Hiraeth

Chapitre 17 : Chapitre XVII — L’apothicaire de Markarth

6299 mots, Catégorie: G

Dernière mise à jour 17/05/2023 09:43

Chapitre XVI

L’apothicaire de Markarth



« Encore un petit effort. D’accord, Brume ? »

Le cheval renâcla. S’habituait-il à son nouveau nom, ou bien rechignait-il à parcourir davantage ces chemins escarpés, elle l’ignorait. Mais à apercevoir la mine qui la toisait du haut de sa colline, l’Impériale se doutait que son voyage touchait à sa fin.

Elle avait fini par prendre conscience de l’affection qu’elle nourrissait à l’égard de sa monture, qu’elle avait ainsi sommairement appelée « Brume », notamment du fait qu’à leur rencontre, après ce curieux test exécuté par Astrid dans la cabane maudite des marais de Morthal, le brouillard les enveloppait et les cachait des regards. En outre, cela lui évoquait, dans un sens, son pays natal, dans lequel elle savait pertinemment – bien qu’elle eût toujours du mal à accepter cela – qu’elle ne reviendrait jamais. À Cheydinhal, il était fréquent de voir les rues nimbées de brume, lorsque la Corbolo se permettait de déborder de son lit, ou bien que la fraîcheur de la nuit rendait les conditions favorables. Et puis, il y avait aussi la ville de Bruma, tout au nord de Cyrodiil, qui partageait l’étymologie de ce phénomène naturel que l’on observait très fréquemment, en toute saison.

Elle donna un coup de talons dans les flancs du cheval, qui protesta une nouvelle fois, avant d’obtempérer, bien que le cœur n’y fût absolument pas. Force était de constater qu’après toutes ces traversées de Bordeciel qu’elle lui faisait faire, Brume n’était guère taillé pour le voyage. Et pourtant, il s’exécutait, posant les uns après les autres ses sabots sur le sol grossièrement pavé et légèrement pentu, rêvant probablement d’une étable chaude où seraient servies moult friandises.

Aemillia regrettait quelque peu amèrement son départ du Sanctuaire. Elle s’était presque enfuie, comme une voleuse, embarquant tout juste de quoi se nourrir et payer d’éventuelles dépenses, évitant tout contact avec Astrid, ainsi qu’avec Cicéron. Rien que de penser à ce nom, elle tremblait. Elle ne parvenait toujours pas à réaliser, non c’était impossible, ce ne pouvait être lui. Après tout, rien ne pouvait prouver que le bouffon qui s’était présenté à eux fût son mentor. Ce pouvait être n’importe qui, un Impérial qui par chance lui ressemblait beaucoup, et qui partageait son nom – ce pouvait bien être possible, après tout !

Voilà qu’elle se leurrait dans des fantaisies insensées. Le déni la poussait à chercher vainement des excuses farfelues qui avaient encore moins de cohérence que la réalité. Non, elle cherchait juste à fuir, incapable d’accepter que les choses eussent pu finir ainsi. Elle le savait pourtant, la répression avait annihilé les sanctuaires de la Confrérie les uns après les autres. Et si Cicéron avait survécu, aussi miraculeux cela pût-il être, les événements lui avaient ôté de sa superbe. Celui qui résidait désormais à Faillaise n’avait plus rien à voir avec celui qu’elle avait rencontré à Cheydinhal quelques dix ans plus tôt…

À l’époque, il semblait perpétuellement écrasé par un poids dont il ne pouvait se délester. De ses yeux d’enfant qui avait déjà vécu trop d’aventures désastreuses, Aemillia avait compris que lui aussi pleurait la perte d’un être cher. Il avait fini par évoquer brièvement le sujet, mais c’était surtout grâce aux autres membres de la Confrérie qu’elle avait compris qu’il était le seul rescapé de la destruction du sanctuaire de Bruma. Ce qu’il avait dû vivre là-bas l’avait marqué à vie, et peut-être était-ce l’un de ces mêmes fantômes qui l’avait hanté au point d’en perdre la raison. Et, finalement, peut-être l’histoire s’était-elle répétée à Cheydinhal. Tout ce qui restait de lui était un homme brisé, jouant les bouffons, et obnubilé par cette momie qu’il promenait avec lui…

Lui qui lui avait tout appris de leur art, qui s’était occupé avec soin de la gamine terrorisée qu’elle était, et qui lui avait fait prendre conscience de l’importance de cette nouvelle famille à laquelle elle appartenait, voilà qu’il ne parvenait pas même à se remémorer son nom. S’il avait tout oublié de la vie qu’il menait, alors Aemillia espérait que les fantômes de Bruma s’étaient laissé disparaître à leur tour.

