Jay'la et l'Histicide

Chapitre 12 : Pendant ce Temps-là

4630 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 26/08/2026 23:15

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Thorvald recula, recula, jusqu’à toucher le mur dans son dos et s’y coller le plus serré possible, dans l’espoir de gagner le moindre centimètre, le plus petit millimètre. Il arqua son corps, banda ses muscles, reprit son souffle et se concentra. Et, le moment venu, dirigea toute l’étendue de ses forces contre ce tremplin improvisé. 


Thorvald, l’épaule projetée en avant, hurla. Il serra les dents, se força à ne pas ralentir à l’idée du choc qu’il savait imminent. Il ferma les yeux et hurla encore plus fort, de rage et d’impuissance, lorsque la masse de son corps percuta, sans la faire trembler, la porte en granit de la chambre n° 2. 


—  Thorvald, soyez raisonnable. C’est inutile. Faisons contre mauvaise fortune bon cœur et attendons calmement.  Cette situation ne saurait s’éterniser. 


Mais déjà Thorvald, se massant l’épaule meurtrie, reculait pour se remettre en place.  


— Ce sale faux-jeton d’Ardtman va m’entendre, vous pouvez me croire ! Dès qu’on sera sortis d’ici, je lui ferai bouffer sa plaisanterie et mes phalanges avec, oh oui !


— Avec le recul, soupira Wilfred Ward, je comprends mieux pourquoi il s’intéressait tant au mécanisme de fermeture instantanée de cette porte. Dire que c’est moi qui lui ai assuré qu’elle ne s’ouvrait que de l’extérieur...


Une unique lampe à huile jetait une lueur jaune sur les pourtours irréguliers de cette pièce exiguë, coupée en deux par l’effondrement d’un pilier. Les ombres mouvantes des membres de l’expédition, entassés dans cet espace bas de plafond, dansaient sur les murs tapissés d’algues gluantes, dont la putréfaction emplissait l’espace d’une insoutenable puanteur. 


Enandar étouffait, asphyxié par l’air vicié et la respiration de ses compagnons, épaules contre épaules dans un recoin de la chambre, loin du chemin de Thorvald. Assis contre l’une des parois, le savant numismate avait trouvé entre les joints de maçonnerie une fente qui prodiguait un peu d’air frais, à condition d’y coller son visage. En écoutant bien, entre deux rugissements de Thorvald, il y percevait quelques bribes de bruits venus d’ailleurs dans la pyramide : des échanges de voix (Enandar avait cru, au milieu d’inconnus, reconnaître celle d’Artdman), des chocs comme celui de marteaux contre la pierre, des mouvements, des cris et même un peu de lumière, fugacement aperçue à travers la fissure au passage d’une torche. 


— Vous pensez qu’on va mourir ici ? s’inquiéta Vivian Vilnius.


— Si on voulait notre mort, on nous aurait déjà tués. 


La température montait un peu plus à chaque minute, dans la moiteur de cette prison surpeuplée qui s’apparentait  plutôt à une casserole et son couvercle. Le crâne chauve de Wilfred Ward luisait de sueur. La chemise ouverte sur son  torse collait, transparente, à la peau de son dos. 


Claudius haussa les épaules, résigné : 


— Pourquoi salir sa lame quand on peut simplement nous laisser ici périr de faim ? Si nous ne manquons point d’air avant cela. 


Un nouveau choc sourd, suivi d’un grognement guttural, indiqua que Thorvald venait encore de s’écraser contre la porte qu’il tentait, bien vainement, d’enfoncer.   


— Je ne peux croire qu’Artdman soit de mèche avec ces brigands, dit Enandar lorsqu’il se fut tu. C’est un garçon si brillant. Il doit y avoir une explication.


— Et pourquoi pas ? gronda Thorvald, qui prenait son élan pour la prochaine charge. Les choses sont pourtant claires : il nous a attirés ici et enfermés dans cette cellule. C’est lui qui a introduit Cuiwen parmi nous, laquelle, j’en suis sûr, est depuis le début avec ces scélérats. Elle nous a espionnés tout ce temps.


