Les enfants de Bordeciel

Chapitre 48 : Vérités Incomplètes

5678 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 22/04/2026 19:57

Chapitre 48 – Vérités Incomplètes

François et Hroar rentrèrent à Honorem alors que la soirée avait déjà bien avancé. Dans le couloir, les lampes à huile diffusaient une lumière jaune et fatiguée, et le silence n’était troublé que par quelques bruits étouffés venant du dortoir. Ils avaient presque réussi à l’atteindre lorsque la porte de la salle commune s’ouvrit.

Constance Michelle les regarda un instant sans parler. Elle avait un châle sur les épaules et tenait une chandelle haute qui éclairait durement son visage qui se voulait sévère.

« Vous avez vu l’heure ? »

François ouvrit la bouche le premier, comme toujours.

« On était au port, madame. On regardait les bateaux. »

Le regard de Constance passa de l’un à l’autre.

« Les bateaux. »

« Ceux qui rentraient, ajouta Hroar un peu trop vite. Et ceux qui partaient. Enfin… pas beaucoup partaient. Mais on regardait quand même. »

François hocha la tête avec un sérieux appliqué.

« On n’a pas vu le temps passer. »

Constance les fixa encore une seconde. Elle n’avait l’air ni convaincue, ni surprise. Seulement lasse.

« Je vois. Et comme le temps passait si discrètement, aucun de vous deux n’a eu l’idée de revenir avant que je commence à penser qu’on vous avait repêchés dans le lac. »

Ils baissèrent les yeux avec l’air coupable qu’on adopte quand on sait qu’un mensonge a été entendu comme tel sans être encore démonté.

Constance souffla par le nez.

« Allez vous laver. J’ai fait chauffer de l’eau. Et au lit, après. Nous parlerons demain de votre passion nouvelle pour l’activité portuaire. »

Ils murmurèrent un assentiment et filèrent presque avant qu’elle ne change d’avis.

À mi-chemin du couloir, une petite silhouette se détacha du mur. Elrik était là, en chemise de nuit trop grande, les pieds nus sur les planches, les cheveux aplatis d’un côté par l’oreiller. Il regarda d’abord François, puis Hroar, sans rien dire. Enfin :

« Il y avait des gros bateaux ? »

François ralentit.

« Pas si gros que ça. »

Elrik plissa un peu les yeux, comme s’il essayait d’imaginer.

« Il allait vers la mer ?

— Non, ce n’est qu’un lac ici, tu sais…

— Alors, ils ne vont pas en Morrowind ? 

— Euh, non… ils ne font que pêcher, ou amener du bois. »

Elrik fit glisser son regard de l’un à l’autre, puis demanda :

« Je pourrai venir, moi aussi, une fois ? »

François sentit le petit pincement habituel dans la poitrine, celui qui venait chaque fois qu’Elrik s’adressait à lui comme si la réponse importait vraiment.

« Pas maintenant, dit-il.

— Pourquoi ? »

Hroar répondit avant lui.

« Parce que t’es encore trop petit. Et puis il fait froid au port, le soir. »

Elrik baissa légèrement la tête. Il n’avait pas l’air vexé, seulement déçu.

« Moi, j’ai déjà vu la mer », dit-il au bout d’un moment, très bas, comme si cela comptait un peu quand même.

Le petit s’éloigna sans bruit, une main effleurant le mur pour se guider dans la pénombre.

La salle d’eau sentait le savon gris, le linge humide et le feu qui s’était éteint depuis peu. Au milieu, une grande bassine de bois attendait sur son support, l’eau vaguement tiède, pas assez pour être agréable, juste ce qu’il fallait pour ne pas faire mal d’emblée.

François y trempa les doigts, fit la grimace, puis attrapa un morceau de savon.

« Elle se doute de quelque chose. »

Hroar avait déjà commencé à se débarbouiller le visage avec un linge.

« Évidemment qu’elle se doute de quelque chose. »

Le savon grinça contre la peau sale des mains de François.

« On a trop traîné.

— On a surtout failli se faire prendre. »

Le silence tomba une seconde. On entendait l’eau remuée, un frottement de tissu, le craquement lointain d’une planche dans le couloir.

Hroar baissa son linge, François évita son regard.

