devrait remplacer son proche camarade, il passa de nombreux jours dans ses quartiers privés. Au bout d’un mois et demi, il finit par désigner J’ura comme Silencieuse, ce qu’elle accepta, bien qu’une certaine distance se fût installée entre eux. D’ordinaire amical et avenant, Feristair s’était renfermé.

Cette fois-ci encore, bien que nul ne la vît, Aemillia était venue saluer une dernière fois Gireanr, lui adressant quelques paroles amicales juste avant qu’il ne quittât les lieux. Puisque son corps n’avait jamais été retrouvé, nul ne sut ce qui lui était arrivé.

Enfin, alors que l’hiver revenait, plus froid que jamais, Irwaweneth tomba gravement malade ; on fit appel à de nombreux alchimistes afin de trouver un remède, mais sa maladie l’emporta aussi soudainement qu’elle était apparue. Endeuillée, la famille incinéra son corps après une veillée funèbre. Quelques heures avant qu’elle n’expiât, Aemillia était à son chevet, et la rassurait quant à l’avenir de leur famille, qui continuerait à entretenir sa mémoire comme celle de leurs frères et sœurs tombés au combat avant eux. Cela permit à Irwaweneth de s’endormir paisiblement, et de rejoindre Sithis en toute sérénité.

En l’espace de quelques mois, les pertes essuyées par la Confrérie Noire avaient été grandes, et cela affecta grandement le moral de chacun des membres.

En revanche, contre toute attente Aemillia revint s’installer au sanctuaire. Alors que tous désespéraient quant au destin funeste qui semblait les attendre, elle affirma avoir eu une vision par laquelle elle avait appris que la Confrérie Noire retrouverait son heure de gloire grâce à eux. Cela redonna quelque peu le moral aux troupes, bien que peu convaincues.

Aemillia priait pour que son mensonge devînt réalité.

Par chance, elle n’eut aucune autre vision lui donnant connaissance de la perte d’un nouveau membre. Cela la rassurait, et en même temps la terrifiait. Elle faisait de son mieux pour l’oublier, mais ses hallucinations prémonitoires la hantaient encore et toujours, chaque jour un peu plus que la veille. Voir ses frères et sa sœur décéder les uns après les autres lui avait lacéré son cœur, si bien qu’elle restait malgré tout distante avec tous.

Jusqu’au soir où Cicéron, désireux de renouer avec sa sœur – et autrefois amie – afin de retrouver une relation un peu plus forte, la rejoignit dans les quartiers communs, et s’assit sans dire le moindre mot sur le fauteuil voisin au sien. Lorsqu’elle l’aperçut, elle termina de lire sa phrase, ferma le livre, ainsi que ses yeux, et garda la tête baissée.

Ils restèrent silencieux pendant quelques minutes, puis Cicéron brisa la tranquillité de la chambre, jusqu’alors perturbée encore et toujours par le crépitement de la torche qui éclairait les murs.

« De quoi parle ce livre–là ? demanda-t-il avec une certaine appréhension.

– De l’histoire du continent. Il y a plusieurs volumes. Celui-là aborde l’histoire de Bordeciel. C’est assez intéressant je t’avouerai.

– Et qu’as-tu appris de si intéressant ?

– Hm… Par exemple, là-bas chaque principauté est gérée par un jarl. Ces Nordiques sont restés dans leur tradition atmorienne, on dirait. »

Lui n’avait jamais quitté la province de Cyrodiil, et bien que la ville dans laquelle il avait grandi et toujours vécu se trouvât fortement influencée par la culture de leurs voisins nordiques, il n’avait jamais été réellement piqué de curiosité pour leur histoire et mode de vie. Il se demandait d’où venait cet intérêt qui animait Aemillia à se renseigner sur ce sujet, et même pourquoi elle portait autant d’attention aux connaissances qu’elle pouvait accumuler par toutes ses lectures. Il n’avait jamais ressenti une telle soif de savoir, et dans un sens il l’enviait. Elle semblait si intéressée, si passionnée par tout cela, qu’elle irradiait d’une forme de sérénité qui lui était propre. L’espace d’un instant, en la voyant ainsi assise, les yeux fermés et le visage paisible quoi qu’un peu marqué par les hivers qui passaient, il se remémora combien il l’avait admirée de ses yeux de juvénile, et combien sa vision d’elle avait changé dès lors qu’elle avait pris ses distances avec toute la famille. Peut-être que les médisances des autres à son sujet l’avaient influencé et avait déformé l’image parfaite qu’il s’était faite d’elle. À présent, elle lui apparaissait telle une vague connaissance qu’il avait autrefois côtoyée, et dont il ne savait plus grand-chose.

« Est-ce que tu as eu d’autres visions récemment ?

– À l’instant même où je t’ai vu arriver, » répondit-elle sobrement.

