Digne de vie

Chapitre 6 : Chapitre VI – « Si seulement je n’avais pas de cœur »

Chapitre final

5452 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 15/09/2020 23:15

Chapitre VI – « Si seulement je n’avais pas de cœur »



Les rumeurs concernant la destruction par des soldats de l’Empire plusieurs sanctuaires ici et là en tout Tamriel commençaient à se faire connaître de tous. La situation géopolitique très tendue, que ce fût en Cyrodiil ou bien dans les provinces voisines, laissait planer un vent d’incertitude au sein de la Confrérie Noire.

La Grande Guerre avait fait rage pendant près de dix ans, et s’était réellement achevée seulement six ans plus tôt avec la signature d’un traité de paix amenant enfin la paix en Martelfell. La fin d’année approchait, mais les nouvelles peu rassurantes allaient malheureusement de bon train, et parvenaient aux assassins bien plus vite que les bonnes.

Les visages de la fratrie se durcirent lorsqu’ils apprirent la nouvelle de la chute du sanctuaire de Leywaiin, ville du sud débouchant sur la baie de Topal, dans lequel le Penitus Oculatus, le service d’espionnage de l’empereur Titus Mede II qui régnait sur tout l’Empire, avait pénétré de force et ravagé tout ce qui se trouvait sur son passage, humains comme constructions. Le sanctuaire n’était plus de ruines calcinées, et plus rien ne s’y trouvait. La désolation des membres du sanctuaire de Bruma était d’autant plus grande que ces nouvelles s’accompagnèrent quelques semaines plus tard de l’anéantissement de celui se trouvant dans la ville de Chorrol, dans l’ouest, à laquelle on accédait via la Route Noire. Tout allait de mal en pis, et pour ne rien arranger, les contrats se faisaient de plus en plus rares à Bruma. Peut-être les gens craignaient-ils des représailles ? Ou bien y avait-il eu tant d’assassinats qu’il n’y avait plus personne pour en commanditer en ville et dans ses environs ?

Tous avaient tant de temps libre qu’ils ne savaient plus quoi en faire. Au-delà des séances d’entraînement seul ou à plusieurs, des distractions, des perfections dans leurs domaines – tir à l’arc, confection de poisons, maîtrise toujours un peu plus parfaite de la magie – chacun tournait rapidement en rond. Dès lors, Cicéron avait repris pour habitude de traîner le pied en ville.

C’était le début du mois de sombreciel de l’an 186 de l’ère quatrième. Le ciel était toujours autant voilé de nuages gris, et la neige commençait à tomber avec plus d’abondance que d’ordinaire. Bientôt soirétoile viendrait, on fêterait le festival de l’Ancienne Vie, puis de la Nouvelle Vie lorsque débuterait primétoile, et enfin il y aurait ses sorties quasi-annuelles dans une taverne pour l’anniversaire d’Aemillia, et tout recommencerait : contrats, assassinats, entraînements, sorties à la taverne, et cætera, et cætera.

Cicéron soupira, son souffle formant quelques volutes de fumée blanchâtre qui se mêlèrent à l’air ambiant tout aussi glacé que le bout de son nez. Il se frotta les mains entre elles, et se maudit de ne pas avoir de gants afin de les préserver des températures basses. À ses côtés Aemillia souriait, tout autant transie de froid que lui, mais une certaine impatience brûlait dans son cœur et cette chaleur se propageait dans tout son corps.

« Pars devant à la taverne, lui dit-elle en se tournant dans la direction opposée. J’ai une petite course à faire avant. Ne t’en fais pas, je ne serai pas longue. »

Lorsqu’il écarta les lèvres pour protester, elle reprit de plus belle.

« Tu peux commander pour moi, tu sais ce que j’adore ! Je fais au plus vite ! »

Puis elle disparut dans le brouillard de flocons de neige, en direction de l’échoppe du bijoutier Vantustius Doran.