Elle ne pouvait supporter de le voir ainsi. Ou plutôt, elle ne pouvait supporter de devoir vivre en sachant cela. Désormais, l’anneau d’or qu’elle gardait au cou devenait un fardeau au poids inconsidérable, et lui pesait plus que tous ses crimes réunis. Quelle ironie ! Ce destin auquel elle s’était tant accrochée, cette mission qu’elle s’était octroyée, ne trouveraient jamais leur fin. Et cette liste infinie de meurtres et de larcins, à cause desquels son nom rimait avec une prime étonamment belle, s’agrandissait au fur à mesure qu’elle s’enfermerait dans cette obstination. Dire qu’elle aurait pu tout laisser derrière elle, et mener une vie normale ; n’y était-elle pas parvenue, aux côtés de Naalia ? Elle devait tout bonnement être, elle aussi, une bonne à rien tout juste capable d’ôter la vie aux autres. Ne restait plus qu’à attendre de voir quand le destin – si toutefois il existait réellement – la rattraperait, et comment elle devrait alors payer pour ses péchés.

« C’est bien mon beau. Allez, encore un peu. »

Les écuries se dressaient alors devant eux, et derrières celles-ci s’étendaient les silhouettes des bâtiments de la ville dwemeri. Construite à-même la roche par le peuple nain du temps de leur existence, c’était un miracle que des Hommes eussent pu l’investir une fois les Dwemers disparus sans laisser de trace. Le soleil commençait à se coucher par-delà les montagnes de Druadach, frontière naturelle entre Bordeciel et Hauteroche, à l’ouest, et elle pouvait en apercevoir les hauts pics en levant le nez, sa main protégeant ses yeux de la lumière trop vive. La vision était pesante, écrasante, et l’Impériale se sentit rétrécir sur sa selle, regrettant finalement d’avoir accepté ce contrat. Astrid lui avait affirmé qu’il y en aurait de nouveaux bien rapidement, mais était-elle réellement prête – et surtout, capable – pour cela ?

Le hennissement d’un cheval, soigneusement mis à l’abri dans l’écurie, l’arracha à ses pensées, et elle ne put que diriger Brume vers son nouveau lieu de repos, payant auprès de l’homme qui se tenait là la somme nécessaire à l’entretien de sa monture. Il leur faudrait repartir dès que possible, mais les routes de la Crevasse n’étaient que très peu sûres. Son peuple natif, les Parjures, protestait vivement contre l’invasion Nordique, et revendiquait son droit à l’indépendance. Si les Sombrages affirmaient que Bordeciel appartenait aux Nordiques, les Crevassois natifs qui constituaient cette faction appelaient au massacre du moindre représentant de ces peuples colonisateurs. De ce fait, si par malheur elle venait à se perdre sur les routes et à tomber sur l’un de leurs repaires, Aemillia savait qu’il ne resterait rien d’elle si ce n’étaient quelques os perdus dans un terrain vague. Il fallait donc attendre l’aube pour reprendre la route, et cela ne l’inspirait guère que de séjourner dans cette ville dont on racontait que les résidents vivaient dans des demeures toutes de pierres construites, jusqu’au mobilier.

Un simple élément suffisait à diminuer le peu de sécurité que lui apportaient les hauts remparts imprenables de la ville. La châtellerie prêtait allégeance à l’Empire en ces temps troublés. À ce que l’on racontait, le jarl actuel de Markarth avait contribué à la capture d’Ulfric Sombrage, bien que l’histoire derrière tout cela fût quelque peu contestée, mais ce simple acte suffisait à expliquer la position de la châtellerie au sein de la guerre civile. Bien qu’elle se trouvât à l’abri d’attaques de Parjures, la menace d’être reconnue pour ses meurtres et vols lui tordait le ventre. À tout moment, on pouvait la reconnaître et l’envoyer en prison, ou pire. Mais depuis quand s’inquiétait-elle autant des conséquences ? Elle qui s’était toujours débrouillée pour échapper au cachot, et bénéficier des peines les plus légères, voilà qu’elle craignait de la peine adéquate pour ses crimes.