— Non, vous ne le pensez pas ? Elle me donnait l’image de quelqu’un d'honnête et consciencieuse. 


— Ardtman aussi. 


— En tout cas, ces brigands m’ont l’air bien décidés et bien organisés pour une simple razzia. Je me demande ce qu’ils veulent. Ce n’est pas comme si on avait trouvé un trésor : quelques gemmes, des statuettes. Le plus rare, c’est certainement l’armement sacrificiel en obsidienne, mais ce genre de chose n'intéresse que les spécialistes. Ou des cinglés fascinés par les couteaux ayant arraché le cœur de prisonniers. 


Thorvald explosa de colère : 


— Pour la dernière fois, il n’y avait pas de sacrifice ici ! Le bâtiment n’est pas structurellement équipé pour abriter ce genre de rites ! 


— Rien n’empêche l'organisation de sacrifices improvisés ! défendit Claudius. Ça s’est déjà vu sur d’autres sites saxhleel, par exemple…


— Messieurs, messieurs, s’il vous plaît… Je ne crois pas que le moment soit adéquat pour ces querelles. Et toi, Zequiel, mon garçon ; que griffonnes-tu là ?  


— J’écris mon rapport de stage, maître. J’ai peur de manquer de temps avant la rentrée. 


— Ah, c’est bien. Fais attention à l'orthographe, ou je t’ôterai des points. Ta dernière dissertation était semée de coquilles. Oh ! Silence ! 


D’un geste, Enandar imposa à tous de se taire : des coups répétés, fracas étouffé, s’infiltraient à travers la fissure dans le mur. Claudius Cole s’agenouilla près de son collègue et approcha son oreille de la sienne pour les entendre également. 


— Que se passe-t-il là-bas ? 


— Il ne répond pas. Est-il au moins encore là ? 



Les yeux de Wilfred Ward prirent une teinte d’un bleu fantasmagorique et ses pupilles disparurent dans ses orbites. Il resta là, absent, une poignée de secondes à contempler le vide. 


— Il l’est encore, d’après ma perception de vie, dit-il après être revenu à la normale. Appuyé contre la porte, à l’extérieur. Les autres sont dans l’antichambre sud et il y en a un, je crois, resté en haut dans le hall. 


Lorsque Ardtmann avait rassemblé l'expédition dans la chambre nº 2 pour leur faire part d’une découverte extraordinaire, tous avaient crû à une erreur de manipulation ou au déclenchement d’un nouveau piège lorsque la porte s’était rabaissée derrière eux, les enfermant à l’intérieur. 


Ardtmann, resté dehors, ne répondait pas. Mais il était certain qu’il cherchait une solution au problème et que les captifs seraient bientôt libres. 


Des bruits suspects n’avaient pas tardé à résonner dans le hall d’entrée et Wilfred Ward, usant pour la première fois d’un sortilège de détection de vie, avait découvert avec surprise, massés dans le hall, un grand nombre d’intrus ; à n’en pas douter, les bandits contre lesquels Cuiwen les avaient mis en garde. 


Quelques minutes plus tard, quelqu’un avait frappé à la porte de leur prison et une voix inconnue, sèche et cassante, leur avait demandé à travers la muraille de pierre qui les séparait : 


— Il y a quelqu’un dedans ? 


— Qui est là ? Qui êtes-vous ? Où sont Ardtmann et les autres ? 


À ces questions, l’autre n’avait pas répondu.


— Vous êtes combien, dedans ? 


— On est six, avait affirmé Zequiel du tac au tac, avant de réaliser qu’ils auraient mieux fait de se concerter pour décider s’il valait mieux taire cette information. 


— Pas de blessés ? 


Cette fois-ci, les prisonniers s’étaient interrogés du regard. 