Cette réponse le déstabilisa ; à dire vrai, il n’en attendait pas réellement une. Convaincu qu’elle garderait ses secrets pour elle-même, gardant cette distance qu’il lui connaissait si bien à présent, il s’était imaginé qu’elle mentirait ou bien qu’elle garderait le silence, plutôt que de lui donner une réponse positive.

« Est-ce que tu veux en parler ? »

Elle acquiesça.

« Elle te concerne, alors peut-être devrais-je t’en faire part.

– Cela ne t’a pas empêché de prévenir Ji’dara, Gireanr ou Irwaweneth de leurs morts.

– Je n’aurais rien pu y faire. Ce n’est pas de ma volonté. Notre Père a choisi de les ramener auprès de lui au plus vite, semble-t-il. Qui suis-je pour m’opposer à lui, de par des pouvoirs d’une autre puissance ? »

Il acquiesça, bien qu’elle ne pût le voir. Qui savait de quoi le Père de la terreur était capable lorsqu’on l’affrontait ? Nul ne pouvait le faire impunément, ce devait assurément être ainsi.

« Et donc ? Qu’as-tu vu ?

– C’est très flou. Je ne peux te dire avec certitude de la date et du lieu où tout ceci se passe. En revanche, je peux te dire que tu n’es pas seul. »

La vision se rejouait pleinement devant son œil aveugle bien qu’il fût seulement à demi ouvert.

Il y avait un homme, le même que celui qu’elle avait vu le jour où elle avait rencontré Cicéron. Il se trouvait dans un sanctuaire ; elle avait le sentiment que, bien qu’elle n’en connût aucun autre que celui de Bruma, celui-ci se trouvait ailleurs en Cyrodiil ; une intuition lui souffla qu’il s’agissait peut-être du sanctuaire situé à Cheydinhal, au sud-est de là. L’homme, un Impérial à la carrure imposante, était vêtu d’habits de bouffon. À demi dissimulé dans l’obscurité des lieux, elle voyait qu’il portait une tenue de tissu rougeâtre brodé de doré. Du col tombait un large pan jusqu’à ses épaules, noir et aux bordures triangulaires, tout aussi décoré sur ses bords que le reste de la tenue, lacé par une mince corde au niveau de la clavicule afin qu’il restât en place sur le haut de son corps. Ses cheveux, qu’elle devinait roux à partir de ceux qu’elle voyait entre son oreille et ses tempes, étaient dissimulés sous un bonnet de bouffon dont la bordure noire rejoignait deux bandes de tissu noir et rouge cousus ensemble et prenant la forme de deux cornes tombant vers l’arrière. Ses mains étaient gantées de noir, du bout des doigts jusqu’au poignet ; ses gantelets étaient lacés autour de son avant-bras, par-dessus le tissu rouge, et étaient eux aussi brodés de doré. D’imposantes bottes de cuir remontaient jusqu’à hauteur de ses genoux, dans les mêmes tons que ses gants.

Il avait le regard à la fois triste et absent ; ses yeux ne reflétaient rien de plus que la noirceur de son âme, mais l’expression affichée par ses sombres sourcils semblait douloureuse. Son nez camus et ses lèvres pincées, qui s’étiraient dans un rictus évoquant difficilement ce que l’on appelait un sourire, lui donnaient un air inquiétant, qui aurait pu effrayer Aemillia si elle ne s’était pas faite à ce visage depuis le temps qu’elle le connaissait. Son teint blafard était amplifié par les joues creuses, salies par la terre. Encore une fois il semblait discuter avec quelqu’un, mais elle savait qu’il n’y avait aucune autre présence humaine dans les environs – elle-même n’était qu’un fantôme assistant à la scène qui, selon ses impressions, se déroulerait dans une vingtaine d’années – et seule une autre entité transcendant l’espace et les plans se trouvait à ses côtés, dans un cercueil de métal. Cet homme veillait sur la Mère de la nuit, sur sa momie, qu’il devait chérir bien plus que sa propre vie ; il lui enduisait le corps d’huiles afin de l’entretenir pour qu’elle puisse continuer à communiquer avec son Écoutant, son Oreille Noire. Mais où était-elle ? Il n’y en avait pas. Il n’y en avait pas ? Il n’y en avait plus.