Car avec la guerre civile qui grondait – elle avait croisé des civils désireux de s’enrôler du côté de l’Empire, et qui remontaient jusqu’à Solitude – elle devait se préparer à tout. Si l’Empire triomphait, alors ce serait le retour des primes disséminées dans toutes les auberges de Bordeciel, avec son visage et son nom placardés ici et là, pour que tous la reconnussent et la livrassent aux autorités afin de purger une peine infinie. Elle frissonna. Son quotidien paisible – pour peu qu’il le fût réellement – était en sursis. Au moindre faux pas, elle était bonne pour finir ses jours dans une cellule, et loin des siens.

Les siens ? Quelle vaste blague. De qui s’agissait-il ? Elle ne parvenait décidément pas à considérer la Confrérie Noire d’Épervine comme une nouvelle famille, et si elle devait penser à ses proches biologiques, ce devait être un miracle s’ils étaient toujours en vie. Elle avait beau tendre l’oreille lors des déplacements en Cyrodiil, jamais son père n’avait fait le moindre signe pouvant lui faire savoir qu’il se trouvait toujours là, dans les environs. À force, elle avait fini par comprendre qu’elle était seule, plongée dans un océan tumultueux, sans radeau sur lequel s’accrocher ni aucune île en vue. Seule la perspective de retrouver un jour Cicéron l’avait animée… Et voilà ce qu’elle y avait gagné. D’échec en échec, elle avait échoué à Épervine, le cœur en miettes.

Elle gravit les nombreuses marches de pierre sculptée qui la menèrent jusqu’aux remparts de la ville, splendides gravures dans la pierre qui se dressait contre la montagne. C’était là une merveille architecturale, preuve du génie incontesté des Dwemers, mais l’heure n’était guère aux observations minutieuses. Des lanternes suspendues éclairaient les zones plongées dans l’ombre, le feu à l’intérieur de celles-ci crépitant avec joie. Le bruit de ses pas résonnait en écho contre les parois des murs, avant que le grincement de la porte de métal à la couleur cuivrée ne les étouffât.

Le peu de lumière naturelle ne surprit guère Aemillia. Les remparts se mêlaient à la pierre des flancs escarpés et ceux-ci se dressaient de toute leur hauteur. Markarth ne faisait qu’un avec les montagnes de Druadach, et cela se ressentait sur plusieurs aspects. Un cours d’eau ruisselait en son cœur, traversant de part et d’autre la cité, alimenté çà et là par des sources naturelles qui s’extirpaient de la roche, et de nombreux ponts de pierre, prolongement des rues pavées et soigneusement taillées, permettaient d’enjamber la rivière. Elle apercevait même, à contrejour, le prolongement de certains toits, qui se changeaient alors en rue, et rendaient possible la traversée des hauteurs de la ville. Bâtie sur plusieurs étages, en conséquence du terrain très pentu, la cité de Markarth était tout bonnement unique en son genre.

Face à l’Impériale, tournée vers l’ouest, une colline immense faite de pierres et de marches s’étendait à perte de vue, longeant le cours d’eau. La demeure du jarl devait assurément se trouver à son sommet, ou au moins au point culminant de cet escalier. En avisant l’effort que cela lui demanderait que de grimper jusque là-haut, Aemillia préféra poser son regard sur la petite enseigne de bois qui pendait devant la porte d’un bâtiment, juste en face d’elle. En s’approchant davantage, elle distingua que c’était là une devanture d’auberge – celle du Sang d’Argent – et de laquelle sortit un jeune coursier, un épais paquet sous le bras.

« Pas de souci, j’amène ça au Remède de la Vieille ! cria-t-il à l’attention de l’aubergiste.

– Et remercie Muiri de ma part, pour sa potion ! » répondit une voix puissante, avant que ne se refermât la lourde porte.

Voilà un nom qui l’intéressait. La commanditaire du contrat se trouvait donc bel et bien à Markarth, et dans un établissement dont la jeune femme avait pu aisément retenir le nom. Restait à décider de la manière pour procéder. Si elle pouvait rapidement connaître sa prochaine destination, Aemillia se serait bien permise de ne pas faire un saut à l’auberge, et de repartir aussitôt. Quelque chose la mettait mal à l’aise dans cette ville – peut-être était-ce le regard des individus, qui semblaient eux-mêmes craindre quelque chose ? Le chuchotement de deux personnes lui parvint, mentionnant un meurtre qui avait été commis quelques jours plus tôt dans les environs par un Parjure. Si la menace était réelle, et partout, alors il valait mieux pour Aemillia décamper au plus vite.

