Les enfants de Bordeciel
Chapitre 53 - Contrecoup
Aventus longea la cour de Honorem. Le mur qui l’entourait n’était pas très haut. De nuit, Aventus aurait pu le franchi<r sans peine pour pénétrer dans l’orphelinat discrètement. Mais en plein jour, avec les fenêtres des maisons voisines, les passants sur les passerelles et les gardes déjà trop attentifs à tout ce qui remuait dans la ville, il aurait fallu être aveugle pour ne pas le remarquer.
Il s’arrêta à peine. Babette en avait peut-être déjà terminé avec ce qu’elle était partie faire. Peut-être était-elle en train de l’attendre. Peut-être avait-elle commencé à le chercher. Cette pensée suffit à le ramener vers l’entrée principale.
La porte n’était pas verrouillée. Aventus l’entrouvrit juste assez pour se glisser à l’intérieur, puis la retint avant que le battant ne claque contre le chambranle.
Des voix venaient de la salle commune. Celle de Lydia, calme mais ferme, et celle de l’homme qu’Aventus avait aperçu le matin même avec elle, plus hésitante. Les adultes parlaient lentement, il ne chercha pas à écouter. Il traversa le couloir d’un pas rapide, trop rapide pour être tout à fait silencieux.
Le dortoir se trouvait tout au bout. Aventus poussa la porte et entra sans frapper.
Hroar était assis sur son lit, le dos contre le mur, les genoux remontés sous une couverture. François occupait le lit voisin, une jambe pendant dans le vide, occupé à lancer en l’air une petite boule de chiffon qu’il rattrapait sans beaucoup d’adresse. Hunfen, installé près de la fenêtre, avait un livre ouvert sur les cuisses, mais son regard restait fixé sur les toits de Faillaise.
Tous trois se retournèrent.
François laissa tomber sa balle.
« Aventus ? »
Aventus referma la porte derrière lui avant de se tourner vers le plus jeune.
« Hroar, il ne faut plus que tu sortes ! »
L’interpellé cligna des yeux.
« Quoi ?
— Tu ne dois plus aller dehors. Ne retourne pas à la Souricière. Ne va pas voir Brynjolf. Et même, ne reste pas près des fenêtres ! »
François se redressa lentement.
« Attends, qu’est-ce qui se passe ? »
Aventus ne le regarda pas. Il gardait les yeux sur Hroar, qui avait repoussé sa couverture sans encore quitter son lit.
« Il y a quelqu’un qui veut te faire tuer, dit-il, et il était prêt à payer très cher. »
Hroar ne bougea plus. François eut un petit rire incrédule.
« Le faire tuer ?
— Oui ! »
Le visage de François se décomposa.
Hunfen avait fermé son livre. Aventus sentit son regard se poser sur lui avec une attention qui le gêna davantage que les questions des deux autres.
Hroar finit par demander :
« Mais… pourquoi ? »
Aventus ouvrit la bouche, puis la referma.
« Je… ne sais pas », répondit-il.
François se leva.
« Comment tu peux savoir que quelqu’un veut le tuer sans savoir pourquoi ?
— Parce que je le sais ! »
La réponse sortit plus durement qu’il ne l’aurait voulu. François se tut, surpris.
« Tu restes ici, reprit Aventus. Personne ne doit savoir que tu es dans ce dortoir. S’ils viennent te chercher, tu te caches. Sous un lit, dans la cave, n’importe où… »
Il s’interrompit. Honorem n’avait rien d’une cachette. Les portes étaient minces. Les fenêtres donnaient sur la rue. Constance répondrait si des gardes frappaient. Les hommes de Maven connaissaient cette maison. Grélod avait travaillé pour elle durant des années.
« Non », dit Aventus.
Hroar fronça les sourcils.
« Non quoi ?
— Tu ne peux pas rester ici. Il faut que tu partes. »
François fit un pas vers lui.
« Tu viens de dire qu’il ne devait pas sortir !
— J’ai changé d’avis.
— En trois secondes ?
— Oui. »
Aventus fouilla sous son manteau. Les deux bourses de Sibbi étaient là, mais ses doigts rencontrèrent la clef à côté. Il la tira de la poche intérieure et la garda un instant au creux de sa paume.
Le métal était froid, un peu noirci autour de l’anneau. La même clef qu’autrefois sa mère posait dans une petite coupe près de la porte. La même qu’il avait cachée, après qu’on l’eut envoyé à Honorem. Il se souvenait du bruit qu’elle faisait lorsqu’elle tournait dans la serrure. Du couloir obscur. De l’escalier. De la chambre où la poussière avait recouvert les meubles sans parvenir à effacer entièrement le parfum de sa mère.
Il referma les doigts sur la clef, puis saisit la main de Hroar et la déposa dans sa paume.
« Va à Vendeaume. Dans… Dans ma maison. »
Hroar regarda l’objet posé dans sa paume comme s’il ne comprenait pas ce qu’il voyait.
« Ta maison ?
— C’est au bord du Beau Quartier. La porte donne sur une petite rue. Il y en a une autre derrière, dans la cour. La clef ouvre les deux. »
Il détacha les deux bourses de sa ceinture et les posa sur le lit. Le matelas s’affaissa sous leur poids avec un tintement sourd.
François regarda les sacs, puis Aventus, puis de nouveau les sacs, les yeux ronds comme des soucoupes.
« Par les Neuf ! »
Il tendit la main, mais Aventus rabattit la sienne sur la première bourse.