Lorsqu’il la revit une dizaine de minutes plus tard, elle affichait un air essoufflé, comme si elle avait couru de toutes ses forces pour ne pas le faire attendre plus longtemps. Il venait tout juste de s’asseoir, après avoir passé un petit moment à discuter avec un autre client, une connaissance qu’il n’avait pas vue depuis longtemps. La serveuse, embauchée par la tavernière afin de l’aider dans ses tâches, s’approcha d’eux pour leur demander ce qu’ils désiraient. Aemillia choisit un velouté de légumes de saison, Cicéron se décida de prendre un pavé de saumon importé de Bordeciel et concocté à la manière de cette province voisine. Ses joues avaient été rougies par le froid, et sa peau était gelée où qu’on la touchât.

« Merci d’avoir choisi une place près de l’âtre, souffla-t-elle en frottant ses mains l’une contre l’autre pour les réchauffer. Il y avait de ces bourrasques, j’ai bien cru que j’allais me changer en glace au moindre pas que je faisais !

– De rien, sourit-il gentiment. Je suis bien content d’avoir un peu de chaleur par ce temps. Décidément cet hiver est plus froid que les autres.

– C’est vrai. On se croirait en Bordeciel, tout du moins, ça ressemble à l’idée que je m’en fais de ce que j’ai lu dans mes livres. »

Ils rirent gaiement, profitant du temps hiémal pour traîner dans cette auberge, bien que ce fût une excuse ; rien ne les empêcherait de s’y réfugier pour prendre un verre ou pour dîner.

La serveuse, une femme rougegarde à la peau halée, leur apporta leur commande. La fumée s’échappant des plats ravissait aussi bien leurs papilles, de par le délicieux goût qui en émanait, que leur corps, de par la chaleur qui s’en dégageait. Ils payèrent leurs plats à la réception, et Cicéron s’étonna de voir que la bourse d’Aemillia semblait plus vide que d’habitude, elle qui pourtant dépensait rarement et comblait toujours de septims l’espace laissé vacant. Il voulut lui demander quelle dépense avait-elle pu faire, mais se ravisa. Elle lui en parlerait sûrement en temps voulu. Mais rien ne l’empêchait de tâter quelque peu le terrain.

« Est-ce que tu as trouvé ton bonheur alors ?

– On va dire que oui, répondit-elle avec un sourire. Mais je ne m’attendais pas à ce que ce soit aussi cher. »

Elle souffla un peu sur sa soupe afin de la faire refroidir pour pouvoir enfourner, par la suite, une cuillère pleine, et se délecter de la saveur relevée par une pointe de piment qui avait été ajoutée vers la fin de la préparation.

« Ah, souffla-t-elle avec satisfaction, je pourrais tuer pour pouvoir en manger chaque jour. »

Cette remarque soudaine prit par surprise Cicéron qui ne put réprimer un rire tant la situation était cocasse. Après tout, Aemillia tuait aussi bien qu’elle ne respirait.

« Tiens, fit-il en lui tendant sa fourchette dont les fourches étaient plantées dans un morceau de saumon, goûte-moi ça. Un régal !

– Nom d’un spriggan, c’est vrai ! Qu’est-ce qu’ils ont bien pu mettre dedans ?

– Ça, je l’ignore, reconnut-il. Mais moi aussi, je pourrais tuer pour pouvoir en manger chaque jour. »

Il lui adressa un regard complice, qu’elle lui rendit sans perdre cet immense sourire sur son visage.

Finalement, tout était redevenu comme avant entre eux, se convainquait-il. Pour combien de temps ? Ça, il l’ignorait.

Il sentait que quelque chose se tramait dans l’ombre. Quelques jours plus tôt, il avait surpris Aemillia, seule dans le dortoir, prostrée sur elle-même, en vive crise de larmes. Il l’avait très rarement vue pleurer, dû à sa nature très pudique et, en partie, à cause du fait qu’il était plutôt mal vu au sein de leur famille de révéler ses faiblesses, et cette vision de fragilité lui avait douloureusement rappelé ce qu’elle lui avait involontairement et silencieusement fait comprendre, que ses jours au sein de cette famille étaient comptés. Il ignorait seulement combien de temps lui avait été accordé. Il avait, bien qu’il voulût que ce ne fût que le fruit d’une paranoïa passagère, le désagréable pressentiment qu’elle n’en avait plus pour longtemps, et cela le terrorisait.