« Mais on s’est pas fait prendre. »

Hroar laissa échapper un souffle sec.

« Parce que le garde a regardé de l’autre côté au bon moment. Deux secondes de plus et il m’attrapait par le col. »

Il se frotta trop fort la nuque, grimaça, puis reprit plus bas :

« Ils sont deux fois plus qu’avant. Aux entrepôts, sur le quai, même près des caisses vides. On dirait presque qu’ils attendent que quelqu’un revienne. »

François se tut. Il se lavait avec application, comme si cela demandait toute sa concentration.

« Alors on n’y retourne pas tout de suite…

— Pas tout de suite ? François, on n’y retourne pas du tout ! »

Le blond ouvrit la bouche, puis la referma.

« Tu veux qu’on arrête ?

— J’ai pas dit ça. »

Hroar essora son linge au-dessus de la bassine.

— C’est juste qu’on peut pas continuer comme avant. Ils commencent à voir que c’est pas des accidents. Si quelqu’un nous voit, c’est fini. »

François baissa les yeux vers l’eau trouble.

« Il faut quand même faire quelque chose.

— Oui, mais des petites choses discrètes. Et plus là bas, ailleurs ! »

François se redressa un peu.

« Comme quoi ?

— J’en sais rien encore. Il faut retrouver quoi abîmer et qu’ils croient que c’est juste la poisse. »

— Fendre des roues de charrette ?

— Trop visible.

— Du poisson pourri dans les tonneaux ?

— Ça sentirait tout de suite.

— Ou ouvrir des sacs juste assez pour que ça se perde sur le chemin. Pas tout de suite. Petit à petit. »

Hroar hocha lentement la tête.

— Voilà. Des trucs où personne se dit “on nous attaque”. Juste “tout va mal”. »

François contempla un instant la surface de l’eau, où flottait une écume grise.

« J’aimais mieux quand ça brûlait.

— Moi aussi, admit Hroar avant d’ajouter plus bas : mais j’aime encore mieux pas me faire prendre. »

Ils finirent de se laver en silence. L’eau refroidissait déjà. François passa le linge rêche sur ses avant-bras, songeant aux entrepôts, aux gardes doublés, à la manière dont tout devenait plus compliqué dès qu’on réussissait une fois.

En sortant, Hroar souffla la lampe de la salle d’eau et referma doucement la porte derrière eux.

Dans le couloir sombre, François murmura :

« On trouvera autre chose. »

Hroar ne répondit pas tout de suite.

« Il faudra. »

oOo

Lucian joignit les mains devant lui pour éviter de les croiser derrière son dos comme un élève récitant sa leçon, mais sentit aussitôt que la posture n’était guère plus confortable. Il n’en était pas à sa première réunion dans la salle de commandement, mais la présence du jarl, d’Irileth, de Farengar, de Lydia et de Proventus n’en demeurait pas moins intimidante. Il passa mentalement une dernière fois en revue les informations pertinentes pour ce conseil et inspira discrètement.

« Mon jarl… Cette réception confirme au moins une chose : le Thalmor ne comprend pas encore l’origine du retour des dragons. Ils cherchent, activement. Ils croisent des informations, et surtout… ils s’intéressent apparemment à ce qu’ils ne savent pas encore relier. Je pense qu’ils ne disposent pas d’une explication unifiée. »

Farengar releva légèrement la tête, l’intérêt vif mais contenu. Irileth, elle, ne bougea pas. Balgruuf croisa les bras.

« Et l’Enfant-de-Dragon ? »

— Le sujet n’a pas été abordé directement en ma présence, répondit-il. Mais… L’absence d’action de leur part après la visite du justiciar Alandar me semble indiquer qu’ils n’ont pas de piste précise. S’ils avaient une certitude ou même un fort soupçon, nous aurions constaté de leur part des mesures plus… immédiates. »

Proventus pinça légèrement les lèvres.

« Ils fouillent donc encore à l’aveugle.

— Je dirais qu’ils savent qu’il y a quelque chose à trouver, mais pas encore quoi, ni où, corrigea Lucian avec précaution. De plus, certaines conversations laissaient entendre qu’ils ont des préoccupations liées à l’île de Solstheim. J’ignore à quel point cela les mobilise.

Il sentit le regard de Balgruuf se fixer sur lui, plus lourd.