« Ne compte pas ici ! »
François retira les doigts. Hroar, lui, ne regardait toujours que la clef.
« Je peux pas te prendre ça !
— Tu me la redonneras… plus tard.
— Et ça, renchérit Hroar en désignant les bourses, c’est à toi ? On n’en a jamais autant… »
Il s’interrompit, comme s’il craignait de dévoiler un secret. Aventus ne releva pas.
« Cet argent devait servir à te faire disparaître. Alors prends-le et disparais ! »
Hroar releva brusquement les yeux mais ne répondit pas. Aventus poursuivit précipitamment :
« Cache l’or pendant le voyage. Pas tout au même endroit. Mets-en dans tes bottes, mais pas trop, sinon tu marcheras bizarrement. Le reste dans ton sac, sous quelque chose de sale. Personne ne fouille du linge qui sent mauvais. »
Hroar ouvrit la bouche mais n’eut pas le temps de répliquer.
« Quand tu arrives, tu le caches bien. Et tu n’emportes presque rien avec toi quand tu sors. Seulement ce qu’il faut pour acheter à manger. Ne montre jamais une bourse entière. N’achète jamais beaucoup, et pas toujours au même endroit.
— Aventus », tenta François, en vain.
« Il reste du bois dans la remise. Enfin, il devrait en rester. Économise-le. Ne fais du feu que le soir, en même temps que tout le monde. Pas tous les soirs, seulement quand il fait trop froid. Et garde les volets fermés ! »
Hroar regardait maintenant Aventus comme s’il parlait dans une langue presque connue, dont chaque mot pris séparément avait un sens sans que l’ensemble en eût encore.
« Il y a souvent de la neige à Vendeaume, reprit Aventus sans ralentir. Fais attention aux traces. Utilise plutôt la porte de derrière, on les verra moins depuis la rue. Quand tu dois sortir, attends les travailleurs du port. Il y a beaucoup de monde dans les rues, à ce moment-là. Tu marches avec les ouvriers et tu ne regardes personne. Mais vérifie quand même qu’on ne te suit pas. Sinon, tu continues ton chemin. Tu tournes dans une autre rue. Tu attends. Si quelqu’un est encore derrière toi, tu ne rentres pas.
— Où je vais, alors ? demanda Hroar.
— N’importe où. Une taverne. Le marché. Le temple de Talos, s’il est ouvert.
— Et si on me suit toujours ?
— Tu trouves un garde. »
François eut un mouvement de surprise. Hroar fronça les sourcils.
« Tu ne lui racontes pas la vérité. Tu voles une pomme devant lui, ou tu l’insultes, je ne sais pas. Assez pour qu’il te retienne jusqu’à ce que l’autre s’en aille.
— C’est ça ton plan ? demanda François. Se faire arrêter à Vendeaume ?
— Seulement s’il est suivi.
— Ah. Alors tout va bien ! »
Aventus s’abstint de répondre. La voix de François tremblait malgré son sarcasme.
Hroar serra enfin la clef dans sa main.
« C’est qui ? demanda-t-il.
— Quoi ?
— Qui veut me tuer ? »
Aventus regarda la porte. Babette devait attendre. Peut-être n’attendait-elle déjà plus.
« Je dois partir.
— Non ! »
Hroar se leva si vite que son genou heurta le bord du lit.
« Tu viens ici, tu me dis que quelqu’un a payé pour me tuer, tu me donnes la clef de ta maison, et assez d’argent pour en acheter une autre, puis tu pars sans dire qui ? »
Aventus sentit une irritation brusque lui serrer la gorge. Pas contre Hroar. Contre le temps. Contre la porte. Contre Sibbi, qui continuait de parler dans sa tête alors même qu’il gisait mort sur un tapis trop riche pour une prison.
« Il s’appelle Sibbi Roncenoir », dit-il.
François cessa de respirer une seconde. Hroar resta immobile, la bouche entrouverte. Hunfen baissa lentement les yeux vers les bourses.
« Roncenoir, comme Maven ? demanda François.
— Oui. »
Le silence devint plus lourd.
François regarda Hroar. Hroar regarda l’argent. Puis tous deux revinrent vers Aventus.
« Tu lui as parlé ? demanda Hroar.
— Oui.
— Et maintenant ?
— Maintenant, il ne te fera plus rien. »
François pâlit.
« Qu’est-ce que ça veut dire ? »
Aventus sentit quelque chose de froid le long de ses doigts. Il baissa brièvement les yeux. Il avait nettoyé sa main ; il l’avait frottée dans l’eau d’une bassine près de la prison, puis contre l’intérieur de son manteau lorsque des traces sombres avaient persisté autour des ongles. Pourtant, c’était comme s’il en était encore souillé.
Hunfen, lui, ne regardait pas sa main. Il regardait son visage, avec une expression partagée entre trop de choses pour qu’Aventus pût en déchiffrer une seule.
« C’était… un travail pour toi ? » demanda-t-il d’une voix basse, presque prudente, comme s’il craignait qu’un mot trop précis ne traverse les murs.
Aventus baissa un instant les yeux. Il revit la cellule. Le portrait de Hroar. Les bourses glissant sur la table. Le sourire de Sibbi, persuadé d’avoir acheté une lame.
« Ça… Ça devait l’être », répondit-il.