— Si ! Un de nos étudiants s’est cassé le bras quand la porte s’est refermée, avait menti Claudius, plein d’aplomb. C’est assez grave, il a besoin de soins. 


S'ils avaient cru que cela suffirait à lui faire ouvrir la porte, ils se trompaient. L’autre s’était contenté de rire : 


— Eh bien, tant pis pour vous. N’ayez crainte, on vous ouvrira en temps voulu. Soyez sages. 


Après quoi, ils avaient entendu les éclats d’une brève conversation entre deux ou trois bandits, qui s’en étaient ensuite allé. Sauf un, resté faire le planton, qui ne leur avait depuis plus adressé le moindre mot. 


Enandar, Wilfried et Claudius avait eu beau conjuguer leurs pouvoirs magiques pour tenter de l'ouvrir, la porte n’avait pas bougée. Les Saxhleels savaient construire solidement. Seul Thorvald avait gardé l’espoir de briser ce bloc à mains nues. 


Mais lui aussi fatiguait. Écarlate et dégoulinant, soufflant comme un taureau, il se laissa tomber contre le mur, vidé de ses forces. Wilfried lui tendit une gourde d’eau qu’il vida avidement. 


— Doucement, il vaudrait mieux se rationner. 


À contre-cœur, Thorvald lui rendit l’outre du précieux breuvage. 


— Nous allons bientôt en manquer, si ça continue ainsi. Il faut faire quelque chose. 


Claudius poussa un long soupir. Il s’approcha de la porte et cogna dessus pour attirer l’attention de leur garde. 


— Ohé ! Je ne sais pas combien on vous paye, mais notre université est extrêmement riche. Vous pouvez espérer une alléchante récompense si vous nous libérez, bien plus que ce que vous verse votre patron, et nous n’engagerons aucune poursuite judiciaire. On peut même s’arranger sur le butin : nous voulons simplement garder quelques pièces d’intérêt historique. 


L’autre ne répondit pas. Claudius perçut seulement un vacarme étouffé, qui enfla si fort que tous les prisonniers l’entendirent. Et puis un cri, déchirant, juste derrière la porte. 



****



—  Excellent travail. Salamandre, va avec Jax, Brethyl et Martial t’assurer que les prisonniers ne peuvent s’évader. 

Salamandre était déjà debout, les trois autres se levèrent dès que la patronne prononça leur nom. Ils vérifièrent leurs armes et jetèrent un dernier regard en biais à Adherakhii qui tenait, acculé contre un mur sous la menace de ses crocs, l’elfe des bois et le lézard blessé. 


— Mais ne leur faites pas de mal, hein ? lança le chercheur nordique dans leur dos. Tout est sous contrôle, je vous l’assure, la violence n’est pas nécessaire. 


Aucun des quatre mercenaires ne se retourna. 


— C’est par où ? 


Les yeux de Jax prirent une teinte d’un bleu fantasmagorique et ses pupilles disparurent dans ses orbites. Il resta là, absent, une poignée de secondes à contempler le vide. 


— C’par là, dit-il, une fois revenu à la normale, en pointant un couloir du fer de sa hachette. 


Jax claqua des doigts et la lumière fut : une petite sphère se matérialisa à hauteur de son visage, qui irradiait les environs d’une pâle lueur bleutée. Elle le suivit lorsqu’il se mit en route, Salamandre, Brethyl et Martial sur ses talons. 

Brethyl caressa du doigt les motifs d’une longue frise, sculptée en bas-relief, qui déroulait une succession de figures reptiliennes entrelacés de branches et de feuilles sur toute la longueur du corridor. 


— Regardez-moi ça, ça a de la gueule, non ? 


Martial ricana : 


— Tss… C’est bien la peine d’avoir des ancêtres qui ont bâti ça, si c’est pour aujourd'hui vivre dans des huttes en merde séchée.