« Et vous, Lentulus ? Que pensez-vous représenter pour eux, exactement ? »

La question n’avait rien d’anodin. Lucian s’y attendait, mais l’entendre formulée à voix haute lui donna soudain l’impression d’être examiné avec la même minutie qu’un objet rapporté d’un territoire incertain. Il eut un léger mouvement d’épaule.

« Un invité… intéressant, je suppose. »

Irileth eut un souffle bref qui pouvait passer pour un scepticisme. Lucian poursuivit, en choisissant soigneusement ses mots.

« L’ambassadrice Elenwen m’a paru me considérer comme… un homme susceptible de parler plus qu’il ne le devrait, s’il était correctement encouragé.

— Encouragé comment ? » demanda Balgruuf.

Lucian ne répondit pas immédiatement. Il ne tenait pas à entrer dans les détails, aussi prit-il le temps de trouver une formulation qui disait l’essentiel sans s’appesantir sur le moyen.

« Par l’attention, la distinction, par une forme de flatterie subtile. Elle m’a semblé vouloir me donner l’impression d’être considéré par quelqu’un d’important, pour faire de moi une source d’informations possible. Pas au sens d’un informateur volontaire, plutôt… quelqu’un qui pourrait révéler des choses sans s’en apercevoir. »

Balgruuf le regarda, une expression indéchiffrable au visage.

« Et a-t-elle raison ? »

Lucian soutint son regard un instant avant de répondre.

« Eh bien, passer pour un imbécile est un exercice auquel je ne me prête régulièrement que depuis peu, mais j’aimerais m’efforcer de donner cette impression au Thalmor le plus longtemps possible. Et je pense qu’elle croit m’avoir suffisamment flatté pour me rendre utile. »

La manière dont cette flatterie s’était opérée ne lui parut pour le moment ni pertinente, ni prudente à mentionner. Il ajouta cependant :

« Ce qui signifie qu’elle pourrait me rappeler, ou au moins chercher à prolonger ce contact. Cela reste une méthode plus discrète que d’envoyer un justiciar. »

Un silence suivit, plus dense que les précédents. Irileth observait, Farengar semblait déjà avoir replongé à moitié dans ses propres réflexions, et Proventus avait cette expression fermée des hommes qui calculent les risques en silence.

Balgruuf finit par expirer doucement.

« Très bien. Tant qu’elle vous croit utile, elle vous laissera respirer. Néanmoins, les regards sont toujours trop tournés vers Blancherive. Vous et Lydia partirez demain à l’aube pour Faillaise avec l’enfant. Pas d’escorte, pas d’armure visible, habillés comme des gens ordinaires. Si quelqu’un pose des questions, vous êtes une famille. »

Lucian cligna des yeux, pris de court malgré lui, et sentit une pointe de tension lui remonter le long de la nuque. Faillaise. Les marais, la ville close, l’orphelinat… et désormais, la possibilité que le Thalmor y étende aussi ses recherches. Il n’objecta cependant pas. Balgruuf posa finalement son regard sur Lydia.

« Vous veillerez à ce que le voyage se fasse sans incident, et à ce que l’enfant n’attire pas l’attention.

— Compris », répondit-elle simplement.

Le jarl reporta son attention sur Lucian.

« Et vous, Lentulus… Tâchez de rester en vie. Vous nous êtes plus utile ainsi. »

Lucian inclina la tête.

« Je m’y emploierai, mon jarl. », répondit-il sans savoir encore si cela relevait de la promesse ou du vœu pieux. Balgruuf hocha légèrement la tête, comme pour clore la question.

« Très bien. Reposez-vous ce soir. Vous partez à l’aube. »

Farengar, qui jusqu’alors paraissait déjà à moitié absorbé par quelque développement parallèle dans son esprit, releva soudain la tête comme un homme à qui revient une pensée qu’il avait provisoirement reléguée.