Hunfen ouvrit la bouche, mais ne dit mot. Une inquiétude ouverte traversa son visage, la même que le matin lorsque Aventus avait quitté Honorem. Seulement quelque chose s’y ajoutait désormais : une stupeur presque douloureuse, comme si une menace ancienne venait de prendre une forme différente de celle qu’il redoutait.
Aventus détourna les yeux.
« Il faut que je retrouve Babette.
— Aventus, attends », dit Hroar.
Une main se referma autour de son poignet. Aventus se raidit, puis il vit les doigts de Hroar autour de sa manche.
Seulement Hroar.
« Qu’est-ce que tu as fait ?
— Ce qu’il fallait. »
Aventus se dégagea sans brutalité.
« Pars dès cette nuit. Pas par la grande porte. Trouve un autre moyen, François t’aidera. »
L’interpellé eut un mouvement indigné.
« Pourquoi moi ?
— Parce que tu sais faire. »
Aventus ouvrit la porte.
Dans le couloir, les voix des adultes s’étaient rapprochées. Il attendit une réplique plus vive pour couvrir le son de ses pas, puis le traversa sans se retourner.
Il gagna la porte d’entrée et referma doucement derrière lui.
Au bout de la rue, Constance revenait vers l’orphelinat avec Elrik. Le petit garçon marchait près d’elle, tenant contre sa poitrine un paquet enveloppé dans du tissu. Il leva la tête.
Aventus rabattit sa capuche et tourna dans la première ruelle avant de savoir si Elrik l’avait reconnu.
Babette allait s’impatienter. Il accéléra encore. L’air froid lui piquait les yeux, mais cette fois, il ne chercha pas à se convaincre que le vent était responsable des larmes qui lui montaient.
oOo
Constance ajusta le panier qu’elle portait au bras.
Elrik marchait près d’elle, sa manche frôlant parfois son manteau, mais sans lui donner la main. Il avait accepté de l’accompagner jusqu’à la boulangerie avec cette gravité silencieuse qu’il mettait dans toutes les choses ordinaires, comme si sortir acheter du pain exigeait déjà beaucoup de courage.
Le paquet qu’il tenait contre sa poitrine contenait six petits pains encore tièdes. La chaleur traversait le tissu et répandait autour d’eux une odeur douce de farine et de croûte dorée. Constance avait espéré que cela lui ferait plaisir.
Une cloche sonna quelque part dans la ville, d’un coup sec, aussitôt suivi d’un second.
Constance ralentit. Ce n’était pas la sonnerie régulière d’un temple, ni le grand appel sinistre qui annonçait parfois un incendie. Devant eux, deux gardes quittèrent brusquement une passerelle pour descendre vers les niveaux inférieurs. Un troisième apparut au détour d’une rue, le casque sous le bras, en train de rattacher précipitamment son baudrier.
Les passants s’écartaient sans poser de questions. À Faillaise, chacun savait qu’il valait mieux ne pas montrer trop d’intérêt lorsque les gardes commençaient à courir.
Constance posa instinctivement une main entre les épaules d’Elrik.
« Reste près de moi. »
Le petit garçon acquiesça sans lever les yeux.
Ils poursuivirent leur chemin. Deux gardes les dépassèrent en discutant entre eux.
« …et cette marque sur le front ? »
Le premier baissa la voix. Constance n’aurait sans doute rien entendu s’ils n’avaient pas été à sa hauteur.
« Cinq doigts. Avec son propre sang, à ce qu’on dit. »
Constance sentit sa bouche se contracter. Il fallait donc que les meurtriers décorent désormais leurs cadavres. Comme si une mort ne suffisait pas à satisfaire leur vice.
Elle pressa doucement l’épaule d’Elrik pour l’entraîner plus vite.
L’enfant ne bougea pas.
Constance fit un pas avant que la résistance sur sa main ne l’arrête. Elle se retourna.
Le petit paquet avait glissé des bras d’Elrik.
Il heurta les planches avec un bruit mou, libérant les petits pains. Deux roulèrent jusqu’au bord de la passerelle. Un autre tomba dans une flaque noire. Le dernier s’immobilisa près de la botte d’un passant, qui l’écrasa presque avant de l’éviter avec un mouvement agacé.
Elrik ne les regardait pas. Il fixait les deux gardes. Son visage habituellement pâle avait atteint une lividité maladive. Ses yeux étaient grands ouverts, mais semblaient ne plus rien voir de ce qui se trouvait réellement devant lui. Sa bouche remuait légèrement, sans qu’aucun son n’en sortît.
« Elrik ? »
Constance s’agenouilla devant lui. Il ne réagit pas.
« Regarde-moi. »
Elle posa ses mains sur ses bras. Ils étaient raides sous le tissu, les muscles tendus comme s’il s’attendait à recevoir un coup. Une petite secousse le parcourut, trop faible pour être un véritable frisson.
Puis Constance aperçut la tache sombre qui s’élargissait à l’avant de son pantalon. Elle releva aussitôt les yeux vers son visage. Elrik ne pleurait pas. Il ne semblait même pas avoir conscience de ce qui venait de se produire.
Derrière eux, d’autres gardes passaient. Constance se redressa d’un mouvement vif et se plaça entre eux et l’enfant.
« Ce n’est rien », dit-elle doucement, autant à Elrik qu’aux quelques regards qui commençaient à se tourner vers eux.
Elle détacha sa cape, l’ouvrit largement et l’enroula autour du petit garçon. Le tissu descendit presque jusqu’à ses chevilles, dissimulant ses vêtements mouillés et une partie de son visage.