Il s’était précipité à ses côtés, et lui avait affectueusement caressé la tête afin de la consoler. Les larmes avaient séché, mais son cœur saignait encore, et il ignorait que faire pour faire cesser cette hémorragie qui, à son plus grand regret, ne s’interromprait que lorsque sa source écarlate serait tarie. Elle ne l’avait pas regardé dans les yeux, bien trop impuissante pour le dévisager et le remercier comme il se devait. À la place, elle s’était quelque peu redressée, et l’avait serré dans ses bras, ses mains abîmées par les épreuves du temps et les hivers s’agrippant à l’armure de cuir, et se refermant en un poing parcouru de violents tremblements.

Ils n’avaient pas échangé le moindre mot, mais leur conversation muette avait été des plus éloquentes. Finalement, ils s’étaient séparés, et il était retourné auprès des autres qui s’entraînaient. Lorsque Aemillia reparut un peu plus tard ce soir-là, elle semblait en forme, comme si rien ne s’était passé. Mais la douloureuse réminiscence de son impuissance face au destin lui occupait l’esprit et lui laissait un goût amer.

« Ha, souffla-t-elle après avoir fini de déguster son repas, ça fait tellement de bien ! J’aimerais tellement qu’on cuisine d’aussi bons plats chez nous parfois… »

Elle laissa le fil de sa pensée se dérouler quelques instants, avant de le saisir brusquement et de s’exclamer :

« Il faut qu’on engage un cuisinier !

– Tu es sérieuse ? questionna-t-il en fronçant les sourcils, ses yeux écarquillés s’interrogeant si elle disait cela pour blaguer, ou si elle le pensait sincèrement.

– J’ai entendu parler d’un cuisinier de renom qui vit en Bordeciel, le Gourmet ! Si on parvient à le trouver, je l’engage pour satisfaire notre palais ! »

Il n’avait jamais entendu parler d’un tel personnage, mais cette idée l’amusait. Il était vrai que c’était un luxe que l’on se refusait difficilement.

« Bien, se résigna-t-il, on essaiera de nous trouver un cuisinier—

– Le meilleur cuisinier ! insista Aemillia.

– Trouver le meilleur cuisinier de tout Tamriel, juste pour pouvoir manger d’aussi bons plats qu’ici. C’est vrai que ça fait envie. »

Il resta songeur un instant, rêvant de la possibilité de recruter un nouvel assassin qui serait, à ses temps perdus, le cuisinier attitré de la Confrérie Noire en Bruma. Il était vrai que cela était très tentant. Il n’aurait qu’à en parler à Livius une fois rentré.

La porte d’entrée grinça, laissant apparaître trois agents du Penitus Oculatus, portant d’épaisses armures d’hiver. À leur vue, la mine d’Aemillia se renfrogna, et celle de Cicéron se durcit. Que venaient-ils faire en ces lieux ?

Ils s’approchèrent du comptoir, et passèrent leur commande auprès de l’aubergiste. Ils payèrent leur commande, et réservèrent avec cela une chambre pour la nuit. Des visiteurs, donc. Étrange.

« Dites-moi, très chère, lança l’un d’eux, un homme à la peau brunâtre, auriez-vous entendu des rumeurs au sujet d’une bande d’assassins qui sévirait dans cette ville ?

– Oui, confirma la femme qui semblait prendre bien plus d’années qu’il ne s’en écoulait réellement tant le travail semblait l’épuiser. Ils traînent quelque part ici, mais nul ne sait où ils résident.