« Lentulus. Un instant, si vous voulez bien. J’aurais encore une question… sur un point de détail. Venez aussi, Lydia ; tout ce qui concerne les dragons devrait vous intéresser également. »

Lucian suivit le mage hors de la salle, Lydia marchant à ses côtés. Ils traversèrent les galeries latérales de Fort-Dragon sans échanger un mot. Farengar ne ralentit pas, n’ajouta rien, et se contenta d’ouvrir la porte de son étude. La femme qui se tenait déjà à l’intérieur leva les yeux à leur entrée. Lucian la reconnut aussitôt. Elle ne portait plus la capuche qu’il lui avait vue la première fois, mais il n’y avait pas beaucoup de femmes à Blancherive dont la présence se faisait aussi discrète. Farengar referma la porte derrière eux avec un calme appliqué.

« Bien. Nous pouvons parler. »

La femme observa brièvement Lucian, puis Lydia. Son regard s’arrêta sur cette dernière un battement de cœur plus longtemps que nécessaire. Lydia ne bougea pas, mais ses épaules s’étaient très légèrement redressées comme si elle s’apprêtait à dire quelque chose.

Le jeune homme nota l’échange sans le comprendre. Farengar, lui, ne semblait rien avoir remarqué.

« Alors ? Vous avez mentionné que le Thalmor cherchait encore à comprendre l’origine du retour des dragons. Avez-vous entendu quelque chose de plus précis sur leurs pistes ? »

Lucian prit une seconde pour organiser sa réponse. Farengar semblait considérer le seul angle draconique de la question, mais l’intérêt de son… associée paraissait bien plus général.

« Comme je le disais, ils cherchent surtout ce qui leur manque encore, répondit-il. Ils ne semblent pas disposer d’une piste unique. En revanche… Ils s’intéressent également à certaines survivances d’anciens réseaux impériaux. »

La femme ne bougea pas, mais son attention devint soudain plus dense. Farengar haussa légèrement un sourcil.

« Des réseaux impériaux ? Lesquels ?

— Les anciens ordres liés à la question draconique, notamment. Ce qui semble cohérent avec la nature des dernières recherches qu’ils conduisent… »

Le silence tomba une fraction de seconde. La femme parla enfin d’une voix calme, presque indifférente.

« Et cet intérêt vous a-t-il semblé… théorique ?

— Non, répondit-il simplement. Il est manifestement actif, voire pressé, et il concerne d’éventuels membres encore actifs. »

Farengar pinça les lèvres, absorbé aussitôt par la perspective.

« Des membres encore actifs, répéta-t-il. Fascinant ! Cela rebattrait certaines hypothèses… »

La femme détourna légèrement la tête.

« Mais s’ils n’ont encore rien trouvé, le thalmor ne nous apprendra rien d’intéressant dans l’immédiat. Je dois reprendre la route, mais avant j’ai besoin d’une bière à la Jument Pavoisée. »

Elle disparut derrière l’encadrement de la porte sans attendre de réponse. Farengar haussa vaguement les épaules.

« Elle voyage beaucoup. »

Lucian inclina légèrement la tête.

« J’avais cru le remarquer. »

Lydia n’avait pas parlé, mais lorsqu’ils sortirent à leur tour dans le couloir, elle lui fit signe et prit la direction de la sortie sans attendre qu’on lui indique quoi que ce soit. Lucian la suivit sans poser de question.

oOo

La Jument Pavoisée était plus pleine qu’à l’ordinaire, ou du moins le sembla-t-il à Lucian lorsqu’il y entra derrière Lydia. La chaleur, les voix, l’odeur d’alcool, de bois fumé et de graisse chaude le frappèrent d’un bloc après le vent glacé de l’extérieur. Hulda leva brièvement les yeux dans leur direction, reconnut Lydia, puis les vit aussitôt poursuivre vers le fond de la salle sans s’attarder.

La femme les attendait dans un renfoncement privatif au fond de l’auberge, à la table la plus éloignée de l’âtre, dos au mur. Lydia prit place sans demander la permission. Lucian s’assit en face, un instant plus lentement, avec cette impression désagréable d’entrer dans une pièce de théâtre dont tout le monde connaissait le texte sauf lui.

La femme les regarda tour à tour.

« Parlez. »

Lucian sentit poindre en lui une irritation très légère, née moins de l’ordre lui-même que de la manière dont elle semblait considérer comme parfaitement naturel qu’il s’y soumette. Il joignit les mains sur la table.