« Rentrons. »
Elrik ne répondit pas.
Constance passa un bras autour de ses épaules et essaya de le guider. Ses pieds restèrent collés aux planches. Il était léger, mais son immobilité lui donnait soudain le poids d’une statue.
« Elrik. »
Elle se pencha suffisamment pour que son visage occupât tout son champ de vision. Ses yeux bougèrent enfin. Pas beaucoup, mais juste assez pour trouver les siens.
« Essaye de faire un pas. »
La jambe d’Elrik trembla lorsqu’il la souleva. Sa botte se posa quelques pouces plus loin.
« Très bien. Encore un. »
Il recommença.
Constance le maintint étroitement contre elle. À chaque pas, elle sentait son corps résister, comme s’il avançait dans une eau glacée.
Les questions attendraient.
Derrière eux, les petits pains demeuraient éparpillés sur les planches humides. Constance les regarda une dernière fois. Elle pensa à leur prix, aux enfants qui demanderaient s’il en restait, à la soupe claire qu’il faudrait accompagner autrement.
Puis Elrik trébucha contre elle.
Constance détourna les yeux du pain et resserra sa cape autour de lui.
Cette fois, lorsqu’elle le poussa doucement vers Honorem, il recommença à marcher.
oOo
Babette attendait sous l’auvent d’une échoppe fermée, à l’entrée d’une ruelle qui descendait vers les quais. Elle avait les bras croisés et battait doucement la mesure du bout d’une bottine, avec l’air d’une enfant à qui l’on avait promis une friandise et que l’on faisait attendre depuis trop longtemps. Quand Aventus la vit, il ralentit malgré lui.
« Enfin ! »
Aventus rabattit un peu plus sa capuche et jeta un regard derrière lui. La rue demeurait presque vide, mais les cloches avaient sonné, et depuis quelques minutes les gardes se faisaient plus nerveux. Deux d’entre eux venaient de traverser une passerelle en courant vers les niveaux inférieurs. Plus loin, un homme fermait ses volets avec une précipitation qui n’avait rien à voir avec la météo.
« Il faut partir », dit Aventus.
Babette pencha la tête.
« Voilà une idée remarquable. J’attendais seulement que mon petit frère revienne de sa promenade pour la lui proposer. »
Elle quitta l’abri de l’auvent et s’approcha. Aventus s’efforça de garder un visage calme.
« Je n’ai pas pu rencontrer Sibbi.
— Non ? »
Le mot était léger. Trop léger. Aventus poursuivit cependant.
« Il y avait beaucoup de gardes autour de la prison. Des gens couraient dans les couloirs. Je crois qu’il s’était passé quelque chose avant que j’arrive… »
Babette le fit taire d’une main levée. Elle resta immobile devant lui, les yeux fixés sur son visage. Puis son regard descendit jusqu’à ses mains. Un très mince sourire apparut sur ses lèvres.
« Tu as lavé tes mains. Très mal. »
Il sentit son ventre se contracter.
Babette fit encore un pas et inspira doucement, sans quitter ses mains des yeux.
« Le sang a séché autour des ongles. Il y en a aussi sur ta manche. Peu, mais assez. Et tu en as sur ta botte gauche. »
Aventus baissa malgré lui le regard. Il ne vit rien. Seulement de la boue, une couture sombre, l’humidité des planches.
« Je ne vois pas…
— Toi, non. »
Elle releva les yeux vers lui ; toute légèreté avait disparu de son visage.
« Recommence. »
Aventus sentit la ruelle se resserrer autour d’eux.
« Babette…
— Depuis le début. Et cette fois, ne m’oblige pas à deviner quelle partie de ton histoire est la moins fausse. »
Un groupe de passants apparut au bout de la rue. Babette se détourna aussitôt et reprit sa marche, comme si leur conversation n’avait aucune importance.
« Suis-moi. »
Aventus lui emboîta le pas.
Ils descendirent vers les canaux, puis empruntèrent une passerelle étroite qui longeait les maisons basses. Babette avançait vite, sans courir. Aventus dut presque trottiner pour rester à sa hauteur.
« J’ai trouvé Sibbi », dit-il enfin.
Elle ne répondit pas.
« Il était bien dans la prison. Delvin avait raison. La cellule n’était même pas fermée. Il avait du vin, des tapis, une chambre. Il pouvait faire entrer ce qu’il voulait.
— Aventus, répondit-elle calmement, ce qu’il avait dans sa cellule ne m’intéresse pas. »
Il serra les dents.
« Il avait bien fait le Sacrement Noir. La cible, c’était Hroar. »
Elle s’arrêta un instant, un battement de cœur tout au plus, puis reprit sa marche.
« Pourquoi ?
— Je ne sais pas. Sibbi parlait de nuisibles, de pions, de gens qui mettaient le nez dans ses affaires. Il voulait qu’on sache que c’était un assassinat, mais pas qu’on le soupçonne.
— Évidemment. »
Le ton de Babette ne laissait entendre ni surprise ni colère. Cela inquiéta davantage Aventus que si elle avait crié.
« Aventus. Qu’as-tu fait ? »
Il soutint son regard.
« La Mère de la Nuit avait dit qu’une âme pouvait en remplacer une autre. »
Babette ne bougea pas.
« Qu’as-tu fait ? répéta-t-elle.