Sans perdre un instant de plus, elle prit en filature le coursier, qui se dirigeait vers l’est de la ville. Dans la pénombre croissante tout juste dissipée par les flambeaux, Markarth se dévoilait un peu plus aux yeux de l’Impériale. Enjambant le cours d’eau grâce à un pont très court et plutôt large, elle put effleurer la roche dure et effritée par le passage des Hommes et du temps, tout en admirant le bassin qui se remplissait en contrebas, alimenté par toutes ces cascades naissant de la roche, ou bien traversant la cité, avant de se vider de l’autre côté des remparts, à travers une écluse. C’était bruyant, mais toutefois plutôt reposant, et une construction boisée, qui devait assurément faire office de coin de pêche dans les environs, permettait une meilleure observation pour ceux qui désiraient se rendre au point le plus bas de la ville, et probablement quartier le plus pauvre à en constater l’allure dévastée des quelques mineurs qui s’extirpaient d’un gouffre soigneusement gardé par deux soldats.

Du coin de l’œil, Aemillia vit le coursier traverser un énième pont, surplombant ce grand bassin, après avoir dévalé quelques marches, avant de s’apprêter à gravir un nouvel escalier. Il ne fallait pas avoir de courbatures, ou bien marcher dans les rues devenait particulièrement ardu. Si l’Impériale n’avait pas repris l’habitude de chevaucher, alors peut-être aurait-elle remis à plus tard sa tâche tant les récents voyages et les nuits au maigre repos avaient épuisé son corps et ses muscles. Mais voilà qu’à son tour elle s’élançait, comptant machinalement les marches sur lesquelles se posaient ses pieds, admirant brièvement la forge voisine dont la machinerie s’alimentait grâce au cours d’eau propulsant une roue.

Bien qu’elle eût été construite autrefois par des Dwemers, des millénaires auparavant, la ville était plutôt bien adaptée pour les ethnies qui la peuplaient dorénavant. Nul ne savait si le surnom des « Nains » leur venait de par leur taille ou bien si c’était là une erreur de traduction, un vulgaire abus de langage, mais si toutefois Markarth avait bel et bien été bâtie à leur taille, alors la race disparue devait partager sa taille moyenne avec les autres, puisque tout était à hauteur d’Homme. Les portes des bâtiments n’étaient pas plus basses que d’autres, les demeures gardaient des proportions raisonnables, et même les marches gardaient une hauteur et un espacement convenables. Aemillia songea aux nombreuses fois où elle avait interrogé les adultes autour d’elle, leur demandant de lui raconter toutes ces histoires. Au final, elle avait beaucoup appris dans les livres, et par le savoir de Ri’saad qui, à l’époque, avait semblé adorer lui narrer toutes ces légendes et aventures.

Et dire qu’elle ratait la caravane de peu. Ils seraient parvenus dans les environs à la mi sombreciel, un mois et demi après son propre séjour dans la ville crevassaise. Quel dommage…

Lorsqu’elle parvint face à une porte, elle réalisa qu’elle avait perdu le coursier de vue. L’escalier se poursuivait, toujours plus haut dans la ville, mais la pancarte indiquant une boutique d’apothicaire lui laissa croire qu’elle était parvenue à destination. Et, de toute façon, si elle s’était trompée, elle pouvait toujours demander son chemin. Se rassurant avec ces paroles, elle actionna la poignée, et poussa le lourd métal dans un ronflement désagréable.

« Voilà, tout est en règle. Merci, Huch.

– Tout le plaisir est pour moi, très chère ! Sur ce, j’ai d’autres clients à servir avant le crépuscule, je vous souhaite une bonne fin de journée ! »

Traversant à de grandes enjambées le couloir de pierre sublimement décoré de gravures dwemeri, le coursier salua prestement Aemillia d’un hochement de tête avant de disparaître à l’extérieur de la boutique, lui confirmant ainsi qu’elle ne s’était pas trompée. Elle fit le chemin inverse du sien, s’enfonçant dans les profondeurs de la roche, où la seule lumière que l’on pouvait apprécier était celle des nombreuses lampes à huile, torches et autres chandeliers disséminés aux quatre coins de la pièce, qui regorgeait, elle aussi, de marches à chaque endroit. Haute de plafond, lui-même joliment incurvé dans un semblant de demi dôme, la salle était typique de l’architecture dwemeri. Toute de pierre bâtie, jusque dans son mobilier à quelques rares exceptions, décorée de cuivre et autres métaux aux couleurs similaires, la boutique regorgeait d’ingrédients alchimiques et de fioles de potions diverses. Au loin, dans un recoin de la salle, pouvait-on remarquer un laboratoire, qui devait être mis à disposition des clients les plus fidèles et dignes de confiance.