— Oh, ils vivaient aussi dans des huttes en étron à l’époque. Les lézards d’autrefois faisaient juste un effort pour donner un joli décor aux sacrifices humains. 


Jax renifla bruyamment, pour cracher un épais mollard gluant sur la figure de pierre la plus proche. 


— V’là c’que j’en faisions, d’leurs dieux tout goulus d’sang. Z’aurions dut saigner l’dernier lézard, et la drôlesse aussi. 


— Interdiction de toucher aux savants si on peut l’éviter, rappela Salamandre. Ce sont les ordres de la patronne. Elle a passé un marché avec Pierre-Sèche. Les hommes-lézards, tout le monde s’en fout, elle la première. On s’amusera un peu avec lui quand elle aura trouvé ce qu’elle cherche, mais en attendant, mieux vaut lui foutre la paix pour éviter d’exciter le monde. 


Les doigts de Martial se posèrent sur sa tabatière où se trouvaient, le savait-il, le collier que la patronne lui avait interdit de porter autour du cou afin de ne pas affoler Teramzu. Il était composé de dents d’argoniens, majoritairement prélevés à des guerriers et fonctionnaires du An-Xileel, tués lors d’escarmouches ou assassinés de sang-froid. Martial avait élargi sa collection en y ajoutant, voilà quelques heures à peine, celles des deux guides surpris hors de la pyramide. Il avait grand hâte de la compléter avec celles du troisième, qui leur avait alors échappé de justesse. 

Au bout de plusieurs minutes, les mercenaires atteignirent le monolithe de granit qui servait de porte à la cellule improvisée des membres de l’expédition Ardtmann.


— Il y a quelqu’un dedans ? Appela Salamandre d’une voix forte. 


La réponse, étouffée, leur parvint aussitôt : 


— Qui est là ? Qui êtes-vous ? Où sont Ardtmann et les autres ? 


— Vous êtes combien, dedans ? 


— On est six.


Salamandre fronça des sourcils. Six prisonniers, plus Ardtmann, les trois argoniens et la bosmer, le compte n’y était pas : d’après la patronne, les savants n’était que neuf.


— Pas de blessés ? 


Les prisonniers mirent plus de temps avant de répondre : 


— Si ! Un de nos étudiants s’est cassé le bras quand la porte s’est refermée, avait menti Claudius, plein d’aplomb. C’est assez grave, il a besoin de soins. 


Salamandre éclata de rire : 


— Eh bien, tant pis pour vous. N’ayez crainte, on vous ouvrira en temps voulu. Soyez sage. 


— Ce couillon d'indic avait informé la patronne qu’ils ne seraient que neuf, dans la pyramide, maugréa Martial lorsque Salamandre se retourna vers ses compagnons. On a déjà neufs prisonniers en tout. Plus les deux lézards qu’on a zigouillés dehors, ça fait onze.  


— Une erreur ou un imprévu. Rien de très grave. Je préfère avoir trop de prisonniers plutôt qu’il nous en manque. Ou que d’avoir des intrus en liberté. 


Martial ouvrit la bouche pour argumenter, mais Brethyl le devança : 


— Détends-toi. C’est pas deux inconnus qui vont faire la différence. 


— Puisque ça t’inquiète autant, reste là pour garder les prisonniers. Jax, Brethyl, avec moi : on rejoint les autres, ordonna Salamandre. 


Resté seul, Martial alluma la mèche d’une petite lampe-tempête, qu’il laissa sur le sol à côté de lui. Son fauchon, dégainé, reposait debout contre le mur. Martial veillait à garder sa main dans le périmètre immédiat de la poignée, prêt à s’en emparer à la moindre alerte. Il gardait aussi son bocle sanglé autour de son avant-bras. Ce petit bouclier d’acier, pratique et peu encombrant, laissait sa main libre de tout mouvement sans qu’il ne fût nécessaire de s’en séparer. Aussi pouvait-il, en toute quiétude, farfouiller le contenu de sa tabatière pour se préparer une chique. 