– Je vois. »

Cicéron et Aemillia s’échangèrent un regard complice, bien que trop sérieux. Il fallait découvrir ce que ces hommes savaient, et tenter de les repousser.

« Excusez-moi ? »

Une voix inconnue interpela le duo ; l’homme posa sa main recouverte d’un gantelet en acier sur l’épaule d’Aemillia, elle frémit de dégoût.

« Oui ? » Cicéron faisait de son mieux pour garder son calme, mais cela relevait presque de l’impossible. Oh, comme il avait envie de tuer cet homme, de se jeter à sa gorge et de la scinder en deux d’un coup de dague ! Oh, comme il avait envie de voir son sang gicler et l’éclabousser ! « Que voulez-vous ?

– Êtes-vous du coin ?

– Oui, on peut dire cela, répondit Aemillia. Nous sommes marchands itinérants. Nous avons tous deux vécu et grandi ici, alors c’est tout comme si nous vivions toute l’année à Bruma.

– Savez-vous quelque chose au sujet de ces assassins ?

– Des assassins ? Il y a bien parfois quelques meurtres, ou des morts accidentelles, fit-elle en affichant un air songeur, mais je n’ai jamais rien entendu au sujet d’une guilde d’assassins. »

L’homme grimaça ; son rictus déforma son visage à demi dissimulé par son casque.

« Que se passe-t-il ? Sommes-nous en danger ? fit mine de s’inquiéter Cicéron. Devons-nous fuir la ville en attendant que vous les trouviez et les éliminiez ?

– Je ne pense pas que cela soit nécessaire. Nous les tenons presque.

– Vraiment ? Oh vous me rassurez ! Vous savez, les affaires ne sont pas très florissantes en ce moment… »

L’homme sembla agacé par la tournure que prenait la conversation, et s’éclipsa sans en demander plus. Cicéron et Aemillia observèrent les trois hommes qui questionnaient chacun des clients de la taverne, puis se décidèrent à partir ; ils avaient un rapport à faire à leurs supérieurs.

Lorsqu’il apprit que des agents du Penitus Oculatus se trouvaient en ville et étaient à leur recherche, Livius afficha une expression de détresse qu’aucun de ses frères et sœurs ne lui connaissait. Il n’avait jamais eu affaire à ces individus sur son domaine, il ignorait quelle approche était la meilleure. Il y eut une réunion de crise au sein de la Main Noire, entre Parleurs, et un courrier fut envoyé à Alisanne, à Bravil, pour la prévenir de la situation.

Quelque chose avait irrémédiablement changé au sein du sanctuaire de Bruma.

× × ×

Le début du mois de soirétoile de l’an 186 de l’ère quatrième fut assurément la période la plus terrifiante de la vie de Cicéron jusqu’alors.

Clenhor, dans une folie aveugle, avait bravé l’interdit de Livius, et s’était chargé d’assassiner les trois membres du Penitus Oculatus, qui avaient fait de leur chambre d’auberge leur campement de base.

Alisanne leur avait ordonné de ne pas prendre de risques inutiles, et pourtant… Cet elfe des bois un peu trop sûr de lui avait bravé l’interdit. On avait retrouvé son corps crucifié sur la place publique. Même Aemillia n’avait pas pressenti cela.

Désormais, ils avaient la certitude que le Penitus Oculatus avait connaissance de leur présence dans cette ville, et en avait une preuve attestée par le cadavre de Clenhor. Par Sithis, se disait Cicéron chaque matin au réveil, ce ne peut être qu’un cauchemar. Et chaque jour l’espace laissé vacant par son frère le ramenait douloureusement à la réalité.

Aemillia aussi paraissait troublée. Un jour on la vit porter une amulette d’un des huit Divins autour du cou ; d’ordinaire cela aurait été considéré comme un affront, mais tous étaient si tendus que nul ne lui fit la remarque. Cicéron considérait cette amulette comme un étrange message qu’elle cherchait à faire parvenir, mais en identifiait difficilement le sens, considérant qu’il n’en était pas le destinataire.