« Bonsoir, madame, salua une jeune femme, qui devait à peu de choses près être du même âge que l’Impériale. Que puis-je pour vous ?

– Êtes-vous Muiri ? » demanda Aemillia sans détour, constatant qu’il n’y avait personne d’autre qu’elles en ces lieux.

Son interlocutrice eut un mouvement de recul, et jeta des regards à droite et à gauche, comme si elle avait été à la recherche de quelque chose ou de quelqu’un. Puis, reprenant peu à peu sa contenance, elle toisa l’Impériale, ses bras croisés sur sa poitrine faisant naître sur sa robe quelques plis disgracieux.

« C’est à quel sujet ?

– Je viens pour un contrat, » répondit-elle, faisant de son mieux pour paraître neutre bien que cette situation l’irritât.

Elle ne voulait pas perdre davantage de temps, et pourtant, voilà que la jeune Brétonne la retenait. Par Sithis, qu’elle se hâtât de dire ce qu’elle attendait de la Confrérie Noire !

« Je vois. Veuillez me suivre, je vous prie. Nous allons en discuter au calme. »

Muiri s’était apaisée, sa méfiance première se muant en une sorte d’inquiétude, et peut-être aussi d’effroi. Peut-être ne s’était-elle pas attendue à recevoir la visite d’une femme, ou bien d’une jeune personne. Peut-être pensait-elle que les assassins n’étaient que des hommes, ou bien des adultes plus mûrs. Pourtant, il fallait de tout pour faire un monde, et Aemillia en était une preuve comme une autre.

Elle la guida jusqu’à une pièce voisine, dont elle ne put malheureusement fermer la porte pour la simple et bonne raison qu’il n’y en avait pas. C’était la salle de repos, et probablement l’habitation de la propriétaire de la boutique, ainsi que de son employée, à en constater les deux chaises et deux lits simples disposés de part et d’autre de la pièce. Le mobilier était sommaire et, à la surprise de l’Impériale, avait été bâti dans le bois. Commodes, tables, chaises et couches, dénotaient de l’atmosphère froide de la pierre grise par leurs teintes boisées chaleureuses. Une bougie trônait sur la table, en écho au chandelier monté sur pied qui éclairait tant bien que mal la demeure troglodyte.

« Asseyez-vous, je vous prie, » invita Muiri en prenant place sur l’un des sièges.

Aemillia se permit de l’imiter, mais jetait toutefois des regards dans sa direction, sur le qui-vive. La Brétonne arborait un air relativement neutre, comme si la discussion qui allait s’ensuivre n’avait aucun rapport avec un meurtre à commanditer.

« La Confrérie Noire est arrivée, dit simplement l’Impériale, droite sur sa chaise, son dos frôlant le dossier en bois de celle-ci.

– Ça a vraiment marché… »

Le soupir de soulagement, et quelque peu d’effroi, que poussa la jeune femme amusa Aemillia. Finalement, peut-être avait-elle eu raison d’agir comme elle l’avait fait. À présent, les résidents de Bordeciel prenaient peu à peu conscience du retour de la Famille, et faisaient appel à ses services. Peut-être n’y croyaient-ils qu’à peine à l’heure actuelle, mais si elle poursuivait ses efforts de cette façon, ils retrouveraient bientôt leur gloire d’antan…

Quelque part, elle trouvait cela hypocrite de sa part de se battre pour acquérir une gloire passée à laquelle elle n’avait jamais goûté. La Confrérie Noire battait déjà de l’aile lorsqu’elle l’avait rejointe, et elle avait si peu d’ancienneté en son sein… Ce désir qu’elle formulait ainsi ne la concernait-il pas, en réalité ? Muiri sembla interpréter son faible sourire comme un signe amical, et se détendit. Les apparences étaient bien trompeuses.

« Maintenant, reprit l’Impériale en se penchant légèrement dans sa direction, dites-moi ce dont il s’agit.

– Je veux qu’Alain Dufont meure ! s’exclama soudainement Muiri, avant de réaliser qu’elle avait haussé le ton. Je veux qu’il soit traqué et tué comme le chien qu’il est. »

Le regard olive de la Brétonne flambait d’une étrange énergie, et trahissait toute la haine qu’elle vouait à l’égard de cet individu. Aux yeux d’Aemillia, peu de choses resplendissaient autant que cette lueur née du désir de vengeance qu’elle pouvait apercevoir dans le regard de ses vis-à-vis. Elle se remémorait le visage de cette femme lui ayant quémandé la mort du préfet Seneca. Errant dans les alentours de la ville, elle avait trouvé son salut auprès de la caravane khajiite ; Aemillia s’était présentée à elle en retrait du groupe, lui proposant ses services après l’avoir entendue parler à haute voix. Une histoire de vengeance, encore, dont elle s’était acquittée avec brio, une fois de plus.