— Elle a ri… La Mère. Quand j’ai vu le portrait de Hroar. Elle a ri. Je l’ai entendue. »
Babette le regarda longtemps. Une charrette passa derrière eux dans un grincement d’essieux. Le conducteur jura contre son cheval. Aventus attendit que le bruit s’éloignât.
« Elle m’a autorisé à le faire, ajouta-t-il.
— À faire quoi ? »
Il sentit une chaleur sèche lui monter au visage.
« Envoyer une autre âme à Sithis ! »
Le silence tomba entre eux. Aventus tenta de continuer, mais sa bouche s’était asséchée. Babette le devança.
« Tu as tué Sibbi Roncenoir. »
Ce n’était pas une question.
Aventus releva le menton.
« Il avait payé pour une mort. Il voulait donner Hroar à Sithis. Je ne pouvais pas le laisser faire. Alors j’ai remplacé l’âme. Comme la Mère me l’a dit. J’avais le droit ! »
Babette ne cilla pas. Elle recommença à marcher. Aventus resta une seconde sur place, surpris, puis la suivit.
« Et puis, j’ai effacé le Sacrement Noir ! Les chandelles, les os, j’ai tout brûlé ! Personne ne saura que la Confrérie était impliquée ! Personne ne m’a vu entrer. Personne ne m’a vu sortir ! »
Babette avançait toujours.
« Et le corps ? Comment l’as-tu laissé ?
— Comme il devait l’être ! »
La fillette tourna la tête vers lui.
« Ce qui signifie ?
— J’ai laissé les Doigts de la Justice ! »
Babette ferma les yeux une seconde.
« Tu as effacé les traces de la Confrérie, mais tu as laissé ta marque. C’est beaucoup mieux, en effet !
— Il faut que les autres comprennent ! Sibbi croyait qu’il pouvait tout acheter, même la vie des enfants ! Il faut qu’on sache quel genre de type c’était !
— Qui doit le savoir ?
— Tout le monde !
— Tout le monde, bien entendu », répéta Babette.
Aventus ne perçut pas immédiatement le danger dans sa voix.
« Il avait déjà préparé le contrat. Je l’ai laissé sur lui. Comme ça, personne ne prétendra qu’il était innocent. Tous ceux qui le verront sauront ce qu’il voulait faire à Hroar ! »
Babette s’immobilisa. Le champ de vision d’Aventus pivota d’un coup, et une douleur cuisante envahit sa joue. Il porta une main à son visage.
Babette n’avait pas changé de posture. Son bras était déjà retombé le long de son corps. Ses yeux rouges le fixaient avec une immobilité effrayante.
Il n’avait rien vu. Si Babette avait brandi sa lame, il n’aurait même pas eu le temps de comprendre.
La créature s’approcha jusqu’à emplir son champ de vision.
« Tu as laissé un portrait de Hroar sur le cadavre du fils de Maven Roncenoir ? »
Aventus ouvrit la bouche.
« Je voulais…
— Je sais ce que tu voulais. C’est justement ce qui m’inquiète. »
Elle n’avait pas haussé le ton, pourtant chaque mot tombait avec une netteté plus dure qu’un cri.
« Quel sauvetage héroïque ! Tu as offert Hroar à tous les gardes de Faillaise, à tous les espions de Maven et à tous ceux qui voudront comprendre pourquoi Sibbi est mort. »
Le sang quitta le visage d’Aventus.
« Non. Ils verront que Sibbi voulait le tuer !
— Et que fera Maven de cette information, à ton avis ? Lui présentera-t-elle ses excuses ? Lui offrira-t-elle une pension ? »
Aventus déglutit.
« Il va partir.
— Quoi ?
— Je suis retourné à Honorem. Je lui ai dit de partir cette nuit. Je lui ai donné la clef de ma maison à Vendeaume. »
Pour la première fois, le masque de Babette se fendit. Pas beaucoup. Ses paupières s’abaissèrent légèrement.
« Tu es retourné à Honorem après le meurtre.
— Il fallait le prévenir !
— Et combien de gens t’ont vu ?
— Personne !
— Tu pleures, tu as du sang sur les bottes, pardonne-moi de ne pas m’incliner devant ta discrétion ! »
Aventus sentit la panique lui saisir la poitrine.
« Il faut que j’y retourne. Il doit fuir tout de suite ! »
Il fit un pas, mais Babette lui attrapa le bras. Ses doigts se refermèrent autour de lui comme un étau.
« Lâche-moi ! »
Il tira sur son bras. Babette ne bougea pas.
« Si tu retournes là-bas, dit-elle, tu vas conduire les gardes jusqu’à eux encore plus vite.
— Mais Hroar…
— Tu l’as prévenu. Il fuira bien tout seul. C’est tout ce que tu peux faire sans empirer les choses. »
Aventus cessa de lutter. Sa joue brûlait. Son cœur battait trop vite. Il revit Hroar serrant la clef dans sa main, incapable de comprendre ce qu’on lui demandait.
Babette relâcha son bras et reprit sa marche.
« Maintenant, écoute-moi. Tu as tué un client. Pas seulement une cible qui ne te plaisait pas, un client. Si cela vient à se savoir, plus personne ne fera le Sacrement Noir sans craindre de finir sur l’autel à la place de sa cible. »
Aventus marcha derrière elle, la main toujours pressée contre sa joue.
« La Mère l’a permis ! Elle a ri !