Les jours passaient dans l’angoisse la plus prenante, celle qui saisissait à la gorge et ne lâchait pas, et à cause de laquelle la mort se faisait ardemment désirer.

Les sorties à la taverne se raréfiaient ; Aemillia était terrorisée à l’idée de revoir ces hommes. Cicéron se doutait qu’une vision les concernant la hantait, et il craignait savoir de quoi il retournait. Mais il leur fallait juste se faire petits le temps que tout se tassât, non ?

Enfin, par chance, il parvint à la convaincre d’aller prendre un dernier dîner dans l’auberge. Un seul, et il ne le demanderait plus jamais. Un triste sourire s’afficha sur le visage d’Aemillia. Un seul, oui. Et il ne le demanderait plus jamais. Plus jamais il ne verrait ce triste sourire, non, plus jamais. Il se jura à lui-même de ne plus lui causer le moindre tort.

Aemillia lui proposa de commander tout ce qui lui plaisait, absolument tout. Le velouté de légumes, le poisson à la façon de Bordeciel, le steak de vache saignant, le gratin de pommes de terre et de poireaux. Tous ces plats dont ils raffolaient, tous les deux. Elle paya l’entièreté de leur commande.

« Considère ça comme un cadeau. Pour te remercier pour tout ce que tu as fait pour moi. »

Ce repas avait un goût amer ; Aemillia ravalait ses larmes afin qu’elles ne gâchassent pas la saveur de cet ultime repas qu’elle partageait avec lui en ce jour. Oh, comme elle détestait ce sentiment.

Il n’y avait pas un seul réel échange entre eux. Ils se disaient des banalités, vantant le fumet de chaque plat. Lorsqu’ils eurent fini, elle laissa s’échapper un long soupir. Nul ne pouvait échapper à son destin. Et elle savait que le sien se jouait ce jour-ci.

« Finalement, tu n’auras peut-être pas à me prendre ma vie, sourit-elle en affrontant le froid de l’extérieur lorsqu’ils franchirent le seuil de la taverne.

– Qu’est-ce que tu sous-entends ? s’inquiéta Cicéron, incertain de la manière dont il devait comprendre cette phrase.

– Oh, rien. »

Il y eut un regard malicieux, puis ils reprirent tranquillement d’un pas lent la direction du sanctuaire.

Empruntant un énième tunnel, ils débouchèrent dans la salle principale, vide.

« Où sont-ils tous passés ?

– Tu ne veux pas le savoir.

– Aemillia, dis-le-moi.

– Tu ne veux vraiment pas savoir ça, Cicéron. »

Elle s’était violemment tournée vers lui. Son œil, brillant à cause des larmes qui montaient, avant de glisser sur sa joue, le dévisageait avec douleur.

« Il n’est pas encore trop tard, on peut encore faire quelque chose !

– Livius est ici. Va le voir dans ses quartiers, si tu le penses sincèrement. »

Cicéron se rua à travers les salles de pierre. Lorsqu’il parvint jusqu’aux quartiers privés de l’impérial, il le trouva allongé sur son lit, les couvertures ainsi que son armure imbibées de sang.

« Aah, Cicéron, articula-t-il difficilement. Tu es encore en vie…

– Que s’est-il passé ? Où sont les autres ?

– Le Penitus Oculuatus… Ils nous ont trouvés. Nous avons tenté de riposter, de défendre le sanctuaire… Mais ils sont trop nombreux… »

Il toussa. Sa main fut recouverte de sang.

« Fuis, rejoins un autre sanctuaire. Cheydinhal est suffisamment loin, ils ne te retrouveront jamais là-bas. Continue de servir notre Père et notre Mère. Fais-le pour ta famille… »

Il expira sous ses yeux, sans qu’il ne pût rien faire. Aucune émotion ne traversa Cicéron. Il était comme vide, incapable de ressentir de peine face à la mort de son frère et compagnon.

Tout ce qui l’inquiétait était le destin qui les attendait, Aemillia et lui.