Autrefois, la famille de Martial possédait depuis des temps immémoriaux quelques terres autour de Gidéon, sur lesquelles poussaient des fruits et du tabac. Un empereur dont le nom lui échappait les avait offertes à son aïeul, officier de la Légion Impériale, pour le sang versé dans la conquête du Marais-Noir. Ce n’était pas une plantation qui exploitait des esclaves, non : les ouvriers étaient payés et pour ce qu’il en savait, ses ancêtres respectaient les lois de l’Empire. 


Salamandre, Brethyl, Rhendon et les autres Drès, c’étaient tous de braves types, courageux, mais pour tout ce que leur maison avaient fait subir aux argoniens, ce n’était pas étonnant qu’ils se fussent vengé. Le sac de Longsanglot, les meurtres, les violences et pire encore, tout ce que racontait parfois Rhendon quand il avait trop bu, rien ne serait arrivé si les Dunmers n’avaient pas tué les lézards sous le fouet pour un peu plus de rentabilité. 


Boum. 


Martial arrêta son geste à mi-chemin ; le doigt dans la bouche, la chique derrière la joue. 


Boum.


Un choc sourd, comme grosse masse molle jetée contre la porte dans son dos. Son index acheva de mettre en place la petite boule de tabac.


Pour lui, c’était encore plus injuste. Ses propres ancêtres n’avaient commis aucun crime, pourtant le An-Xileel leur avait quand-même confisqué leur ferme. Cela datait du temps du père de son grand-père. La plantation, petite et isolée, jusque alors passée sous la vigilance du An-Xileel. Mais il avait un jour débarqué, à l’occasion d’une nouvelle purge contre les vestiges de la domination impériale : « Le départ ou la mort » . La famille de Martial avait fait son choix. Ils n’avaient emporté que les vêtements sur leurs dos pour refaire leur vie non loin de Leyawiin, dans la moitiée cyrodiiléenne du Bois-Noir. Comme ouvriers, non plus propriétaire. 


Martial ramena sa tête en arrière pour prendre de l’élan et cracha un jet de jus brun, aussi loin qu’il le pouvait. Le projectile dépassa  le cercle de lumière offert par la lampe-tempête, trop loin pour qu’il pût s'assurer de la distance parcourue. Mais il ne pensait pas avoir battu son record.


Boum. 


Son unique compagne la lanterne émettait une fllamme jaune et vacillante. Cerné par l’obscurité, l’existence de l’univers tout entier s’étrecissait aux frontières de cette lueur. Il ne restait rien, sauf ses pensées qui divaguaient hors de Xolothl. 


La ferme à Gidéon, Martial s’était fait une raison. Jamais les siens ne récupéreraient la fortune d’antan. Mais bon, que pouvaient donc bien changer ces vieilles histoires ? Que pouvait apporter des richesses qu’il n’avait jamais connue ? La belle jambe ! Sa famille pouvait tout aussi bien descendre de rois antiques, pour ce que ça lui apportait. 


Il n’était même pas sûr d’en vouloir encore au An-Xileel pour toute ces choses. Ce qu’il savait, en revanche, c’était que la misère l’avait lancé sur la voie de la contrebande et du pillage de tombes. Ce qui comptait, c’était son talent et sa débrouillardise. Exactement ce que recherchait Drès Salamandre et sa bande quand ils les avaient rencontré et que c’était ainsi qu’il avait rencontré Salamandre. Eux avaient de bien bonnes raisons d’en vouloir aux lézards, songea Martial les yeux fixés sur sa tabatière ouverte où se lovait, roulé en boule au milieu des feuilles, son collier de dents. La boucle était bouclée. Comme quoi, on crée toujours ses propres ennemis. 


Le temps s’éternisait et Martial avait cessé de compter ses chiques. De temps en temps, un prisonnier l'appelait. Il l'ignorait. 