« Très bien. Le Thalmor ne cherche pas seulement à comprendre le retour des dragons. Il traque aussi les survivants des Lames. »

Quelque chose dans le regard de la femme changea, infime mais net. Son attention s’était faite plus dure, plus précise. Lucian poursuivit, sur un ton délibérément posé et peu urgent :

« J’ignore jusqu’où vont leurs informations. Mais leurs dossiers mentionnent explicitement la recherche de survivants de cet ordre. Notamment une femme nommée Delphine, décrite comme brétonne, extrêmement dangereuse, très difficile à localiser, encore active en Bordeciel. »

Lydia tourna légèrement la tête vers la femme. Lucian fit de même.

« Si je puis me permettre, dit-il avec une politesse un peu plus sèche qu’il ne l’aurait voulu, cette description correspond assez précisément à votre personne. »

— Vous vous permettez beaucoup de choses…

— C’est une faiblesse de caractère, sans doute, rétorqua Lucian d’un ton plus nettement agacé. Mais elle tend à s’aggraver lorsqu’on me fait courir des risques considérables tout en me laissant dans l’ignorance de leur cause. »

Un silence suivit. La rumeur de l’auberge semblait à la fois toute proche et très loin, comme étouffée autour de leur table. Lydia, immobile, observait l’échange sans intervenir. La femme finit par incliner très légèrement la tête.

« Soit. Mon nom est Delphine. Et oui, je suis l’une des dernières survivantes des Lames. »

Lucian sentit sa contrariété céder momentanément devant un intérêt plus vif.

« Les Lames… répéta-t-il. Le Thalmor semble considérer que vous restez… problématiques, dit Lucian.

— Le Thalmor considère qu’exister hors de son contrôle est problématique.

— Ils mentionnaient aussi plusieurs tentatives de neutralisation de votre personne, avec pour résultat une escouade d’assassins éliminée… »

Il hésita une fraction de seconde, tentant, non sans mal, de conserver un ton égal.

« Vous les avez vraiment tous tués à vous seule ? »

Lydia tourna les yeux vers lui, comme surprise de cette question. Delphine, elle, resta parfaitement immobile une seconde, puis un pli presque imperceptible passa au coin de sa bouche.

« Ils étaient quatre, et leur capitaine n’a pas jugé utile de lancer une attaque coordonnée.

— Ah. »

Lucian baissa brièvement les yeux vers la table.

« Ainsi l’arrogance aldmeri peut être corrigée de manière définitive.

— Pas corrigée, répondit Delphine. Remplacée. D’autres reviennent ensuite. Maintenant, à mon tour : comment avez-vous obtenu ces informations ? »

Lucian sentit Lydia tourner la tête vers lui. Il prit un instant avant de répondre.

« Par un concours de circonstances improbable », dit-il.

Delphine resta silencieuse, attentive. Lydia fit de même.

Il soupira très légèrement.

« L’ambassadrice Elenwen m’a jugé… fréquentable. Il se trouve qu’elle a sous-estimé à quel point un homme apparemment flatté peut rester curieux. »

Le regard de Delphine se fixa plus nettement sur lui.

« Vous avez fouillé ses papiers ? Comment ?

— Pour rester en termes nobles, j’ai profité d’un moment d’inattention diplomatique dans ses appartements privés.

— Dans sa chambre ? »

Lucian se racla discrètement la gorge.

« Les circonstances exactes me paraissent secondaires. »

Cette fois, Lydia laissa échapper un rire étouffé. Delphine, elle, observa encore Lucian une seconde de trop.

« Vous avez eu beaucoup de chance. Et plus de sang-froid que je ne l’imaginais. »

Elle marqua une pause.

« Je n’en attendais pas tant de vous. »

Lucian ne sut trop s’il devait y entendre un compliment. Il choisit de ne pas relever et de poursuivre.

« Il était aussi question d’un certain Esbern. »

Delphine se figea entièrement, sans un sursaut ni une exclamation. Simplement une immobilité trop parfaite, comme si tout son corps s’était resserré autour de ce seul mot. Même Lydia le remarqua.

« Esbern ? » répéta Delphine, et sa voix, pour la première fois depuis qu’ils étaient entrés, ne semblait plus tout à fait sous contrôle.

Lucian acquiesça lentement.