Ils devaient fuir, le plus vite possible. Il entendait les gardes de l’Empire tambouriner à la porte principale. Viendrait un moment où elle cèderait, où ce serait trop tard. Il fallait faire vite.

Il s’empressa de rejoindre Aemillia dans la salle principale. Elle s’était assise sur un rocher, et patientait. Elle semblait résignée, comme si elle acceptait le sort qui leur était réservé.

« Ton heure viendra un jour, souffla-t-elle à l’attention de Cicéron, comme elle est venue nous chercher nous aussi. Mais tu as encore de longues années devant toi. Notre Père a de grands projets pour toi.

– Qu’est-ce que tu racontes ? Fuyons tant que nous le pouvons !

– C’est impossible. Seul l’un d’entre nous pourra fuir. Et Sithis ne veut pas que ce soit moi qui survive. »

Au loin on entendait les coups de bélier donnés dans la porte principale du sanctuaire.

« Avant que tu ne partes, je voulais te rendre ceci. Elle ne me sera plus d’aucune utilité. »

Elle lui tendit l’anneau d’or qu’elle avait porté chaque jour, pendant près de six ans, et chéri comme le plus précieux de ses trésors.

« Qu’est-ce que tu veux dire ?

– Je te remercie de me l’avoir offerte. Elle te revient de droit, maintenant. »

Sa voix fut étouffée par le tambourinement incessant.

« Et, je te lègue ceci, » ajouta-t-elle, toujours dans cette voix brisée en lui déposant au creux de la paume, de sa main si pâle et tant abîmée par le froid et les années, la dague d’ébonite qu’elle chérissait depuis tout autant de temps que l’anneau. « Là où je vais, je n’en aurai pas besoin. Ma vieille dague d’acier me suffira. Promets-moi d’en prendre soin, s’il te plaît. »

Il noua à contrecœur l’arme tranchante à la boucle de sa ceinture. Lorsqu’il entrouvrit les lèvres afin de protester, ou bien d’articuler un semblant de remerciement bien que les mots ne suffissent aucunement, elle l’empêcha d’émettre le moindre son, prenant la parole avant lui.

« Ils arrivent, lâcha-t-elle sobrement. Tôt ou tard elle cèdera. Tu le sais tout autant que moi. »

Il s’était tourné en direction de là-bas, là où les couloirs de pierre étaient sombres et transpiraient d’humidité. Il s’était avancé, faisant quelques pas dans l’obscurité, espérant apercevoir une lueur d’espoir là-bas. Il lui tournait le dos.

« Tu vas fuir en empruntant une des galeries souterraines. Tu prendras la sortie la plus éloignée de Bruma, et rejoindras Cheydinhal, d’accord ? Pour être sûre qu’ils ne te retrouvent pas, je provoquerai un éboulement dans l’entrée. Le chemin sera bloqué, ils ne pourront jamais te suivre. Fais-moi confiance, Cicéron. »

Elle vit sa silhouette se réduire mot après mot. Ses épaules s’affaissèrent, sa tête tomba sur son torse ; il était terriblement abattu, réalisant le poids de la fatalité qui pesait sur leurs épaules. Le rayon de soleil nitescent qui illuminait autrefois ce triste sanctuaire où régnaient de sombres relents de mort s’était terni, lui aussi englouti par les ténèbres qui jamais ne se dissiperaient. Aemillia ne put dissimuler sa désolation de le voir tant souffrir. Elle savait que l’heure était proche ; chaque seconde qui s’écoulait la rapprochait un peu plus de l’inévitable. Si seulement elle avait eu un peu plus de temps…

Au loin, les Impériaux continuaient à tambouriner, tambouriner, marquant un rythme incessant qui cognait jusqu’au plus profond de l’âme de Cicéron. Par Sithis, n’auraient-ils donc aucun salut ?

« Cicéron ? »

Elle s'approcha de lui, sans qu'il ne la vît. Tout ce qui l'informa fut sa voix l'appelant par son prénom, douce mélodie aux notes brisées par la douloureuse émotion qui l'emplissait.