Il fallait avouer que, pour celui-ci, elle avait aussi ses propres désirs personnels à satisfaire. Quelques jours plus tôt, elle l’avait croisé alors qu’elle fouinait à droite à gauche dans le vain espoir d’obtenir des informations au sujet de la Confrérie Noire – et surtout, de Cicéron – et, par malheur pour le préfet, elle avait surpris le regard malveillant qu’il portait sur elle, et sur son corps. Ce n’était pas la première fois qu’elle rencontrait des individus reluquant le corps féminin, bien au contraire, mais lorsqu’elle avait vu ce sourire malsain et ce regard perçant qui étudiait les maigres courbes de son corps d’adolescente, elle s’était fait la promesse d’obtenir réparation. Si cela s’était su, que le très honoré préfet Seneca avait été sauvagement égorgé par une demoiselle de seize ans lorgnée dans la rue, peut-être sa tombe n’aurait pas été aussi fleurie aujourd’hui encore.

« Je suis navrée, finit-elle par répondre, mais il va me falloir davantage de détails.

– Je l’ignorais quand nous étions ensemble, mais Alain est en fait le chef d’une bande de coupe-jarrets. Des bandits. »

Les tatouages faciaux de la Brétonne dansaient à chaque tressautement de ses muscles, et luisaient en reflétant la lumière de la bougie qui éclairait son visage. Aemillia leva un sourcil, intriguée, et incita discrètement son interlocutrice à poursuivre.

« Lui et sa bande se terrent dans des ruines naines, à Raldbthar, près de Vendeaume, détailla-t-elle. C’est leur repaire. C’est de là qu’ils planifient leurs raids. »

Tout la ramenait décidément à Vendeaume, comme si c’était là que tout avait commencé, et où tout devait se terminer pour elle. Dans un sens, c’était le cas, mais son véritable point de départ se trouvait en Cheydinhal, et non dans une sinistre ville de Bordeciel habitée par les plus racistes des Nordiques. Mais l’Impériale tut ses pensées, qui ne faisaient que parasiter cette conversation. Lorsqu’elle serait à nouveau sur sa monture et qu’elle chevaucherait à travers les châtelleries, là elle pourrait s’autoriser un instant de réflexion. Mieux valait se détendre pour l’heure, et profiter du calme avant la tempête.

« Je veux que vous alliez à ces ruines et que vous trouviez Alain Dufont pour le tuer, implora Muiri, sa voix s’étouffant en articulant le verbe final, comme si elle avait honte d’éprouver de tels désirs. Ses amis, je m’en moque. Faites-leur ce que bon vous semble. Mais qu’Alain meure ! »

Elle avait tapé du poing sur la table, prise dans l’effervescence de la conversation. Réalisant cet accès de rage, elle s’excusa platement, retrouvant cet air de jeune demoiselle farouche qu’Aemillia lui avait surpris. À peu de choses près, elles devaient avoir le même âge. Quelle vie avait-elle bien pu avoir pour se retrouver comme cela, à contacter un assassin pour discuter du meurtre d’un amant ? Bien que la réponse intriguât l’Impériale, elle garda cette question pour elle ; Muiri avait ses raisons, et mieux valait-il peut-être ne pas en avoir connaissance.

« Ce sera fait, annonça-t-elle sommairement, plongeant son regard dans celui de la Brétonne comme pour apposer sa signature sur ce contrat oral qu’elle lui avait lu.

– Je vous paierai une fois qu’il sera mort, s’empressa d’ajouter Muiri. En pièces d’or. J’ai mis un peu de côté, j’espère que ça suffira… »

Un malaise la gagna, et elle évita de regarder le visage d’Aemillia. Réalisait-elle enfin ce qu’elle venait de faire ? Peut-être que, jusqu’alors, rien ne lui avait semblé concret du fait de l’apparence de son vis-à-vis ; sans l’armure rouge et noir de la Confrérie, il était dur d’identifier un assassin dont le visage était inconnu du grand public.

« Mais… »

Sa voix s’éleva à nouveau, timidement. Elle avait levé le nez, son visage enfoui entre ses épaules remontées. On eût dit une fillette tout juste grondée.