« Le dossier le décrivait comme un très vieil érudit nordique. Un ancien des Lames. Un savoir sur les dragons qui dépasse celui du Thalmor. Ils le pensent caché à Faillaise. »

Delphine baissa un instant les yeux, comme pour reprendre appui sur une pensée plus ancienne que la pièce elle-même. Quand elle releva la tête, quelque chose s’était durci en elle.

« Par les Neuf… Je le croyais mort depuis des années…

— Qui est-il ? intervint Lydia.

— L’homme qui en sait probablement le plus sur les dragons de tout Tamriel. Les anciens textes, les cultes draconiques, les cris, les tombeaux… Si quelqu’un peut nous aider à comprendre ce qui se passe, c’est lui. Et s’il est vraiment à Faillaise, le Thalmor le retrouvera bientôt. »

Lucian sentit un froid discret lui descendre le long du dos.

« J’ai retenu autre chose, dit-il. Le dossier mentionnait : ‘‘Priorité maximale. Capture seulement’’. »

Delphine hocha une fois la tête.

« Oui. Ça leur ressemble bien. Ils voudront le faire parler avant de le faire taire. »

Lydia resta un instant silencieuse, le regard fixé sur la table, comme si elle pesait les implications de ce qu’elle venait d’entendre. Puis elle releva légèrement la tête vers Delphine.

« Le jarl nous envoie demain pour Faillaise, avec Hunfen. Nous devons aller à Honorem. Lucian doit officiellement y faire l’instruction aux enfants. Mais si le Thalmor fouille aussi là-bas… ce n’est peut-être plus une si bonne idée. »

Delphine la fixa sans ciller.

« Au contraire. Faillaise est gangrenée par ses propres problèmes. Le Thalmor peut toujours y envoyer des agents, mais il ne contrôle rien. Il y a trop d’activité, trop de trafics, trop d’angles morts. C’est un mauvais endroit pour mener une vie tranquille… mais excellent pour se fondre dans la masse. »

Lydia hocha une fois la tête, sans paraître totalement convaincue, mais sans contester davantage. Delphine poursuivit :

« Je ne peux pas vous accompagner. Si le Thalmor a déjà commencé à chercher Esbern là-bas, ma présence ne ferait que confirmer qu’ils sont sur la bonne piste. Je dois rester… ce que je suis censée être. Une aubergiste de village sans importance. »

Elle n’en dit pas plus. Lucian ne prit pas la peine de demander davantage.

« Une fois à Faillaise, reprit Delphine. Cherchez Esbern. Il se cache probablement dans la Souricière. C’est un réseau d’anciens égouts et galeries, un refuge pour les marginaux en tout genre. Il évitera tout contact. Il se méfie de tout le monde.

— Comment est-ce que je le convaincs de me suivre ? demanda Lydia.

— Dites-lui de se souvenir du 30 Soufflegivre. Il saura que ça vient de moi. Et il vous écoutera, probablement. »

Un silence bref suivit, chargé cette fois d’une direction claire. Puis Delphine tourna la tête vers Lucian.

« Vous, vous ne bougez pas. Allez à Honorem, restez-y, prenez votre rôle au sérieux. Un homme d’instruction, un peu trop absorbé par ses livres pour se mêler de ce qui ne le regarde pas. Et gardez un œil constant sur l’enfant. »

Lucian esquissa un sourire mince.

« C’est ce qui était initialement prévu. »

Delphine ne releva pas.

« Et l’enfant ne sort pas. Pas seul. Pas sans raison valable. Soyez ce que vous prétendez être, rien de plus. Moins vous attirerez l’attention, plus Lydia pourra s’employer à trouver Esbern avant que le Thalmor ne s’en mêle. »

Lucian inclina légèrement la tête, cette fois sans ironie.

« Je comprends. »

Delphine observa encore un instant chacun d’eux, comme pour s’assurer que rien n’avait été laissé dans l’ombre. Puis elle se redressa légèrement.

« Quand vous l’aurez trouvé, dites-lui de venir me rejoindre… chez moi. »

Elle les laissa à leur table comme elle les avait quittés plus tôt dans l’étude : sans attendre de réponse, comme si tout avait déjà été dit.

Autour d’eux, la rumeur de la Jument Pavoisée reprit soudain toute sa place. Lucian resta un instant immobile, les mains jointes devant lui, puis expira lentement.