Il sentit ses bras se glisser le long de ses épaules jusqu'en haut de son torse, l'enlaçant chaudement malgré le toucher froid de l’armure en cuir que tous deux revêtaient ; il sentait le parfum de la jeune femme, mélange d'herbes, de fleurs et de terre sale, lui chatouiller les narines, mais étrangement cela ne l'enchantait pas, bien au contraire.

Elle ferma les yeux, espérant que cela retînt les larmes qu'elle sentait monter. Elle ne voulait pas croire que cela serait les derniers mots qu'elle lui adresserait. Et pourtant...

Elle inspira profondément, renflouant de toutes ses forces ses émotions.

« Je t'aime, » murmura-t-elle avant de l'embrasser dans la nuque.

Ses mains s'échappèrent et s'éloignèrent sans qu'il ne pût les rattraper. Cet aveu le laissa muet. Il ne sut comment répondre, mais son silence était plus éloquent que des mots ne pussent l'être.

Elle passa près de lui, sur sa droite, et il voulut un instant lui saisir la main tandis qu'elle frôlait la sienne. Pourquoi son corps n'obéissait-il pas ? Était-ce la fatalité qui l'abattait ? Était-ce le prix qu'il leur fallait payer pour avoir voué leurs vies à Sithis ?

Tous deux savaient pertinemment qu'en dehors du sanctuaire rôdait l'ennemi. Ils l’entendaient cogner encore et encore et encore… Il fallait que l'un d'eux se sacrifiât pour que l'autre pût fuir et espérer rejoindre une nouvelle branche de leur famille, les informer de ce qui se passait. Mais pourquoi cela devait-il être à elle de le faire ? Bien qu’elle sût depuis longtemps que sa vie prendrait fin en ces lieux, elle ne pouvait se résoudre à abandonner le dernier fil d’espoir auquel elle se raccrochait désespérément.

 « Je suis sûre que tu feras un Gardien formidable. »

Les mots qu'elle avait murmurés ce soir-là dans les quartiers privés, sans qu’elle ne sût s’il l’avait entendue, résonnèrent douloureusement dans son esprit. Pourquoi avait-il fallu que ce fût son destin ? Avait-il encore une chance de le changer ? Elle s’en voulait de lui avoir imposé un fardeau qu’il n’avait pas désiré. Si seulement, en ce jour de soufflegivre il y avait sept ans de cela, elle s’était opposée à sa présence ; si seulement Fa’rris et Ji’dara avaient été plus prudents ; si seulement elle avait refusé de remplir ce contrat ; si seulement personne n’avait commandité le meurtre du père de Cicéron…

Sans articuler le moindre son, ils se comprirent dans ce silence oppressant. Elle avança difficilement vers l'entrée de la pièce, s'éloignant un peu plus de lui, bien que son cœur lui hurlât de rejeter son destin, et de fuir à ses côtés vers Cheydinhal, ou bien ailleurs que cela. Oui, ils pouvaient peut-être encore fuir, ensemble

Elle retint un rire nerveux. Fuir ? C'était une bien belle idée. Mais où iraient-ils ? Ils seraient traqués jusqu'au dernier, tel était leur destin. C'était le prix à payer pour s'être engagés sur cette voie. S’ils reniaient le serment qu’ils avaient fait, alors Sithis lui-même viendrait les chercher sur ce plan du monde, elle en avait la conviction. Et que feraient-ils ? Sa vision s’amaigrissait de jour en jour, jamais elle n’aurait eu la capacité de fuir bien longtemps.

 Il ne restait plus qu'eux deux dans ce maudit sanctuaire, ce n'était plus qu'une question de minutes avant que les soldats de l'Empire ne pénétrassent dans ce qui avait été autrefois leur paisible asile. Ils mettraient à sac le sanctuaire, le pilleraient et le brûleraient jusqu'à ce qu'il n'en restât que des cendres qui seraient balayées par le vent de cette sombre journée fatidique de soirétoile.