— La Mère de la Nuit rit souvent lorsque des hommes vont mourir. Cela ne fait pas de chaque absurdité une révélation sacrée. »
Aventus serra les poings.
« Une âme a été envoyée à Sithis. Le pacte est respecté !
— Sur le plan mystique, peut-être. Politiquement, certainement pas. »
Elle désigna vaguement la ville derrière eux.
« Il y a un Roncenoir mort en plein cœur de Faillaise. Maven va arracher les yeux de toute la ville jusqu’à découvrir qui a fait cela. Elle ne croira pas longtemps à un justicier vengeur si elle reconnaît l’efficacité de la Confrérie. Et Astrid devra alors choisir entre toi et les relations que notre famille entretient depuis des années. »
Aventus ne répondit pas.
« Elle ne te choisira pas », conclut Babette.
Ils atteignirent une porte latérale dans le mur extérieur de la ville. Deux gardes s’y tenaient déjà. Babette ralentit et reprit aussitôt son air d’enfant ennuyée. Elle glissa sa main dans celle d’Aventus.
Son geste le fit tressaillir. Elle serra ses doigts.
« Souris un peu. Tu as l’air d’avoir enterré ta mère une seconde fois. »
Aventus tourna vers elle un regard furieux.
Babette sourit pour deux.
Les gardes les laissèrent passer après une inspection distraite. Une fois la porte derrière eux, Babette lâcha sa main et entraîna Aventus hors du chemin principal, vers un sentier qui descendait entre les arbres.
« Qu’est-ce que tu vas dire à Astrid ? »
Babette ne répondit pas immédiatement.
« Si tu parviens jusqu’à elle, je dirai ce que j’ai vu, c’est-à-dire rien. Tu pourras lui raconter que tu n’as pas pu rencontrer Sibbi à temps. »
Aventus respira un peu plus librement.
« Mais, ajouta-t-elle, si elle découvre la vérité par elle-même, je ne tirerai pas une lame contre toute la famille pour te sauver. »
Aventus ne trouva rien à répondre.
« Une dernière chose, dit-elle. Si tu as volontairement dévoyé les paroles de la Mère pour justifier une décision qu’elle n’avait pas bénie, la porte du Sanctuaire te refusera.
— Elle ne me refusera pas !
— Nous verrons bien. Si cela arrive, je te tuerai moi-même. »
Aventus sentit sa gorge se serrer, mais refusa de baisser les yeux.
« D’accord ! »
Babette haussa un sourcil.
« Les gens sains d’esprit ne boudent pas devant ce genre de menaces, mais soit ! »
Elle reprit sa marche, Aventus la suivit après une seconde. Quelques instants plus tard, elle se retourna, saisit le bord de son manteau et frotta du pouce une tache qu’il n’avait pas remarquée près de sa manche. Son expression se durcit.
« Retire ça.
— Il fait froid.
— Retire-le. Il y a du sang dessus. »
Aventus obéit. Babette roula le manteau, le glissa sous son propre bras et rabattit correctement la capuche de la tunique qu’il portait dessous.
« Marche près de moi, dit-elle. Et ne parle plus jusqu’à ce que nous soyons loin de Faillaise. »
Ils reprirent le sentier.
Derrière eux, les cloches sonnèrent de nouveau.
Aventus ne se retourna pas.
oOo
Le silence avait gagné le dortoir. Hroar tenait toujours la clef serrée dans sa main, l’anneau noirci dépassant entre ses doigts blanchis par l’effort. François, lui, fixait les bourses qui, sur le lit, n’avaient toujours pas bougé.
Hunfen observait leurs visages sans parvenir à détacher ses pensées de celui d’Aventus. De son regard lorsqu’il avait répondu, de cette manière qu’il avait eue de ne pas dire les choses tout en les rendant impossibles à ignorer.
Maintenant, lui ne te fera plus rien.
François passa lentement sa langue sur ses lèvres.
« Vous croyez qu’il l’a tué ? », dit-il d’une voix basse, presque prudente.
Hroar tourna la tête vers lui.
« Quoi ?
— Sibbi. Vous croyez qu’Aventus l’a tué ? »
Il avait répété la question avec davantage d’assurance, comme s’il voulait lui donner un sens plus concret.
Hunfen sentit son ventre se resserrer. Il n’avait pas à croire quoi que ce fût ; il revoyait Aventus debout près de la porte, les yeux baissés vers ses propres doigts, comme s’ils avaient été maculés de sang. Il savait ce qu’Aventus était devenu. Et il savait reconnaître un aveu même si son ami ne l’avait pas formulé entièrement.
Ça devait l’être.
« Je pense », dit-il.
Hroar se retourna brusquement vers lui. François, au contraire, resta immobile. Ses yeux quittèrent enfin les bourses pour se poser sur Hunfen.
« Alors c’est bien vrai ? Mais… »
François s’interrompit. Son regard alla vers la porte, puis revint vers l’argent. Quelque chose bougea dans son expression. D’abord de l’incrédulité, puis une lueur plus vive, encore hésitante, comme une flamme cherchant de quoi prendre.
« Il est allé le voir, murmura-t-il. Sibbi voulait faire tuer Hroar. Aventus est allé le voir… et maintenant Sibbi… »
Hroar serra davantage la clef.
« François…
— Et il lui a pris son argent ! »
Cette fois, François se rapprocha du lit. Il ne toucha pas les bourses, mais s’accroupit devant elles comme s’il examinait deux reliques tombées d’un sanctuaire.