« Faillaise, donc… ‘‘ma chère et tendre’’ ? »

Lydia lui lança un regard oblique.

« Quoi ?

— Rien, dit-il. J’essaie simplement de me préparer. »

La guerrière leva les yeux au ciel et se leva.

« À l’aube. »

Il acquiesça, et la suivit sans ajouter un mot.

oOo

Aventus n’aimait pas faire son rapport juste après avoir parlé à la Mère. Moins à cause de l’appréhension de porter des messages de mort — ça, il s’y était habitué depuis longtemps — que de l’impression de passer d’un monde à un autre sans avoir eu le temps de de reprendre son équilibre. Dans la crypte, tout n’était que murmures froids et obscurité solennelle. Ici, dans le sanctuaire, tout redevenait tangible et pressé : des contrats, des ordres, des lames, des morts.

Astrid était assise de biais sur sa chaise, une jambe passée sur l’autre, les doigts jouant distraitement avec un poignard fin dont la lame captait par instants la lumière rougeâtre des chandelles. Elle leva vers lui un regard sombre, attentif, où flottait ce demi-sourire dont il ne savait jamais s’il devait y voir de l’amusement, de l’affection ou quelque chose de plus inquiétant.

« Alors ? demanda-t-elle. Notre tendre Mère impie a encore murmuré à sa précieuse Oreille Noire ? »

Aventus s’obligea à avancer de quelques pas. Il n’aimait pas quand elle parlait ainsi. Cette manière de faire de chaque phrase une caresse lente le mettait mal à l’aise, comme si elle essayait de lisser quelque chose en lui qu’il préférait garder hérissé.

« Oui, dit-il simplement. Un homme à Aubétoile, Leiglif. Il a prié la Mère. »

Il marqua une brève pause, cherchant les mots exacts.

« Et à Morthal… plusieurs personnes. Jonna, Falion, Benor, et Lami. Ils ont tous fait le Sacrement Noir. Et à Faillaise… Un certain Sibbi. »

Le poignard cessa un instant de tourner entre les doigts d’Astrid, puis il reprit lentement sa ronde comme si rien n’avait eu lieu. Aventus fronça légèrement les sourcils, mais Astrid ne développa pas. Elle se contenta d’incliner un peu la tête.

« C’est tout ? »

Il hocha la tête. Astrid l’observa un instant, son sourire à peine marqué, comme si elle pesait moins ses mots que ce qu’il omettait peut-être. Puis elle se leva sans hâte.

« Bien. C’est déjà davantage que ce que nous avions avant toi, mon cher. »

Elle s’approcha d’une table chargée de cartes, y posa la pointe de son poignard, puis traça distraitement un cercle autour de Faillaise.

« Veezara partira pour Aubétoile. Nazir prendra Morthal, il saura répartir le travail. Quant à toi… Tu iras voir ce Sibbi toi-même. »

Aventus releva brusquement la tête.

« Moi ? »

Le sourire d’Astrid s’étira un peu.

« Oui, toi. Ton travail ici ne se résume pas à… écouter des murmures dans le noir. Tu iras recueillir sa demande, estimer la cible, et revenir avec les détails. »

Elle marqua une pause.

« Babette t’accompagnera. Elle a justement… affaire à Faillaise. Une cible à traiter là-bas. Vous partirez ensemble. »

Aventus acquiesça, sans répondre. Une part de lui se raidissait déjà à l’idée de retourner là-bas. L’orphelinat, ses amis, Constance… Leur image étira un instant ses lèvres, avant que sa condition actuelle ne revint s’imposer. Il ne fallait pas qu’ils le voient… Astrid dut lire quelque chose sur son visage, car sa voix se fit plus lente encore.

« Allons… Tu connais déjà cette ville. Et puis, avec Babette, il ne peut rien t’arriver de fâcheux. Rien que tu ne puisses supporter, du moins. »

Il baissa légèrement les yeux.

« Je le ferai. »

Astrid sourit.

« Je n’en doutais pas. Allez, va donc retrouver ta petite sœur. »

oOo

Babette se trouvait dans son coin habituel, près de l’établi d’alchimie où elle préparait ses mixtures, penchée sur un mortier avec une concentration appliquée que son apparence enfantine rendait presque absurde. Elle ne leva pas tout de suite les yeux quand Aventus approcha.