Elle entendit une voix, les pensées de l’homme alors qu’il écrivait dans un carnet, probablement son journal. « Depuis combien de temps la Mère de la nuit est-elle arrivée ici ? Depuis combien de temps en suis-je le Gardien ? Depuis combien de temps suis-je le bouffon ? Depuis combien de temps suis-je seul ? Depuis combien de temps Cheydinhal est-elle tombée ? Depuis combien de temps ont-ils commencé à cogner contre la porte, la martelant comme autant de battements de cœur ? »

Il trempa sa plume dans son pot d’encre, puis la posa de nouveau sur le carnet. « C'est sombre et calme, ici. Ce pauvre Cicéron n'entend plus le rire, car il est devenu ce rire. Il n'y a pas d'Oreille noire à Cheydinhal. Ni en Cyrodiil. Ni en moi. »

« Cicéron ? » s’était exclamé l’esprit d’Aemillia la première fois qu’elle avait vu et entendu tout cela ; elle n’avait pas reconnu sa voix au premier abord, déformée par la maladie qui lui attaquait l’esprit, mais quelques notes sonnaient d’un air familier, ce qui la convainquit. « Que t’est-il arrivé ? »

C’était la première fois qu’elle entendait ou sentait quelque chose ; c’était une vision incroyablement forte, peut-être parce qu’elle connaissait la personne dont il était question.

L’homme – le futur Cicéron – jeta un œil en direction de ce que l’Impériale devina comme étant la porte du sanctuaire. Puis il se repencha sur son journal, sur lequel il apposa les derniers mots de cette journée, tout en les lisant dans sa tête.

« Nous devons partir d'ici, avant que le Sanctuaire ne tombe. Avant que la Mère de la nuit ne brûle. Avant que la Confrérie noire ne disparaisse. Avant que le rire ne meure. »

  Sa vision se troublait, et tout redevenait noir pour son œil aveugle. Toutes ces images s’étaient projetées en un instant dans son esprit, et malgré le fait que ce n’était pas la première fois qu’elle les voyait, un sentiment de vide et de terreur la hantait.

Elle prit une profonde inspiration, et regarda Cicéron droit dans les yeux.

« Tu vas quitter ce sanctuaire, en rejoindre un autre. Quand, je l’ignore, d’ici quelques années, dix tout au plus. Tu auras un nouveau rôle, un rôle primordial pour la Confrérie.

– Vous serez avec moi, n’est-ce pas ? Toi, Livius, J’ura et tous les autres… »

Pour la première fois, Aemillia détourna le regard à contrecœur. Cicéron avait, l’espace d’un instant, vu cette détresse, cette désolation dans son regard, qui l’avait poignardé avec autant de violence qu’un horion porté en pleine poitrine.

« Je serai… seul ?

– Tu auras une nouvelle famille. Nous irons très bien, ne t’en fais pas. »

Il avait, lors de son long entraînement de novice, su décrypter le visage de cette femme qui, à l’époque, ne le regardait jamais. Dès lors, il connaissait ses moindres rictus, le moindre tressaillement de ses muscles était pour lui aussi parlant que des mots prononcés par sa voix. Il savait, à son plus grand regret, que cela était un mensonge bien trop douloureux.

« Je vois, fit-il, comme pour se faire une raison. Merci de m’avoir informé de cela. »

Il joignit ses mains gantées de cuir entre elles dans un bruit de frottement.

« Ce n'est pas une vision récente, je le vois. Tu sais ça depuis longtemps, non ? Depuis combien de temps ?

– Depuis trois ans, répondit-elle en essuyant d’un revers de manche une larme qui commençait à couler le long de sa joue. C’est à cette époque-là que j’ai commencé à prendre mes distances avec vous tous. Rien de bon ne sortira de ce sanctuaire, à part… »

Elle se reprit avant que ses paroles ne dépassassent sa pensée. Elle se donna une petite tape sur les joues afin de se remettre de ses émotions, mais son cœur chavirait sous le poids de son savoir.

« À part quoi ? s’enquit Cicéron avec curiosité.

– Rien, oublie. »

Elle renifla. Il ne releva pas. Il se doutait combien cela était douloureux, il ne voulait pas en rajouter.

« Je suis sûre que tu feras un Gardien formidable, » murmura-t-elle.

Il sembla ne pas l’entendre. Tant mieux. Elle savait que, d’une manière ou d’une autre, son rôle lui pèserait bien trop pour qu’il l’endossât seul. Elle espérait, quand bien même ses chances fussent maigres, qu’elle pût changer ne serait-ce qu’un peu le futur de ce jeune homme.

Il y eut un maigre silence. Puis Aemillia reprit la parole.

« Tu sais, commença-t-elle en désignant son œil voilé, toujours de l’index droit autour duquel brillait la bague que Cicéron lui avait offerte – finalement il n’était pas parvenu à lui faire dissocier la cicatrice du bijou, c’était bien plus que cela désormais –, à cause de ça je serai sûrement aveugle d’ici quelques années. Mon autre œil voit de moins en moins bien ; peut-être que l’infection ne l’a pas complètement épargné finalement. »

Il la dévisagea avec terreur. Elle n’affichait rien de plus qu’une expression sereine, bien qu’elle dissimulât en réalité une intense douleur qui lui lacérait le cœur.