Aemillia aurait souhaité lui faire convenablement ses adieux, et non pas lui faire cette confession qui, elle le savait, le hanterait, comme toutes les autres avant. Elle ne pouvait écouter son cœur, et pourtant... Si seulement elle pouvait faire demi-tour, lui prendre sa main droite qu'elle devinait gelée par la peur qui le gagnait un peu plus à chaque tremblement, à chaque écho de leurs épées déjà couverte du sang de leurs frères et sœurs, morts en tentant de protéger leur demeure. Si seulement elle pouvait regarder une dernière fois son visage, croiser son regard, et s'enfuir avec lui...

Non, c'était son devoir que de lui assurer sa fuite. C'était son devoir de sœur, et son devoir d'aînée.

Et tous deux le savaient très bien.

C'était à lui que revenait la tâche de perpétrer leurs coutumes et de faire connaître le nom de leur famille ; il était encore jeune, comparé à elle, et bien plus résistant. Il maniait bien la dague, et voyait parfaitement de ses deux yeux tandis que ses maigres sorts et sa cécité progressive ne la mèneraient nulle part ailleurs qu’à la mort. Mais saurait-il s’échapper de la ville, et peut-être même de la province, sans éveiller les soupçons ? Leur armure était connue, tous savaient à quoi ressemblait un membre de la Confrérie Noire. Certes ce jour-ci il était vêtu de vêtements de civil, mais dès lors qu’il souhaiterait se protéger un peu plus des coups qu’il pourrait recevoir de la part de malfrats, il serait remarqué et traqué. C'était à lui de prouver que ses enseignements avaient porté leurs fruits.

À quelques pas dans son dos, Cicéron lui jeta un dernier regard. Il aurait tant voulu se plonger une dernière fois dans cet œil de la couleur de la forêt, où de nombreuses couleurs végétales se mêlaient sur quelques notes de doré, à présent voilé de gris au fil de la progression de sa cécité. Il grava en lui la silhouette de la jeune femme, se jurant de ne jamais l'oublier. Il se jura de ne jamais la remplacer. Il se jura qu'il se remémorerait chaque jour ses dernières paroles qui l'avaient si profondément chamboulé. Il se jura qu'aucune autre ne gagnerait la place qu'elle laisserait vacante une fois qu'il aura emprunté le dédale de galeries souterraines. Pas même la Mère de la nuit ne deviendrait aussi importante que la femme qui, deux jours auparavant, dissimulait à peine en sa présence l'amulette de Mara qu'elle portait à son cou. S'il avait été moins aveugle, peut-être aurait-il compris qu'elle s'adressait à lui ? Il avait longuement voulu y croire. Triste ironie. Si seulement il avait été plus téméraire…

Il voulut l'appeler une dernière fois par son prénom, mais se ravisa. Cela ne ferait que rendre la séparation plus douloureuse.

Il inspira, il expira. Ses jambes le menèrent contre son gré vers l’entrée de la galerie souterraine aux nombreux chemins où il s’était si souvent perdu dans ses premiers jours.

Sans même faire ses adieux, bien trop écrasé par le destin qui pesait sur lui, il posa pour la dernière fois ses yeux sur la femme qui, elle aussi, retenait ses larmes et luttait pour ne pas se dérober à ses obligations. Il serra dans sa main l’anneau qu’il lui avait offert à son anniversaire, un peu moins de six ans auparavant, et se dirigea vers les tunnels secrets.

Lorsqu'il se retrouva seul dans les veines de la terre, il essuya du revers de la manche les larmes qui coulaient le long de ses joues salies par la terre et le sang.

Il le savait déjà lorsqu'il s'était engagé dans la Confrérie Noire, ici il n'y avait aucune place pour les sentiments quels qu'ils fussent.

Il le savait très bien.

Alors pourquoi son cœur était-il si brisé... ?



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– Fin –

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