On s’activait, ailleurs dans la pyramide. L’écho des travaux résonnait à travers les murs. Les autres trouveraient bientôt cette salle secrète ou ce genre de trésor, Martial n’avait pas très bien compris ce que la patronne recherchait. Il suffisait d’attendre, et l’argent tomberait du ciel, tout seul. Pour un contrat si bien payé, ils avaient à peine eu besoin de faire usage de leurs épées, sauf à les agiter pour faire peur à Teramzu. Il fallait bien marcher les deux pieds fanges, au milieu des moustiques et des serpents, mais bah ! Ça ne changeait ni de ses missions habituelles, ni de son quotidien. 


Les travaux cessèrent. Même l’autre crétin qui, visiblement, tentait de détruire la porte depuis le début de son incarnation avait renoncé. Le silence était retombé.


Ça y est ! Ils avaient trouvé le passage secret. Du moins, c’était ainsi que l’imagination de Martial interprétait ces sons et ces absences de son. Son cœur accéléra légèrement. N'empêche, Brethyl et Salamandre pouvaient bien dire ce qu'ils voulaient, c'était bizarre cette histoire de prisonnier en trop. 


Peu après que cette préoccupation eut remonté dans son esprit, alors qu'il méditait sur ses implications, des pas étranges résonnèrent au loin. Une course. Plusieurs individus courraient. Et criaient. 


Martial cracha. Sa main tâtonna pour retrouver la poignée de son fauchon et ses doigts se ressèrerent dessus. Il se baissa, lentement, et ramassa la lanterne qu’il brandit devant son visage, avec le bocle attaché à son avant-bras. Arme et bouclier brandie, la lumière chassait les ombres du couloir.


Le boucan s’approchait, sans vraiment venir dans sa direction, distordu et étouffé par les méandres de la pyramide. Martial cru reconnaître la voix de Rhendon et les intonations rauques de Cletus. Silence. Éclats de voix. 


— Ohé ! Je ne sais pas combien on vous paye, mais notre université est extrêmement riche. Vous pouvez espérer une alléchante récompense si vous nous libérez, bien plus que ce que vous verse votre patron et nous n’engagerons aucune poursuite judiciaire. On peut même s’arranger sur le butin : nous voulons simplement garder quelques pièces d’intérêt historique. 


Martial, absolument immobile, ignora les prisonniers. Il serrait les dents, mais son cœur, lui, gardait un rythme lent et régulier. Les oreilles grandes ouvertes, il écoutait.


Xolothl s’emplit de cris. De cris inhumains. Les cris de Rhendon, les cris de Cletus, de Brethyl et les hurlements d’autres choses. Cette fois, il pâlit. Son pied, instinctivement, avança d’un pas dans la direction du vacarme. De brèves lueurs dansèrent fugacement, reflétées par les flaques qui inondaient le sol. 


Martial avança encore. 


Des pas approchaient. 


Une main apparue dans son champ de vision. Elle agrippait la pierre de l’angle d’un mur.


Une main qui n’était pas…


Martial cria. 



***


Quand Xer heurta le sol au bas des escaliers, il crut d’abord perdre connaissance. Le choc se répercuta à travers ses os, à travers sa mâchoire, à travers son crâne et il s’hébéta, bercé d’un flou immense, mais la question « est-il bien mort ? » le garda éveillé. Le sol tanguait. Il ne le distinguait plus ni du haut, ni du bas. Il ne distinguait pas non plus si ces jambes qu’il voyait, qu’il croyait sentir, lui appartenaient ou pas. Le sang cognait dans sa tête et martelait son crâne de l’intérieur. Chaque battement propulsait une vague de douleur à travers son corps tout entier, qu’il força néanmoins à bouger sans attendre. 


Étrangement, il voyait. Des champignons luminescents, partout sur les murs et sur le plafond, écrasé en miette sous les corps sans dessus-dessous nimbait l’atmosphère d’une pâle lueur diffuse qui lui permettait de distinguer son voisinage immédiat. 