« Le jour où je ne verrai plus rien, je veux que vous me tuiez. Gentiment, et sans pleurer. Je ne veux pas être un fardeau, et je préfère encore mourir de ta main plutôt que de finir mes jours à mendier sans pouvoir voir de nouveau la lumière du soleil qui illumine ce sanctuaire froid et lugubre. »

Il secoua la tête. C’était impensable. Il ne pouvait pas s’imaginer que cela pût se produire !

« Et si toutefois cela venait à arriver, si toutefois… – sa voix se brisa – tu devais me porter le coup fatal qui m’enverrait rejoindre notre Père… Alors dans ce cas je souhaiterais que tu m’oublies, que tu vives comme si je n’avais jamais été là. Je ne veux pas t’infliger la peine de m’avoir donné la mort. »

Cicéron voulut répliquer, lui affirmer que jamais il ne pourrait oublier celle qui lui avait tout appris, celle qui l’avait fait se sentir chez lui dans cette étrange famille. Mais les mots ne purent franchir ses lèvres, et il détourna le regard, sentant l’œil aveugle de sa sœur d’armes se poser sur son visage ; il ne vit l’expression de douleur et de peine qu’elle afficha, en revoyant dans son esprit le visage de cet homme qui la hantait depuis le jour où elle avait rencontré l’impérial. Elle n’avait plus la force de lutter contre cette vision qui la poursuivait depuis près de cinq ans.

Ils se turent ; seul le bruit de l’eau qui coulait dans la fontaine de la pièce venait troubler ce silence presque sacré.

« Bon, fit-elle finalement en se relevant et en époussetant son armure de cuir sombre, et si on allait s’entraîner ? Comme autrefois. »

Il acquiesça, mais le cœur n’y était pas. Il refusait de croire qu’elle venait de lui demander de la tuer lorsqu’elle serait devenue un fardeau pour leur famille.

Il y avait un sentiment doux et amer à la fois. Il était heureux d’avoir retrouvé la Aemillia qu’il avait connue, qui se confiait à lui, qui avait confiance en lui. Mais était-il heureux de porter en retour ce fardeau ?

Cicéron se prit à penser que peut-être pourrait-il prier Stendarr, peut-être pourrait-il implorer sa miséricorde et prendre la place de l’Impériale ? Il se moquait bien de perdre sa vue, il était prêt à mourir si cela pouvait accorder un peu de joie à la femme qui lui avait tout appris. Mais les Dieux se préoccupaient-ils de ceux qui avaient voué leurs vies à Sithis ?

Cette pensée l’accabla un peu plus, si bien que, sans faire attention lors de l’entraînement – qui se faisait en conditions réelles, comme si la cible de l’assassinat ne se laissait pas tuer –, il laissa Aemillia le toucher, en manquant de parer son coup. Il retint un grognement de douleur alors que la lame de la dague d’ébonite de l’impériale lui entailla le torse, passant à travers l’armure de cuir qu’il portait.

Il chancela et se laissa tomber sur son arrière-train, grommelant quelques jurons lorsque son postérieur heurta douloureusement la pierre.

Réagissant immédiatement, elle tomba à genoux devant lui, ignorant la douleur qui irradiait de ceux-ci après les avoir violemment cognés au sol. Elle déboutonna le haut de son armure de cuir afin d’examiner la plaie qui, par chance, n’était que superficielle. Un mince filet de sang commençait à couler, mais sitôt avait-elle commencé à faire pression dessus avec un linge, qu’elle s’était empressée d’aller chercher dans les quartiers puis trempé dans la fontaine, que les saignements s’étaient stoppés.

Elle resta un instant figée, ses deux mains appuyant sur son torse, et son regard fixant celui de Cicéron. Puis la réalité de la situation la rattrapa, et elle recula subitement, avant de bégayer quelques excuses, son visage devenant peu à peu rouge cramoisi.

« Désolée, je n’ai pas réfléchi, souffla-t-elle en fermant de nouveau les yeux et en se cachant presque le visage de ses deux mains.

– Il n’y a pas de problème, répondit-il bien qu’il restât lui aussi quelque peu troublé par cet enchaînement d’événements. Tu as fait ce qu’il fallait, je pense. »

Il se releva avec peine, et se dirigea vers les quartiers privés, où il constata la superficialité de la blessure. Il appliqua un rapide bandage qu’il enroula autour de son torse, et revêtit par-dessus l’armure légèrement entaillée. Pour la première fois il constatait combien la lame qu’utilisait Aemillia était tranchante et blessait le corps sans forcément abîmer le vêtement de la cible. Il comprenait alors pourquoi ses victimes ne réalisaient que bien trop tard qu’elles avaient été touchées par son arme, d’autant plus qu’elle l’enduisait de poison concocté à base d’obscurcines. Cette femme était bien trop dangereuse pour ce monde, se dit-il en souriant, avant de revenir vers elle afin de poursuivre leur entraînement.


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