« Il a pris l’argent que Sibbi avait préparé pour l’assassin, poursuivit-il. Et après… »
Il leva les yeux. Une excitation croissante éclairait maintenant son visage. Hunfen la reconnut aussitôt. C’était celle qui saisissait François lorsqu’il imaginait un plan trop grand pour lui, lorsqu’une mauvaise idée cessait soudain de lui paraître mauvaise simplement parce qu’elle devenait magnifique.
« Il l’a tué », acheva-t-il.
Hroar recula d’un pas.
« Arrête !
— Mais tu comprends pas ce que ça veut dire ? »
François s’était relevé. Il parlait déjà plus vite. Il eut un bref rire, trop aigu pour être tout à fait joyeux.
« Aventus est entré chez un Roncenoir… Et il l’a tué ! Ici ! En plein Faillaise ! »
Il regarda Hunfen, comme s’il attendait que lui au moins prenne enfin la mesure de l’ampleur de l’exploit.
Hunfen la mesurait bien, et c’était précisément ce qui l’empêchait d’en éprouver la même joie. Le nom Roncenoir était connu, il l’avait entendu plusieurs fois ici, toujours d’un ton craintif. Et même à Blancherive, des gardes avaient déjà prononcé ce nom.
Et Aventus venait de frapper cette famille. Seul.
Hunfen sentit monter en lui quelque chose qui ressemblait à de l’admiration. Cela lui fit honte presque aussitôt.
On l’avait appelé Dovahkiin. Les Grises-Barbes l’avaient nommé Ysmir, Dragon du Nord, avec leurs voix capables de faire trembler la montagne. Les puissants voulaient soit le rallier à leur cause, soit le faire disparaître, et tout le monde semblait avoir un avis sur ce qu’il devait devenir, sur les batailles qu’il devrait livrer. Mais, lorsque Hroar avait été menacé, il n’avait rien vu ; il n’avait même pas su qu’il fallait regarder. Pire, il avait suivi Lydia dans la Souricière, crié contre un Thalmor, attiré encore davantage de dangers sur ceux qui l’entouraient.
Aventus, lui, était sans titre. Sans prophétie. Aucun chant n’était composé pour lui. Et pourtant, il avait appris qu’un homme voulait tuer leur ami, et maintenant cet homme était mort.
« Comment tu peux le savoir ? »
La voix de Hroar coupa net le fil de ses pensées. Il tourna les yeux vers lui. Le garçon ne regardait plus François. Toute son attention s’était fixée sur Hunfen, avec une intensité presque hostile.
« Savoir quoi ?
— Qu’il est mort. Aventus n’a pas dit qu’il avait tué Sibbi. Juste qu’il ne me ferait plus rien. Ça peut vouloir dire autre chose. »
Son ton se fit plus pressant à mesure qu’il parlait, comme s’il cherchait lui-même toutes les significations possibles.
« Peut-être qu’il lui a fait peur. Ou qu’il l’a convaincu d’arrêter. Peut-être que Sibbi est parti. Peut-être que… »
Il s’interrompit.
François ne souriait plus tout à fait. L’excitation demeurait dans ses yeux, mais elle s’était figée, suspendue à la réponse de Hunfen. Ce dernier regarda la porte close.
« Je sais ce qu’Aventus fait, dit-il.
— Qu’est-ce qu’il fait, alors ? »
Hunfen ne répondit pas immédiatement.
Certes, il n’avait jamais promis à Aventus de ne rien dire, mais cela lui avait toujours semblé évident. Lydia elle-même parlait de la Confrérie à voix basse, loin des fenêtres et des oreilles étrangères. À Fort-Dragon, Balgruuf avait prononcé son nom comme celui d’une maladie que l’on craignait d’attirer en la nommant trop fort.
Mais Aventus venait d’entrer dans le dortoir avec l’argent destiné à faire tuer Hroar. Il leur avait donné la clef de sa maison. Il leur avait ordonné de fuir. Le secret ne protégeait plus personne.
« Il travaille pour la Confrérie Noire », dit Hunfen.
François cessa complètement de sourire.
Hroar ne bougea pas. Sa main se desserra légèrement autour de la clef, puis se referma aussitôt.
« La Confrérie Noire », répéta-t-il.
Hunfen acquiesça.
François regarda de nouveau les bourses. Cette fois, elles ne semblaient plus être des reliques. Seulement deux sacs lourds posés sur un lit, suffisamment pleins pour acheter une mort.
« Alors c’est vraiment eux, murmura Hroar.
— Quoi ?
— Ceux qui doivent me tuer. »
Une peur nouvelle avait envahi ses traits. Jusque-là, Sibbi avait été un nom, un homme puissant et lointain. La Confrérie Noire, elle, n’avait pas de visage. Elle pouvait se trouver partout.
« Aventus est venu ici après avoir reçu le travail. »
Hunfen sentit sa gorge se nouer.
« Il n’est pas venu pour te tuer.
— Tu n’en sais rien ! »
Hroar avait presque crié. Il se reprit aussitôt et jeta un regard vers la porte, comme s’il craignait d’avoir déjà attiré quelqu’un.
« Tu viens de dire que son travail, c’était de tuer des gens, reprit-il plus bas. Il savait où j’étais. Il est entré dans le dortoir. Il avait l’argent. Comment tu sais qu’il n’était pas venu pour moi ?
— Il est venu te prévenir ! », répondit Hunfen.
Hroar se tourna vers lui avec colère.