« Alors ? demanda-t-elle. Astrid t’a mangé tout cru, ou elle t’a simplement envoyé en voyage ? »

Aventus s’arrêta près d’elle.

« Je dois aller à Faillaise. Avec toi. »

Elle pila encore quelques secondes, puis releva enfin la tête. Son regard rougeâtre s’arrêta immédiatement sur son visage.

« Mais ce n’est pas ça qui te travaille. »

Aventus hésita. Avec Babette, c’était toujours difficile de savoir si parler soulageait vraiment, ou s’il ne faisait que lui offrir une nouvelle matière à moquerie. Pourtant, s’il devait dire cela à quelqu’un, c’était elle. Il baissa un peu la voix.

« La Mère me parle d’autre chose que des contrats. La dernière fois, à propos des âmes… »

Cette fois, Babette posa entièrement son pilon.

« Continue. »

Il sentit ses doigts se resserrer.

« Elle a dit que parfois, je pourrais les… remplacer. Si la cible d’un contrat ne méritait pas de mourir. Que le Vide pouvait accepter quelqu’un d’autre… parfois. »

Babette le regarda en silence un instant, sans sourire.

« Ça… ne m’étonne qu’à moitié. »

Aventus releva les yeux, surpris malgré lui.

« Tu me crois ?

— Bien sûr. Si tu mentais, tu serais déjà en train de te réveiller hors du sanctuaire avec une Colère de Sithis à tes trousses. La Mère de la Nuit n’aime pas qu’on lui prête des paroles inventées. Et puis… »

Un petit pli amusé passa au coin de sa bouche.

« C’est assez le genre de notre douce Mère. Elle aime ses Oreilles Noires à sa façon. Elle aime surtout voir jusqu’où elles vont lorsqu’elle leur laisse un peu de corde. »

Aventus ne répondit pas. Formulé ainsi, cela n’avait plus rien de rassurant. Babette reprit son pilon, mais sans recommencer à broyer.

« Écoute-moi bien. Sur le plan mystique, peut-être. Peut-être qu’un échange peut être accepté. Peut-être que Sithis s’en contente, ou s’en amuse. Mais sur le plan pratique, c’est une autre histoire. »

Elle posa sur lui un regard très net.

« Les clients nous paient pour exécuter un contrat. Pas pour que nous décidions à leur place qui mérite de mourir davantage. Si on commence à donner l’impression qu’un assassin peut librement réinterpréter une commande, notre réputation s’effondre. Et sans réputation, pas de clients. Sans clients, pas de sanctuaire. »

Aventus serra les mâchoires.

« Donc on tue n’importe qui, même si c’est injuste.

— Je te l’ai déjà dit maintes fois, répondit Babette avec un petit haussement d’épaules. Nous ne jugeons pas, nous exécutons. Une cible qui ne mérite pas son sort, ça n’existe pas. En tout cas, pas du point de vue du client qui a pris la peine de réaliser le Sacrement Noir et de rassembler la somme qu’on lui demande pour ce travail. »

Une lueur amusée passa dans ses yeux.

« Si tu veux vraiment un jour faire ce genre d’échange, il te faudra être discret, et surtout, net et sans bavure. Si tu veux faire disparaître de la circulation une cible “injuste” sans la tuer, tu auras besoin de trouver bien mieux que ton petit théâtre avec Narfi. C’était touchant, mais assez grossier. »

Aventus rougit aussitôt.

« Ça a failli marcher ! » 

Babette lui lança un regard consterné.

« Aventus, combien de temps aurais-tu réussi à cacher un homme qui parle toujours à la troisième personne en se nommant lui-même Narfi à chaque phrase ? »

Il détourna les yeux. Babette l’observa encore un instant, puis son ton s’adoucit d’un rien.

« Je ne dis pas ça pour te décourager. Seulement pour que tu comprennes le prix des jolies exceptions. Si tu veux jouer avec les limites, fais-le en sachant qu’elles mordent. »

Aventus hocha lentement la tête.

« D’accord. »

Babette reprit enfin son travail.

« Bien. Dans ce cas, prépare-toi. Nous avons des rendez-vous à ne pas manquer demain. »

Elle souriait, cette fois.

« Faillaise nous attend. »

Laisser un commentaire ?