Teramzu et le tigre gisaient ensemble quelque mètres plus loin. Les félins, disait-on, retombaient toujours sur leurs pattes. Celui-ci avait fait exception. Étalé sur le dos, en dessous du savant, il l’enlacait dans le creux de son corps, comme il l’eut fait d’une proie.C’était pourtant l’inverse, devina Xer : il avait offert sa masse musculeuse pour amortir sa chute. Mais cela avait-il suffi ? Teramzu reposait à priori indemne, mais il ne bougeait pas. Le tigre non plus, d'ailleurs. 


Xer roula jusqu’à eux. . Ses muscles brûlaient, ses membres tremblaient et l’univers tournoyait. Il força son esprit à rester lucide. À se concentrer sur la tâche après il pourrait sombrer. Teramzu ne bougeait pas. Mais sa poitrine respirait peut-être. Et si son cœur battait encore ? 


Xer n’avait pas d’arme. Même pas une pierre. Il allait l'étrangler. Rampant jusqu’aux corps enchevêtrés, à tâtons maladroit, il glissa les mains sous l’épaule du tigre et agrippa la gorge de sa victime.


—  Adherakhii ? Reviens ! appela là-haut dans les escaliers, la voix lointaine et angoissée de la khajiite, répétée mille fois en échos par les murs à travers l’air poisseux de la caverne. 


Il serra. 


Il serra, sans chercher à comprendre et serra encore, et encore plus fort lorsque qu’un feulement, bas et guttural gronda non loin de lui.


Non, non…


Ses griffes s'enfoncèrent dans la chair. Teramzu bougea. Hoqueta. Le sang de Xer ne fit qu'un tour. 


Plus vite. Il vivait...


Les mouvements du tigre, qui remuait, déplacèrent le corps faible et vulnérable. Xer, coincé dans une position malaisée, tendait les bras de tout son long pour conserver sa prise.


Non, non, non… 


Il secoua la nuque inerte pour force la vie à s’écouler plus vite des lèvres du savant. Il voulait déchirer la gorge, briser les os arracher la tête, mais ses mains ne pouvaient que serrer. Serrer, et espérer que l’asphyxie serait plus rapide que la bête qui s'agitait de plus en plus.


Elle pouvait bien le dévorer. S’il tuait d'abord le savant, cela importait peu. 


Mais Teramzu, dans un demi-coma, refusait de mourir. Il se débattait. 


Plus vite, plus vite...


Le tigre bascula. Il se remit sur ses pattes.


Trop tard. Xer devait vivre pour réussir une autre tentative. 


Une faible pente descendait derrière lui, vers les ténèbres d’une cavité plus basse d’où s'échappaient les murmures cristallins de quelque cours d’eau. Les champignons formaient une couche molle sur laquelle il roula et se laissa glisser. Son dos heurta des rochers. Le tigre se dressait de toute sa hauteur, poil hérissé par-dessus le corps haletant de Teramzu. Oreilles basses, pupilles dilatées. 


Xer ouvrit la bouche pour crier. Seul un faible hoquet s’en échappa. Il ferma les yeux et roula encore, se laissa guider par une pente qui l’emportait. Le sol se déroba sous lui. Dans un instant de vertige, le froid l’englouti. 


Aussitôt, Xer ouvrit les yeux. Une cascade de bulle envahissait son regard et lorsqu’elles se dissipèrent, il découvrit le tigre qui l’observait de l’autre côté de la surface d’une rivière souterraine. 


Sa patte plongea dans les flots, les griffes acérées labourèrent l’épaule de Xer, qui hurla un nouveau torrent de bulles. Mais il comprit qu’il pouvait nager et il nagea, le plus vite et le plus loin possible, vers les fonds étroits, sombres et rocheux où le monstre ne pourrait le suivre.


Tapis dans l’eau glaciale, Xer attendit. Il n’entendit pas lorsque la pyramide s’emplit de cris.

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