« C’est ce que tu crois ! Il pourrait changer d’avis !
— Non ! »
Hunfen sentit son propre ton se durcir.
« Je connais Aventus. Il n’aurait pas parlé comme ça si Sibbi était encore vivant. Il ne t’aurait pas donné sa maison. Il ne serait pas parti avec cet air-là. Il a dit que Sibbi ne fera plus rien, ça veut dire qu’il est mort ! »
Hroar le fixa encore quelques secondes. Puis son regard tomba sur sa main. L’anneau de la clef avait laissé une marque rouge dans sa paume. Il recula jusqu’au lit et s’assit lentement, comme si ses jambes n’étaient plus certaines de pouvoir le porter. François fit un pas vers lui.
« Il ne t’a pas tué ! Il a choisi Sibbi à la place !
— Tu trouves encore ça grandiose ?
— Mais tu ne vois pas ? Nous, on a brûlé des ruches. On a fait échouer des plans de Maven. On a saboté quelques cargaisons, mis un peu de bazar dans leurs affaires. On essayait juste de leur compliquer la vie sans qu’ils nous voient. Et Aventus, il… »
François s’arrêta.
« C’est quoi, ces histoires de sabotage ? »
La voix de Lydia venait de la porte.
Hunfen se retourna si brusquement qu’il crut entendre quelque chose craquer à l’intérieur. La guerrière se tenait dans l’encadrement, une main appuyée contre le chambranle. Son visage restait pâle, et son bras bandé semblait plus raide que quelques heures auparavant, mais toute trace de fatigue avait disparu de son regard.
Celui-ci passa lentement sur les trois garçons, puis il s’arrêta sur les bourses posées au milieu du lit.
« D’où ça vient, ça ? »
Personne ne répondit immédiatement. Hroar regarda Hunfen. François regarda Hroar. Hunfen, lui, baissa les yeux vers les sacs.
« Aventus les a apportés », finit-il par dire.
Lydia s’immobilisa un instant. Un bref arrêt dans son mouvement, une tension plus nette autour de sa bouche. Pourtant, Hunfen la vit comprendre que la question dépassait déjà de beaucoup quelques pièces volées.
« Quand ?
— Maintenant, il vient de partir, répondit Hroar.
— Par où ? »
François désigna vaguement le couloir.
« Par la porte. Comme tout le monde. »
Lydia lui lança un regard qui le fit se ratatiner légèrement, puis revint vers Hroar.
« Pourquoi vous a-t-il donné cet argent ? »
Hroar baissa les yeux vers la clef dans sa main.
« Pour partir. Il a dit que je devais aller dans sa maison à Vendeaume. Dès cette nuit. »
Lydia regarda la clef, puis les deux bourses.
« Et pourquoi devrais-tu partir ? »
Personne ne répondit. François ouvrit la bouche. Hroar secoua presque imperceptiblement la tête. Hunfen sentit le regard de Lydia revenir vers lui.
« Sibbi Roncenoir avait payé pour le faire tuer », finit-il par dire.
Lydia se figea. Dans le couloir, une planche craqua. Une voix d’enfant monta de la salle commune, puis retomba aussitôt.
« Sibbi Roncenoir ? », répéta-t-elle.
Hunfen acquiesça.
« Aventus devait s’occuper du contrat, mais… »
Hroar se leva brusquement.
« Il ne l’a pas fait ! Enfin… pas sur moi. Mais il a dit que Sibbi ne me ferait plus rien. »
Le regard de Lydia passa de Hroar à l’argent, puis à la porte par laquelle Aventus avait disparu. Elle ferma les yeux une seconde ; quand elle les rouvrit, sa fatigue avait disparu.
« Personne ne quitte ce dortoir. »
Hroar serra la clef.
« Mais Aventus a dit…
— Aventus vient probablement de tuer le fils de Maven Roncenoir avant de revenir ici avec l’argent du contrat. Pour l’instant, ses conseils cessent donc d’avoir autorité. »
François pâlit.
Lydia s’approcha du lit et désigna les bourses.
« N’y touchez plus. Pose aussi la clef. »
Hroar hésita.
« C’est à lui…
— Justement ! »
Il la déposa lentement près de l’argent.
« Lydia, commença Hunfen, il faut partir. Le Thalmor sait déjà que je suis ici. Et maintenant Hroar…
— Je sais.
— Et la Guilde, ajouta François. Parce que les sabotages, c’était pas seulement… »
Lydia leva une main.
« Ça attendra. Mais vous me raconterez tout, depuis le début, et je déciderai ensuite du nombre d’années pendant lesquelles vous serez consignés. »
François referma la bouche.
« Pour l’instant, personne ne sort, personne ne regarde par les fenêtres et personne ne prononce le nom d’Aventus devant les autres enfants. Si quelqu’un frappe, vous ne répondez pas. »
Elle se tourna vers Hunfen.
« Trouve Lucian. Dis-lui seulement que nous devons partir. Pas quand. Pas où. Et ne le crie pas dans le couloir. »
Hunfen se leva.
« Tu as un plan ? »
Lydia regarda les deux bourses, la clef noire et les trois garçons qui attendaient d’elle une réponse qu’elle n’avait pas encore.
« Non, dit-elle. Mais j’ai déjà assez d’enfants qui improvisent. »
Elle ramassa les bourses, la clef, et se dirigea vers la porte.
« À partir de maintenant, vous me laissez réfléchir. »