« Eh bien, il y a autre chose. Ça vous intéresse ? »

Aemillia acquiesça, intriguée par ce nouveau détail qui venait s’ajouter à l’affaire. Muiri reprit.

« Si c’est possible… je veux que vous tuiez quelqu’un d’autre. Aucune obligation, ça ne fait pas partie de notre contrat. Mais si vous acceptez… vous gagnerez plus.

– À qui pensez-vous ?

– Il s’agit de Nilsine Brise-Bouclier, à Vendeaume. Si Nilsine meurt aussi… je saurai vous récompenser. »

Alors comme ça, la fille des Brise-Bouclier avait un lien avec cette affaire ? Voilà qui devenait intéressant. La famille, issue du clan du même nom, était la digne héritière d’une longue lignée qui avait aidé Vendeaume à se développer et prospérer. Le patriarche du clan, Torbjorn, gérait avec une attention particulière la compagnie de commerce maritime héritée de ses ancêtres. Sa fille Friga, sœur jumelle de Nilsine, avait été violemment assassinée quelques mois plus tôt, et depuis ce funeste événement la famille avait peu à peu sombré. Aemillia avait quelquefois croisé Torbjorn rentrant ivre mort de l’auberge, et son épouse ressemblait désormais à une coquille vide. Nilsine, une fois la période de deuil révolu, avait ôté ses vêtements sombres et commencé à revivre, mais il fallait bien réaliser que tout n’allait pas nécessairement mieux pour elle non plus.

« Je voulais les tuer moi-même, expliqua Muiri en extirpant du col de sa tunique une chaîne argentée, au bout de laquelle pendait une petite fiole, j’avais même préparé un poison pour eux, à base de lotus. Si vous le voulez, je vous le donne. Enduisez votre lame avec, et vous verrez bien les effets… »

L’Impériale tendit la main, et la Brétonne glissa au creux de sa paume le minuscule contenant.

« Dites-moi, reprit-elle alors en serrant entre ses doigts la fiole, pourquoi voulez-vous la mort d’Alain ? »

Muiri croisa son regard et se mordit la lèvre. L’hésitation se lisait sur son visage, mais sa langue finit par se délier, et elle expliqua les raisons de son acte.

La Brétonne avait grandi à Vendeaume, aux côtés de Nilsine, la cadette des jumelles Brise-Bouclier. Très proche de la famille, elle en faisait presque partie, malgré son sang différent. Puis il y eut le meurtre de Friga, qui dévasta le clan, ainsi que la jeune femme. Aemillia se souvenait combien cela avait secoué la population de la ville tant le crime avait été odieux, et elle se doutait bien que, pour les proches de la défunte, cela avait dû être une terrible épreuve. Muiri avait alors rencontré à la taverne un certain Alain Dufont, tandis qu’elle buvait pour noyer son chagrin. Bel homme et beau parleur, il l’avait tout de suite charmée, lui prêtant une épaule pour pleurer, et se montrant à l’écoute et attentif à ses problèmes. Pour une demoiselle endeuillée, c’était l’homme parfait.

Puis il y eut la réalisation que tout n’avait été que tromperie. Du jour au lendemain, Alain avait disparu, avec bon nombre d’objets de valeur du clan, ainsi que leur héritage, un marteau de guerre ancestral du nom de Thaumartel, une relique inestimable, surtout pour le clan, laissant derrière lui une famille qui ne pouvait se remettre de son deuil toujours plus démunie, et une Muiri anéantie. L’acte de trahison qu’il avait commis souilla son nom et mit un terme à son amitié avec les Brise-Bouclier, qui lui tournèrent le dos et claquèrent la porte au nez. Quant à l’amour que lui portait Alain, il n’était rien de plus que factice, fantasmé ; connaissant son lien avec la famille, et ayant eu vent du meurtre de Friga, il avait profité de l’aide de Muiri pour s’approprier les richesses du clan.

Depuis, Muiri s’était retrouvée seule, chassée hors de Vendeaume par sa seconde famille qui la reniait, convaincue que tout était de sa faute. Si Bothela, la propriétaire du Remède de la Vieille, ne lui avait pas ouvert la porte et les bras, elle se serait probablement tuée de désespoir. La voix de la jeune femme se tut dans un tremblement, l’émotion qui la gagnait semblait prendre le dessus sur son envie d’en raconter davantage. Aemillia acquiesça. Elle en avait entendu assez concernant cet homme.

« Alain Dufont a usurpé ma vie, acheva Muiri en épongeant les larmes qui apparaissaient dans le coin de ses yeux. Et je vais prendre la sienne.

– Et Nilsine ? interrogea l’Impériale. Pourquoi doit-elle mourir ? »

Jusque là, la pauvre Brise-Bouclier n’était qu’une victime comme une autre de cet enchaînement désastreux d’événements, et Aemillia ne voyait guère le lien qu’elle pouvait avoir avec cette histoire de vengeance. À moins que…

« Vous ne comprenez pas ? J’étais comme une fille pour Tova. Une sœur pour Nilsine et Friga. Mais les Brise-Bouclier refusent de croire à mon innocence, quoi que je dise. »

Là, ce n’était plus de la tristesse qui assaillait la Brétonne, mais une colère refaisant surface, prête à tout décimer sur son passage. Son visage prenait une teinte cramoisie sous le coup de l’émotion.

« Ils ne comprenaient pas qu’on s’était servi de moi, plaida-t-elle. Que moi aussi je pleurais Friga. Ils m’ont traitée comme une moins que rien et ils m’ont rejetée. »

La main droite de la jeune femme se serra en un poing, ses doigts fermement crispés tremblaient. Sa voix s’apaisa de nouveau, bien que toujours quelque peu hésitante.

« Peut-être qu’avec la mort de Nilsine, Tova se rendra compte de ce qu’elle a perdu, soupira-t-elle finalement, après une pause. Elle s’apercevra alors que je suis autant sa fille que les deux autres. Et sinon, qu’elle se noie dans ses larmes. »

Aemillia secoua la tête, gardant son jugement pour elle-même. Elle ne pouvait discuter des intentions d’autrui – elle-même n’était guère plus louable. Tout compte fait, elles n’étaient pas si différentes que cela l’une de l’autre. Chacune accomplissait sa vengeance à sa façon. Aemillia visait directement la personne qui lui avait causé du tort, tandis que Muiri cherchait à blesser indirectement, en portant physiquement atteinte à autrui. Sans oublier le fait que, bien sûr, seule l’Impériale avait l’audace de mener ses desseins à bien – refourguer la sale besogne à autrui était l’apanage des gens hautains de ce monde.

Le contrat était donc scellé. Il n’y avait plus qu’à assassiner ces deux personnes, et à récupérer l’argent. Sa tâche en ce lieu terminée, la jeune femme salua la commanditaire, lui assurant une complétion du contrat dans les plus brefs délais, et tourna les talons. Avant de franchir le seuil de la boutique, qui était restée inanimée durant leur entretien, Muiri lui adressa une dernière parole.

« Faites-leur tous payer pour ce qu’ils m’ont fait. »

Aemillia ne jugea pas nécessaire d’y répondre, et ferma derrière elle la lourde porte, respirant à nouveau l’air frais et humide de l’extérieur, qui la délivrait de cette sensation d’écrasement que lui avait inspiré l’intérieur de la boutique d’apothicaire. La ville s’était calmée – seul persistait le bruit de l’eau s’écoulant de toutes parts. Un vent léger s’engouffrant à travers ce trou dans la montagne, effleurant les aspérités des falaises et des façades, vint jusqu’à elle, et caressa sa joue. La fraîcheur du début de soirée la rattrapa, et elle frissonna légèrement. Elle devait vite se trouver un endroit où se réfugier et se reposer, en attendant l’aube et son départ.

Jusqu’à Vendeaume, il devait y avoir presque une douzaine de jours de traversée ; tout dépendait de la motivation de Brume à galoper sur les terrains plus plats pour gagner un peu de temps. Et dire qu’elle devait revenir à Markarth une fois le contrat rempli pour toucher la prime, avant de regagner le Sanctuaire… La simple perspective des prochains jours l’épuisait. Sentant ses jambes vaciller sous son poids, à bout de forces, l’Impériale prit lentement la direction de l’auberge du Sang d’Argent, qu’elle avait repérée un peu plus tôt.

Étendue sur l’un des désagréables lits de pierre tout juste à sa taille dont disposait l’auberge, et maudissant les Nains d’avoir laissé derrière eux un mobilier si peu confortable – sans oublier ces stupides Humains qui continuaient à les utiliser plutôt que d’admettre que ce n’était guère digne d’un véritable repos –, Aemillia guetta le sommeil, craignant l’insomnie. Finalement, peut-être aurait-elle dû reprendre la route immédiatement, au péril de sa vie. Quelque part, elle tremblait d’impatience de rentrer au Sanctuaire, et de revoir Cicéron…

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